Ouvrir le menu principal

Révolutions de la quinzaine - 14 mars 1832

Anonyme
Révolutions de la quinzaine - 14 mars 1832
Révolutions de la quinzaine - 14 mars 1832


RÉVOLUTIONS
DE
LA QUINZAINE

14 mars 1832.

Il y a quinze jours à peine, on s’occupait du fauteuil de l’abbé Montesquiou. Entre la lecture d’un roman nouveau et l’heure des Italiens, vous étiez exposé à vous entendre demander par la maîtresse de la maison quel était le candidat porté par les journaux, la chambre ou les salons. Les femmes regrettaient que M. Mignet ne se fût pas mis sur les rangs ; il eût été si bien un jour de réception ! Il est grand, il a une noble figure, de beaux cheveux, des mains d’évêque, une prestance indolente et grave ; le jour de son entrée à l’Académie, tous les yeux l’auraient contemplé avidement, dans une muette et délicieuse extase. Les belles dames du faubourg Saint-Germain l’auraient admiré à l’envi, comme un jeune prêtre le jour où il prend les ordres, comme une religieuse, le jour où elle prononce ses vœux ! M. Arnault a la parole militaire ; quand il excommunie la nouvelle école poétique, on dirait qu’il commande une charge de cavalerie. M. Andrieux a la voix éteinte, il ne peut qu’à grande peine dérider le front et desserrer les lèvres de son auditoire par ses facéties renouvelées du Collège de France. Mais le jeune archiviste aurait, dès les premières paroles, captivé l’assemblée par la sonorité de son débit, par le rhythme harmonieux de ses périodes. Je suis étonné vraiment que la rue de Varennes et la rue Saint-Georges n’aient pas envoyé une députation à l’académie, pour la prier d’accueillir M. Mignet.

Mais voyez comme la France est ingrate, comme est oublieuse l’oisiveté ! Il n’est plus question maintenant ni de l’abbé Montesquiou, ni de son fauteuil. Qu’on le donne à M. Salvandy, à M. Jay, à M. Thiers, ou même, comme pis-aller, au moraliste impitoyable qui a doté la France de cinq ou six comédies qui ne ressemblent pas mal à des sermons, à M. Casimir Bonjour ! à celui qui a si agréablement raillé Newton et Lagrange, dans un vers auquel la niaiserie parisienne a fait un succès proverbial, un succès de rire glapissant et de bouche béante !

« L’amour a triomphé de la géométrie. »

Peu nous importe.

L’académie des inscriptions a perdu un de ses membres, M. Champollion jeune ; et l’oraison funèbre de M. Walcknaer, la notice nécrologique de M. Charles Lenormant, et les larmes rhétoriques d’un professeur autrefois célèbre, sont maintenant comme si elles n’avaient jamais été. À vrai dire, la gloire et Le génie de l’illustre archéologue sont encore très problématiques. L’Allemagne et l’Angleterre ont protesté hautement contre ses révélations. Que la paix soit avec ses cendres ! La mort consacre tous ceux qu’elle a touchés du doigt ; et si l’on pouvait prouver demain que tout le système hiéroglyphique de ce nouveau prêtre n’est qu’une ingénieuse mystification pour l’Europe qui se dit savante, les récriminations ne devraient atteindre que les dupes. C’est peut-être pour mettre les rieurs de leur coté, que les admirateurs de l’Égypte des Pharaons ont demandé une pension pour la veuve et la fille de Champollion. Peut-être ont-ils voulu protéger par un accès de générosité leur crédule ignorance.

La publication de la Grammaire égyptienne résoudra, nous l’espérons, les doutes des consciences sévères qui ne trouvaient pas dans les lettres à M. Dacier et à M. de Blacas un caractère suffisant d’évidence et d’authenticité. Et s’il en était autrement, si le conservateur du musée égyptien, si le professeur du Collège de France, après avoir promené sa curiosité de Thèbes à Memphis, et d’Alexandrie au Caire, n’avait rapporté de son voyage qu’une série de problèmes insolubles, qu’un programme de questions qu’il ne devait jamais épuiser ; si le dépit et le découragement avaient hâté ses derniers momens, il faudrait le plaindre sans doute, et l’admirer. Tout homme capable de sacrifier sa vie à la réalisation d’une idée, a droit aux louanges de son siècle et de la postérité.

Et jugez de l’embarras où se trouvent maintenant les pères de la science, les gardiens consacrés du temple ! À qui donner l’Égypte ? Que deviendra l’Égypte ? Faudra-t-il y renoncer ? Quel traducteur de Pausanias, d’Aristote ou de Platon osera se présenter pour remplacer l’inventeur de la syntaxe et des dynasties de Memphis, celui qui avait bouleversé toutes les chronologies, toutes les généalogies que Rollin avait revêtues de la dignité universitaire ? Je suppose que son successeur aura communication de ses manuscrits, et s’engagera par serment à continuer ses travaux.

En attendant que l’Institut se réduise, comme la raison et le bon sens l’exigent impérieusement, à la seule académie des sciences, dont on ne saurait, sans injustice, contester les services éminens, en attendant que l’aristocratie officielle de l’érudition et du talent succombe sous la moquerie et l’indifférence, l’aristocratie nobiliaire a relevé la tête et rompu le silence prudent qui à coup sûr ne lui était pas moins utile qu’à feu Conrart de muette mémoire. M. le comte Eugène d’Harcourt a paru à la tribune du palais Bourbon, pour défendre les ambassadeurs. L’ambassadeur d’Espagne, celui même qui n’avait pu maintenir au chapeau de ses laquais la cocarde tricolore, qui avait eu les vitres de son carrosse brisées par la canaille de Madrid, ses armoiries lacérées à coup de pierres, et que le dégoût avait ramené en France ; qui était las, à ce qu’il dit, de voir l’opposition contrarier et démentir ses protestations de légitimisme, ses phrases de soumission et de respect pour la cour de Ferdinand ; celui-là même est venu devant une assemblée française, avec un énorme rouleau à la main, que sans doute il voulait consulter au besoin, réciter, d’une voix aigre et saccadée, un manifeste contre le tiers état qui prétend s’immiscer dans la fortune et la conduite des gens de qualité. C’est en effet une impardonnable impertinence, une fatuité sans nom, de vouloir demander à M. le comte ce qu’il fait des 100 000 francs que la France lui donne, puisqu’il n’a pu rester au poste qui lui était confié. Il a besoin d’or, à ce qu’il dit, pour étaler en Espagne un faste rassurant, pour montrer à l’aristocratie de la Péninsule que la France n’a pas encore renoncé à nourrir dans le luxe et l’oisiveté ceux qui sentent couler dans leurs veines le sang de Guillaume de Normandie, bâtard victorieux, qui, sans la bataille d’Hastings, aurait transmis à ses neveux un blason de honte et d’ignominie. À la bonne heure ; mais à Paris, monsieur le comte, avons-nous besoin de vos laquais, de vos chevaux et de vos équipages, pour estimer votre mérite ce qu’il vaut ? Votre éloquence, monsieur le comte, est votre plus belle parure ; la harangue que vous avez récitée devant les représentans de la France, vous dispense de la richesse et de la vaine pompe que vous demandez ; vous pouvez dire de la philippique où vous avez parlé si bien et si habilement de tout, excepté de la question qui s’agitait, ce que la Romaine Cornélie disait de sa jeune famille : Voilà mes joyaux ! Croyez-en, monsieur le comte, ma conviction et ma franchise, votre paragraphe sur Cincinnatus est un joyau inestimable, et que je mets fort au-dessus du régent. Et votre morceau sur les épingles et les bonnets de coton ! Comme il est triomphant ! comme il embrasse d’un coup-d’œil, l’état de la France et de l’Europe ! comme il prouve admirablement que la qualité mène de droit à l’encyclopédisme, comme il laisse loin derrière lui la naïve réponse d’un grand seigneur qui aurait dû vivre aujourd’hui pour écouter vos leçons ! je veux parler, vous le devinez sans doute, de celui qui n’avait jamais essayé de jouer le violon, et qui doutait, dans la candeur de sa modestie, s’il était un Viotti, un Rode ou un Paganini. Comme vous avez démontré péremptoirement qu’il serait impossible et presque déshonorant d’être ambassadeur pour un traitement de 99 000 fr. ! On donne 6 000 fr. à M. Dulong, à M. Gay-Lussac pour enseigner la physique et la chimie ! Mais que sont les paroles de ces messieurs auprès des vôtres ? Ils enseignent à deux mille auditeurs les secrets de la science ; ils popularisent les découvertes qui souvent leur ont coûté bien des veilles et du courage. Mais votre parole, monsieur le comte, ne peut se comparer à leur parole. Quand vous saluez le roi d’Espagne et que vous l’assurez de l’amitié des Tuileries, vous rendez au pays un service inestimable. Si vous allez à Constantinople, comme je l’espère, vous rapporterez de la cour de Mahmoud un discours plus précieux encore que le dernier. Vous aurez trouvé pour votre pensée des formes plus fidèles et plus significatives encore. Vous direz plus nettement, votre avis sur les affaires de la France. Vous demanderez une loi qui n’admette aux droits électoraux que les gens qui pourront prouver trois quartiers au moins. Et comme pendant votre séjour en Turquie, le système représentatif ne peut manquer de se perfectionner, vous trouverez à votre retour une amélioration parlementaire, dont vous saurez profiter. La chambre comprendra dans les fonctions de la questure le rôle de souffleur ; tous les discours récités à la tribune seront, avant l’ouverture de la séance, déposés au secrétariat. Vous pourrez ralentir ou hâter votre débit, sans craindre d’oublier la suite de votre improvisation. Vous aurez recueilli, dans la conversation des vizirs et du sultan, des fleurs d’éloquence que vous prodiguerez d’une main généreuse. Nous reviendrons au temps de Bossuet.

La France, n’en doutez pas, se montrera généreuse et reconnaissante, et vous ouvrira les portes du Panthéon. Elle placera votre image en Carrare ou en Paros, près des cendres de Voltaire et de Rousseau, dût-elle acheter à grands frais quelques débris de colonnes vénitiennes ou pisannes, pour ciseler plus finement vos traits majestueux, pour sculpter plus délicatement vos lèvres éloquentes.

Si quelque chose, monsieur le comte, peut se comparer à votre dernier discours, c’est à coup sûr la mémorable discussion de vos collègues sur les grands hommes qui seront admis à l’immortalité. Je sais bon gré à votre modestie de n’avoir pas troublé le triomphe de M. Lameth et de M. Gaëtan de Larochefoucauld. Vous auriez eu mauvaise grâce, après votre ovation, à interrompre le babil du vénérable membre de la Constituante. Sans votre silence complaisant, nous aurions perdu ces admirables commencemens de phrases indécises que l’orateur livrait inachevées à notre pénétration ; nous aurions à regretter ces ébauches ingénieuses d’apothéose, qui ont fini par n’atteindre que Bailly et Barnave, mais dans lesquelles M. de Lameth entendait bien se comprendre. Je remercie de toute mon âme M. Gaëtan d’avoir bien voulu chercher la gloire française au-delà de 89, d’avoir appelé sur Clovis et Charlemagne l’attention et la bienveillance de la chambre. Puisque la législature revient à l’amour de la vieille monarchie, puisqu’elle espère recrépir le vieux trône qui s’est écroulé il y a deux ans, elle fait bien et sagement d’appeler à son secours les réhabilitations historiques. Anquetil et Velly avaient laissé dans l’ombre les grandes figures de Clovis et de Charlemagne ; le chrétien de Reims et l’auteur des Capitulaires avaient besoin, pour reprendre dans notre mémoire la place qui leur appartient, du panégyrique de M. Gaëtan ; mais je demande pourquoi Charles Martel n’a pas reçu la même faveur. Je demande pourquoi celui qui a contenu le débordement des Sarrasins n’aurait pas un tombeau au Panthéon.

La critique et l’histoire vont devenir faciles et triviales, si la législation leur vient en aide. On ne pourra plus remettre en question la gloire d’un poète ou d’un roi. Les préfaces pour se faire lire et se donner une physionomie originale et nouvelle, ne toucheront plus aux noms consacrés. Le dédain et la colère respecteront les élégies de Racine et les thèses de Voltaire, comme la foudre respecte le laurier. S’il plaît même à la chambre de voter à Campistron et à l’abbé de Bernis l’urne cinéraire, symbole infaillible d’immortalité ; si, dans l’indulgence qui ne manque jamais aux grands esprits, elle amnistie Dorat et Voisenon, ces messieurs pourront prétendre sans illégalité à la gloire qu’on leur refuse. Le Batteux et Laharpe, en passant par la bouche de nos orateurs censitaires, deviendront le droit canon de la littérature. Et si vous rencontrez dans le monde une femme étourdie et légère qui parle sans révérence d’un nom législativement consacré, vous serez dispensé de lui répondre et de la réfuter en lui citant le chiffre et la date de l’amendement qui constate sa gloire officielle.

J’entends dire rue Monsigny, que le gouvernement représentatif n’est pas une forme définitive. Je le crois bien. N’en déplaise à l’interprète du Phédon et de l’Alcibiade qui annonçait, il y a bientôt quatre ans, que la charte de Saint-Ouen avait concilié à jamais les principes contradictoires qui se disputent la France depuis le cinquième siècle, je me range volontiers à l’avis de la rue Monsigny. Est-ce qu’on pouvait prévoir en 1814 que la gloire deviendrait une question de majorité, qui se déciderait par assis et levé ? Est-ce que l’auteur du Voyage à Gand, en signant par les conseils d’Alexandre de Russie la constitution octroyée, en renouant, comme il le dit ingénieusement, la chaîne des temps, en réparant l’histoire de façon que Blücher vînt le lendemain de Mirabeau, en plaçant par un nouvel amendement le bombardement de Paris après le serment du jeu de paume, sans tenir compte de la fuite à Varennes, sans indiquer à l’errata l’épopée homérique qui commence à Toulon et finit à Waterloo, est-ce que Louis XVIII prévoyait les dernières séances de la chambre ?

Il avait institué une assemblée destinée à connaître selon ses lumières, à satisfaire selon ses forces, les besoins du pays. Il avait remis entre ses mains la destinée politique et diplomatique de la France. À vrai dire, dans sa manie de renouer la chaîne des temps, il avait parfois des boutades de despotisme. Il voulait bien consulter la chambre, mais il n’entendait pas suivre à la lettre ses avis. Appliquant aux discussions des représentans ce qu’il a dit si élégamment de la guerre péninsulaire de 1823, une fois convaincu que la discussion était inévitable, il s’était efforcé d’en resserrer le cercle. Il n’avait pas remis aux chambres le salut de la littérature. Comme il avait traduit en exil quelques odes d’Horace, rimé quelques sonnets et plusieurs madrigaux, au sein même de l’atmosphère royale, il avait compris que les questions de gloire et de poésie ne peuvent pas se décider comme un projet de canalisation, comme la concession d’une mine.

Mais nous sommes arrivés à une ère palingenésique. L’éclectisme politique de M. Victor Cousin est comme non avenu. Les prophéties du dieu mort, il y a quelques années, après avoir essayé de hâter sa transfiguration par un coup de pistolet, commencent à se réaliser. Nous entrons dans une voie étrange et inconnue. Voici que la grande et la moyenne propriété se saisissent souverainement de toutes les questions livrées jusqu’ici aux lettres, aux prolétaires et aux savans, gens de labeur et de rien.

Puisque les théories chimiques de Lavoisier et de Davy chancellent et menacent ruine, puisque Berzelius et Œrstedt menacent de détrôner la nomenclature, puisque M. George Cuvier et M. Geoffroy de Saint-Hilaire ne peuvent s’accorder, puisque Fresnel a battu en brèche le système de Newton, ne pourrait-on prier les chambres de résoudre ces questions ? Ne pourrait-on, en vertu des 500 francs qui donnent à ces messieurs le droit de trancher toutes les difficultés, les supplier d’apporter leurs lumières dans les ténèbres de la science ?


P. S. Le procès de M. Carrel a eu l’issue que nous avions annoncée, et qu’il était facile de prévoir d’après l’instruction de M. Corthier. Le rédacteur en chef du National a prononcé un discours d’une haute raison et d’une vive éloquence. Il a montré la force de la modération. MM. Barrot et Comte avaient une tâche facile, et qu’ils ont dignement remplie ; la décision négative du jury sur toutes les questions qui lui étaient soumises a été accueillie par d’unanimes applaudissemens. C’est une belle victoire et noblement gagnée.


Revue des Deux mondes