Renan, Taine, Michelet/I. La vie de Michelet

Calmann Lévy (p. 185-225).


I


LA VIE DE MICHELET


Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la préface de son livre le Peuple, sa première éducation et les impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le germe de tout ce qu’il devait être plus tard, le point de départ de tout son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes, pays sévère, habité par une race « distinguée, sobre, économe, sérieuse, où l’esprit critique domine[1] » : son père était de l’ardente et colérique Picardie », patrie d’hommes énergiques, enthousiastes, éloquents, spirituels, de Pierre l’Hermite, de Calvin, de Camille Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le chœur d’une ancienne église, occupée par l’atelier paternel, « occupée, nous dit-il, et non profanée ; qu’est-ce que la presse au temps moderne, sinon l’arche sainte[2] ? » Il y avait là un présage d’avenir.

Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit « comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris ». Dès 1800, Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les ouvriers ; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de douze ans, firent tout le travail de l’imprimerie. Ce labeur précoce aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de l’enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides, son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une âme et un cœur à la nature entière, s’éveillait en lui le premier. « Jamais, dit-il, je n’ai tant voyagé d’imagination que pendant que j’étais immobile à cette casse… Très solitaire et très libre, j’étais tout imaginatif. » Il ne pouvait suivre d’instruction régulière ; le matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d’un vieux libraire, ancien maître d’école, « homme de mœurs antiques, ardent révolutionnaire ». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande manifestation de la France dans l’histoire et comme la révélation de la justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L’un d’eux produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment religieux, la foi en Dieu et en l’immortalité qui, à travers toutes les variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses œuvres et persister jusqu’à son dernier soupir. C’était lImitation de Jésus-Christ :

« Je n’avais encore aucune idée religieuse… Et voilà que dans ces pages j’aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la mort, l’autre vie et l’espérance. La religion reçue ainsi, sans intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l’état de rêve ou me jetèrent ces premières paroles de l’Imitation ? Je ne lisais pas, j’entendais… comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée ; elle me parut vraiment éclairée d’une lueur mystérieuse… Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu. »

En même temps s’éveillait en lui l’amour de l’histoire et le sentiment de sa vocation future.

« Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c’est le musée des monuments français… C’est là, nulle autre part, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n’était pas sans quelque terreur que j’entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[3]. »

Les rares facultés de l’enfant avaient de bonne heure frappé ses parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier pour donner à leur fils l’instruction qui lui manquait. Son père réduit au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM. Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint timide, « effarouché comme un hibou en plein jour[4] », chercha la solitude, vécut avec les livres ; mais cette épreuve ne fit que tremper plus fortement son âme. Il sentit ce qu’il valait, prit foi en lui-même.

« Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l’avenir, l’ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j’eus en moi un pur sentiment stoïcien ; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma table de chêne (que j’ai toujours conservée) et je sentis une joie virile de jeunesse et d’avenir ».

Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours souffrant, l’esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale de l’histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui faisait sa vie. Là comme ici, c’était une lutte constante entre la fatalité et la liberté.

Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s’est jamais effacé de l’esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à la fortune ; mais il n’a point oublié qu’il sortait du peuple et qu’il devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures qualités. « J’ai gardé, nous dit-il, l’impression du travail, d’une vie âpre et laborieuse, je suis resté peuple… Si les classes supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale… Ceux qui arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l’art un degré nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres, consultant peu leurs forces, mais plutôt leur cœur. »

Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette tendresse de cœur qui a été l’inspiration de sa vie. La pauvreté, les railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au dedans de lui, l’avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant l’envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y rentra comme professeur, dès qu’il put donner aux autres quelque chose de lui-même, son cœur se rouvrit, se dilata. « Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l’humanité ».

Au moment où Michelet entrait dans l’enseignement, et professait, d’abord à l’institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l’abbé Nicole, il ignorait encore que l’histoire fût sa vocation ; les circonstances le lui révélèrent. C’étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie qui l’attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient sur les vies de Plutarque et sur l’idée de l’infini dans Locke. Quand il est reçu agrégé en 1821 il demande d’être désigné pour l’enseignement de la philosophie. C’est à contre-cœur qu’il enseigne l’histoire à Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours, jusqu’en 1822, des lectures d’auteurs classiques ou de philosophes, un instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le tourner vers la philosophie du langage, l’histoire des idées, la philosophie de l’histoire. De bonne heure il voit dans l’histoire la contre-épreuve de l’observation psychologique et comme une psychologie collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l’homme, puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à Sainte-Barbe il entreprend l’étude de Vico tout en faisant les cours d’où devait sortir en 1827 l’admirable Précis d’histoire moderne, paru peu de mois après la traduction de la Philosophie de l’histoire de Vico.

Lorsqu’en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom dÉcole préparatoire, l’École normale qui avait été supprimée en 1822, et résolut par raison d’économie de confier à un seul maître l’enseignement de l’histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d’un même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux deux cours. Il veut que l’histoire et la philosophie se prêtent un mutuel secours. L’histoire étudiera les faits, la philosophie les lois, l’histoire l’homme collectif, la philosophie l’homme individuel. En effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie et de morale, celui d’histoire est une histoire de la civilisation, où il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution religieuse. Il montre l’humanité comme l’individu passant de la spontanéité à la réflexion, de l’instinct à la raison, de la fatalité à la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique qui dirigera tous ses travaux historiques : l’histoire est le drame de la lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l’achève. Pour bien comprendre l’œuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais oublier quels furent ses débuts, et que l’historien chez lui, comme le naturaliste, s’est toujours cru un philosophe.

Bien qu’il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d’histoire pour une étude sur Luther, et bien qu’il ait déjà fait le plan d’un ouvrage sur la Réforme et le XVIe siècle, c’est toujours la philosophie qui l’attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l’histoire et même à l’histoire ancienne. Il se met à enseigner l’histoire romaine et du premier coup il conçoit une œuvre d’une rare originalité qu’il perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la première partie, la République, parut en 1831. Il comptait y ajouter l’histoire de l’Empire, mais les circonstances vinrent encore ici disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l’École normale fut rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d’histoire, l’un pour l’antiquité, l’autre pour le moyen âge et les temps modernes. C’est de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c’est de ses nouveaux cours que sortit son histoire de France.

Cette période d’enseignement à l’École normale qui dura jusqu’à 1836 et à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu’Eugène Burnouf et le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries, d’abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies de cet enseignement ; comment, au fort de l’hiver, il descendait la rue Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se couvrir, mais insensible au froid et à la bise « tant était ardente, disait-il, la flamme intérieure ». Ceux qui ont eu le privilège de l’entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons éloquentes et pleines d’idées où il savait si bien communiquer aux autres la passion qui l’animait. Lui, de son côté, puisait dans son enseignement, dans l’entourage affectueux et sympathique de ses élèves, la force qui devait le soutenir et l’inspirer dans le travail de toute sa vie.

L'Histoire romaine fut le premier fruit de cette période heureuse de jeunesse et d’enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et d’Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études sur le moyen âge. L’ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir exercer une influence semblable sur l’étude de l’antiquité. La puissance de son imagination, la magie de son style donnaient à l’histoire de la vieille Rome la réalité de l’histoire contemporaine. Les hardies hypothèses de Niebuhr, restées jusqu’alors inaccessibles à la masse du public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition, apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet semblait plus convaincant que la plus solide démonstration ; où Niebuhr s’efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l’œuvre de Michelet n’eut en France que peu d’influence. La routine de l’enseignement ne s’émut pas de cette tentative qui aurait pu être si féconde. Il eut beaucoup d’admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même dut quitter bientôt l’antiquité pour s’occuper du moyen âge.

Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement qui le poussèrent à écrire l’Histoire de France. La France était à ses yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait l’histoire ; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait que la plupart de ses contemporains.

Il était impossible, en effet, qu’une âme aussi impressionnable que celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui depuis le commencement du siècle s’était emparé de tous les esprits. On s’était épris de la littérature, des mœurs, des coutumes, des monuments, de l’histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines amoureuses de leurs pages ; et la sublimité des cathédrales gothiques faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait beaucoup d’engouement, de mode passagère dans ce mouvement ; beaucoup de mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le passé. Néanmoins tout n’était pas factice dans l’amour qu’on portait aux antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution, après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti au despotisme et à l’épuisement de toutes les forces du pays, on se prit naturellement à regretter les ruines qu’on avait faites, et l’on se demanda s’il n’y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d’être admiré, aimé et, s’il était possible, sauvé du grand naufrage. En politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à l’ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l’ancien régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu’il y avait d’intelligent dans cette réaction contre la Révolution et l’Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830 n’étouffa pas l’intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge. On commença, au contraire, à le connaître d’une manière plus sérieuse et plus scientifique ; on publia de vieux textes, on étudia l’ancienne langue, l’ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives. Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l’époque à la révolution de 1830 et qui l’avait même célébrée dans son Introduction à l’Histoire universelle (1831), comme le couronnement naturel de l’histoire de France, partageait en même temps l’intérêt passionné de ses contemporains pour le moyen âge.

En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance, lorsqu’il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette vaste nécropole historique ; ces parchemins usés et noircis lui apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de l'Histoire de France ; le sixième, publié en 1843, s’arrêtait à la mort de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l’avenir, le plus solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus durable de son œuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second volume, la vie de Jeanne d’Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités parmi les plus beaux morceaux historiques qu’ait produits la littérature contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment créateur, qui pénètre dans l’âme même des personnages et sait les faire vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond que ses illustres devanciers, Guizot[5] et Augustin Thierry. Tandis que ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions, les idées ou les tendances qu’ils défendent eux-mêmes dans le présent ; tandis qu’ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le passé ce qu’il eut d’original, de caractéristique ; il oublie ses propres idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente sympathie les idées et les sentiments des hommes d’autrefois[6]. Pour lui, l’histoire n’est ni un récit, ni une analyse philosophique, c’est une résurrection. Je retrouve chez lui ce mélange d’érudition et d’esprit divinatoire qu’on admire chez les maîtres de la science allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu’il avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde admiration[7].

En même temps qu’il publiait l’Histoire de France, il ébauchait à la Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835, l’Histoire de la Renaissance et de la Réforme. C’est à cette époque qu’il fit paraître, sous le titre de Mémoires de Luther (1835), une série d’extraits tirés des œuvres de Luther, qui forment une intéressante et vivante biographie du grand réformateur ; un peu plus tard il entreprenait, dans la Collection des documents inédits relatifs à l’histoire de France, la publication des pièces du procès des Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4° ; enfin il publiait les Origines du Droit (1837), où il cherchait à montrer que l’ancien droit français était non un ensemble de formules abstraites et de déductions rationnelles, mais l’expression vivante du développement historique de l’humanité et de la nation.

Quelque absorbé qu’il fût par les études sur le moyen âge, Michelet avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des distractions du monde, il n’en était que plus accessible aux grands mouvements d’idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit mettre en congé à l’École normale, soumise à l’énergique mais étroite direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d’histoire et de morale au Collège de France. Au lieu d’un petit auditoire d’élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente, mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère des recherches scientifiques, mais l’entraînement momentané d’une parole éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire d’histoire et de morale semblait justifier d’avance un enseignement où les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[8], qui, comme lui, se crurent appelés au Collège de France à une sorte d’apostolat philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de triumvirat intellectuel, dont l’action fut immense sur la jeunesse de l’époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique. À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique d’immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener à une catastrophe, en jetant un grand nombre d’esprits généreux et libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires. Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre l’influence cléricale ; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[9], et le Prêtre, la Femme et la Famille (1845), livre d’analyse psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication morale prenait l’histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans le Peuple (1846) les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l’enfance à voir en elle le salut du monde, il voulut l’enseigner aux générations nouvelles telle qu’il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit son Histoire de la Révolution, dont le premier volume parut en 1847. À vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur lesquelles cet ouvrage est appuyé[10], ce n’est pas une histoire, c’est un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros, personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse intactes peu de parties de cette œuvre de Michelet, mais plusieurs passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l’enthousiasme crédule et sublime, l’espérance infinie qui saisit la France et l’Europe au lendemain de 1789.

Entre la composition de l’Histoire de France au moyen âge et celle de l’Histoire de la Révolution française, un profond changement s’était opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa mesure, de son impartialité scientifique ; il avait pris parti d’une manière passionnée dans les plus graves questions politiques et sociales ; sa pensée et son style se ressentaient de l’allure fiévreuse, hachée, qui donnait tant d’originalité à sa parole. Mais, en même temps, sa puissance d’imagination et d’expression avait encore grandi ; au lieu de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur toutes les puissantes manifestations de l’esprit humain, s’éprenant successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l’apôtre ; l’ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d’une flamme plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes ; elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle ; réconcilier les partis et les classes dans l’unité de la patrie ; réconcilier la science et la religion dans l’âme humaine. C’était là, à ses yeux, le credo laissé par la Révolution. Sa pensée s’étant précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme à sa pensée.

La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à la réalisation de tout ce qu’il avait désiré, voulu, prêché. Il put croire que son apostolat n’avait pas été stérile, lui qui avait voulu tirer de l’histoire un principe d’action et créer « plus que des esprits, des âmes et des volontés ». Son illusion fut de courte durée. À l’aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les journées de Juin, l’expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le coup d’État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de France en 1851 ; le refus de serment le força de quitter sa position aux Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce silence et cette inaction succédant subitement à une période d’activité fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son cœur et lui ôter jusqu’à la force de vivre. Bien qu’il continuât à combattre pour les causes qui lui étaient chères en terminant son Histoire de la Révolution (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du mouvement de 1848 dans l’est de l’Europe (Pologne et Russie, 1851 ; Principautés danubiennes, 1853 ; Légendes démocratiques du Nord, 1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à l’accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s’il n’avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d’amour, et si un événement heureux n’avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et ne lui avait permis de recommencer une seconde vie.

Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante, délicate et passionnée, avait besoin d’être au foyer domestique entouré de soins, de tendresse et de dévouement. Il n’avait pas cette joie : sa femme était morte en 1839 ; sa fille s’était mariée en 1843 ; son fils vivait loin de lui. L’agitation des dix années qui suivirent la mort de sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure ; mais maintenant qu’au dehors tout s’écroulait à la fois, qu’allait-il devenir ? Ce fut alors qu’il rencontra celle qui devint sa compagne pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude, elle mit autour de lui l’ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait d’émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d’échange constant des sentiments et des pensées. L’enseignement lui avait procuré cet échange avec la jeunesse qu’échauffait et remuait sa parole ; l’enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l’âme la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie.

Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent à la campagne. Là, sous l’influence bienfaisante de son bonheur domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l’histoire, « la dure, la sauvage histoire de l’homme », et se tourna vers la nature. Il l’avait toujours aimée, il l’avait défendue contre la défiance et les injustes malédictions de l’église ; mais il y voyait cependant un monde soumis à la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l’influence et à l’active collaboration qu’il avait à ses côtés, il vit désormais une étroite parenté entre l’homme et la nature ; au moment où les hommes, où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l’homme avec la nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme. Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l’origine d’une série de livres d’une forte et charmante originalité, l’Oiseau (1856), l’Insecte (1857), la Mer (1861), la Montagne (1868), qui furent comme autant de chants d’un poème de la nature ; la poésie se faisait l’interprète de la science, et cette série de tableaux et de descriptions d’une vérité et d’une puissance merveilleuses formaient dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini, unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant, comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l’infini ? ou celles qui nous parlent des Alpes, « ce château d’eau de l’Europe, le cœur du monde européen », qui répand dans tous les membres du vieux continent l’eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le dépôt sacré des mœurs simples et des institutions libres ? Les savants de profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n’en ont pas moins été une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu’on accuse parfois de dessécher l’âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter la vie, contiennent les éléments d’une poésie variée et profonde, dont le charme n’est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce qu’il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses.

Il en est, de la religion comme de la poésie ; ses formes peuvent changer ; elle demeure un besoin indestructible de l’âme et trouve dans la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie d’un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences mêmes la démonstration d’une foi nouvelle. Elles lui révèlent une harmonie jusqu’alors méconnue dans toutes les parties de l’univers, depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu’à l’homme qui souffre et qui pleure, et cette harmonie aboutit à l’unité supérieure de la pensée divine et de l’être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à l’homme seul le droit à l’âme et condamnent le reste au néant, aux matérialistes qui, en niant l’âme, nient la vie elle-même, il répond en montrant la vie, et avec la vie l’âme, répandues dans toute la nature à des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature participe ainsi à la vie divine qu’elle manifeste dans une variété infinie. C’est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien ; mais c’est le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de la divinité. Ce n’est point le panthéisme abstrait qui anéantit la nature en Dieu, car nui n’a plus que Michelet le sentiment de la réalité et de la vie ; ce n’est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde sensible, à une perfection suprême où tend l’aspiration éternelle de la nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d’une poésie et d’une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l’œuvre jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la science et de l’âme humaine.

Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l’âme et l’espoir dans l’avenir : le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même qu’il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des mœurs, dans l’épuration de l’amour et de la famille Je moyen assuré de fortifier les caractères et d’affranchir les âmes. Sur les ailes de l’Oiseau il avait échappé aux accablantes fatalités de l’histoire ; l’Insecte lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant labeur ; la Mer lui avait promis de retremper dans l’amertume salutaire de ses eaux les membres fatigués d’une génération vieillie avant l’âge ; il avait trouvé dans les salubres émanations de la Montagne le cordial capable de relever les courages abattus. Mais ce n’est pas assez de ces influences extérieures ; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c’est l’amour seul qui le crée ; l’amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans l’Amour (1858), Michelet nous a dit comment, par l’amour, l’esprit et le cœur conservent le don d’éternelle jeunesse ; dans la Femme (1859), il a montré ce que peut et doit être la femme, « l’adorable idéal de grâce dans la sagesse par lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées ».

Ces deux livres ont été l’objet de plus d’une critique sévère ; on a reproché à Michelet d’embellir des couleurs de son style et de sa poésie des détails physiologiques qu’il eût mieux valu laisser aux livres de science ; on l’a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé dans ces reproches ; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas songer assez au public français, à l’esprit gaulois qui a toujours pris pour sujets de ses railleries l’amour et le mariage. Michelet n’avait rien de cet esprit ; rire en pareil sujet lui eût semblé de l’impiété ; pénétré de la sainteté de la cause qu’il défendait, il osa tout dire, oubliant que, si « tout est pur pour les purs », il n’en est pas de même pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l’inspiration morale qui les anime, n’y trouveront que de graves et nobles enseignements. Ils prêchent « la fixité du mariage » et nous disent que « sans mœurs il n’est point de vie publique ». Ils veulent « replacer le foyer sur un terrain ferme », car « si le foyer n’est ferme, l’enfant ne vivra pas ». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et de ses désirs : « former des cœurs et des volontés. » L’amour n’est pour lui que le point de départ de l’éducation ; le livre de l’Amour était la préface de Nos Fils, où il exposa en détail ses idées sur ce grand problème de l’éducation, déjà abordé dans le Peuple et dans la Femme. L’analyse psychologique de l’âme de l’enfant et l’étude des systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Frœbel, l’amènent au même résultat. L’éducation se résume dans ces mots : famille, patrie, nature. L’enfant doit apprendre « la patrie, son âme, son histoire, la tradition nationale », et les sciences de la nature, « l’universelle patrie ». Par qui doit-il les apprendre ? Par les écoles, sans doute, mais avant tout par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer la vérité, c’est-à-dire la Loi dans la nature et la Justice dans l’humanité. Loin d’exclure la religion, cette éducation est tout entière religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de l’enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes ; « lui, la justice exacte, la loi en action, énergique et austère ; elle, la douce justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que conseille le cœur et qu’autorise la raison ». C’est leur accord, leur harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans le Peuple, est développée dans Nos Fils avec l’énergie et l’éloquence d’une foi profonde.

Ce n’était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être dirigée l’éducation, à quel but elle devait tendre ; il avait voulu entreprendre lui-même le rôle d’éducateur, écrire un livre qui résumât les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa la Bible de l’Humanité (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et morales de chaque peuple ce qu’elles ont de plus original et de plus élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le credo des générations nouvelles. « L’humanité, dit-il, dépose incessamment son âme en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d’une écriture très libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides, en statues. » L’antiquité « diffère très peu des temps modernes dans les grandes choses morales… pour le foyer surtout et les affections du cœur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice » Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les idées même auxquelles l’avait conduit l’étude de la nature et de l’histoire. Toute l’antiquité joint sa voix à la sienne : l’Inde avec sa tendresse pour tout ce qui vit et sent ; l’Égypte « avec son espoir, son effort d’immortalité » ; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la patrie ; la Perse avec « le labeur qui dompte, qui féconde la nature », et son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, « dont le genre humain est l’auteur », mais qui n’est encore qu’un essai, une magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme toute la morale de Michelet : « Le foyer est la pierre qui porte la cité[11]. »

Pendant cette période si féconde d’activité littéraire où il révélait la poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination et de son éloquence au service de ses idées d’éducation morale et de philosophie, religieuse, Michelet n’avait point abandonné ses travaux historiques. De 1855 à 1867, il termina son Histoire de France, depuis Charles VIII jusqu’à 1789. Cette seconde partie de l’histoire de France est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d’après une tout autre méthode que la première. L’homme d’action, le poète, le philosophe l’emportent désormais sur l’historien et le critique. Au lieu d’une sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque avec violence tout ce qui n’est pas conforme à son idéal moderne de justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de son imagination, se répand à chaque instant en des digressions poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais une série de considérations, de réflexions, d’appréciations à propos des faits. Toutefois, s’il est moins réglé et moins sage, son génie n’en éclate qu’avec plus de puissance. Ce n’est plus une lumière continue et limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime d’Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et luxurieuse corruption des Valois ? Tout est nouveau, imprévu, instructif dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous mesurons l’énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous comprenons la folie d’agiotage qui saisit la France à l’époque de Law ; au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes sentiments de trouble, de malaise et d’immense espoir qui agitaient les contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le jugement définitif d’une critique prudente et exacte ; il nous y fait participer avec les passions d’un contemporain. D’autres savent et affirment, lui il voit et il sent.

À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit volume, la Sorcière (1862), où il montrait dans la magie et la sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les proscriptions de l’église et sa victoire finale après des siècles de luttes et d’atroces persécutions. Le volume intitulé : la Pologne martyre, qui parut au milieu de l’insurrection polonaise de 1863, n’était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu’il avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en Pologne, en Hongrie, en Roumanie.

Le dernier volume de l'Histoire de France avait paru en 1867. Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de nouveau espérer en l’avenir de cette patrie si passionnément aimée ; et il pouvait croire, non sans raison, qu’il avait contribué, par ses pressants appels, à réveiller l’âme endormie de la France. Prompt à devancer, par l’assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le respect du foyer, l’amour de la patrie, l’intelligence de la nature. De même qu’en 1846, confiant dans la sympathie, et l’enthousiasme excités par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une transformation sociale par l’union de toutes les classes et par la réforme de l’éducation, en 1869 il exprima dans Nos Fils, avec une foi plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions d’avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse hospitalité ; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes ouvrières, d’unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n’était plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L’esprit de 1789, l’esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères, fondant la fraternité des nations sur l’affermissement de la patrie, et l’union des classes sur l’unité de la France. Michelet voyait déjà réunis « tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d’Italie (Italia mater), l’aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous !), le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et or ! »

En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible.

Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle du gouvernement français menacèrent l’Europe d’une guerre impie, Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l’entraînement d’un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d’historien et son sens profond de la justice lui faisaient prévoir l’issue de la guerre. Il avait droit d’être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le patriotisme, comme on fait d’une religion. Sa voix se perdit dans le tumulte, et le 16 juillet il m’écrivait ces lignes prophétiques : « Les événements se sont précipités… Le crime est accompli. L’Europe interviendra, mais pas assez vite pour qu’il n’y ait avant un désastre immense. » Il ne se trompait que sur un point, l’intervention de l’Europe.

On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du siège de Paris. Il se retira en Italie ; mais son cœur restait en France ; de loin il ressentit comme s’il eût été présent toutes les agonies, toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une première attaque d’apoplexie. Il s’en relevait à peine quand l’insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé à mort, il se releva encore une fois, grâce à l’ingénieuse tendresse et à l’infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette indomptable énergie de l’esprit qui avait toujours soutenu ses forces toujours chancelantes ; il se reprit à l’existence. La flamme qui brûlait en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il avait publié une petite brochure : La France devant l’Europe, et en face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l’immortalité d’un peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il reprenait la plume et commençait une Histoire du XIXe siècle. Sentant que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité, une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s’il avait vu la France, elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage. Mais le triomphe momentané d’une politique étroite et impuissante, la réaction de 1873, lui ôtèrent l’espérance de voir ce réveil de l’âme de la France. Il alla s’affaiblissant de jour en jour et il mourut à Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière : il semblait que la nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil, source de toute chaleur et de toute vie.

Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament : « Dieu me donne de revoir les miens et ceux que j’ai aimés. Qu’il reçoive mon âme reconnaissante de tant de biens, de tant d’années laborieuses, de tant d’œuvres, de tant d’amitiés ! »

  1. Michelet, Histoire de France, II, page 80.
  2. Le Peuple, page 22.
  3. Le Peuple, page 26.
  4. Le Peuple, page 30.
  5. Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations assez suivies vers 1830 ; et quand Guizot devint ministre en 1833, il prit Michelet pour son suppléant à la Faculté des lettres. Mais le bon accord dura peu. Dès 1835, Guizot lui préféra un catholique fervent, M. Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l’effrayaient. Celui-ci, de son côté, ne goûta jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d’être peu français dans sa tournure d’esprit, trop anglais dans ses idées politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, à l’Académie, dans une discussion sur les poèmes de l’Inde, dont Guizot critiquait l’exubérance, Michelet éclata tout à coup : « Vous ne pouvez les comprendre, s’écria-t-il, vous avez toujours haï la vie. »
  6. Dans d’intéressants articles de la Revue politique et littéraire (15, 22 et 29 août 1874), M. Despois a cité un passage du cours de Michelet à la Faculté des lettres en 1835, où il expliquait comment l’historien, pour bien comprendre le passé, devait apporter à son étude, non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de s’éprendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses de l’esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M. Despois n’a cité que quelques lignes. On avait reproché à Michelet d’être partial en faveur de Luther. « On pourrait me reprocher également, répliqua-t-il, d’être partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en faveur de sainte Thérèse et de saint Ignace de Loyola. C’est cependant pour l’histoire une condition indispensable que d’entrer dans toutes les doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner pour toutes les affections. Une idée ne se produit qu’à la condition d’être dans l’esprit humain et d’aider au développement général de l’humanité. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours nécessaire. L’histoire déroule une vaste psychologie qui embrasse dans un ordre successif toutes les notions, toutes les facultés qui constituent l’intelligence de l’homme ; chaque notion, chaque faculté se révèle tour à tour sous la forme d’un parti, d’une nation, d’une doctrine, et fait à travers les événements sa fortune dans le monde. Comment s’étonner que l’histoire trouve des sympathies pour l’homme tout entier, pour sa raison, son imagination, son cœur, pour la liberté et pour la grâce, pour le dogme et pour la morale ? Qu’il recueille çà et là les parties afin de reconstruire l’ensemble et qu’il les honore et les aime toutes, puisque dans toutes il voit se refléter cette image sacrée de lui-même que Dieu a jetée dans l’homme seulement. » (Journal de l’instruction publique, 25 janvier 1835.)
  7. J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Après la guerre de 1870, navré de la dureté que les Allemands avait montrée dans la victoire, il me disait : « Si Grimm avait été là, je suis sûr qu’il aurait protesté au nom de l’humanité et de la justice. Mais il n’y a plus de Grimm en Allemagne. » Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm eût protesté.
  8. Quinet, poète, historien, philosophe, enseignait l’histoire des littératures du midi de l’Europe. Mickiewicz, le grand poète polonais, occupait la chaire de langue et de littérature slaves.
  9. Quinet et Michelet avaient pris l’un et l’autre les Jésuites pour sujet de leur cours, et firent paraître ce volume en commun, les idées développées par Michelet dans ce cours n’étaient pas nouvelles chez lui. Nous les retrouvons dans des notes de l’École normale de 1831. Il faut renoncer à la légende qui nous montre Michelet devenant hostile au catholicisme parce qu’il a été attaqué par l’abbé Des Garets.
  10. Michelet avait fait un dépouillement très complet des registres de la Commune, détruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tiré une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les autres histoires de la Révolution. Il avait aussi attentivement étudié les archives de Nantes pour la guerre de Vendée.
  11. On trouvera plus loin une étude spéciale sur Michelet éducateur.