Résurrection (trad. Bienstock)/Partie II/Chapitre 38

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 37p. 284-290).


XXXVIII

Quand Nekhludov arriva à la gare tous les prisonniers étaient déjà installés dans des wagons aux fenêtres grillées. Sur le quai se tenaient quelques personnes venues pour accompagner les prisonniers. On ne leur permettait pas d’approcher des wagons. Parmi les convoyeurs régnait une nervosité particulière. Dans le trajet de la prison à la gare, trois prisonniers, sauf les deux qu’avait vus Nekhludov, étaient tombés morts d’insolation. L’un d’eux, comme les deux premiers, avait été porté au poste le plus proche ; deux autres étaient tombés à la gare même [1]. Ce qui inquiétait les convoyeurs, ce n’était point que cinq hommes confiés à leurs soins et qui eussent pu vivre fussent morts. Cela ne les inquiétait point ; leur seul ennui était d’avoir à remplir toutes les formalités exigées en pareil cas par la loi : remettre les cadavres aux mains des autorités compétentes ainsi que leurs papiers et leurs effets, et les rayer de la liste des hommes conduits à Nijni. Et tout cela leur causait de nombreux tracas, surtout par cette chaleur accablante.

Voilà pourquoi les convoyeurs étaient nerveux ; et avant que tout cela ne fût fait, ils ne voulaient laisser ni Nekhludov ni personne s’approcher des wagons. Cependant on laissa approcher Nekhludov, qui donna de l’argent au sous-officier convoyeur. Mais il le laissa passer à condition qu’il dirait le plus vite possible ce qu’il avait à dire et s’arrangerait pour n’être pas vu du chef. Le train était composé de dix-huit wagons, tous bondés de prisonniers, sauf un réservé aux autorités. En longeant le train, Nekhludov écoutait ce qui se passait dans les wagons. Partout des bruits de chaînes, le vacarme, des discussions émaillées de mots obscènes ; mais nulle part, contrairement à ce qu’avait pensé Nekhludov, pas un mot des camarades tombés pendant le trajet. Dans les conversations il était surtout question de sacs, d’eau à boire, et du choix des places.

À l’intérieur d’un wagon dans lequel Nekhludov jeta un coup d’œil, il vit, au milieu du passage, des convoyeurs occupés à délivrer les prisonniers de leurs menottes. Ceux-ci, à tour de rôle, tendaient leurs mains ; l’un des gardiens ouvrait avec une clé le cadenas qui retenait les menottes et les enlevait. L’autre les ramassait.

Nekhludov, après avoir passé devant tous les wagons des hommes, arriva à ceux des femmes. Du deuxième wagon arrivait une voix éraillée qui gémissait d’un ton monotone : « Oh ! oh ! oh ! petits pères ! Oh ! oh ! petits pères ».

Nekhludov alla plus loin et, sur l’indication d’un gardien, s’approcha de la fenêtre du troisième wagon. Dès qu’il avança la tête il sentit monter vers lui une lourde odeur de transpiration humaine et entendit des voix aiguës de femmes. En capote et camisole, les femmes, rouges, en sueur, assises sur tous les bancs, causaient avec animation. Nekhludov qui s’était approché de la grille attira leur attention. Celles qui étaient près de la fenêtre se turent et se rapprochèrent de lui. Maslova, en camisole, tête nue, était assise près de la fenêtre opposée. Plus près se tenait la blanche et souriante Fédosia.

Ayant reconnu Nekhludov, elle poussa Maslova et lui montra de la main la fenêtre.

Maslova se leva vivement, replaça son fichu sur ses cheveux noirs, et, souriant de tout son visage rouge et animé, elle s’approcha de la fenêtre et accrocha ses doigts au grillage.

— Quelle chaleur ! fit-elle joyeusement, en souriant.

— Avez-vous reçu les effets ?

— Oui, merci.

— Vous n’avez besoin de rien ? demanda Nekhludov sentant la chaleur qui montait du wagon surchauffé comme d’un poêle.

— Je n’ai besoin de rien. Merci.

— Ce serait bien de boire, dit Fédosia.

— Ah ! oui, boire, répéta Maslova.

— Vous n’avez donc pas d’eau ?

— On nous en a donné, mais on a tout bu.

— J’en parlerai tout à l’heure à quelqu’un du convoi, dit Nekhludov. Maintenant nous ne nous reverrons pas avant Nijni.

— Vous y allez donc ? demanda Maslova, en fixant sur Nekhludov un regard joyeux, comme si elle l’eut ignoré.

— Je pars par le train suivant.

Maslova ne répondit rien, et seulement quelques secondes après, elle poussa un profond soupir.

— Est-ce vrai, monsieur, qu’on a fait mourir douze prisonniers ? demanda d’une voix rude de campagnarde une vieille prisonnière.

C’était Korableva.

J’ignore s’il y en a eu douze ; j’en ai vu emporter deux, répondit Nekhludov.

— On dit qu’il y en a douze. Est-ce qu’on ne leur fera rien pour cela ? Quels démons !

— Et parmi les femmes, il n’y a pas eu de malades ? demanda Nekhludov.

— Nous autres femmes, nous sommes plus solides, fit en riant une prisonnière de petite taille. Mais voilà qu’une femme n’a pas trouvé un autre moment pour accoucher ! Tenez, l’entendez-vous crier ? ajouta-t-elle en désignant le wagon voisin, d’où venaient des plaintes ininterrompues.

— Vous m’avez demandé si je n’avais besoin de rien ? dit Maslova, s’efforçant de contenir la joie de son sourire. Eh bien ! N’y aurait-il pas moyen d’obtenir que cette femme reste ici, car elle souffre vraiment. Si vous en parliez aux chefs.

— Oui, je vais en parler.

— Et puis n’y aurait-il pas moyen de lui laisser voir son mari, Tarass ? ajouta Maslova en montrant des yeux la souriante Fédosia. Il vous accompagne, n’est-ce pas ?

— Monsieur, il est défendu de parler aux prisonniers ! fit observer un sous-officier du convoi.

Ce n’était pas celui qui avait laissé passer Nekhludov.

Nekhludov s’éloigna et se mit à la recherche du chef pour intervenir en faveur de la femme en couches et de Tarass. Mais il n’arrivait pas à le trouver et ne pouvait obtenir de réponse des soldats. Une grande confusion régnait : les uns erraient çà et là ; d’autres conduisaient quelque part un prisonnier ; d’autres couraient s’acheter des provisions et ranger leurs sacs dans les wagons ; d’autres enfin s’empressaient autour d’une dame qu’accompagnait l’officier du convoi ; et nul ne mettait d’empressement à répondre aux questions de Nekhludov.

Celui-ci aperçut l’officier quand le second coup de cloche était déjà sonné. Il essuyait, de sa main courte, sa moustache, et, les épaules soulevées, morigénait un sergent-major.

— Que désirez-vous ? demanda-t-il à Nekhludov.

— Il y a une femme qui accouche dans un des wagons, et j’ai pensé que…

— Eh bien ! qu’elle accouche ! On verra après, fit l’officier en montant dans son wagon, avec un balancement décidé de ses bras courts.

Au même instant, passa le conducteur, son sifflet à la main. Le dernier coup de cloche puis le sifflet se firent entendre. Des cris et des lamentations s’élevèrent parmi les gens qui se tenaient sur le quai, et dans les wagons des femmes. Nekhludov, ayant près de lui Tarass, vit défiler devant lui, l’un après l’autre, les wagons aux fenêtres grillées, où il apercevait les crânes rasés des hommes. Puis apparut le premier wagon des femmes, aux fenêtres duquel on voyait des têtes en fichus ; puis le deuxième, d’où partaient les gémissements de la femme en couches ; puis enfin le wagon où se trouvait Maslova. Avec d’autres elle se tenait près de la fenêtre et regardait Nekhludov en lui souriant tristement.

  1. Au commencement des années 80, en un seul jour, cinq prisonniers moururent d’insolation pendant le trajet de la prison de Bouterki à la gare de Nijni-Novgorod. (Note de l’auteur.)