Recueil de tombeaux des quatre cimetières de Paris/Dédicace




DÉDICACE.



AUX ÂMES SENSIBLES.


C’est à vous, âmes sensibles, à qui je dédie cet ouvrage. En effet, à qui pourrait-il mieux convenir ?

L’homme du monde, livré à ses affaires et à ses plaisirs, tourmenté par l’ambition ou le désir insatiable des richesses, est-il susceptible d’éprouver quelques sentimens tendres ? est-il capable d’arrêter un seul moment son esprit sur cette vérité, que toutes ces futilités qu’il poursuit avec tant de persévérance, que toutes ces jouissances auxquelles il se livre et dans lesquelles il semble trouver le bonheur, passeront avec la rapidité de l’éclair ? Quand même il pourrait se persuader que le sort, pendant toute sa vie, ne lui sera jamais contraire, s’avisera-t-il une seule fois, dans le silence de ses méditations, de penser qu’un jour viendra où il faudra que toutes ces choses l’abandonnent ? non ; son égoïsme, son amour de lui-même, les soins qu’il prend d’éloigner de lui tout ce qui pourrait, en jetant le trouble dans son cœur, diminuer ses jouissances, lui rendront constamment étrangères de pareilles réflexions. Cet ouvrage ne peut donc avoir pour lui aucune espèce d’intérêt. C’est un monument élevé contre son insensibilité et la dureté de son cœur. En vain lui rappellerait-il les personnes qui ont contribué à son avancement, à son élévation, à sa fortune, son œil, que jamais n’humectèrent les larmes de la reconnaissance, resterait sec devant l’urne cinéraire qui lui reprocherait son ingratitude. C’est donc à vous, âmes sensibles, que je livre, que j’abandonne avec confiance ce fruit de mes laborieux travaux. C’est pour vous seules que j’y ai consacré mes veilles. J’ai pleuré avec vous, j’ai partagé votre douleur en traçant sur ces feuilles les monumens qui renferment les précieux restes des personnes qui vous furent et qui vous sont encore si chères. Entretenir votre douleur, donner un nouveau cours à vos larmes en rapprochant de vous le lieu, la tombe, le cyprès qui ombrage la dépouille mortelle d’un père, d’un époux, d’un ami, sur la perte desquels vous trouvez une sorte de consolation à prolonger vos regrets, c’est sans doute entrer dans vos vues, c’est partager vos pieuses afflictions, c’est en diminuer les rigueurs. Puissiez-vous me tenir compte de mes efforts ! Si je n’ai pas entièrement rempli vos espérances, j’en ai eu le désir : cela me suffit pour me croire assuré du succès de mon ouvrage. Il est impossible d’être sensible et de ne pas être reconnaissant.
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