Résurrection (trad. Bienstock)/Partie II/Chapitre 30

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 37p. 222-230).


XXX

Maslova pouvait être comprise dans le premier convoi, c’est pourquoi Nekhludov préparait son départ. Mais il avait tant d’affaires à régler qu’il sentait que, quelque temps qui lui restât, il n’en finirait jamais. Sa vie était bien différente de ce qu’elle était jadis. Autrefois, il ne savait trouver à quoi s’occuper et tout l’intérêt de ses occupations était toujours le même : Dmitri Ivanovitch Nekhludov ; et malgré cela, malgré que tout l’intérêt de la vie ne se concentrât alors que sur Dmitri Ivanovitch, tout ce qu’il faisait l’ennuyait considérablement. Maintenant toutes les affaires dont il s’occupait, et leur nombre était considérable, l’intéressaient, le passionnaient et cependant elles n’avaient plus pour but Dmitri Ivanovitch mais les autres hommes. C’est peu. Auparavant les occupations et les affaires de Dmitri Ivanovitch lui causaient toujours du dépit, de l’irritation ; maintenant, au contraire, les affaires des autres le mettaient le plus souvent en d’excellentes dispositions.

Celles qui l’occupaient actuellement pouvaient être réparties en trois catégories, et avec sa manie de l’ordre, il en avait divisé et classé les dossiers dans trois portefeuilles.

La première concernait Maslova et les moyens de lui venir en aide. Présentement elle consistait en démarches à faire pour appuyer le recours en grâce, et dans les préparatifs de voyage en Sibérie.

La seconde affaire était l’organisation de ses propriétés. À Panovo, la terre était abandonnée aux paysans moyennant le paiement d’une rente destinée à leurs besoins généraux. Mais, pour légaliser cette cession, il lui fallait rédiger et signer un contrat et faire un testament. À Kouzminskoié, il avait laissé les choses dans l’état où elles étaient quand il était parti, c’est-à-dire que le revenu de la terre devait lui être payé à lui-même, mais il lui fallait en fixer les termes et déterminer combien garder pour soi et combien laisser aux paysans. Ne sachant pas à quelles dépenses l’entraînerait son voyage en Sibérie, il ne pouvait se décider, présentement, à abandonner ses revenus, qu’il avait déjà diminués de moitié.

La troisième de ses tâches était l’assistance aux prisonniers qui s’adressaient à lui de plus en plus fréquemment.

Au déhut, dès que les prisonniers lui demandaient son aide, il se mettait en campagne pour intercéder en leur faveur et tâcher d’alléger leur sort. Plus tard le nombre des quémandeurs était devenu si grand que, sentant l’impossibilité de venir en aide à chacun d’eux à part, malgré lui il avait été amené à s’occuper d’une quatrième affaire qui, ces derniers temps, l’avait absorbé plus que toutes les autres.

Cette quatrième affaire tendait à la solution de la question : Pourquoi ? Comment ? D’où était née cette étrange institution, qu’on appelle le tribunal criminel, lequel a pour conséquences cette prison dont il avait appris à connaître en partie les habitants, et tous les lieux de détention, depuis la forteresse de Pierre-et-Paul jusqu’à Sakhaline, où languissent des centaines de milliers de victimes de cette loi pénale, si stupéfiante pour lui ?

De sa fréquentation avec les prisonniers, des renseignements fournis par l’avocat, par l’aumônier, par le directeur de la prison, des listes mêmes des prisonniers, Nekhludov avait été amené à répartir en cinq catégories l’ensemble des détenus qualifiés de criminels. La première comprenait ceux qui étaient nettement innocents, les victimes des erreurs judiciaires : comme Menchov accusé d’incendie, Maslova, et d’autres. Des observations de l’aumônier le nombre des détenus de cette catégorie était assez peu nombreux, sept pour cent environ, mais leur situation était des plus intéressantes. À la seconde catégorie appartenaient les gens condamnés pour crimes commis dans des circonstances particulières : colère, jalousie, ivresse, etc., et que leurs juges eussent sans doute commis comme eux s’ils étaient trouvés dans les mêmes cas. Cette catégorie, d’après les observations de Nekhludov, représentait presque la moitié de la totalité des criminels. La troisième catégorie était celle de gens condamnés pour des actes non répréhensibles à leur point de vue et que même ils tenaient pour bons, mais qui étaient criminels selon les idées des hommes, étrangers à eux, chargés d’élaborer les lois. À cette catégorie appartenaient ceux qui avaient vendu de l’eau-de-vie clandestinement, qui avaient arraché de l’herbe ou coupé du bois dans les domaines publics ou privés. Les montagnards du Caucase, habitués au pillage, et les mécréants, dévaliseurs d’églises, appartenaient également à cette catégorie.

La quatrième catégorie comprenait ceux qui avaient été condamnés uniquement parce que leur valeur morale était supérieure à la moyenne de la société : les membres de différentes sectes religieuses ; des Polonais, des Tcherkesses défendant leur indépendance ; les détenus politiques, socialistes et grévistes, condamnés pour insubordination envers l’autorité. Comme l’avait observé Nekhludov, ces détenus, les membres les plus nobles de la société, représentaient une forte proportion.

Enfin, dans la cinquième catégorie entraient les malheureux, infiniment moins coupables envers la société que la société ne l’était envers eux. C’étaient des hommes abandonnés et déprimés par une constante oppression et soumis aux tentations, par exemple le jeune garçon aux tapis et des centaines d’autres que Nekhludov voyait dans la prison et au dehors, amenés presque systématiquement, par les conditions de leur existence, à commettre l’acte imputé comme crime. À cette catégorie appartenaient un grand nombre de voleurs et d’assassins avec quelques-uns desquels, ces derniers temps, Nekhludov se trouvait en contact. En les voyant de plus près, Nekhludov classait aussi dans cette catégorie, ces gens foncièrement et naturellement pervertis, qu’une nouvelle école désigne du nom de criminels-nés et dont l’existence sert d’argument principal à la nécessité de la loi criminelle et de la pénalité. Pour Nekhludov, ces types dénommés criminels, pervers, anormaux, n’étaient que des hommes pareils à ceux envers qui la société est plus coupable qu’eux-mêmes ne le sont envers elle, car la société était déjà coupable envers leurs parents et leurs grands-parents.

Ainsi Nekhludov avait été particulièrement frappé par un voleur récidiviste, dont il avait fait la connaissance dans la prison, Okhotine. Fils naturel d’une prostituée, élevé à l’asile, jusqu’à trente ans, à coup sûr, il n’avait jamais rencontré d’hommes doués de sentiments moraux supérieurs à ceux des agents de police et s’était affilié dès sa jeunesse à une bande de voleurs. Avec cela il possédait un extraordinaire talent de comique qui lui gagnait les sympathies de tous. Et tandis qu’il sollicitait la protection de Nekhludov, il ne pouvait s’empêcher de railler et soi-même, et les juges, et la prison, et toutes les lois, non seulement pénales, mais divines. Un autre, un beau garçon, Fédorov, avait, à la tête d’une bande, tué et volé un vieux fonctionnaire. Son père, un paysan, avait été contre toute justice dépossédé de sa maison, et lui, étant au régiment, avait été châtié pour être tombé amoureux de la maîtresse d’un officier. C’était une nature ardente et sympathique, avide de jouissances. Dans le cours de son existence jamais il n’avait vu les hommes préoccupés d’autre chose que de jouir, et jamais il n’avait entendu dire qu’il y a pour l’homme d’autre but dans la vie que le plaisir.

Pour Nekhludov, il était clair que c’étaient là deux riches natures, dégénérées faute de soins, telles des plantes qu’on délaisse. Il avait vu aussi un vagabond et une femme, effrayants par leur abrutissement et presque leur cruauté, mais il ne retrouvait ni dans l’un ni dans l’autre ce type criminel dont parle l’école italienne. Il ne voyait en eux que des êtres personnellement antipathiques ni plus ni moins que ceux qu’il voyait en liberté, en habit, en épaulettes ou en dentelles.

Et Nekhludov s’attachait à étudier les causes de l’emprisonnement de ces individus des diverses catégories, à les comparer à d’autres individus, en tous points semblables, qui circulent librement et même jugent les premiers.

Nekhludov, d’abord, avait eu l’espoir de trouver dans les livres la réponse à ces questions, et il s’était procuré tous les ouvrages s’y rapportant. Il avait acheté les ouvrages de Lombroso, de Garofalo, de Ferri, de List, de Maudsley, de Tarde, et les avait lus attentivement.

Mais à mesure qu’il les lisait sa déception grandissait. Il lui arrivait ce qui arrive à tous ceux qui s’adressent à la science non pour s’acquérir le titre de savants, pour écrire, discuter, enseigner, mais pour trouver une réponse à des questions précises, simples, vitales. La science lui donnait la réponse à des milliers de questions des plus subtiles et compliquées, concernant les lois de la criminalité, mais elle n’en avait pas pour la question qui l’intéressait.

Il demandait quelque chose de bien simple : pourquoi, par quels droits, certains hommes se permettent-ils d’enfermer, de torturer, de déporter, de frapper, de tuer d’autres hommes, alors qu’eux-mêmes sont semblables à ces hommes qu’ils torturent, frappent, tuent ? Et on lui répondait par des discussions touchant les questions : L’homme est-il libre ou non ? Peut-on, à la forme du crâne, reconnaître l’homme criminel ? Quel est le rôle de l’hérédité dans le crime ? L’instinct d’imitation n’y joue-t-il pas également un rôle ? Y a-t-il une immoralité atavique ? Qu’est-ce que la moralité ? Qu’est-ce que la folie ? Qu’est-ce que la dégénérescence ? Qu’est-ce que le tempérament ? Quelle action ont, sur le crime, le climat, la nourriture, l’ignorance, l’imitation, l’hypnotisme, les passions ? Qu’est-ce que la société ? Quels sont ses devoirs ? etc., etc.

Toutes ces discussions rappelaient à Nekhludov la réponse que lui avait faite jadis un petit garçon revenant de l’école auquel il avait demandé s’il savait épeler. « Je l’ai appris », avait répondu l’enfant. « Eh bien, épelle le mot patte ». « Mais quelle patte ? Une patte de chien ? » lui avait demandé le petit garçon d’un air malin. De même à sa question unique, primordiale, Nekhludov ne trouvait comme réponse, dans les ouvrages des savants, que des interrogations. Il y trouvait bien des réflexions subtiles, profondes, intéressantes, mais aucune réponse à cette question essentielle : De quel droit les uns punissent-ils les autres ? Non seulement il n’y trouvait point de réponse, mais au contraire, tous les raisonnements tendaient à expliquer, à justifier, le châtiment dont la nécessité était admise comme un axiome.

Nekhludov continuait à lire beaucoup, mais n’y consacrait que ses loisirs. Il attribuait à son étude superficielle l’insuccès de ses recherches et il espérait trouver par la suite cette réponse. Aussi ne se permettait-il pas de croire que la réponse qui, les derniers temps, s’offrait à lui de plus en plus fréquemment, fût juste.