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Calmann-Lévy (p. 39-71).

LIVRE PREMIER

Pour la généalogie de Gargantua, l’auteur nous renvoie à la grande chronique pantagruéline. À propos de cette naissance, il fait une remarque sur la grandeur et la décadence des maisons royales : « Je pense, dit-il, que plusieurs sont aujourd’hui empereurs, rois, ducs, princes et papes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de coterets. Comme, au retour, plusieurs sont gueux, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus du sang et ligne de grands rois et empereurs… Quant à moi, ajoute-t-il, je crois que je suis descendu de quelque riche roi ou prince au temps jadis. Car oncques ne vîtes homme qui eût plus grande affection d’être roi et riche que moi ; afin de faire grande chère, pas ne travailler, point ne me soucier et bien enrichir mes amis et tous gens de bien et de savoir. » On trouvera peut-être que dès cet endroit l’esprit de Rabelais se révèle, que ce grand railleur ne respecte ni prince, ni roi, ni pape, qu’il voit plus avant que la Renaissance et la Réforme, jusque dans les temps modernes. Oh ! que l’on aurait tort, et comme on se tromperait ! Que Rabelais ait pensé de la sorte, il s’en faut du tout au tout. Le propos qu’il tient là est tout vulgaire et tout populaire, et tout commun (sans en être pire pour cela). Notre auteur ne fait que dire ici très plaisamment ce qu’avaient dit avant lui tous les bons prêcheurs, moines comme lui. C’est propos évangélique. Rien n’est plus éloigné de la pensée de Rabelais que de vouloir rabaisser l’autorité royale. Le roi François n’eut pas de sujet plus obéissant et plus respectueux que Frère François. Je le dis afin que nous nous gardions de prendre un lieu commun pour une nouveauté, et aussi pour que nous nous avisions que les lieux communs sont parfois très hardis.

Reprenons notre livre. Le père de Gargantua s’appelle Grandgousier ; sa mère Gargamelle ; elle était fille du roi des Parpaillots. Grandgousier, nous dit-on, était bon raillard en son temps, aimait à boire net et à manger salé, ayant toujours une bonne provision de jambons de Bayonne et de Mayence et force langues fumées.

Un jour de fête où l’on avait mangé trois cent soixante sept mille quatorze bœufs et dansé sur l’herbe, Gargantua sortit de l’oreille de sa mère. On lui assigna dix-sept mille neuf cent treize vaches pour l’allaiter, mais il buvait plus volontiers vin que lait.

Lorsqu’il fut grand, le père le fit habiller de ses couleurs blanc et bleu ; neuf cents aunes de toile pour sa chemise, huit cent treize aunes de satin blanc pour le pourpoint, et quinze cent neuf et demi peaux de chien pour les aiguillettes « et c’est alors qu’on commença à attacher les chausses au pourpoint et non le pourpoint aux chausses, ce qui est contre nature, comme l’a démontré Ockam sur les Exponibles de maître Hautechaussade ». Ockam était un théologien assez réformateur de son temps, et peu porté pour le pape ; mais il pratiquait la scolastique ; c’est assez pour que Rabelais se moque de lui. La scolastique était sa bête noire.

Quand il fut temps de donner un précepteur à Gargantua, son père choisit un grand docteur en théologie, maître Thubal Holopherne, qui apprit l’A.B.C. à l’enfant si bien que celui-ci le disait par cœur au rebours, et qui l’instruisit dans la vieille scolastique. Ce grand docteur étant venu à mourir, un vieux tousseux, nommé maître Jobelin Bridé, lui succéda, qui, employant les mêmes méthodes, réduisait l’enseignement à des exercices de mémoire. L’enfant étudiait avec zèle ; il apprenait bien, mais plus il étudiait, plus il devenait niais, rêveur et assotté. Son père s’en plaignit à son ami le vice-roi de Papeligosse qui lui répondit tout franc :

— il vaudrait mieux ne rien apprendre qu’apprendre tels livres sous tels précepteurs. Car leur savoir n’est que bêterie et leur sapience n’est que moufles (c’est-à-dire bouffissures) abâtardissant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de jeunesse.

Au soir, en soupant, ce vice-roi fit venir un de ses pages nommé Eudémon, bien coiffé, bien mis, bien épousseté, d’honnête maintien et plus semblable à un petit ange qu’à un homme, puis il dit à Grandgousier :

— Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a encore seize ans. Voyons, si bon vous semble, quelle différence il y a entre le savoir de vos rêveurs matéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant (c’est le Moyen Age et la Renaissance en présence, ou, pour parler plus exactement, la scolastique et les humanités).

L’essai plut à Grandgousier. Eudémon, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux assurés et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile commença son compliment et, quand il l’eut bien et dûment félicité, il se mit tout à son service. Le tout fut proféré avec gestes appropriés, prononciation distincte, voix éloquente, langage latin très orné. Après quoi Gargantua, pour toute réponse, se prit à pleurer comme une vache et se cacha le visage de son bonnet. Il ne fut possible de tirer de lui une seule parole. À cette scène du vieux roman correspond une scène historique qui eut lieu en France, sous Louis XIV. Les deux scènes gagneront à être rapprochées. Je vous rappellerai donc que le jeune duc de Berry, qui avait été princièrement éduqué par quelque Thubal Holopherne et quelque Jobelin Bridé du xviie siècle, tint un jour devant le Parlement une contenance qui rappelle celle du jeune Gargantua salué par Eudémon. Voici comment Saint-Simon raconte cette séance, où le prince renonça à la couronne d’Espagne :

« Le premier président fit son compliment à monsieur le duc de Berry. Lorsqu’il eut achevé, ce fut à ce prince à répondre. Il ôta à demi son chapeau, le remit tout de suite, regarda le premier président et dit : Monsieur… Après un moment de pause, il répéta : Monsieur… Il regarda la compagnie, et puis dit encore : Monsieur… Il se tourna à monsieur le duc d’Orléans, plus rouges tous deux que le feu, puis au premier président, et finalement demeura court, sans qu’autre chose que « monsieur » lui pût sortir de la bouche… Enfin, le premier président, voyant qu’il n’y avait plus de ressource, finit cette cruelle scène, ôtant son bonnet à monsieur le duc de Berry, et s’inclinant fort bas comme si la réponse était finie, et tout de suite dit aux gens du roi de parler.

» En rentrant à Versailles, la princesse de Montauban alla au-devant de lui et sans savoir un mot de ce qui s’était passé, elle se mit à crier dès qu’elle aperçut le duc, qu’elle était charmée de la grâce et de l’éloquence avec laquelle il avait parlé au Parlement. Il rougit de dépit sans dire une parole, et, à la fin, n’y tenant plus, il emmena monsieur de Saint-Simon chez lui, puis se mit à pleurer, à crier, à se plaindre du roi et de son précepteur :

» — Ils n’ont songé qu’à m’abêtir, s’écria-t-il en pleurant de rage, et à étouffer ce que je pouvais être ; on ne m’a rien appris qu’à jouer et à chasser et ils ont réussi à faire de moi un sot et une bête, incapable de tout, et qui ne sera jamais propre à rien… »

Les deux scènes se ressemblent. Mais il faut convenir à la louange de Rabelais que celle de Gargantua et d’Eudémon est tout aussi vraie et vivante que l’autre.

Grandgousier, furieux de voir son fils si mal éduqué, voulait tuer maître Jobelin. Puis, sa colère étant tombée, car il était bon homme, il ordonna qu’on payât ses gages au vieux tousseux, qu’on le fît chopiner théologalement et qu’on l’envoyât à tous les diables.

Maître Jobelin parti, Grandgousier, sur le conseil du vice-roi, confia l’éducation de Gargantua à un jeune savant nommé Ponocrates, qui était le précepteur de ce gentil Eudémon. On ne pouvait faire un meilleur choix. Et il fut convenu que les deux jeunes princes se rendraient avec Ponocrates à Paris pour profiter des avantages que trouvent dans cette ville ceux qui veulent étudier.

Pendant le voyage, Gargantua redevint le géant très horrifique de la légende. Il monta une jument de Numidie qui avait une queue si longue, qu’en quelques coups elle abattait une forêt. La Beauce était alors couverte de bois. La jument de Gargantua s’y émoucha, et la Beauce devint aussitôt la plaine nue que nous connaissons.

Gargantua, selon notre auteur, visita la ville et fut vu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et tant inepte de nature, qu’un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangélique.

Gargantua s’assit sur les tours de Notre-Dame. Là, considérant les grosses cloches, il les fit sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, il lui vint en pensée qu’elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument. Et il les emporta dans son logis. Les Parisiens, émus de la perte de leurs cloches, s’assemblèrent au pied de la tour de Nesle et, après avoir délibéré en grand tumulte, décidèrent d’envoyer le plus ancien et le plus vénéré maître de la Faculté, Janotus de Bragmardo, pour les réclamer.

Maître Janotus se rendit, précédé de trois bedeaux, au logis de Gargantua. Ponocrates, en les voyant, crut d’abord que c’étaient des masques ; mais, apprenant qui ils étaient et ce qu’ils venaient faire, il en avertit Gargantua, qui les fit conduire à l’office où ils burent théologalement. Cependant le fils de Grandgousier rendit les cloches à l’insu de maître Janotus, qui fit une belle harangue pour les demander :

« Ce ne serait que bon, dit-il, que vous nous rendissiez nos cloches, car elles nous font bien besoin… Si vous nous les rendez à ma requête, j’y gagnerai dix pans de saucisses et une bonne paire de chausses, qui me feront grand bien à mes jambes, où elles ne tiendront pas leur promesse… Ha ! Ha ! n’a pas paire de chausses qui veut. Je le sais bien quant est de moi. »

À ce premier argument, il en ajoute d’autres d’un ordre plus général ; « Une ville sans cloches est comme un aveugle sans bâton, un âne sans croupière et une vache sans cymbales… etc. » Cette harangue fit beaucoup rire les assistants et maître Janotus les voyant rire se mit à rire plus fort qu’eux. Ainsi les simples sont heureux : tout leur est contentement, Gargantua fit donner à ce bel orateur du bois de chauffage, du vin, un lit de plume, une écuelle, et sept aunes de drap noir pour en faire des chausses. Sur quoi maître Janotus alla réclamer à la Faculté le salaire qu’on lui avait promis. Mais on ne lui donna rien pour cette raison qu’il avait déjà reçu.

Ponocrates qui était un excellent éducateur commença par faire oublier à son élève tout ce que les vieux sorbonnistes Thubal Holopherne et Jobelin Bridé lui avaient appris. Il lui donna pour cela de l’ellébore. Puis il le mit en un train d’études tel que pas une heure du jour n’était perdue. Gargantua s’éveillait à quatre heures du matin. Pendant qu’on le frictionnait, un jeune page lui lisait un passage de l’Écriture Sainte. Tandis qu’il vaquait à sa toilette, son précepteur expliquait les points obscurs et difficiles des précédentes lectures. Ensuite, ils allaient examiner l’état du ciel, la position du soleil et de la lune. Gargantua se laissait habiller, peigner, accoutrer, parfumer en récapitulant les leçons de la veille, non sans en déduire des conséquences pratiques. Il se trouvait ainsi tout habillé et entendait des lectures pendant trois heures. Après quoi, nos élèves allaient jouer à la paume, à la balle, laissant la partie quand il leur plaisait, ou lorsqu’ils commençaient à transpirer abondamment. Bien essuyés, ils récitaient quelques endroits de la leçon du jour en attendant le dîner.

Au commencement du repas, ils entendaient lire quelque roman de chevalerie. Parfois, la lecture se prolongeait après que le vin eût été servi ; parfois les convives devisaient joyeusement entre eux ; cette joie même était profitable, car ils devisaient des propriétés et vertus de tout ce qui leur était servi à table, du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et à ce sujet ils apportaient les témoignages des anciens, Pline, Élien, Aristote, Athénée et ce Dioscorides, que don Quichotte lira plus tard avec les commentaires du docteur Laguna. L’entretien roulait ensuite sur la leçon du matin, et tous rendaient grâce à Dieu.

Au sortir de table, on apportait des cartes, non pour jouer, mais pour y découvrir des amusements mathématiques ; on dessinait des figures géométriques et astronomiques ; on chantait à quatre et cinq parties, on jouait du luth, de l’épinette, de la harpe, de la flûte, de la viole et du trombone. Cette récréation durait une heure. Elle était suivie d’une étude de trois heures : lecture, écriture. On devait s’exercer à bien tracer les lettres à l’antique, c’est-à-dire les caractères italiques mis en honneur par le grand imprimeur helléniste de Venise, Alde Manuce ; le gothique était laissé aux sorbonagres et aux scolastiques.

Ce fait, les jeunes princes sortaient de leur hôtel. Un jeune gentilhomme tourangeau nommé Gymnaste, donnait à Eudémon et à Gargantua des leçons d’équitation. Gargantua monte un cheval barbe, un genêt, un roussin, et non plus son horrifique jument qui, en s’émouchant, abattit les forêts de Beauce ; Gargantua n’est donc plus un géant ? Naguère il s’asseyait sur les tours de Notre-Dame ; maintenant il s’assied sur le banc des écoliers et à la table des chrétiens. N’en soyez pas surpris. Le sage ne doit s’étonner de rien. Gargantua change de taille à tout moment. Rabelais n’est pas embarrassé de lui donner une stature convenable en toute rencontre : géant quand il est le héros populaire des vieux contes, prince de proportions honnêtes et de bonne mine quand il est mêlé à la vie et introduit par le plus profond des comiques dans la comédie humaine.

Après l’équitation, le fils de Grandgousier se livrait ensuite à tous les exercices propres à former un homme de guerre. Il chassait, nageait, criait comme tous les diables pour s’exercer le thorax et les poumons, maniait les haltères, herborisait.

Le souper qu’on attendait en récapitulant les études de la journée était copieux et s’accompagnait de propos savants et utiles. Après les grâces, on faisait de la musique ; on jouait aux gobelets et, à l’occasion, on allait faire visite à quelque savant ou à quelque voyageur.

On observait dans le ciel des nuits la position des astres. On récapitulait brièvement tout ce qu’on avait lu, vu, su, fait et entendu au cours de la journée et, après avoir prié Dieu et s’être recommandé à sa clémence, on se mettait au lit.

Quand l’air était pluvieux, on s’exerçait à couvert ; on s’amusait à botteler du foin, à fendre et à scier du bois, à battre le blé dans la grange, et, au lieu d’herboriser, on visitait les gens de métiers, droguistes, apothicaires, et même les bateleurs et vendeurs de thériaque, car Rabelais pensait qu’il y avait quelque chose à apprendre même des charlatans et des faiseurs de tours.

Voilà des journées bien pleines et bien variées, beaucoup de travail sans trop de fatigue. On ne peut concevoir un plus sage, un meilleur système d’éducation. Un homme d’État français, François Guizot, qui, sans doute, était bien austère et réformé pour beaucoup goûter et surtout avouer sans réserve un esprit démesurément joyeux, mais qui, dans sa jeunesse, avait appliqué sa grande intelligence aux questions de pédagogie, François Guizot sut reconnaître le mérite de notre auteur comme éducateur et précepteur. En 1812, il écrivait dans une revue d’éducation ces lignes qui ont été réimprimées depuis dans ses œuvres :

« Rabelais a reconnu et signalé les vices des systèmes et des pratiques d’éducation de son temps ; il a entrevu, au début du seizième siècle, presque tout ce qu’il y a de sensé et d’utile dans les ouvrages des philosophes modernes, entre autres de Locke et de Rousseau. »

M. Jean Fleury, dans son ouvrage sur Rabelais, rapproche très ingénieusement de maître Jobelin et de Ponocrates, deux grands prélats du dix-septième siècle, précepteurs de cour. Le parallèle, irrévérencieux pour l’un de ces prélats, flatteur pour l’autre, est, à l’égard de tous deux, assez inattendu. Je vais vous le lire, parce qu’il est curieux, et plus juste au fond qu’il ne semble d’abord, en tenant compte des restrictions et des atténuations apportées par l’auteur.

Voici ce piquant morceau de pédagogie critique :

« La famille de Louis XIV nous offre aussi, toute proportion gardée, un prince élevé à la façon de Gargantua d’après la méthode traditionnelle, et un prince élevé comme Eudémon, d’après une méthode plus rationnelle. Le dauphin, élevé par Bossuet, resta d’une déplorable médiocrité ; le duc de Bourgogne, élevé par Fénelon, devint un homme remarquable. Cela tenait aux dispositions des élèves, sans doute, mais cela tenait encore plus au mode d’enseignement. Bossuet appliqua le système de Jobelin ; beaucoup apprendre par cœur. Fénelon se rapprocha du système de Ponocrates ; il mit son élève en rapport direct avec les choses, et, pour l’élever à sa hauteur, il commença par se faire jeune et ignorant comme lui. Les deux systèmes sont écrits dans les ouvrages composés par les deux évêques pour leurs élèves. Bossuet présente la science dans toute son aridité et son austérité. Voyez plutôt l’Histoire universelle, la Politique tirée de l’Écriture Sainte, la Connaissance de Dieu et de soi-même. Y a-t-il là un seul mot qui suppose un auditeur jeune et ignorant ? L’illustre écrivain descend-il quelque peu de ses hauteurs pour se mettre à la portée de son élève ? Jamais. Il s’impose, il faut qu’on le croie ; il faut qu’on apprenne sans comprendre un moment, sauf à comprendre plus tard. Son élève l’a cru sur parole, il ne s’est pas donné la peine de comprendre ce qu’on ne daignait pas lui expliquer ; son intelligence est restée dans les langes et ne s’est jamais développée.

» Fénelon, au contraire, commence par se mettre à la taille de son élève ; il lui compose des fables pour l’amuser en l’instruisant, des fables nées pour la plupart d’une circonstance de la vie du jeune prince. Pour lui apprendre l’histoire, il ne commence pas par lui mettre entre les mains un livre aride et systématique ; il cause avec lui sur les grands hommes et quelquefois, dans ses Dialogues des morts, par exemple, il le fait assister aux conversations qu’ils ont entre eux. L’esprit de l’enfant s’épanouit sous cette influence bienfaisante ; dans cette atmosphère de patience et d’amour, le jeune prince grandit par l’intelligence ; il se transforme moralement, et, s’il lui eût été donné de régner, il fût devenu un souverain remarquable, moins brillant peut-être, mais plus sensé que Louis XIV. Le dauphin, sur le trône, eût été inférieur à Louis XV.

» Bossuet a mieux réussi que maître Jobelin. Fénelon n’a pas aussi bien réussi que Ponocrates, mais enfin les deux systèmes se sont trouvés en présence. Ils ont été pratiqués par des hommes également éminents et ils ont produit en petit les résultats annoncés par l’auteur de Gargantua. » (Fleury, I, pp. 188 et suivantes.)

Encore aujourd’hui, les éducateurs de notre jeunesse auraient beaucoup à apprendre du vieux bouffon.

Pendant que Gargantua étudiait à Paris sous de si bonnes disciplines, éclatait à Chinon l’affaire des fouaces. Voici ce qui s’était passé : en la saison des vendanges, au commencement de l’automne, les bergers de la contrée étant à garder les vignes, quelques habitants du bourg de Lerné vinrent à passer sur le chemin, conduisant à la ville dix ou douze charges de ces galettes très chères aux Tourangeaux et aux Poitevins, qui les nomment des fouaces. Les bergers demandèrent poliment à ces gens de leur céder de ces fouaces au prix du marché. À cette demande, les fouaciers ne répondirent que par des injures, donnant aux bergers plusieurs épithètes diffamatoires, et les appelant rustres, brèche-dents, et malotrus.

Un des bergers, nommé Forgier, leur reprocha leurs façons.

— Viens ça, lui répondit le fouacier Marquet ; je te donnerai de ma fouace.

Forgier alors tendit une pièce d’argent, pensant recevoir des fouaces. Mais Marquet lui donna, au lieu de fouaces, de son fouet dans les jambes. Le berger cria au meurtre et lança son bâton par la tête à Marquet qui tomba sous sa jument. Les métayers de Grandgousier, qui, près de là, gaulaient des noix, accoururent aux cris et frappèrent sur les fouaciers comme sur du seigle vert. Ceux-ci ayant pris la fuite, métayers et métayères, bergers et bergères les poursuivirent, les arrêtèrent et leur prirent quatre ou cinq douzaines de fouaces, qu’ils payèrent d’ailleurs au prix accoutumé.

Puis ils mangèrent leurs fouaces, sans remords, et, bien régalés, dansèrent au son de la cornemuse.

Les fouaciers retournèrent incontinent à Lerné et portèrent plainte à leur roi Picrochole contre les bergers et les métayers de Grandgousier. Pour venger leur offense, Picrochole, aussitôt, assembla son armée et envahit les terres de Grandgousier. Ainsi s’alluma une guerre effroyable. Les soldats gâtaient et dissipaient tout sur leur passage ; ils n’épargnaient ni pauvre, ni riche, ni lieu profane, ni lieu sacré. C’est ainsi qu’ils vinrent piller l’abbaye de Seuillé ou Seuilly, celle-là même où François Rabelais avait été envoyé vers l’âge de neuf ou dix ans pour y devenir oiseau, c’est-à-dire moine. Les bons moines, ne sachant à quel saint se vouer, décidèrent de faire une belle procession pour détourner la fureur des ennemis. Le moyen était louable, mais il n’était point sûr, car qui peut prévoir les desseins de l’Éternel ? Qui peut se flatter de les changer ? Or, il y avait dans l’abbaye un jeune moine adroit et frisque nommé Jean des Entommeures. Entendant le bruit que menaient les soldats dans les vignes, Frère Jean des Entommeures va voir ce qu’ils font et, avisant qu’ils vendangent le clos, court au chœur de l’église où les moines chantaient pour apaiser le Seigneur.

— C’est bien chanté, vertu Dieu ! s’écrie-t-il. Que ne chantez-vous : Adieu paniers ! Vendanges sont faites ?

À ces mots, le prieur, élève une voix indignée.

— Que fait cet ivrogne ici ? Qu’on le mène en prison ! Troubler ainsi le service divin !…

— Mais le service du vin, répliqua Frère Jean, faisons qu’il ne soit point troublé ; car vous-même, monsieur le prieur, aimez boire du meilleur. Ainsi fait tout homme de bien.

Ce disant, il met bas son grand habit, se saisit du bâton de la croix qui était de cœur de cormier, et donne brusquement sur les ennemis qu’il déconfit tous, jusqu’au nombre de treize mille six cent vingt-deux sans les femmes et les petits enfants.

Averti de l’invasion et du ravage de ses terres, Grandgousier fut rempli de surprise et de douleur. C’était un bon roi.

— Hélas ! Hélas ! s’écria-t-il, qu’est ceci ? Picrochole, mon ami ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient assaillir ! Qui le meut ? Qui le poinct ? Qui l’a conduit ? Mon Dieu, mon sauveur, aide-moi, inspire-moi, conseille-moi. Je proteste, je jure devant toi, que jamais je ne lui fis déplaisir, ni dommage à ses gens. Bien au contraire je l’ai secouru d’hommes, d’argent, de faveur et de conseil. Qu’il m’ait à ce point outragé, ce ne peut être que par l’esprit malin… Ah ! mes bonnes gens, mes amis et mes féaux serviteurs, faudra-t-il que je vous donne la peine de m’aider ? Il faut, je le vois bien, que je charge du harnais mes pauvres épaules lasses et faibles, et qu’en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres sujets. La raison le veut ainsi. Car de leur labeur je suis entretenu, de leur sueur je suis nourri, moi, mes enfants et ma famille. Néanmoins, je ne ferai la guerre qu’après avoir essayé tous les moyens de paix.

Sages paroles ! Heureux les peuples, si les princes pensaient toujours ainsi !

Le bon roi envoie à Picrochole son maître des requêtes, Ulrich Gallet, pour s’enquérir des causes de la guerre et il écrit à son fils Gargantua pour le rappeler dans la patrie menacée.

Ulrich Gallet fait à Picrochole une belle harangue cicéronienne. Le roi de Lerné y répond outrageusement par ce peu de mots : « On vous en broiera des fouaces ! »

À ces menaces d’un prince colérique, le saint roi Grandgousier ne répond que par de nouvelles offres de paix. Tel Idoménée au livre IX du Télémaque : « Idoménée est prêt à périr ou à vaincre ; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il aurait honte de craindre d’être vaincu, mais il craint d’être injuste. »

Picrochole refuse de recevoir les envoyés de Grandgousier.

— Ces rustres ont belle peur, lui dit le capitaine Touquedillon qui commandait ses armées, Grandgousier tremble dans ses chausses.

Les conseillers de Picrochole lui promettent la conquête de l’univers. L’imprudent monarque les en croit avec facilité. Il faut citer cette scène presque tout entière.

— Sire, aujourd’hui nous vous rendons le plus heureux, le plus chevalereux prince qui oncques fut depuis la mort d’Alexandre de Macédoine.

— Couvrez-vous, dit Picrochole.

— Grand merci, sire, nous sommes à notre devoir… Le moyen est tel : vous laisserez ici quelque capitaine en garnison, avec une petite bande de gens, pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature que par les remparts faits à votre invention. Vous répartirez votre armée en deux parties, comme vous le concevez parfaitement. Une partie ira se ruer sur ce Grandgousier et ses gens, qui seront, de prime abord, facilement déconfits. Là, vous ramasserez de l’argent à tas. Car le vilain a du comptant. Vilain, disons-nous, parce qu’un noble prince n’a jamais un sou. Thésauriser est le fait d’un vilain. L’autre partie tirera vers Aunis, Saintonge, Angoumois et Gascogne, Périgord, Médoc et les Landes, prendra sans résistance villes, châteaux et forteresses. À Bayonne, à SaintJean-de-Luz, à Fontarabie, vous saisirez tous les navires et, côtoyant la Galice et le Portugal, vous pillerez toute la côte jusqu’à Lisbonne, où vous ferez réquisition de tout le matériel nécessaire à un conquérant. Par la corbleu ! L’Espagne se rendra, car ce ne sont que fainéants. Vous franchirez le détroit de Sibylle, et là, vous érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d’Hercule en perpétuelle mémoire de votre nom. Et ce détroit sera nommé la mer Picrocholine. Passée la mer Picrocholine voici Barberousse qui se rend votre esclave.

— Je le prendrai à merci, dit Picrochole.

— Voire ! font les conseillers, pourvu qu’il se fasse baptiser.

Et ils poursuivent :

— Vous assaillerez hardiment toute la Barbarie ; vous retiendrez en votre main Majorque, Minorque, la Sardaigne et la Corse. Côtoyant à gauche, vous dominerez toute la Gaule Narbonnaise, la Provence, Gênes, Florence, Lucques, et vous direz bonjour à Rome. Le pauvre monsieur du Pape se meurt déjà de peur.

— Par ma foi, dit Picrochole, je ne lui baiserai pas la pantoufle.

— L’Italie prise, voici Naples, la Calabre, les Pouilles et la Sicile tout à sac, et Malte avec. Je voudrais bien voir que les plaisants chevaliers de Rhodes vous résistassent.

— J’irais volontiers à Lorette, dit Picrochole.

— Point ! point ! répondirent-ils. Ce sera au retour. De là, nous prendrons Candie, Chypre, Rhodes et les îles Cyclades et nous tomberons sur la Morée. Nous la tenons. Saint Treignan, Dieu garde Jérusalem, car le Soudan ne vous est pas comparable en puissance.

— Je ferai donc rebâtir le temple de Salomon, dit Picrochole.

— Non ! dirent-ils encore, attendez un peu. Ne soyez pas si prompt dans vos entreprises. Il vous convient premièrement d’avoir l’Asie Mineure, la Carie, la Lycie, la Pamphilie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie jusqu’à l’Euphrate.

— Verrons-nous, demanda Picrochole, Babylone et le mont Sinaï ?

— Non, pour cette heure, répondirent-ils. N’est-ce pas assez d’avoir transfrété la mer Hircanienne, chevauché les deux Arménies et les trois Arabies ?

— Par ma foi, dit-il, c’est à perdre la tête ! Ha ! pauvres gens que nous sommes !

— Quoi donc ? demandèrent-ils.

— Que boirons-nous par ces déserts ?

— Sire, nous avons déjà mis ordre à tout. Dans la mer Syrienne, vous avez neuf mille quatorze grands navires chargés des meilleurs vins du monde. Ils arrivent à Jaffa. Là sont réunis deux cent vingt mille chameaux et seize cents éléphants, que vous avez pris à une chasse, lorsque vous entrâtes en Lybie. Vous vous emparâtes en outre de toute la caravane de la Mecque. Ne vous fournirent-ils point du vin en suffisance ?

— Voire ! dit Picrochole, mais nous ne bûmes point frais.

— Par la vertu non pas d’un petit poisson, répliquèrent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l’empire de l’univers ne peut toujours avoir ses aises. Dieu soit loué que vous soyez venus, vous et vos gens, saufs, et entiers jusqu’au fleuve du Tigre.

— Mais, demanda Picrochole, que fait pendant ce temps la partie de notre armée qui déconfit ce vilain humeux de Grandgousier ?

— Ils ne chôment pas, répondirent-ils. Nous les rencontrerons tout à l’heure. Ils vous ont pris la Bretagne, la Normandie, les Flandres, le Hainaut, le Brabant, l’Artois, la Hollande, la Zélande ; ils ont passé le Rhin par-dessus le ventre des Suisses et des Lansquenets et une partie d’entre eux ont dompté le Luxembourg, la Lorraine, la Champagne, la Savoie jusqu’à Lyon. Là, ils ont rencontré vos légions revenant des conquêtes navales de la mer Méditerranée. Ils se sont rassemblés en Bohême, après avoir mis à sac la Souabe, le Wurtemberg, la Bavière, l’Autriche, la Moravie et la Styrie. Puis ils ont donné fièrement ensemble sur Lubeck, la Norvège, la Suède et le Groenland jusqu’à la mer Glaciale. Cela fait, ils conquirent les Iles Orchades et subjuguèrent l’Écosse, l’Angleterre et l’Irlande. De là, naviguant par la mer fabuleuse et par les Sarmates, ils ont vaincu et dompté Prusse, Pologne, Lithuanie, Russie, Valachie, Transylvanie, Hongrie, Bulgarie, Turquie et sont à Constantinople.

— Allons nous joindre à eux au plus tôt, dit Picrochole, car je veux être aussi empereur de Trébizonde.

— Ne tuerons-nous pas tous ces chiens de Turcs et de Mahométans ? demandèrent-ils. Vous donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servi honnêtement.

— La raison le veut, dit-il, c’est équité. Je vous donne la Carmaigne, la Syrie et toute la Palestine.

— Ah ! sire ! dirent-ils, c’est bien à vous. Grand merci ! Dieu vous fasse toujours prospérer.

À ce conseil était présent un vieux gentilhomme, éprouvé en divers hasards et vrai routier de guerre, nommé Echephron, qui, entendant ces propos, dit :

— J’ai grand’peur que toute cette entreprise ne soit semblable à la farce du pot au lait, dont un cordonnier se faisait riche par rêverie. Puis, le pot cassé, il n’eut de quoi dîner. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes ? Quelle sera la fin de tant de travaux et de traverses ?

— Ce sera, dit Picrochole, que, au retour, nous nous reposerons à notre aise.

— Mais, répliqua Echephron, si, d’aventure, vous n’en revenez jamais ?… Car le voyage est long et périlleux. Ne vaut-il pas mieux que, dès maintenant, nous nous reposions ?

Ce dialogue merveilleux, d’un comique à la fois énorme et fin, cette scène qui coule abondante et rapide est une des plus belles expansions du génie si riche de Rabelais. Pourtant l’idée, la structure de la scène ne lui appartient pas. Il l’a prise dans l’entretien de Pyrrhus et de Cinéas rapporté par Plutarque dans la vie du tyran d’Épire.

Il faut lire cet original pour mieux admirer la richesse de la copie, mieux sentir, si je puis dire, l’originalité de l’imitation. Permettez-moi de vous lire ce morceau, excellent en lui-même, du bon Plutarque. Nous le prendrons, si vous voulez dans la traduction de Jacques Amyot, parce qu’elle est très agréable et, pour vous donner l’occasion de comparer le style de Rabelais avec celui d’un écrivain qui lui est de peu d’années postérieur et contribua, comme lui, à l’achèvement de la langue française. Voici donc le passage de Plutarque ; ne vous en effrayez pas, il est court ; et je vous signale tout d’abord cette brièveté comme un élément de comparaison.

« Cinéas, que Pyrrhus employait en ses principales affaires, voyant que ce prince était fort affectionné à la guerre d’Italie, le trouvant un jour de loisir, le mit en tels propos :

— L’on dit, sire, que les Romains sont fort bons hommes de guerre, et qu’ils commandent à plusieurs vaillantes et belliqueuses nations. Si donc les Dieux nous font la grâce d’en venir au-dessus, à quoi nous servira cette victoire ?

Pyrrhus lui répondit :

— Tu me demandes une chose qui est de soi-même tout évidente. Car, quand nous aurons dompté les Romains, il n’y aura plus en tout le pays cité grecque ni barbare qui nous puisse résister, mais conquerrons incontinent sans difficulté tout le reste de l’Italie, la grandeur, bonté, richesse et puissance de laquelle personne ne doit mieux savoir ni connaître que toi-même.

Cinéas, faisant un peu de pause, lui répliqua :

— Et quand nous aurons pris l’Italie, que ferons-nous, puis après ?

Pyrrhus, ne s’apercevant pas encore où il voulait venir, lui dit :

— La Sicile, comme tu sais, est tout joignant, qui nous tend les mains, par manière de dire, et est une île riche, puissante et abondante de peuple, laquelle nous sera très facile à prendre, pour ce que toutes les villes y sont en dissension les unes contre les autres, n’ayant point de chef qui leur commande depuis qu’Agathocle est décédé, et n’y a que des orateurs qui prêchent le peuple, lesquels seront fort faciles à gagner.

— Il y a grande apparence en ce que tu dis, répondit Cinéas, mais quand nous aurons gagné la Sicile, sera-ce la fin de notre guerre ?

— Dieu nous fasse la grâce, répondit Pyrrhus, que nous puissions atteindre à cette victoire, et venir à bout de cette entreprise, ce nous sera une entrée pour parvenir à bien plus grandes choses. Car qui se tiendrait de passer puis après en Afrique et à Carthage, qui seront conséquemment en si belle prise, vu qu’Agathocle, s’en étant secrètement fui de Syracuse, et ayant traversé la mer avec bien peu de vaisseaux, fut bien près de la prendre ; et, quand nous aurons conquis et gagné tout cela, il est bien certain qu’il n’y aura plus pas un des ennemis, qui nous fâchent et qui nous harcèlent maintenant, qui ose lever la tête contre nous.

— Non certes, répondit Cinéas ; car il est tout manifeste qu’avec si grosse puissance, nous pourrons facilement recouvrer le royaume de la Macédoine, et commander sans contradiction, à toute la Grèce ; mais quand nous aurons tout en notre puissance, que ferons-nous à la fin ?

Pyrrhus alors, se prenant à rire :

— Nous nous reposerons, dit-il, à notre aise, mon ami, et ne ferons plus autre chose que faire festins tous les jours et nous entretenir de plaisants devis les uns avec les autres, le plus joyeusement, et en la meilleure chère qui nous sera possible.

Cinéas adonc l’ayant amené à ce point lui dit :

— Et qui nous empêche, sire, de nous reposer dès maintenant, et de faire bonne chère ensemble, puisque nous avons tout présentement, sans plus nous travailler, ce que nous voulons aller chercher, avec tant d’effusion de sang humain, et tant de dangers ? Encore ne savons-nous si nous y parviendrons jamais, après que nous aurons souffert et fait souffrir à d’autres des maux et travaux infinis. »

(Plutarque, Vie de Pyrrhus, trad. Amyot.)

Voilà l’élégant et clair filet que Rabelais noya de sa veine impétueuse. Boileau a tiré à son tour, du même endroit de Plutarque, les meilleurs vers de son Épître au Roi.


Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage,
Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ?
Disait au roi Pyrrhus un sage confident,
Conseiller très sensé d’un roi très imprudent.
— Je vais, lui dit ce prince, à Rome, où l’on m’appelle.
— Quoi faire ? — L’assiéger. — L’entreprise est fort belle
— Et digne seulement d’Alexandre ou de vous ;
Mais, Rome prise enfin, Seigneur, où courons-nous ?
— Du reste des Latins la conquête est facile.
— Sans doute, on les peut vaincre : est-ce tout ? — La Sicile
De là nous tend les bras ; et bientôt, sans effort,
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.
— Bornez-vous là vos pas ? — Dès que nous l’aurons prise,
Il ne faut qu’un bon vent et Carthage est conquise.
Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter ?
— Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter :
Nous allons traverser les sables de Lybie,
Asservir en passant l’Égypte, l’Arabie,
Courir delà le Gange en de nouveaux pays,
Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs,
Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère.
Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire ?


— Alors, cher Cinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à l’aise et prendre du bon temps.
— Eh ! Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l’Épire,
Du matin jusqu’au soir, qui vous défend de rire ?

Ces vers sont solides et bien frappés. Mais combien la prose de Rabelais l’emporte pour l’abondance, la couleur, le mouvement et la vie ! Enfin, comme elle a plus de poésie ! Mais pour suivons le récit de la grande guerre picrocholine.

Le jeune Gargantua, qui a retrouvé à propos sa gigantesque stature et sa jument de Numidie, défait Picrochole dans une grande bataille où le capitaine Tripet rend plus de quatre potées de soupes et l’âme parmi les soupes. C’est notre auteur qui le dit. Ces façons de parler pouvaient être pardonnées à un bouffon. Un philosophe qui se fût exprimé avec cette liberté sur l’âme immortelle eût été grillé comme une andouille.

Rabelais avait grand avantage à passer pour fou. Et il ne l’ignorait pas. Mais poursuivons. Gargantua, en se peignant les cheveux après la bataille, fait tomber de sa tête les boulets de canon que l’ennemi y avait envoyés, et, dans un de ses repas, il avale six pèlerins avec sa salade.

Le bon roi Grandgousier s’honora dans cette guerre plus encore par son humanité que par ses victoires.

Picrochole désespéré s’enfuit vers l’île Bouchart. Seul et démonté, il voulut prendre un âne dans un moulin. Mais les meuniers l’en empêchèrent bien. Ils le battirent comme plâtre et, l’ayant détroussé, lui jetèrent une méchante souquenille. Ainsi s’en alla le pauvre colérique et, passant l’eau près de Langeais, il conta ses mauvaises fortunes à une vieille bohémienne, qui lui prédit que son royaume lui serait rendu à la venue des coquecigrues. « Depuis, dit notre auteur, ne sait-on ce qu’il est devenu. Toutefois, l’on m’a dit qu’il est présentement pauvre gagne-denier à Lyon, colère comme devant. Et toujours s’enquiert à tous les étrangers de la venue des coquecigrues, espérant, selon la prophétie de la vieille, être, à leur venue, réintégré en son royaume. »

Ainsi se termina la guerre picrocholine. Cette querelle de rois, cette lutte formidable qui met aux prises des géants fabuleux, des capitaines illustres, un moine d’une vaillance inouïe et qui vaut à lui seul une armée, admirez qu’elle se déroule tout entière dans un coin fleuri du Chinonais, dans le petit coin où Rabelais vit s’écouler son enfance. Si le champ de bataille est le berceau de l’auteur, les héros de la guerre ne seraient-ils point du même endroit ? Ils en sont, n’en doutez point. Le méchant Picrochole et le bon Gargantua sont tous deux compatriotes du Frère François. La guerre gargantuane et picrocholine représente la rivalité de deux maisons notables du Chinonais. Ce Pyrrhus tourangeau, cet insatiable roi, ce colérique Picrochole, c’est un médecin de Chinon, qui s’appelait en réalité Gaucher-de-Sainte-Marthe. Son fils Charles devait plus tard appartenir à la reine de Navarre, homme sage et bon, qui toutefois ne pardonnerait jamais Picrochole à Rabelais. Et ce roi gigantesque et débonnaire, le bonhomme Grandgousier qui, après souper, se chauffe à un beau, clair et grand feu où grillent les châtaignes, qui écrit au foyer avec un bâton brûlé d’un bout, dont on escharbotte le feu, et qui fait à sa femme et à toute sa famille de beaux contes du temps jadis, c’est, n’en doutez pas, le propre père de notre auteur, Antoine Rabelais, licencié ès lois, avocat à Chinon. François n’a pensé d’abord qu’à conter plaisamment les disputes de Gaucher et de son père, et cette querelle de voisins, cette affaire de fouaces enlevées est devenue une épopée burlesque, grande comme l’Iliade. C’est le don de Rabelais de rendre immense tout ce qu’il touche. On dit que, semblablement, Miguel Cervantès commença d’écrire pour se moquer d’un hidalgo, contre lequel il avait un grief, son Don Quichotte, qui devait contenir une si large et joyeuse humanité. Ainsi donc, ce premier livre est un poème comique comme Le Lutrin, où de petits faits et de petites gens sont haussés plaisamment à la grandeur épique. Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui est grand ? Qu’est-ce qui est petit en ce monde ? Tout dépend du sentiment de l’observateur et du ton du narrateur. Vous lirez peut-être que Rabelais a fait dans ce premier livre l’histoire comique de son temps, que son Picrochole est Charles-Quint, Gargantua, François Ier, et la jument de Gargantua, révérence parler, la duchesse d’Étampes. N’en croyez rien. Ce sont des sottises. Le malheur des grands écrivains est d’inspirer toutes sortes de sottises à des nuées de commentateurs. Rabelais a conté dans la guerre picrocholine ses souvenirs d’enfance. Il ne peignit jamais que d’après nature. C’est pour cela que ses tableaux sont si vrais et d’un si vif intérêt.

Frère Jean des Entommeures est, nous l’avons dit, un jeune moine que Rabelais connut, dans son enfance, à Seuillé. Ce Frère Jean, dans la chronique, aida beaucoup Grandgousier à défendre ses États. Pour l’en récompenser, le bon roi fonda et dota une abbaye qui ne porta le nom d’aucun saint du calendrier, mais fut appelée l’Abbaye de Thélème parce que chacun y faisait sa volonté.

Cette fondation donne lieu à Rabelais de montrer son goût pour les arts et ses connaissances en architecture. À l’encontre des humanistes de son temps qui, pour la plupart, s’attachaient peu à la beauté des formes et au charme des couleurs, il vivait par les yeux autant que par l’esprit et son attention était surtout captivée par l’art de bâtir, que la renaissance italienne avait renouvelé en s’inspirant de Vitruve et des ruines antiques. À Saintes, il admira vivement, ce semble, l’amphithéâtre romain. Son abbaye de Thélème garde toutefois un air assez gothique avec les six tours dont elle est flanquée. Elle est si exactement décrite dans sa structure et ses proportions qu’on a pu tenter d’en tracer le plan. Cet essai a été fait deux fois, d’abord vers 1840 par François Lenormant, puis, tout récemment, par M. Arthur Heulhard. Ces deux archéologues ont obtenu des plans, des coupes et des élévations qui certes ne sont point identiques, mais qui offrent entre elles d’assez grandes ressemblances. Ce résultat prouve que Rabelais est un écrivain exact et précis, qui décrit les objets dans la perfection. Nous pouvons donc, en le lisant, nous figurer assez bien l’Abbaye de Thélème. C’est un bel édifice dans le goût de la première renaissance française. Les trois Grâces s’y montrent sur une fontaine au milieu de la cour. On lit ces mots à l’entrée : Fais ce que voudras. Dans cette abbaye, qui est celle de ses rêves, Frère François, dont l’esprit répugnait à toute contrainte, prend le contre-pied des règles ordinaires de la vie monastique et dispose tout à rebours de ce qu’il avait observé et éprouvé à Fontenay. Les femmes sont admises à Thélème dans la compagnie des hommes. On y est libre, galant et riche. Ce sont trois grands points. Les deux premiers dépendent de l’humeur des thélémites. Le troisième est uniquement assuré par la munificence de Grandgousier. Ce prince a doté l’abbaye assez libéralement pour que les thélémites puissent passer leur temps en études libérales, en exercices d’arts, en joyeux devis, en plaisants entretiens. Rabelais ne songe point à nous dire à quelle somme cette richesse se monte ni comment elle est administrée. On nous demanderait plus de précision à cet égard, si nous nous avisions aujourd’hui de présenter un plan de phalanstère.

Il n’est pas inutile de faire remarquer que ce moine qu’on a peint comme un ivrogne et un goinfre, en traçant le plan détaillé de son abbaye, a oublié les cuisines.