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CHAPITRE VII

plan de campagne

Les premières lueurs de l’aurore commençaient à apparaître. Un brouillard pénétrant s’élevait de la rivière et se répandait lentement dans les bois : les vapeurs matinales obscurcissaient le ciel au point de le rendre plus sombre qu’il ne l’avait été pendant toute la nuit.

Il y avait là un moment désagréable à passer auquel Oonomoo se montra tout à fait insensible, mais qui affecta péniblement l’organisation moins robuste du jeune officier.

Le village Shawnee était éloigné d’environ un mille. Comme il n’y avait pas la moindre probabilité de trouver Vanderbum sur pied à une heure aussi matinale, ils marchèrent à petits pas dans la forêt. Canfleld, énervé par une nuit sans sommeil et par le froid humide de cette matinée glaciale, était atteint de bâillements nerveux, et d’un frisson général qui lui ôtaient toute sa vivacité d’esprit, toute sa vigueur corporelle. Incapable de penser et de parler, il cheminait silencieusement et en trébuchant à côté d’Oonomoo.

L’Indien était toujours aussi vigilant et alerte : rien ne pouvait influencer cette nature d’acier.

Les regards languissants du lieutenant erraient sans but : tout à coup il lui sembla voir une ombre furtive dans le fourré ; mais au même instant il trébucha sur une racine d’arbre : quand il se releva tout avait disparu.

Naturellement il interrogea le Huron des yeux. Ce dernier paraissait impassible :

— Oonomoo ! lui murmura-t-il dans l’oreille, il y a quelqu’un par ici dans les broussailles ; nous sommes en danger ; je viens de voir !…

— Moi aussi j’ai vu, répondit Oonomoo marchant droit au lieu où était apparue l’ombre suspecte.

Canfield frissonna. L’idée qu’un canon de fusil braqué derrière quelque arbre allait vomir sur eux une mort certaine, l’engagea à retenir son compagnon.

— Laissez-moi donc faire ! lui dit ce dernier en secouant la tête ; suis-je donc une vieille femme édentée, pour prendre tant de précautions.

L’Indien rampa jusqu’au but avec une agilité de couleuvre : au bout d’une seconde Canfield le vit bondir sur un objet sombre, le saisir dans ses mains nerveuses, et aussitôt le laisser retomber avec dédain.

Le jeune officier se hâta d’accourir, et ne fut pas médiocrement surpris en reconnaissant par terre le corps gisant du nègre Caton.

— Que diable fait-il là ? demanda-t-il ; est-il mort ?

— Je ne crois pas ; il fait le mort seulement.

L’Indien avait parfaitement raison : le nègre, terrifié par l’approche de deux étrangers, dont un Indien surtout, s’était laissé tomber et était demeuré étendu par terre feignant d’être trépassé, afin d’ôter aux ennemis l’envie de le tuer.

Canfield irrité de tous ces contre temps, sentant d’ailleurs le danger de trahir leur présence en un lieu si proche des Shawnees, usa de fort peu de ménagements envers le moricaud.

— Debout ! imbécile ! indocile brute ! lui dit-il en le poussant rudement du pied ; nous voyons bien que tu n’es ni mort, ni même blessé ; debout, et ne joue pas plus longtemps une comédie stupide.

Caton ouvrit à moitié un œil ; puis poussa un soupir ; puis remua le bout d’un pied dans les feuilles ; enfin il bâilla comme s’il se réveillait seulement d’un profond sommeil.

— Ciel ! Bon Dieu ! que ce nègre est donc endormi ! grommela-t-il : tiens ! c’est vous Oonomoo ! Et, Dieu me bénisse ! n’est-ce pas Massa Canfield !

À ces mots il se dressa sur ses pieds.

— Que faites-vous ici ? demanda Canfield irrité.

— Je suis venu machinalement, suivant mon chemin au hasard.

— Mais, on vous avait envoyé au settlement ; pourquoi n’y êtes-vous pas allé ?

— Dieu vous bénisse ! Massa Canfield ; j’ai su qu’il y avait dix mille millions d’Indiens dans le bois entre nous et le settlement : j’ai bien essayé de me frayer un passage, mais c’était trop pour moi, il a fallu y renoncer.

— Enfin, pourquoi venir rôder si loin de ta route, méprisable poltron ? pourquoi venir ici où on t’avait défendu de paraître.

— Eh ! le sais-je ! je suppose que j’ai voulu regagner la maison, et sans m’en douter, je suis arrivé dans ce bois.

— Que dites-vous de cela, Oonomoo ? demanda Canfield en se tournant vers le Huron.

— Qu’il s’en aille ! je le tuerai s’il fait manquer notre expédition.

— Tu entends, Caton : il t’arrivera malheur si tu nous suis. Tu t’en iras tout à l’heure ; pour le moment, ta présence ne me paraît pas nuisible ; reste avec nous encore quelques instants, mais, sur ta vie ! garde-toi de faire entendre un simple soupir !

Caton terrifié promit obéissance et les suivit humblement par derrière, pendant que le Huron ouvrait la marche.

Ce dernier s’enfonça dans un fourré inextricable, y creusa une espèce d’enceinte circulaire, et s’installa dans une espèce de lit qu’il s’était préparé au milieu des broussailles :

— Nous avons le temps, dit-il, de dormir un peu.

Cette proposition fut excessivement agréable au lieutenant, en dépit de son impatience, il tombait de sommeil et pouvait à peine se soutenir. Tous trois se couchèrent et furent bientôt endormis profondément : Caton avait été placé à quelque distance sur le seul sentier praticable, de façon à tomber le premier sous les yeux de l’ennemi s’il venait par là.

Mais, l’impressionnable moricaud ne resta pas longtemps tranquille ; levant la tête avec précaution, il s’assura que le terrible Huron ne le voyait ni ne l’entendait ; alors il rampa à une certaine distance avec les plus grandes précautions, puis se releva sur ses pieds et se sauva ventre à terre. Peut-être saurons-nous plus tard quels étaient ses projets.

Pendant que Canfield et Oonomoo prennent un instant de repos pour se préparer à leur périlleuse tâche, nous reviendrons, s’il plaît au lecteur, à notre vieille connaissance Hans Vanderbum, le bienveillant gardien de la gentille et intéressante Mary Prescott.

On se souvient que madame Vanderbum, la séduisante Keewaygooshturkumkankingewock avait reçu pour pensionnaire la jeune captive.

Plusieurs raisons avaient déterminé les Shawnees à la placer dans cette demeure. D’abord, ils avaient songé à adoucir un peu le sort de leur prisonnière ; la Squaw avait appris de son mari quelques bribes d’anglais, il lui était possible de causer un peu avec miss Mary ; et, si peu agréable que fut sa société, elle valait encore mieux que celle des autres femmes de la tribu, qui ne connaissaient absolument que leur idiome.

Probablement les sauvages n’avaient aucune idée arrêtée sur la jeune fille : ils la gardaient chez eux, à peu près comme on conserve un joli oiseau en cage, sans avoir contre elle des projets violents. Néanmoins, si elle avait fait la moindre tentative d’évasion, ils l’auraient tuée sans miséricorde ; la fuite d’un prisonnier étant considérée comme le plus grand affront qui puisse être reproché à un Shawnee.

La redoutable Keewaygooshturkumkankingewock était sauvage jusqu’au bout des ongles, et on la savait incapable de se rendre complice d’une évasion. Quant à son mari, sa stupidité et sa somnolence le mettaient à l’abri de tout soupçon.

Miss Prescott s’installa donc dans la cabane du gros Hollandais. Le premier jour se passa sans aucun incident nouveau ; seulement elle reconnut avec tristesse que, sans le secours de ses amis, elle ne pouvait nourrir aucune espérance de fuite. La hutte n’avait qu’une seule entrée, juste assez grande pour laisser passer Hans Vanderbum et son gros ventre : les parois du wigwam étaient en matériaux inébranlables, et d’une solidité telle que les doigts délicats de la jeune fille ne pourraient jamais venir à bout de les percer.

Ajoutons que mistress Vanderbum, chaque nuit, prenait la précaution de faire coucher son mari en travers de la porte et de s’y coucher elle-même à côté de lui ; cette barrière humaine représentait au moins cinq pieds de large, près de trois pieds de haut, et s’étendait sur une longueur qui dépassait de beaucoup l’ouverture de la porte : cela était impossible à franchir, pour la jeune fille.

Disons encore que mistress Vanderbum avait un sommeil de chat, aussi léger que celui de son mari était profond, et lourd, et que le frisson d’une feuille la réveillait.

Enfin, chaque soir, la vigilante geôlière attachait derrière le dos les mains de la captive. Ce luxe de précautions était de nature à décourager la pauvre enfant.

Néanmoins Hans trouva moyen de lui adresser quelques bonnes paroles, et de l’entretenir dans l’espoir que le secours espéré ne serait pas long à venir.

Le second jour, Hans Vanderbum s’éveilla à une heure matinale tout à fait inusitée pour lui ; sa première pensée en ouvrant les yeux, fût qu’il avait un rendez-vous avec Oonomoo.

Il n’est personne, en effet, qui n’ait remarqué que, lorsqu’une idée préoccupe fortement, telle par exemple, celle de se lever à une heure déterminée, on s’éveille au moment fixé, avec une précision surprenante.

Hans Vanderbum fut donc levé, ce jour-là, avant sa femme : mais le bruit de ses pas la tira du sommeil.

— Qu’y a-t-il donc, Hans ? êtes-vous malade ? lui demanda-t-elle vivement.

— Non, ma colombe bonne et charmante ; je ne me suis jamais mieux porté, mais il me semble que l’air matinal me fera du bien, je vais faire un tour de promenade pour le respirer à l’aise.

L’autocrate femelle n’ayant formulé aucune objection, son craintif époux sortit lestement, et se dirigea avec de majestueux dandinements vers le lieu indiqué par le Huron dans leur précédente entrevue.

Le gros hollandais ne se pressa pas, tout d’abord, car l’heure du rendez-vous n’était point encore arrivée ; or, comme il connaissait l’exactitude mathématique de son ami Indien, il ne tenait pas à arriver en avance : Hans Vanderbum était comme Louis XIV, il n’aimait pas à attendre.

— Pourquoi me hâterais-je, marmottait-il en trottinant, je ferais bien de m’arrêter un peu ici pour me…

Il ne put achever ; quelque chose de pesant lui tomba sur les épaules avec une telle force qu’il en ploya jusqu’à terre, et que son chapeau fut enfoncé jusqu’aux yeux.

— Mein Gott ! quel arbre se renverse sur moi ? s’écria-t-il en faisant des efforts pour se dégager de ce qu’il croyait être le tronc d’un gros arbre. Son hypothèse se trouvait confirmée par la chute d’une grosse branche gisant sur le sol à côté de lui. Au même instant une exclamation frappa ses oreilles.

— Ciel ! Bon Dieu ! qu’est-ce que fait là ce tonneau plein ?

Hans parvint à extirper son chapeau de dessus ses yeux, et aperçut le nègre Caton étendu par terre, les jambes en l’air.

— Tonnerre et éclairs ! Qui êtes-vous ? demanda Vanderbum de plus en plus étonné ; est-ce que vous venez des nuages ?

— Yah ! yah ! yah ! que faites-vous-là ? vieux sanglier fourbu ? Je suis M. Caton, un des gentlemen noirs du capitaine Prescott.

Le hollandais ouvrit de grands yeux et resta un moment bouche béante.

— Mais, enfin, qui vous forçait de me tomber sur la tête ? demanda-t-il d’un ton bourru.

— J’étais en observation sur cet arbre ; juste au moment où vous passiez ma branche s’est cassée, et je suis tombé. Vous vous êtes trouvé là fort à propos pour me recevoir et amortir ma chute.

— Et vous, vous êtes tombé fort à propos pour me casser le cou.

— Mais qui pouvez-vous bien être, avec votre corbeille à pain sur la tête ? interrogea Caton toujours assis par terre les jambes relevées.

— Moi ? je suis Hans Vanderbum, l’homme de Keewaygooshturkumkankingewock.

Caton devint subitement moins arrogant. Il avait entendu Canfield prononcer ce nom en causant avec le Huron ; il se douta aussitôt que ce gros homme se trouvait mêlé aux plans concertés d’avance.

— Eh ! répondit-il, vous êtes Hans Vanderbum ? J’ai entendu Massa Canfield et Onomoo parler de vous.

— C’est parfaitement moi. Où sont-ils ?

— Je ne les crois pas loin : je les ai laissés dormant dans le fourré, et je me suis mis à faire une ronde d’observation pour vérifier si quelque vermine d’indien ne rôdait pas par ici ; je n’ai aperçu que vous ; et vous n’êtes pas un Indien.

L’heure fixée par le Huron, pour le rendez-vous était arrivée, le Hollandais ajouta :

— Voici l’instant où je dois les rencontrer ; mettons-nous tous deux à leur recherche, nous les trouverons plus facilement.

— Très-bien ! très-bien ! marchez en avant M. Hansderbunvan, je vous suis, répondit le nègre en se plaçant dans sa position prudente et préférée.

Quelques centaines de pas plus loin, Vanderbum déclara qu’ils étaient sur le lieu du rendez-vous ; effectivement, au bout de quelques secondes, des pas légers se firent entendre dans le bois ; Canfield et le Huron apparurent.

— Mon frère arrive à temps, dit Oonomoo en serrant la main du Hollandais.

— Oui ; Keewaygooshturkumkankingewock ne m’a pas retenu, répondit le gros homme d’un air satisfait, sans oublier d’offrir à Canfield une cordiale poignée de main.

— Je suis étonné et fort mécontent de te revoir ici, Caton, après les ordres que je t’avais donnés tout à l’heure ! fit le lieutenant irrité de la présence importune du moricaud.

— J’étais trop inquiet pour vous, massa Canfield, répondit le rusé poltron ; je n’ai pas pu me décider à m’en aller comme ça.

Pour le moment, il n’y avait rien à faire ; on toléra l’obstiné Caton.

Cependant Vanderbum et Oonomoo s’entretenaient en langage Shawnee.

— Quelles nouvelles mon frère peut-il m’annoncer ?

— De bonnes nouvelles, la fille est dans mon wigwam.

— Comment s’y trouve-t-elle ?

— Ma Squaw en prend soin.

— C’est bon.

— Je n’entends rien à tout ça, Oonomoo, et pourtant je m’imaginais que ce n’était pas bien du tout. Ma femme n’a jamais été d’un caractère commode, et cette fois ci elle ne parait pas s’adoucir, au contraire…

— J’ai dit à mon frère que c’était bon ! La captive sera avec nous lorsque le soleil reparaîtra dans le ciel.

— Eh ! seigneur ! comment ferez-vous ?

— Donnez cette drogue à Keewaygooshturkumkankingewock, répondit l’Indien en lui présentant une substance noire et visqueuse.

— Tonnerre ! est-ce du poison ? demanda Hans en Anglais ; ma femme me tuera si elle s’aperçoit que je cherche à l’empoisonner !

— Ça ne lui fera point de mal ; ça l’endormira seulement, et elle se réveillera ensuite.

— Quanonshet et Madokawandock auront-ils aussi de quoi en prendre ? car ils ne dorment guères non plus, ceux-là.

— Il y en a assez pour tout le monde. Aujourd’hui vous mêlerez cette drogue à leur nourriture ; ils s’endormiront pour ne se réveiller qu’après le lever du soleil.

— Et la jeune fille ? que faudra-t-il faire pour elle ?

— Quand la lune paraîtra sur la cime de ces arbres, coupez les liens qui la retiennent, conduisez la jusqu’ici : Oonomoo y sera pour la recevoir et la mener chez ses amis, au Settlement.

Toute cette dernière partie de la conversation eût lieu en anglais pour que Canfield pût la comprendre.

— Mais moi… que deviendrai-je ? observa Hans Vanderbum dans un état de très vive perplexité ; quand ma squaw s’éveillera, elle se doutera très bien que c’est moi qui aurai fait le coup… Ah ! surtout lorsqu’elle ne trouvera plus la prisonnière ; alors… alors… alors…

Et le brave Hollandais compléta naïvement sa pensée par une pantomime des plus expressives.

— Prenez aussi de la drogue, elle vous endormira, et votre squaw vous trouvant dans cet état n’aura aucun soupçon.

Hans ouvrit des yeux ronds comme la lune lorsque le Huron lui déroula le tissu complet de sa ruse. Canfield intervint aussitôt pour féliciter l’Indien de sa finesse aussi habile que prudente, et du sang froid prévoyant avec lequel il savait parer à toutes les difficultés.

En même temps il donna mille explications à Vanderbum sur la manière d’employer l’opium ; lui conseillant de ne le faire prendre à sa famille qu’environ quatre heures avant le coucher du soleil, afin que l’effet se produisit en temps utile. Il lui expliqua à quelles doses il devait l’administrer à chacun ; combien il devait en absorber lui-même ; il lui rappela toutes les précautions à prendre lorsqu’il quitterait sa cabane, pour prévenir les indiscrétions inopportunes de quelque Shawnee rôdeur, éveillé pendant la nuit.

Du reste, la hutte de Vanderbum était heureusement située à l’écart des autres, un peu cachée par les buissons, proche des bois : tout concourait à faire espérer la réussite parfaite de la petite conspiration.

Enfin, muni d’instructions minutieuses, Vanderbum partit ; Canfield, Oonomoo et le nègre cherchèrent un abri pour y passer en sûreté les longues heures de l’attente.