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Rembrandt d’après son dernier biographe

Rembrandt d’après son dernier biographe
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 684-695).

Pour écrire le beau livre que M. Emile Michel vient de consacrer à la gloire de Rembrandt, il fallait à la fois être un peintre versé dans la science et dans toutes les pratiques de son art et avoir, avec le sens critique, le goût des travaux d’érudition, des recherches savantes et minutieuses. Il fallait avoir lu avec soin tout ce qui a été écrit dans diverses langues sur le fils du meunier de Leyde, molitoris Leydensis filius, et être en état de séparer l’ivraie du bon grain, de tout contrôler, de tout vérifier. Il fallait avoir le pied léger, courir toute l’Europe, se transporter dans le nord et dans le midi de l’Allemagne, en Angleterre, en Russie, en Danemark, en Suède, pour revoir et étudier toutes les œuvres du maître. Il ne suffisait pas d’avoir l’humeur voyageuse, il fallait être un de ces curieux aimables, qui par leur entregent se créent des relations utiles, se gagnent la confiance des directeurs de musées et des riches possesseurs de collections particulières, se font ouvrir les archives secrètes, apprivoisent les dragons qui veillent jalousement sur les trésors confiés à leur garde. Mais il fallait surtout aimer assez Rembrandt pour vivre durant de longues années avec lui, dans son intimité, entouré des reproductions de ses tableaux, de ses dessins, de ses eaux-fortes. L’amour est patient, a dit l’apôtre ; M. Emile Michel a eu cette patience des amoureux que rien ne rebute ni ne lasse, et comme la vertu est quelquefois récompensée, il a trouvé des éditeurs disposés à ne rien épargner, à ne rien négliger pour que son livre fût digne du grand artiste dont il avait entrepris de raconter l’histoire et d’expliquer le génie [1].

La méthode qu’il a suivie n’était pas la plus commode ni la plus aisée, mais c’était sans contredit la meilleure et la plus sûre : il a adopté l’ordre chronologique et fait marcher de front la biographie de Rembrandt et l’étude de ses tableaux et de ses dessins. « La vie de Rembrandt, nous dit-il, fut entièrement vouée à son art, et elle ne saurait être séparée de son œuvre ; toutes deux sont intimement liées et s’éclairent mutuellement. » S’il est peu d’artistes qui se soient donné tant de peine pour renseigner la postérité sur la date de leurs ouvrages, il n’en est point qui aient si souvent fait poser devant eux les êtres qu’ils aimaient, qui nous aient laissé un si grand nombre d’images de leur père, de leur mère, de leur femme, de leur maîtresse. Il n’en est point non plus qui aient tant aimé à se prendre pour modèle, et comme personne ne posséda plus que lui le don de mettre une âme sur un visage et d’en éclairer les dessous, comme il est peut-être parmi tous les grands peintres celui qui étudia le plus l’homme en psychologue pénétrant et subtil, la série des portraits qu’il a faits de lui-même ressemble presque à un journal intime.

Pour ne parler que des plus beaux, le portrait du musée de La Haye nous le montre dans toute la grâce et la fierté de ses vingt ans, avec l’abondance de ses cheveux aux mèches capricieuses, avec ses petits yeux ombragés par des sourcils proéminens, avec son regard à la fois candide et assuré, qui semble interroger la vie. Il a mille questions à lui faire et il faudra qu’elle réponde. Cet adolescent précoce sait vouloir ; il a un air d’autorité, de certitude, de commandement, et on voit déjà s’accuser sur son front ce pli vertical que creuseront de plus en plus les années et l’inquiétude d’un génie qui se cherche. Cinq ou six ans plus tard, il se représentera dans le fameux tableau de la galerie de Dresde le verre à la main, près d’une table couverte d’un tapis d’Orient, faisant bombance avec sa femme assise sur ses genoux et qu’il tient par la taille. Affublé d’un travestissement guerrier, il a les yeux un peu vagues, il rit à pleine bouche et nous montre toutes ses dents. « Rapprochée de sa grosse tête, celle de Saskia nous paraît plus menue encore ; on dirait un géant et une petite fée qui, sûre de son pouvoir, s’épanouit confiante et heureuse de l’amour qu’elle inspire. » C’était le bon temps ; on s’aimait beaucoup, on se promettait d’être riche et on faisait fête à la vie.

D’année en année, il ne cessera pas de se prendre pour modèle. La saison maigre, les soucis, les chagrins, les jours de deuil sont venus ; mais il a l’âme grande et forte, il supportera vaillamment les injures de la fortune et des hommes. Vers 1664, il se fait voir à nous vieilli avant le temps, avec ses traits contractés, ses chairs tuméfiées et flasques, coiffé d’un serre-tête et d’une calotte rougeâtre, les yeux bridés, enfoncés, injectés de sang, les paupières épaissies et gonflées. Plus tard, peu avant de mourir, il reproduira une fois de plus son pauvre visage fripé, déformé, grimaçant. « Rien n’a pu abattre l’intrépide lutteur. Son regard fixé sur vous est toujours perçant et un rire franc ouvre sa bouche édentée. D’où lui vient cette gaîté ? Malgré sa misère, il a encore un coin pour peindre, et près de lui il nous montre son chevalet et un buste antique, quelque épave peut-être de ses anciennes splendeurs. » On ne peut dire plus clairement : « J’ai tout perdu, sauf mes créanciers, et nonobstant je peins encore. »

Ce n’est pas seulement dans les portraits qu’il a faits de lui-même et des siens que Rembrandt nous a raconté son histoire. Jamais peintre n’eut un talent plus personnel et n’a mis davantage sa vie et son caractère dans son œuvre. Comme le remarque M. Michel, les sujets qu’il aimait à traiter étaient toujours en rapport avec ses sentimens intimes, avec sa situation, avec l’état de son cœur.

Quand il a perdu sa mère et que la santé de Saskia décline, on le voit traiter de préférence des scènes de la vie de famille, et il s’applique à rendre en la glorifiant toute la douceur de ces joies domestiques dont il connaît mieux le prix depuis qu’il les sait précaires et fugitives. Dans ses années de détresse, lorsque ses créanciers implacables l’ont déclaré en faillite, il revient à la peinture religieuse. Il nous montre, dans le beau tableau qui fait aujourd’hui partie de la collection de M. le comte Orlof Davidof, la figure du Christ telle qu’il avait appris à la voir, aussi tendre qu’auguste. Représenté de face, à mi-corps, les bras à demi croisés, c’est le grand martyr, dont la sérénité divine console les douleurs humaines. Il ne peint pas toujours le Christ, mais il met de la religion dans tout ce qu’il peint, et, humblement prosternés devant Jupiter, les mains jointes, son Philémon et sa Baucis font penser aux Pèlerins d’Emmaüs, tant leur ferveur est grande, tant leur piété est profonde et touchante. Vers le même temps, il exécute cette magnifique étude de vieille femme que possède M. Kann, « l’une des peintures les plus fortes, les plus éclatantes qu’il ait jamais produites. » Assise de face dans un fauteuil, vêtue d’une robe jaune à corsage brun, coiffée d’une capeline grise et jaune clair qui met son visage à l’ombre, cette pauvre vieille, des ciseaux d’acier à la main, est occupée à se couper les ongles. Elle a beaucoup pâti, la souffrance a ravagé ses traits, elle est presque décrépite, et elle nous impose par une majesté secrète. Elle n’aime plus la vie et ne craint plus la mort ; mais elle a l’air de dire : « Quand on a perdu ses illusions, il faut garder ses habitudes et ne pas laisser de se faire les ongles. »

En tout temps, les anecdotiers se sont emparés de l’histoire des artistes célèbres pour la broder à leur façon. Celle de Rembrandt a fourni matière à plus d’une légende, dont la critique n’a fait justice que tout récemment. Ce que nous savons de sa vie peut se résumer en quelques mots. Il était le cinquième des six enfans d’un meunier de Leyde, nommé Harmen Gerritsz, et on est fondé à croire qu’il naquit le 15 juillet 1606. Après avoir fait son apprentissage dans sa ville natale, il se rendit à Amsterdam pour continuer ses études chez Pieter Lastman, peintre de quelque renom. Il le quitta au bout de six mois et revint à Leyde, où il n’eut plus d’autre maître que lui-même. En 1631, à l’âge de vingt-cinq ans, il retourna se fixer à Amsterdam et y passa le reste de ses jours.

Il fut bientôt en vue. Dès la Leçon d’anatomie, dont le succès fut éclatant, son nom est devenu célèbre, il a conquis sa place au premier rang, et les commandes affluent. Il n’en sera pas réduit, comme beaucoup de peintres de son pays, à exercer à côté de son art une profession plus rémunératrice. Il ne sera pas obligé, comme Van Goyen, de spéculer sur les tulipes et les maisons, comme Jan Van der Cappelle de diriger une teinturerie, comme Steen d’exploiter deux brasseries, comme Hobbema de solliciter un emploi de jaugeur-juré pour les liquides débarqués à Amsterdam, comme Pieter de Hooch d’accepter une place d’intendant. Il est le portraitiste à la mode ; en 1632, il a dix portraits à faire, il en fera quarante de 1632 à 1634. Le stathouder Frédéric-Henri, fils du Taciturne, quelles que fussent ses préférences pour les Flamands et les italianisans, le fera travailler pour lui. Ses tableaux lui sont bien payés ; il tire bon parti de ses eaux-fortes, qui sont très recherchées ; il a de nombreux élèves, dont il touche une redevance. Au surplus, il a recueilli de petits héritages, et sa femme lui apporte une dot. Tout semble lui promettre une vie heureuse, tranquille et grasse.

Mais tout à coup la faveur publique se détourne de lui, on le sacrifie à des rivaux, dont quelques-uns ne sont plus connus aujourd’hui que des historiens de l’art. Il perd en même temps les commandes des bourgeois, des corporations, des Gildes, et le patronage de la haute société. Bientôt il sera traqué par ses créanciers, persécuté par les gens de justice. Plus il fait de chefs-d’œuvre, plus il est méconnu, dédaigné, ignoré, et son nom tombera dans un oubli si profond que les fables les plus grossières répandues sur son compte s’accréditeront partout. Hors quelques amis qui lui sont restés fidèles, on ne sait plus où il est, ce qu’il fait ; à peine sait-on s’il vit encore. Il avait soixante-trois ans quand il mourut à Amsterdam, d’où il n’était jamais sorti, et les uns disaient qu’il avait quitté la Hollande pour se fixer à Stockholm, d’autres affirmaient qu’il avait terminé ses jours en Angleterre, à Hull ou à Yarmouth.

Son caractère a été travesti comme son histoire, et sans les documens et les précieuses informations laborieusement recueillies dans ces dernières années par MM. Bredius et de Hoever, nous ne connaîtrions encore qu’un Rembrandt de fantaisie. Il était très frugal, très sobre, il méprisait la bonne chère. Suivant le témoignage d’un contemporain, « il vivait fort simplement et, quand il était à son travail, il se contentait d’un morceau de fromage ou d’un hareng avec du pain. » On en avait conclu qu’il était un homme très serré, dur à la détente, un ladre. N’a-t-on pas raconté que ses élèves, pour mettre sa rapacité à l’épreuve, s’amusaient à peindre sur le plancher une pièce de menue monnaie et à le voir se baisser en hâte pour la ramasser ? L’anecdote est peu vraisemblable. On n’osait guère se jouer à lui, il n’était pas endurant. Il savait se faire respecter et retenir dans le devoir la turbulente jeunesse qui venait s’instruire à son école. Houbraken raconte qu’un jour d’été, étant survenu à l’improviste dans l’atelier et passant près d’une cellule où l’un de ses élèves s’était enfermé avec la femme qui lui servait de modèle, le maître entendit ces mots : — « A présent, nous voici tous deux comme Adam et Eve dans le paradis. — Vous allez en sortir comme eux ! » — s’écria-t-il. S’étant fait ouvrir la porte et leur laissant à peine le temps de se rhabiller à moitié, il chassa les deux délinquans, les poursuivit jusque dans la rue.

Cet avare était, en réalité, un grand dépensier, un prodigue, un gaspilleur. Selon Baldinucci, il poussait la générosité « jusqu’à l’extravagance. » Ce bourreau d’argent, insoucieux de ses intérêts, ne pensa jamais à l’avenir. Il sut toujours administrer son talent, il ne sut jamais régler sa vie : — « Tout ce qu’il avait de ressources disponibles, nous dit M. Michel, et même de crédit, il le dépensait sans compter en achats de toute sorte, et quand il s’agissait de parer sa chère Saskia, rien n’était trop beau pour elle. Ces perles, ces pierres précieuses, ces riches agrafes, ces colliers et ces bracelets dont nous la voyons ornée dans ses portraits et dans les tableaux où elle figure, ce n’est pas, ainsi que le croit Vosmaer, l’imagination de Rembrandt qui les a créés d’un coup de pinceau ; avec ces portraits et ces tableaux eux-mêmes, nous pourrions dresser l’état des bijoux qui formaient l’écrin de la jeune femme. » — Dans une enquête faite vers 1658 ou 1659, l’orfèvre Jean van Loo, avec lequel Rembrandt vivait en relations très suivies, certifia sous serment, par-devant notaire, que le ménage avait eu en sa possession deux grosses perles en forme de poire, deux rangs de perles précieuses, un gros diamant monté en bague et deux autres en pendans d’oreilles, une paire de bracelets émaillés, de grandes pièces de table en argenterie.

Rembrandt avait le culte des belles choses, des objets de prix, et il ne lui suffisait pas de les voir, il tenait à les avoir. Il joignait à la gourmandise des yeux l’orgueil du propriétaire. — « Quand il assistait à une vente, nous apprend le Danois Bernard Keilh, qui avait vécu huit ans près de lui, dès la première mise à prix il faisait une enchère si élevée qu’il ne se présentait plus d’autre acquéreur ; et à ceux qui s’étonnaient de ce procédé, il répondait qu’il entendait ainsi relever sa profession. » — Incapable de résister à ses convoitises, quand l’argent lui manquait, il empruntait. Lui rentrait-il quelques fonds, il n’avait garde de s’en servir pour désintéresser ses créanciers ; il faisait de nouveaux achats et contractait de nouvelles dettes. Durant toute sa vie, il mangea son blé en herbe et fut mangé par des prêteurs sans scrupules.

Ce ne sont pas Saskia et ses bijoux qui l’ont ruiné ; son plus grand malheur fut d’acquérir, le 5 janvier 1639, dans le quartier juif, au prix de 13,000 florins, une maison de quelque apparence et fort spacieuse, construite dans le style de la renaissance italo-hollandaise, en briques et bandeaux de pierres alternées, dont le fronton triangulaire était orné d’une couronne. Il s’était promis de s’acquitter par des versemens successifs, prélevés sur ses gains annuels. Pure chimère ! Après avoir versé quelques acomptes, il s’en tint là, les intérêts s’accumulèrent, et ce fut le gouffre où s’engloutit sa fortune.

S’il est dangereux d’acheter une maison quand on n’est pas sûr de pouvoir la payer, il est plus dangereux encore de l’aimer si tendrement que le désir de la meubler et de l’embellir devient le premier souci de la vie. Saskia et sa maison, Rembrandt se plaisait à parer tout ce qu’il aimait. Il était le plus sédentaire, le moins répandu, le plus casanier des hommes ; il évitait les sociétés, fuyait les lieux de réunion, et son nom n’a jamais figuré sur les listes de la bourgeoisie, des Gildes des peintres et des membres de la garde civique. Il n’avait pas d’autre ambition que de rester chez lui et d’y travailler d’arrache-pied. « Quand il peignait, a dit Baldinucci, il n’aurait pas donné audience au plus grand souverain du monde, et celui-ci aurait été forcé d’attendre ou de repasser jusqu’à ce qu’il lui plût de le recevoir. »

Ce Hollandais, qui n’avait jamais vu que la Hollande, ni fait d’autre voyage que de se transporter de Leyde à Amsterdam, sentait, dans l’intérêt de son art comme dans celui de son bonheur, le besoin de transformer sa demeure en musée. Il s’était arrangé pour faire le tour du monde en faisant le tour de sa chambre, et sans sortir de sa case, en parcourant des yeux les murs de son grand salon, il pouvait dire comme le rat de la fable :

Voilà les Apennins, et voici le Caucase.

Étagères, boîtes de l’Inde en bois doré ou tressées en bambou, bibelots précieux, vases, coupes, porcelaines, costumes, animaux empaillés, tableaux flamands ou italiens, minéraux, coquilles, poissons, plantes marines, armures de tous les temps et de tous les pays, moulages de statues ou de bustes antiques, gravures, il avait rassemblé autour de lui l’Asie et l’Europe, tout ce qui pouvait amuser ses yeux, égayer sa pensée ou inspirer son génie. On sait l’importance qu’il attachait aux accessoires en peinture, le merveilleux parti qu’il en tirait. Il avait désormais tout sous la main. Hélas ! il sera exproprié, chassé inhumainement de chez lui, condamné à se retirer à l’auberge. Il ne connaîtra plus que des gîtes de hasard, il finira ses jours dans un triste réduit aux murailles nues, et son décès sera constaté sur les registres mortuaires de la Westerkerk par cette courte mention : « Mardi, 8 octobre 1669 ; Rembrandt van Ryn, peintre, sur le Roozegraft, vis-à-vis le Doolhof. Laisse deux enfans. » C’était en effet, avec « ses vêtemens de laine et de toile et ses instrumens de travail, » tout ce qu’il laissait ; l’inventaire en fait foi.

Ne le plaignons pas trop. Dans cette maison qu’il n’a jamais payée et qui lui coûta si cher, il a savouré les joies du paradis : il y fit des chefs-d’œuvre et il y eut des visions délicieuses ou magnifiques, que n’auront jamais les millionnaires et les empereurs. Ajoutons qu’il fut heureux en ménage plus qu’en affaires. Cette Saskia van Uylenborch qu’il a fait poser tant de fois, qu’il a métamorphosée tour à tour en Suzanne au bain ou en femme de Samson, et dont il n’a pas craint de révéler les grâces les plus secrètes en peignant la Danaé du musée de l’Ermitage, n’était point une beauté. Mais avec son visage plein, son nez renflé à l’extrémité, son front bombé, sa bouche mignonne, sa fraîcheur, ses petits yeux aux paupières épaisses, sa blonde et fine chevelure, elle avait ce genre de charme que Rembrandt recherchait dans ses modèles. Originaire de la Frise, issue d’une famille patricienne, fille d’un jurisconsulte distingué et restée orpheline à douze ans, il l’avait épousée par amour en juin 1634. Douce et facile, elle se donna à lui tout entière et sans réserve, n’ayant pas d’autre volonté que celle de l’homme qu’elle aimait et abandonnant son corps à l’artiste pour qu’il en disposât à son gré. Le seul chagrin qu’elle lui ait jamais causé fut de mourir en 1642, après huit ans de mariage.

Il ne se remaria point ; mais il ne pouvait se passer de la société d’une femme. Il n’alla pas la chercher hors de chez lui ; il était accoutumé à trouver tout dans sa maison. Une jeune fille nommée Hendrickje Stoffels, âgée de vingt-trois ans, était attachée depuis peu à son service ; il n’eut pas de peine à s’en accommoder. Cela fit scandale. En 1654, Hendrickje fut citée devant le consistoire, privée de la communion et sévèrement admonestée. Elle ne pouvait nier ; avant la fin de l’année, elle accoucha d’une fille, que Rembrandt, en souvenir de sa mère, fit baptiser sous le nom de Cornélie.

Comme Saskia, elle avait le visage peu régulier, le nez gros ; mais sa bouche vermeille, ses cheveux ardens, l’éclat de son teint, la vivacité et la tendresse de son regard sauvaient tout. Rembrandt l’a représentée dans l’admirable portrait du Salon carré vêtue d’un élégant costume, que sans doute elle ne porta jamais ; ce grand observateur, qui était un grand poète, se plaisait également à copier la nature et à la déguiser. Elle a posé aussi pour la Bethsabé de la galerie Lacaze, et cette fois elle était nue. « Les jambes, comme le dit M. Michel, sont d’une grande vulgarité, et le ventre porte des traces évidentes de déformation. En revanche, le haut du corps, la poitrine et le cou, très finement modelés en pleine lumière, ont une pureté de dessin, un éclat et une délicatesse de couleur qui, suivant la remarque de M. Bode, soutiendraient la comparaison avec les plus beaux ouvrages de Giorgione, de Titien ou du Corrège, les peintres par excellence de la nudité féminine. Mais aucun de ces artistes n’aurait su mettre sur le visage de Bethsabé l’expression si vraie que Rembrandt lui a donnée. Flattée, mais encore indécise, l’épouse d’Uri ne songe pas à repousser les propositions de David. Elle laisse errer à l’aventure sa pensée, dont son vague regard et le trouble de sa physionomie trahissent les incertitudes. » Quel peintre a su mieux que Rembrandt faire parler un visage ?

La noble et riche Saskia avait été l’ornement de sa vie ; l’humble Hendrickje, celle qu’on appelait « la paysanne de Ransdorp, » fut pour lui la meilleure, la plus attentive, la plus fidèle des ménagères, et s’il n’avait tenu qu’à elle, ses affaires se seraient peut-être arrangées. Il n’est pas prouvé qu’elle sût lire, et sûrement elle ne savait pas écrire, car elle a fait une croix au bas des actes où elle est intervenue. Mais elle avait un grand cœur, rien ne lassa son dévoûment, elle s’employa sans relâche à adoucir des maux qu’elle ne pouvait guérir. Quand ce grand enfant fut à la merci des procéduriers, elle le prit sous sa tutelle et se chargea de le faire vivre. Malheureusement elle mourut avant lui, et désormais il s’enfonça de plus en plus dans sa noire misère. Qu’importait après tout ? Lorsqu’il s’était assis devant son chevalet, il oubliait bientôt qu’il y a dans ce monde des créanciers, des hommes de loi, des prêteurs à la petite semaine, et la seule affaire qui lui parût sérieuse était de savoir comment il devait s’y prendre pour que ses ombres fussent chaudes et dorées.

Qu’un homme de génie, qui ne sait pas gouverner son cœur et ses désirs, finisse par tomber dans la misère, cela s’est vu souvent. Mais comment a-t-il pu se faire que le plus admirable peintre qu’ait produit la Hollande, celui que la postérité devait placer au rang des plus grands maîtres, ait été si peu de temps à la mode, que ses contemporains l’aient délaissé si vite pour des rivaux qu’on n’ose plus lui comparer ?

Il y a des artistes qui ont bientôt fait d’épuiser leur imagination ; à peine commencent-ils de vieillir, ils cessent d’inventer, ils ne trouvent plus rien, ils en sont réduits à se répéter. Il en est d’autres qui conservent plus longtemps la jeunesse et la fécondité de leur esprit, mais le travail leur devient difficile, leur main s’est appesantie ; ils inventent encore, ils ne savent plus exécuter. Un des amis de Rembrandt, le paysagiste Roghman, remarquait avec amertume « qu’à peine a-t-on acquis quelque expérience, on n’est plus en état d’en profiter. » C’était dire en d’autres termes que lorsqu’on peut, on ne sait pas, que lorsqu’on sait, on ne peut plus. Jusque la fin, Rembrandt, quoique sa vue se fût affaiblie, a conservé l’entière possession de son talent et de son art. Jusqu’à la fin, ce grand chercheur a su se renouveler, varier ses moyens et ses procédés. Il n’était pas de ceux qui commencent sur les barricades et finissent dans le gouvernement. Plus il avançait en âge, plus il était audacieux. « Autant dans ses premiers ouvrages, nous dit son biographe, sa touche est fondue, fine et délicate, autant plus tard elle a gagné en largeur, en liberté, en décision, pour finir par les emportemens un peu farouches de sa vieillesse. » Ce qui est certain, c’est qu’il a fait dans les dernières années de sa vie quelques-uns de ses plus purs chefs-d’œuvre, ses Syndics des drapiers, dont Fromentin affirmait « que l’extrême vivacité de la lumière y est aussi finement observée que si la nature elle-même en avait donné la mesure, » sa Lucrèce dont Bürger disait qu’elle était peinte avec de l’or, le fameux portrait de famille de Brunswick, « toile enchanteresse, s’écrie M. Michel, œuvre prodigieuse, qui joint à la poésie flottante du rêve toutes les énergies de la vie la plus intense. »

Il ressort d’un examen attentif de la triste et laborieuse destinée de Rembrandt que ses vertus ont contribué à ses malheurs autant que ses défauts et ses travers. Sa rigide fierté répugnait aux transactions, aux compromis ; il était incapable de gagner ou de conserver la faveur publique par d’adroites complaisances. Dès son enfance, il avait eu l’humeur sauvage, et il aima toujours à rester dans son coin, à cacher sa vie. Il le disait lui-même, il se souciait peu des honneurs, il se souciait beaucoup de sa liberté. Ne comptant guère avec l’opinion, il ne songeait qu’à se plaire à lui-même. Sa fameuse Ronde de nuit, qui n’est au surplus ni une scène de nuit, ni une ronde, lui fit grand tort, lui attira bien des ennemis. Les coulevriniers d’Amsterdam lui avaient commandé cette grande composition, et sans les consulter, il n’en avait fait qu’à sa tête. Quand une corporation civile ou militaire commandait un tableau pour orner la salle de ses séances, les membres de la Gilde se cotisaient entre eux, et ayant tous versé la même somme, ils exigeaient que le peintre les soignât tous également, sans sacrifier personne. Rembrandt n’avait pensé qu’à son art. « Les deux chefs, mis en belle place et tout à fait en évidence, ne pouvaient se plaindre. Mais sauf quatre ou cinq membres de la corporation, le reste de la troupe se trouvait assez mal partagé. Des visages noyés dans l’ombre, éclairés çà et là par quelque accroc de lumière, d’autres à peine visibles, d’autres enfin d’une exécution très sommaire et d’une ressemblance plus que douteuse, ce n’était pas là ce qu’on avait attendu de lui. » Les Hollandais ont du goût pour les comptes en règle, et la Ronde de nuit leur fit l’effet d’une cote fort mal taillée. Le peintre violait les termes du contrat qu’avaient accepté tous ses prédécesseurs. Peut-être l’accusa-t-on d’indélicatesse, de mauvaise foi et de dol.

Personne n’était moins propre que lui aux besognes imposées, il n’avait pas l’inspiration à commandement. Il n’a jamais traité avec succès que les sujets pour lesquels il se passionnait, et il n’était pas de ces artistes qui ont la faculté précieuse de s’émouvoir pour tout ce qu’ils imaginent. Tout au contraire, il était l’esclave de sa sensibilité ; avant d’imaginer, il fallait qu’il eût senti. L’antiquité profane et l’histoire contemporaine ne l’ont jamais inspiré, et à quelques exceptions près, les scènes mythologiques qu’il a peintes lui ont fait peu d’honneur. M. Michel qualifie sa Diane au bain « de maritorne au visage hommasse, à la gorge pendante, au ventre flasque et ballonné, dont les jambes portent les marques honteuses des jarretières qu’elle vient de quitter. » Diane ne lui avait jamais pris le cœur, et il n’avait tout son talent que quand son cœur avait parlé. En revanche, quelques-uns des spectacles qui laissent indifférens la plupart des hommes le touchaient vivement. Une vieille impotente, un vieux béquillard, un pourceau faisant sa sieste à l’ombre d’un buisson, un bœuf écorché, trois mendians à la porte d’une maison, trois arbres grêles sous un ciel noir, c’en était assez pour le remuer jusque dans le fond de l’âme, comme s’il eût reçu d’une main mystérieuse cette chiquenaude magique qui met le génie en mouvement. Il pouvait dire avec le poète latin : « Les choses sont ce qu’on les fait, elles ont le prix que le cœur leur donne. » Il ne réussissait à rien qu’à la condition d’être amoureux, et comme l’esprit divin, l’amour souffle où il veut.

Il avait peu de lecture ; sa bibliothèque était pauvre ; en y comprenant des exemples de calligraphie, il possédait tout au plus une vingtaine de volumes, et il ne recherchait pas la société des lettrés, il leur préférait les théologiens et les médecins. Le seul livre qu’il eût vraiment lu, son livre de chevet, était sa vieille bible, qu’il ne se lassait pas de consulter et de méditer. On sait tout ce qu’il y sut trouver et que tout tableau de sainteté paraît profane à côté des siens. Mais cette bible qu’il relisait sans cesse, il l’interprétait à sa façon et il y voyait ce qu’il aimait à voir. On peut dire que cet homme qui avait tant de peine à sortir de chez lui n’est jamais sorti de lui-même ; c’est de ses propres entrailles qu’il a tout tiré.

Génie puissant, robuste et tourmenté, original entre tous, la foule le trouvait bizarre. Il se plaisait à opérer des prodiges. Comme on l’a dit, « c’est avec la nuit ou avec de l’ombre qu’il fait du jour. » Il adore la nature et il joint à l’amour de ce qui est la passion de ce qui n’est pas. Ce visionnaire est le plus exact des observateurs ; il donne aux choses réelles un air de mystère et il transforme ses rêves en réalités. Il agrandit les petits sujets et il mêle le familier au sublime, les détails prosaïques aux aventures surnaturelles. Il s’applique à sauver la laideur par l’intensité du sentiment, par la noblesse de l’expression. Il y a de la sorcellerie dans son talent, et ce magicien a fait dire aux âmes et aux visages ce que personne n’avait osé dire. Quel autre peintre aurait su représenter comme lui les Pèlerins d’Emmaüs ! Quel autre aurait su évoquer devant nous l’image rayonnante d’un Dieu ressuscité, qui se souvient d’avoir traversé la tombe et « dont les grands yeux vitreux ont vu la mort ? »

Ces coups de génie étonnaient son public plus qu’ils ne le touchaient. Ce grand peintre, qui n’avait jamais quitté son pays, était considéré par les Hollandais comme un étranger d’humeur fantasque, aussi extravagant que superbe, qui leur montrait un monde où ils n’étaient jamais allés, et qu’ils se souciaient peu de visiter. Ce n’était plus le temps des Gueux, des actions héroïques, des combats désespérés contre l’Espagne de Philippe II et de Philippe III. On s’occupait à s’enrichir. Amsterdam était une ville de commerce et de banques ; sa Bourse était la plus importante de l’Europe, et le cours de l’argent y était réglé pour l’univers entier.

Dès 1631, dans une lettre à Balzac, citée par M. Michel, Descartes, installé depuis peu dans cette ruche affairée, exprime l’étonnement que lui cause le spectacle auquel il assiste : — « En cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme excepté moi qui n’exerce la marchandise, chacun est tellement attentif à son profit que j’y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne… S’il y a du plaisir à voir croître les fruits de nos vergers, pensez-vous qu’il n’y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes et tout ce qu’il y a de plus rare en Europe ? » — Il s’applaudissait « d’être perdu parmi la foule de ce grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d’autrui, » et il se vantait d’y pouvoir vivre « aussi solitaire que dans les déserts les plus écartés. » Les philosophes s’accommodent de la solitude, les artistes ne peuvent se passer du monde. Ces marchands, ces commerçans, ces gros banquiers avaient pris le goût du luxe, ils aimaient à orner leurs maisons, et ils faisaient cas des peintres, quoiqu’ils les payassent chichement. Mais ils goûtaient peu le grand art, les mystères, la magie, les tableaux qui ont des dessous et qu’on doit regarder à deux fois pour les comprendre. Il leur fallait une peinture claire, lisse, facile à lire, minutieusement unie, agréable, alléchante et vraiment décorative. La Hollande de ce temps réduisait l’art au portrait, elle voulait qu’on lui fît le sien ; mais Rembrandt, quelque portrait qu’il fît, faisait toujours du même coup le portrait de Rembrandt, et la Hollande n’y trouvait pas son compte.

Vondel l’appelait « le prince des ténèbres, » et lui reprochait « ses ombres factices, ses fantômes, son demi-jour. » Un de ses élèves, Nicolas Maes, devenu le portraitiste à la mode, s’était hâté d’oublier les leçons du maître et de renoncer à sa première manière « pour adopter ces couleurs claires et légères, cette manière plus fluide et plus lâchée, ces élégances apprêtées qui contentaient bien mieux sa riche clientèle. » — « Il manque à Rembrandt, disait Sandrart, d’avoir fréquenté l’Italie et les autres lieux où l’on apprend à connaître la théorie de l’art. » — Gérard de Lairesse, un de ceux qui l’avaient remplacé dans la faveur publique, dira plus tard : « Voulant peindre moelleux, il n’arrive guère qu’à exprimer la pourriture. Son esprit, dans un sujet, n’envisageait jamais que les côtés bourgeois et vulgaires, et avec son coloris jaune et roux, il a donné le funeste exemple de ces ombres si chaudes qu’elles semblent embrasées et de ces couleurs qui paraissent découler sur la toile ainsi que de la boue. » Lairesse convient toutefois que sa peinture n’était pas « absolument mauvaise, » et qu’il l’a autrefois imitée ; mais il ajoute « qu’il a abjuré son erreur et cette façon de peindre qui n’est fondée que sur des chimères. » Un des petits-neveux du grand homme, Wybrand de Geest, écrivait en 1702 : « Il y a peu de temps encore, l’ignorance des prétendus connaisseurs était telle à l’égard des œuvres si puissantes de l’audacieux Rembrandt, que pour six sous on pouvait acheter un de ses portraits. » Aujourd’hui nous les payons plus cher et depuis longtemps l’ingrate Hollande a réparé son crime.

Quelle autre destinée eut Rubens ! On ne peut imaginer un plus étonnant contraste. Je crois savoir que M. Emile Michel, content du succès de son premier livre, s’est engagé à écrire la biographie du peintre flamand. C’est une lourde tâche que personne ne pourrait remplir aussi bien que lui. Il fera honneur à sa signature ; il nous racontera l’existence éclatante et variée du maître d’Anvers, qui fut dans l’occasion un diplomate et un homme d’affaires en tout temps, ses constantes prospérités, « ce patronage exercé sur tous les artistes de son pays, cette exploitation régulière d’un talent sûr de lui, cette fortune princière acquise par le travail, accrue par l’ordre le plus vigilant, enfin cette mort en pleine gloire et la pompe de ces funérailles menées par tout un peuple. » Mais dans l’histoire de l’art, c’est une question de savoir s’il faut préférer les fous aux sages ou les sages aux fous.


G. VALBERT.


  1. Rembrandt, sa vie, son œuvre et son temps, ouvrage contenant 343 reproductions directes, par M. Emile Michel, membre de l’Institut. Paris, 1893 ; Hachette.