Degorge-Cadot, éditeur (p. 1-266).

Ce que Lyon a de plus beau, ce n’est, en dépit de l’opinion courante, ni la double ligne de ses quais ombragés, ni ses rues monumentales qui lui donnent un faux air de capitale, ni ses deux fleuves qui font payer aux Lyonnais leur voisinage imposant en tributs d’angines et de rhumatismes éclos de leurs brouillards compactes, c’est sa banlieue. Cette assertion révoltera sans doute les Lyonnais épris de leur ville, patriotes de clocher jusqu’au fanatisme. Lyon, en effet, est plein d’honnêtes gens, de gens instruits, intelligents même parfois, qui poussent jusqu’au culte, jusqu’à la dévotion l’amour de leur vieille cité. D’autres villes sont plus illustres, plus pittoresques ou plus gaies que Lyon ; nulle n’est plus aimée. Ce n’est pas comme l’on aime généralement sa patrie que les indigènes des Terreaux, des Brotteaux et de Perrache chérissent leur ville ; ils ont pour elle la faiblesse d’un amant pour sa maîtresse ; ils admirent tout d’elle, surtout ses imperfections ; ils la possèdent à tous les temps du verbe, car Lyon est peuplé de savants, d’archéologues qui passent leur vie à compulser des parchemins, à déchiffrer des inscriptions, à collectionner des médailles pour s’enquérir du passé de Lyon, des hommes célèbres qui l’ont embelli ou seulement visité, et je craindrais de faire sourire aux dépens de gens que j’estime en révélant l’avenir qu’ils rêvent pour leur patrie.

Paris n’a qu’à se bien tenir s’il veut conserver le privilége qu’un aveugle hasard lui a donné sur les autres villes de France. Il montre bien sa pénurie en quêtant de ci, de là, un canal, une rivière, quelques gouttes d’eau enfin pour suppléer à sa petite Seine, ce méchant ruisseau presque sec, et en appelant à lui des ressources des quatre coins du globe, tant il lui est impossible de se suffire. Lyon est plus riche ; Lyon se suffit, matériellement et intellectuellement parlant.

Tandis que les Revues parisiennes traitent des sujets les plus divers, tandis que leurs directeurs se plaignent du peu de variété des matières que leur amassent cent collaborateurs tournés chacun vers un horizon différent, Lyon a sa Revue, fort bien écrite du reste, mais dont le programme suivi religieusement depuis trente ans, se circonscrit dans le territoire du Lyonnais. Et chose qui surprendra ! après ce long temps de publication, elle trouve toujours quelque chose à dire sur un sujet qu’on croirait épuisé. Dans trente ans, et au-delà, cette Revue, à laquelle je souhaite heureuse vie, et qui d’ailleurs est fort valide, célébrera encore les grandeurs passées, présentes et futures de Lyon, tant il est vrai qu’on n’a jamais tout dit sur n’importe quel sujet.

D’après cet aperçu des idées régnantes à Lyon, il est aisé de juger du peu de faveur qu’y obtiendrait la préférence accordée aux paysages qui l’environnent sur ses monuments et ses agréments personnels. Mais les étrangers, gens sans passion, et par conséquent remplis d’impartialité, préfèrent au désert sablonneux de Bellecour, à son parc sans ombre, à sa Bourse écrasée, la belle vallée d’Oullins, Écully et ses villas charmantes, Collonges, l’île Barbe, et avant même tous ces sites gracieux, le côteau de Sainte-Foy que Jean-Jacques décrit dans un admirable passage de ses Confessions, et où il passa une nuit, couché au bord d’un sentier, et s’endormant au chant du rossignol.

Deux jeunes femmes qui se promenaient, par une belle journée de septembre 1867, dans le parc d’une villa située au-dessus de ce sentier de Sainte-Foy, immortalisé par le souvenir de Rousseau, causaient précisément du contraste, visible pour elles qui dominaient la ville, de sa laideur, de son aspect maussade, avec la beauté mouvementée du coteau qui déployait autour d’elles ses plis verdoyants.

« Suzanne, dit la plus jeune des deux femmes en s’accoudant à une terrasse de pierre sculptée qui surplombait hardiment un précipice de cent pieds, mais un précipice fleuri et riant, je me réconcilie avec votre Lyon enfumé. Il m’a déplu quand je l’ai visité hier ; les ruelles de la Croix-Rousse m’ont serré le cœur ; et, sans reproche, les églises sont bien pauvres et peu soignées pour appartenir à la ville la plus catholique de France. Eh bien ! d’ici, mon impression est différente ; maintenant que cet amas de murs gris et noirs prend des reflets de cuivre et flambe sous le soleil couchant, je le trouve presque beau.

— Tu peux tirer de ces différentes appréciations une conclusion aussi juste que philosophique, ma chère Allemande, et je m’étonne que tu ne l’aies pas déjà trouvée.

— Quelle conclusion, amie ?

– C’est, petite Lina, que si l’on veut admirer n’importe quoi, il faut le regarder de loin.

— Ma tante est méchante aujourd’hui ; elle a de l’esprit à la française, répondit la jeune fille en faisant une moue qui allongea ses jolies lèvres roses et contracta ses sourcils châtains, doucement arqués au repos.

— Ne décompose pas ta figure à chaque instant, Lina, dit la tante avec gravité. Pendant que nous vivions en famille, je t’ai laissée te livrer à ta vivacité, et j’aimais à voir se traduire tous tes sentiments sur ta gentille physionomie ; mais songe que tu vas être présentée tout à l’heure à trente personnes, et souviens-toi qu’en France, le beau idéal du maintien pour une jeune fille consiste dans un certain calme modeste dont elle ne doit jamais se départir. »

Par une malice que ses dix-huit ans rendaient excusable, Lina fit subir à ses traits trois ou quatre brusques transformations pendant qu’elle écoutait la petite leçon de sa tante ; elle fut tour à tour attentive, étonnée, perplexe, puis bouleversée par le conseil sous forme d’aphorisme qui la termina.

« Un certain calme modeste ! dit-elle enfin en riant de ce franc rire de l’adolescence qui est comme un chant de jeunesse et de bonheur, et de quels éléments se compose-t-il, ce certain calme ? Un tiers de stupidité, un tiers de dissimulation et un tiers de respect pour la grimace convenue et consacrée, voilà son analyse exacte. Mon amie Suzanne se moque de ma simplicité allemande. Oui, oui, dit-elle, à un geste de dénégation de sa tante, je lis dans vos livres à toute page : « La naïveté allemande, la rêverie allemande. » Et vous abusez des avantages que vous donne sur nous votre talent de bien dire. Si vous ne railliez pas, prendriez-vous ce ton de pédagogue qui sied si mal à votre charmante figure ?

— Tu crois t’en tirer par des compliments, petite rusée, dit la jeune femme en arrangeant les plis de sa robe blanche que Lina avait chiffonnés en l’embrassant, mais je ne te tiens pas quitte à si bon compte. Ceci est sérieux, mon enfant. Je te le répète, nous ne sommes plus en Allemagne, dans ce pays de la bonne foi où chacun peut être soi-même et gagne à rester une personnalité ; nous sommes en France, et en France, une femme, et à plus forte raison une jeune fille, ne peut se permettre de montrer trop vivement son caractère et ses impressions. On t’étudiera ce soir ; je n’ose dire : on t’espionnera, et pourtant ce mot ne serait peut-être pas trop fort ; mon retour éveille la curiosité ; on cherchera à deviner pourquoi et comment je t’ai amenée ici. Le monde juge du premier coup, et si tu veux lui plaire, il faut suivre le programme que je t’ai tracé.

— Suzanne, vos avis vont me rendre timide et plus embarrassée qu’un enfant de dix ans. Je ne vais savoir ni parler, ni marcher, ni même respirer devant vos Lyonnais. Ah ! ce n’est plus là ma bonne Allemagne !

— Regrettes-tu de l’avoir quittée ? lui demanda la jeune femme avec émotion.

— Non, puisque je suis avec vous ; mais si tout ce monde est malveillant, mérite-t-il qu’on lui fasse le sacrifice de sa franchise ? S’il faut acheter ses faveurs si cher, comment pouvez-vous l’aimer, Suzanne, et que sommes-nous venues faire ici ?

— Oui répéta la jeune femme avec mélancolie, que sommes-nous venues faire ici ?… et elle se rejeta sur un banc rustique et tomba dans une rêverie si triste que Lina n’osa pas l’en distraire. Un groupe d’invités, qui parut au bout de la grande allée de platanes, fit sortir Lina de sa réserve :

« Suzanne, voici l’ennemi ! dit-elle en feignant plaisamment un air alarmé.

— Allons donc à l’assaut ! répondit la jeune femme en secouant la tête comme pour renvoyer bien loin la méditation pénible dans laquelle elle était tombée. Puisqu’ils sont loin, je m’en vais te les nommer tous l’un après l’autre, d’après le vieux procédé homérique. Et, d’abord, ajouta-t-elle en se levant et en se dirigeant vers les nouveaux-venus qui étaient encore à une centaine de pas, tu vois cette vieille dame en robe verte ?

— Oui, cette personne sèche et longue, qui ressemble à une cigale gigantesque avec son costume vert pomme !

— Irrévérencieuse ! c’est madame de Craye, une des femmes les plus pieuses, les plus respectées et les plus redoutées de Lyon. Elle est dame de charité et présidente de bon nombre d’œuvres. On la respecte à cause de sa vertu très-prônée, on la redoute pour son rigorisme. Le vieux Monsieur qui sautille à côté d’elle, comme si le sable de l’allée lui coupait les pieds, c’est M. Chainay, un savant, grand musicien à ses heures perdues.

— Ah !… j’aurai donc des intelligences dans le camp ennemi si celui-là est musicien !

— Oui, Lina. Cette belle dame, en robe rose, est une de nos élégantes Lyonnaises, Madame Paule Vassier ; nulle ne sait mieux qu’elle la mode de demain ; nulle ne juge plus sévèrement les anachronismes de costume et les fautes de goût. Ne lui parle que de chiffons, si tu veux qu’elle t’écoute et ne bâille pas en l’entendant discuter la coupe d’un corsage et la disposition d’une garniture ; elle te croirait sans esprit.

— Et ces trois messieurs qui l’entourent ?

— Ils font nombre et ne méritent pas une mention particulière. Quant à la dame en noir qui marche à leur droite et dont les repentirs blonds se meuvent avec la régularité d’un balancier de pendule, elle va t’accabler de caresses et te jurer, à première vue, qu’elle t’adore. C’est Madame Demaux, une dévote doucereuse et curieuse, aussi insinuante qu’une couleuvre et pas tout à fait aussi inoffensive.

— Suzanne, vous m’effrayez avec vos petits portraits. Suzanne, je comprends l’effroi des conscrits. Je déserte, je déserte. Nous voici au détour de la grotte ; je vais m’y abriter pendant votre première escarmouche, et rêver à mes moyens de défense. »

Sans tenir compte des encouragements de sa tante, Lina quitta son bras et s’enfonça dans le petit sentier couvert qui descendait à la grotte.

À peine Madame Suzanne Brülher eut-elle rejoint ses convives que leur nombre s’augmenta d’un nouveau groupe dispersé autour des corbeilles du parterre. L’heure du dîner n’était pas encore sonnée, mais s’autorisant de la liberté que donne la villégiature, ses invités étaient presque tous venus un peu tôt sous prétexte de se dédommager plus vite des deux années d’absence de la jeune femme ; ils venaient en réalité pour l’observer, et pour juger par sa physionomie, son attitude et l’état de sa maison, si elle avait enfin pris son parti de son veuvage et si son procès en Allemagne avait eu un heureux succès pour sa fortune.

La vie de province rend inquisiteur. Basée sur les intérêts matériels et se mouvant, à peu d’exceptions près, dans leur cercle borné, cette existence terre à terre est occupée à des calculs discutés avec la passion que l’on porte à tout objet ardemment poursuivi.

L’on s’intéresse, aux questions dont on fait son unique affaire, en dehors même de toute pensée personnelle. Il était donc naturel que les convives de madame Brülher fussent piqués de curiosité à son sujet. Deux ans auparavant, lorsque son mari, riche banquier de Lyon, était mort subitement d’un accident de voiture, mille bruits fâcheux avaient couru à l’occasion de ce malheur. On était allé jusqu’à dire que cette catastrophe n’était qu’un suicide habilement mis en scène, et causé par des désastres de Bourse.

Quand les premiers temps du deuil furent passés, Madame Brülher partit avec sa mère, Madame de Livaur, pour aller soutenir en Allemagne un procès que lui intentait la famille de son mari. On n’avait donc rien su à Lyon de ses arrangements d’intérêt, et la curiosité avait été tenue en suspens, car Suzanne et sa mère s’étaient abstenues de toutes confidences à ce sujet dans leurs correspondances avec leurs intimes. Plusieurs personnes les avaient crues ruinées ; d’autres, plus bienveillantes, avaient remarqué que leur maison de la place Napoléon et la villa de Sainte-Foy n’avaient pas été vendues ; puis, faute d’aliment, la discussion s’était arrêtée là, et lorsque la conversation tombait sur Madame Brülher, dont l’élégance et la beauté avaient fait sensation pendant six ans à Lyon, ses anciennes rivales disaient que Suzanne n’avait pu se résoudre à donner le spectacle de sa déchéance sur le théâtre de ses anciens triomphes et qu’elle s’était exilée pour toujours.

On s’était fixé généralement à cette opinion lorsque le bruit du retour de Madame Brülher se répandit ; elle-même alla bientôt après faire dans la ville l’indispensable tournée de visites que lui imposait sa qualité de nouvelle arrivée ; mais à cette époque de l’année, la villégiature commençait à disperser la société lyonnaise. Madame de Livaur et sa fille trouvèrent peu de monde, et pour satisfaire aux désirs de sa mère qui s’accommodait mal de sa solitude à Sainte-Foy, Madame Brülher avait envoyé aux personnes de sa connaissance dont les maisons de campagne étaient situées à Sainte-Foy, à Sainte-Irénée et au Point-du-Jour, cette invitation à dîner à laquelle nul convive ne manquait, contre l’habitude.

On s’accorda pour trouver Suzanne très-changée. Ce n’est pas qu’elle eût vieilli en Allemagne ; la vie qu’elle y avait menée entre les mémoires d’avocats et les considérants des tribunaux civils n’étant guère propre à émouvoir et, par conséquent, à altérer les traits. Mais avant son départ, la beauté de Suzanne était autre qu’à son retour. Elle avait autrefois un charme passionné qui lui attirait les calomnies des femmes et l’admiration des hommes ; on lui voyait maintenant avec surprise un sourire plus profond que tendre, plus railleur que gai, et l’on trouvait à ses yeux noirs une fermeté de regard et parfois une acuité inaccoutumées ; au lieu d’être noyé comme autrefois dans une fluide langueur, ce regard arrivait droit au visage de ceux à qui elle parlait, et assez fixe pour causer de l’embarras ; ses traits avaient maintenant des lignes plus nobles, mais plus hautaines. Malgré l’accueil gracieux de Madame Brülher, ses convives se tenaient sur leurs gardes, sentant bien que la femme de vingt-huit ans qu’ils revoyaient ne ressemblait pas à la femme de vingt-six qui les avait quittés et que c’était là une nouvelle connaissance à faire.

Une personne qui n’avait point changé, c’était Madame de Livaur. Elle s’empressait autour de ses invités avec sa bonhomie bienveillante, s’enquérant des événements survenus pendant son absence, et disant uniformément à ceux qui lui demandaient comment ces deux années avaient passé pour elle et sa fille.

— Nous nous ennuyions. Nous vous regrettions ; mais nous ne pouvions revenir. Les affaires !… Vous concevez, les affaires !…

À cette raison suprême, chacun opinait du bonnet en regrettant que Madame de Livaur eût une conversation si insignifiante. Elle n’était pourtant pas aussi bornée qu’on le croyait, mais ayant remis les rênes du gouvernement entre les mains de sa fille, et s’étant réservé le domaine de l’administration intérieure, Madame de Livaur s’abstenait de juger l’autorité qu’elle avait abdiquée, et eût-elle désapprouvé les actes de Suzanne, que par instinct conservateur et par amour maternel, elle eût couvert la couronne, comme on dit en style parlementaire.

À six heures et demie, le grand salon était plein de groupes formés au hasard suivant l’apparence ; mais un observateur aurait pu reconnaître dans leur disposition les sympathies particulières de ceux qui les composaient. À un signe presque imperceptible de sa fille, Madame de Livaur comprit que quelque chose l’inquiétait et manœuvrant habilement entre le désordre des poufs, des pliants et des fauteuils, elle parvint jusqu’à Suzanne, qui était assise à l’angle de la cheminée dont une énorme jardinière de vieille faïence, garnie de fleurs, dissimulait le foyer.

— On va annoncer le diner, dit Madame Brülher à l’oreille de sa mère, et Lina n’est pas là. J’ai à la présenter. Où peut être cette enfant ?… Je l’ai effarouchée tout à l’heure ; c’est une maladresse. Trouvez-la, je vous prie, et rassurez cette petite sauvage.

— Pas si sauvage, répondit la bonne Madame de Livaur en souriant, car je viens de la voir sortant de la serre avec Madame Demaux et Julien Deval.

— Mère, vous avez invité M. Deval ? dit vivement Suzanne en rougissant jusqu’au front. Vous ne vous souvenez donc pas qu’il me déplaît avec ses airs doucereux et compassés.

— Ayant invité sa soeur chez laquelle il demeure, j’ai cru ne pouvoir leur faire à tous les deux une impolitesse, et puis cette aversion dont tu parles est de fraîche date ; je ne te la connaissais pas. Quant à Lina, la voici…

Dans le moment même, en effet, la jeune fille faisait son entrée au salon par une des portes-fenêtres du jardin, et ce ne fut pas une entrée d’enfant timide et embarrassée ; donnant le bras à M. Deval, elle l’arrêta par un mouvement net plein de gentillesse pour qu’il laissât passer la première Madame Demaux qui les accompagnait, puis elle traversa avec aisance les passages étroits que laissaient entre leurs cercles les petits comités réunis autour des tables et des canapés, et elle arriva près de Madame Brülher, toujours au bras de Julien Deval qui vint saluer la maîtresse de la maison.

Suzanne accueillit le jeune homme avec cette banale politesse qui est un voile commode pour le public, mais qui ne trompe pas les gens intéressés à en pénétrer le mystère ; aussi dès que les compliments de rigueur furent échangés, Julien Deval peu satisfait sans doute de cette réception, se tourna vers Lina qui s’était établie sur un pliant auprès de sa tante, et tous les deux se mirent à causer en allemand, comme de vieilles connaissances. Madame Brülher, étonnée du maintien dégagé de sa nièce, ne pouvait comprendre les regards fins et les gestes bizarres que celle-ci lui adressait. Contrariée de n’être pas entendue, Lina dit tout à coup en cherchant autour d’elle avec l’étourderie d’un enfant :

— Ah ! quel ennui ! J’ai oublié mon éventail dans la serre !

Et Julien Deval s’empressa naturellement d’aller l’y chercher ; alors la jeune fille se pencha vers Suzanne et lui dit d’un air mutin :

— Je ne savais comment le renvoyer, et j’ai de graves choses et de très-pressées à vous apprendre, Suzanne.

Sais-tu que je t’admire, Lina ! Tu as l’aplomb d’un vieux général. M. Deval et toi, vous voilà à première vue très-amis.

— Oh ! très-amis, très-amis, et j’ai de l’aplomb, parce que mon plan de bataille est décidé : mais pour être bon, il n’est pas parfait, car il a subi un échec à la première hostilité.

— Contre M. Deval ?

— Contre lui-même puisqu’il entend l’allemand, car ce soir et pendant quelque temps encore, je ne veux pas dire une syllabe française. Vous allez présenter une nièce muette par grâce d’ignorance.

— Ce n’est pas possible. Quelle figure ferais-tu ? Allons, c’est une plaisanterie.

— Une plaisanterie sérieuse, comme tant d’autres. J’ai déclaré formellement à M. Deval que je ne sais pas le français, et vous ne pouvez me démentir sous peine de me faire passer pour sotte ou folle à ses yeux.

— Mais ma mère livrera ton secret sans le vouloir.

— Non, je l’ai rencontrée et je lui ai glissé le mot d’ordre à l’oreille entre deux baisers.

En dépit d’elle-même, Madame Brülher dut cesser de lutter contre le singulier projet de sa nièce ; l’entrée de Lina avait fait sensation, et les invités refluaient peu à peu du fond du salon vers la cheminée pour voir cette jeune parente dont ils ne s’expliquaient pas la présence à Lyon. Suzanne la leur présenta ; elle accomplit cette formalité avec un embarras qui fut interprêté diversement, car on savait qu’elle avait ramené d’Allemagne une nièce de son mari, et les uns avaient déjà supposé que la charge de Lina était pour Madame Brülher le seul bénéfice de la succession en litige, tandis que d’autres avaient prétendu que la fortune reconquise appartenait toute à cette jeune fille dont Madame Brülher ne devait avoir que la tutelle. Il est bien entendu que ces deux suppositions étaient toutes gratuites, aucun indice ne pouvant faire pencher ni vers l’une ni vers l’autre ; aussi l’embarras visible de Madame Brülher confirma dans leur manière de voir ceux qui tenaient pour la seconde alternative, tandis que les personnes bienveillantes qui s’étaient fixées à la première s’étonnaient de l’air composé de Suzanne et de l’inquiétude que Madame de Livaur ne pouvait dissimuler.

Madame de Livaur se reprochait déjà d’avoir cédé la première au caprice de Lina ; elle en redoutait le succès et surtout les conséquences, et songeait au juste blâme que cette mystification pouvait attirer à elle et à sa fille, si un hasard la découvrait ; elle regrettait d’abuser de la bonne foi de ses convives, mais il était trop tard pour reculer.

Elle allait d’un groupe à l’autre, répondant avec préoccupation aux compliments qu’on lui adressait au sujet de Lina : « Oui, c’est une enfant fort gentille, bien qu’un peu espiègle. » Et autres banalités un peu restrictives des éloges reçus qui prêtèrent à croire, bien à tort, que Lina était peu aimée dans sa nouvelle famille.

Quant à Lina, elle jouait à merveille son rôle de sourde-muette. On félicitait sa tante Suzanne d’avoir une si charmante compagne, et elle gardait sur ses lèvres le sourire indécis des gens qui entendent parler une langue inconnue ; les compliments les plus directs ne lui arrachèrent pas la moindre émotion délatrice, et la naïve Allemagne dupa ce soir-là complétement la France.

Le dîner fut ce que sont toujours les repas qui réunissent un trop grand nombre de convives. Malgré les efforts de la, maîtresse de la maison, une conversation générale ne parvint pas à s’établir ; les beaux parleurs (il y en avait trois ou quatre) se renvoyèrent le dé de temps en temps et dominèrent le murmure des à-parté. Au dessert, le brouhaha fut à la fois confus et assourdissant, et il fallut, pour l’interrompre, une proposition solennelle de M. Chainay.

Galant à l’ancienne manière française, c’est-à-dire ayant conservé la tradition de cette amabilité chevaleresque si fort passée de mode, M. Chainay invita tout le monde à porter un toast à l’heureux retour de Madame Brülher et pour le célébrer le premier, il adressa à la jeune femme un petit discours dont la cordiale bonhomie, relevée d’une pointe de préciosité, appela les applaudissements de l’assemblée. Suzanne accueillit avec émotion ces témoignages de sympathie ; elle avait d’ailleurs une fort ancienne amitié pour le vieux M. Chainay dont elle appréciait le talent musical et la galanterie respectueuse. Les hommes ne savent pas tout ce qu’ils perdent à affecter avec les femmes un ton cavalier et des façons trop hardiment britanniques ; preuve que ce laisser-aller leur est tout à fait désagréable, c’est qu’un homme, quelque vieux et laid qu’il soit, est certain d’obtenir d’elles une attention gracieuse lorsqu’il ne sacrifie pas au mauvais goût régnant.

La motion de M. Chainay eut pour effet de rompre les conversations particulières ; chacun voulut avoir part à cette aimable bienvenue et Suzanne fut assaillie de tant de félicitations, et de si vives, qu’elle en fut embarrassée malgré sa grande habitude du monde, et qu’elle se hâta de les éluder en donnant le signal de quitter la table. Après le café, les joueurs de whist s’établirent aux tables de jeu ; quelques jeunes gens s’esquivèrent au jardin pour jouir d’une promenade au clair de lune après deux heures passées dans l’atmosphère chaude de la salle à manger ou pour fumer un cigare, et les femmes causèrent.

Le désordre d’un salon dans les premiers moments d’une soirée presque intime présente un spectacle harmonieux ; Julien Deval qui était sorti avec les autres jeunes gens, mais qui ne fumait pas, avait laissé ses amis s’enfoncer dans les bosquets et les allées, et il était revenu près d’une fenêtre dont le store n’était qu’à demi-baissé. Dissimulé par un chèvre feuille d’automne qui déployait son voile flottant et fleuri devant la baie de la fenêtre, il regardait les charmants tableaux que lui offraient, sans le savoir, les femmes groupées sur les divans du salon ; les boiseries grises rechampies d’or formaient un fond doux qui faisait saillir sans les heurter toutes les toilettes ; la clarté des lustres et des bras appendus à chaque panneau jetait des lueurs sur les chevelures parfumées, glaçait de bleu les tresses brunes et d’or mat les boucles blondes ; mais l’œil du jeune homme ne faisait que glisser sur la belle Paule Vassier qui seule, avec Madame Brülher et Lina, pouvait revendiquer la royauté de cette petite fête, de part le droit de son élégance et de sa grâce ; il s’arrêtait encore moins sur les quelques jeunes filles qui s’abritaient timidement tout près du giron maternel. L’attention de Julien Deval était partagée entre Suzanne et sa nièce.

Il les comparaît, hésitant entre le charme du souvenir et celui de l’inconnu. Suzanne lui apportait des émotions nouvelles, d’autant plus séduisantes qu’elles faisaient revivre son passé et la période la plus poétique de sa vie : si quelque chose avait gâté et troublé autrefois ce sentiment, il ne s’en souvenait plus en la retrouvant si belle et surtout si imposante. Il y a dans le calme d’une femme qui a aimé et qui semble avoir oublié son amour, quelque chose de fascinant comme le calme d’un abime. Cette sérénité qu’on voudrait croire menteuse brave la curiosité et l’excite d’autant ; on s’en irrite, et l’on éprouve l’irrésistible désir de sonder ce mystère. Mais à quoi bon cette poursuite sujette à déboires et à regrets lorsque, à côté de ce succès aléatoire, se présente une félicité pure, qu’aucun doute n’effleure, qu’aucune rancune ne ternit ! et le regard de Julien Deval quittait Suzanne pour aller chercher Lina.

Cette petite personne dont la figure ronde rappelait vaguement une jolie tête de chatte blanche avec sa chevelure roulée en grosses touffes ondulées, ses oreilles roses émergeant d’un flot de boucles blondes, sa bouche mutine, son nez droit, son oeil caressant, ses joues à fossettes estompées par un duvet aussi blanc que celui d’une pêche à demi-mûre, offrait le plus attrayant contraste avec la beauté altière de Suzanne. Chez Lina, point d’épreuves à subir, pas d’estime à regagner, point de passé à reconstruire. Elle s’était montrée dès l’abord si gentille et si naturelle que Julien Deval croyait avoir compris le premier et le dernier mot de cette âme encore enfantine. Le triomphe sur les souvenirs de Suzanne pouvait être glorieux, mais les difficultés de l’obtenir étaient grandes et ce triomphe vaudrait-il tout ce qu’il coûterait ? La femme donnerait-elle à l’amour tout ce que la jeune fille lui promettait par sa vivacité étourdie et la douceur de sa physionomie ? Mais tout à coup, distraite de la conversation, Suzanne s’accoudait sur son fauteuil ; son grand œil noir errait indécis avec cette mélancolie passionnée qui était autrefois son expression habituelle, et Julien trouvait Lina insignifiante et dévorait Suzanne du regard.

En dépit des gens positifs qui n’admettent aucune des puissances mystérieuses dont l’influence ne peut se démontrer, il est certain qu’on se sent regarder, même lorsqu’on ne se sait pas l’objet d’une attention particulière. Ce magnétisme cause à celui qui le subit une inquiétude qui va jusqu’à l’angoisse, et Suzanne se réveilla d’une de ses courtes rêveries en cherchant autour d’elle quelle personne tentait de lui en ravir le secret ; elle parcourut le salon du regard sans découvrir l’indiscret et souriait déjà de son erreur, lorsqu’elle aperçut Julien Deval sous le rideau de chèvrefeuille. Son premier mouvement fut d’appeler celui de ses gens qui portait en ce moment des bougies à une nouvelle table de jeu et de lui commander d’aller baisser le store ; puis elle pensa que cet ordre donnerait une satisfaction au jeune homme en lui prouvant que sa manœuvre avait été remarquée, et elle reprit sa causerie avec les femmes qui l’entouraient ; mais elle n’était plus à l’aise ; cette muette insistance la gênait et au bout d’un quart d’heure, elle proposa un peu de musique. Cette offre fut accueillie avec plaisir, car Lyon tout entier est mélomane : ceci dit à la louange d’une ville qui se délasse de ses préoccupations industrielles et commerciales d’une manière artistique.

M. Chainay fut mis en réquisition ; mais il se récusa et prétendit qu’il appartenait à la maîtresse du logis d’ouvrir le concert. Madame Brülher se souciant peu de faire de la musique devant tant de monde et la première, appela Lina et lui passa ses droits et ses devoirs.

Lina ne se fit pas prier ; jouer du piano est pour une Allemande une chose aussi simple que ; pour nos jeunes filles, faire de la tapisserie : elle ignorait les mines boudeuses ou résignées que se permettent les Françaises forcées d’exhiber leur petit talent, et elle alla droit à la bibliothèque du piano pour y choisir un cahier.

M. Chainay aurait désiré lui donner quelques conseils ; mais il ne savait pas l’allemand et n’osait pas appeler à son secours Madame Brülher qui était assise entre Madame Demaux et Madame de Craye ; aussi il saisit au passage Julien Deval qui rentrait pour déjouer la tactique savante par laquelle Suzanne s’était dérobée à son observation en tournant le dos à la fenêtre après avoir décidé le programme du concert. M. Chainay alla donc au devant du jeune homme et l’amena au piano en lui disant :

— Puisque vous avez seul l’heureux privilége de pouvoir causer avec Mademoiselle Brülher, voulez-vous être mon interprète auprès d’elle ?

— Avec le plus grand plaisir, répondit Julien Deval qui venait de se décider à piquer Suzanne en se posant en attentif auprès de sa nièce.

— Eh bien ! je la vois qui feuillette Beethoven et qui hésite entre lui et Sébastien Bach. Dites-lui, je vous prie, qu’on ne goûtera pas cette musique-là. Pour deux ou trois enthousiastes, en me comptant, qu’elle charmerait, elle laisserait les autres peu satisfaits ou inattentifs. Ne nous le dissimulons pas, nous ne comprenons pas encore la sublimité des maîtres allemands ; nous les louons très-fort pour cacher qu’ils nous fatiguent. Nous apprécions les mélodies claires, les jolis flons flons, mais le sublime ! Ah ! c’est trop haut pour nous.

— Et comment vais-je exposer cette théorie à Mademoiselle Brülher ? J’y ai quelques scrupules, répondit Julien Deval. Croyez-vous que je lui donnerai bonne opinion de nous en lui disant : « Mademoiselle, comme vous avez affaire à un auditoire de niais, jouez-nous, je vous prie, une polka ou Au Clair de la Lune, sans quoi vous nous endormirez. »

Lina écoutait, on le comprend, mais elle feuilletait les cahiers avec une gravité admirable. Julien s’approcha d’elle et lui transmit les conseils de M. Chainay en les agrémentant de quelques railleries à l’adresse de l’auditoire. Lina répondit au jeune homme :

« Musique allemande, musique ennuyeuse, c’est l’opinion française, je le sais. Allez rassurer tout le monde. Je vais jouer un petit air italien. »

Puis elle prit un autre cahier, en montrant à M. Chainay qu’elle choisissait la deuxième des quinze sonates pour piano de Mozart, dont le style rappelle la manière italienne.

Lina mit toute sa vivacité de jeune fille, tout son amour propre d’allemande à faire saillir l’originalité de cette sonate : la mélancolie de l’andante, les capricieuses arabesques dont les variations entourent la mélodie, le mouvement superbe du menuet et enfin l’élan fulgurant du finale alla turca. Le succès fut complet ; on applaudit avec conviction, car on savait gré à l’étrangère d’avoir joué de la musique gaie et d’avoir sacrifié ses prédilections nationales au plaisir de tous. Quelques personnes, un peu plus érudites, avaient reconnu le célèbre menuet et félicitaient le maître italien d’avoir su tirer si bon parti d’une idée allemande, de l’avoir dégourdie et dégelée. M. Chainay, lors même que Lina ne lui eût pas montré sa petite supercherie, connaissait trop le catalogue des œuvres de Mozart pour se tromper aussi grossièrement, mais il crut avoir entendu cette sonate pour la première fois, tant Lina l’avait bien comprise et rendue.

Peut-être faut-il, pour rendre les grâces raphaëlesques de cette musique, pour en saisir le caractère et en exprimer les nuances, une âme heureuse, délicate, portée à un léger dédain de la vulgarité et des sots. À cette époque de sa vie, Lina était telle qu’il fallait pour la jouer, et si M. Chainay ne sentit pas tous les motifs de son identification avec le maître qu’elle traduisait, il rendit pourtant pleine justice à son talent, et s’autorisant de sa vieillesse et de l’impossibilité où il était de faire entendre à la musicienne ses éloges et ses remerciements, il baisa le bout de ses doigts déliés.

Julien Deval, qui venait de faire le tour du salon pour récolter des compliments à rapporter à Lina, vint lui faire part de l’enthousiasme général ; peu connaisseur en musique, il avait moins écouté que regardé la jeune fille et il avait plus remarqué son front inspiré, le pétillement de ses yeux à peine fixés sur le cahier, car Mozart lui était familier, que le brillant et la netteté de son jeu ; mais il fit mal à propos l’entendu pour lui plaire et il joignit au faisceau de compliments qu’il mit à ses pieds son tribut personnel ; il s’engagea dans une dissertation sur les différentes écoles, et dit qu’après tout la part des maîtres allemands est assez belle, puisqu’ils ont gardé le sentiment et le sublime de l’inspiration en ne laissant aux Italiens que le privilége de la grâce et de l’esprit.

« Témoin ce joli morceau, » conclut le pauvre garçon, qui se croyait si fort sur ce sujet qu’il disait une phrase en français et l’autre en allemand pour être entendu à la fois de Lina et de M. Chainay.

Le vieux musicien éclata de rire : Mon cher Julien, s’écria-t-il, votre ami Christian Crzeski, s’il était ici, vous dirait ce que disent les Polonais aux gens embourbés dans un mauvais pas : « Attelez des bœufs à votre char ! »

Lina se tourna d’un autre côté pour ne pas trahir son envie d’imiter cette hilarité ; mais Julien, assez obstiné de sa nature, n’écouta pas cet avertissement charitable et continua son parallèle des génies différents selon la race et les traditions. Par bonté de cœur ou par sympathie pour un jeune homme qui savait parler sa langue, Lina se reprocha de le mystifier et de le rendre ridicule aux yeux de son vieil admirateur qui ne cessait de rire, car elle dit à Julien Deval en lui montrant le frontispice du cahier de musique :

« Œuvres de Mozart ! Pardonnez-lui d’avoir eu de l’esprit quelquefois malgré sa nationalité, et pardonnez-moi de l’avoir fait applaudir ici malgré la prévention générale. »

Julien resta interdit en voyant que la candeur elle-même a ses ruses et l’innocence ses malices. Il ne montra pas de dépit et s’amusa le premier de son erreur. C’était tirer le meilleur parti possible d’une situation difficile. Il railla cette manie de juger légèrement qui est si française, et s’il regagna par ce naturel dans l’esprit de Lina tout ce qu’il avait perdu par son ignorance prétentieuse, Lina devint pour lui un être moins simple, moins uni, plus intéressant. Puis tout succès élève qui l’obtient. La musicienne qu’on venait d’applaudir et que M. Chainay disait être accomplie, valait mieux que cette jolie petite fille qui perdait tant à être comparée à Suzanne, et Julien s’attacha à ses pas avec une insistance qui finit par contrarier Lina. Non pas que M. Deval lui fût antipathique, loin de là, mais elle voulait profiter de son état de sourde pour entendre et de muette pour faire parler les autres ; aussi, quand d’autres personnes eurent pris possession du piano pour jouer des caprices plus ou moins brillants, des valses de concert farcies de fioritures, et de réminiscences musicales, elle échappa au jeune homme et s’en alla se poser tantôt près d’un groupe d’invités, tantôt près d’un autre, impassible en apparence, mais ne perdant rien de ce qui se passait autour d’elle.

Lina fit son profit de son observation. Que son rôle fût tout à fait délicat, c’est douteux ; mais à cet âge où l’on ne voit les conséquences extrêmes de rien, où la légèreté des décisions n’est pas entravée par les conseils de l’expérience, on va devant soi, suivant l’impulsion du moment, confiant dans sa droiture d’intention, et l’on finit par commettre des indélicatesses quand on n’a projeté qu’une malice et par s’embarrasser dans de graves intérêts là où l’on n’a vu qu’un jeu.

Le lendemain de cette réunion, Lina était grave contre son habitude. Au lieu de chanter et de sauter, comme il lui arrivait chaque jour malgré ses dix-huit ans, elle restait pensive dans un coin du salon. Au déjeuner, elle ne mangea point ; tourmentée, plaisantée au sujet de son attitude extraordinaire, elle prit un tel air d’embarras, de mystère et de contrariété, que Madame Brülher se promit d’avoir le mot de cette énigme ; mais comme elle savait que la jeune fille se livrait peu devant Madame de Livaur, dont l’âge et le bon sens positif lui imposaient, elle proposa à sa nièce une promenade après le déjeuner. Toutes les deux prirent leurs chapeaux de paille et firent quelques tours de jardin en silence. Enfin Suzanne demanda à Lina ses impressions de la soirée de la veille ; Lina répondit à peine, entrecoupant ses phrases de courses autour des corbeilles de fleurs pour couper avec un sécateur des roses flétries sur leurs tiges, pour redresser le tuteur d’une fuchsia qui entraînait au niveau de la pelouse sa gerbe de clochettes pourprées, pour ramasser une orange sur le sable de l’allée. Suzanne ne voulait pas forcer les confidences de la jeune fille ; mais elle était femme, c’est-à-dire curieuse ; aussi dit-elle bientôt que le soleil la fatiguait et elle entraina sa nièce vers la grotte.

Cette grotte ménagée au-dessous des serres et faite de roches artificielles, était un charmant spécimen de ce que l’architecture de jardin sait créer ; de ses parois fendillées tombaient. des plantes grimpantes ; dans les moindres cavités, des verveines rouges et roses, des géraniums dressaient leurs touffes odorantes ; devant sa voûte, une petite pièce d’eau étalait sa nappe bleue à la surface de laquelle s’épanouissaient des lis et des nymphéas jaunes entourés de la collerette verte de leurs larges feuilles. De là, on n’apercevait plus la ville gisante au bas du côteau, car un rideau d’arbustes en masquait la vue. C’était afin de laisser à ce retiro toute sa sauvagerie cherchée qu’on lui avait donné pour seul horizon la vaste plaine du Dauphiné, les lointaines collines à l’est, et à l’ouest la vague silhouette du Mont-Blanc.

Là, par un effort d’imagination, en fermant l’oreille à ce bourdonnement confus qui monte de Lyon jusqu’aux hauteurs de Sainte-Foy, on pouvait se croire dans une solitude, loin des tourments, des convoitises, des commérages de la ville ; mais ce jour-là, ces petites misères, ces commérages vinrent y trouver Suzanne dès qu’elle eût délié la langue de Lina et qu’elle l’eût amenée, par de subtils détours, à lui faire des confidences.

« Suzanne, dit la jeune fille, vous aviez bien raison hier de me mettre en garde contre tout ce monde ; vous aviez plus raison que vous ne le croyiez vous-même. Suzanne, ces gens-là sont de méchantes gens ; laissons-les à leur pauvreté d’esprit et de cœur. Repartons.

— Enfant ! le monde est toujours et partout le même. On a beau le fuir, il vient trouver les solitaires. Dès que Robinson eût adopté Vendredi, il se donna en lui un juge et un critique. Tu ne changeras rien au train habituel, à la pente de la nature humaine, et toi-même tu as ta part de ce travers originel, puisque te voilà disposée à dire du mal de nos hôtes d’hier au soir. J’imagine qu’ils ont commis à ton préjudice ou au mien des injustices assez graves pour motiver ton indignation. Paule Vassier aura trouvé ta robe mal coupée ou ta coiffure trop simple. Madame de Craye, impitoyable sur les fautes d’étiquette, aura jugé ma table mal servie ou les honneurs que je lui ai rendus peu mesurés à son mérite, et la musique aura gêné par son tapage les laborieuses combinaisons des joueurs d’échecs et de whist.

— Riez, riez, Suzanne ! Si ce n’était que cela !… J’avoue que d’abord, en entendant critiquer mon air étrange ou étranger, comme vous voudrez, et la bien naturelle amabilité avec laquelle j’ai répondu aux propos gracieux de ce jeune homme, je me suis sentie dans la position d’une personne mal élevée qui écoute aux portes et qui est forcée de se dire : « C’est bien fait ; j’ai ce que mérite mon indiscrétion. » Tant que je suis restée le seul but des railleries, j’ai fait mon profit de la leçon au lieu de m’en offenser ; mais je me révolte contre la malveillance lorsqu’elle s’attaque aux personnes que j’aime, et surtout lorsqu’elle va jusqu’à la calomnie.

— Voilà un bien gros mot ! chère enfant.

— Un mot très-laid qui désigne une chose plus laide encore, Suzanne. Pourquoi ces gens-là viennent-ils chez vous s’ils ne vous trouvent pas estimable ? Quand vous leur faites l’honneur de les inviter, comment osent-ils, dans votre salon, abuser de votre hospitalité pour épier vos moindres gestes, vos plus simples paroles et les défigurer par des interprétations perfides ?

— Il serait peut-être plus juste de penser que tu as mal compris ou mal appliqué les paroles que tu as saisies. Tu parles correctement le français, Lina, mais plutôt par principes que par habitude ; les finesses de la conversation, les demi-mots par lesquels on l’abrége t’en auront déguisé le vrai sens. Conviens que tu es venue hier au salon comme à une bataille, c’est là le mot dont tu t’es servie. Prends donc garde de renouveler les exploits de don Quichotte et de t’attaquer à d’inoffensifs moulins à vent.

— Depuis six mois que je vis près de vous, Suzanne, vous m’avez habituée, par nos luttes amicales, à ces finesses de langage que vous invoquez à tort en faveur de gens qui ne les pratiquent guère. Si je suis triste depuis hier. c’est que j’ai le devoir pénible de vous mettre en garde contre des ennemis dont vous ne vous défiez pas ; c’est sans aucun ménagement, sans aucun artifice oratoire que Madame de Craye parle de ce qu’elle nomme votre légèreté passée ; à moins que vous ne preniez pour une atténuation ce que je prends pour une aggravation, c’est-à-dire les soupirs et les regards blancs vers le ciel de Madame Demaux, que vous appeliez hier la couleuvre et qui est plutôt de la famille des vipères. Celle-là souhaite que vous ayez gagné en Allemagne des idées plus rassises, plus saines, tout en ajoutant qu’elle regrette que votre toilette, trop jeune pour votre âge, n’annonce pas une conversion solide.

— Enfant, ceci n’a pas l’importance que tu lui donnes. Madame de Craye ne peut pardonner ses cinquante ans à mes vingt-huit ans, et Madame Demaux, vouée aux couleurs sombres par la disgrâce de son teint enflammé, devait être offusquée de ma robe blanche et lilas. Il y a là de quoi sourire et non pas s’indigner.

— Vous voulez que je sourie, Suzanne, lorsqu’on accuse de coquetterie le moindre mot obligeant adressé au premier venu, lorsqu’on murmure avec des grimaces confites dans l’hypocrisie et des clins d’œil moqueurs : « C’est comme autrefois… rappelez-vous… cela recommence… » Vous voulez que je sourie quand on vous dépouille de toutes les belles qualités que je vous connais, quand on est si acharné contre vous, qu’on attaque par contre coup la seule personne qui ait osé vous défendre !

— Lina, quelle est-elle ? Puisque tu me désignes mes accusateurs, il est juste que tu me nommes mon avocat.

— Faites amende honorable, car c’est Madame Paule Vassier. Elle n’est ni aussi insignifiante ni aussi sotte que vous vous l’êtes figuré, car elle vous a soutenue avec autant d’esprit que d’entraînement sympathique. Elle a dit que les succès offensent les femmes qui n’en obtiennent pas et qu’il est aisé de voir qu’elles voudraient s’en procurer à tout prix, puisqu’elles soupçonnent la gratuité des hommages offerts aux personnes aimables et belles. Mais ces vieilles Parques se sont bien vengées de la réplique ; elles ont murmuré tout bas le mot d’intrigue et je ne sais quelle histoire ; je me rappelle seulement qu’un nom slave, polonais où russe, revenait dans toutes les bouches.

— Un nom slave ! s’écria Suzanne vivement. Puis elle ajouta après quelques minutes d’hésitation : « Serait-ce celui de Christian Crzeski ?

— Précisément, répondit la jeune fille.

— Et tu dis que Paule m’a défendue avec courage ? demanda la jeune femme avec intérêt.

— Oh ! avec beaucoup de coeur et de sincérité. Je l’ai vue rougir d’impatience lorsqu’on disait du mal de vous ; si j’avais pu, je l’aurais embrassée lorsqu’elle a assuré qu’en dépit de vos envieux vous étiez une personne d’une âme élevée et de principes inattaquables.

— Eh bien ! dit Suzanne, le bonheur de trouver une amie compense bien la déception, de se savoir entourée de malveillants. Admettant que tout doit se payer dans la vie, peut-être dois-je accepter comme une punition du jugement précipité que j’ai porté contre Paule Vassier les méchancetés que tu m’apprends et que je soupçonnais en partie. Ma surprise, mon plaisir l’emportent sur le ressentiment de l’injure reçue. Cette Paule ! au couvent, elle était une petite fille que j’étais déjà adolescente. Cinq ans de plus sont une telle différence d’âge ! je l’ai toujours traitée en enfant. Quand je l’ai vue, à peine mariée, passer sa vie à chiffonner et à s’habiller, je me suis dit qu’elle n’avait fait que changer de poupée et je n’ai pas pensé que cette frivolité cachait des sentiments généreux. Tu vois par mon exemple, Lina, qu’avec une certaine impartialité on peut tomber dans le tort des charitables personnes qui m’ont sacrifiée hier sur l’autel de leur rigorisme étroit. Si nous faisons l’examen de conscience des autres, n’oublions pas d’y joindre le nôtre, Lina. Et puis, bien que nous n’ayons pas obtenu ces éclaircissements par des moyens très-avouables, ne négligeons pas d’en profiter. Je verrai Paule Vassier, je lui témoignerai l’amitié qu’elle mérite et peut-être serai-je assez heureuse pour l’aider à conjurer les sortiléges, les mauvais sorts que jettent sur tout ce qui est jeune ces dragons d’austérité, ces vétérans rechignés de la sainte armée de la vertu.

— Vous dites cela à ravir, Suzanne, dit Lina en riant. C’est vrai, la méchante humeur de ces femmes peut faire croire qu’elles sont sages à leur cœur défendant, et qu’elles enragent de l’être. Donnez des conseils à la gentille Madame Vassier ; on l’épie, on parle de scandale et de l’exclure de je ne sais quelle assemblée de charité. Et par une contradiction qui m’étonne, on dit le plus grand bien de ce jeune homme dont le nom est si difficile à prononcer.

— Christian Czreski ! dit Suzanne avec une ironie chargée d’amertume, c’est bien naturel, Lina. Il a des principes, il pratique, puis enfin sa qualité d’homme lui donne un privilége d’impunité. Blâme-t-on Julien Deval de t’avoir trouvée aimable ? Et toi, l’on t’a blâmée de n’avoir causé qu’avec lui. En résumé, nos Lyonnaises t’ont déplu ; mais les hommes sont meilleurs et plus dignes. Tu as apprécié l’excellent M. Chainay.

— Ah ! beaucoup. Il comprend Mozart, lui ! M. Deval traduisait très-mal tout ce qu’il me disait à ce sujet, et je souffrais d’avoir un interprète qui gâtait aussi mes réponses ; j’espère pourtant qu’il n’aura pas vu en moi, comme les · autres, une petite tudesque très-bornée.

— Mais quelle manie de critique ! Le seul homme qui ait pu te parler, M. Deval, tu le déclares peu intelligent. Il n’y a que M. Chainay à qui tu fasses grâce, par respect pour Mozart. L’amour de la médisance est une maladie contagieuse, Lina. Tu l’as gagnée hier au soir.

— Vous ne me comprenez pas. M. Deval parle mal de musique, parce que c’est un sujet auquel il n’entend rien ; mais ceci à part, il est bien élevé et fort agréable.

— Ah ! tu trouves ? dit Suzanne avec une nonchalance dédaigneuse et en regardant sa nièce sans aucune préméditation de curiosité ; mais ce regard eut un effet inattendu sur la jeune fille qui rougit de cette belle rougeur que fait monter aux joues la flamme inquiète et pudique de l’adolescence. Suzanne fut alarmée de ce symptôme d’émotion, et elle se promit de ne pas laisser Lina s’appesantir sur les souvenirs de la soirée de la veille ; elle se proposa de la distraire, de l’occuper par des visites et des excursions afin de renouveler et de changer ses idées. Suzanne connaissait la nature positive et indécise à la fois de Julien Deval ; elle savait par quel système de froid calcul il édifiait sa renommée et sa fortune et elle ne voulait pas, tout sentiment personnel à part, que l’esprit poétique et ingénu de Lina vînt se briser contre cette prose ingrate et sèche.

Julien Deval était un de ces hommes qui peuvent se promettre sans fatuité un grand succès dans l’agglomération lyonnaise. Les éléments de réussite changeant selon le milieu dans lequel on poursuit la fortune. À Paris, avec de l’esprit, du savoir-faire et de la hardiesse, on parvient à acquérir de la notoriété, et partant, une position. Les conditions sont autres à Lyon ; c’est de la religion et un certain sérieux, mi-pédant, mi-modeste qu’il faut afficher.

Dire qu’il faut afficher ses convictions et sa morgue, n’est pas exagéré ; car à Lyon, l’on arbore ses convictions réelles ou d’emprunt comme une enseigne et c’est de toutes la meilleure. La médiocrité habile à l’adopter est certaine de l’emporter sur le plus réel talent. Tout Lyonnais, d’esprit impartial, pourrait citer la liste des hommes remarquables restés au second plan pour n’avoir pas voulu sacrifier leur indépendance d’opinions philosophiques. Les exemples se pressent dans la mémoire ; il est fâcheux qu’on ne puisse les citer. Les rares talents qui ont percé malgré leur irréligion, sont relgués à part, ne participent guère à la vie commune, et je ne sais si comme à des lépreux, on ne leur refuserait pas le pain et l’eau. Il est à déplorer qu’ils aient dépensé leur énergie dans une lutte si ingrate, car la somme d’efforts que leur coûte leur demi-succès leur aurait donné une complète réussite dans un milieu moins hostile. Ajoutons que le nombre de ces hommes insoumis au joug clérical est très-restreint. La plupart des Lyonnais ont l’esprit pratique, car ils sont les américains de la France, moins, bien entendu, la noble indépendance yankee, tous marchands par instinct, même ceux qui exercent des professions libérales.

Julien Deval avait le génie positif de ses compatriotes. En faisant son droit à Paris, des bouffées d’air libre et de doute avaient bien traversé sa cervelle ; mais au retour, les brouillards du Rhône les avaient obscurcies et éteintes. S’il n’avait plus la même solide foi puisée dans sa famille et fortifiée par son éducation aux Chartreux, il en avait repris les apparences en se faisant inscrire au barreau Lyonnais. C’était le seul moyen de parvenir !

De cette différence très commune à Lyon, des idées personnelles et de la conduite officielle, on pourrait conclure que cette ville est peuplée d’hypocrite. Ce serait exagérer. L’hypocrisie implique une négation intime des convictions qu’on étale en public et tous les jeunes gens affamés de succès, une fois lancés sur la route de la fortune, se paient de sophismes et s’aveuglent eux-mêmes tous les premiers. Rien de plus rare parmi eux qu’un homme ayant un système philosophique bien net ; tout nage dans un vague qui leur permet cent inconséquences de conduite. En se soumettant aux obligations les plus étroites du catholicisme, ils suivent des traditions de famille, se persuadent qu’ils accomplissent un devoir social et ramènent par leur exemple les esprits hantés par des utopies qui ne tendent qu’à des révolutions désastreuses dans l’ordre religieux et politique.

Le catholicisme proscrivant le libre-examen, a d’ailleurs ceci de commode qu’il ôte toute initiative, partant, toute responsabilité à ses zélateurs ; cette défense de raisonner sur les principes, sauve ceux-ci de la petite honte de se trouver en contradiction avec eux-mêmes. Enfin l’habitude de vivre dans une ville où tout se fait au nom et sous les auspices de la religion, déteint à la longue sur l’esprit et le langage ; c’est une livrée commune qu’on endosse avec plus ou moins de répugnance, et qu’on finit par porter le plus aisément du monde quand on est fait à ses plis.

Julien Deval avait adopté, dès ses débuts, avec une ardeur anxieuse d’être distinguée, les sentiments, le langage et l’allure indispensables pour devenir l’avocat en titre de la pieuse bourgeoisie et de la banque opulente. Si cette habileté prouvait son esprit, elle ne témoignait pas aussi favorablement de sa franchise ; car, dans le tête-à-tête, il faisait parfois bon marché de ses principes officiels et de son rigorisme étudié.

Les gens les plus austères ont des indulgences spéciales au service des jeunes hommes bien pensants. Si l’on avait blâmé Madame Brülher, cinq ans auparavant, lorsqu’elle avait accueilli complaisamment les assiduités de Julien Deval, le bonheur présumé de celui-ci n’avait pas porté atteinte à sa bonne réputation, désormais consacrée.

On avait pardonné à Julien ses succès auprès d’une femme du monde ; et on ne l’aurait pas excusé si, respectant en catholique fervent le sacrement du mariage, il s’était permis quelques liaisons faciles. Par suite de ce positivisme qui est essentiellement Lyonnais et auquel, après tout, la ville doit sa prospérité, on loua le jeune avocat de rompre toute relation avec la maison Brülher quand Madame Demaux, sa sœur, lui eut trouvé un riche parti.

On ne s’enquit pas autrement de la réalité de cette liaison entre Madame Brülher et l’avocat ; elle s’était manifestée par ces imprudences que commettent des jeunes gens épris et peu rompus aux habiletés discrètes de la galanterie. Par le fait seul que Suzanne rougissait en voyant Julien, elle fut atteinte et convaincue de partager sa passion. Si l’on ne médit qu’à voix basse, c’est qu’aucune démarche compromettante ne fut surprise, c’est aussi que la haute position de M. Brülher couvrait la conduite de sa femme, c’est enfin que Suzanne gardait une réserve qui tenait loin d’elle toute perfide amitié et une bienveillance qui désarmait les plus méchants.

D’ailleurs les commentaires les plus envenimés s’étaient arrêtés lors qu’après la rupture du mariage projeté, on avait vu Suzanne résister ouvertement au repentir de Julien Deval ; à partir de ce moment, l’opinion générale fut qu’elle se lançait dans la haute coquetterie pour échapper à un retour de passion. On lui connut dix adorateurs et l’on n’en soupçonna aucun d’être heureux. Avait-on raison davantage cette fois ? La première supposition étant douteuse, celle-ci était-elle plus assurée ? Ceux qui affirmaient des deux côtés se croyaient dans le vrai, mais ils n’avaient aucune donnée positive ni sur le bonheur de Julien, ni sur l’échec proclamé des autres admirateurs de madame Brülher.

Au retour de celle-ci, il devait y avoir une recrudescence d’intérêt au sujet de tout ce qui la touchait. Elle arrivait avec une position à refaire, car on ne pensait pas qu’elle se résignât à la solitude du veuvage à vingt-huit ans, et l’on chercha tout d’abord quels partis en rapport d’âge et de fortune elle pourrait trouver. Julien Deval, encore célibataire à trente-deux ans après trois mariages manqués, calculait de son côté ses chances de succès auprès de Suzanne, et il écoutait, pour s’édifier, la kyrielle de veufs ou d’hommes à marier de son âge qu’on énumérait à ce propos. Mieux avisé que les indifférents, il se disait qu’aucun de ces prétendants ne pouvait lui être opposé et il n’en redoutait qu’un auquel personne ne songeait. C’était l’ami d’enfance de Suzanne, Christian Czreski.

Dans le temps où l’on accusait Madame Brülher de se venger de ses déceptions sentimentales en désespérant tous ses admirateurs par sa coquetterie, Julien ne s’était pas trompé, comme tout le monde, à cette tactique féminine ; il avait bien vu le cercle des soupirants éconduits, mais en dehors de ce cercle et sur un autre plan, un jeune homme que nul n’accusait de songer à mal, tant on était habitué à le voir familier chez Madame de Livaur et chez Madame Brülher, tant sa froideur proverbiale éloignait le soupçon. L’œil de Julien avait été plus clairvoyant et en reliant le faisceau de ses souvenirs, il craignait de trouver un rival dans Christian Czreski. On parlait depuis quelque temps, il est vrai, des assiduités du jeune Polonais auprès de Madame Vassier, mais un Lyonnais sait toujours sacrifier le goût le plus vif à une belle occasion de mariage, et par sa mère et ses façons de vivre, Christian Czreski était lyonnais.

Julien le rencontrait journellement, car ils étaient du même cercle, mais quelques années de différence entre eux ne leur avaient jamais permis d’intimité. Puis l’intimité suppose la confiance, l’abandon, et lorsqu’on est entrainé par le courant d’une vie affairée, on n’a pas le temps d’en rien distraire pour ces deux sentiments. On ne s’écoute ni penser ni sentir ; on va, on va, tout haletant, dans la fièvre de l’action, sans cette consolation de s’épancher dont on finit par méconnaître le besoin parce qu’on en ignore le bienfait. Le temps est de l’argent. Cet axiome anglais est en train de recevoir ses grandes lettres de naturalisation française, et pour s’épargner un verbiage inutile, on devient sec de cœur si on ne l’était déjà à l’avance.

Un soir que Julien Deval lisait les journaux dans un des salons du cercle, il fut assez heureux pour trouver, sans la chercher, une occasion de parler de Madame Brülher à Christian Czreski.

Lassé par une déveine persistante à l’écarté (on joue gros jeu dans les cercles lyonnais et Christian était joueur), le jeune Polonais avait laissé les cartes et s’était installé pour fumer sur le balcon avec quelques amis. Le nom de Madame Brülher fut lancé par l’un d’eux à propos de nouveaux attelages. Elle s’était montrée la veille au parc de la Tête-d’Or dans une élégante calèche anglaise traînée par deux bais demi-sang assez beaux pour faire sensation à Lyon. Julien jeta son journal pour aller écouter ce qu’allait dire Christian Czreski, grand amateur de chevaux en sa qualité de Polonais et d’homme oisif. Mais Christian entama une critique dogmatique à propos du trot des deux bais, et il finit par un éloge bien senti des harnais britanniques sans rien ajouter sur Madame Brülher.

Par bonheur pour la curiosité de Julien Deval, Lyon possède des échantillons assez réussis de cette variété d’êtres frivoles et niais, pontifes baroques de la mode, auxquels on inflige à Paris un nom aussi juste que difficile à écrire. Il est dommage que cette appellation soit en même temps la mieux imagée et la moins délicate, car nulle autre ne pourrait exprimer aussi bien la sottise puérile, les façons déhanchées, l’époumonnement d’esprit et de corps d’une partie de la jeunesse française.

Pour un membre de cette grande famille des sots, si un bel équipage est un mérite, une toilette réussie en est un presque aussi digne d’éloge, et Joannis de Craye prétendit qu’on faisait tort à Madame Brülher en ne louant que sa calèche anglaise et en ne disant mot de son costume gris et rose qu’aucune couturière de Lyon n’aurait osé rêver, et à son tour, il décrivit toutes les parties de ce costume avec l’aisance d’une personne du métier.

Christian haussa les épaules. Les questions de chiffons occupent peu les hommes de cheval qui ajoutent plus d’importance à une boucle de harnais qu’aux nœuds d’une robe de femme. Joannis se récria sur une telle inintelligence des belles choses, et répéta que la toilette de Madame Brülher était un adorable chef-d’œuvre, mais que celle de sa nièce était manquée.

« On avait oublié peut-être de la traduire en français, dit Christian.

— C’est cela ! répondit Joannis fier de faire de la littérature une fois dans sa vie, elle était fade comme les tartines de la Charlotte de Goethe. Du blanc, du blanc et encore du blanc !

— C’est cela ! Trop d’innocence et de poésie germaniques à la clé ! répliqua Christian qui était volontiers assez moqueur. Mais ce n’est pas la faute de la couturière, croyez-le, Joannis Je gage vous dessiner un costume aussi piquant que ceux de Marcellin, planter au-dessus une tête bien allemande, et vous lui trouverez un faux air d’uniforme de pensionnaire.

— Faites ! faites ! cria-t-on à Christian dont on connaissait le talent de dessinateur.

On rentra au salon. Le jeune homme s’exécuta de bonne grâce, et en quelques coups de crayon, il dessina une figure langoureuse et nuageuse dont l’expression donnait un air lamentable et passé aux affiquets excentriques dont il l’avait entourée. Le vélin passa de main en main ; l’on rit beaucoup de cette spirituellę saillie, mais Julien, qui avait vu Lina de plus près que tous ces jeunes gens, dit à Christian :

« Si la caricature est fort réussie, elle est tout à fait de fantaisie, car Mademoiselle Brülher ne lui ressemble en rien et elle est femme à porter la toilette aussi intrépidement qu’une Française. Vous ne l’avez donc pas encore vue, vous, un habitué de la maison ?

— Je n’ai pas voulu faire la caricature de cette jeune personne, répondit Christian dont les instincts nobles s’éveillèrent à ce soupçon ; j’ai dessiné une allemande et pas précisément Mademoiselle Brülher à laquelle je n’ai pas pensé. Je serais désolé de manquer à une jeune fille, même ne la connaissant point. J’ai salué Madame Brülher au parc hier, mais je ne suis pas allé chez elle. J’attends pour m’y présenter le retour de mon père qui est encore aux eaux.

— C’est singulier ! dit Joannis de Craye, M. Deval qui avait peut-être de bonnes raisons pour n’être pas bien accueilli à Sainte-Foy a été du premier dîner, et vous qui avez tutoyé Mademoiselle de Livaur, quand elle était petite fille, et qui êtes resté l’ami de Madame Brülher, vous n’êtes pas allé la voir depuis un mois qu’elle est de retour ?

Christian Czreski se mordit les lèvres ; puis au bout d’un instant, avec une aisance et une hauteur patriciennes, il changea de propos sans répondre à cette question trop directe. Julien Deval comprit qu’il existait un sujet de mésintelligence entre Suzanne et celui qu’il croyait son rival, mais il ne put deviner de quel côté étaient les torts et de quel côté la rancune. Le fait lui suffisait en lui-même et il venait de lui être acquis ; il en prit acte avec plaisir.

Pendant qu’on s’occupait ainsi d’elle, Madame Brülher essayait de réconcilier sa nièce avec la vie lyonnaise et tentait de lui faire abandonner ses premières impressions défavorables à la ville qu’elle devait habiter. Elle la conduisait souvent dans ce beau parc de la Tête-d’Or auquel on ne peut reprocher que de manquer d’ombre. Il est vrai qu’il se corrige de ce défaut tous les ans et qu’il le rachète par sa variété d’aspects et la limpidité de ses eaux renouvelées par le Rhône, auprès desquelles le lac du bois de Boulogne n’est qu’un marais infect. Ce parc n’a pas la tristesse froide de notre bois inhabité ; ses prairies sont peuplées de cerfs et de chevreuils ; et les axis eux-mêmes, les plus sauvages de cette famille silvestre, se laissent approcher et permettent aux promeneurs de flatter leur pelage tacheté. Au pied des saules qui enchevêtrent leurs branches grises le long du ruisseau, barbottent des flottilles de canards de Chine, aux ailes peintes, glacées de bleu et de vert, aux yeux bordés de jaune et d’incarnat. Partout l’animation et la vie. Ici, les paons blancs ouvrent l’éventail neigeux de leurs plumes et se pavanent avec un aristocratique orgueil. Par émulation, les autres paons déploient leur arc-en-ciel fastueux qui s’étale au soleil avec la mouvante splendeur d’un jet de pierreries. Dans un enclos voisin, des hérons, moins dédaigneux que celui du bon La Fontaine, s’escriment à coups de leurs longs becs pour se disputer une tanche qui se débat blessée au bord de leur étang. Des vols de ramiers tournoient et s’abattent, avec des roucoulements modulés en soupirs et de vifs bruits d’aile. Plus loin, les chèvres du Thibet s’accroupissent au seuil de leur étable rustique ; le petit chevreau accourt en bondissant à l’appel d’un enfant et fourre son nez rose jusque dans les poches du baby pour y chercher le morceau de pain que cet appel lui a promis. Déçu par la malice de l’espiègle, le chevreau se dresse sur ses pieds de derrière et, de sa tête encore sans armes, il essaye de frapper son mystificateur. L’enfant rit et flatte l’animal en tirant les touffes de laine frisée qui se dressent entre ses cornes naissantes. Alors se refusant à cette familiarité que le don attendu vainement ne justifie pas, le chevreau secoue ses oreilles, darde son regard jaune d’or en éclair obliques, et s’enfuit vers le râtelier chargé d’herbe fraiche et de foin ; mais si l’enfant croit à cette rupture et part en suivant la palissade, l’animal gourmand revient sur ses pas, l’agace de nouveau, le suit, quitte à se fâcher encore si l’autre recommence son jeu qui finit toujours à la satisfaction commune, car l’enfant, comme tous les êtres faibles, aime à se voir implorer, et il cède à cette instance et à son désir de se montrer généreux. Mais il apprend là ce que vaut la reconnaissance, car ses provisions épuisées, le chevreau revient au pacage. Peut-être son bon sens d’animal lui dit il que le bienfait a été assez payé par les efforts tentés pour l’obtenir.

On se ferait une pauvre et fausse idée du parc de la Tête-d’Or si l’on y voyait une sorte de réduction du Jardin des Plantes de Paris. Ce dernier, établi sur un plan très-restreint, donne aux animaux un espace trop étroit ; ils souffrent visiblement dans leurs parcs ; leur aménagement manque d’ampleur et de luxe. Rien de semblable à la Tête-d’Or. Partout de vastes enclos, des eaux vives, de vraies prairies où les chevaux à l’élevage fournissent des courses désordonnées. Les poulains à tous poils hennissent en voyant passer des voitures ; ils regardent d’un œil large et rêveur les attelages dociles en paraissant se demander si ces êtres sont de la même race qu’eux et s’ils seront jamais, eux aussi, soumis à ces entraves. En attendant, ils se ruent dans l’herbe parfumée, ignorants du joug, le pied léger et sans fer, la bouche vierge du mors et la crinière au vent.

Voilà le troupeau des vaches suisses qui passe ! La première, fière de ses sonnettes, balance sa lourde tête brune et imprime à son collier un mouvement qui le fait tinter à chaque pas ; laissant sur leur passage une douce odeur laiteuse, elles rentrent à la ferme qui est une vraie ferme avec son étable gardée par d’énormes chiens, ses vachères à jupon court qui servent des bols de lait fumant sous la feuillée, et à côté du bol, des quartiers de pain noir qui font le régal des promeneurs. Mais pour les estomacs plus difficiles, voici au bord du lac le joli châlet de Grand. On y trouve tous les raffinements de la gastronomie, et l’on y dine sous la véranda de bois découpé en plongeant du regard sur le lac sillonné par cent canots, avec le coteau de Saint-Clair pour perspective.

De quelque côté qu’on visite le parc de la Tête-d’Or, il mérite l’attention. La partie des serres est entourée d’immenses corbeilles de fleurs harmonieusement groupées. Sous les verrières qui protégent les plantes du tropique, l’intelligente direction a placé les êtres qui vivent dans ce climat enchanté. Des aras et des perroquets perchent à côté des plantes superbes de leur patrie, et dans cette atmosphère chaude qui leur convient, reposant leurs regards sur cette végétation luxuriante au sein de laquelle ils sont nés, ils gardent toute leur vitalité, toute la beauté de leur plumage qui se ternit et s’efface toujours dans la captivité séquestrée de nos habitations.

Si l’on quitte les serres, si on laisse toute cette région aristocratique et les allées que suivent les cavaliers et les équipages, on trouve sous la saulaie d’autres paysages et d’autres promeneurs. Là, le dimanche surtout, les canuts lyonnais (le terme est consacré) se réunissent par compagnies nombreuses. Là, on danse aux chansons, l’on s’ébat avec abandon et naïveté. Après les rudes travaux de la semaine, après les longues journées passées courbés en deux sur un métier, ces jeunes corps éprouvent un besoin de mouvement et d’agilité qui se traduit le dimanche en bonds, en courses folles, et enfin en danses champêtres. Les autres promeneurs évitent ce coin hanté par le populaire, mais Suzanne et Lina, qui le visitèrent plusieurs dimanches de suite, prirent plaisir à contempler les évolutions, les ronds, les entrechats, les saillies de ces braves gens. Ces bals improvisés, ces quadrilles aux chansons toujours embrouillés, mais aussi égayés par mille incidents, ces amusements publics, si pleins de laisser-aller qu’aucun de ceux qui y prennent part ne daigne remarquer qu’on les regarde et ne sacrifie une seule de ses gambades à la crainte d’être raillé par des personnes distinguées, sont particuliers à la population lyonnaise et font tout à fait son éloge.

Voilà le vrai Lyonnais, le Lyonnais pur sang, alerte de corps, rond d’esprit, d’une gaieté aiguisée d’une pointe de malice, car ses jeux ne vont pas sans plaisanteries narquoises, et il ne faut pas oublier que Lyon est la patrie de Guignol, le type du bon sens bonhomme et gouailleur. Si les classes supérieures ont emprunté à Paris ses mœurs faciles, les classes ouvrières sont restées plus saines, sauvées de l’affaiblissement de la moralité par le travail et le respect de la famille. Enfin, un trait du caractère lyonnais, c’est que tous les canuts ont l’amour, et plus que l’amour, la passion de la nature, que le vrai Parisien ne connaît pas, et voilà pourquoi la saulaie du parc est leur salle de danse et pourquoi leurs plaisirs restent purs, parce qu’ils sont pris en masse et laissent les jeunes filles sous l’oeil des mères et les maris aux côtés de leurs femmes.

Suzanne était assez peu populaire de sa nature, non par dédain, mais par délicatesse d’instinct et d’éducation ; cependant la franche gaieté de ces fêtes d’ouvriers lui était agréable ; quant à Lina, elle admirait de bon coeur ces belles filles au teint mat, aux yeux cernés par la fatigue et le manque d’air des ateliers, dont la carnation un peu épaisse, comme celle de toutes les Lyonnaises, empruntait à l’atmosphère pure du parc un rose et une transparence inaccoutumés. Elle avouait sans honte à sa tante que ses pieds dansaient sous sa robe au rhythme accéléré des chansons et du violon qu’un vieux canut râclait avec un entrain et un orgueil extrêmes.

Tout ce qui est cérémonie ou fête publique est sûr de plaire aux Allemands. Bien que l’esprit de caste existe encore chez eux, ils n’ont pas cette morgue qui nous éloigne des foules. C’est sans doute notre effréné désir d’égalité qui nous fait maintenir le rang que nous nous croyons dû avec une féroce vanité. Au contraire, l’absence acceptée d’égalité sociale fait que les Allemands ne craignent pas de compromettre leur dignité, que personne ne conteste, en coudoyant familièrement la foule à l’occasion.

Si Lina fut enchantée de ses promenades au parc, elle fut moins satisfaite de Bellecour. Montrant à sa nièce toute la ville de Lyon, Suzanne ne pouvait manquer de la conduire à la musique. Ces concerts en plein vent, donnés par les régiments en garnison, sont très-suivis, mais surtout par les oisifs et la bourgeoisie du quartier de Perrache. Il va sans dire que les personnes qui se piquent d’appartenir à la très-bonne compagnie ne s’y montrent guère, à moins qu’elles de n’aient des enfants à promener, car si le parc la Tête-d’Or est le Bois de Boulogne de Lyon, Bellecour en est les Tuileries.

C’est aussi le Boulevard Italien ; tout homme marquant à Lyon dans l’administration, la magistrature, les arts ou les lettres traverse au moins une fois par jour Bellecour. Cette place est un point central entre les Terreaux, Perrache, la Guillotière et le quartier Saint-Jean. On y passe les revues militaires dans l’immense zone réservée en deçà des jardins, qui ne forment qu’une bande de verdure flanquée de quatre allées d’arbres, de la Charité à l’état-major de la place. C’est au milieu d’un des massifs que se groupe le cercle des musiciens, et l’heure du concert journalier réunit une foule nombreuse qui, suivant des habitudes consacrées, s’est choisi des points de repère très-distincts.

Dans l’allée de platanes la plus voisine de la rue Bourbon, passe et repasse l’escadron volant des beautés légères qui rivalisent de toilettes et d’extravagantes allures, là comme partout ; cette allée leur est tacitement réservée, comme le côté opposé, en face du bassin, est acquis aux jeunes mères qui surveillent les jeux de leurs enfants. Ici, les mines hardies et les œillades provocantes ; là-bas, à demi-voilés par l’ombre des grands arbres, les charmes discrets, les honnêtes sourires, les grâces chastes et timides. La foule est moins pressée, moins importune de ce côté et nul ne s’en plaint ; la turbulence des enfants anime seule ce coin isolé où la musique arrive adoucie, dépouillée de ses éclats cuivrés et d’autant plus agréable à l’oreille.

Comment définir cette foule qui parcourt les quatre allées ? elle est aussi mêlée que nombreuse. Elle fait se heurter et se coudoyer le fantassin ahuri par le bruit et les toilettes, le cavalier dont la démarche maladroite et les éperons ravagent toujours quelque traîne égarée sur le sable, le don Juan de comptoir orné de sa cravate claire, de son feutre à ruban bleu de ciel et de son verbiage copieux, l’élégant Lyonnais qui, suivant la mode en vigueur depuis quelques années, chemine fortement appuyé sur sa canne comme s’il était boîteux, l’ouvrier sans ouvrage, à la face blême, au corps décharné, qui vague, chancelant, en comparant tout ce luxe à la misère du logis affamé ; les officiers pimpants à moustache victorieusement retroussée ; enfin, l’industriel et le boursier qui marchent la poitrine en avant, la tête rejetée en arrière, frappant du talon, en sommes pénétrés de leur importance sociale.

Tous ces types et une quantité d’autres se présentent à l’observation, et forment une jolie collection de pantins dont on voit facilement le fil. L’étude des physionomies est aussi variée qu’amusante, car elle n’exige pas une grande pénétration. Point de masque à arracher ni même à dénouer. Chacun est si occupé de soi qu’il laisse lire dans sa démarche et dans son air tout ce qu’il pense, et cette naïveté d’allures a du piquant pour qui sait la comprendre.

Il va sans dire que Madame Brülher, peu habituée à se montrer à Bellecour, se dirigea, le soir où elle voulut faire entendre la musique militaire à Lina, vers l’allée solitaire où elle avait chance de rencontrer des femmes de sa connaissance. Le hasard la servit à souhait, car, dès le premier tour, elle aperçut Madame Vassier toute seule avec sa petite fille que tenait une nourrice bressanne dont le chapeau de dentelle noire, attaché par une chaîne d’or, faisait l’admiration des badauds.

Saluer Paule Vassier et venir prendre près d’elle deux fauteuils inoccupés, ce fut la première inspiration de Madame Brülher ; elle avait vu assez peu Paule Vassier, et chaque fois dans une réunion nombreuse, depuis le diner de Sainte-Foy, et elle saisit cette occasion de lui témoigner sa sympathie. Elles causèrent amicalement ; Suzanne donna tout de suite un tour familier, à cette conversation à laquelle Lina prit part à de rares intervalles, car la jeune fille, à Lyon depuis un mois, avait renoncé à son caprice de mutisme par le conseil de sa tante ; seulement, afin que la transition fût vraisemblable, elle parlait peu, ayant l’air de chercher ses paroles en personne peu accoutumée à manier la langue française.

Au bout d’une demi-heure, Suzanne s’aperçut que Paule Vassier, d’abord toute à la conversation, devenait préoccupée, songeuse, rougissait de temps à autre en regardant, comme malgré elle, un point que son interlocutrice ne pouvait voir sans se tourner complétement sur son fauteuil. Madame Brülher fut plus gênée que la jeune femme en devinant qu’elle l’embarrassait, et malgré elle, la causerie languit. Si elle n’avait craint de paraître susceptible, elle ´ serait partie par discrétion. Puis enfin, comme la curiosité féminine ne perd jamais ses droits, elle fut tentée de regarder ce qui occupait tant Paule Vassier. Mais le moyen de se retourner sans dire à sa nouvelle amie : « Je veux savoir ce qui vous trouble ! » Elle restait donc immobile, jetant de temps à autre quelques paroles auxquelles Paule Vassier répliquait un peu de travers, en propos interrompus, tant elle était distraite.

Un gros ballon, lancé par un enfant étourdi et qui vint justement frapper Suzanne entre les deux épaules, lui fit faire un brusque soubresaut qui servit sa curiosité. Si son mouvement fut instinctif, elle eut la présence d’esprit d’en profiter, et elle aperçut de l’autre côté de l’allée, à vingt pas à droite environ, Christian Czreski assis sous un arbre et regardant Paule Vassier. Cette station à Bellecour d’un homme qui faisait profession de dédaigner la musique militaire et ces réunions si mêlées expliquait assez l’émotion de la jeune femme. La vue de Suzanne qu’il n’avait pas reconnue, n’apercevant d’abord que ses épaules, contraria Christian, car il se leva au même instant et s’éloigna.

S’esquiver en homme surpris, c’était un nouvel aveu, mais Christian Czreski n’en était pas à sa première maladresse et Suzanne sourit en s’apercevant que son ami d’enfance n’avait pas fait de progrès en tactique amoureuse. Heureusement pour les deux jeunes femmes qui ne savaient que se dire, Madame Demaux survint qui se jeta dans un bavardage sans commencement ni fin. Madame Vassier, ayant ses raisons pour ne pas aimer beaucoup la nouvelle venue, dit, au bout d’un quart d’heure, que sa fille avait besoin de dormir et partit suivie de la nourrice. Madame Brülher eût désiré s’esquiver aussi, mais Lina s’était éloignée de quelques pas pour assister à un grand concours de sauterie à la corde, et Suzanne ne pouvait la rappeler sans être impolie envers Madame Demaux ; elle resta donc et subit un de ces interrogatoires par faits et articles, que les femmes de l’espèce de Madame Demaux se permettent avec tout le monde, sous le fallacieux prétexte d’un grand intérêt pour les patients soumis à ce supplice. Il ne fut pas difficile à Suzanne de deviner qu’à la curiosité naturelle de la sœur de Julien Deval, se joignaient des vues particulières. Avec une brusquerie qui singeait la franchise, Madame Demaux s’enquit de la position de Lina, des avantages que comptait lui faire sa tante, et enfin elle conclut en disant qu’il y avait deux mariages à faire dans la maison Brülher et deux heureux en perspective qui trouveraient bien des jaloux.

Une telle importunité paraîtrait bien indiscrète et même inconvenante à Paris, où la vie privée est plus cachée qu’en province et où le type de Madame Demaux est presque inconnu. Une femme de cette nature serait vite reléguée dans la catégorie des commères mal élevées ; mais en province, la fortune et la position sociale font autorité et donnent un brevet d’impunité à tous les travers de caractère. On souffre certaines gens comme on supporte au besoin un courant d’air gênant ou une grosse averse ; on les accepte au même titre qu’une incommodité impossible à conjurer, et l’on ne se venge d’eux que par le soupir de soulagement qui suit le moment de leur départ.

Si Suzanne n’avait pas déjà compris le motif des assiduités de Julien Deval à Sainte-Foy et la cause de l’amitié que sa sœur affectait pour Madame de Livaur, elle en eût deviné les intentions par cet interrogatoire qui sondait des questions d’intérêt si délicates. Évidemment Julien hésitait entre elle et Lina, et il avait chargé sa sœur de pressentir Madame Brülher sur ses sentiments afin dė ne pas faire un pas de clerc irrémédiable, et de s’adresser à celle des deux femmes auprès de laquelle il pouvait se promettre un succès. Échouer auprès de l’une, c’était renoncer à toutes les deux, et Julien était las du célibat, de la sécheresse de sa solitude et de ses aventures furtives.

Madame Brülher était habituée de longue date aux manœuvres tortueuses et emmiellées de Madame Demaux ; elle répondit que la fortune de Lina n’était pas encore réglée et qu’elle-même n’avait aucune décision prise pour l’avenir. Satisfaite de son état pour le moment, elle ne savait s’il lui agréerait longtemps. Enfin elle sut esquiver sans affectation toute réponse directe. Mécontente de cet échec, Madame Demaux s’en vengea sur la jeune femme qui venait de les quitter. N’ayant pas réussi à servir les intérêts de son frère, elle essaya de calomnier Madame Vassier afin d’arracher contre elle quelque blâme à Madame Brülher et de pouvoir mettre ensuite au compte de celle-ci tout ce qu’elle-même allait dire contre Paule. Cette manœuvre machiavélique est fort en honneur dans le camp des prudes dont Madame Demaux faisait partie.

— Quelle charmante petite fille a Madame Vassier, dit-elle, et quel bon mari ! Un trop bon mari qui a le tort de ne pas savoir diriger sa femme et de la laisser agir à sa fantaisie. Je ne doute pas de sa vertu certainement, je suis trop indulgente et trop sincèrement pieuse pour me permettre des jugements si téméraires ; mais c’est surtout quand on est jeune qu’il faut éviter même l’apparence du mal. Une personne charitable devrait bien avertir Madame Vassier que les assiduités de M. Czreski la compromettent beaucoup. Partout où elle est, il se montre. Je viens encore de l’apercevoir rôdant de ce côté.

— Mais, Madame, dit Suzanne, rien ne dit qu’il soit ici pour elle ?

— Eh ! que vient-elle faire à Bellecour sinon s’y faire regarder ?

— À ce compte, Madame, vous et moi nous pouvons être soupçonnées d’y être conduites par le même motif ?

— Vous me faites bien de la peine, répondit Madame Demaux en secouant la tête mélancoliquement et en montrant le blanc de ses yeux, tant elle élevait les prunelles vers le ciel comme pour protester de l’innocence de ses critiques. Vous paraissez croire que j’éprouve du plaisir à blâmer cette pauvre jeune femme. C’est mon affection pour Madame Vassier qui me porte à m’occuper de ses intérêts. Je ne suis pas sévère du tout. Je suis même connue pour mon indulgence. Je sais compatir aux faiblesses humaines. Je sais combien le cœur d’une femme est facile à blesser, et c’est pour cela que je voudrais qu’on éclairât les personnes inexpérimentées dont la vigilance s’endort. Ce n’est pas moi qui parlerais si vite, comme Madame de Craye, de rayer Madame Vassier de la liste des dames patronesses de l’œuvre de ***. Je vous assure qu’à la dernière réunion, j’ai parlé contre cette mesure trop rigoureuse. Madame Vassier se fait beaucoup de tort par son imprudence. Elle a pris des airs évaporés qui réussiraient à Paris peut-être, mais qui ne s’acclimateront pas à Lyon.

Madame Demaux eût continué longtemps encore son homélie empoisonnée de médisance, mais Lina revint après avoir assisté aux jeux d’une bande d’enfants que la tombée de la nuit dispersait, et Madame Brülher prit congé de son interlocutrice dont la méchanceté doucereuse lui était à charge. Il n’est si mauvaise rencontre dont on ne tire quelque profit. Indécise d’abord sur la question de savoir si elle se rendrait à une invitation que lui avait faite Madame Vassier, elle se résolut à l’accepter, et huit jours après elle arriva des premières avec sa mère et Lina chez Paule, qui donnait une petite soirée intime.

M. Vassier était un fabricant de soie de la vieille souche, absorbé par ses affaires, leur consacrant son temps, son esprit, toutes ses facultés. Au demeurant, un excellent homme, n’ayant d’autre tort que celui de se croire un mari sans reproche parce qu’il était fidèle à sa femme, sans songer qu’il y a plusieurs sortes de fidélité et qu’elle est presque négative, celle qui n’apporte dans les tête-à-tête que des préoccupations d’intérêt et des distractions commerciales. Bon époux, bon père de famille, suivant la locution vulgaire, M. Vassier eût été surpris si on lui avait dit une chose vraie pourtant, à savoir que sa femme était solitaire à ses côtés et par sa faute à lui. À quoi manquait-il donc ? Quelle loi du cœur méconnaissait-il ? Celle qui exige de deux êtres unis pour la vie une intimité parfaite, une communion de sentiments.

L’unique pensée de M. Vassier, c’était sa fabrique ; il en apportait les soucis jusque chez sa femme, et comme il ne l’initiait pas à ses travaux, il en résultait entr’eux un silence pénible. Si Madame Vassier avait été moins jeune, peut-être eût-elle osé apprendre à son mari que les heures d’épanchement et de joie intérieure sont un doux repos des fatigues commerciales ; mais elle avait été blessée dès les commencements en voyant que son mari lui donnait si peu en échange de sa vie entière qu’elle lui avait vouée. Le moyen, d’ailleurs, de ne pas prendre cette tiédeur d’affection pour de l’indifférence, quand on est poursuivie par une passion romanesque qui s’annonce persistante, dont les empressements sont flatteurs pour l’amour-propre et fascinants pour le coeur ! C’est là l’histoire de bien des femmes, et Paule Vassier en était à ce moment d’indécision où l’on veut et où l’on ne veut pas, où il suffit du moindre incident pour jeter dans la voie de la passion ou pour ramener dans la route du devoir.

Cette soirée fut décisive pour elle en ce sens qu’elle accentua sa situation en lui en manifestant les risques et les dangers.

La première personne qu’aperçut Suzanne chez madame Vassier, ce fut l’inévitable Christian Czreski. Il vint la saluer avec beaucoup d’empressement et elle l’accueillit avec amitié ; le jeune homme fut très-sensible à ce ton enjoué sur lequel il ne comptait pas et qu’il n’eût pas osé prendre de lui-même, et il quitta l’air un peu guindé avec lequel il avait abordé Madame Brülher pour causer avec elle avec plus d’abandon. En dépit des insinuations de Madame Demaux, qui avait laissé entendre à Suzanne que les notabilités pieuses abandonnaient la maison de Madame Vassier, la réunion était nombreuse et honorée de la présence de quelques personnes marquantes dans la haute dévotion. Madame de Craye promenait dans les salons son long corps décharné, sa face d’ascète et ses yeux ardents, à paupières charbonnées, qui scrutaient toutes les physionomies avec une pénétration et une insistance d’inquisiteur. Peut-être n’était-elle venue que pour espionner chrétiennement Madame Vassier afin de juger s’il fallait rendre contre elle l’arrêt de proscription projeté. Ce soupçon ne fit que traverser d’abord l’esprit de Suzanne, mais il prit pour elle les proportions d’une certitude après un incident qui faillit amener les plus graves conséquences.

Madame Vassier faisait les honneurs de sa maison avec beaucoup de grâce, s’occupant des personnes âgées, disant à chacun un mot agréable, évitant surtout de regarder Christian Czreski ; car elle se craignait elle-même et redoutait les observateurs. Mais autant elle était réservée, autant Cristian se montrait imprudent ; il se trouvait à chaque instant sur son passage, changeait de place lorsqu’il ne pouvait plus la contempler à souhait, et saisissait la moindre occasion de lui adresser la parole. Il ne lui disait à coup sûr que des choses indifférentes, car elle avait soin de lui répondre à haute voix, mais il lui parlait d’un air de mystère et avec un accent composé fort compromettant. Suzanne se demandait quel était le mot de cette étrange conduite ; elle le devina en s’apercevant que Christian, dans un moment où Paule venait de poser son éventail sur un guéridon, le saisissait et glissait un billet entre ses branches. Rien de plus maladroit, car le guéridon était en pleine lumière, mais Christian s’était cru habile et mal observé ; il avait compté sans la clairvoyance de Madame de Craye qui suivait tous ses mouvements dans la glace voisine.

Quand Paule eut repris son éventail en le serrant avec embarras dans ses deux mains (car elle était contrariée d’une imprudence qu’elle n’avait pas autorisée), Madame de Craye se leva du coin dans lequel elle était blottie et lui dit :

— Mais quel éventail avez-vous donc là, chère Madame ? C’est un point d’Angleterre sur de la moire rose, je crois. Le joli travail ! Puis-je le voir ?

Paule, saisie par cette demande perfide, restait interdite et tremblante, n’osant refuser, n’osant donner le malencontreux éventail, et n’ayant pas l’aplomb nécessaire pour faire disparaitre le billet révélateur. Elle s’efforçait de sourire, mais elle perdait la tête, tant la situation était horrible dans son apparente simplicité, lorsque Suzanne vint à son secours par une inspiration soudaine.

— Paule, lui dit-elle en reprenant le familier langage du couvent et en saisissant l’éventail qu’elle déploya largement, il n’y a que vous pour trouver d’aussi jolies babioles. Madame de Craye a raison. Mais voyez donc les beaux papillons en dentelle ? Quelle ténuité de tissu ! Ce n’est pas du point d’Angleterre, Madame, c’est de l’Alençon qu’on dirait tissé avec des fils de la Vierge. Paule, n’ouvrez pas trop cet éventail, ma chère ; ces papillons sont si finement ailés qu’ils s’envoleraient, je le gage.

En disant ces futilités d’un ton naturel, Suzanne tournait et retournait l’éventail, fermait et secouait ses branches d’ivoire sculpté sous les yeux de Madame de Craye sans en faire tomber le billet qu’elle avait glissé avec prestesse dans sa main gauche et de là, dans son mouchoir.

Paule pâlit et rougit, en comprenant qu’elle était sauvée. Cependant elle ne put s’empêcher d’être inquiète du sort de son billet ; car nulle femme n’en voit de sang-froid une autre en possession de ses secrets. Une partie de la soirée de se passa sans qu’elle osât parler à Suzanne, de peur d’éveiller les soupçons de Madame de Craye, mais vers onze heures, Madame Brülher, après avoir fait un signe imperceptible à la maîtresse de la maison, s’achemina vers un petit boudoir qu’elle croyait solitaire, pensant que Paule l’y suivait. Elle fut surprise d’y trouver Lina qu’elle avait oubliée pendant l’incident si heureusement conjuré. La jeune fille était assise entre Madame de Livaur et M. Chainay et elle causait avec Julien Deval qui ne l’avait pas quittée de la soirée. Cette insistance du jeune avocat rappela à Suzanne les questions que Madame Demaux lui avait faites à Bellecour, et elle se promit d’avoir le vrai mot des sentiments de Julien, car elle était plus jalouse du bonheur de Lina, que possédée par sa rancune ; elle n’affecta donc aucun mécontentement de cet à-parté consacré par la présence de Madame de Livaur, et elle parut s’intéresser à la conversation de ce petit cercle jusqu’au moment où Paule Vassier vint la rejoindre, délivrée de la crainte d’être observée, car Madame de Craye avait pris congé.

En voyant arriver la maîtresse de la maison, Madame Brülher prétendit avoir à réparer quelque chose à sa coiffure, et toutes les deux passèrent dans la chambre à coucher.

Dès qu’elles furent seules, le premier mouvement de Paule Vassier fut d’embrasser Suzanne en fondant en larmes.

— Quel enfantillage ! dit Suzanne en lui rendant des baisers de bon cœur et en essuyant ses larmes. Il ne faut pas pleurer : vous ne pouvez pas vous le permettre ce soir. Une femme qui reçoit quarante personnes, c’est un soldat sur la brèche. Il doit sourire même aux blessures, à plus forte raison lorsqu’il a dérouté l’ennemi. Allons ! ne pleurez plus, car nous avons victoire gagnée : voici votre bien. »

Et elle lui tendit le petit billet si adroitement intercepté.

— Suzanne, vous m’avez sauvée. Vous avez été aussi spirituelle que généreuse. Soyez mon amie, voulez-vous ?

— Prenez garde. Vous ne savez pas ce que vous me demandez là. Je suis peut-être très-sévère, bien que d’une autre manière que Madame de Craye. Je ne comprends pas l’amitié sans une entière confiance.

— Oh ! Suzanne, je vous dirai tout ! s’écria la jeune femme en serrant les mains de Madame Brülher avec effusion.

— Et vous ne m’en voudrez pas si je vous gronde quelquefois, si je vous apprends la vie, à vous qui ne la savez pas encore, et si je tranche à vif peut-être dans vos illusions ?

— Suzanne, pourquoi m’avez-vous rendu ce service ?

— Parce que je vous aime, et pour une autre raison que vous saurez plus tard.

— Eh bien ! si vous m’aimez, tout ce que vous me direz vous sera inspiré par le cœur et je vous en serai reconnaissante.

— Peut-être… Si vous saviez ! murmura Suzanne, rêveuse.

— Je sais que je suis entourée de gens qui cherchent à surprendre mes étourderies et les fautes que je semble autoriser, et que vous les cachez généreusement. Votre amitié me sera précieuse.

— Pas dans le sens que vous croyez, répondit Suzanne avec un sourire fin. Mais n’importe, cela n’en vaudra que mieux. Pouvez-vous venir passer la journée demain à Sainte-Foy ?

— Avec un grand plaisir. J’ai tant de choses à vous confier !

— Je vous attendrai, Paule, et cette journée pèsera, j’en suis certaine, sur votre avenir… et sur le mien aussi, peut-être.

Si le « sois considérée, il le faut ! » cette nécessité sociale, spirituellement observée par Beaumarchais, impose aux femmes une réserve extrême et une défiance de sauvage à l’égard de leurs secrets, l’instinct féminin, tout d’expansion confiante, ne perd jamais ses droits ; il les pousse à l’abandon de leurs pensées les plus intimes dès qu’une âme sympathique s’est révélée à elles. On a beaucoup raillé, de tout temps, ce penchant des femmes, parce qu’on a méconnu son vrai sens. Rien de moins léger, rien de plus noble et de plus saint que ce besoin d’épanchement-qui n’est qu’un besoin de lumière et de contrôle, un cri de la faiblesse, un appel à la force protectrice, quand il n’est pas le désir de calmer une douleur au doux contact de la pitié.

Toute confidence faite décharge l’âme d’un grand poids. Il faut avoir porté un secret pour savoir combien pèse le moins lourd. On dirait par cet effet constant de la confiance qu’elle établit une solidarité d’intérêts et de sentiments entre celui qui a livré son cœur et celui qui a reçu cette preuve d’estime.

C’est ce que ressentit Paule Vassier le lendemain de l’incident qui avait failli mettre sa réputation à la merci de Madame de Craye. Quand elle eût raconté à Suzanne, avec effort d’abord, avec entraînement ensuite, les déceptions de son mariage, la sécurité nonchalante de son mari, cette absence entre elle et lui de rapports d’intelligence et de cœur qui la rendait solitaire, ses accès de révolte contre sa plate et triste destinée, ses accès contraires de dévotion qui l’avaient exaltée, ses velléités de coquetterie qui l’avaient dégoûtée, puis son découragement ; enfin le réveil de ses sentiments comprimés dès que Christian était devenu amoureux d’elle, et le roman furtif qui s’était noué entre eux, leur échange de regards, de demi-mots et de lettres ; quand elle eût dit tout cela, rougissante et émue, elle se sentit soulagée.

Suzanne avait laissé parler Paule sans l’interrompre ; elle lui avait seulement pris les mains, les serrant avec intérêt quand la jeune femme revenait sur ses tentatives inutiles pour se rattacher à l’amour du devoir. Puis, lorsque Paule conta les premiers empressements de Christian, le respect, l’adoration timide dont il l’entourait depuis un an, Suzanne sourit et des soupirs contenus gonflèrent sa poitrine ; mais elle s’abstint de toute réflexion et quand Paule, ayant terminé sa confidence, lui dit :

— Suis-je tout à fait digne de blâme ? me trouvez-vous sans excuse ?

Suzanne ne répondit rien. Elle s’accouda sur la table rustique (car cet entretien avait lieu dans la grotte), et la figure dans ses deux mains, elle se prit à méditer.

Paule fut inquiète de ce recueillement qui se prolongea très-longtemps. Elle le respecta pourtant, car elle jugeait Madame Brülher indécise devant l’arrêt à formuler. Ce silence l’alarma enfin au point, qu’émue par tout ce qui venait de sortir de son âme, elle dit à Suzanne :

— Je vous en supplie, parlez-moi, fût-ce pour me condamner. Votre silence me cause plus d’angoisses que le regard de Madame de Craye. Craignez-vous de me blesser ? Après ce que vous avez fait pour moi, je dois accepter avec une égale reconnaissance et votre désapprobation et votre aide. Parlez, Suzanne, mon cœur est suspendu à vos lèvres !

Et joignant le geste à cette prière, la jeune femme saisit les deux bras de Madame Brülher, mais elle recula de surprise quand, le voile de ses mains écarté, la figure de Suzanne lui apparut.

Un grand combat se livrait dans l’âme de Suzanne et l’on en distinguait les troubles dans ses traits. Ses lèvres pâlies frémissaient ; son œil sec flambait égaré. Des contractions pénibles tordaient l’arc pur de ses sourcils, et le réseau de ses veines saillait en nœuds à ses tempes, comme si tout son sang avait été appelé à son cerveau par l’effort et la lutte de ses pensées. Elle était belle ainsi, mais d’une beauté étrange, comme une de ces amazonnes sculptées sur les bas-reliefs antiques qui respirent une virile ardeur et une dédaigneuse colère, ou plutôt elle ressemblait à une de ces têtes de Méduse dont la perfection plastique se combine d’horreur et de charme fascinateur.

Paule resta muette devant ces yeux fixes qui la regardaient sans la voir, devant cette bouche entr’ouverte qui s’agitait sans émettre un son ; cette pâle figure avait dans sa convulsion un tel caractère d’énergique grandeur que la jeune femme ressentit le respect craintif qu’inspirent les hauts mystères. Elle s’oublia elle-même pendant quelques instants et abandonna involontairement les bras de Suzanne qui retombèrent pesamment sur la table. (le choc réveilla Suzanne, qui passa les mains devant ses yeux par un geste instinctif, et qui retrouva subitement la conscience de la situation et sa physionomie habituelle.

— Pardonnez-moi, lui dit-elle d’une voix grave, si je ne vous ai pas répondu plus vite. Je vous entendais tout à l’heure, mais vos questions m’assaillaient au milieu d’un tel tumulte d’émotions qu’il m’était impossible de parler. Je suis votre amie, et non votre juge. À ce titre, je ne puis me prononcer sur un passé qui ne nous appartient plus ni à l’une ni à l’autre. Je n’ai droit qu’aux décisions du présent et aux inspirations pour l’avenir ; et je ne vous parlerai même de votre situation qu’après avoir répondu à votre confiance par un égal abandon. Vous m’avez dit toute l’histoire de votre âme ; vous ne m’en avez caché ni les erreurs ni les défaillances. Je veux que vous sachiez que j’ai connu les mêmes orages et de plus grands. Si j’ai été frappée comme vous et plus rudement que vous-même, puisse l’exemple de ma vie vous être profitable. Et si l’on dit vrai, si l’expérience n’a que des leçons inutiles, vous gagnerez du moins à ce récit de mieux me connaître, de mieux apprécier ceux qui vous entourent. Vous y perdrez des illusions, par conséquent vous y gagnerez de la force, car elle est misérable ; cette pente qui nous entraîne à regretter toutes nos ignorances. Le bénéfice de cette faiblesse est nul ; si nous ne quittons les premiers les illusions dont je parle, elles nous abandonnent d’elles-mêmes. Croyez-moi, Paule, il est mauvais de nous laisser bercer par elles ; elles nous endorment comme le mouvement d’un canot sur la mer ; mais quand elles nous réveillent, c’est en nous jetant sur quelque écueil ou en nous engloutissant dans l’abîme. Donc, il ne faut pas trop rêver. Et tenez ! on représente l’âme sous la forme d’une flamme. C’est un enseignement. La flamme veille. La flamme est le dégagement de toute matière grossière. Il faut la conserver pure et vigilante. J’ai l’air de vous dire des banalités et des énigmes. Vous verrez que ceci a un sens.

Vous avez souri, Paule, lorsque je vous ai promis l’histoire de ma vie ; vous croyez la connaître : c’est ce qu’a voulu me faire entendre ce mouvement de tête et des lèvres qui ne m’a pas échappé. Détrompez-vous. Vous ne savez rien de moi, et vous êtes la première à qui j’en dirai quelque chose. N’est-elle pas étrange, dites-moi, cette ignorance où nous sommes les uns des autres ? De tous les sanctuaires, un seul ne peut être profané, à moins qu’il ne se dégrade lui-même, c’est celui de l’âme. Nous sommes des inconnus pour les personnes à qui nous donnons la main, pour nos proches souvent. Nos actions, nos paroles tombent sous leur jugement ; mais les mobiles, les causes qui nous font agir sont pour eux des mystères.

Plus que tous, j’ai été jalouse de cette possession de moi-même, seul bien qu’on ne puisse enlever aux plus misérables. J’ai mis longtemps mon orgueil à n’initier personne aux secrets de mon cœur, et je me suis complue dans l’idée que je me suffisais, que je m’appartenais, dans le sens le plus absolu de ce mot. Était-ce fierté ? était-ce force de caractère ? Je ne sais. Je viens de lutter contre cette longue habitude de silence, je viens d’évoquer des souvenirs que j’éloignais pour répondre à votre amitié et pour vous servir. Assez de femmes prennent un plaisir bas à se nuire mutuellement. Il est digne de vous et de moi de réagir contre ce vil penchant qu’on reproche à tout notre sexe, avec raison, peut-être. J’ai pleuré sur vous tout à l’heure. Pleurez main- tenant sur moi, ou plutôt consolons-nous et éclairons-nous, si nous le pouvons.

Quand j’ai quitté le couvent, vous étiez presque une enfant, puisque je suis de cinq ans votre ainée. J’étais à cette époque comme vous plus tard, une jeune fille ignorante de la vie, au cœur tendre, au caractère peu formé, car le vice de l’enseignement des femmes, en France surtout, est celui-ci : on fait tout pour l’éducation et l’instruction, rien pour le caractère. On tient à notre bon maintien et à ce que nous sachions quel roi succéda à Louis le Gros, mais on ne cultive pas nos facultés morales et on ne nous prépare pas aux luttes de l’existence. On nous jette dans un moule banal d’où nous devons sortir molles et malléables, car le plus bel éloge qu’on sache faire d’une jeune fille est celui-ci : « Elle n’a pas plus de volonté qu’un enfant ! »

Il résulte de ce système que les jeunes filles n’ont rien qui leur soit propre, ni une idée ni un sentiment. Toute initiative personnelle leur étant déniée, elles ne soupçonnent pas qu’elles en doivent jamais avoir un jour. Une longue habitude de soumission irraisonnée leur fait tendre la tête au premier joug qui s’impose à elles. Elles sont les esclaves des premières impressions qui les dominent ; elles n’acceptent pas, — ce fait supposerait quelque virtualité de raisonnement, — elles subissent tout.

Si je suis devenue plus tard indépendante de toute influence étrangère, si je me suis cloîtrée dans mon for intérieur comme dans une citadelle fermée, c’est pour avoir souffert de cette faiblesse qu’on louait en moi, c’est pour avoir compris, bien tard, hélas ! qu’il faut tremper énergiquement son âme, afin de ne pas la laisser briser ou entamer.

À peine sortie de la douce atmosphère du couvent, ne connaissant des âpres rivalités du monde que les innocentes luttes de l’émulation, de ses plaisirs, que nos fêtes enfantines, de ses passions, que mes préférences pour deux aimables religieuses et pour deux ou trois compagnes, je fus mariée à M. Brülher. Je me vis obligée de diriger une maison nombreuse, moi qui ne savais pas me gouverner. Ce mariage était de pure convenance, et pourtant j’aurais pu y trouver le bonheur si j’avais été capable et digne de le goûter. Mon mari était affectueux, passionné pour la vie de famille en sa qualité d’Allemand, plein d’égards pour ma jeunesse qui était mon grand charme à ses yeux, car il avait quinze ans de plus que moi, et il aspirait à se reposer des affaires dans un intérieur agréable.

Vous ignorez peut-être qu’il était cadet de famille noble. De bonne heure, il se fatigua de sa situation précaire qui lui assurait en Allemagne un grade militaire et des honneurs stériles ; il voulait fuir aussi une haine fraternelle qui lui aliénait le coeur de ses parents. Réduit à ses seules ressources, le baron Brülher s’expatria et dérogea ; il se fit une position honorable dans la banque, aidé par ce génie patient des Allemands qui est fait de probité et de constance. Tant qu’il n’eut pas édifié sa fortune, il s’interdit toute pensée de mariage, ne pouvant prétendre à une union digne de ses vues et de sa naissance. Dès qu’il put réaliser ses visées, il choisit, non la plus riche, mais la femme qu’il croyait devoir lui donner ce bonheur intime pour lequel sa nature paisible et aimante était faite. Il se trompa, car il prit pour des promesses de tendresse ma docilité ignorante, et comme des gages d’amour solide, ma reconnaissance pour ses bontés. Je vous le déclare, Paule, si jamais homme fut digne d’être aimé, mon mari l’était, et c’est moi qui ai gâté la félicité qui m’était offerte, par mon aveuglement imbécile et par ma facilité à suivre des conseils inintelligents.

Dans le vague de mes idées, un seul sentiment était sûr et profond, c’était le sentiment religieux. J’étais pieuse jusqu’à m’affliger d’être séparée sur ce point de mon mari, qui appartenait à la religion réformée. Ma mère était pieuse aussi, mais avec moins d’exaltation, car l’âge et l’expérience lui avaient appris à respecter toutes les convictions ; elle m’exhortait à la patience quand je lui faisais part de mes chagrins à ce sujet. Elle ne m’interdisait pas tout espoir de conversion ; mais elle répugnait aux discussions de principes qui sont irritantes, et m’engageait à tout attendre du temps et du bon exemple. Par malheur pour moi, ses amies accusaient son indulgence de faiblesse. Madame de Craye, surtout, ne négligeait aucun moyen d’entretenir chez moi cette ferveur de prosélytisme. Par ses conseils, je fis de mes entretiens avec mon mari des conférences et de mon canapé une chaire. Lorsque Hermann m’arrivait las de ses chiffres et de ses opérations de banque, quêtant un sourire, une bonne parole, il trouvait un prédicateur armé de textes, ardent à la propagande. Il lutta longtemps de tout l’ascendant de son amour contre cette atteinte à sa dignité ; circonvenue par les encouragements des amies de ma mère, autorisée par la tacite approbation de celle-ci qui n’osait pas s’opposer à ce qu’on lui représentait comme mon devoir, je montrai pour la première fois de la volonté, ou plutôt je subis l’impulsion qu’on me donnait.

Peu à peu, j’outrai l’esprit de mon rôle. On me fit comprendre tout le parti que je pouvais tirer d’habiles rigueurs. J’étais trop jeune pour savoir pratiquer de moi-même la politique des femmes qui assurent leur domination par des froideurs calculées ; mais j’employai cette tactique dès qu’elle me fut suggérée, et je m’en servis en enfant possédé d’une idée fixe, sans apprécier ce qui pouvait en résulter.

Un homme plus jeune qu’Hermann eût peut-être cédé à la grâce de mes prières ; plus faible, à mes larmes et à mes résistances. Un homme plus absolu m’eût interdit toute communication avec la coterie qui me poussait et m’eût facilement domptée ; un mari léger se fût moqué de mes tentatives et les eût fait échouer dans le ridicule. Mais Hermann était un esprit sérieux pour lequel ces questions étaient importantes, dont les opinions étaient assises et qui professait un grand respect pour toutes les convictions religieuses. Il n’essaya donc pas de protéger sa liberté de conscience en usant de représailles à. mon égard, et il souffrit en silence.

Notre intimité s’altéra. Les espérances qu’il avait fondées sur notre mariage pâlirent l’une après l’autre. Peut-être nous fussions-nous entendus à cette époque s’il nous était né un enfant. Devant son berceau, nos dissentiments religieux se seraient unis dans une commune reconnaissance pour le bienfait envoyé par Dieu, pour cette bénédiction du foyer qui est la consécration de toute union, et le lien le plus fort qui puisse attacher deux êtres l’un à l’autre. Mais je ne méritais sans doute pas d’être mère, et quand le sentiment de mes fautes m’apparut, quand je sentis, qu’en dépit de tous les conseils, l’influence de la femme doit être faite de douceur et non de tyrannie, il n’était plus temps de songer à une réconciliation. Le cœur d’Hermann m’avait-échappé.

Après deux ans de cette lutte, il s’était détaché de moi. Je n’étais plus pour lui que la femme qui portait son nom. S’il m’estimait encore, il ne m’aimait plus. Je le voyais à peine, car il appela dans sa maison le bruit et les fêtes qu’il en avait éloignés tant qu’il avait espéré réaliser son idéal de bonheur paisible, à l’allemande. Il reçut ses confrères de la haute finance. Notre salon, vous le savez, fut un des rares salons de Lyon qui réunirent une partie de notre noblesse exclusive et l’aristocratie de l’argent. Bien qu’Hermann ne portât pas son titre, on le savait bien né, et ma mère avait des alliances de famille qui nous permirent le mélange de deux classes qui se tiennent isolées l’une de l’autre, surtout en province, où nul privilége de talent et de fortune ne rapproche les distances sociales.

Le contact du monde élargit le cercle de mes idées. Je vis, j’entendis, je comparai, et commençai à me faire des opinions sur toute chose. Isolée, malgré mon nombreux entourage, ne sachant comment user de la triste liberté que j’avais acquise au détriment de mon bonheur, je méditai et compris en partie mes torts. Je dis en partie, car je ne me jugeai pas aussi sainement qu’aujourd’hui. Je rejetais sur Hermann presque toute la responsabilité de mes fautes. Pourquoi n’avait-il pas vu que j’étais une enfant répétant une leçon ? Pourquoi n’avait-il pas pris pour combattre mes idées la peine qu’on avait prise pour me les suggérer ? Je traitai alors son découragement d’indifférence, et sa froideur de dureté. Je ne lui tenais pas compte de ses doux efforts pour apaiser nos discussions et pour nous ramener aux premières joies de l’intimité. Je lui en voulais de ne pas comprendre que cette intraitable humeur m’avait quittée, car je ne savais pas alors que les ruptures les plus définitives ne sont pas celles qu’on opère dans les transports d’une passion violente, mais celles qui dénouent jour à jour, heure à heure, sous la pression latente de la désillusion, tous les liens formés par l’amour.

Si je n’avais pas dévoré mes regrets en silence, si ma fierté n’eût pas été déjà éveillée, Hermann füt peut-être revenu à moi, car à cette époque, il n’avait cherché l’oubli de ses déceptions que dans l’agitation des affaires ; mais une pudeur d’âme scellait mes lèvres et je subissais la punition de mes maladresses et de ma crédulité en retrouvant chez mon mari cette froideur dont je lui avais donné l’exemple.

Deux ans avait fait une femme de la jeune fille. Il avait fallu tout ce temps, car si l’on conquiert le titre de Madame du jour au lendemain, on n’obtient pas si vite les qualités que ce nom sous-entend. Bien des jeunes femmes ne sont que des enfants ; je n’en veux pour preuve que la déraison avec laquelle elles gâtent leur bonheur à force de le tourmenter, comme un joujou qu’on remplacera par un plus neuf. Et le bonheur enfui ne revient pas et se remplace encore moins, je le sais.

Ayant perdu la partie pour m’être jetée dans un extrême, je crus la regagner en me lançant dans l’extrême opposé. Elles étaient calmées, ces belles ferveurs religieuses qui me possédaient dans les premiers temps de mon mariage. Les dissipations du monde, mon besoin de m’étourdir, enfin une secrète rancune contre le sujet de mes chagrins, m’éloignèrent de la compagnie pieuse que je voyais chez ma mère. Je lus beaucoup, et sans choix, sans discernement. Loin de chercher des livres capables d’élever mon esprit, je me nourris d’ouvrages brillants de forme, mais de fond peu solide qui enivrèrent mon imagination aux dépens de ma raison. J’y puisai des sophismes de tout genre, et avant tout l’amour de ma personne. Les romans exaltent la jeunesse et la beauté. Je me persuadai que j’avais le second de ces avantages ; quant au premier, nul ne me le contestait.

Comme il est également admis dans la littérature banale qu’un homme de finance est essentiellement terre à terre et borné, je décidai que mes scrupules au sujet du passé étaient absurdes et mon mari, indigne de mes regrets. De cette appréciation à une faute, la distance n’est pas aussi grande que vous pouvez le supposer, ma chère Paule ; lorsqu’une femme fait autant de pas vers son devoir que vers la pente qui l’en éloigne, son dédain pour l’homme auquel on l’a liée donne à ses moindres démarches une impulsion décisive et fatale.

Méconnaître les siens, c’est s’essayer à se méconnaître soi-même. La première erreur de jugement en appelle d’autres, et bientôt on ne les compte plus. Et comme elles s’accumulent vite ! Vous venez de me voir intolérante et rigoriste ; n’est-il pas étrange que ces deux torts m’aient conduite, logiquement, aux torts contraires ? Et pourtant tout s’est enchaîné dans la suite de mes pensées comme je viens de vous le dire.

Vers la fin de la troisième année, j’avais usé jusqu’à la satiété les plaisirs de l’adoration égoïste de ma personne ; j’étais lasse de me donner la réplique à moi-même et j’aspirais… à quoi ? Je n’aurais pas pu le dire, j’osais à peine me l’avouer ; mais la musique qui n’avait encore été pour moi qu’un prétexte à arpéges et à fioritures, me causait des langueurs inaccoutumées ; mon goût naturel pour la toilette avait un sens nouveau ; ce n’était pas pour moi seule que je me faisais belle ; je tenais à plaire désormais. Je n’avais pas de but dans ces coquetteries : aucun des hommes qui rôdent autour de toutes les jeunes femmes ne m’avait émue ; je sacrifiais à ce Dieu inconnu, à cet idéal adoré par tant de rêveuses, qui se prennent aux chimères quand elles n’ont pas eu l’âme assez droite pour goûter les saines réalités.

Ici même, dans ce petit parc, j’errais le soir toute agitée. Je m’accoudais à la terrasse, je regardais à travers la brume lumineuse ce grand amas de maisons noires, d’où monte un bruissement éternel ; je suivais le rayonnement des gaz miroitant dans la Saône endormie ; je voyais sous les platanes du cours Napoléon se dessiner vaguement des ombres qui fuyaient les clartés indiscrètes, et je me disais :

« Ceux-là sont heureux ! ceux-là aiment et sont aimés ! Dans cette ville qui gît tout entière à mes pieds, pas une âme qui ne soit occupée de quelque autre ! La jalousie, les enivrements de la passion, les craintes qu’un sourire fait naître et qu’il dissipe, tous ces bonheurs, on les connaît là-bas. Ce bruit qui m’arrive indécis, ne dirait-on pas des soupirs ou des murmures d’amour ! Le soir, baignée dans cette blanche lueur de lune, Lyon n’est plus la ville industrielle et positive du plein jour. C’est le Lyon des poëtes, des rêveurs, des amoureux ! Et pariai les milliers d’âmes que la beauté de cette nuit émeut, pas une dont la joie dépende de mon dédain ou dė mes sympathies ! »

C’est dans ces rêveries que je me perdais. De telles illusions, quand on s’y livre tout entière, ont la puissance qu’on attribue aux évocations, ma chère Paule, J’appelais l’amour : l’amour vint, mais non tel que je me le figurais, moi qui l’avais méconnu pour ne le voir que dans les faux mirages de mon imagination. Le nom que je vais prononcer, vous l’avez sans doute sur les lèvres. Julien Deval ne fut pas le premier qui osa me faire la cour ; les hommes sont habiles à deviner quelles femmes sont dans la disposition d’esprit où je me trouvais, et la froideur visible de M. Brülher était encourageante ; mais il fut le seul dont la poursuite m’occupa ; car je lui trouvai quelques-unes des conditions que j’imposais dans ma pensée à mon idéal.

Vous n’avez-vu Julien Deval que plus tard, et lorsqu’il a eu rejeté ce que ses habitudes parisiennes avaient de trop accentué pour Lyon, aussi ne vous expliqueriez-vous paş l’impression qu’il produisit sur moi, si je ne vous disais qu’il était autre que maintenant. Il n’avait pas adopté l’air gourmé, d’uniforme ici ; il savait, être spirituel, ne réprimait pas ses saillies, et s’exprimait sur toutes choses avec une liberté cavalière qui m’enchantait, car je n’étais pas habituée à ces amusants paradoxes qui constituent le fond de la conversation parisienne. Julien avait de la jeunesse dans les idées, ce qui nous manque ici, du mouvement dans l’imagination, et, en sa qualité d’avocat, beaucoup de grâce dans le verbiage. Je dis verbiage à dessein, car ceux dont le métier est de parler tombent inévitablement du côté où ils penchent et tiennent volontiers le dé des entretiens. Un tel débordement de personnalité m’eût déplu chez un autre ; il ne fut chez lui qu’un attrait de plus, parce que je périssais d’ennui et qu’il sut me distraire.

Généralement on me trouvait sauvage, car je me taisais volontiers, ne pouvant dire un mot de ce qui m’occupait. Mes causeries avec tout le monde s’arrêtaient après les banalités de convention ; avec Julien, je n’étais jamais à court de répliques. Je l’écoutais avec tant de plaisir, qu’il m’en sut gré et qu’il me fit une réputation de femme d’esprit. Le fait est que sa verve stimula ma paresse ; j’osai peu à peu produire les idées que je m’étais faites pendant ma secrète transformation.

Que vous dirai-je ? Je m’habituai à le voir, à l’entendre. Il brisait la monotonie de mon existence ; il m’apportait un air différent de celui que je respirais et qui m’étouffait par sa pesanteur ; mais cette liaison, autorisée par l’amitié de Madame Demaux, sa soeur, pour ma mère, eut si longtemps les apparences d’une camaraderie d’esprit, que je m’y livrai sans scrupules. Je ne me souviens plus quels regards, quelles paroles, ni quelles circonstances me firent comprendre que j’aimais Julien Deval. Que je l’aimais !… Osé-je dire ce mot maintenant que j’en conçois la portée ! Eh bien ! oui, je l’aimai comme je comprenais l’amour dans ce temps-là, et lui m’aima aussi, et nous n’avons pas de reproches à nous adresser mutuellement, car notre amour se valait.

Je le préférai à tous, parce qu’il était de tous le plus aimable, le plus éloquent, parce que ses lettres étaient de charmants plaidoyers, et lui me choisit parce que j’étais la plus en vue, la plus à la mode ; ma solitude d’ailleurs lui donnait de l’espoir. Sur ce dernier point, il se trompa. Je voulais de l’amour ses bonheurs d’âme, ses chers tourments et cette délicieuse obsession qu’il exerce sur toutes les facultés ; mais ma hardiesse n’allait pas plus loin. En vouant toutes mes pensées à Julien, je croyais n’enlever rien à mon mari, puisqu’il ne me demandait pas compte de mes sentiments. Mais bien qu’il eût tacitement abdiqué tous ses droits sur mon coeur, bien que, de mon côté, j’eusse tordu le sens de beaucoup de devoirs jusqu’à les traiter de préjugés, j’étais retenue par la conscience de tout ce qu’une femme perd à s’avilir, par l’impatience que m’eût causée ma honte et par le désir de toujours pouvoir embrasser ma mère sans rougir.

J’étais donc résolue à rester vertueuse de fait, et pourtant… pourtant si Julien ne m’avait pas mise trop tột dans la nécessité de me défendre, s’il avait su que les femmes se prennent au piége des désespoirs qu’elles croient causer, peut-être m’eût-il vaincue par la pitié et par les générosités de ma nature. Mais il attaqua ces questions trop vite ; je ne pensai qu’à moi. S’il avait attendu davantage, peut-être n’eussé-je pensé qu’à lui, et alors j’étais perdue. Quand je dis perdue, c’est que je n’eusse pas commis une faute, incomplète. Je me sentais la hardiesse de rompre avec la société, et non l’aplomb de me maintenir par une duplicité habile.

Je ne vous dirai pas, Paule, comment ces résistances furent combattues par Julien. À partir du jour où il osa sortir du respect, notre liaison ne fut qu’une suite de discussions, de bouderies, de raccomodements dont l’expansion compromettait plus mes résolutions, que ses colères et ses transports passionnés. Lasse enfin de ne trouver dans l’amour que des émotions si contraires à ce que j’en avais attendu, un soir que Julien me parlait de sa vie brisée par moi, je lui fis honte de ses reproches en lui répondant qu’il me demandait de plus grands sacrifices que ceux qu’il pouvait me faire. Je lui dis que le jour où je manquerais à la foi jurée, je quitterais cette maison ; je lui avouai ma répugnance invincible pour le mensonge en termes si forts, que lui, l’homme hardi, il eut peur de mon audace.

— Ou je serai respectable et respectée, ou je ne serai ni l’un ni l’autre. Il n’y a pas de moyen terme, lui dis-je enfin.

J’avais parlé d’abondance de cœur, sans songer à le faire reculer, sans essayer sur lui une épreuve. C’en fut une très-décisive ; ce fut aussi une leçon pour moi. Devant l’alternative que je lui posais, Julien s’effraya. Il ne s’agissait plus pour lui de quelques plaisirs et d’un succès de fatuité, je lui faisais entrevoir une responsabilité dangereuse, un scandale et, à coup sûr, si je parlais de briser ma position, je compromettais à tout jamais la sienne.

Malgré les apparences poétiques données à sa passion, Julien est très-positif ; je m’en suis aperçue plus tard, quand les préventions de l’amour ne m’ont plus trompée. Ce ne fut pas un sentiment vertueux qui le retint, mais la crainte de gâter son avenir. Quand il eut compris que ma déclaration n’était pas une dernière tentative de défense et qu’elle exprimait le fond même de ma pensée, il cessa de me voir, sans même essayer de colorer sa retraite d’un prétexte plus ou moins valable. Quinze jours après, tout Lyon parlait de son prochain mariage avec mademoiselle D… Ce inariage manqua, vous le savez, et alors, admirez la lâcheté des hommes ! Julien revint, s’excusa d’avoir voulu se marier par dépit de mes rigueurs, dit que, n’ayant pu renoncer à moi, il avait rompu ce mariage pour me rapporter un coeur inhabile à m’oublier.

Je ne sus pas si l’initiative de la rupture avait été prise par lui, car lorsque ces projets d’union ne se réalisent pas, les deux familles s’attribuent à l’envi le bénéfice de ce changement de front ; mais eussé-je été certaine que Julien ne se vantait pas, qu’il m’eût été impossible de retrouver mes premiers élans de cœur vers lui. On parle beaucoup des lâchetés de la passion ; on dit même qu’elles s’imposent aux natures les plus fières. C’est heureusement une erreur. Beaucoup d’âmes sacrifient leur penchant à leur dignité ; beaucoup, et des plus généreuses peut-être, sentent l’irrévocable entre elles et ceux qui les ont abusées ; ces âmes-là répugnent à la faiblesse qui, de concession en concession, se laisse choir dans l’avilissement.

Nulle doctrine n’est plus funeste que celle qui préconise l’irrésistible pouvoir de la passion ; en s’appuyant sur elle, on croit subir une fatalité, quand on est seulement l’esclave de son inertie. Ne croyez pas, ne croyez jamais qu’il soit impossible de lutter, à quelque degré qu’on soit arrivé. Plus que tout autre, Paule, j’ai le droit d’affirmer le libre arbitre, car je n’ai failli qu’avec l’assentiment (de ma volonté, et dès que j’ai lutté avec quelque énergie, ma confiance dans l’indépendance de mon âme m’a rendue victorieuse.

Lorsque je dis que l’irrévocable s’était fixé entre Julien et moi, je ne prétends pas assurer que mon orgueil blessé commanda tout d’abord à mon cœur. Je fus tentée d’agréer son repentir ; j’aimais encore, sinon lui, du moins le sentiment qui nous avait liés ; j’aimais mes souvenirs dont il était la chère image ; mais les dernières luttes avaient défloré cet amour. Dès qu’une femme est obligée de se défendre, l’homme qu’elle préfère devient pour elle un adversaire, et si elle est plus délicate que passionnée, ce débat la désenchante un peu. Enfin la rupture que Julien venait de tenter était une leçon. Il avait voulu m’échapper ; il pouvait donc me quitter un jour. Il fallait prévenir ce malheur et renoncer à un sentiment qui compromettait non-seulement ma dignité, mais encore mon bonheur présent et la sécurité de mon avenir.

Sans faire part à Julien de toutes les réflexions que je vous indique légèrement, je lui fis com- prendre que je ne le recevrais pas à merci. Je le tins sous le coup de ce dilemme :

— Ou vous m’aimez, on vous ne m’aimez pas. Si vous m’aimez, comment avez-vous pu me quitter sèchement, sans un mot d’explication ? Si vous ne m’aimez pas, quelle comédie jouez-vous en revenant ici ?

Il est avocat. Il ne fut pas à court de bonnes raisons pour colorer sa faute, mais la plus belle plaidoirie a tort quand les juges sont prévenus.

Ce n’est pas sans une grande tristesse que je renonçai à cette affection ; je m’effrayais en pensant aux heures vides que j’allais passer et que je ne savais comment remplir. On plaint le malheur des mères de famille obligées de gagner le pain quotidien de leurs enfants, et l’on ne comprend pas assez que cette dure tâche a des compensations. L’ennui, l’écrasant ennui, notre plaie à nous, femmes oisives, est inconnu aux ouvrières ; elles gémissent de leur asservissement à l’obstiné labeur qui use leur jeunesse ; mais s’il ride leurs fronts plus tôt que les nôtres il respecte la fraîcheur de leurs âmes, tandis que nos ceurs se flétrissent vite sous les orages auxquels nous les livrons pour fuir cet ennui que nous croyons tuer et qui nous tue, malgré ces efforts, et en raison de ces efforts.

Ma tristesse, que Julien devina, lui donna de l’espoir ; à bout de supplications, il voulut me reprendre par le dépit, et il me dit un beau soir que mon héroïsme était de la duperie, qu’il était puéril de garder tant de scrupules quand mon mari en avait si peu. Cette insinuation m’indigna, et je rompis la conversation sans Vouloir en entendre davantage. Je vis dans cette perfidie une petitesse qui me révolta, et une injure à l’homme auquel j’avais gardé mon respect, à défaut de mon amour. Restée seule, je voulus vainement mépriser cet avis et le prendre pour une de ces manœuvres que les hommes amoureux emploient pour vaincre les dernières résistances. Je ne pus m’arrêter à cette opinion qui m’eût été douce, car le plus ou moins d’estime pour Julien n’était plus une question importante pour moi. Du jour au lendemain, je m’éveillai jalouse, jalouse de mon mari que je n’aimais pas. Certes, Paule, si je ne parlais pas à une femme amie, capable de comprendre ces inconséquences du cœur, j’aurais honte de les confesser.

Ce sentiment, jusqu’alors inconnu, me bouleversa. Julien me fit horreur, parce que c’était lui qui m’avait ôté à demi le droit de m’offenser de l’abandon d’Hermann. J’observai mon mari : son attitude, ses habitudes nouvelles ne confirmaient que trop l’indiscrétion de son rival. Les affaires nombreuses de M. Brülher lui donnaient un excellent motif de ne pas paraitre chez lui dans la journée ; souvent même, il n’y déjeunait pas, et le soir, à peine avais-je deux personnes au salon qu’il disparaissait. Quand rentrait-il ? Je ne le savais pas, et depuis longtemps je n’avais plus à m’en inquiéter. Sa bonté envers moi ne s’était jamais démentie, mais elle ne se manifestait plus que par une amabilité de convention, que je sentais glacée. Savait-il quelque chose du changement de mes idées, de ma liaison romanesque avec Julien Deval ? Je l’ignore. Peut-être n’en soupçonnait-il rien, peut-être était-il de ces hommes qui ne reviennent pas sur une première impression, et me croyait-il toujours la femme des premiers temps de mon mariage ; peut-être aussi lui étais-je devenue assez étrangère pour que tous mes sentiments lui fussent indifférents.

Cette révélation, que Julien m’avait faite dans l’intérêt de sa passion, eut un effet tout contraire : elle me détacha de lui complétement. Mais je ne lui laissai pas voir si vite que cette nouvelle foudroyante réveillait en moi la notion du devoir, presque oubliée, car je voulais savoir tout à fait ce qu’il ne m’avait dit qu’à demi. Il répugnait à une confidence détaillée ; je lui rends cette justice qu’il hésita quelque temps à trahir cette secrète franc-maçonnerie qui existe tacitement entre les hommes. Il me vit enfin possédée d’une curiosité si ardente qu’il espéra obtenir de mon orgueil blessé ce qu’il n’avait pu recevoir de mon amour. J’appris qu’Hermann avait depuis un an une liaison suivie avec une jeune Allemande nommée Rosa Rentz. Il l’avait établie très-confortablement dans un petit hôtel du cours Morand ; mais elle ne faisait pas partie du monde galant, et sauvait par sa réserve modeste les dehors de sa situation irrégulière. À peine la voyait-on au parc, dissimulée dans un coin de son coupé, et au Grand-Théâtre, au fond d’une baignoire. C’était, me dit Julien, un amour mi vergiss-mei-nicht, mi pot-au-feu. Les quelques amis qu’Hermann avait présentés à Rosa avaient trouvé une femme timide et rougissante ; on ne jouait pas chez elle ; elle ne recevait aucune femme, et l’on était tenu de s’observer, car Hermann maintenait la conversation au diapason le plus convenable.

Ces explications m’atterrèrent. Une femme perdue n’eût été pour Hermann qu’une distraction, qu’un prétexte à étaler son opulence ; Rosa était pour moi une rivale. Elle jouissait du bonheur dédaigné par moi, et je n’avais pas le droit d’adresser des reproches à mon mari. Dès ce jour, au grand étonnement de Julien, je rompis avec lui tout entretien intime. Suzanne redevint Madame Brülher.

Je ne m’inquiétai pas de son dépit probable, et une maladie que je fis peu de temps après, et qui éloigna toute visite, me fut un bon motif pour cesser de le recevoir. Les causes de cette maladie furent morales, comme celles de beaucoup de fièvres du reste ; car si l’on cherchait bien, on trouverait que la plupart des troubles de la santé ne tiennent pas à des influences purement physiques. Je fus soignée par ma mère qui vint s’établir à mon chevet.

Je subis des crises terribles. Cent fois, dans l’exaltation de mon cerveau, je méditai de parler à Hermann, de lui avouer mes souffrances, mes torts passés, et de lui demander, comme une grâce, son affection pour l’avenir. Mais la crainte et l’effroi retenaient sur mes lèvres les paroles touchantes que je me répétais à moi-même pour m’enhardir. Il arrivait près de mon lit, se penchait vers moi, prenait doucement ma main en s’informant de mon état ; il écoutait avec attention ce que ma mère lui disait de la nuit que je venais de passer, et il partait en me félicitant du mieux annoncé, ou en déplorant la persistance de mon mal, et je restais tremblante, torturée sur mon lit de douleurs, sentant que la bienséance seule amenait mon mari près de moi, puisqu’il ne trouvait à me dire que ce que m’eût dit un étranger. Dès qu’il avait quitté ma chambre, je me reprochais mon silence, puis je demandais une glace et je m’applaudissais de ne lui avoir pas parlé en voyant ma pâleur livide, ma bouche blêmie, mes yeux agrandis par la fièvre et brûlant sous les paupières bistrées d’un feu âpre et hagard. Déjà inférieure à Rosa par le charme ; je l’étais encore par la perte de ma beauté. Ma tentative eût misérablement échoué.

Je guéris pourtant, je ne sais trop comment. Tant d’angoisses m’avaient épuisée : ce fut l’inertie dans laquelle je tombai enfin qui permit sans doute à ma santé de se rétablir. À peine fus-je convalescente que mon mari éloigna ma mère ; il le fit avec ménagement, mais elle comprit à demi-mot qu’il ne la voyait pas avec plaisir chez lui, et elle retourna au Point-du-Jour qu’elle habitait. Ma pauvre chère mère portait la peine de mes fautes ; c’est à son influence que mon mari avait attribué nos dissentiments intérieurs, et bien qu’il eût pris son parti de notre séparation, il gardait rancune à tous ceux qu’il accusait d’y avoir contribué.

Pour compléter ma guérison, les médecins m’envoyèrent à Aix en Savoie. Les eaux ne furent que le prétexte de ce voyage ; on voulait avant tout me changer d’air et me distraire. Hermann m’accompagna. Je lui sus gré de quitter ses affaires et sa maison pour moi ; je me flattai que vingt-cinq jours de vie en commun lui permettraient de m’étudier et me feraient regagner dans son ceur la place que j’y avais perdue. Je le trouvai le même qu’à Lyon, toujours prompt à prévenir mes désirs, mais cantonné dans sa réserve habituelle. Il ne comprenait ni la gaieté que j’essayais malgré une timidité extrême, ni mes instances pour qu’il n’entreprit pas sans moi les excursions que ma faiblesse ne me permettait pas encore.

Ce besoin de locomotion me fut expliqué le jour où je croisai sur la route de Marlioz une américaine dans laquelle je vis une figure trop connue, une figure que Julien m’avait désignée et qui avait passé comme un horrible cauchemar à travers tous les rêves délirants de ma fièvre.

Hermann n’avait pu se résoudre à passer vingt-cinq jours loin de Rosa ; il avait bien sacrifié ses affaires, mais non ses affections au devoir de veiller sur ma santé, et je la retrouvais là, toujours en tiers entre mon mari et moi.

Jusqu’alors j’avais considéré cette liaison comme un malheur auquel j’avais participé ; à partir de ce jour, je la trouvai un outrage pour moi. Je me dis (ce qui n’était certes pas), qu’ils épiaient le retour de mes crises, qu’ils fondaient un espoir sur le délabrement de ma santé, et je me repris à la vie avec rage. Je m’indignai de mon rôle de dupe et m’exaltai tellement qu’il fut heureux pour moi peut-être que Julien Deval eût renoncé à sa saison d’Aix afin de ne m’y pas rencontrer. Je compris, aux mouvements désordonnés qui s’emparèrent de moi, comment une femme peut être entraînée aux fautes qui ne lui plaisent pas et contre lesquelles sa nature se révolte, quand elle ne sait pas réagir contre les honteuses inspirations de la jalousie.

Dès ce jour, mon parti fut pris à l’égard d’Hermann. Il s’était fait libre le premier ; il n’avait respecté ni le monde, gui connaissait sa liaison, ni moi, qu’il avait exposée à rencontrer dix fois le jour sa Rosa Rentz ; une telle conduite me rendait, à moi aussi, ma liberté d’action.

Si la société tolérait ses dérèglements, de quel droit blâmerait-elle le choix que je pouvais faire de mon côté ? L’initiative de la faute venait d’Hermann ; donc il était et serait le plus grand coupable. Voyez, Paule, par quels insensibles degrés je descendais toujours, toujours plus bas ! Une femme subjuguée par le magnétisme de la passion est moins coupable que je ne l’étais en formant ce projet de représailles à froid, sans être poussée par aucun attrait vers l’homme dont je voulais faire mon complice Vous l’avouerai-je ? moi dont les sens avaient dormi jusqu’alors, et qui n’avais éprouvé qu’une pudique souffrance lorsque j’avais dû résister à Julien Deval, j’étais dominée à Aix par une curiosité malsaine, irritante.

Quand je rençontrais Rosa, je cherchais à surprendre sur sa figure le secret de la passion d’Hermann. Quand mon mari s’esquivait, je le suivais en imagination jusqu’auprès d’elle, je me tournais et me retournais sur le lit d’épines de la jalousie, et j’épiais au retour d’Hermann sa physionomie et ses gestes, pour savoir quelle somme de bonheur on peut puiser dans les furtives voluptés de l’amour coupable.

Hermann avait déposé le masque soucieux de l’homme affairé ; une sorte de détente semblait s’être opérée en lui ; tous ses traits respiraient un bien-être intime, plus délicieux peut-être pour devoir rester secret. Je trouvais insolente cette joie mal dissimulée qui insultait à ma tendresse inassouvie. Cette liaison établie à mes dépens narguait ma vertu si mal récompensée, et je me répétais que cette vertu était inutile, puisqu’on ne l’exigeait pas de moi et qu’on m’en tenait si peu compte.

Je revins à Lyon dans cette funeste disposition d’esprit. Ce fut peu de temps après que je rouvris mes salons très-brillamment et que je me mis à la tête de la mode. Il y avait dans les commencements un peu d’espoir dans cette coquetterie exagérée. Je voulais voir si les hommages qui m’assaillaient alarmeraient Hermann, et si la femme dédaignée par lui emprunterait quelque prix à tant de succès. Comme toutes les autres, cette tentative échoua. En vrai Allemand, Hermann n’était accessible que par le cœur ; la vanité n’entrait pour rien dans ses sentiments. De même qu’il avait ouvert un large compte à mes charités quand j’étais à la tête de toutes les bonnes œuvres, de même il solda mes extravagances de toilette, sans m’adresser le moindre reproche, ni le plus simple compliment. Il évitait ainsi tout ce qui, de près ou de loin, eût ressemblé à une explication.

Je fis dans ce temps-là bien des envieuses qui m’eussent pardonné les tourments jaloux que je leur infligeais, si elles m’eussent vue, à peine sortie de leurs salons, pleurant sous mes couronnes de fleurs, froissant de colère mes misérables chiffons de dentelle et de soie, jetant mes hochets de rubis et de perles. Plus je me livrais à cette vie frivole, et plus je sentais que je n’étais pas faite pour ses plaisirs creux et puérils. Les hommes qui me débitaient, entre une valse et un quadrille, les mêmes banales galanteries, m’excédaient ; je leur trouvais à tous une suffisance ridicule, au moindre mot aimable qui m’échappait, et quand j’essayais sur eux le moindre jeu de dédain, une humilité plate et nulle.

Avec moins de tendresse de cœur, j’aurais pu m’accommoder de cette agitation à vide, de cette exhibition saluée par tant de flatteries ; mais si mon imagination seule avait fait les frais de mon penchant pour Julien, l’exemple d’Hermann m’avait familiarisée avec un ordre de choses que je n’avais considéré autrefois qu’avec terreur ; sa hardiesse, stimulant la mienne, avait éveillé en moi des instincts que je n’y soupçonnais pas. J’étais prête désormais pour une chute, mais il me restait trop de délicatesse pour faillir sans amour, et mes accès de larmes n’avaient rien de louable Ces crises de désespoir étaient causées par l’impuissance où je me trouvais de compléter ma vie. Je me voyais entourée de courtisans, mais dans cette foule, pas un ne me paraissait digne de moi. Aussi n’est-ce point parmi eux que je distinguai enfin celui que je crus capable de dévouement et de véritable amour.

Celui-là s’était toujours tenu à l’écart ; notre amitié d’enfance l’autorisait à garder une place distincte auprès de moi. Celui-là… — Est-ce que je vous l’apprends, Paule ? — C’était Chris- tian Crzeski !

— Christian ! s’écria Paule qui avait écouté jusqu’alors en silence. Christian ! Et sa main tremblante vint chercher celle de Suzanne. Il vous a aimée, lui, lui !

— Ne pâlissez pas, ne vous troublez pas, répondit la jeune femme avec mélancolie. Vous aurais-je condamnée à entendre ce long récit s’il n’avait dû vous intéresser par un point ? Je vous ai prévenue en le commençant, mais il vous était impossible de comprendre cet avertissement, et je ne pouvais pas vous faire mes confidences à demi ; c’eût été vous exposer à me méconnaître, car pour me bien juger, pour m’excuser un peu, il fallait vous dérouler tout le roman intime de mon coeur. En vous parlant de Christian Crzeski, je vais m’exposer à vous blesser, car vous le voyez avec les yeux prévenus de l’amour, et moi, avec les yeux clairvoyants de la désillusion. Faites-moi crédit d’un peu de franchise, et surtout n’attribuez à aucune rancune mesquine mes appréciations de son caractère.

Paule ne répondit pas à ce préambule, mais elle quitta le siége rustique sur lequel elle était assise depuis le commencement de l’entretien, et elle vint prendre place sur le banc que Suzanne occupait, montrant par ce muet empressement qu’elle ne voulait pas perdre une syllabe des révélations promises. Suzanne sourit en lisant l’impatience de Paule dans ses yeux brillants de curiosité, et elle continua ainsi :

— Je ne vous ai pas parlé tout d’abord de Christian Crzeski, ma chère Paule, parce qu’en narrateur peu sûr de ses moyens, je tenais à ménager autant que possible mon petit effet. Pourtant Christian était mêlé depuis longtemps à ma vie. La propriété de son père étant mitoyenne avec celle de ma mère, comme vous le savez, il ne se passait pas de jour où Christian ne vînt jouer avec moi, dès notre enfance. Plus âgée que lui de deux ans, je le traitais toujours en petit garçon, et cette disposition si naturelle à l’adolescence ne fit que s’accroître lorsqu’à peine sortie du couvent et prête à me marier, je le revis en uniforme de collégien, gauche de mouvements dans sa haute taille mal équilibrée, à la fois timide et hardi d’allures, éveillé comme un page et rougissant sous un regard. Depuis quatre années, je l’avais seulement aperçu pendant les vacances et il n’avait pas failli à la tradition qui exige de tout lycéen une passion juvénile pour la femme, jeune ou mûre, belle ou laide, qu’il voit habituellement. J’avais beaucoup ri de ses vers, de ses billets microscopiques que je trouvais partout, dans mes broderies, dans ma capeline de jardin, sur le pupitre de mon piano. Avec sa figure imberbe et ses grandes phrases sentimentales entremêlées de réminiscences puériles, il ne me taisait pas l’effet d’un amoureux. Comme j’étais dépourvue de coquetterie, mais non pas de malice, je m’étais souvent amusée, sans qu’il s’en défiât, à le faire passer d’une tirade emphatique à nos anciens jeux des vacances. S’il était déjà assez homme pour se croire épris, il était encore assez enfant pour oublier ses prétentions nouvelles en faveur de ses distractions accoutumées, et il ne voyait plus en moi qu’un joyeux camarade quand je lui proposais de faire à cheval le tour du clos ou de lutter d’adresse au tir au pistolet. Alors il reprenait subitement le ton frondeur de l’écolier, il critiquait ma façon de me tenir en selle, mon habitude féminine de trop tirer sur la bouche de ma monture, et mes accès de frayeur quand mon cheval prenait le train de sa bête, qu’il harcelait pour lui faire garder le grand galop ; au tir, il discutait les coups sans nulle galanterie, ne me faisait pas grâce d’une ligne et me taquinait à tout propos.

Je ne pouvais prendre au sérieux cette belle passion, et malgré les scènes de jalousie que Christian me fit très-ouvertement à l’époque de mon mariage, je ne crus pas le moins du monde à son désespoir. Il était si bien admis dans notre cercle intime de tourner en plaisanterie les prétentions de Christian, que ma mère et son père ne virent qu’une bouderie sans conséquence dans le refus qu’il fit d’assister à ma noce. Tous les deux prenaient cette velléité amoureuse pour une effervescence passagère, et ils ne doutaient pas qu’elle ne passât bientôt. Si cet avis leur fut commun, il leur était inspiré par des motifs bien différents. Ma mère, foncièrement indulgente parce qu’elle est foncièrement vertueuse, excusait l’explosion naturelle des passions chez les jeunes gens, et elle croyait que Christian sourirait de son premier amour dès qu’il userait de sa liberté. M. Crzeski, ayant inculqué à son fils le plus grand respect pour les devoirs religieux et moraux, se disait que Christian s’interdirait de penser à moi dès que j’appartiendrais à M. Brülher.

Paule, vous connaissez peu le docteur Ladislas Crzeski, aussi quelques particularités du caractère de Christian doivent être incompréhensibles pour vous. S’il se distingue de notre jeunesse française par quelques défauts et par quelques qualités qui lui sont propres, il tient les uns et les autres, un peu de sa nature sans doute, mais beaucoup de son éducation. Vous savez, comme tout le monde, que le docteur Crzeski est un réfugié de 1831, qu’il appartient à la courageuse noblesse de Volhynie, et qu’il est du petit nombre des émigrés auxquels les débris de leur fortune personnelle permirent de ne pas recourir à la générosité, un peu précaire, hélas ! de la France. Mais, puisqu’après comme avant son mariage à Lyon, il n’admit presque personne dans son intimité, vous ignorez quel homme est le docteur Crzeski.

Tout le monde peut apprécier sa vie extérieure, sa science médicale, son dévouement pendant les épidémies ; chacun a plus ou moins admiré sa figure noble sur laquelle les tristesses de l’exil ont jeté un voile de mélancolie, sa taille majestueuse, le sens et la solidité de ses rares paroles, mais peu ont été honorés de son amitié. Ce mot honorés me vient aux lèvres avec assez de bonheur d’expression, car aucune de ses relations ne va sans un peu de solennité. Le respect qu’il se porte à lui-même s’impose à tous ceux qui l’approchent. Il inspire l’estime par sa droiture, la sympathie par une vaillance de cœur et d’esprit toute polonaise ; mais la familiarité avec lui est impossible.

Par le fait même de ce trait de caractère, il est resté dans sa famille ce que peu d’hommes sont en France, un chef sur lequel tous se modèlent, le type de toute vertu à pratiquer, le maître, dans l’acception la plus élevée de ce mot. Ma mère, qui le connaît depuis 1838, m’a dit n’avoir jamais surpris en lui un symptôme d’aigreur, un mouvement de colère ou seulement d’impatience. Le docteur Crzeski est un philosophe chrétien. En associant ces deux qualifications, je ne veux pas mettre en doute l’orthodoxie du docteur, mais au contraire l’affirmer. Il est catholique, non-seulement par habitude de croyance, mais encore par système raisonné. Sa piété est profonde et ardente. Qu’il soit à la ville ou au Point du Jour, il ne manque jamais chaque matin de faire un pèlerinage à Fourvières. Il va de soi qu’étant l’homme d’un système, le docteur Crzeski se montre exclusif au point de vue des principes et quelque peu dominateur. Il est naturel par conséquent qu’il ait beaucoup agi sur son fils.

Vous souriez d’un air de doute, ma chère Paule ; vous ne retrouvez dans ce caractère austère aucun trait de votre Christian ; je ne désespère pas cependant de vous prouver que le fils tient du père, mais à la manière des imitateurs qui outrent les modèles sur lesquels ils se forment. Le docteur Crzeski a l’esprit rigide et la raison très-calme ; Christian a le cœur glacé, et il s’est abstenu de réfléchir parce qu’il a trouvé plus simple d’adopter les idées toutes faites qu’on lui présentait. Pour avoir obéi trop longtemps à cette sagesse qui ne provoque aucun murmure, étant imposante comme la vérité, Christian est devenu irrésolu ; pour ne savoir pas s’élever à la hauteur d’où son père domine toutes choses, il est resté superficiel, mais tranchant, n’acceptant rien de ce qui est condamné par la critique paternelle. La froideur, que les malheurs et l’expérience ont communiquée au bouillant combattant de 1831, est devenue constitutionnelle chez Christian. Le docteur, savant physiologiste, a entretenu soigneusement cette disposition naturelle qui lui promettait que son resté fils échapperait aux dangers des passions ; veuf de bonne heure, il a voulu le retenir autant que possible dans la maison paternelle, et il a satisfait ses goûts pour l’escrime, l’équitation et les exercices violents, espérant aider à la pureté de sa jeunesse et le garder plus longtemps au foyer.

Le docteur n’avait pas l’intention de faire de Christian l’oisif que nous connaissons ; il désirait le pousser dans une carrière scientifique ; mais les distractions qu’il avait prodiguées à son fils devinrent pour celui-ci le but même de son existence. Au collége, il n’étudiait que pour n’être pas privé le dimanche de voir ses chiens et ses chevaux. À peine fut-il bachelier qu’il abandonna toute occupation d’esprit au point de ne plus ouvrir un livre, et il devint un grand chasseur, plus familier du chenil et de l’écurie que des salons ou du cabinet de travail. Le système du docteur avait trop bien réussi, mais il ne pouvait s’en prendre à personne, pas même à son fils dont la conduite, somme toute, était irréprochable. Si le docteur Crzeski déplorait l’oisiveté de Christian, sa consolation (il le disait souvent à ma mère) était de ne pas le voir donner dans les travers dépravés à la mode, et ne pouvant en faire un homme utile, il se résignait à ne voir dans son fils qu’un bon et pur gentilhomme, adonné aux exercices de corps de tout temps si chers aux Polonais.

Christian a dans le caractère un fond de mélancolie qui tient au sérieux de la maison paternelle. Cette mélancolie, source de timidité et d’indécision, le voue aux amours malheureux, car en dépit du calme de son tempérament, il est homme et soumis aux émotions de son âge. Je sais de lui et d’autres personnes encore qu’il a toujours répugné à ces liaisons légères, qui satisfont sans frais d’illusion et de sentiments la plupart des jeunes gens ; on m’a conté, à propos de cette répugnance, des traits de lui fort à son honneur qui l’ont couvert de ridicule dans le monde facile qu’il a traversé quelquefois malgré lui. Sa réputation de sauvagerie s’établit en si peu de temps qu’on respecta bientôt sa bizarrerie en la mettant sur le compte de sa nature septentrionale. On tança sa délicatesse à l’aide de lazzis plus ou moins spirituels, et comme il n’a pas ce fol amour-propre français qui pousse les gens défiés aux choses les plus antipathiques, il se vengea des railleurs en critiquant à son tour leurs plaisirs avec ce mordant d’expression qu’il trouve lorsqu’il daigne secouer sa nonchalance.

Ce qu’il lui fallait alors, ce n’est pas cette volupté avide, effrénée, qui lasse les sens et souille l’imagination ; c’est encore moins une passion heureuse qui absorberait son temps par ses exigences ; ce qu’il lui faut, c’est un sujet de rêverie pendant ses courses à cheval, pendant ses promenades pédestres de cinq à six lieues, et pendant ses repos forcés après toutes ces fatigues. Les gens mélancoliques sont plus amoureux des obstacles à vaincre que de la femme qu’ils recherchent ; la mollesse de leur poursuite le prouve assez. La plupart d’entre eux seraient embarrassés de leur triomphe ; ils l’accepteraient avec plus de maladresse que de transports. Le bonheur qui leur convient, c’est une espérance mitigée par un peu de crainte ; la balance de ces deux sentiments stimule leur irrésolution qui se complait dans le vague de cette incertitude. Si vous doutez que cette manière de juger Christian soit juste, rappelez-vous que tout être n’a qu’une certaine somme d’énergie physique et morale à dépenser ; tout ce qui est déversé d’un côté manque de l’autre. Ceux qui usent de leurs facultés intellectuelles jusqu’à l’abus paient cette prodigalité d’un affaiblissement des forces physiques ; en revanche, un homme qui soumet son corps à une gymnastique persistante et variée perd la puissance d’exalter ses facultés morales ; ses muscles s’exercent et se développent aux dépens de son esprit et même de ses nerfs. Ceci est élémentaire.

Vous me trouvez peut-être sévère pour Christian ; mais je suis prête à confirmer tous ces jugements par des faits.

Je n’avais pas vu Christian pendant les deux premières années de mon mariage, son père lui ayant fait terminer son éducation par un voyage en Italie et en Angleterre. Revenu fanatique de la patrie des sportsmen et assez peu enthousiaste de la patrie des arts, il reprit son train de vie lyonnais, chassant en automne et en hiver, fournissant l’été des courses sans fin à travers nos campagnes, jouant à son cercle pour remplir les intermèdes de cette vie fatigante… Quand il vint chez moi avec le docteur Crzeski, j’eus pour lui les égards affectueux qui succèdent aux amitiés d’enfance, et il devint un des familiers de mon salon. Tant que je fus occupée de Julien Deval, je ne compris pas ce que Christian voulait me faire entendre de la persistance de ses anciens sentiments ; il ne m’en parlait qu’à demi-mot, et mon inattention le décourageait ; mais lorsque je revins d’Aix, il fut si évident que j’étais abandonnée par Hermann et impatiente de cet abandon que Christian prit de l’assurance.

Un soir que nous nous promenions là-haut dans l’allée de platanes (ma mère et quelques personnes étaient assises sous la véranda), il me parla du passé et de son amour. Il me jura que cette passion qu’on avait traitée de caprice enfantin était sérieuse et profonde, puisqu’elle avait résisté à mon indifférence, aux railleries de nos parents, à l’absence et au temps. J’étais la première femme qu’il eût aimée et la seule qu’il dût aimer jamais. Je passe le développement de cette thèse. Vous connaissez le style de Christian, ma chère Paule. Il fut éloquent ce soir-là et de la manière qui pouvait le plus me toucher, car il me fit tous ces aveux aussi simplement que s’il eût causé du beau temps ou du dernier concert.

— Vous me faites rire malgré moi, malicieuse Suzanne, dit Paule. Je croyais être seule à savoir que Christian parle son amour comme d’autres parlent leur indifférence. J’avais vu dans ce calme une preuve de sincérité, me défiant de toute exagération passionnée. C’était donc là de la froideur ?

— Non, eu égard à son tempérament ; car tout est relatif. Je vous l’ai-déjà dit, dépensant en exercices violents presque toute son énergie, Christian ne peut faire honneur à ses amours que de ce qui lui reste d’ardeur. À l’époque dont je vous parle, la douceur de l’affection qu’il m’offrait fut son grand charme à mes yeux. Par mon épreuve avec Julien Deval, j’avais appris à redouter les impérieux désirs et aussi la versatilité des gens passionnés. La tendresse de Christian était suppliante et ne s’imposait pas ; elle avait derrière elle un passé semé de frais souvenirs ; je m’enorgueillis d’avoir été la seule aimée, je me flattai de cette ambition qui est le rêve de toutes les femmes : régner sur un cœur tout à moi ! Ne me regardez pas, Paule, nous ririons comme deux augures.

Explique qui pourra les inconséquences des cœurs féminins ! Si Christian m’avait dit les mêmes choses dans mon salon, sous la clarté de six bougies, à dix pas des tables de whist, je ne l’aurais peut-être pas mieux accueilli que les hommes qui venaient égrener là leurs litanies de fadeurs ; mais soit hasard, soit esprit, il avait choisi pour son aveu la plus belle nuit du monde.

C’était en mai ; le vert tendre du feuillage traversé délicatement par les rayons de la lune avait des teintes blondes et suaves ; un vent doux, qui passait en soupirs modulés à travers les branches, faisait onduler les clartés nacrées sur le sable de l’allée et nous apportait le parfum des résédas ; sous mes pieds, la plaine étincelait avec ses lumières semblables à des lucioles ; leurs groupes épars étaient comme une réplique aux constellations semées dans le bleu du ciel ; une vague transparence baignait les horizons en leur donnant une profondeur, un mystère inaccoutumés, et là-bas, dans les buissons, un rossignol, innocent complice de Christian, chantait sa délicieuse plainte d’amour. Quel heureux moment, quel beau cadre pour un aveu ! La poésie du lieu et de l’heure agirent sur moi ; si je n’encourageai Christian que par mon silence, il vit mon émotion ; il sentit trembler ma main sur son bras. Bientôt il me fut même impossible de continuer cette lente promenade entrecoupée de pauses ; je sentais mon cœur oppressé par les vagues de sang qui s’y précipitaient, et je m’assis sur la terrasse. C’était par un instinct de timidité que je quittai la solitude ombreuse de l’allée et que je vins me jeter sur le banc qui domine le paysage. Christian respecta mon trouble, et je lui en sus gré. Loin d’abuser de ma faiblesse en me demandant une réponse à ses aveux, il resta debout adossé à la balustrade de la terrasse et me contemplant de ses grands yeux mélancoliques. Je voulais baisser les miens, mais son regard les appelait, et je lisais dans ses prières tant de dévouement et de tendresse que jamais duo d’amour ne fut aussi expressif, aussi complet que ce duo muet. Nous demeurâmes là je ne sais combien de temps, ne nous parlant pas, mais nous entendant par le cœur. Quand nous revînmes lentement, nous n’échangeâmes pas. un mot ; c’eût été inutile, nous nous étions tout dit.

L’été se passa sans que cette intimité fut troublée par les indifférents ou gâtée par la faute d’un de nous. Christian ne m’alarma point par de trop promptes exigences ; mais les passions ont leurs lois fatales que subissent les âmes les plus modérées, et il finit par se plaindre du peu que je lui accordais. C’est là le terme des amours les plus purs aussi bien que des plus ardents, et ces derniers sont les moins dangereux pour une femme délicate, car ils ternissent trop vite les poésies de l’illusion sous le souffle embrasé des désirs. Puis leurs instances ont un caractère dominateur contre lequel s’insurge le libre arbitre féminin, tandis que nous sommes flattées de rester maîtresses de nous-mêmes et tentées d’abdiquer cette royauté dès qu’on la reconnaît humblement. Reines avant, esclaves après, a-t-on dit. C’est vrai dans un sens ; mais ce qu’on n’a pas assez expliqué, c’est que la prière nous touche plus que les grands éclats de passion ambitieuse, et que nos volontés doivent être gagnées et non subjuguées. Reines, c’est-à-dire fortes pour nous défendre dès qu’on nous attaque ; esclaves, C’est-à-dire désarmées si l’on s’en remet à notre générosité ; c’est plutôt là le mot de la situation. Heureusement que peu d’hommes sont dans le secret de notre faiblesse.

Christian fut plus habile que Julien, mais par hasard de caractère et non par système. N’ayant pas vécu de la vie ordinaire, il était très-peu homme, je veux dire qu’il n’avait pas la fièvre dans le sang. Je m’habituai à le laisser me bercer de douces paroles ; j’aimai ses grands yeux bleus qui me cherchaient partout et dont la mélancolie était rassurante ; j’aimai surtout cette fraîcheur d’émotions qui faisait une joie à Christian d’un mot jeté à la hâte, d’un bouquet dérobé, d’une romance chantée à demi-voix. Nous attachions des idées charmantes, puériles peut-être à telle ou telle mélodie ; il me redemandait toujours un lied de Schubert, que je ne puis jouer encore maintenant sans me sentir attendrie au souvenir de cette époque de chaste tendresse.

Mais ce pur bonheur nous échappa. Christian devint plus pressant ; il souffrait et (j’en suis certaine aujourd’hui) il s’exagérait ses tourments ; il se plaignait avec une tristesse qui me remuait au fond du cœur. J’avais perdu, en aimant, cette hardiesse perverse qui m’avait fait souhaiter des représailles ; le meilleur de mon âme s’était exalté aux dépens de mes inspirations mauvaises, et le lien qui m’unissait à Christian m’était d’autant plus sacré qu’il était chaste. J’essayai donc de maintenir notre intimité dans les limites d’une affection à la fois enthousiaste et fraternelle.

Christian n’était pas d’un caractère à me prouver par une diversion, comme Julien, qu’il pouvait se passer de mon amour ; il s’affligea réellement, et tout le monde remarqua son air défait et sa pâleur. On m’accusa même de lui faire de méchantes petites querelles, et l’on trouva ma froideur peu amicale envers mon ancien camarade d’enfance ; cette qualité servait si bien Christian que personne ne soupçonna la nature de ses sentiments, et sa réserve si proverbiale le rendait sans conséquence.

Une légère fièvre qui retint Christian quelques jours chez lui décida de mon sort. Qu’elle fût causée par mes rigueurs, j’en doute maintenant : il faisait assez d’excès ambulatoires et équestres pour gagner une courbature en s’exposant de longues heures au soleil d’août, mais dans ce temps-là je ne fis pas cette réflexion ; celles qui me vinrent à l’esprit furent toutes à l’avantage de son amour, et la souffrance que je causais décida ma perte. Pour tout vous avouer, la vue d’un joli baby dans le coupé de Rosa Rentz hâta ma défaite.

Pourtant je ressentis plus de douleur que de colère en voyant ainsi consacrée la trahison de mon mari, mais aucune idée de vengeance ne se mêla à mon abandon ; je me rattachai à la seule âme qui m’aimât ; je voulus garder à tout prix cette affection dont je ne pouvais douter. Le passé de Christian me répondait de l’avenir ; je ne résistai pas à l’orgueilleuse pensée que son bonheur entier dépendait de moi. Enfin, Paule, pour tous ces motifs, pour mille autres indécis et confus dans le trouble de mon cœur, je devins coupable.

Vous me regardez !… comme vous me regardez !… Vous voulez savoir, je le devine, quelles joies l’on trouve dans les passions défendues ? quelles ivresses endorment la pudeur, font taire le remords ? Écoutez et instruisez-vous.

Ce fut dans les derniers jours d’août que je donnai à Christian cette preuve d’amour. Dès que je fus à lui, tout le reste disparut de ma pensée ; il me sembla que je n’existais que de ce moment-là ; sa présence me devint nécessaire comme l’air que je respirais. Je partageai sa mélancolie, je ris de ses saillies railleuses ; j’éprouvai le besoin de m’identifier avec tous les mouvements de son âme. Vous trouvez cette exaltation enchanteresse ; mais le 22 août est bien près du 1er septembre, et le 1er septembre…

Je vais vous faire tomber de haut, ma chère Paule ; la chute me fut sensible. Le 1er septembre fut le terme de nos amours, puisque c’était l’ouverture de la chasse.

— Oh ! Suzanne, s’écria Paule, est-il possible que Christian ait cessé si vite de vous aimer ?

— Vous ne m’entendez pas. Christian continua de m’aimer, mais à sa manière qui n’était pas la mienne. On reproche aux femmes d’avoir l’affection envahissante, d’exiger de l’homme aimé un asservissement perpétuel à leurs tendresses. Je vous le jure, je n’ai pas cette tendance tyrannique ; si Christian m’avait quittée pour accomplir un devoir, je l’eusse trouvé plus digne de mon choix ; mais, sans que rien ne l’y obligeât, ni une promesse à des amis, ni une invitation, m’abandonner si vite ; c’était me rappeler du ciel sur terre et bien cruellement.

Il ne comprit ni sa faute, ni le coup qu’elle me porta. Il m’annonça son départ comme une chose toute naturelle, comme s’il était de rigueur, sous peine de délit, qu’il ouvrit la chasse au jour consacré à saint-Hubert. Du reste, il promit de m’écrire et il m’écrivit, mais quelles singulières lettres ! Vous vous souvenez de la missive du roi d’Espagne à la reine dans Ruy-Blas :

    Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups.

Eh bien ! ma chère, le génie a des intuitions étranges. J’ignore si Victor Hugo a reçu les confidences de quelque pauvre femme aimée par un chasseur, et si la jolie scène où la reine se plaint de ce laconisme lui a été suggérée par un souvenir ou une révélation de voyant, mais je puis affirmer que le désappointement de la pauvre reine n’égalait pas le mien. Son roi l’avait épousée par besoin d’alliances politiques ou pour tout autre motif étranger au senutiment, et pouvait se croire quitte envers elle avec des égards et du respect. Mais, Paule, se donner à un homme qui dit faire de vous l’unique pensée de sa vie, oublier pour lui le monde et ses devoirs, risquer son repos et sa réputation, et se voir quittée presque au lendemain de ce sacrifice pour… des lièvres et des chevreuils, c’est de l’horrible le plus navrant, car cet horrible est bouffon.

Une rivalité accepterait plus facilement. On peut toujours l’emporter sur une autre femme, si ce n’est en beauté, du moins par ce je ne sais quel charme que communique une passion vivement sentie ; mais entrer en lutte contre les mérites d’un chien courant, vouloir surpasser les attraits d’une battue de buissons, est-ce digne, est-ce même possible ?

Christian me parlait certainement de son amour dans les lettres qu’il me dépêchait tous les quatre ou cinq jours, mais en peu de mots ; il me détaillait plus longuement les hauts faits de sa meute, comme s’ils eussent dû m’intéresser. Il datait toujours ses billets de dix heures du soir ou de cinq heures du matin, me disant dans le premier cas qu’il était excédé de fatigue, et dans le second qu’il sortait au plus vite, son piqueur l’attendant depuis longtemps déjà. La naïveté avec laquelle il m’associait à ses exploits cynégétiques me fit comprendre mieux que ses brèves protestations d’amour qu’il ne m’oubliait pas. Enfin il revint au bout de douze jours, sans me prévenir, comptant me causer une aimable surprise, fier de savoir me faire tendre un sacrifice et sûr d’en être payé par un accueil. J’aurais dû lui tenir rigueur, mais il n’était plus temps de montrer tant de susceptibilité, et je fus lâche au point de ne pas lui laisser voir que j’avais souffert. Je lui demandai seulement laquelle des deux, la chasse ou moi, il quittait avec le plus de regrets pour l’autre. Il n’admit pas que cette comparaison fut soutenable.

Quant à moi, je compris que l’habitude de la chasse s’imposait à Christian jusqu’à donner à tous ses sentiments le même goût pour les longues quêtes autour d’un but désiré et la même indifférence, une fois ce but atteint. Je m’explique. Le plaisir de la chasse consiste non pas dans le plus ou moins de gibier tué, mais dans les alternatives de bonne ou mauvaise chance, d’habileté ou de maladresse, et dans une poursuite accidentée par l’imprévu. C’est une variété inférieure de l’amour des conquêtes, et vous savez qu’il est de la nature des conquérants de préférer le gain qu’ils méditent à celui qui leur est acquis.

J’eus beau entrevoir tout cela, je m’étourdis pour m’aveugler, et follement j’essayai de l’emporter sur la passion que je nommai ma rivale. Moi qui m’étais toujours piquée de rester naturelle, je m’étudiai pour n’être ni trop tendre, de peur d’ennuyer Christian, ni trop gaie, de peur qu’il ne me prît pas au sérieux, ni surtout trop railleuse. Ce dernier écueil fut le plus difficile à tourner, car j’étais tentée de me venger par des sarcasmes de ces douze jours d’amère solitude. Enfin je l’évitai, et j’appris à connaître la légèreté d’esprit de Christian, le peu de profondeur de sa pénétration il ne devina rien de mon plan de conduite ; il ne comprit même pas les efforts que je tentais pour le retenir. Il est vrai que je n’osai pas lui demander ouvertement ce sacrifice. Je craignais le succès de cette épreuve, et je n’aurais pas voulu, au prix de ma vie, qu’il m’obéît à contre-cœur. Je m’abandonnai au hasard de sa décision.

Les rôles étaient intervertis entre nous. À mon tour, je craignais et j’espérais ; mais si cette alternative enflamme un homme, elle bouleverse l’âme d’une femme ; elle l’humilie en mettant aux prises sa dignité et sa foi dans la passion qui lui est devenue nécessaire.

Pendant que je souffrais avec le sourire exalté des martyrs qui défie le supplice. Christian était heureux ; jamais son existence n’avait été si belle que cet automne : la chasse était abondante, le temps superbe et je l’aimais. Lasse de me dévorer en silence, je me rattachai éperdûment à cette affection, la seule qui me restât, et je vécus, non au jour le jour, mais pour l’heure présente, ne voulant rien voir au-delà, cherchant à faire tenir dans cet instant fugitif des émotions pour une vie entière. Mais quel bonheur incomplet que celui que l’on sait fragile ! D’ailleurs ce bonheur même me manqua bientôt. Christian repartit. Quoi de plus naturel ! L’on a pour aimer l’année entière, et pour chasser une saison seulement.

Cette fois, je n’eus pas même la satisfaction de lire le compte-rendu succinct de ses exploits. Dix grands jours se passèrent sans nouvelles de lui. Le onzième, je reçus cette lettre très-griffonnée dont je me suis munie à votre arrivée quand vous m’avez manifesté le désir de me faire une confession complète. Je n’étais pas encore décidée à vous faire une confidence détaillée ; mais, à tout hasard, j’ai pris cette lettre et quelques autres. J’en suis aise maintenant ; le récit le plus détaillé ne remplace pas ces témoins parlants qui conservent l’empreinte, le style, le degré de sentiment de leurs auteurs.

Je ne compris pas d’abord le sens de cette lettre écrite à un ami ; l’écriture grossière m’en était inconnue ; il l’avait dictée à son piqueur. La voici :

« Mon cher ami, il m’est arrivé il y a cinq jours un accident qui m’a empêché de vous écrire. Nous étions partis à quatre heures du matin, Joannys de Craye et moi, pour aller rejoindre à trois lieues d’ici une bande de nos amis qui chassaient le sanglier ; nous étions à cheval, le fusil en bandoulière et heureusement pas encore chargé à balle. Ce maladroit de Joannys, qui se vante de son habileté malgré les moqueries que lui attirent ses bévues, a voulu tirer sur un vol de perdreaux. Mécontent de le voir s’amuser pendant qu’on nous attendait au rendez-vous de chasse, j’ai piqué des deux et pris les devants. Mauvaise inspiration ! car ce niais m’a criblé de la double décharge de son arme. J’ai six grains de plomb dans la main droite, d’autres dans l’épaule ; mon cheval, mon pauvre Kruk, a été atteint plus grièvement ; la surprise, la douleur l’ont tant affolé qu’il a rué et m’a jeté à terre. Je suis assez bon cavalier, vous le savez ; mais ne m’attendant pas à servir de cible, je n’ai pas eu la présence d’esprit nécessaire pour maîtriser Kruk ; j’ai été renversé sous ses pieds ; il m’a meurtri par ses ruades, et à part beaucoup de contusions dont je ne parle pas, j’ai le bras gauche démis ou cassé peut-être. Le médecin n’en dit trop rien de bon. La fièvre ne me quitte pas ; je souffre comme un damné et même plus, car je suis seul. Joannys a été si confus de son beau fait d’armes qu’il a planté là ses chiens et son attirail de chasse et qu’il s’est sauvé en Suisse. Excusez-moi donc de ne vous avoir pas écrit. Je suis content que mon père soit encore aux Eaux-Bonnes. Cet accident l’aurait alarmé, et j’aurais été contrarié de l’obliger à passer quelques jours avec moi dans ce pays de marais où je n’ai qu’une mauvaise hutte sans le moindre confortable. Ne vous inquiétez pas de moi ; dès que je serai transportable, je retournerai à Lyon, ne fût-ce que pour changer d’air. Je vous prie, encore une fois, de ne pas vous tourmenter.

« Votre ami,
« CHRISTIAN. »

Voyez de quelle écriture pénible il a ajouté lui-même ces quelques mots :

« Pardonne-moi l’inquiétude que je te cause. Je souffre plus de me sentir si loin de toi que d’être cloué ici par cet accident. Le désir d’aller te répéter que je t’aime me fera guérir plus vite. Adieu, je n’y vois plus clair, ma main blessée me refuse le service, la tête me tourne… »

Devant les anxiétés que cette nouvelle m’apporta, mes griefs s’effacèrent vite. Je répondis longuement et avec effusion à Christian ; je le priai de m’envoyer chaque jour un bulletin de sa santé, et j’attendis le premier le surlendemain. Point de lettre ! Deux jours après, pas davantage, et nul moyen de rien apprendre ! Le docteur Crzeski était dans les Pyrénées ; en cas de danger grave, c’est là qu’on lui eût écrit, et il n’eût pas pris le temps de s’arrêter à Lyon. Mes angoisses ne m’ôtèrent pas ma liberté d’esprit tout d’abord ; j’allai en tournée de visites dans toutes les maisons où je pouvais apprendre quelque chose : personne n’était mieux informé que moi. Joannys de Craye avait passé à Lyon, mais sans s’y vanter de sa prouesse. J’enviai fort alors la liberté d’allures qui permet aux hommes les démarches les plus extraordinaires. Ce que je commençais à désirer était bien innocent après tout. Voir un pauvre blessé et lui donner quelques consolations, y avait-il dans ce souhait rien qui fût blâmable ?

Je pris la fièvre à force de surmener mon imagination et mon coeur ; l’une était lasse de conjectures et de romans noirs ; l’autre était tordu par les convulsions de la crainte, par les élans de la pitié. Avec la fièvre et ses excitations, ce qui n’était qu’un désir devint un projet. Je méditai les moyens d’un voyage dans les Dombes où était Christian. J’accumulai prétextes sur mensonges pour donner une apparence de regularité à cette escapade. Ma mère étant dans le Mâconnais chez une de nos amies communes, je manifestai l’intention d’aller passer quelques jours avec elle, et comme je craignais qu’elle ne revînt pendant mon absence, je lui écrivis de m’attendre, car je me proposais d’aller la rejoindre après avoir vu Christian.

Certes, je n’aurais pas eu l’audace de concevoir seulement un projet aussi risqué s’il avait dû être combiné au profit de ma passion. À défaut de prudence, j’aurais été retenue par la crainte de déchoir aux yeux de Christian ; mais il s’agissait bien de tels scrupules lorsque je n’avais à lui apporter que la consolation de ma présence. Je m’exaltai tellement que mon projet me parut héroïque. Je fis mes préparatifs de départ, sachant bien que je risquais ma réputation, mais sacrifiant tout au monde pour ce pauvre blessé qui gisait à quelques lieues de moi avec mon nom sur les lèvres et mon unique souvenir dans le coeur.

Ces grands mouvements d’âme sont très-nobles ; leur exécution l’est beaucoup moins, parce qu’elle est arrêtée à chaque instant par les vulgaires engrenages de la vie habituelle. Ayant annoncé que je partais pour Saint-Georges, je trouvai dans la cour au moment de mon départ une large caisse de robes sur la jardinière qui allait partir avant mon coupé, et sur le siége de la jardinière ma femme de chambre avec son attirail de sacs et d’ombrelles.

— Je ne vous emmène pas et pourquoi cette énorme caisse ?

Ces mots que je lui jetais impatiemment bouleversèrent cette pauvre fille ; elle ne connaissait pas le mot de M. de Talleyrand sur le zèle indiscret et importun ; elle se confondit en excuses, en explications, et d’ailleurs elle n’avait rien fait qui fût une dérogation aux habitudes de son service. Je pus la laisser, elle, mais il eût été trop invraisemblable que je partisse avec ma seule robe de voyage et sans toilette. La jardinière descendit la côte de Choulans devant mon coupé, pendant que je me demandais ce que je ferais de cet embarrassant colis. Au chemin de fer, autre mésaventure. Jean me laissa dans la voiture, selon les us et coutumes de la maison ; il alla prendre mon billet, fit enregistrer mes bagages, m’apporta mon ticket et mon bulletin sans que j’osasse prendre sur moi pour cette fois, tous ces petits arrangements d’un départ. Je montai sur le perron, ne voulant pas pénétrer dans la gare avant d’avoir vu repartir le coupé. Le cocher n’en finissait plus de rassembler ses rênes ; Jean s’amusait à voir des bataillons de soldats arrivés par le dernier train et massés en peloton dans un angle de la vaste cour, et il ne se pressait pas de remonter sur le siége. La cloche sonna ; mes gens étaient évidemment surpris de me voir rester en vedette sur le perron, inattentive à cet appel. Je me figurais qu’ils traînaient en longueur pour m’épier, tant il est vrai qu’on se croit soupçonné dès qu’on agit irrégulièrement. Enfin le coupé tourna la descente et je le vis s’engager sous les platanes du cours Napoléon.

J’entrai dans la gare. Je ne savais comment ne pas partir et empêcher surtout ma caisse d’aller à Saint-Georges. J’ignorais qu’au cas où elle ne serait pas réclamée à l’arrivée, elle était destinée à attendre ma réclamation au bureau des objets en dépôt. Comme elle portait l’adresse de Madame d’Albens, notre amie, je pensais qu’elle serait conduite à sa maison de campagne et que ma mère écrirait à Sainte-Foy pour apprendre la cause de ce singulier envoi et de mon retard.

Il était temps de prendre un parti ; je n’avais plus que cinq minutes avant l’heure du départ. Les voyageurs s’empressaient à l’entrée de la salle d’attente. Je pris mon grand courage et avisant un employé d’une mine avenante, je lui dis que quoique ayant mon billet, je désirais ne plus partir et retirer mes bagages. Je donnai cette explication d’un air peu assuré, car il sourit, mais il me tira d’embarras ; ma caisse fut consignée au dépôt, et j’allai me jeter dans un fiacre dont je baissai les stores en demandant d’être conduite au chemin de fer des Dombes.

Vous voyez, Paule, que je jouais une partie périlleuse. Il me suffisait d’être rencontrée par une seule personne de ma connaissance pour être perdue de réputation. Nous n’avions pas de relations dans les Dombes, et je courais seule les grands chemins comme une aventurière. Si j’agissais mal, je payai d’avance cette faute par mes agitations, par les sueurs froides qui me glacèrent dans le parcours de Perrache aux Terreaux. Le fiacre allait lentement, rasant les trottoirs de la rue Bourbon et de la rue Saint-Dominique ; cette voiture aux stores baissés égayait les passants et plus d’un propos gouailleur, insultant, arriva jusqu’à mes oreilles.

Au chemin des Dombes, je tremblais à chaque tournure connue ; je redoutais un visage ami. Heureusement, j’en fus quitte pour mes frayeurs, et je me sentis moins oppressée lorsque le train fila rapidement sur le plateau de la Croix-Rousse.

Blottie dans le coin d’un coupé, et seule pendant tout le parcours du voyage, je regardais se dérouler dans le cadre étroit de la portière l’immense plaine des Dombes, ses cultures maigres, étouffées, ses bouquets d’arbres nains, ses ajoncs vivaces trempant leurs racines dans l’eau de ses clairs étangs ; l’horizon, qu’aucune cime n’arrête, était vague et plat. Le seul charme de ce pays est tiré de ses principes délétères, c’est-à-dire de ses marais : sa flore aquatique a des opulences malsaines qui compensent la pénurie de sa flore terrestre ; ses mille plantes avides de fraîcheur entrelacent leurs ligaments en réseaux et leur feuillage d’un vert glauque à la surface des étangs, comme des arabesques jetées par la verve inspirée d’un artiste autour d’une glace de Venise. Les étangs ont la même transparence, la même profondeur cristallines ; ils reflètent les moindres accidents de leurs bords capricieux, les nuages irisés ou nacrés qui se baignent dans le bleu du ciel, le vol lourd du canard sauvage qui les rase et qui fait sa retraite dans les ajoncs de leurs rives. L’impression que me laissa ce pays fut celle de la désolation. Pas un travailleur dans cette large plaine ; de l’eau, encore de l’eau, et des terrains vagues, marneux et peu sûrs. Dans l’atmosphère, une sorte de pesante langueur. Point de ces joyeux hameaux qui parent les vallées du Beaujolais et du Mâconnais. Je voyais bien de loin en loin des masses grisâtres, mais étaient-ce des maisons ou d’informes monticules de terre ? Il ne s’en échappait point de fumée ; cet indice ailé et gracieux des habitations humaines ne fixait pas mon doute. Ni mouvement ni vie dans ce paysage inerte. Cette platitude d’aspect était morne, écrasante pour moi surtout qui étais habituée à la richesse variée du Lyonnais. Les Dombes sont à la vallée de l’Azergue ou au fier profil du mont d’Or ce qu’un être rachitique est à une créature resplendissante de force et de santé.

J’arrivai enfin à la station de *** et je me croyais au but de mon voyage lorsque le chef de gare m’apprit que le hameau dont je lui demandais le chemin était à sept kilomètres dans le pays. Un omnibus desservait la gare, mais il ne stationnait pas à l’arrivée du train que je quittais. J’imaginai pouvoir faire la route à pied. Le chemin communal était coupé par plusieurs chemins vicinaux ; je risquais de m’égarer, car je ne pouvais compter sur les indications diffuses des paysans.

Je compris que le chef de gare s’étonnait de ma solitude et qu’on ne vînt pas chercher une dame comme moi ; mon ignorance des distances, mon embarras visible étaient équivoques. Me voyant impatiente d’arriver, il me dit que je trouverais peut-être un mauvais véhicule à louer dans l’auberge voisine de la gare.

— Ce n’est pas une voiture convenable pour vous, Madame, ajouta-t-il poliment, mais enfin, c’est un moyen de transport préférable à celui dont vous vouliez user.

Je le remerciai et suivis son conseil. Je me dirigeai vers une laide maison de pisé plantée de travers sur un côté de la te, et dont la façade, sur laquelle le plâtre s’écaillait en lèpres livides, était ornée du branchage traditionnel. Je montai quelques marches usées dont la rampe servait de perchoir à trois poules qui s’envolèrent en gloussant à mon approche, et j’entrai dans une salle borgne où je fus saluée par les abois insolents d’un chien de berger au poil sordide et à la gueule sanglante.

Tenue en crainte plutôt qu’en respect par cet accueil inhospitalier, je restai sur le seuil de cet antre gris de fumée de tabac, saturé d’émanations alcooliques ; un petit homme sec lança au chien un coup de pied accompagné d’imprécations rabelaisiennes et me cria d’entrer d’une façon peu cérémonieuse.

Les tables qui garnissaient la salle étaient entourées de buveurs qui jouaient avec des cartes graisseuses en lampant des rouges-bords. Tous levèrent la tête à mon aspect ; leurs chuchottements me poursuivirent jusqu’au moment où j’eus dépassé leurs groupes en me dirigeant vers l’hôtesse. Elle surveillait ses fourneaux, car la salle était à la fois le café et la cuisine, et elle leva à peine les yeux sur moi, occupée qu’elle était à couper un lièvre sur un billot de chêne.

— De quoi ? une voiture ! dit-elle à ma demande. Ça tombe bien. Le cheval vient de faire trois charrois de fumier. Il faut le laisser souffler quelques heures.

— Pas une seule, répondis-je. Il me faut la voiture à l’instant. Je vais au hameau de R***. Faites atteler tout de suite, je vous donnerai tout l’argent que vous voudrez.

— Tout ce que je voudrai, c’est bientôt dit, grommela-t-elle ; mais nous ne sommes pas gens à écorcher le monde, et encore faut-il que le cheval n’en crève pas. Dès que Fend-l’air aura soufflé, vous partirez. Un moment est bien vite passé.

Je dus prendre mon parti de ce retard. J’étais tombée chez des gens assez imbus des saines idées campagnardes pour préférer la perte d’un gain considérable à une surcharge de travail pour leurs animaux domestiques : je m’assis près d’une fenêtre, regardant ma montre à chaque instant, parce que je prenais les minutes pour des heures. L’impatience me gagna enfin ; pour tromper l’irritation de mes nerfs ; je dus marcher du fourneau à la fenêtre, de la fenêtre au fourneau.

J’entendais de temps en temps l’hôtesse qui disait en haussant ses fortes épaules :

« S’il y a du bon sens ! s’il y a du bon sens !

Réellement, il n’y en avait pas trop et j’en arrivais à me faire blâmer par les personnes les plus obtuses. Elle prit enfin mon agitation en pitié. Ce fut à ce bon sentiment et non pas l’appât du gain offert que je dus l’annonce de mon départ.

Fend-l’air sera un peu plus poussif demain, me dit-elle ; mais ça me rend toute bête de vous voir tourner et piaffer sur place. N’ayez peur, mon homme est allé atteler.

Dans ma vie élégante, j’ai souvent étrenné de beaux équipages, mais je n’ai jamais monté dans une voiture neuve avec le plaisir que j’éprouvai en grimpant à l’aide d’une chaise sur le mauvais char-à-bancs de la cabaretière.

Un groupe de buveurs sortit sur le perron pour nous voir partir et envoya de burlesques adieux à mon conducteur. Je souffrais de me voir tombée dans un milieu grossier, ce contact seul m’était pénible et non pas la difficulté matérielle de ce voyage. Les cahots de la carriole m’occupaient moins et je m’aperçus avec satisfaction que l’hôte était silencieux autant que sa femme loquace. Le système des compensations est juste quelquefois.

Mais en dépit de M. Shandy, le système de l’influence des noms est souvent faux. Je ne sais si Fend-l’air avait jamais justifié son appellation de vif augure, mais elle était ce jour là une ironie de sa lenteur. Il allait posément, prenant le petit pas au moindre soupçon de montée, abusant de la faiblesse de son conducteur qui lui chatouillait les oreilles de la mèche de son fouet sans l’en frapper jamais.

Malgré l’inquiétude qui me rendait indifférents les incidents de la route, je me demandais quelle figure je devais faire, juchée sur ce char-à-bancs délabré à côté de cette blouse bleue qui sentait la pipe et l’écurie. Je me demandais si c’était bien moi qui courais ainsi la campagne au propre ainsi qu’au figuré, car le côté grotesque de mon aventure m’en voila un instant le but sérieux. Je retrouvai pourtant l’intensité recueillie de mes sentiments lorsque le conducteur me dit en me montrant derrière un bouquet d’arbres un groupe de maisons basses et grises :

— Voilà le hameau de R**.

Il s’offrit à me conduire jusqu’au lieu où je me rendais ; mais je m’y refusai, croyant voir de la curiosité dans cette prévenance ; je laissai char-à-bancs et voiturier à l’auberge et je priai l’hôte de m’y attendre au moins deux heures. Ignorant dans quel état je trouverais Christian, je tenais à conserver ce moyen de retour dans le cas où sa maladie ne serait pas aussi alarmante que je l’imaginais. Je fis quelques pas au hasard sur la route qui composait l’unique rue du hameau ; arrivée à l’angle d’un sentier, je demandai la maison de M. Crzeski à un forgeron qui abandonna son établi pour m’indiquer du doigt l’habitation de Christian. C’était la seconde dans le sentier précisément au bord duquel je me trouvais. J’arrivai près du pied-à-terre qui était presque comme on me l’avais dépeint, une masure de paysan. Christian, ne jouissant pas de tous ses revenus, et d’un caractère timide, n’a jamais pu prendre sur lui de demander à son père ou un réglement de comptes ou une pension plus large ; mais aimant la chasse pour elle-même, il a l’énergique tempérament des coureurs de bois et de marais, leur insouciance du luxe, et il préférait cette bicoque située dans cette contrée giboyeuse aux châteaux du Beaujolais qui lui offraient une élégante hospitalité, mais peu de plaisirs à cause de la rareté du gibier dans les campagnes environnantes.

Je frappai à la porte de cette petite maison dont toutes les fenêtres étaient closes par des volets pleins. On ne me répondit pas. Ce silence m’étonna, puis par réflexion, m’épouvanta. La seule horrible perspective que je n’eusse point entrevue se dressa devant moi, et je fus obligée de m’asseoir sur un banc de pierre voisin pour laisser s’apaiser les battements précipités de mon cœur. J’aurais voulu me rattacher à l’idée que les indications données étaient fausses, mais c’était impossible ; le forgeron m’avait trop fidèlement désigné la maison aux deux buis ; de chaque côté de la porte à laquelle j’avais frappé, se dressaient deux buis gigantesques, taillés en pyramides. Rappelant à moi l’espérance, je me persuadai n’avoir pas été entendue, et je frappai de nouveau, impérieusement cette fois : un aboi de chien, lugubre comme une plainte, me répondit seul.

— Jésus Dieu ! bonne dame, vous frapperiez bien jusqu’au soir, me dit une vieille femme qui passait, chargée de fagots.

— N’y a-t-il donc personne dans cette maison ? lui répondis-je sans oser formuler davantage cette question.

— Il y avait ce grand Monsieur de Lyon, et autant de gens que de chiens, voilà quinze jours ; mais je n’ai pas passé par ici de longtemps. Adressez-vous à gauche ; c’est la maison du garde ; il a la clef et il répond pour le grand Monsieur.

Je remerciai assez mal la vieille, tant j’avais hâte de sortir de mon état d’angoisse. Une femme, qui causait devant la porte du garde, se leva en me voyant aller à elle, et quand je lui demandai M. Crzeski, elle prit un air effaré qui accrut mes craintes.

— Est-il chez lui ? demandai-je.

— Non, Madame, mais je vais vous ouvrir ses appartements.

Elle chercha la clef, s’embrouilla cent fois dans ses perquisitions, parvint à la trouver et se dirigea vers la porte de la maison ; comme elle l’ouvrait, un homme parut au détour du sentier. C’était le vieux piqueur. Il resta campé sur un pied, à mon aspect inattendu, ébahi au point d’oublier de me saluer. Cet homme, attaché depuis longues années à la maison du docteur Crzeski, me connaissait à merveille, mais j’étais trop surexcitée pour craindre en ce moment le danger d’une indiscrétion, et j’allai droit à lui.

— On m’a dit que M. Crzeski est blessé et fort malade. Son père et ma mère n’étant pas à Lyon, je viens le voir à leur place. Où est-il ?

Le piqueur tourna sa casquette dans sa main, de l’air honnêtement embarrassé d’un inférieur qui se défend avec peine une supposition malveillante, et il me répondit :

— Monsieur vient à dix pas derrière moi.

— Il marche !… Il peut marcher !… Ne me trompez pas, Pierre, d’où vient-il en ce moment ?

— Eh ! Madame, de la chasse !

De la chasse ! et je l’avais cru mourant, et il ne m’avait pas écrit. J’avais tout risqué pour le voir : estime du monde, respect de mon mari ; j’avais tout enduré, commentaires narquois des indifférents, fatigues et embarras, déchirements du cœur, et pendant que j’allais vers lui à travers tant d’obstacles, lui, il avait-chassé ! Quelle honte pour moi ! quel ironique résultat de tant d’efforts !

Une seule pensée me vint : celle de la fuite. Le matin, j’aurais voulu avoir des ailes pour accourir vers lui ; et maintenant je souhaitais la rapidité de l’éclair pour lui échapper.

— Pierre, dis-je au piqueur, je vais repartir puisque M. Crzeski est guéri ; mais il nous a tous alarmés en ne nous prévenant pas de sa guérison, ne lui dites pas que je suis venue. Et je lui donnai quelque argent.

— Monsieur verra Madame ; il vient par le chemin du village, et de l’autre côté, le sentier est droit pendant plus d’un kilomètre. Si Madame veut se fier à moi, je la ferai entrer dans une pièce de la maison ; Monsieur, en rentrant, commence toujours par conduire ses chiens dans la cour ; il reste un moment avec eux. Je pourrai faire partir Madame pendant ce temps.

— Surtout, Pierre, par un mot à M. Crzeski !

— Madame peut se fier à moi, me répéta le brave serviteur qui ne comprenait rien à mon manége bizarre, mais dont l’honnêteté me rassurait.

La femme du garde s’était retirée dès qu’elle m’avait vue aborder le piqueur. Pierre me fit entrer dans le vestibule humide, et il m’ouvrit la chambre de Christian.

Cette pièce tenait du bivouac et du chenil ; les chiens avaient maculé tous les meubles des traces de leur passage ; les tables étaient encombrées de moules à balles, de cartouches, de poudrières ; le lit de fer, étroit et sans rideaux, paraissait ravagé. Je ne comprenais rien à ce désordre, lorsque je vis se dresser sur l’oreiller une grosse tête velue. C’était Linda, la chienne favorite ; elle se savait si peu importune en se vautrant sur le couvre-pieds piqué, qu’elle ne se dérangea pas en m’apercevant ; elle m’envoya pour bienvenue un long baillement, et se tourna en rond avec la gravité paisible d’un être qui exerce un droit incontesté.

Malheureusement pour mon projet, loyalement servi par le piqueur, Christian était inquiet de Linda, qui boitait depuis deux jours ; au lieu de s’occuper de ses chiens, il entra dans sa chambre et se dirigea vers le lit, sur lequel il s’assit pour caresser Linda. Comme les volets n’avaient pas été ouverts, par excès de précautions, j’espérai échapper à la vue de Christian, et je me tins immobile sur mon fauteuil, attendant un moment favorable pour m’esquiver. Jean-Pierre m’aidait à sa façon, à l’aide de je ne sais quel argument de piqueur, il faisait aboyer les chiens dans la cour, afin d’y attirer son maître ; mais Christian ne semblait pas entendre les voix que donnait sa meute, tant il était occupé de Linda. Il la caressait, il lui parlait comme à un enfant ; la pénombre que la fermeture des volets répandait dans la chambre l’empêchant de bien voir sa favorite, il dit tout haut :

— L’imbécile qui ferme les volets en partant comme s’il y avait quelque chose à voler ici !

Et il se dirigea vers la fenêtre. Je saisis le moment où il était penché en dehors du vitrage pour disparaître ; mais ma robe s’accrocha à un clou du fauteuil délabré sur lequel je m’étais assise ; le fauteuil tomba, Christian se tourna et me vit :

— Suzanne. ! cria-t-il, Suzanne ici ! C’est un rêve !

Et il s’élança vers moi. Sa confiance dans la foi jurée était si superbe qu’il ne comprit rien à mon air indigné. Il me parla presque aussi tendrement qu’à Linda, avec une nuance en moins de passion, peut-être ; mais j’étais peu disposée à relever jalousement cette question de mesure. Mon seul embarras était d’expliquer ma présence. J’aurais voulu lui cacher mes sottes inquiétudes. Je le laissai m’interroger longtemps sur le motif de cette faveur inespérée qui le comblait de joie, à son dire, et je cherchais comment lui rendre ce qu’il venait de me faire souffrir. Puissiez-vous ne jamais le savoir, ma chère Paule, de si grandes déceptions rendent féroce.

Humiliée enfin de subir ses remerciements et ses protestations d’amour, je lui dis :

— Je suis venue vous annoncer, qu’à votre exemple, je me suis donné une petite passion pour remplir les longs intermèdes de la nôtre. C’est la passion des voyages. Je pars pour le Mâconnais, de là pour je ne sais où. Il serait inutile de m’écrire à Sainte-Foy et de vous y présenter à votre retour, vous ne m’y trouveriez pas. Ceci est un adieu.

— Ceci est une plaisanterie de ma charmante Suzanne, répondit-il avec cette câlinerie slave, qui tient bien plus de l’habitude que de la véritable tendresse du cœur.

— Vous me trouvez une mine plaisante ? lui demandai-je.

— Vous m’en voulez de ne pas vous avoir écrit, me dit-il en se mettant à mes genoux, et c’est par prudence que je ne l’ai pas fait. Quand j’ai été incapable de mettre les adresses moi-même et de dicter plusieurs lettres pour dérouter les commentaires de Pierre, je n’ai plus osé vous donner de mes nouvelles. J’ai chassé aujourd’hui pour la première fois, et j’allais vous écrire ce soir ou partir pour Sainte Foy demain.

— Je vous invite à ne pas vous donner cette peine, lui répondis-je.

Il essaya encore de m’apaiser, mais la révolte de tout mon être ne pouvait se calmer aussi facilement. La légèreté d’esprit de Christian est si grande qu’il ne voyait qu’une petite querelle dans cette rupture irrévocable. Son inintelligence m’irrita, et lorsqu’usant des priviléges acquis, il voulut éteindre dans un baiser les derniers éclats de ma colère, je me dressai : tremblante, mais implacable ; et je me dirigeai vers la porte sans lui dire un mot. Il voulut me retenir, et alors je ne sais ce que je lui dis, mais je l’écrasai de mes mépris ; je lui défendis de me suivre, de me parler, et je partis.

Je retrouvai à l’auberge mon voiturier en conciliabule avec une femme vêtue comme les ouvrières lyonnaises. Il la quitta en me voyant, et vint me dire :

— Nous partirons quand vous voudrez, Madame, et si cela ne vous contrariait pas, je prendrais cette petite femme qui vient de voir son enfant en nourrice ici. C’est une brave personne, point riche, nous lui éviterions la dépense de l’omnibus.

J’accédai à cette prière, et la troisième voyageuse fut installée derrière nous sur une planche retenue par deux barreaux de la galerie du char-à-bancs. J’avais cru à tort mon conducteur silencieux de sa nature ; il ne m’avait rien dit parce qu’il ne savait sans doute comment parler à une dame, mais il se vengea de ce laconisme en causant avec l’ouvrière. Le pas mesuré de Fend-l’Air se prêtait à cette conversation. Je fus longtemps à n’entendre que le bruit de leurs deux voix sans percevoir rien de ce qu’ils disaient ; j’étais encore sous l’impression du coup qui venait de trancher à vif dans mon cœur ; peu à peu mon exaltation se fondit dans une sorte de langueur accablée, et j’écoutai sans m’en douter ce que disaient mes compagnons de voyage.

— Et vous êtes contente maintenant que vous, avez le petiot ? demandait le conducteur.

— Oui, père Ledru, tout à fait bien. D’être papa, cela a changé mon homme.

— Sans vous offenser, il en avait bon besoin. Quel joueur et quel buveur ! Les gosiers les plus salés d’ici n’étaient rien auprès du sien. Et il vous rendait malheureuse, j’ai entendu parler de cette canuse

— Que voulez-vous, père Ledru, il a changé, répétait la jeune femme doucement.

— Et même, insista le voiturier, votre père voulait vous séparer, et c’est vous qui n’avez pas voulu mêler la justice à vos affaires. Ç’a été brave à vous ; sans compter que d’autres femmes, à votre place, l’auraient payé de la monnaie de sa pièce, histoire de se venger.

— Elles sont malavisées les femmes qui font ce que vous dites. Quand on cloche d’un pied, est-ce une raison pour se tordre l’autre ? Sans compter, pour parler comme vous, qu’il vient un moment de satisfaction pour une ménagère quand son mari se dit : « J’ai vu des coureuses, j’ai ri avec elles, mais il y a à la maison une femme qui se tient bien, que je peux estimer. » Sans compter que les hommes avec lesquels on se venge vous prennent pour peu de chose et vous laissent vite de côté. L’amitié d’un mari console de bien des peines ; si je n’avais pas supporté les miennes, je n’aurais pas un mari qui m’aime pour avoir vu la différence d’une femme honnête à celles qui ne le sont pas ; je n’aurais pas mon joli petiot. Allez, père Ledru, de la part d’une femme, c’est plus court et plus fin d’être sage que d’être légère.

Ainsi, dans ce cruel voyage, tout m’était une leçon, jusqu’à la naïve causerie d’une petite ouvrière.

Comment je m’en retournai, comment je réussis à cacher pendant mon séjour dans le Mâcon nais l’agonie de mon cœur, c’est inutile à dire aujourd’hui. Inutile aussi de vous apprendre quel malheur vint compléter la transformation qui s’opérait en moi. Je vous ferai cette confidence plus tard, si vous la jugez nécessaire. Vous connaissez dès à présent tout ce que vous avez intérêt à connaître. Vous savez la valeur de l’amour de Christian. Je prévois une objection bien naturelle et dont mon orgueil ne conteste pas la force. Vous lui inspirez peut-être une passion plus sérieuse que celle dont je viens de vous conter les défaillances et la puérilité.

— Suzanne, s’écria Paule, je vous jure que cette idée ne m’est pas venue à l’esprit. Qui mieux que vous mérite d’être aimée ! Je suis jolie, peut-être, mais vous êtes belle ; je suis agréable, on le dit, mais vous avez ce don si rare : le charme. D’eux-mêmes les enfants vous sourient, les vieillards vous admirent, et il n’est pas un homme qui ne soit fier d’un de vos regards. Si vous n’avez pas réveillé l’âme engourdie de Christian, que puis-je espérer, moi ? Votre récit m’effraie, car je l’aime, Suzanne, et pourtant je ne veux pas, oh ! je ne veux pas subir ce que vous appelez une agonie de cœur. C’est près de vous que je viendrai chercher la force qui me manque. Puisque vous avez su acquérir cette vertu précieuse, donnez-m’en le secret. Il est donc possible de renoncer à un sentiment que l’on trouve indigne de soi ? Contez-moi, je vous prie, ce qui vous reste à me dire de votre vie, tout m’est une leçon dans ce que vous m’en avez confié, et celle que vous m’annoncez sera peut-être la plus profitable pour moi.

— Vous le voulez ? demanda Suzanne, qui se recueillit pour reprendre son récit.

— Je vous le disais bien, bonne maman, ces dames sont dans la grotte, dit la voix fraîche de Lina, et la jeune fille, précédant Madame de Livaur, fit irruption dans le réduit qui servait d’asile aux deux amies.

— Pardon, leur dit-elle, si je vous dérange, mais je vous annonce des visites, beaucoup de visites. Bonne maman a fait prendre patience aux deux ou trois premières personnes arrivées, mais il y en a une troupe maintenant qui vient à votre rencontre, puisque vous ne rentrez pas au salon.

— Une troupe ? interrogea Suzanne.

— Oui, mon ami M. Chainay, deux dames que je ne connais pas, deux Messieurs polonais, Madame Demaux et M. Deval.

En prononçant ce dernier nom, la voix de Lina passa du ton majeur au mineur avec une vibration plus lente et plus sourde. Les deux jeunes femmes se levèrent pour aller rejoindre les visiteurs. Lina, ne pouvant s’astreindre à les suivre posément, papillonna autour des plates-bandes, et Paule dit à Suzanne :

— Une remarque indiscrète m’est-elle permise ? Je crois que votre nièce ne voit pas Julien Deval d’un œil indifférent.

— Ah ! vous l’avez deviné aussi ! répondit Suzanne avec un demi-sourire. Rien n’est encore sérieux de ce côté, mais il est extraordinaire que les deux femmes pour lesquelles j’ai le plus d’amitié soient recherchées par les deux hommes qui m’ont aimée. J’ai une partie à jouer dans l’intérêt de Lina et sans qu’elle s’en doute, car je me reprocherais de ternir la fraîcheur de ses impressions et de gâter le premier éveil de son cœur. Je suis responsable de son bonheur, et je veux qu’elle soit aimée comme elle mérite de l’être, ou par Julien ou par un autre. Quant à vous, toute responsabilité vous appartient. Étudiez Christian, je vous y aiderai.

Suzanne et Paule se donnaient le bras amicalement au moment où elles retrouvèrent les personnes qui venaient au devant d’elles. Julien Deval et Christian Crzeski se regardèrent singulièrement à la vue de cette surprenante intimité. On continua la promenade, et ils restèrent tous les deux en arrière.

— Je ne savais pas Madame Brülher et Madame Vassier aussi liées, dit Julien le premier ; il parait qu’elles ont passé toute l’après-midi en tête à tête. Je me défie des amitiés féminines. Et vous ?

— Aussi un peu, balbutia Christian, attristé de n’avoir pas reçu le regard que Paule ne lui faisait jamais attendre autrefois.

— Heureusement pour nous, ces amitiés sont versatiles, poursuivit l’avocat, et il faut si peu de chose pour les changer en haine ! Nous nous entendons à demi-mot, M. Crzeski, n’est-ce pas ? Aidons-nous donc mutuellement. Il est déjà assez fâcheux pour nous d’avoir quatre yeux malins ouverts pour nous épier, et de savoir qu’on épilogue sur nos moindres paroles dans la coulisse. Nous devons nous servir l’un l’autre pour contrebalancer ces influences perfides.

— J’y consens, dit Christian, sans trop comprendre en quoi ce pacte nous sera profitable. Et dans quel sens devrai-je vous aider ? On dit que la nièce vous plaît, et vous regardez toujours la tante. Votre rôle ici n’est pas clair, permettez-moi de vous le dire.

— Et le vôtre, répliqua finement Julien, est plus compliqué que vous ne voudriez le laisser voir. Je vous ai deviné autrefois, et je devrais peut-être vous garder rancune, mais il est plus politique de vous offrir une alliance.

— Va donc pour une alliance ! dit gaiement Christian, car ce bon disciple de Saint-Hubert était peu diplomate de sa nature, et il comptait trouver son avantage à user des ressources d’esprit de l’avocat.

On a beaucoup médit, souvent avec raison, des donneurs de conseils. Le tort qu’on leur reproche, c’est de se poser en gens impeccables en face des patients qu’ils accablent d’avis, Cette attitude de juge donnant aux gens exhortés un rôle de coupable tancé nuit à l’effet des meilleures intentions. Trois fois sur quatre, ceux-ci se révoltent contre l’amertume de cette sagesse et regimbent sous le fouet moral d’une semonce irritante pour leur orgueil.

Paule Vassier résistait depuis un an aux doucereuses leçons de Madame Demaux, aux sèches adjurations de Madame de Craye, elle avait entendu susurrer à ses oreilles le bruit sourd, mais gros de tempêtes, de la calomnie, et cette immixtion désobligeante dans ses secrets avait plutôt excité qu’arrêté ses imprudences.

On ne saurait trop le répéter, il ne suffit à la vertu d’être la vertu pour opérer le bien ; si elle veut faire des adeptes, elle doit se rendre aimable. Ni la certitude du bon sens, ni la force de l’expérience, ni les ressources variées de l’esprit n’ont l’influence, la douce persuasion d’un mouvement du cœur.

Suzanne avait plus fait en quelques heures pour retenir Paule sur le penchant d’une chute que la coalition des bonnes âmes en une année ; Paule avait considéré comme des êtres d’une nature différente de la sienne ces vieilles femmes ignorantes de la passion et accessibles seulement à la crainte du péché ; et elle mesura ses torts en écoutant le récit des épreuves de son amie. La délicatesse avec laquelle Madame Brülher avait évité tout rapprochement entre ses erreurs et celles de Paule, n’avait pas voilé à celle-ci les rapports visibles de leurs deux histoires ; si Suzanne n’avait fait aucune allusion à l’enfant pas de Madame Vassier, pas une de ses intentions n’avait été perdue, grâce au sens droit qui lui avait fait exposer toutes les conséquences de ses fautes.

La conscience, une fois éveillée dans un esprit foncièrement sain, est à elle-même son plus inexorable juge ; la vie de Suzanne, exposée à nu et sans réticence, fut pour Paule un miroir dans lequel il lui fut impossible de ne pas reconnaître son propre roman ; le résultat ironique des beaux rêves de Suzanne souffleta les siens sans pitié, et elle trouva son amie bien plus noble, malgré sa faute accomplie, qu’elle-même dans sa faute incomplète. Suzanne avait dit, à un moment décisif de son récit : « Un enfant m’eût sauvée ! « et Paule n’avait pas su trouver une rédemption dans le bienfait de la maternité. La justice que Madame Brülher avait rendue à son mari conduisit Madame Vassier à se demander si elle ne dépréciait pas trop le sien, et pour mieux la retenir dans cette voie d’examen et de doute, la sérénité de Suzanne lui révélait un état inconnu, élevé au-dessus de la banale indifférence, au-dessus des agitations haletantes de la passion, état auquel Paule aspirait comme à un repos ; mais elle ignorait encore comment Suzanne était parvenue à ce port d’où elle défiait les orages.

Pendant que Madame Vassier donnait tort, par ses sages réflexions, à la réputation de légèreté qui lui était acquise, l’indignation contre elle était à son comble dans la coterie de Madame de Craye. L’incident de l’éventail avait fait déborder la mesure de l’indulgence ; la jeune femme fut déclarée atteinte et convaincue d’intrigues coupables, et son exclusion projetée de l’œuvre de reçut son effet, aux applaudissements de beaucoup de pieuses personnes, plus jalouses de l’épuration de leur cercle que de l’admission du pécheur à résipiscence. Le hasard fit que Madame Brülher apprit des premières cette mesure de rigueur.

Madame de Craye étant venue lui demander si elle consentait à faire partie du comité de l’œuvre de ***, Suzanne désira voir la liste des dames patronesses. Le nom de Madame Vassier, imprimé à un rang honorable parmi les titulaires, était barré par un trait à l’encre aussi rigide que la sentence dont il figurait l’exécution, aussi noir que l’âme lépreuse honnie par la blanche cohorte de ces hermines délicates. Madame Brülher, au lieu de faire de la diplomatie, demanda brusquement pourquoi Paule Vassier avait donné sa démission, et Madame de Craye, que cette manière de comprendre l’incident surprit désagréablement, répondit à Suzanne que l’œuvre étant une œuvre essentiellement moralisatrice, demandait à être dirigée. par des personnes d’une vie exemplaire. Madame Vassier n’avait pas donné sa démission, mais le comité avait jugé ses fonctions de patronesse peu en harmonie avec ses penchants et ses goûts. Je ne sais pas en quoi Madame Vassier se montre indigne de participer à une œuvre de charité, répondit Suzanne. Il y a beaucoup de degrés dans la perfection chrétienne. Pourquoi décourager les personnes qui n’arrivent pas à la perfection que nous admirons en vous, Madame ? Et je suis résolue, pour ma part, de ne faire partie d’aucune société qui excluerait ma meilleure amie.

Cette décision mortifia beaucoup Madame de Craye ; elle savait par Madame de Livaur que Suzanne avait l’intention de faire un don considérable à l’œuvre de *** ; sacrifier l’intérêt de la société qu’elle présidait était contraire à ses devoirs ; revenir sur un arrêt, contraire à sa dignité. Madame de Craye, forcée de choisir entre ces deux alternatives, n’osa pas assumer la responsabilité d’une indulgence imposée ou d’une fermeté préjudiciable ; elle réserva sa réponse, se figurant que le don annoncé était la rançon de la brebis galeuse que son zèle avait fait chasser de sa dévote bergerie.

Suzanne n’avait pas été poussée par ce motif à cette donation ; elle s’était proposée de contribuer, selon sa fortune, à une œuvre réellement utile ; elle avait obéi à cette générosité native et de terroir qui multiplie à Lyon les bienfaits de l’association charitable. Nul grand centre de population n’a plus de besoins, plus de misères à soulager que Lyon ; il faut le dire à la louange de ses classes opulentes, nulle part les riches ne se montrent plus dévoués à relever les classes nécessiteuses de l’abjection du vice et du paupérisme.

Une louable émulation existe, entre ces diverses associations de charité, et les 20, 000 fr. dont Madame de Livaur avait parlé à Madame de Craye arrivaient à propos pour remplir la caisse de l’œuvre, presque épuisée par le manque de travail des classes ouvrières. Aussi la présidente résolut de ne pas perdre cette ressource précieuse à l’aide de laquelle tant de bien pouvait être fait, et n’assumant pas la responsabilité d’une solution immédiate, elle quitta Madame Brülher en assurant qu’elle ferait son possible pour obtenir du comité le retrait de son vote au sujet de Madame Vassier. Mais, avant d’en arriver à se déjuger, elle mit en œuvre un plan qu’elle crut capable de modifier l’ultimatum de la jeune veuve. Pendant huit jours, Suzanne fut assaillie de visites ; plusieurs sociétaires de l’œuvre de *** essayèrent de travailler son esprit et celui de sa mère ; elle assista à quelques-unes de ces comédies provinciales noires de fiel qui, sous prétexte de sauvegarder les intérêts religieux, répandent leur venin sacré sur tout ce qui fait obstacle à leurs desseins. Suzanne, voyant qu’elle aigrissait par sa résistance des préventions aussi acharnées contre son amie, alla trouver l’ecclésiastique chargé de la direction de l’œuvre de ***.

La cupidité fait taire souvent l’intolérance, et dans le fait de cette exclusion, le directeur de l’œuvre de ***, homme d’esprit s’il en fut, n’avait pas été consulté. D’ailleurs l’ultramontisme est si dominant à Lyon que les ecclésiastiques, gens habiles pour la plupart, ont plus souvent à mitiger le zèle religieux qu’à l’exciter. Le directeur comprit Suzanne à demi-mot ; il vit qu’elle redoutait plutôt pour son amie les périls moraux d’un blâme public que les picoteries à fleur de peau de la médisance. Il se prononça contre la sentence émise et le comité dut retirer son arrêt devant cette autorité sans contrôle.

Madame de Craye vint annoncer à Madame Brülher la réintégration de son amie dans sa qualité de dame patronesse, et pour faire honneur à la nouvelle bienfaitrice de l’œuvre, elle lui annonça que sa nièce était priée de quêter le dimanche suivant à la messe de fondation.

Suzanne fit appeler Lina et lui communiqua la demande de Madame de Craye. « J’aurais promis moi-même à l’avance, lui dit-elle, si je n’avais craint de t’engager contre ton gré. — Madame, Lina est protestante. »

— J’ai chanté dans un concert pour des Juifs malheureux en Allemagne, répondit la jeune fille ; je ne vois aucune difficulté à quêter dans une église catholique, si ma qualité de protestante ne constitue pas une indignité. Toute raison est mauvaise qui empêche de faire une bonne action.

— Vous êtes protestante ! s’écria Madame de Craye chez laquelle l’ardeur du prosélytisme s’éveilla. Vous avez une chaleur de ceur trop spontanée pour être satisfaite de la froideur de votre culte. Je vous remercie de l’accueil que vous faites à ma demande ; je l’accepte comme un premier pas vers le catholicisme dont les cérémonies pompeuses et touchantes plairont à votre imagination. Entourée d’une famille pieuse, vous la verrez sans doute s’accroître, ce qui aidera sans nul doute à votre conversion, et nous serons heureux de ce résultat qui vous fera tout à fait lyonnaise.

Suzanne comprit que Madame de Craye faisait allusion, dans cette dernière phrase obscure et entortillée, au mariage possible de sa nièce avec Julien Deval. Quant à la jeune fille, ne voulant pas entreprendre une lutte dogmatique avec la visiteuse, elle répondit à ses vœux par une révérence cérémonieuse, et garda le maintien modeste tant recommandé par sa tante. Lorsque Madame de Craye eut pris congé, Suzanne jugea qu’il était temps de s’expliquer avec sa nièce au sujet de l’attitude de Julien Deval, puisqu’une étrangère la croyait assez significative pour faire une allusion à son résultat probable.

Ce fut avec un tact de mère que la tante interrogea la nièce ; elle ne lui adressa aucune question nettement, afin de ne pas effaroucher la pudeur de la jeune fille, mais comme par hasard et dans l’entraînement de la conversation ; Lina répondit avec le plus gracieux abandon ; elle s’était aperçue des attentions de Julien. Le jeune homme lui plaisait, mais il y avait loin de cette préférence à de l’amour.

— Comment pourrais-je dire que je l’aime ? répondit-elle à une demande plus précise de Suzanne. Laissez-moi le temps de le connaitre. Je ne saurai vraiment si nous nous convenons que dans six mois ou un an.

— Ah ! ma pauvre enfant, s’écria Madame Brülher, reviens de tes idées allemandes. Si tu te maries ici, il faudra te soumettre à la mode française qui n’admet pas de si longs préliminaires. Il te serait impossible de trouver un autre mari si, après avoir été admis au titre de prétendant à ta main, pendant trois mois seulement, M. Deval renonçait à toi sous un prétexte quelconque ou si tu rompais avec lui.

— Il faut donc épouser un inconnu ! dit Lina qui ne goûta pas les raisons par lesquelles sa tante justifiait nos coutumes matrimoniales. Peut-on en quelques jours décider de toute sa vie ? C’est agir en aveugle.

— Eh ! répondit Suzanne, on l’a dit dès longtemps : Le mariage est une loterie !

— En France, riposta Lina vivement. Quand nous nous trompons, en Allemagne, dans le choix d’un mari, nous n’avons que nous à blâmer, puisque l’usage nous permet d’étudier le caractère de l’homme que nous épousons. Vous ne pourrez, me faire naturaliser Française si vite, Suzanne. Le fond germanique subsistera toujours en moi ; mais, pour vous plaire, j’essaierai de l’accommoder au goût de votre pays. Au lieu de mettre un an à deviner les sentiments et les idées de M. Deval, je tenterai sur lui une épreuve de huit jours.

— Et en quoi consiste cette épreuve ? demanda Suzanne avec curiosité.

— Fiez-vous à moi, Suzanne ; j’agirai avec prudence et surtout avec gravité. Le bonheur du ménage est la seule affaire sérieuse d’une femme, puisqu’elle décide de l’avenir d’une famille entière et non pas seulement du sien. J’étudierai M. Deval, j’épierai ses moindres paroles, et si ies préventions en sa faveur ne sont pas justifiées, je m’interdirai de penser à lui.

— Quelles singulières natures que les natures allemandes ! dit Madame Brülher. Comment faites-vous pour allier une raison si positive à votre amour du romanesque ? Tu parles de renoncer à Julien aussi facilement que si ton cœur n’était pas en jeu. Te plaît-il assez peu pour que tu puisses te promettre de deviner ses défauts, en admettant qu’il en aie ?

— Admettons-le, tout de suite, répliqua la jeune fille en riant. La question est de savoir si ses imperfections s’harmonisent avec les miennes. Je ne conçois pas que vous blâmiez ce que vous nommez ma raison. M. Deval est bien de sa personne ; mais me supposez-vous assez sotte pour être complètement séduite par ses avantages extérieurs ? Les romans parlent bien d’attraits irrésistibles, irraisonnés. C’est ce qu’ils nomment, je crois, la poésie de l’amour. Je dis que c’en est la folie.

— Je ne te blâme pas, Lina ; je constate au contraire en toi, avec plaisir, l’union si rare de deux qualités qui s’excluent d’habitude : la ten- dresse du cœur et le bon sens critique. Mais comment vas-tu étudier M. Deval ?

— Oh ! de cent façons. Vous qui le connaissez depuis longtemps, vous ne me refuserez pas votre aide. Dites-moi, ne ressemble-t-il pas à sa sœur ? car c’est là ma grande crainte. Est-ce un homme dont une femme puisse être fière ? On lui accorde du talent ; mais l’emploie-t-il bien ? Il cause agréablement ; mais n’y a-t-il pas un peu d’apprêt dans sa manière de s’exprimer et ne faut-il pas souvent conclure d’une prétention de l’esprit à un manque de franchise du cœur ? Enfin, et c’est la grande question, est-il bon ? Répondez-moi, Suzanne, je vous prie.

— C’est difficile, mon enfant, répondit la jeune femme embarrassée par la multitude d’interrogations qui l’assaillaient. Les jugements personnels sont sujets à erreur. J’ai perdu M. Deval de vue pendant deux ans et son caractère a pu subir de grandes modifications. Il est certain que c’est un homme honorable dont l’alliance est flatteuse pour une femme. Je dois pourtant te prévenir qu’il tient à trouver une fortune au moins égale à la sienne, son talent oratoire lui faisant rêver la députation.

— Merci du renseignement, Suzanne. J’ai un bon moyen de savoir à quel point je lui plais, dit Lina ravie ; mais, par un caprice mutin, elle ne voulut pas révéler à sa tante son plan d’épreuve.

Bien que la jeune fille eût une dose de raison assez rare à son âge, Madame Brülher connaissait trop la dextérité d’esprit de Julien pour ne pas craindre que la diplomatie de Lina ne füt facilement déjouée ? — Elle avait aussi d’autres inquiétudes. Malgré son absence de coquetterie, elle ne pouvait se dissimuler que Julien ne la traitait pas en parente de la jeune fille qu’il aimait. S’il ne faisait pas ouvertement la cour à Suzanne, pour me servir d’un terme vieilli qu’aucun autre n’a remplacé, il la pour- suivait de regards jetés à la dérobée, et le même homme, qui savait être spirituel et alerte à la riposte pour plaire à la vive Lina, prenait une expression mélancolique et discrètement passionnée dès qu’il apercevait Suzanne. Celle-ci se demandait de quel côté la cœur de l’avocat était engagé, et s’il l’était réellement ; elle soupçonnait un calcul intéressé dans son double jeu, ce qui l’avait poussée à indiquer à sa nièce les prétentions pécuniaires de Julien. Elle se fût d’ailleurs gardée de lui communiquer de plus sérieuses préventions contre M. Deval, car son impartialité admettait toutes les suppositions, celles mêmes qui étaient à l’avantage de ce dernier. Il se pouvait après tout qu’il fût épris de Lina, et que sa fausse position auprès de Suzanne causât seule l’ambiguïté de son attitude. Madame Brülher se réservait, dans le cas où l’avenir donnerait raison à cette bienveillante conjecture, de s’expliquer avec Julien et de lui dire qu’il ne restait rien du passé, saufune amitié facile à renouer.

Pendant que tout, à l’insu de l’avocat, lui aplanissait une affaire dans laquelle il ne voyait que difficultés, Julien déjeûnait en tête-à-tête avec Christian Czreski au chalet du parc. Depuis leur alliance improvisée, les deux jeunes gens avaient pris l’habitude de se réunir de temps en temps pour s’éclairer mutuellement. Chris- tian n’apportait guère, pour sa quote-part de conseils, que les railleries faciles à son esprit léger ; les traditions de bonne compagnie qu’il tenait de son père l’empêchaient autant que son orgueil natif d’avouer complètement son ancienne et si courte intimité avec Suzanne. Ce fait, d’ailleurs deviné par la jalousie de Julien, restait sous-entendu. Christian eût été même disposé à y faire une allusion que l’avocat se fût obstiné å ne pas comprendre un aveu qui l’eût embarrassé dans le cas possible de son mariage avec Madame Brülher. La camaraderie d’enfance de Suzanne avec Christian permettait à celui-ci assez d’appréciations intimes pour qu’il ne semblât-jamais trahir un de ces secrets qu’un homme bien élevé est tenu de garder. Julien disant gaieinent sa déconvenue auprès de Suzanne, les deux jeunes gens convinrent qu’’elle était coquette, capricieuse, d’un amour-propre odieux, et surtout, malgré le caractère de sa beauté, singulièrement froide de cœur et de sens.

Une telle amie était dangereuse pour Paule Vassier, et Julien conseilla à Christian d’enlever au plus tôt la femme qu’il aimait à une influence aussi nuisible. Ce matin-là précisément, Chris : tian avait à rendre compte à l’avocat du succès. de ce conseil.

Je ne vous ai cru qu’à demi, lui disait-il pendant qu’ils prenaient le café sous la vérandah, lorsque vous m’avez signalé les dangers de cette intimité. Je savais Madame Brülher incapable d’aimer, mais je ne pensais pas qu’elle dût communiquer ce vice-là à Madame Vassier. Depuis cette fatale visite à Sainte-Foy, tout est changé entre nous. Je ne vais pas la voir sans qu’elle ait sa petite fille auprès d’elle ; et quand par hasard elle est seule, elle s’arme de ses devoirs, de son mari, de sa réputation, et autres engins de guerre défensive laissés de côté depuis longtemps entre nous. Si encore elle ne m’attaquait pas, je prendrais en patience ce caprice de vertu ; mais la voilà qui nie mon amour, et elle m’a fait hier un portrait si absurde de moi-même, que je n’en aurais pas deviné l’original si elle ne l’eût nommé.

— Croyez-le, répondit Julien en ricanant, ce portrait est dû à la collaboration des deux amies ; mais n’avez-vous aucun moyen de les brouiller sans retour ?

Christian rougit.

— Peut-être, dit-il en hésitant, serait-il possible de prouver à Madame Vassier que Madame Brülher prend plaisir à interdire à son amie un bonheur que sa nature lui défend ; mais ce serait indélicat, et je préfère tout devoir à l’affection dont Paule m’a déjà donné des gages.

— Mais ces gages, car vous parlez de ses lettres, ne vous les a-t-elle pas redemandés ?

— Eh ! oui, dit Christian dépité, et ce sont vos conseils qui m’ont valu cette querelle. Vous aviez raillé ce que vous nommiez ma timidité et que je crois de la prudence ; vous m’aviez pressé d’établir mon empire pour combattre plus victorieusement l’influence de Madame Brülher, Par votre avis, j’ai osé plus que je n’avais essayé jusqu’à présent et au lieu de la faiblesse que je pouvais attendre après un an d’assiduités très-doucement souffertes, j’ai subi un échec complet, puisqu’elle est fâchée au point de me réclamer ses lettres. J’avoue cet échec sans fausse honte, car je vous l’attribue. L’expérience m’a prouvé qu’on peut gagner une femme délicate, mais jamais en forçant sa volonté. Celles qu’on obtient ainsi ne valent pas la peine qu’on les prie, même de cette façon sommaire.

— Cher Monsieur Crzeski, il faut opter, s’écria Julien. On ne peut être à la fois timide et… fat, passez-moi le mot. Vous croyez à votre expérience, fiez-vous à elle seule, mais ne me rendez pas comptable de vos défaites. Vous aurez mal suivi mes indications ; adopter une marche de conduite n’est rien, il faut encore la soutenir jusqu’au bout.

Et l’avocat établit une théorie très-irrévérencieuse envers les femmes, que Christian écouta avec ce sourire de naïve admiration par lequel les gens faibles saluent la supériorité des hommes forts ; mais si les idées se communiquent, le caractère est pénétré par elles à la façon dont un miroir réfléchit les objets, c’est-à-dire d’une manière fugitive. Les conseils ne réveillent en nous que la force latente qui y gît ils ne peuvent l’y créer.

S’il était difficile à Christian de sortir de son caractère, il lui était plus aisé de mettre en pratique certaines autres instructions de l’avocat. C’est ainsi qu’il garda, à son instigation, les lettres de Madame Vassier. Julien lui fit entendre que son succès tenait peut-être à la possession de ces quelques billets. Une femme engagée est à demi vaincue, et lui restituer les preuves de sa faiblesse, c’est lui rendre son libre arbitre. Si Christian ne devint pas un Machiavel au petit pied à l’école de Julien ; c’est qu’il n’avait ni la pensée assez alerte, ni le jugement assez profond pour suivre les raisonnements retors de l’avocat. Après avoir écouté ses avis, Christian voulut faire à son tour acte d’amitié en s’intéressant aux affaires de Julien et il lui demanda où il en était lui-même.

— Et où puis-je en être, répondit le jeune "homme, sinon aux regards, aux sourires innocents ? Il est plaisant que moi, que vous daignez trouver roué, je vise au bon et honnête motif, tandis que vous, réputé sage, vous êtes engagé dans une intrigue compliquée et peu morale, dangereuse même, car M. Vassier, avec son air placide, n’est pourtant pas un mari de comédie. Et puis, croyez aux arrêts de l’opinion publique. L’homme vertueux, c’est moi ; et vous êtes le roué.

Julien aurait pu continuer à se moquer agréablement de Christian ; celui-ci n’entendait pas malice à ces éloges narquois ; il y vit pourtant le désir d’échapper à une interrogation embarrassante. Julien ne se souciait pas d’accuser des sentiments très-vifs pour l’une ou l’autre des deux personnes à marier dans la maison Brülher, et si Christian avait l’esprit trop superficiel pour deviner la diplomatie compliquée de l’avocat, il était assez Lyonnais pour comprendre un calcul d’intérêt. De lui-même, et pour servir Julien, il lui dit que Madame Brülher était, revenue d’Allemagne avec une fortune presque égale à celle que son mari lui avait laissée. Cette fortune, héritage du frère ainé de M. Brülher, avait été contestée à sa veuve par le tuteur de Lina aux nom et place du troisième frère, père de la jeune fille, et mort depuis longtemps. De là le procès qui avait retenu Madame Brülher deux ans à Manheim, puis à Bade. L’adoption de Lina supposait un compromis entre les parties ad- verses, mais la plus grosse part de l’héritage était à coup sûr revenue à Suzanne. Madame de Livaur l’avait fait entendre au docteur Crzeski, son vieil ami.

Ces informations furent précieuses pour Julien ; en retour, il fit à Christian la gracieuseté de lui apprendre que Madame Vassier devait monter le soir-même à Sainte-Foy avec son mari et lui, Julien Deval. Paule allait chez Madame Brülher, où M. Vassier devait la reprendre, après avoir visité avec l’avocat une propriété qu’il avait au Point-du-Jour, et à l’occasion de laquelle était engagée un procès de mur mitoyen que Julien devait plaider

— Soyez au bas de la côte de la Quarantaine vers six heures, dit-il à Christian. M. Vassier me fait diner de très-bonne heure afin de profiter du reste du jour pour voir notre mur mitoyen. Je lui proposerai de marcher pour nous dégourdir les jambes, et vous resterez avec Madame Vassier. Ce projet vous plaît-il ?

Les choses se passèrent comme il était convenu. Quand la calèche traversa le pont suspendu, Julien vit à l’entrée de la Quarantaine le cheval de Christian qui se laissa dépasser et qui fut inaperçu, car il s’engagea du côté de la caserne des troupes de passage, tandis que la calèche prenait la montée près du tunnel de Vaiše. Julien se plaignit bientôt de la lenteur de l’attelage, et dit à M. Vassier qu’il serait plus agréable de suivre la contre allée que de s’engourdir dans la somnolence de la voiture. Actif, remuant comme tous les hommes d’affaires, M. Vassier accepta cette proposition avec empressement, en priant sa femme d’excuser ce manque de galanterie.

Paule resta seule à regret. Depuis qu’elle essayait de réagir contre ses sentiments, la jeune femme fuyait la solitude, car la pente de ses pensées la ramenait invinciblement à l’amour dont elle était occupée depuis un an déjà. Dès que le vide se faisait autour d’elle, son imagination était si prompte à lui présenter Christian, qu’elle crut continuer son rêve quand il s’inclina devant elle.

Christian était beau, d’une beauté tout aristocratique dans son costume de cheval qui faisait valoir la svelte élégance de ses formes. On pouvait nier la régularité de ses traits, et certainement son teint était trop brun à côté du blond vénitien de ses cheveux courts ; la saillie de son menton s’accusait trop dédaigneusement, et le dessin de sa bouche manquait de correction ; mais son air était d’un gentilhomme. Un descendant de vieille race guerrière pouvait seul dompter d’une main presque féminine l’impatiente monture qu’il maintenait au petit pas auprès de la calèche ; un noble Slave pouvait seul avoir un regard aussi doux dans une figure anguleuse et heurtée, et le phrénologiste le plus impitoyable eût oublié la petitesse significative de la tête de Christian, en faveur du charme rêveur de sa physionomie.

Malgré ses résolutions conquérantes, ce fut avec timidité que le jeune homme aborda Madame Vassier. Plus habile, il se serait aperçu que le moment était heureux pour lui ; mais il débuta par une maladresse en faisant entendre que cette rencontre n’avait rien d’imprévu.

La jeune femme s’offensa d’autant plus de l’air triomphant de Christian qu’elle venait de retomber dans son péché d’amour pour lui ; le ton avec lequel il s’était vanté de l’avoir suivie, son oubli des derniers torts qu’il avait eus envers elle, la choquèrent dans sa dignité. Elle lui répondit à peine, alléguant qu’il était impossible de causer ainsi à distance. Le prétexte était mauvais, car Kruk, le cheval de Christian, rasait les roues de la calèche, et le jeune homme se penchait presque à l’oreille de Paule. En la voyant s’établir dans son coin d’un air boudeur, Christian sentit se dissiper son énergie d’emprunt, et il ne sut comment renouer la conversation. Par bonheur pour son embarras, Kruk était impatienté du pas trop lent auquel son maître le contraignait. Tant que Christian avait parlé à Madame Vassier, Kruk, savamment maintenu, avait obéi à la main de son cavalier avec l’intelligence soumise des animaux favoris ; mais quand le découragement détendit l’effort de Christian, Kruk se dédommagea d’avoir rongé son frein en faisant des voltes effrénées devant la calèche. D’un mot, le cavalier eût pu arrêter le cheval, mais il le laissait bondir follement, parce que ce mouvement désordonné le calmait, lui aussi. Il n’est pas même sûr qu’il n’excitât pas Kruk au lieu de l’apaiser ; il était aise peut-être d’effrayer la jeune femme. Il y a toujours un peu de comédie dans les actions les plus spontanées des gens amoureux. Si telle était l’intention de Christian, elle réussit à merveille, car Paule s’alarma de l’emportement de Kruk, qui faisait se cabrer par sympathie chevaline l’attelage de la calèche. Elle regardait en tremblant Christian, qui riait d’un rire nerveux, elle finit par s’apercevoir qu’il mettait une sorte de colère à se livrer aux caprices fougueux de sa monture.

— De grâce ! lui cria-t-elle à un moment où il passa près d’elle superbe de tranquillité sur son cheval écumant, arrêtez-le ! arrêtez-le !

À cette exclamation qu’il attendait peut-être, Christian pressa les flancs haletants de Kruck, tira légèrement sur sa bouche, lui dit deux ou trois mots polonais ; le cheval frissonnant baissa la tête et vint se placer comme de lui-même à la gauche de la calèche.

— C’est affreux ! s’écria Paule. J’ai cru que ce vilain animal allait vous tuer !

— Plût à Dieu qu’il l’eût fait ! dit tout bas Christian. Vous m’auriez plaint sans me marchander du moins ce triste bonheur !

Les yeux de Paule se remplirent de larmes. Entendre Christian faire un tel væu, c’était trop pour ses nouvelles résolutions de sagesse ; elle les sentit défaillir dans cette émotion.

— Promettez-moi, lui dit-elle, que vous ne monterez plus Kruk.

Un nouvel écart du cheval la fit trembler encore.

— Ne restez plus auprès de la calèche, Monsieur Crzeski, lui cria-t-elle. Cela devient dangereux.

— Ne craignez rien, Madame, répondit Christian après avoir ramené Kruk, c’est le voisinage des roues qui rend mon cheval ombrageux ; il n’est pas accoutumé à suivre une voiture d’aussi près. Mais Kruk n’est point vicieux. Si vous consentiez à descendre, je le tiendrais par la bride, il serait aussi doux qu’un de mes chiens, et nous rejoindrions M. Vassier et M. Deval que je vois là-haut au détour de la côte.

— Vous m’assurez que votre cheval se calmerait ? Eh bien ! un peu de promenade me fera du bien.

Christian mit pied à terre et vint ouvrir la. portière de la calèche. Justifiant les promesses de son maître, Kruk fut tout à fait paisible dès qu’il quitta son poste auprès des roues.

Les deux jeunes gens montèrent lentement sur la place de Choulans, précédés de la calèche qui les avait devancés insensiblement ; l’un et l’autre ne pensaient plus au but qu’ils s’étaient donné de rejoindre les premiers promeneurs, et la fin de cette entrevue ne ressembla pas à son début. Paule oublia son ressentiment et ses bonnes résolutions, et si elle ne laissa rien échapper de plus décisif que les aveux qu’il avait reçus d’elle, Christian put du moins espérer que son ascendant sur Paule était toujours le même. Cette conviction lui donna de l’éloquence. Mais comme la plupart des hommes n’ont qu’une manière d’exprimer leur passion, il en vint à lui dire quelques-unes de ces phrases Suzanne avait retenues et répétées à Paule. que Ce fut le réveil pour la jeune femme bercée par la douce séduction de cette causerie. Quand elle s’entendit nommer la seule, l’unique bien- aimée, le roman de Sainte-Foy et des Dombes passa devant elle, et elle fut tentée de dire à Christian.

Ces serments qui vous les demande ? Ces serments, vous les avez déjà faits !

Mais à ce moment, ils étaient rejoints par M. Vassier et M. Deval, et ils durent se séparer. Paule arriva près de Suzanne, brisée et si pâle que son amie devina qu’elle venait d’éprouver une émotion extraordinaire. Il n’y avait au salon que quelques voisins de campagne occupés à jouer le whist ; Lina faisait de la musique avec M. Chainay. Madame Brülher prit le bras de Paule et la mena dans sa chambre en recommandant qu’on ne laissât monter personne auprès d’elle.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda Suzanne en dénouant elle-même le chapeau de son amie ; vous êtes défaite, votre voix est changée. Avez-vous besoin de moi ? Je suis à vous, sachez-le bien.

— Il y a, répondit Paule avec effort, que je suis une femme lâche et que vous allez mépriser ma faiblesse. Je venais abdiquer dans vos mains toute initiative, vous prier, parce que je me crains, de penser et d’agir à ma place, et voilà que je ne puis être un quart d’heure auprès de Christian sans me trahir.

— Vous avez donc consenti à le revoir après le jour où sa hardiesse vous a donné le courage de lui demander vos lettres ?

Paule raconta la rencontre qu’elle venait de faire, les deux amies en commentèrent les circonstances, et comprirent que les moyens en avaient été prémédités par Julien Deval. Suzanne la première reconnut le génie de l’avocat dans la tactique habile qui avait ménagé toutes les conditions de ce tête-à-tête, et elles trouvèrent le rôle de Julien odieux. Plus jeune que Suzanne, Paule s’indigna quand son amie ne fit que sourire de pitié. Elle ne pardonna pas à Christian d’avoir livré le secret de sa faiblesse pour lui, car, semblable à toutes les femmes éprises, elle croyait cacher son amour aux indifférents.

« Suzanne, dit-elle à son amie, je venais vous dire les efforts que j’ai tentés, mes objections au plan de vie que votre exemple m’a tracé, et cette malheureuse rencontre a tellement troublé mes idées que je n’en trouve plus une seule. Ce que je sais bien, et mieux que jamais, c’est que je désespère de moi. Si vous n’êtes ma force, que deviendrai-je ? Écoutez, Suzanne, j’ai essayé de me reprendre à mes devoirs ; je n’ai goûté dans leur accomplissement ni bonheur ni même repos. Mon mari ne me sait pas gré d’un retour qu’il ne comprend pas ; mon enfant n’aime pas mes caresses ; quand je le prends sur mes genoux, elle tend les bras vers sa nourrice. Le monde me fatigue, la solitude me rend folle. Je n’ai plus même la ressource de dormir, le sommeil m’échappe, et s’il vient, c’est accompagné de cauchemars et de rêves qui m’apportent le souvenir de celui que je veux fuir. Quelle sera donc ma vie ? Suzanne, vous m’avez fait beaucoup de mal ! je ne vous accuse pas ; vous espériez m’être utile ; mais vous avez désenchanté mon existence. Vous l’avez dépouillée de tout attrait, en me forçant à voir le fond cruel de toutes choses. Je n’ai pas votre énergie, moi ! Puis-je commander à mon cœur de se taire et de lui défendre de battre, dites-moi ? »

Suzanne écoutait ces reproches tumultueux en silence, avec un sourire triste sur les lèvres.

Elle laissa se calmer les spasmes nerveux qui secouaient la poitrine oppressée de son amie ; elle savait qu’aucune consolation ne peut adoucir ces cruelles luttes : elle resta seulement auprès de Paule en lui pressant les mains pour lui faire sentir sa sympathie.

— J’ai honte de moi-même ! dit Paule en cachant sa figure sur l’épaule de Suzanne.

— Écoutez-moi, lui répondit celle-ci doucement. Vous vous remettiez entièrement à mon amitié tout à l’heure ; j’ai pris acte de vos paroles. Une seule question maintenant : Votre passion est-elle assez forte pour résister à ce qui a tué la mienne ?

— Oh ! Suzanne, je mourrais d’une telle déception !

— Enfant ! on ne meurt pas… heureusement. J’ai dit : autrefois par malheur. Mais enfin votre amour n’est pas absolu, n’est-ce pas ? et quel sentiment humain peut se flatter de l’être ? Christian vous a fait, il y a huit jours, une scène à la Julien Duval. Vous vous souvenez de l’alternative que j’ai posée autrefois à celui-ci. Vous pouvez éprouver Christian à meilleur marché. Dites-lui : « Renoncez à la chasse, à l’équitation ; vendez votre meute, votre maison des Dombes, sacrifiez-moi vos goûts. Je verrai alors que vous m’aimez mieux que tout au monde, et je serai mieux disposée à vous faire à mon tour les sacrifices que vous me demandez. » Je ne suis par bien variée dans mes moyens de défense, ma chère Paule, mais je les crois bons : voilà l’excuse de mon manque d’invention.

— Et s’il accepte ?… murmura Paule en rougissant.

Suzanne réprima à grand’peine un sourire pour ne pas blesser son amie. Si elle lui don- nait ce conseil, c’est que son opinion était faite.

— S’il n’accepte pas, lui répondit-elle bravement après un instant de silence, je me charge de vous trouver un amour digne de vous. Et pour ne vous dire qu’un seul mot à ce sujet, pour ne vous faire entrevoir qu’une seule des affections qui pourraient remplir votre vie, j’ajoute que votre fille est dans son droit lorsqu’elle aime sa nourrice à votre détriment. La vraie mère n’est pas celle qui enfante, mais celle qui donne le jour et la nuit, avec le lait de son sein, le rayon vigilant de son regard. Au fond, ma chère Paule, qu’est-ce que le besoin d’aimer ? C’est le besoin de se dévouer, et quel dévouement mieux récompensé que celui d’une mère ! L’amant le plus passionné a ses moments d’humeur et de distraction. Il aura vu hier une femme plus belle ou plus piquante et il y rêvera ; il sera ambitieux, ou joueur, ou… chasseur. Mille choses l’arrachent à son amour. Un enfant, à l’âge de votre fille surtout, est tout à sa mère. N’avez-vous jamais admiré ce divin mystère du sang et de l’âme, qui ramène à chaque instant ces chères créatures au giron maternel ? Elles s’y jettent avec abandon, avec foi. Leur mère est plus que leur initiatrice à la vie : elle est la création tout entière. C’est par l’intermédiaire de la mère et en sa faveur que le père obtient des caresses ; l’adolescent lui appartiendra plus tard : l’enfant ne le connaît pas. Quel amour ne rêve cette possession complète, infinie, et quel autre le donne à ce point ! Lina, ma fille d’adoption, n’a pu me faire connaître ces premiers bonheurs, les plus délicieux, mais d’après ce que j’éprouve dans nos effusions de tendresse, je sens que le seul grand amour pour une femme, celui auquel la nature l’a prédestinée, et qui peut se promettre l’éternité, c’est l’amour de ses enfants… Je comprends l’objection que vous pourriez me faire. S’absorber dans l’enfant, c’est s’annihiler, abdiquer tout rôle personnel. N’en croyez rien. C’est doubler sa valeur. Ce qui vous paraît austère est bien doux. Une mère qui réforme son caractère pour se rendre digne d’être l’exemple de ses enfants, acquiert une chaste beauté à laquelle chacun rend hommage. Elle ne vieillit pas comme les femmes qui sont mères le moins possible, parce qu’elle participe à la fraîcheur d’idées de ses enfants. Passion pour passion, celle que je vous propose contient plus de promesses de bonheur que celle qui vous pâlit en ce moment. « Regardez-vous ! dit-elle à Paule en lui tendant une glace de toilette. Voyez ce pli douloureux qui se creuse entre vos sourcils ! Est-ce-là le teint uni et rose que je vous ai connu ? Vos yeux sont rougis. Si ce ne sont pas vos premières larmes, ce ne seront pas non plus les dernières. Voilà ce que fait de votre beauté l’amour de Christian. Et qu’en espérez-vous ? J’admets que cet amour vous donne des joies. Je ne veux pas m’appesantir sur ses dangers. Le croyez-vous éternel ? Et vous-même, comptez-vous arrêter le temps et rester à cet âge où l’on ne vit que de transports passionnés ? Si vous oubliez tout pour cet amour, si même il vous est fidèle, vous vous trouverez dans quinze ans d’ici mère d’une fille qui vous sera inconnue, parce qu’instinctivement vous l’aurez éloignée de vous, liée à un mari qui aura quitté le foyer désert, étrangère enfin dans votre famille. Le jour d’hier, celui d’aujourd’hui, ont leur action invisible, mais certaine, sur les années de votre vieillesse. On s’épargnerait bien des fautes par cette réflexion. Si ma franchise vous déplaît, pardonnez-la à mon amitié.

— Vous craignez de me blesser parce que je ne réponds rien à vos conseils, chère Suzanne, dit Paule tristement. Ne soupçonnez pas mon silence d’ingratitude. Vos paroles me pénètrent. Jamais je n’ai mieux senti la force de ce mot. Oui, elles me pénètrent : elles s’enfoncent, dans mon cœur comme des glaives, mais c’est pour trancher dans la plaie vive. Vous me causez une souffrance salutaire. Je vous l’avoue, je me révolte encore contre la nécessité de la raison, mais non plus contre sa justice. Je sens mes torts au sujet de ma fille, mais je voudrais savoir dans quel sentiment vous vous êtes jetée, quelle a été votre consolation lorsque vous avez renoncé à Christian. Vous assuriez tout à l’heure que les enfants se modèlent sur leur mère. Vous êtes, vous, la mère de ma conscience, et je goûterai mieux vos conseils quand je saurai, par votre confidence, comment on les met en pratique.

Comme Suzanne allait se prêter au désir de son amie, on frappa à la porte de la chambre et l’on prévint Madame Vassier que son mari l’attendait. Paule répara le désordre de sa coiffure, baigna d’eau fraîche ses yeux fatigués, et les deux jeunes femmes descendirent au salon. Vous voyez, Madame, dit M. Vassier à Suzanne, un homme qui aurait perdu sa soirée s’il n’avait l’honneur de vous présenter ses respects. Je suis allé au Point-du-Jour avec M. Deval que voici, pour une vérification que la tombée de la nuit nous a empêchés de faire. Nous serons forcés de revenir lundi ou demain.

— Et que ne veniez-vous dans l’après-midi ? répondit Madame Brülhe. Tout le monde y aurait gagné ; votre course n’eût pas été perdue et j’aurais gardé Paule plus longtemps.

— C’était impossible. Je suis accablé d’occupations ; ma fabrique m’absorbe au point que je n’ai pas une heure à moi.

— Me permettez-vous une critique ? demanda finement Suzanne après avoir observé du coin de l’oeil Christian venu avec l’avocat et M. Vassier qui s’approchait de Paule.

— Madame, il est flatteur pour moi de vous occuper, à quelque titre que ce soit.

— Eh bien ! Monsieur, je vous dirai à vous et à tous les hommes d’affaires, que vous manquez de sérieux et peut-être même de logique.

— Voilà, Madame, un charmant paradoxe, interrompit Julien Deval. Il est malheureusement assez difficile à soutenir.

— Tout ce qu’il y a au monde de plus facile, reprit Suzanne, et je gage que M. Vassier lui-même en conviendra. Quelle est la grande affaire de la vie, à prendre cette question au point de vue le plus ordinaire ? C’est de procurer à soi et aux siens la plus grande somme de bonheur possible. À ce compte, un chef de famille est louable quand il consacre son activité à édifier la fortune de sa maison. Mais à côté de ce devoir, que j’admets, il y a l’abus que je blâme. Quand on possède une aisance qui éloigne tout souci pour l’avenir, je soutiens qu’il ne faut pas être le nègre du million et tourner perpétuellement la roue du mécanisme qui le produit. À ce travail-là, on perd plus qu’on ne gagne. Oui, Monsieur Vassier, car c’est à vous que je fais cette querelle amicale, vous donnez trop d’importance à vos murs mitoyens, à vos organsins et à vos gréges. L’industriel est une tête pleine de chiffres, poursuivant le roman des affaires, négligeant un peu l’histoire vraie des affections de famille, et voilà pourquoi, Monsieur Vassier, les femmes, avec le bon sens du cœur, détestent par instinct tout ce qui leur enlève leur mari et déclarent peu sérieux les motifs, quels qu’ils soient, qui les éloignent d’elles.

— Aucun mari ne se plaindrait de reproches causés par un motif aussi flatteur, dit Julien Deval en coupant la parole à M. Vassier, qui allait répondre à Suzanne. Mais tous pourraient répondre que les femmes doivent être plutôt honorées que jalouses des travaux accomplis pour la plus grande prospérité de la famille.

— Plus de bonheur et moins de fortune ; c’est ce que tout le monde doit désirer, dit Lina en s’asseyant à un coin du cercle établi autour de la bergère de sa tante.

— La vérité sort de cette charmante bouche, dit M. Vassier, Madame, je passe condamnation de mes torts, mais je veux essayer de me montrer moins coupable qu’il ne vous semble. Ce n’est pas tout à fait un rouage qui fonctionné dans ma poitrine à la place du ceur, permettez-moi cette comparaison puisque vous avez parlé de mécanisme. J’apprécie le bonheur du foyer domestique, et deux ou trois reproches comme ceux que vous m’adressez me feraient abandonner le roman pour l’histoire.

Pendant que M. Vassier continuait avec Madame Brülher cette conversation, que Paule écoutait du coin obscur dans lequel elle s’était blottie pour dérober sa figure altérée à la lumière accusatrice des lampes, Julien Deval disait à Lina :

— J’admire, Mademoiselle, avec quelle facilité vous faites fi de la fortune !

— C’est de la philosophie de ma part, répondit la jeune fille en riant.

— Comment l’entendez-vous ?

– Mais, si je ne me trompe, la philosophie enseigne à se passer de ce que l’on ne peut atteindre. Ma résignation n’a pas grand mérite, car c’est une chance de bonheur que de ne pas ressembler à une sorte d’idole dorée. Les divinités de ce genre reçoivent des adorations suspectes. Eh bien ! par grâce de pauvreté, moi, j’échappe aux hommages vulgaires et je m’en. félicite.

— Les hommages que vous méritez ne vous manqueront pas, Mademoiselle ; mais la pauvreté dɔnt vous vous parez est comme la simplicité de quelques princesses. Personne n’ignore que Madame Brülher, trop riche pour ses goûts, vous destine une part de sa fortune.

— Personne n’ignore… répéta Lina d’un air moqueur. Ainsi donc ma tante a chance de voir sa statue sur une des places de Lyon. Quel honneur pour elle !

— Et comment ? demanda Julien jeté à cent lieues de la conversation par cette saillie.

— Croyez-vous, répondit Lina, qu’en me faisant visiter les curiosités de votre ville, on ait oublié de me montrer l’homme de la roche ? J’ai fait mon pélerinage au quai de Saône. J’ai vu sa statue colossale dans sa niche de rochers couverts de lierre ; en ma qualité de fille sans dot, je devais aller saluer ce bon Lyonnais qui a doté tant de vos pauvres compatriotes. Je gage que ce monument ne lui a pas été élevé par leur reconnaissance. Peut-être sont elles venues souvent pleurer les déceptions de leur ménage dues à cette bourse que son geste leur tend ; heureusement cette bourse est maintenant de pierre et le bonhomme ne me l’a pas jetée. Du reste, je ne l’eusse point ramassée. Mais je ris à la pensée que Suzanne ferait le pendant de l’homme de la roche si elle me dotait. Je lui épargnerai ce ridicule et à moi ce péril ; mais je n’ai pas besoin de me défendre de sa générosité ; elle partage ma façon de voir et ne fera pas de ma fortune un appât qui attirerait les gens intéressés.

— Ce sont là de nobles sentiments, Mademoiselle, mais qui ne font pas assez la part des exigences sociales, répondit Julien désappointé.

— Que voulez-vous ? les Allemands n’ont pas l’esprit pratique ! dit Lina qui observait la figure de l’avocat.

— Mais ils ont de l’esprit et du plus délicat ! dit Christian qui écoutait ce dialogue.

— L’esprit allemand ! dit Suzanne en souriant, car tout le monde avait fini par s’intéresser à la conversation des deux jeunes gens, il faut, pour l’apprécier, l’avoir goûté pendant quelque temps. Il n’éblouit pas d’abord ; ce n’est pas, comme notre esprit français, un feu d’artifice bariolé de cent couleurs, mêlé de fusées qui ne partent pas et de bouquets épanouis en tous sens et annoncés à grand renfort de détonations ; c’est quelque chose de moins éclatant, mais de plus fin. L’esprit allemand est châtoyant comme une perle ; il en a les doux reflets et les roses éclairs. Les yeux brûlés par les explosions de l’esprit français le nient, parce qu’ils ne savent pas le voir ; mais il fleurit en Allemagne ; il s’y épanouit dans les sourires et même dans les larmes ; parce qu’il y est la poésie du ceur tandis que notre esprit à nous est surtout la fantaisie et l’imagination.

— On vous a appris à médire de votre pays, Madame ? dit l’avocat à Madame Brülher avec un regard étudié.

— Qui vient de loin peut comparer, répondit Suzanne finement. Mais au lieu de continuer cette apologie de nos goûts, aidez-moi tous à gagner M. Vassier à votre projet. Il m’apprend que vous complotez une partie pour demain. Il paraît que M. Crzeski présente des chevaux au comice agricole de là Demi-Lune et désire faire assister M. Vassier au triomphe de son écurie. Puisque M. Vassier, en vrai païen, veut donner une partie de son dimanche aux affaires et visiter ce mur mitoyen qui lui tient tant au cœur, je lui propose de ne pas descendre à Lyon ce soir. Il me fera l’honneur de passer la nuit ici, ainsi que Madame Vassier. Il est convenu, je crois, que M. Deval restera chez le docteur Crzeschi. Si personne ne fait d’objection, nous partirons en troupe pour le comice et nous reviendrons tous diner ici.

Ce projet fut adopté avec enthousiasme ; il agréait à tout le monde, chacun l’approuvant pour des motifs différents. Paule, seule, risqua quelques refus ; elle ne voyait qu’une chose dans cette partie de plaisir, c’est qu’elle passerait la journée entière avec Christian, et elle s’étonnait de voir Suzanne prêter les mains à ce danger ; mais force lui fut de se rendre aux prières de tous, et le programme de la journée du lendemain fut arrêté.

Au matin, pendant que les dames iraient entendre la messe, M. Vassier et l’avocat se rendraient au Point-du-Jour pour toiser leur mur mitoyen. Après le déjeuner, on partirait en break afin de ne pas se séparer et l’on prendrait le docteur Czreski et son fils en passant par Saint-Irénée ; puis au sortir de la poussière du comice, au lieu de revenir à Sainte-Foy, on ferait une promenade à Charbonnières, dans les allées du Bois-de-l’Étoile et l’on rentrerait au coucher du soleil pour dîner.

Le programme arrêté par Madame Brülher pour la journée du lendemain réunit toutes les adhésions.

Il n’entrait pas dans les vues de Suzanne de livrer son amie aux hasards périlleux d’une partie de campagne, sans fortifier ses bonnes dispositions. Elle s’autorisa auprès de M. Vassier de la migraine qui fatiguait Paule pour installer celle-ci dans une chambre qui communiquait avec la sienne.

Quand les derniers bruits de la maison se furent apaisés et que Suzanne rentra chez elle, elle trouva son amie qui l’attendait impatiemment près de la fenêtre ouverte.

— Je n’ai pas voulu me coucher sans vous revoir, dit Madame Vassier. Excusez-moi si je prends quelques moments sur votre sommeil ; mais je désire savoir pourquoi vous avez accepté la proposition de ces messieurs. Je cherche vainement quelle a pu être votre intention.

— Je comptais vous parler ce soir, répondit Suzanne ; pas plus que vous, je n’ai envie de dormir ; c’est pour cela que j’ai voulu vous avoir pour voisine. Voilà deux fois qu’on nous interrompt au moment où je me dispose à finir le récit que vous m’avez demandé ; nous n’aurons jamais une meilleure occasion de le terminer. J’ai renvoyé la femme de chambre. Personne ne viendra nous déranger. Asseyons-nous près du balcon. Je vais éteindre la lampe pour que nous soyons éclairées seulement par ce beau rayon de lune qui entre en indiscret jusqu’au divan, et nous causerons jusqu’à demain, s’il le faut, je veux dire jusqu’à ce que j’aie redonné la paix à cette chère tête si troublée ; mais ce sera avant demain, je l’espère.

Paule fit un geste de doute.

— Et d’abord, afin de vous ôter une inquiétude, je vais vous expliquer mon consentement à cette partie de campagne. Il est évident que l’idée en est due à Julien et à Christian ; celui-ci veut se rapprocher de vous ; l’autre compte fasciner Lina.

— Et votre nièce s’amuse de lui : c’est visible.

— Vous ne voyez pas tout à fait juste. En bonne musicienne, Lina cherche si l’instrument est dans son ton, et elle en fait vibrer toutes les cordes afin de s’assurer de sa justesse. Ce pauvre Julien invente des combinaisons diplomatiques sans se douter que c’est lui qui est sur la sellette et non pas ceux qu’il croit embarrasser. Il pose sans le savoir et pas à son avantage, je le crains. Ce qui a dů plus vous surprendre que de me voir entrer dans le plan ennemi, c’est de m’entendre enchérir sur cette proposition en invitant tout le monde à diner. L’idée de l’excursion à Charbonnières est encore de moi. Vous avez résisté à ces projets parce que vous êtes comme les enfants qui ont peur des esprits et des apparitions ; votre premier mouvement est de fuir et de vous cacher. Garder sa frayeur, c’est croire aux sortiléges. Pour en être désabusée, il faut aller droit à eux pour savoir ce qu’ils sont réellement. La rareté de vos tête-à-tête avec Christian en a fait tout le charme. Je veux que vous l’entendiez tout un jour ; je veux que vous voyiez près de vous, près de Lina, près de moi peut-être, qui sait ? la comédie de l’amour. C’est le moyen de n’en pas faire un drame. Je connais notre Christian ; je me fie à l’esprit de Julien. L’un, par sa capricieuse maladresse ; l’autre, par sa rouerie, me prêteront assez d’occasions de vous prouver que je n’ai pas été imprudente en vous exposant aux séductions qu’ils préparent. Je ne vous recommande qu’un point : Demain, rêvez le moins possible ; secouez cette langueur qui jette un voile sur tous les faits matériels et les dérobe au jugement : Je la connais, cette langueur perfide ; aussi je vous prie de garder votre œil très-clair pour tout voir. Je n’en demande pas davantage.

— Et cela suffira, Suzanne ?

— Je ne suis pas assez sûre de mon infaillibilité pour l’affirmer ; pourtant, je l’espère.

— Et maintenant, voulez-vous me dire ce qui vous fait, après tant de chagrins, le cœur si léger de soucis, l’esprit si libre et l’âme si bonne ? M’oublier une heure pour vous entendre me fera du bien, et vous m’avez promis d’ailleurs que je verrais un coin bleu à mon avenir si compromis quand je connaîtrais le reste de votre histoire.

— Oui, je le crois, ce qu’il me reste à vous dire vous consolera, et cependant ce que je vous ai conté n’approche pas du deuil qui assombrit la fin de mon récit. Mais Dieu tire du plus grand mal le plus grand bien ; je vous ai fait mes premières confidences avec amertume, et pourtant aucun fait sinistre ne s’est placé dans cette partie de ma vie. Je vais maintenant vous parler de réels malheurs ; ce sera avec respect et recueillement. Qui parle de ses fautes en sent fermenter encore le levain vicieux et aigri ; qui dit le regret et l’expiation, sent monter jusqu’à ses lèvres le parfum des bonnes inspirations. Puisque vous savez comment j’ai failli, écoutez comment je me suis relevée :

Il est superflu de vous peindre l’âpre révolte de mon âme contre la misérable déception au-devant de laquelle j’avais couru. Je n’avais pas même la ressource de me réfugier dans le for intérieur de ma fierté ; elle aussi avait été atteinte par le ridicule. Le résultat de ma chevaleresque équipée me prouvait le néant de l’amour de Christian. Il m’aimait cependant à sa façon ; mais il me donnait la réplique à peu près comme Dulcinée l’eût donnée à don Quichotte, et si mon cerveau avait besoin de quelques grains d’ellébore, je n’étais pas assez folle pour me leurrer complétement à l’exemple du mélancolique héros de Cervantes.

Dans les premiers jours je végétai machinalement, la tête aussi brisée que si j’y eusse reçu un coup de massue. Ce fut par degrés insensibles que je revis le roman absurde de mon voyage clandestin ; l’un après l’autre, ses détails me revinrent à l’esprit, m’apportant chacun son enseignement. Je vais vous paraître originale peut-être, mais après une ou deux semaines de méditations, mon amour, mon dépit, mon ressentiment, tout se termina par un immense éclat de rire. Je me moquai de moi plus que de Christian, car lui n’avait fait que suivre sa nature indécise, indifférente, et il ne m’avait pas aidée à me duper.

Les cœurs étroits se contentent à bon marché, leurs aspirations ne sont pas ambitieuses ; mais qui sent affluer en soi des désirs élevés ne sait point pactiser avec ses visées et continuer le même culte à son idéal rabaissé. J’avais grandi le caractère de Christian à la hauteur de mon amour, et quand la disproportion m’apparut, je pus railler mon erreur, après les premiers moments de douleur aiguë. Cette raillerie était poignante encore, car elle me laissait le sentiment de ce qu’on perd à se ravaler jusqu’à une passion indigne. Si la leçon était cruelle, je me demandais quelle eût été ma honte si elle l’avait été davantage. Christian n’avait péché que par froideur, et ce tort est léger en comparaison des déceptions qui atteignent des femmes aussi coupables et pourtant aussi délicates que moi.

Deux fois j’avais cherché l’amour ; mes tentatives me prouvaient le peu de fond que peut faire une femme sur les tendresses qu’elle inspire. Alors je me demandai, comme vous aujourd’hui, Paule, si tout l’intérêt de la vie consiste dans la passion. Je me confinai à Sainte-Foy pour me retrouver moi-même, pour épuiser dans la solitude l’amertume de mes pensées. L’automne rappelait tout le monde à la ville. Monsieur Brülher m’y avait précédée. Je demeurai ici ; je me fatiguai en courses sans fin dans les allées, jonchées de feuilles mortes, comme mon cœur, d’espérances flétries, et j’agitai le problème de ma destinée. Un hasard en décida.

J’étais assise dans le salon un soir qu’une rafale de vent tourmentait les arbres et faisait se choquer leurs branches sèches avec un bruit sinistre ; les sifflements de la bourrasque, suivis de lugubres plaintes, me causaient une souffrance nerveuse indicible. Ce combat aérien des éléments arrivait à mes oreilles avec des résonnances insupportables. Pour ne plus l’entendre, j’ouvris mon piano, négligé depuis longtemps. Instinctivement, mes doigts jouèrent ce lied de Schubert, qui avait été pour moi un chant de poétique tendresse. Je voulus m’arrêter ; le charme opérait ; la mélancolie coulait, suave et pure, m’ouvrant les cieux sans nuages de l’infini. Tout mon être vibrait à l’unisson de cette harmonie éloquente, et l’ouragan lui-même modulait ses soupirs sur le rhythme du lied ; je le répétai plusieurs fois, puis mes mains électrisées parcoururent le clavier et, sans le savoir, je versai dans une improvisation rapide mes émotions contenues. Quand je m’arrêtai, épuisée par cet essai d’un pouvoir que je ne soupçonnais pas en moi, je m’aperçus que j’avais passé trois heures au piano. Ce fut une révélation. Le sens musical, engourdi par un enseignement étroit, s’était éveillé en moi ; j’avais trouvé un motif d’enthousiasme, une pâture pour mon intelligence : j’étais sauvée.

Ce ne fut pas sans appréhensions que je me remis au piano le lendemain. Je craignais que l’inspiration de la veille n’eût été due qu’à une surexcitation nerveuse. Pour m’inspirer, je jouai le lied, mettant sous son invocation les idées musicales que je sentais sourdre confusément dans ma tête. Aux phrases heurtées, bégayantes de la veille, succédèrent des motifs plus précis, des périodes plus amples. Rien n’aurait eu sans doute un sens bien net pour un auditeur, et je fis à coup sûr des fautes contre la grammaire harmonique, mais je ne me lassai point d’exercer mon nouveau talent, heureuse d’avoir trouvé un aliment pour mon activité.

On dit les arts créés pour la joie de l’esprit humain. Sans nier qu’ils aient cette fin, j’ajoute qu’ils sont faits pour sauver la vertu des femmes. Bien qu’ils servent à la démoralisation générale, cette déviation de leur principe n’empêche point celui-ci d’être foncièrement bon. Les femmes ont une richesse d’imagination, une surabondance de cœur qui exigent impérieusement un emploi ; la raison pure a des sécheresses auxquelles il leur est impossible de se soumettre sans regrets Ce que seraient les femmes avec un autre système d’éducation, je l’ignore, mais telles que nous sommes, avec des facultés morales trop développées, nous ne pouvons rétablir l’équilibre qu’en éveillant le jeu des facultés intellectuelles. Ce qui nous perd, c’est la rêverie à vide, c’est la petitesse du cercle d’idées que nous parcourons en tous sens, sans rien voir au delà. Nous sommes des papillons nocturnes ignorant le grand soleil de l’art, admirant une méchante petite lueur que nous prenons pour la plus radieuse lumière, et à laquelle nous venons brûler nos pauvres ailes. Quand, au contraire, nos yeux s’habituent à un horizon plus étendu, tout reprend sa véritable place. L’intérêt de l’éphémère diminue, et celui de l’éternel grandit d’autant. Alors on porte ses adorations à ce qui les mérite, et l’on sait où étancher cette soif d’infini qui est le mal humain. Est-ce le mal de notre nature ? non, croyez-le, c’est plutôt le signe de sa grandeur.

À qui s’élève à ces hauteurs, tout devient facile dans la vie. Les malheurs peuvent venir, on sait à quelle source vivifiante on puisera la force de les supporter. Combien au-dessous de soi l’on voit les misérables chaînes dans lesquelles les femmes oisives se débattent. Mais par amour de l’art, je n’entends pas ce banal dilettantisme qui fait applaudir un virtuose ou louer un tableau de maître, il n’y a de femme véritablement sauvée d’elle-même par l’art que celle qui le pratique, ne sût-elle que crayonner un paysage, jouer quelques sonates, ou faire de la littérature pour aider à l’éducation de sa fille.

Quand j’eus compris la révolution que le hasard avait produite en moi, je ne désespérai plus de la vie. Après quelques jours de recueillement solitaire, je quittai Sainte-Foy où je n’avais pas assez de musique pour satisfaire ma nouvelle passion. Revenue à Lyon, je suivis le Grand-Théâtre, entendant pour la première fois tous les opéras dont vingt auditions ne m’avaient pas révélé les beautés, puis j’attirai chez moi M. Chainay, qui m’avait dit autrefois avec une raillerie douce que je n’avais pas saisie :

— Quel dommage, Madame, que vous ayez de si bons doigts pour le piano !

Je lui prouvai que j’avais mieux que des doigts, et il s’intéressa à mon instruction musicale. Une fois dérouillé, mon esprit s’exerça en tous sens. J’eus honte de l’ignorance où nous laisse l’éducation superficielle qu’on nous donne ; je cultivai mon intelligence, et je me sentis le cœur meilleur à mesure que j’élargissais le cercle de mes pensées ; mon imagination, toujours occupée, ne me jeta plus dans le danger des rêves passionnés.

Je vous dirai en passant que Christian essaya de rentrer en grâce auprès de moi. J’en étais arrivée à une telle indifférence que sa velléité de retour m’étonna. Rien de plus naturel pourtant, la chasse était fermée ; son instinct de chasseur le poussait aux seules poursuites qui lui fussent permises. J’exorcisai facilement le démon du passé sous une pluie de mélodies vraiment bénies, et je fus avec Christian ce que j’avais été autrefois, une camarade aimable, rien de plus. Il ne me tint pas compte de cette générosité. Tout être capricieux est faible et boudeur. Il fut plus rare et enfin disparut. Je vous avoue que son absence me fut agréable. Il me gênait comme un complice. Il est vrai que ma faute était restée cachée. Pour la bizarre punition des jugements téméraires, la plupart font fausse route ; le monde incrimine souvent des liaisons pures et n’attaque pas les coupables.

— Vous excusez cette erreur ! s’écria Paule. Elle m’indigne. J’ai appris mon exclusion de l’Œuvre de ***, et ce que vous avez fait pour l’empêcher. Grondez-moi, Suzanne. Au lieu de m’effrayer, cette sévérité m’a révoltée, et si je n’avais craint de déchoir à vos yeux, elle m’aurait poussée à donner raison à Madame de Craye.

— Je ne vous gronderai pas, puisque vous vous accusez vous-même. Je me fie à votre bon sens pour convenir que le moyen d’échapper à la calomnie, ce n’est pas de la justifier. Quant à mon fait personnel, je n’ai pas à me plaindre des jugements portés sur ma liaison avec Julien Deval ; je paye à son compte ce que je devrais subir d’une autre part. Le monde n’est ni si méchant ni si acharné que vous le pensez, et il absout facilement les femmes qui viennent à résipiscence. Je ne fus jamais si fêtée que l’hiver dont je vous parle. Lasse des vains succès de toilette, je hantai moins les réunions dansantes, et je fus assidue dans ces quelques salons lyonnais qui conservent les traditions de bonne compagnie de l’ancienne conversation française, et qui s’intéressent aux arts.

L’hiver se passa vite. Ma solitude intérieure s’était peu modifiée ; M. Brülher était plus que jamais attaché à Rosa Rentz, mais le sentiment de ma faute me rendait désormais indulgente ; je ne lançais plus, comme autrefois, de ces mots à double entente dans lesquels perçait ma jalousie. Acceptant ma situation de femme abandonnée, je m’étais si franchement établie dans mon rôle amical vis-à-vis de lui qu’il me sut gré de ma transformation. Quand par hasard il ne me venait personne le soir, il me sacrifiait sa visite habituelle à Rosa, et nous passions quelques heures à causer agréablement. J’étais heureuse de lui prouver que je n’étais plus la pensionnaire revêche dont il s’était éloigné ; mais il n’y avait aucune coquetterie dans ce plaisir. Hermann sentit le prix de ma tacite indulgence, et il m’en récompensa par des égards nouveaux. En reconquérant son estime, je retrouvai une partie de la mienne. Loin de m’absorber dans mon repentir pour mes fautes passées, je chassai le souvenir de ces erreurs et m’efforçai de me faire un cœur nouveau, puisque je m’étais fait une nouvelle vie. J’y réussis, et je compris alors que cette parole du prophète-roi : « Seigneur, renouvelez mon cœur, » est plus qu’un élan poétique ; elle exprime un vœu dont la réalisation possible détruit les idées fatalistes par lesquelles on s’encourage à la lâcheté.

Voyez, Paule, quelle inconséquence ! L’on apprend chaque jour à dompter les forces vives de la nature ; on tire des ténèbres de la mine de houille, le diamant et la lumière ; on supprime les distances ; on fait esclaves les puissances matérielles qui oppriment l’humanité et ; dominant ainsi la masse inerte et brute, on n’ose pas s’attaquer aux énergies morales, à ces monstres intérieurs qui nous dévorent et on subit leur tyrannie, croyant toute révolte contre eux inutile. Que faut-il pour les subjuguer ? Le vouloir sérieusement, obstinément. Il est plus facile même et plus profitable de cultiver le champ de son intelligence et de son âme que de défricher la moindre lande inculte, et dans les deux œuvres, quelle belle floraison est le prix d’un véritable effort !

J’avais donc renouvelé mon cœur ; mais n’allez pas croire que je fusse devenue austère ou insensible. Pour renoncer aux passions mauvaises, on n’abdique aucun des enthousiasmes permis, et ceux-là suffisent à l’enchantement de l’existence. Quand le printemps me ramena à Sainte-Foy, je jouis complétement du renouveau de l’année. Mon œil, autrefois distrait, sut voir la fête du paysage rajeuni sous les effluves rayonnantes du soleil de mai ; je m’enivrai de parfums printaniers ; je vis dans ce tendre épanouissement de la végétation une image de la renaissance de mon âme, et tout mon être, à l’unisson de cette fraîche nature, chanta comme elle l’hymne de foi et d’amour au créateur.

Les lois terribles de la destinée qui abattent sous les orages les floraisons nouvelles et les espérances confiantes vinrent me frapper au sein de ce calme bienfaisant. Un soir de mai, M. Brülher était assis après dîner sur la terrasse avec moi ; il n’était pas allé à Lyon dans la journée ; nous l’avions passée en tête-à-tête à méditer un plan d’embellissement pour notre maison de Sainte-Foy ; mis en belle humeur par mon acquiescement à ses projets de construction, Hermann me proposa de rendre visite à ma mère ; nous avions donné l’ordre d’ateler le dog-cart, parce que mon mari aimait à conduire lui-même ; j’aperçus tout à coup le valet de chambre d’Hermann rôdant autour de l’allée de platanes. Pendant la villégiature, ce valet habitait Lyon où les affaires appelaient mon mari une bonne part de la journée. Je ne m’étonnai pas d’abord de voir Ottfried à Sainte-Foy ; je crus qu’il venait nous prévenir de la part du cocher, et je l’appelai. Il s’excusa de l’indiscrétion de sa promenade, mais en même temps il jeta sur son maître un regard si singulier, sa figure eut une telle expression d’embarras mystérieux, que je le devinai porteur d’une commission pressée et secrète dont ma présence l’empêchait de s’acquitter. Hermann le congédia et reprit sa conversation avec moi ; mais je le vis sur les épines, et j’eus compassion de son supplice. Je me plaignis bientôt du temps que le cocher mettait à atteler, et comme nous étions seuls, je priai mon mari d’aller voir ce qui retardait nos gens. Il partit avec empressement. Cinq minutes après, ma femme de chambre m’apporta les excuses de M. Brülher. Il me priait de le pardonner s’il renonçait à la visite projetée ; une affaire indispensable l’appelait à Lyon ; il me promettait d’être de retour avant deux heures.

Il revint bien avant ce temps, ma chère Paule, mais dans quel horrible état !… Des soldats du fort de Saint-Irénée me rapportèrent ce pauvre ami sur un brancard, la tête ouverte, la poitrine sanglante, les jambes broyées. Dans la hâte fiévreuse qui le poussait vers Lyon, il avait lancé les chevaux au grand trot sur la descente dangereuse des Génovéfains, et je ne sais quel choc, quel obstacle brisèrent la frêle voiture et précipitèrent Hermann sous les pieds de son attelage. À peine me reconnut-il. Le chirurgien militaire du fort, averti par les soldats qui avaient vu l’affreux malheur, accourut presqu’en même temps qu’eux ; il visita les blessures, donna les premiers soins, et je l’aidai dans sa triste mission. Je ne m’étais pas évanouie en voyant mon pauvre Hermann. À ma question désespérée : « Vit-il encore ? » les soldats ayant répondu affirmativement, je m’interdis par un effort de courage les exclamations de douleur qui pouvaient être funestes à mon mari. D’une main tremblante, mais crispée, je tendais les bandages au chirurgien ; je trouvais, sans perdre la tête, les objets qu’il me demandait. Je ne puis m’expliquer maintenant quelle énergie soutint mon cœur plus saignant que les blessures d’Hermann pendant cette heure épouvantable. À la nuit, les chirurgiens les plus célèbres de Lyon arrivèrent, et ma mère avec eux ; elle voulut me soustraire au désolant spectacle dont je repaissais ma douleur ; elle essaya de m’arracher à cette chambre dont j’étais depuis si longtemps exilée ; mais j’affirmai mes droits autant que mon devoir, et je restai. Hermann m’appartenait désormais. Je pouvais me résigner à n’être que l’amie de l’homme heureux ; j’étais la femme du malheureux blessé, et je ne quittai pas son chevet.

La consultation des trois médecins ne fut pas longue. Mon mari était condamné. Épargnez-moi des explications pénibles qui renouvellent de si déchirants souvenirs. Voyant leur science inutile, les chirurgiens eurent du moins la charité de lui épargner de nouvelles souffrances ; ils ne tentèrent aucun moyen d’arracher Hermann à la prostration dans laquelle il gisait, et un d’eux resta afin de veiller aux incidents possibles d’une agonie inévitable, hélas ! L’avis des médecins était qu’une mort prompte serait le dénoûment le moins terrible. Cette lamentable espérance ne se réalisa pas. Vers onze heures, j’étais presque seule près du blessé ; ma mère s’était retirée ; le chirurgien sommeillait sur un canapé du salon voisin ; Ottfried, qui ne quittait pas son maitre, venait de quart d’heure en quart d’heure se placer quelques minutes au pied de son lit sans essuyer de grosses larmes qui coulaient le long de ses joues et qui provoquaient aussi les miennes, car j’étais à bout de courage. Tout à coup Hermann fit un mouvement, suivi de plaintes indistinctes ; son œil voilé distingua Ottfried, et il lui cria d’une voix étranglée, mais précise, dont je n’oublierai jamais l’accent :

— L’enfant !… Comment va… l’enfant ?

Ottfried recula épouvanté. Tout son sang monta à sa face à cette question délatrice ; Hermann ne me voyait pas, cachée que j’étais par le rideau baissé. Je mis mon doigt sur mes lèvres, fis signe à Ottfried de sortir, et je quittai la chambre d’un autre côté sans faire le moindre bruit. Le valet et moi, nous nous retrouvâmes dans le cabinet de toilette.

— Vous allez rentrer auprès de Monsieur, lui dis-je. Vous lui répondrez que l’enfant va bien, qu’il ne doit s’inquiéter de rien. Quand vous l’aurez rassuré sans lui dire que j’étais dans la chambre tout à l’heure, vous viendrez me retrouver ici : j’ai à vous parler.

Ottfried partit consterné, prévoyant un interrogatoire d’après mes dernières paroles. Quand il rentra dans le cabinet de toilette, il tremblait convulsivement.

— Qu’a dit Monsieur ? lui demandai-je.

— Monsieur veut… dit Ottfried, puis il s’arrêta.

— Parlez donc. J’ai besoin de savoir ce que mon mari désire, afin de satisfaire toutes ses volontés.

— Ce que Monsieur demande est impossible, dit enfin l’Allemand, Monsieur n’a plus sa tête ; il ne sait plus ce qu’il dit.

Je vis qu’il fallait aborder la question moi-même. Puisque je ne pouvais rien apprendre sans la complicité de ce valet, je me sentais moins gênée, le sachant honnête et dévoué à Hermann depuis dix ans.

— Je vous demanderai d’abord comment va l’enfant ? lui dis-je. Ne balbutiez pas, nous n’avons pas le temps de tergiverser. Comment va-t-il ? Vous ne faites pas d’indiscrétion, je n’ignorais que sa maladie. Répondez sans crainte. Il ne s’agit pas de moi, mais de Monsieur. Moi je n’existe pas ; ne nous occupons que de lui.

— Le pauvre petit a le croup, dit Ottfried sans oser me regarder.

— Et que voulait mon mari tout à l’heure ?

Ottfried hésita encore :

— Je n’oserai jamais le dire à Madame.

— Et votre maître souffre, lui dis-je, attendant que vous remplissiez ses ordres. Quoi que ce soit, je vous le répète, ce sera fait. Le désir d’un malade, c’est une loi.

— Madame me pardonnera… Monsieur voulait revoir…

Je m’étonnai de n’avoir pas compris plus tôt.

— Il veut revoir Madame Rentz. Ottfried, rentrez lui dire que vous allez la chercher, que vous m’éloignerez pendant qu’elle sera près de lui. Puis attelez vous-même ; si les gens ne sont pas couchés, dites-leur que j’exige que personne ne veille, que vous allez chercher… un médicament. Amenez ici Madame Rentz, et sur tout ceci, avec elle et d’autres, silence !

Ottfried m’obéit. Quand il fut parti, je rentrai près d’Hermann dont les traits avaient pris un peu de calme, malgré le martyre qu’il endurait.

— Ah ! c’est vous ! me dit-il.

Ce « Ah ! c’est vous ! » m’alla, au cœur. Il me sembla qu’il avait dit : « Ce n’est que vous ! » Pourtant, à ce moment suprême, je ne pouvais plus jalouser Rosa, qui se trouvait entre les deux agonies des seuls êtres qu’elle aimât. Je m’agenouillai devant le lit d’Hermann, comptant en silence les instants qui avançaient la consolation que je lui préparais.

— C’est bien triste, tout ceci ! me dit-il avec effort en sentant sa main mouillée par mes larmes et en me parlant par syllabes entrecoupées. Jene vous ai pas rendue… heureuse. Pauvre Suzanne !… pauvre Suzanne !… et vous pleurez !…

— Je pleure parce que je me dis avec plus de raison que je n’ai rien fait pour votre bonheur, Hermann ! lui répondis-je.

Je dus cesser bientôt cette conversation qui fatiguait le cher blessé. Au milieu de ses tortures physiques, sous le coup d’une mort soudaine qui l’arrachait à Rosa et à son fils, il savait souffrir encore pour moi et se faire un remords qui ajoutait sa morsure aiguë aux frissonnements de sa chair déchirée. Je l’exhortai au calme ; je lui parlai d’espoir. Je lui jurai qu’il n’avait pas un tort envers moi. J’aurais voulu éteindre ses regrets, pouvoir lui dire que j’avais imité sa faute. Rien au monde ne me sera aussi cruel que la sensation de honte que je ressentis lorsqu’il me répéta faiblement :

— Pauvre Suzanne ! je ne mérite pas… ta générosité. Pauvre Suzanne !… si méconnue !… si bonne… si vertueuse !…

Non, Paule, l’accusation portée par le souverain juge devant les générations de tant de siècles ne me terrassera pas comme le fit cet éloge d’un mourant abusé. Mon âme se tordit sous sa confusion. N’eût été l’effroi de hâter la mort d’Hermann, je lui aurais fait un aveu. Mais, puisque je n’avais pas su lui faire une vie heureuse, il fallait au moins respecter l’illusion de ses derniers moments. D’ailleurs, si mon mari s’excusait devant moi, ce n’était là que le cri de sa conscience ; le cri de son cœur s’adressait à la femme qui venait à lui dans ce moment, et il ne l’oubliait pas dans cet épanchement qui liait nos mains et nos larmes. Son oreille tendue percevait les moindres bruits du dehors. Il me disait parfois :

— Quelle heure est-il ?… si tard… il passe des voitures… Il faut vous reposer, Suzanne !

Quand j’entendis ouvrir la grille, je feignis de céder à ses instances et je me retirai ; mais au lieu de gagner ma chambre, je descendis au rez-de-chaussée et je me cachai dans le coin obscur de l’escalier ; les lampes s’étaient éteintes dans le désarroi de la maison. J’étais amenée là par le désir de voir Rosa Rentz. Elle entra la première, affrontant les ténèbres d’une maison inconnue ; laissée seule par Ottfried, qui attachait le cheval attelé à un anneau du mur, elle parcourut le vestibule d’un pas égaré. Cette grande ombre qui flottait dans l’obscurité, à quelques pas de moi, c’était ma rivale, c’était la maîtresse de mon mari, et moi qui l’introduisais dans la maison conjugale, moi qui avais tant souffert par elle, je ne sentis qu’une immense pitié en l’en- tendant sangloter et murmurer tout bas : « Mon Dieu !… mon Dieu !… mon Dieu !… »

Cette prière indistincte qu’elle répétait sans en avoir conscience, sa démarche brisée, sa respiration oppressée me prouvaient que cette femme aimait Hermann. Beaucoup dans sa position équivoque jouent la comédie du sentiment ; mais celle-là sentait ce que tant d’autres feignent, et moi l’épouse outragée, je dus pardonner à l’instant à cette immense douleur. Ottfried la rejoignit. Ce ne fut pas lui qui la guida dans l’escalier obscur ; elle l’entraîna plutôt, se plaignant qu’il n’allât pas assez vite, tandis que c’étaient ses pieds, à elle, pauvre créature, qui se dérobaient à chaque pas.

Je respectai cette entrevue suprême. J’allai m’agenouiller dans le cabinet de toilette et je priai Dieu de faire un miracle pour sauver mon mari. Dans mon effusion, je n’oubliai rien de ce qui lui était cher, je priai pour son fils aussi. Des cris terribles dans la chambre d’Hermann me firent oublier la résolution où j’étais de paraître ignorer son secret. Je crus que c’étaient les derniers spasmes de l’agonie. Transportée de douleur, je me précipitai jusqu’à son lit. Mon entrée subite eut un effet que j’eusse dû prévoir. Hermann, auquel des souffrances intolérables venaient d’arracher çes plaintes, s’évanouit ; Rosa, qui était agenouillée près de lui, resta prosternée, la face presque contre terre, me tendant ses mains suppliantes. N’ayant pas la force de se relever, elle glissait péniblement sur ses genoux pour quitter la chambre. Le chirurgien, réveillé par les lamentables accents du blessé, entra en même temps que moi, et recula en voyant Rosa dont l’attitude était une révélation.

— Restez, Monsieur, lui dis-je, et voyez le malade. Un médecin est un confesseur. Vous ne verrez que lui, n’est-ce pas ?

Pendant qu’il soignait Hermann, j’allai relever la malheureuse Rosa qui suffoquait. Je dus la secourir avec l’aide d’Ottfried, car elle aussi s’évanouit lorsque je pris ses deux mains transies d’épouvante. Elle avait cru sans doute que l’allais la chasser honteusement ; elle avait été écrasée par la sainteté que communique le droit conjugal, car son premier mouvement, quand elle revint à elle, fut de tomber encore à mes genoux en me demandant pardon. Je ne sais ce que je lui dis, ni ce qu’elle me répondit. Tout était douleur entre nous, au point que les délicatesses de notre position respective avaient disparu ; il n’y avait plus dans cette chambre une épouse outragée, une maîtresse audacieuse ; nous n’étions que deux pauvres femmes unies par un commun désespoir. Nous pûmes bientôt nous rapprocher du lit d’Hermann sans que notre présence le troublât davantage ; le délire l’avait saisi par ma faute. Ma brusque irruption dans sa chambre avait porté un coup funeste à son cerveau endolori, et il se débattit pendant une heure entre nos bras. Enfin il s’assoupit, excédé par la violence même de son mal ; quand il rouvrit les yeux, j’étais à son chevet, tenant sa main droite, et Rosa, dans la ruelle, essuyait les gouttes de sueur glacée qui perlaient sur le front du malade. Il nous regarda toutes les deux ; une rougeur passa sur sa face contractée et il murmura :

— Je rêve !

— Alors rêvez, lui dis-je. Nous veillerons toutes deux sur votre sommeil.

— Toutes deux ! dit-il. C’est donc vrai ! et avec cette insistance des mourants à répéter les idées qui les frappent, il ajouta : « Pauvre Suzanne !… si méconnue !… que de torts !… » Et par une noble délicatesse, me rendant un dernier hommage, il ne tourna plus son regard vers Rosa.

Je sentis que nous hâtions la fin d’Hermann en mettant ainsi sa sensibilité au supplice, et cette situation était insoutenable. Je prétextai des ordres à donner ; je me privai de le voir pour lui laisser la consolation de s’occuper de Rosa toute seule. La nuit fut terrible. De quart d’heure en quart d’heure, les crises se succédèrent de plus en plus aiguës ; enfin le petit jour se leva, et je dis à Ottfried qu’il était temps que Madame Rentz partît pour n’être pas vue. Je n’assistai pas à leurs adieux ; mais un dernier intérêt, me conduisit au vestibule au moment où Rosa le franchissait. Elle s’inclina péniblement devant moi. N’étant plus près d’Hermann, ni l’une ni l’autre nous n’avions besoin de composer nos physionomies, et elle craignit sans doute de trouver sur ma figure une expression méprisante ou haineuse. Un autre sentiment m’occupait : je voulais savoir dans quel état elle avait laissé à Lyon son autre malade, le fils d’Hermann. À ma demande, elle tressaillit :

— S’il avait besoin de moi, serais-je ici ? me répondit-elle d’une voix déchirante. Mort ! mort le premier, le cher innocent ! Ah ! vous êtes bien vengée, Madame !

— Vengée ! pauvre femme, lui dis-je. Vous me croyez assez méchante pour souhaiter des vengeances si cruelles !

Nous pleurâmes toutes les deux, les mains dans les mains, devant Ottfried stupéfait et désolé.

Le jour venu, dans un des courts moments de répit que lui laissaient ses horribles souffrances, Hermann me fit sa confession en peu de mots ; je compris, à une inquiétude qu’il osait à peine manifester, qu’il étàit préoccupé du sort futur de Rosa et de son enfant. La première, je lui parlai de testament, cette offre le tranquillisa. Une heure après, en présence du docteur Crzeski et de trois autres amis appelés comme témoins, il dicta ses volontés au notaire ; elles étaient aussi courtes que formelles : il m’instituait son héritière universelle. J’attendais d’autres clauses. Il dit que tout se bornait là ; mais il ajouta en me lançant un regard confiant et attendri :

— Tu comprends, Suzanne !

Ce furent, hélas ! ses dernières paroles. Le délire le gagna et ne le quitta plus. Le soir, après une agonie affreuse, il expira…

Je passai près de lui la veillée mortuaire.

On ne connaît le sérieux de la vie, ma chère Paule, que lorsqu’on a passé une de ces nuits solennelles, lorsqu’on a senti une part de sa vie s’en aller dans la tombe. Au contact de ce front de marbre, hier vivant, à la vue de ces yeux sans lumière, de ces lèvres inertes d’où s’est envolé le dernier souffle, combien petites et viles semblent les agitations dans lesquelles on use l’existence ! Quel sévère examen du passé ! Quels remords pour le bien qu’on a négligé de faire au cher mort ! Comme on redoute que, du sein de son immortalité nouvelle, il ne pénètre le secret de nos défaillances ! Dans cette nuit, j’eusse acheté du reste de ma vie le droit de pleurer Hermann en épouse fidèle, et non en adultère repentante.

Vous êtes attendrie ! merci de ces bonnes larmes qui répondent aux miennes. Pardonnez-moi si je m’étends sur ses souvenirs sinistres, mais sacrés. Vous comprenez maintenant que j’aie le droit de vous conseiller la vertu, ayant souffert de tant de manières pour avoir failli. Ah ! Paule, gardez votre foi à votre mari, pour pouvoir, sans courber la tête, l’assister dans ses moments d’épreuve. Ne connaissez jamais le supplice de paraître généreuse quand on ne fait qu’expier et de subir la reconnaissance pour un mérite mensonger.

J’eus peu de peine à remplir les dernières volontés d’Hermann. Rosa, bouleversée par ces morts si promptes, fut saisie d’une fièvre cérébrale, qui l’enleva en neuf jours ; mais je fus fidèle à ma promesse. Quoique je fusse, moi aussi, accablée jusqu’à l’épuisement physique, je passai chaque soir plusieurs heures chez elle. Bien qu’elle ne me reconnût que par échappées, je lui apportais un tel souvenir d’Hermann qu’elle me demandait toujours, mais sans prononcer mon nom, lorsque je tardais à venir. Son imagination frappée me représentait à elle comme j’étais la nuit où elle m’avait vue à Sainte-Foy, car elle m’appelait la dame noire. Le soir de cet affreux événement, j’étais vêtue de noir, portant à l’avance, sans le savoir, le deuil qui se préparait pour moi. Je fis à cette pauvre fille des funérailles convenables, mais assez discrètes pour passer inaperçues. Elle et son fils reposent à côté d’Hermann. Leur tombe est près de notre tombe de famille. Je n’y ai voulu ni pierre ni inscription ; un petit champ de roses en mémoire du nom de Rosa Rentz.

Ma mère, à ma demande, s’installa chez moi pour ne plus me quitter ; j’avais besoin d’un cœur ami. Puis elle vieillissait ; elle avait mené une existence bien triste depuis mon mariage. Elle partagea mes regrets et, si elle ne sut pas que mon deuil était aggravé par des remords, elle n’en blâma pas la gravité recueillie. Elle s’affecta pourtant lorsqu’elle vit ma santé compromise. Tant de douleurs imprévues m’avaient brisée ; le sommeil me fuyait, je ne me sentais de goût pour rien ; je me complaisais même dans une langueur inquiétante pour sa sollicitude maternelle. Aussi accueillit-elle, comme une favorable diversion, l’annonce d’une succession qui venait augmenter la fortune qu’Hermann m’avait léguée. Le frère aîné de mon mari, mort par une triste coïncidence presque en même temps que lui, laissait à celui-ci tous ses biens qui me revenaient par conséquent. Le notaire de Manhein annonçait que son testament était attaqué au nom du troisième frère, Ludwig Brülher, par le tuteur de sa fille. Mon premier mouvement fut de renoncer au bénéfice de cette succession. J’étais assez riche pour mes désirs et peu disposée à me lancer dans les aventures d’un procès ; je ne pus faire partager cette manière de voir à ma mère ; elle persista dans l’opinion que je devais soutenir mes droits. Croyez bien que ce n’était pas cupidité de sa part ; elle voyait avant tout dans cette affaire un réveil de mon esprit affaissé, un moyen de m’arracher à ma morne désespérance. Enfin, quelle mère n’est ambitieuse pour sa fille ! Il est possible que le chiffre de la succession, 800,000 fr. environ, la tentât pour moi. Je dus céder à ses instances, et nous partîmes pour l’Allemagne.

À Manhein, bien que dans un pays inconnu, ma mère et moi nous ne connûmes point les ennuis du délaissement. Hermann avait quitté le pays fort jeune, mais il y avait laissé des amitiés qui vinrent nous trouver avec l’affable cordialité allemande. Le notaire me désigna le meilleur avocat de la ville. C’était un homme de bonne compagnie dont la femme me plut. Grâce à la sympathie dont j’étais entourée, je pris en patience les lenteurs du procès. Jetée dans un milieu nouveau, je fus distraite de mes chagrins en dépit de moi-même, et je repris goût à la musique dans un pays où tout le monde, jusqu’au moindre fermier, est bon musicien, mais ce ne fut qu’au commencement de la seconde année que je secouai le poids de ma douleur.

Le procès suivait son cours sans que je m’en mêlasse autrement que pour les signatures à donner. Je ne connaissais ma partie adverse que parce qu’on m’en avait dit : c’était le beau-frère de Ludwig Brülher, un noble besoigneux, chargé de famille ; quant à sa pupille, je ne l’avais jamais vue, lorsqu’un jour, à un concert donné pour une famille nécessiteuse, j’entendis une jeune personne dont le talent me ravit ; elle joua la partie de piano dans un quatuor de Mendelssohn, et exécuta ensuite un des caprices les plus difficiles de Chopin. La diversité de ses aptitudes m’enchanta et sa modestie encore plus ; dînant le soir chez mon avocat, je parlai beaucoup de cette jeune virtuose.

— Mais c’est votre partie adverse, Mademoiselle Lina Brülher, me dit-il.

— Vous me tentez, lui répondis-je ; vous me donnez envie d’arrêter le procès ; elle est si intéressante !

— Poursuivez votre procès. Ceci n’est pas un conseil d’avocat tenant à une cause, c’est l’avis d’un honnête homme. D’abord, votre droit est certain ; ensuite, Mademoiselle Brülher ne bénéficierait pas de votre générosité. Son tuteur, M. de Heinfeld, est moins soucieux des intérêts de sa pupille que des siens. Mademoiselle Brülher a quelques années de minorité devant elle, et il ravitaillerait sa maison des fonds de cet héritage. Je n’accuse pas à la légère. Mademoiselle Brülher avait un mince patrimoine, car son père était un joueur déterminé ; mais il a laissé au moins de quoi défrayer la nourriture et l’entretien de sa fille, et M. Heinfeld, sans respect pour son nom, souffre que sa nièce soit maîtresse de musique dans un pensionnat.

— Quoi ! dis-je, étonnée, cette jeune personne ne demeure pas chez son tuteur ? Et son avocat parle de la tendresse, des sacrifices de son oncle pour elle !

Ce sont là des fleurs de rhétorique cicéronienne, répartit la femme de l’avocat. Je connais mieux que mon mari l’histoire de Mademoiselle Lina. Son éducation s’est terminée chez M. de Heinfeld, car elle avait treize ans lorsque son père est mort ; elle a su chez son oncle combien le pain d’une maison étrangère est amer. Les maîtres de ses trois cousines lui ont donné les mêmes leçons qu’à celles-ci, mais on n’a jamais perdu une occasion de lui laisser entendre qu’elle était élevée par charité ; elle a porté les vieilles robes de ses cousines, et elle a été à proprement parler la Cendrillon de cette famille. Un beau jour, on lui a même reproché le peu qu’on faisait pour elle, et cette enfant, qui a la fierté native des Brülher, n’a pas voulu être à charge à ses parents ; elle est rentrée dans la pension d’où son oncle l’a retirée à la mort de son père, et elle y donne des leçons de musique et des leçons d’allemand à des étrangers. M. de Heinfeld dissimule la position de sa nièce ; il dit, à qui fait semblant de le croire, qu’elle complète ses études ; mais chacun sait que Mademoiselle Brülher a voulu se suffire pour ne plus subir d’humiliation.

— Elle donne des-leçons d’allemand ? demandai-je, car cette histoire de Lina m’intéressait davantage en sa faveur. Trois jours après, j’étais son élève. Bien que je parlasse assez bien l’allemand, cette langue est si difficile que je pouvais me faire écolière sans invraisemblance. Je cachai mon nom à Lina, et la maîtresse de pension me garda le secret. Je pus apprécier ma nièce à loisir. Trois mois d’entrevues journalières me firent connaitre sa spirituelle candeur et cette générosité native qui la laissait sans rancune contre ses odieux parents. Elle, de son côté, si dénuée d’affection, s’attacha vite à moi. Quand je lui avouai mon nom, et rêvant un rôle de mère près d’une si charmante fille, quand je lui demandai si elle quitterait volontiers madame de Heinfeld pour moi, elle se jeta dans mes bras en pleurant de joie.

Le soir même, je fis proposer à son tuteur une transaction ; j’offrais moitié de la succession à Lina, à charge par elle de vivre avec moi ; M. de Heinfeld refusa net, selon les prévisions de mon avocat ; mais un mois après, mon procès était gagné. Je renouvelai mes propositions, que le conseil de famille approuva, malgré M. de Heinfeld qui voulait en appeler de la sentence de nos juges. Seul de son avis, il fut obligé de céder, et n’espérant plus rien, il me laissa Lina sans conteste. Je me trouvai donc mère d’une gentille enfant qui m’aimait déjà…

En prenant Lina, j’ai doté ma maison de la joie qui lui manquait. Ce qu’est cette enfant, je ne puis le dire ; vous croiriez à une exagération de tendresse, et que j’ai pour elle les yeux aveuglés d’une mère. Vous ne connaissez d’elle que ses talents ; ils sont médiocres comparés à la bonté éclairée de son cœur, à la juste, finesse de son esprit. Elle sait, non pas ce qu’elle vaut, mais ce que vaut une jeune fille ; même quand elle rit aux éclats, elle n’oublie pas que la vie est chose grave. Elle est tendre et ne sera jamais dupe, parce qu’elle ne s’abandonne jamais elle-même. Vous la verrez demain à l’épreuve. Je serai le juge du camp, moi. Je verrai qui de vous deux, Paule, de la femme ou de la jeune fille, saura mieux combattre dans l’intérêt de son bonheur.

— Je comprends l’éloge que vous me faites de votre charmante nièce, répondit Paule. Vous voulez stimuler ma faiblesse. Je devrais renoncer dès à présent à Christian. Mais je ne puis m’y résoudre. Tout ce que j’ai la force de vous promettre, c’est de lui cacher mes incertitudes, et de le soumettre à l’alternative que vous m’avez conseillée. Je vous jure aussi de lui demander mes lettres et de faire de la journée de demain une journée d’épreuves pour lui ; mais, Suzanne, si elles lui sont favorables ?

Suzanne fut attristée d’avoir parlé si longtemps avec une telle effusion pour n’obtenir aucun résultat ; elle eût dû savoir que l’expérience des malheurs d’autrui n’a jamais préservé personne ; mais elle ne se sépara de Madame Vassier qu’après s’être promis d’user le lendemain de son pouvoir pour la sauver de Christian. Aucune rancune n’animait Suzanne contre les deux hommes qui l’avaient aimée ; mais ayant éprouvé aux dépens de son bonheur, le peu de solidité de leur amour, elle voulait épargner les mêmes déceptions aux deux femmes qui lui inspiraient tant d’amitié.

Le lendemain à deux heures, la place en Demi-Lune qui donne son nom à la commune située à un kilomètre du Point du jour, était encombrée par une foule rurale, blouses et bonnets ronds, au milieu desquels apparaissaient quelques rares citadins. Une estrade en planches se dressait à un des demi-cintres de la place. Un fauteuil pour le président, des chaises de paille pour les membres du Jury la meublaient modestement ; à la cloison du fond, était adossé un buste du chef de l’État émergeant des flots tricolores d’une dizaine de drapeaux groupés en trophée ; mais l’intérêt général ne se portait pas sur l’estrade, vide en ce moment ; la foule suivait les jurés dispersés autour des lots de troupeaux, des étalages de fruits et des machines agricoles. Graves et même solennels, ces jurés, agriculteurs notables et membres du conseil municipal pour la plupart, toisaient la forte carrure des bestiaux attachés à des piquets sur la route des Trois-Renards, soupesaient les fruits exposés, pommes de calville à côtes jaunes d’or, poires monumentales dont une seule remplissait une assiette de sa rotondité pyramidale, raisins blonds ou d’un noir bleuté par ce reflet que le paysan, dans son langage naïvement poétique, appelle la fleur. Après cette longue inspection, le jury se retira pour délibérer dans la chambre commune, et la place resta livrée à la foule qui stationnait çà et là, se ruant de préférence vers la rue de l’église où fonctionnaient les pompes à eau, où se dressaient les pressoirs mécaniques, les machines à battre et à vanner, témoignant ainsi de la curiosité intelligente qu’excitent chez le peuple, accusé trop souvent de routine, les progrès scientifiques.

À peine quelques éleveurs restaient-ils à admirer vers les Trois-Renards quelques belles paires de bœufs charollais, aux flancs larges, hauts sur jambes, solides sans lourdeur, ou quelque famille porcine, monstrueuse de graisse, aux groins frémissants de gloutonnerie, à l’œil papillottant, à la voix cyniquement fêlée. Quelques autres, jardiniers ou maçons, regardaient les briques sexagonales ou côtelées et les vases de terre cuite, grands comme des futailles, qu’on fabrique à la Demi-Lune. Les paysans des coteaux voisins, qui descendent peu à Lyon, achetaient ou marchandaient des instruments aratoires. Cette foule, qui roulait ses flots bigarrés dans les quatre avenues, se démenait en tous sens, buvait aux cabarets installés en plein vent, riait, criait, causait d’affaires avec la rondeur et la haute gaieté particulières aux villageois du Lyonnais. Ils se sentaient si bien les rois de cette fête que plus d’un citadin était froissé, disons le vrai mot, bousculé sans pitié par ces coudes nerveux et durs comme le hoyau qu’ils maniaient souvent. C’est ainsi qu’un vigneron, haut en couleur, à l’œil émerillonné par quelques verres de vin ou par l’espoir d’un succès au Comice, heurta Lina qui arrivait sur la place de la Demi-Lune, au bras de Julien Deval, la première en avant de la troupe amenée par Mme Brülher. La jeune fille s’exclama involontairement : le rustaud l’avait poussée très-fort, et Julien adressa quelques mots un peu vif au vigneron qui répondit en toisant l’avocat :

Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici, ceux-là ! C’est notre fête à nous. Nous ne portons pas nos sabots dans leurs salons. Et pourquoi crient-ils donc ?

D’où vient tant de malveillance ? demanda la jeune fille à Julien. Celui-ci me fait du mal, et c’est lui qui se fâche.

Il a le ton de nos paysans du Lyonnais, répondit l’avocat avec ironie ; depuis qu’avec notre système de suffrage universel, les campagnes font la loi aux villes ils affichent une insolence qui n’a d’égale que celle des populations ouvrières. C’est le stupide triomphe de la majorité sur la minorité intelligente. C’est ce qu’on nomme le progrès.

Lina fut étonnée de cette appréciation d’une grossièreté dont elle n’eût pas cherché les causes si loin ; elle ne connaissait pas la morgue de la bourgeoisie lyonnaise ; cette morgue prouve bien que le principe de cette rudesse est dans le sang de la race et non point dûe aux progrès politiques contre lesquels cette bourgeoisie proteste avec plus de colère que de bon sens, mais la conversation s’arrêta là, car Julien ralentit le pas afin de se laisser rejoindre par les autres personnes de la petite société réunie pour la partie de campagne.

En quittant le break, il avait été forcé d’offrir son bras à Lina, car M. Vassier avait offert le sien à Madame Brülher, Christian s’était emparé de Paule et Madame de Livaur était restée auprès de son vieil ami le docteur Crzeski ; mais il ne tenait plus à un tête-à-tête avec une jeune fille dont les beaux yeux avaient pour lui moins d’éclat que ceux de la cassette de la riche Madame Brülher. Dans la nuit qui venait de s’écouler, la déclaration de Lina : « Je suis sans dot » avait fixé les aspirations de son cœur, et il était décidé à faire un quart de conversion de la nièce pauvre à la tante opulente. Le dépit qu’il éprouvait d’être associé pour la journée à la compagnie de Lina lui inspirait une méchante humeur qui se traduisait en paroles tant soit peu aigrelettes. La jeune fille ne pouvait deviner ce revirement, mais elle vit peu à peu que Julien détonnait. Ce n’était plus l’attentif délicat et empressé des semaines passées ; point de regards lumineux, point de ces sourires dans lesquels on exprime tout ce qu’on n’ose pas dire ; un instinctif besoin de résistance faisait prendre à Julien le contre-pied de toutes les idées qu’émettait Lina. Il était trop bien élevé pour manquer de politesse envers elle ; mais s’en tenir aux strictes convenances, quand on est allé jusqu’aux douceurs vagues d’une sympathie amoureuse, c’est courir du tropique au pôle nord, et Lina avait l’âme assez sensible pour se sentir glacée. À un moment où Madame de Livaur les rejoignit, elle quitta, sous un prétexte, le bras de Julien pour aller causer avec celle qui prenait plaisir à s’entendre appeler grand’mère par cette charmante fille. Une fois délivré, Julien ne chercha pas à réclamer la faveur qu’on lui enlevait, il se faufila à travers les groupes jusqu’auprès de Suzanne, et prit part à sa conversation avec M. Vassier. Quant à Paule, Christian l’avait emmenée, comme par distraction, fort loin du reste de la compagnie. Lina resta donc près de Madame de Livaur, écoutant sa causerie avec le docteur, les quittant quand une exposition curieuse attirait ses regards, et distrayant ses soucis par le spectacle de cette foule animée.

La musique des pompiers annonça le retour du jury. Aussitôt tout le monde s’approcha de l’estrade où montèrent les autorités. Après un long discours plein de bonnes intentions, plus applaudi qu’entendu et surtout compris par la majorité des assistants, on distribua les prix. Lina, serrée de tous côtés par une foule compacte, s’aida de toutes ses forces à la percer pour arriver jusqu’à sa tante qui lui souriait à dix pas entre quarante têtes bourdonnantes, rouges d’émotion et de plaisir.

— Tu vas te faire écraser, petite ! disait la bonne Madame de Livaur.

Lina n’écouta pas cet avis, et sauf quelques horions et les aigres récriminations des gens qu’elle écartait, elle arriva sans encombre près de Suzanne. Julien, qui crut que la jeune fille venait le rejoindre, pâlit d’impatience ; mais elle avait un autre but que celui de rappeler son capricieux adorateur à l’amour tacitement promis.

— Comment trouvez-vous cette petite solennité villageoise, Mademoiselle ? lui demanda M. Vassier.

— Mais elle est superbe, répondit Lina. Tout en est bien entendu, depuis l’ordonnance et l’intention jusqu’à son succès auprès du public. Les juges sont paternels, la foule très-animée, et tout a une signification patriarcale qui me charme, jusqu’à ces lauriers-sauce qui ornent le buste de l’Empereur.

— Grand Dieu ! dit Madame Brülher, en éclatant de rire, tu as raison. On a planté des lauriers-sauce dans le trophée. Quelle niaiserie !

— Du tout, c’est un symbole, répliqua la jeune fille, et un symbole très-habile. Les villageois se soucient peu des lauriers héroïques, parce que ce sont leurs fils qui les coupent, sous le canon de l’ennemi. Il serait dur d’attrister ces braves gens en étalant sous l’image du chef de l’état des lauriers qui ressembleraient là à une menace ; ces autres lauriers, moins nobles, mais plus… pratiques, leur permettent, si non la poule au pot d’Henry IV, du moins, grand abondance de ragoûts. Je soutiens le symbole très-heureux, très-affriandant, très-politique.

— Quel joli petit Machiavel que cette blonde jeune fille ! dit le docteur Brzeski à Madame de Livaur, car ils avaient suivi Lina.

M. Vassier se tourna pour échanger quelques paroles avec les nouveaux venus, et Lina saisit le bras de sa tante au moment où Julien Deval arrondissait le sien pour s’en emparer.

— Suzanne, lui dit-elle, allons en avant. Il y a un petit jardinier qui monte les degrés pour recevoir un premier prix. Voyez sa figure ronde, rouge comme un raisin, et ses yeux mouillés comme le soleil au fond d’un seau, ses jambes titubantes sous l’émotion de sa première gloire. Approchons davantage pour le regarder encore.

Elle entraîna sa tante en avant, au risque de faire crier quelques commères ou de recevoir encore quelque apostrophe grossière.

— Suzanne, lui dit-elle quand elle se vit assez loin, il faut que vous donniez le coup de grâce.

— Bon ! mais à qui ?

— À mon illusion lyonnaise. Le docteur Crzeski comptait tout à l’heure avec grand’maman les prétendants à votre main, et mettait du nombre M. Deval qui m’évite depuis ce matin. Je voudrais que vous fussiez très-aimable avec lui, de manière à voir si vous êtes seulement ma tante pour lui, ou s’il vous préfère à moi.

— Et s’il donnait par hasard raison à Monsieur Crzeski, aurais-tu du chagrin ?

— Sans doute, dit Lina, mais un chagrin moindre que celui que je me préparais en continuant à me tromper. Soyez donc aimable avec lui ; non, ce n’est pas ce que je veux dire, soyez… coquette, est-ce le mot ?

C’est le mot, mais il est fort ; le pauvre garçon ne s’attend pas à cette provocation. Et à quoi la trouves-tu bonne ?

— À me prouver s’il m’aime assez pour me préférer à une personne plus belle que moi. Ai-je tort ? Suzanne sourit. De ce côté du moins, tout était comme elle le désirait. Mais elle était inquiète au sujet de Paule, devenue invisible, ainsi que Christian. On ne les retrouva que vers quatre heures et comme on allait rejoindre le break. Paule évitait le regard de son amie, et Christian avait un tel air de triomphe que Suzanne regretta d’avoir proposé l’excursion de Charbonnières, qui devait leur fournir l’occasion d’un nouveau tête-à-tête. Quand tout le monde se fut installé, le break monta la côte ombragée de la route de Tarare. Paule, qui s’était placée entre le docteur et Madame de Livaur, ne prit aucune part à la conversation qui roula sur les incidents du comice. Enfin la voiture, précédée ou suivie par le cheval de Christian qui caracolait avec ardeur, s’engagea dans le chemin bordé de haies touffues qui descend dans l’étroite vallée de Charbonnières.

Ce petit village est renommé dans le Lyonnais pour ses eaux minérales ; c’est le Vichy et le Baden au petit pied des classes moyennes. Qu’on trouve la santé dans le bienfait de ses eaux, c’est affaire à la pratique médicinale à le décider, mais les malades y aspirent un air pur, s’y reposent sous de beaux ombrages et la grâce agreste et paisible du paysage est peut-être pour quelque chose dans les cures qui s’y opèrent. Charbonnières est encore un but de promenade pour les Lyonnais. Le dimanche, des groupes bruyants campent sur les terrasses et dans les jardins de ses hôtels, et son bois de l’Étoile est plein d’amoureux qui abritent, sous sa chênaie et derrière ses taillis, leur solitude discrète. En octobre, la saison est avancée pour les baigneurs et les buveurs d’eau ; il ne reste à Charbonnières que de rares malades qui doublent leur traitement ou qui sont séduits par les paysages forestiers.

Le bois de l’Étoile et le bois des Pins ne couvrent pas une grande superficie de terrain ; mais du plateau qui les réunit, on découvre des horizons accidentés, Dardilly à droite avec ses deux clochers et ses deux villages, la Tour-Salvagny et les bois ombreux de Marcy ; mais leurs clairières sont embaumées de senteurs silvestres, le chèvrefeuille d’automne rampe dans les épines des buissons, et les pins s’élèvent avec une sveltesse élégante au-dessus des taillis herbus. Entre les deux bois, se creuse un ravin tortueux, empierré, plein de retraites tapissées de mousses et de lichens ; pour le traverser, on s’égare dans les sentiers à peine tracés par les gardeurs de chèvres ; on se retient, sur la rapidité des pentes, aux jeunes pousses de chêne ou aux roches noires qui percent le sol çà et là, et pour peu que les promeneurs aient l’humeur gaie, ce sont, à chaque pas, des plaisanteries sans fin et de bons rires.

— Vous souvient-il, Madame, que nous avons passé par ici autrefois ? dit Julien à Suzanne en lui tendant la main pour lui faire traverser le petit ruisseau presque à sec.

— Il y a cinq ans, je crois, répondit-elle au jeune homme qui ne la quittait pas depuis le moment où on avait laissé le break à l’entrée du bois de l’Étoile.

— Et moi, j’en suis sûr, dit-il. Je n’ai rien oublié de ce temps-là ; rien ! Et il soupira mélancoliquement.

— Mais nous sommes très-en avant. Où est donc tout le monde ? dit Suzanne en tournant la tête, car ils étaient parvenus les premiers au fond du ravin.

— Assez loin, répondit Julien. Christian est là-bas à droite qui égare un peu Madame Vassier, car il ne connaît pas de chemin ; je vois plus haut Madame de Livaur escortée par M. Vassier et le docteur Crzeski.

— Et Lina, la voyez-vous ?

— Non.

— Je croyais que vous sauriez la distinguer avant tous les autres, répliqua malicieusement Madame Brülher.

Julien rougit à cette insinuation si claire ; mais la remarque avait ses côtés encourageants dont il profita aussitôt.

— Vous avez trop d’esprit pour n’avoir pas deviné ma ruse maladroite ; vous l’avez percée à jour du premier coup, dit-il avec un peu d’hésitation. À votre retour, je pensais bien que vous ne supporteriez pas ma présence, si elle n’était autorisée par un prétexte étranger à ce passé, que j’appelle mon cher passé. Vos sévérités, que j’admire, ne m’ont pas détaché de souvenirs si délicieux que je n’ai pu les échanger contre des réalités misérables en comparaison. Si je me suis montré si réservé, c’est afin d’être souffert près de vous ; mes attentions pour Mademoiselle Brülher n’ont pas dépassé les bornes de l’amabilité que cette jeune personne inspire, et nul n’a pu se tromper sur mes sentiments pour elle. Votre premier accueil a été si froid que j’aurais perdu, je ne dis pas toute espérance, vous ne m’en aviez laissé aucune, mais tout courage, si je n’avais pour vous un de ces attachements qui résistent à tout. Mais celui qui vous a gardé si longtemps son cœur n’en peut être distrait par l’enfantine beauté d’une jeune fille. Elle fera un autre heureux ; moi, je suis ce que j’étais quand, par une journée d’octobre, en vous tendant la main comme tout à l’heure pour vous aider à franchir le ravin, je vous fis comprendre tout ce que vous étiez pour moi : mon seul rêve, mon unique pensée, l’ambition de ma vie. Alors vous m’écoutiez, presque attendrie… et que vous offrais-je pourtant, sinon une passion condamnée par votre conscience et les fatalités de votre position, et maintenant que je pourrais vous parler de mon amour sans vous blesser, puisque vous êtes libre, je crains votre réponse, car vous me regardez avec un air qui m’accable et une hauteur qui me désole.

— Ainsi vous n’aimez pas Lina ?… Vous n’avez jamais songé à l’épouser ? demanda Suzanne.

— Jamais, articula Julien avec d’autant plus d’emphase qu’il avait à sauver le ridicule de ses hésitations.

— Alors, dit Suzanne sans pitié et avec une froide malice, je dois admirer votre désintéressement. Lina plaisantait hier soir tout en disant la vérité quand elle assurait que je ne la doterais pas. De nous deux, c’est moi qui suis la plus pauvre et mon opulence est presque toute sienne.

Un nuage passa sur les traits de Julien ; mais sa déclaration était trop formelle pour pouvoir être reprise, et il soutint son rôle chevaleresque avec d’autant plus d’ardeur que son nouveau dépit était plus cuisant ; mais Suzanne se lassa bientôt de cette triste comédie qui lui montrait à nu ce qu’elle ne connaissait déjà que trop : la vanité des affections humaines et cette lie qui versent les intérêts au fond de tous les sentiments. Elle attendit sa mère que Lina suivait, et, sans donner à Julien la réponse qu’il implorait, elle prit le bras de sa nièce, monta avec elle le long de la vigne qui couvre le coteau, et, devançant les autres promeneurs, elle l’emmena sous le groupe de pins qui domine la route de la Tour-Salvagny.

— La statue n’était pas d’or, mais toute d’argile, mon enfant, lui dit-elle avec une réelle tristesse. Pourtant si tu épousais Julien, tu n’aurais pas à te plaindre sérieusement de lui. Toute la vie ne se résume pas dans l’amour ; il y a des nécessités de fortune fort respectables, et il n’est pas avilissant de s’inquiéter du bonheur matériel de sa famille future. Ce garçon là n’est pas un Werther, ma chère Allemande, mais un Kestner qui donnerait à sa femme le respect, le repos à défaut d’une passion exaltée.

— Il ne vous a parlé que de moi ? demanda Lina.

Suzanne ne put répondre.

— Alors, tout est dit ; tout est dit ; répéta Lina en soupirant. Je n’exige pas un Werther, une âme d’exception, mais un homme qui m’aime pour moi et non pas à cause de la fortune que je tiens de vos bontés.

Si le départ pour Charbonnières avait été animé, le retour fut silencieux ; M. Vassier, resté pendant la promenade auprès de Madame de Livaur, était contrarié d’avoir perdu sa femme de vue pendant les deux heures qu’avait duré l’excursion. Il respectait trop Paule pour la soupçonner de complicité avec Christian, mais leur a parte lui avait paru peu convenable et il en avait souffert. De son côté, Paule était confuse quand les yeux de son amie s’arrêtaient sur elle ; Lina était triste, Madame Brülher mécontente ; Julien irrité de ses bévues. De toutes les personnes qui reprirent place dans le Break, le docteur Crzeski et Madame de Livaur étaient les seuls qui eussent goûté réellement les plaisirs de la promenade et la lassitude ferma leurs yeux pendant le trajet de Charbonnières à Sainte-Foy. Quand la voiture entra dans la cour de la villa, l’heure du dîner était passée, et M. Chainay, qui attendait le retour des promeneurs, se plaignit gaiement de l’égoïsme des gens qui oublient leurs amis pour leurs plaisirs. Cette aimable boutade tombait mal à propos ; cette journée avait été semée pour la plupart de plus de contrariétés que de joies, mais le vif éclairage de la salle à manger força les physionomies contraintes à une grimace étudiée, et chacun s’imposa une gaieté de convention tant que dura le repas.

Lorsqu’on eut passé au salon pour le café, Paule profita d’un moment où les hommes causaient dans l’embrasure d’une fenêtre pour venir dire à Suzanne.

— Vous ne m’avez pas regardée depuis notre retour. Vous m’accusez et vous n’êtes pas la seule ; mon mari est inquiet ; il m’a dit quelques mots pénibles, presque mérités ; pardonnez-moi si je me suis donné encore cette journée d’illusion. Je me suis étourdie moi-même jusqu’au dernier moment ; j’ai joui de mes croyances ébranlées, comme un condamné à mort aspire ses dernières heures de vie en sachant qu’elles s’éteindront bientôt. Un regard de mon mari, ce soir, au bois des Pins, a été pour moi ce qu’est la sentence pour le condamné, le rappel à la dure nécessité oubliée tout un jour. Et pendant le temps que nous avons mis à rejoindre la voiture, après avoir parlé folie, j’ai parlé raison à Christian. Je lui ai dit tout ce qui me sépare de lui ; je lui ai demandé mes lettres ; il les a sur lui ; mais il me les a refusées ; il mourra plutôt que de renoncer à moi. Croyez-vous qu’il m’aime à ce point ? Je perds la tête au milieu de tant de dangers.

— Il faut une autre âme que celle de Christian pour mourir d’amour, répondit Suzanne dédaigneusement. Voulez-vous savoir combien vains sont les sentiments des hommes ? Ce Julien, qui aimait Lina hier, m’a demandée en mariage aujourd’hui, et Christian, si vous l’abandonniez, se consolerait auprès d’une autre femme comme il s’est consolé auprès de vous après ma rupture.

— Christian !… s’écria Paule avec l’orgueilleuse confiance d’une âme éprise.

— Voulez-vous que j’en tente l’épreuve ? dit Suzanne. La réussite dépend des dernières paroles que vous avez échangées avec lui. Lui avez-vous laissé beaucoup d’espoir ?

— Aucun. Le regard de mon mari m’avait terrifiée.

— Eh bien ! mon premier succès m’enhardit à tenter le second, répondit Madame Brülher.

Suzanne se leva, ouvrit le piano, et, après un long prélude, elle joua ce lied de Schubert, dans lequel son âme et celle de Christian avaient uni autrefois les émotions de leur amour naissant. Après en avoir répété les phrases mélancoliques, elle varia chacun de ses motifs en le transformant dans une improvisation passionnée, chargée de langueur, palpitante comme un aveu, douce comme un pardon. Quand elle eut fini, toutes les mains des assistants se tendirent vers elle.. Tous entourèrent le piano, électrisés par cette mélodie à la fois orageuse et suave. Un seul ne se mêla pas à cette admiration qui se traduisait par des compliments réellement sentis : c’était Christian. Accoudé sur le piano en face de la musicienne, il la regardait avec des yeux brillants sous la vague transparence qui précède les larmes. Tout le monde pressant Madame Brülher de rejouer encore ce lied, elle prétendit avoir besoin d’être moins entourée pour le répéter, et qu’il n’avait sa valeur qu’entendu à distance ; puis feignant de craindre un mélange audacieux de son improvisation avec le texte pur de Schubert, elle pria Christian de prendre le cahier dans la bibliothèque et de lui tourner les pages. On s’éloigna sur le désir de Suzanne : le piano resta dans la pénombre à peine éclairée par les deux bougies du pupître ; les lampes jetaient toutes leurs clartés sur l’autre face de l’immense salon, vers le groupe des visiteurs attentifs.

Pendant que Suzanne jouait le lied, Christian, penché vers elle, la conjurait de dire quelle intention l’avait guidée dans le choix de cet air, qu’il n’espérait plus entendre, et qu’il regrettait de voir profaner par des admirations non initiées à son secret amoureux. Suzanne souriait, et le rayon de ses yeux tombait sur le jeune homme avec une expression mêlée de finesse et de mystère. Celui-ci s’exaltait au son de chaque phrase aimée ; ces accents mélodieux faisaient revivre le passé ; enchaîné près du piano par un charme irrésistible, il ne savait plus s’il y avait à l’autre bout du salon une autre femme dont il avait rêvé l’amour.

— Encore ! encore ! cria-t-on à Suzanne quand elle s’arrêta.

Elle reprit une fois de plus le lied en lui donnant un caractère de puissante gravité.

— Suzanne, un mot, de grâce ! Suzannne, -ce ce un retour du cruel caprice par lequel vous m’avez fui il y a deux ans ? Ah ! Suzanne, si vous vouliez m’aimer !

Elle le regarda en face cette fois, mais avec quel sérieux !

— Je ne puis croire que vous me parliez d’amour, quand vous avez là, dans votre porte-feuille, les lettres de Paule. Tant que vous les conserverez, vous n’avez pas le droit de m’interroger.

— Toujours entière et ombrageuse ! murmura Christian.

— Et vous, toujours indécis. Qui aimez-vous donc ? Le savez-vous ?

— Suzanne ! vous vous respectez trop pour. faire un jeu de tout ceci !

— Ah ! ce n’est certes pas un jeu ! dit-elle lentement.

— Alors, répondit Christian ému, je puis interpréter en ma faveur le choix de notre lied, car il est nôtre : il est fait de nos larmes et de nos joies. Il contient notre passé ; dites, dites, Suzanne, s’il ne contient pas aussi notre avenir ?

— Tant que ces lettres seront là, répartit Suzanne en montrant du doigt la poitrine de Christian, je n’ai rien à répondre.

Suzanne était si belle, Christian connaissait si bien la fermeté de sa volonté ; les hommes sont si prompts à se prendre aux piéges de leur propre vanité qu’il ne se crut pas balloté entre deux périls, mais entre deux bonheurs. Celui qu’il attendait de Paule était incertain et mêlé de dangers ; la félicité qu’il se promettait avec Suzanne était plus douce et il en connaissait les attraits. Il quitta le piano, et quand il revint près de Madame Brülher au bout de peu d’instants, son sort était décidé. Paule avait entre les mains des preuves irrécusables de la versatilité masculine.

Christian n’eut pas le temps de réclamer le prix de son sacrifice ; M. Vassier se leva et vint prendre congé de la maitresse de la maison.

— Vous voulez partir si tard ! lui dit-elle. J’espérais que vous passeriez la nuit ici pour nous donner encore la matinée de demain.

— Excusez-moi si je n’accepte pas ; répondit- il ; mais mes affaires exigent ma présence à Lyon demain matin.

— Oh ! vos affaires ! le prétexte est mauvais pour moi ; vous savez que je suis leur ennemie.

— S’il faut tout dire, ce ne sont pas elles seules qui me rappellent chez moi ; c’est une faiblesse que vous condamnerez moins, que vous apprécierez peut-être, bien que vous n’ayez jamais pu la partager. Tel que vous me voyez, après mes journées laborieuses, je ne m’endors pas content si je n’ai vu ma petite fille. C’est presque ridicule pour un homme d’avouer une tendresse qui est le lot des femmes, mais ce petit être est si gentil avec son babil, ses yeux étonnés, ses petites mains qui me caressent, que je vous demande pardon de trouver qu’elle me manque au milieu des plaisirs de votre maison.

— Cette fois, je n’ai rien à répondre à cette raison qui me prive de votre aimable présence, répondit Suzanne ; et vous, Paule ?

— Moi ! dit madame Vassier en prenant d’elle-même le bras de son mari, je vous remercie de vos bontés, chère Suzanne, et je vous aime de tout mon coeur ; mais je dis avec M. Vassier qu’il me tarde d’aller embrasser notre enfant.

Six mois après, Julien Deval entrait au cercle où il trouvait Christian Crzeski attablé à l’écarté.

— Eh bien ! vous savez la nouvelle ? lui dit-il avec une humeur de dogue.

— Quelle nouvelle ?

— Venez un instant par ici.

Christian passa ses cartes à un autre joueur, et suivit l’avocat dans un petit salon où ils se crurent seuls.

— Madame Brülher se marie avec M. de V… qui vient de faire ce remarquable voyage dans le Gabon, et Mademoiselle Lina épouse le jeune frère de M. de V…, dit Julien.

— Et c’est pour cela que vous m’avez fait quitter une partie si bien commencée ? répondit Christian dépité.

— Mais n’est-il pas odieux de penser que cette femme nous a joués tous les deux ?

— On s’avoue à peine ces choses à soi-même, dit Christian. N’allez-vous pas les crier tout haut ?

— Comme elle doit rire d’avoir rendu Madame Vassier folle de maternité et vertueuse à faire peur ! Et dire que nous n’avons pas su voir qu’elle cherchait à se venger de nous !

— Vous avez raison, dit Christian, c’est une revanche de femme.

— Ah ! jeunes gens, dit la voix sarcastique de M. Chainay qui sortit du coin dans lequel il digérait son diner en sommeillant, vous voilà bien avec vos jugement faux et passionnés ! Les âmes petites et viles prennent des revanches ; les âmes nobles dédaignent ces vengeances, et quand elles préservent d’autres cœurs des écueils où les leurs ont sombré, c’est générosité pure de leur part, et non jalousie ou rancune mesquine.

FIN
Imp. et stér. de Henri Damelet, à Lons-le-Saunier (Jura).