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Calmann-Lévy (p. 219-234).

CINQUIÈME LIVRE


Ce livre posthume nous donne la suite et la fin du voyage de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille. Nous ne l’examinerons pas dans le même détail que les autres, parce que, si je le crois dans son ensemble l’œuvre de Rabelais, nous ne sommes pas sûrs de l’y retrouver dans toutes les parties, et pour cette raison encore que l’allégorie, qui refroidissait déjà tant de chapitres du quatrième livre, tient dans celui-ci une très grande place, et y répand la tristesse et l’ennui, en même temps que le ton devient plus âpre et que les attaques contre les farfadets et les chats fourrés se font plus violentes que dans tout ce que l’auteur avait livré lui-même au public.

Les navigateurs abordent d’abord dans l’île Sonnante, où l’on entend perpétuellement les cloches. Rabelais ne pouvait souffrir le son des cloches et la peinture, assez sombre, de cette contrée paraît bien être de lui. L’île est habitée par des oiseaux en cages, lesquels sont d’Église, comme l’indiquent leurs noms, clergaux, monagaux, prêtregaux, abbegaux, évesgaux, cardingaux et papegaut, qui est unique en son espèce, clergesses, monagesses, prêtregesses, abbegesses, évesgesses, cardingesses, papegesses. Ces oiseaux ne sont point natifs de l’île ; ils viennent du dehors. Plusieurs y sont envoyés tout jeunes par leurs mères qui ne pouvaient les souffrir à la maison. Le plus grand nombre en vient de Jour sans pain, qui est excessivement long. Ce qui revient à dire que l’égoïsme cruel des parents et la pauvreté des familles nombreuses peuplent les couvents.

C’est dans cette île que Panurge conte l’apologue du Roussin et de l’Âne. Il est digne de Rabelais. Je ne puis que renvoyer au texte ceux d’entre vous qui ne craignent point les libertés du vieux langage.

Les voyageurs arrivent ensuite à l’île des Ferrements. Les arbres y portent, au lieu de fruits, des outils et des armes, pioches, serfouettes, faux, faucilles, bêches, truelles, cognées, serpes, scies, doloires, ciseaux, tenailles, dagues, poignards. Quand on veut se procurer un outil ou une arme, on secoue l’arbre et ces fruits de fer, en tombant, s’adaptent aux manches et aux fourreaux qui poussent juste au-dessous d’eux. Chacun interprétera le mythe comme il lui plaira.

Puis on nous mène en l’île de Cassade, c’est-à-dire en l’île de Tromperie, de Moquerie. On y voit, entre autres singularités, des rochers carrés, autour desquels ont été faits plus de destructions, plus de pertes de vies et de biens, qu’autour de toutes les Syrtes, Charybdes, Sirènes, Scylles et gouffres de toute la mer. Ces rochers carrés sont des dés à jouer. Rabelais ici, comme un bon prêcheur catholique, s’élève contre les jeux de hasard.

Dans cette île de Tromperie, nous rencontrons des gens dont l’espèce n’est point éteinte : les marchands de fausses antiquités. L’un d’eux vend aux Pantagruélistes un morceau de la coque des deux œufs de Léda, Dans ce même temps, des montreurs de reliques donnaient à toucher, moyennant finance, une plume de l’ange Gabriel.

Les navires pantagruéliens abordèrent ensuite à l’île de Condamnation, où siège la justice criminelle. Les juges qui administrent sont les chats fourrés. Ils ont des chats le pelage et les griffes. Voici le portrait qu’en fait l’auteur : « Ils pendent, brûlent, écartèlent, décapitent, tuent, emprisonnent, ruinent et minent tout. Le Vice est par eux appelé Vertu ; la Méchanceté s’appelle pour eux Bonté ; la Trahison a nom Fidélité, le Larcin, Libéralité. Pillerie est leur devise. Leur méchanceté n’est pas plus connue que la cabale des Juifs. C’est pour cela qu’elle n’est pas détestée, corrigée et punie comme elle devrait. Mais, si elle est quelque jour mise en évidence et manifestée au peuple, il n’y aura pas d’orateur assez éloquent, de loi assez rigoureuse, de magistrat assez puissant pour les préserver d’être brûlés tout vifs dans leur raboulière, »

L’île des Apedeftes où nous débarquons ensuite est l’île de la Cour des comptes. Les Apedeftes sont uniquement occupés à mettre en presse des maisons, des prés, des champs, pour en faire suer de l’argent, dont une partie seulement revient au roi. Le reste a disparu.

Nous nous rendons ensuite à l’île des Outres. Nos aïeux se divertissaient sans doute, comme d’une peinture de Breughel-le-Vieux, de ces descriptions de gens obèses qui, après quelque goinfrerie, crèvent dans leur peau avec un bruit horrible. Nous ne nous y plaisons plus aujourd’hui que par amitié pour le passé et par fantaisie d’archéologue.

Après avoir passé outre (le jeu de mots est dans le texte et n’en vaut pas mieux pour cela) nous arrivons au royaume de la Quinte-Essence où les habitants sont ingénieux et subtils. Les uns blanchissent des Éthiopiens en leur frottant le ventre d’un panier ; d’autres labourent leur champ avec une charrue attelée de renards ; certains coupent le feu avec un couteau ; d’autres gardent de l’eau dans un crible. Il y en a qui mesurent le saut des puces ; il y en a qui gardent la lune des loups.

Des esprits si avisés ne donnèrent toutefois aucune nouvelle de l’oracle aux Pantagruéliens qui poursuivent leur voyage et débarquent dans l’île d’Odes, où les chemins cheminent. En cette île les routes se meuvent d’elles-mêmes et marchent comme des animaux.

Les habitants demandent :

— Où va ce chemin ? On leur répond :

— À la paroisse, à la ville, à la rivière.

Tout comme ailleurs. Mais en Odes cette réponse est littérale. Les voyageurs prennent le chemin opportun et, sans autrement peiner ni se fatiguer, ils sont portés à destination.

On a conclu de cela que Rabelais avait prévu le trottoir roulant de l’Exposition de 1900. Mais, visiblement, notre auteur, qui s’amuse, joue sur cette façon courante de dire qu’un chemin, part de tel endroit et va à tel endroit.

Ce qui est bien plus digne d’attention dans ce chapitre, c’est le passage que voici :

« Considérant les allures de ces chemins mouvants, Séleucus prit opinion dans cette île d’affirmer que la terre se meut véritablement et tourne sur ses pôles, non le ciel, bien que le contraire nous semble être la vérité. Étant sur la rivière de Loire, il nous semble que les arbres voisins se meuvent. Toutefois, ils ne se meuvent pas, et c’est nous qu’emporte le décours du bateau. »

Or, ce système de Séleucus est celui que Copernic exposa en 1543. Rabelais professe que la terre tourne sur ses pôles ; c’était de son temps une grande nouveauté et une grande hardiesse. Pascal, plus d’un siècle après, en savait moins, et jusque vers la fin du siècle des philosophes, en France, les petits livres de cosmographie à l’usage des écoliers enseignaient le système de Ptolémée, donnant celui de Copernic comme une pure hypothèse. Et ne croyez pas aujourd’hui même, au vingtième siècle, le troupeau des ânes, le vulgaire, si bien instruit de ces choses. Dans mon pays, il a suffi tout récemment d’une proposition mal comprise du grand mathématicien Poincaré pour qu’une foule de lettrés ignorants (l’espèce en est prospère) replacent la terre au centre du monde, grand sujet de satisfaction pour l’orgueil humain. Mais poursuivons notre voyage.

Ayant quitté l’île d’Odes, nous mouillons dans le port des Esclots ou des Sabots, où se trouve un monastère de religieux très humbles, qui s’appellent eux-mêmes les frères Fredons, parce qu’ils fredonnent incessamment des psaumes. À la vue de ces moines, Frère Jean s’écrie :

— À cette heure, je connais, en vérité, que nous sommes aux antipodes de l’Allemagne, où l’on démolit les monastères et défroque les moines ; ici à rebours on les érige.

Ceci peut passer à bon droit pour un trait favorable à la réforme de Luther. Car Rabelais laisse assez voir, dans tout ce qu’il écrit, que les moines sont malheureux, inutiles et nuisibles. Il se moque d’eux abondamment, mais, à y regarder de près, il ne les hait point, si toutefois ils ne font pas les farfadets, ne vexent point cruellement ceux qui étudient le grec, et ne demandent point qu’on brûle les gens pour leur savoir et leur esprit. Lorsqu’il reproche aux pauvres frocards de se ruer en cuisine, il le fait avec plus de gaîté que de colère. N’oublions pas que, de tous les personnages de son universelle comédie, celui qu’il a doté de plus de courage, de bonté, de vertu agissante est un moine, et non pas un moine renégat, un moine défroqué, mais un vrai moine, « moine, comme il dit, si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie ». Et, quand il fonde une institution sociale où il met tout son esprit et tout son cœur, c’est encore une abbaye, une abbaye où la règle est conforme à la nature, où l’on aime la vie, où l’on pense moins au ciel qu’à la terre, mais enfin une abbaye et une demeure conventuelle.

La dernière escale des bons Pantagruélistes est le pays de Satin, où les arbres et les fleurs sont de velours et de damas, les bêtes et les oiseaux de tapisserie. Ils ne mangent, ne chantent, ni ne mordent. Nos voyageurs virent dans cette île un petit vieillard bossu, contrefait et monstrueux, qu’on nommait Ouï-Dire. Il avait la gueule fendue jusqu’aux oreilles et dans la gueule sept langues et chaque langue fendue en sept parties, Toutes les sept parlaient ensemble. Il portait sur la tête et le reste du corps autant d’oreilles qu’Argus avait d’yeux.

« Autour de lui, ajoute l’auteur, je vis nombre innombrable d’hommes et de femmes écoutant et attentifs… L’un d’eux, tenant une mappemonde, la leur enseignait par petits aphorismes ; tous y devenaient clercs et savants en peu d’heures et parlaient de choses qu’il faudrait une vie entière pour connaître, non pas entièrement, mais en minime partie, des Pyramides, du Nil, de Babylone, des Troglodytes, des Pygmées, des Cannibales, de tous les diables, et le tout par ouï-dire. Là, je vis Hérodote, Pline, Solin, Bérose, Philostrate, Méla, Strabon et tant d’autres antiques, Albert-le-Grand, Paul Jove, Jacques Cartier, Marco Polo et je ne sais combien d’autres modernes historiens, écrivant de belles besognes, et le tout par ouï-dire. »

Cet endroit donne sujet à réflexions. Rabelais, si toutefois ce texte lui doit être intégralement attribué (car, dans ce cinquième livre, tout détail est suspect), Rabelais met parmi les conteurs de fables Jacques Cartier, pilote du roi. Cela va un peu à l’encontre du système qui ferait des navigations pantagruélines une sorte de variation littéraire sur un thème géographique de l’explorateur malouin. Rabelais semble dire que, dans les relations de Jacques Cartier, tout n’est pas vérité. Mais ce qu’il y a de plus singulier pour qui connaît l’esprit de la Renaissance, c’est de voir un humaniste, un helléniste, un latiniste comme Rabelais révoquer en doute l’autorité historique de Philostrate, de Strabon, d’Hérodote et de Pline ; c’est d’entendre une docte et très docte personne, comme Rabelais, se moquer de ces illustres anciens, et prétendre qu’ils parlent par ouï-dire, ainsi qu’un Marco Polo, un Paul Jove, ou tout autre moderne ; cela sort tellement des habitudes communes à tous les savants d’alors, cela est si particulier, que nous pouvons, à ce coup, soupçonner Maître François d’être un grand sceptique et de n’avoir cru à rien au monde, à rien sinon à la misère humaine qu’assiste la pitié et que l’ironie amuse. Douter des récits d’Hérodote en 1540 ! Mais notre bon Rollin n’en doutait pas encore sous Louis XIV !

Après cette dernière escale au pays du Mensonge, Pantagruel et ses compagnons atteignirent enfin le terme de leur voyage. Ils abordent au pays des Lanternes dont la description est prise à l’Histoire véritable, mise si abondamment à profit dans le quatrième livre. C’est bon signe. À ces imitations de Lucien, nous croyons reconnaître notre Rabelais et nous doutons moins d’avoir la clef du temple et le mot de l’oracle. Le Lanternois est peuplé de lanternes vivantes. La reine est une lanterne revêtue de cristal de roche, damasquiné et passementé de gros diamants. Les lanternes du sang royal sont garnies d’albâtre gypseux. Le reste, vêtu de corne, de papier, de toile cirée. L’une d’elles est de terre, comme un pot. C’est la lanterne d’Épictète qui, d’après Lucien, fut vendue trois mille deniers à un amateur.

Les Pantagruélistes dînèrent chez la reine et il semble bien qu’il s’agit ici d’un banquet philosophique, et que ces lanternes, ces flambeaux, représentent la sagesse et la vertu. Le banquet achevé, la reine donne à chacun de ses convives le choix de la lanterne qui le doit reconduire. Ici c’est Rabelais qui parle, et quel autre que Rabelais eût pu dire ce que vous allez entendre ?

« Par nous fut élue et choisie la mie du grand maître Pierre Lamy, que j’avais autrefois connue à bonnes enseignes. Elle pareillement me reconnaissait, et elle nous sembla plus divine, plus propice, plus docte, plus sage, plus diserte, plus humaine, plus débonnaire, mieux capable de nous conduire qu’aucune autre qui fût dans la compagnie. Remerciant bien humblement la dame reine, nous fûmes accompagnés jusqu’à notre navire par sept jeunes falots baladins, comme déjà luisait la claire Diane. »

Qui a pu écrire ces lignes exquises, sinon Rabelais ? Qui a pu rappeler dans cette docte allégorie la mémoire vieille de quarante ans du jeune moine qui partagea, dans l’abbaye de Fontenay, les études et les périls de Frère François, et qui consulta les sorts virgiliens pour savoir s’il devait craindre les farfadets ? Quel autre que Rabelais a pu payer ainsi à l’ami des jeunes années le tribut du souvenir ?

Mais nous voici arrivés à l’oracle de la Dive Bouteille, qui est dans une île toute proche du Lanternois, où une sage lanterne conduit Pantagruel et ses compagnons. Ils passent d’abord par un grand vignoble fait de toutes espèces de vignes et portant, en toute saison, feuilles, fleurs et fruits. La lanterne savante ordonne à chacun de manger trois raisins, de mettre des pampres dans ses souliers et de tenir dans sa main gauche un rameau vert.

Au bout du vignoble s’élevait un arc antique, orné des trophées du buveur et qui conduisait à une tonnelle toute faite de ceps de vigne, chargés de raisins, et sous laquelle passèrent les compagnons.

— Sous cette treille, dit Pantagruel, n’eût jamais passé le pontife de Jupiter.

— La raison en est mystique, répond la très claire lanterne. En y passant, le pontife du maître des dieux aurait eu des raisins, c’est-à-dire le vin, par­-dessus la tête ; il eût semblé comme maîtrisé et dominé par le vin. Or, les pontifes et toutes personnes qui s’adonnent et se vouent à la contemplation des choses divines, doivent maintenir leurs esprits en tranquillité, hors toute perturbation des sens, laquelle est plus manifeste dans l’ivrognerie qu’en toute autre passion, quelle qu’elle soit. Pareillement, vous ne seriez pas reçus au temple de la Dive Bouteille, après avoir passé sous la treille, si Bacbuc, la noble prêtresse, ne voyait du pampre dans vos souliers, ce qui signifie, au rebours, que vous avez le vin en mépris et que vous le foulez aux pieds.

Ils descendirent sous terre par un arceau peint d’une danse de femmes et de satyres, comme la cave peinte de Chinon, première ville du monde (voilà qui semble encore du Rabelais authentique). Au bas de l’escalier, ils se trouvèrent en face d’un portail de jaspe, d’ordre dorique, sur lequel était écrit en lettres d’or : Έν őίνω άλήθεια. Dans le vin la vérité. Les portes étaient d’airain, massives, à reliefs ciselés, et l’on voudrait y reconnaître un souvenir de ces portes du baptistère de ce beau San Giovanni de Florence, que Michel-Ange proclamait dignes d’être placées à l’entrée du Paradis, et que Rabelais avait admirées, pendant que Frère Bernard Lardon d’Amiens cherchait une rôtisserie.

Elles s’ouvrirent. Deux tables d’airain indien, de couleur azurée, s’offrirent d’abord aux regards des visiteurs, portant ces deux inscriptions :

Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.

Ce que l’auteur traduit par : « Les destinées mènent celui qui consent, tirent celui qui refuse. »

Et cette sentence tirée du grec : « Toutes choses se meuvent à leur fin. »

Le temple où ils entrèrent était pavé de mosaïques représentant des pampres, des lézards et des colimaçons, que notre auteur décrit en homme qui a regardé des mosaïques romaines. Sur les voûtes et les murs, on voyait, pareillement en mosaïques, les victoires de Bacchus dans les Indes, et le vieux Silène en compagnie de jeunes gens agrestes, cornus comme des chevreaux, cruels comme des lions, toujours chantant et dansant la Cordace. La description de ces tableaux trahit un admirateur des ouvrages antiques et surtout un lecteur de Philostrate et de Lucien. Le nombre des figures, en même temps énorme et précis, soixante-neuf mille deux cent vingt-sept d’une part, quatre-vingt-cinq mille cent trente-trois d’une autre part, est tout à fait dans les procédés statistiques de Maître François. La lampe qui éclairait le temple, comme eût fait le soleil, avait la panse ornée d’une frise représentant un combat d’enfants. L’huile et la mèche en brûlaient perpétuellement, sans qu’il fût besoin de les renouveler.

Pendant que les voyageurs admiraient ces merveilles, Bacbuc, prêtresse de la Dive Bouteille, avec sa compagnie, s’avança vers eux, la face joyeuse et riante, les mena auprès d’une fontaine entourée de colonnes et surmontée d’un dôme qui s’élevait au milieu du temple, et, leur présentant des tasses et des gobelets, les invita gracieusement à boire. Et chacun des buveurs trouva à l’eau de cette fontaine le goût du vin qu’il imaginait, vin de Beaune, vin de Grave, galant et voltigeant, vin de Mirevaux, plus frais que glace ; et, quand ils changeaient d’imagination, l’eau changeait de goût.

Ensuite, la prêtresse revêtit Panurge de l’habit des néophytes admis aux mystères, et, quand celui-ci eut chanté des vers en manière d’invocation, elle jeta dans la fontaine une poudre qui la fit bouillir et murmurer comme une ruche d’abeilles. Alors fut entendu ce mot :

TRINQUE


Et Bacbuc prit Panurge sous le bras doucement, lui disant :

— Ami, rendez grâces aux cieux, la raison vous y oblige ; vous avez promptement eu le mot de la Dive Bouteille. Je dis le mot le plus joyeux, le plus divin, le plus certain, qu’encore on ait entendu d’elle depuis le temps qu’ici je procède à son très sacré oracle.

Ayant ainsi parlé, la prêtresse prit un gros livre, recouvert d’argent, le plongea dans la fontaine et dit :

— Les philosophes, prêcheurs et docteurs de votre monde vous repaissent par les oreilles de belles paroles. Ici, nous incorporons réellement nos préceptes par la bouche. C’est pourquoi je ne vous dis point : Lisez ce chapitre. Voyez cette glose ! Je vous dis : Tâtez ce chapitre. Avalez cette belle glose ! Jadis un antique prophète de la nation judaïque mangea un livre et fut clerc jusqu’aux dents ; présentement vous en boirez un et serez clerc jusqu’au foie. Tenez ! ouvrez les mandibules.

Panurge ayant la gueule bée, Bacbuc prit le livre d’argent ; nous pensions que ce fût véritablement un livre à cause de sa forme qui était comme d’un bréviaire ; mais c’était un vénéré, vrai et naturel flacon, plein de vin de Falerne, lequel elle fit tout avaler à Panurge.

— Voici, dit Panurge, un notable chapitre et une glose fort authentique. Est-ce tout ce que voulait dire la bouteille ?

— Rien de plus, répondit Bacbuc, car trinque est le mot dicté à tous les oracles, célébré et entendu de toutes nations, et nous signifie Buvez !…

» Non rire, mais boire est le propre de l’homme : je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes, je dis boire vin bon et frais. Notez, amis, que de vin, divin on devient, et n’y a argument aussi sûr, ni art de divination moins fallacieux. Vin, oinos en grec, signifie force, puissance, car il a le pouvoir d’emplir l’âme de toute vérité, tout savoir et philosophie. Si vous avez noté ce qui est écrit en lettres ioniques à la porte du temple, vous avez pu entendre qu’en vin est vérité cachée. La Dive Bouteille vous y envoie. Soyez vous-même interprètes de votre entreprise.

Ainsi parla Bacbuc.

— Il n’est pas possible, dit Pantagruel, de mieux dire que ne fait cette vénérable prêtresse. Trinque donc.

— Trinquons, dit Panurge.

Qu’est-ce que ce vin puisé à la fontaine sainte et qui donne à l’esprit force et puissance ? L’auteur ne le dit pas ; mais il le laisse deviner : ce n’est pas le jus de la vigne, au sens propre et littéral, c’est la science qui, dans une âme droite, enseigne les véritables devoirs et donne le bonheur, autant du moins qu’on le peut trouver en ce monde. Il ne s’agit plus de savoir si Panurge se mariera et sera trompé par sa femme. Le bon Pantagruel et sa docte compagnie n’ont pas fait un si long voyage pour deviner une énigme qui, après tout, n’intéresse que Panurge lui-même. C’est sur le sort de l’humanité tout entière que les Pantagruélistes sont allés consulter l’oracle de la Dive Bouteille et l’oracle leur a répondu : trinque, abreuvez-vous aux sources de la connaissance. Connaître pour aimer, c’est le secret de la vie. Fuyez les hypocrites, les ignorants, les méchants ; affranchissez-vous des vaines terreurs ; étudiez l’homme et l’univers ; connaissez les lois du monde physique et moral, afin de vous y soumettre et de ne vous soumettre qu’à elles ; buvez, buvez la science ; buvez la vérité ; buvez l’amour.