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Revue canadienne/Tome 1/Vol 17/Causerie Scientifique (décembre)

Compagnie d’imprimerie canadienne (17p. 758-761).

CAUSERIE SCIENTIFIQUE.



La France a bien fait les honneurs de l’Exposition Électrique et n’a pas voulu rester inférieure à aucune nation présente : L’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis, tel est l’ordre selon l’importance, suivant lequel étaient groupés autour de la France les exposants scientifiques.

Les journaux américains en ont pris ombrage et, surpris de ce résultat, se sont montrés jaloux de la supériorité étrangère.

Ce serait donc en vain que Franklin aurait le premier dompter la foudre, que Morse aurait le premier appris au fluide électrique à écrire les paroles de l’homme ; qu’Edison prétendrait au monopole de l’électricité, si le pays réputé exécutif par excellence, doit rester à l’arrière plan.

Il doit résulter d’un examen impartial la conclusion suivante : les États-Unis ont fait de grands efforts pour utiliser l’électricité, mais les innovations se sont faites ailleurs ; et à part une lampe, qui a été vendue cinq cent mille piastres, le phonographe — joujou sans utilité pratique — et l’instrument qui doit servir à découvrir les objets métalliques dans le corps humain, instrument qui a été néanmoins languissant sur le corps moribond de l’ex-président Garfield — il y a bien peu de chose à mettre au crédit des États-Unis. — De sorte que je suis bien obligé de revenir sur mes pas, et de dire qu’il y a des sorciers ailleurs qu’à Menlo Park.

La vapeur a fait la fortune du dix-neuvième siècle ; l’électricité va faire celle du vingtième, c’est ce que les visiteurs doivent se dire en sortant de la Grande Exposition de Paris, la première depuis Farady, s’ils n’ajoutent pas avec Prud’homme : la lutte pacifique de la science a donc succédé aux horreurs de la guerre !

Je connais plus d’un amateur qui inscrit à plaisir dans ses cartons les dates funèbres, les rapports entre les accidents et les saisons ou les mois de l’année, je leur passe volontiers la statistique suivante des accidents survenus en chemin de fer pendant l’année finissant le 31 Oct 1881.

Mil neuf cent quatre-vingt douze accidents sont survenus pendant cette dernière année ; trois cent quatre-vingt dix-sept personnes ont été tuées et les autres sérieusement injuriées, ce qui donne une moyenne mensuelle de cent vingt-quatre accidents, dont trente-trois morts, et cent quarante et un blessés.

Le mois d’octobre a été le plus fatal de tous les mois de l’année au point de vue du nombre des accidents, mais le moins, considérant la gravité.

Nous calculons cinquante collisions dans le mois d’octobre, soixante dix-sept déraillements, deux explosions et un feu.

Une remarque curieuse est bien celle qui fait constater la majorité des accidents le jour plutôt que la nuit.

Dans le même mois d’octobre, quatre tentatives ont été faites pour jeter les trains à côté de la voie ferrée. Les auteurs de ces criminelles tentatives n’ont été arrêtés que dans un seul cas, et subiront leur procès pour meurtre, un ingénieur ayant perdu la vie.

Nous constatons aussi dans le mois d’octobre, que six ponts, ont été brisés, chiffre réellement extraordinaire.

Définitivement la vie n’est assurée nulle part, et les choses se sont passées aux États-Unis comme au Canada.

J’aurais aimé, dans cette sombre statistique à trouver plus de renseignements afin de constater la sagesse des conseils hygiéniques donnés au sujet des chemins de fer. Je me contenterai de les mentionner ici.

Le meilleur char à choisir dans un train est le char du centre ; ceux des extrémités sont exposés aux accidents.

Dans un char, prenez les sièges du centre pour la même raison.

Ces deux conseils mis en pratique, vous pouvez voyager en chemin de fer avec un peu moins d’anxiété au fond de la boîte.

Continuerai-je cette statistique funèbre des accidents de 1881 en parlant des tremblements de terre de Chio, et dirai-je à ce sujet qu’il ne se passe pas une seule journée dans l’année sans qu’une secousse terrestre ne se fasse sentir quelque part. Ne serait-il pas aussi convenable de faire allusion à la dernière fameuse comète — qui portait une queue (Jansen) de dix millions de lieues — puisque les comètes sont un présage d’événements extraordinaires et calculer ainsi d’avance les catastrophes qui vont nous arriver ? Alors, il me faudra aussi parler des autres phénomènes météorologiques qui nous arrivent si souvent, bolides, ærolites, etc., nous avons vu un de ces derniers au mois d’avril en Angleterre, tomber au milieu d’une explosion terrible. Mais ici il y aurait changement de scène, puisque les ærolites dit-on sont signes d’événements heureux. Heliogabale attribuait à un de ces derniers son avènement au trône de l’empire romain.

Je préfère à ces récits semi-scientifiques, — ou je ne pourrais pénétrer d’ailleurs qu’en profane — je préfère dis-je m’arrêter aux choses pratiques de ce bas monde, et accorder une petite place à l’hygiène que j’ai tenue presque continuellement à l’écart durant cette année.

L’hygiène dans la tendresse de son affection nous offre une source inépuisable de renseignements où nous devons puiser à loisir pour le bien de tous.

Les longues soirées d’hiver invitent à la lecture, et plus d’un se surprennent, de longues heures durant, invités par la chaleur du lit, à une lecture intéressante mollement étendus sur le duvet soyeux ; L’habitude est dangereuse ! Ne lisez jamais au lit dans une position horizontale, nous dit un savant oculiste, cela provoque une tension du nerf optique très fatigante pour la vue. Si l’habitude est chez vous plus forte que la volonté, atténuez du moins l’inconvénient par le traitement suivant : Baignez chaque soir vos yeux dans de l’eau salée ; pas trop de sel pourtant, afin d’éviter une sensation cuisante.

Rien n’est plus fatigant pour la vue, et nous avons connu plusieurs personnes qui se sont parfaitement trouvé de ce simple et facile tonique. Ne forcez jamais vos yeux à travailler ou à lire à la lueur d’une lumière insuffisante ou trop éloignée. Cette opération est aussi dangereuse pour l’œil que la lecture d’un livre à la lumière d’un soleil ardent.

J’ai souvent parlé du café comme stimulant intellectuel, breuvage chéri de l’homme d’étude ; il est nécessaire de le boire pur, la chicorée ne possédant aucun des effets qu’on demande au café. Voici un procédé bien simple pour distinguer le café de la chicorée.

Répandez votre café sur une feuille de papier blanc. Les grains de café ont une apparence angulaire : ceux de chicorée sont ronds et de couleur plus sombre. Triez ensuite ces grains avec une aiguille. Les grains de café sauteront en dehors du papier ou seront fendus en deux sous le contact de l’aiguille, alors que ceux de chicorée beaucoup plus mous se laisseront facilement enfiler sur la pointe.

Ce procédé plus facile à expérimenter que le procédé du microscope, est très efficace dans la pratique. Pour qui sait apprécier la vertu d’une bonne tasse de café le procédé nouveau devra avoir une importance réelle. N’y a-t-il rien de plus désenchanteur qu’un café qui au lieu de vous rendre l’estomac et le cœur légers et le cerveau fécond, fait de vous un lourdaud découragé. Cet effet du café a été constaté par tous les savants, et Bouillaud, le grand Bouillaud qui vient de mourir octogénaire lui paya plus d’une fois un juste tribut d’éloges.

Au sujet du Dr Bouillaud, une des gloires médicales de notre siècle, je ne puis m’empêcher de rapporter l’anecdote suivante. Dans le temps actuel avec les allures cavalières que l’on prend à l’égard des médecins sinon à l’égard de la médecine, cette anecdote sera, comme pour Thiers, une leçon bien méritée. Bouillaud était l’intime de Thiers ; cette amitié eut pour cause une origine curieuse.

À une soirée donnée par M. Guizot au ministère des affaires étrangères, M. Thiers parlait d’une maladie épidémique qui régnait alors à Marseille. Bouillaud, invité comme député de la Charente, donna son avis à son collègue des Bouches-du-Rhône.

J’ai étudié cette maladie dit alors M. Thiers et je n’ai rien vu de ce que le docteur vient de dire.

Bouillaud répondit :

M. Thiers qui connait si bien l’histoire se rappelle-t-il l’entrevue d’Annibal et de Fabius ?

M. Thiers paraissait chercher. Bouillaud continua ;

Annibal, prisonnier de Prusius, voulut connaître un avocat nommé Fabius qui faisait des leçons admirables sur la tactique militaire ; quand il l’eut entendu, il ne put s’empêcher de s’écrier : Multos vidi delirare homines, sed nunquam magis quam Fabium.

M. Thiers comprit et tendit la main au spirituel docteur qui resta toujours son ami.

Que d’hommes aujourd’hui délirent comme au temps d’Annibal à la Fabius.

Sévérin Lachapelle.