Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 12

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 84-92).


XII

Oui, c’était Katucha.

Les relations entre Nekhludov et Katucha avaient été les suivantes :

Nekhludov avait vu Katucha pour la première fois alors qu’étudiant de troisième année à l’Université, il s’était installé pendant l’été chez ses tantes, pour y préparer sa thèse sur la propriété foncière. Il passait ordinairement ses étés avec sa mère et sa sœur, dans le grand domaine de sa mère, près de Moscou. Mais sa sœur s’étant mariée cette année même, sa mère était partie aux eaux à l’étranger. Nekhludov, ayant sa thèse à écrire, s’était alors décidé à passer l’été chez ses tantes. Chez elles, dans leur retraite, tout était calme et il n’y avait pas de distractions ; les tantes aimaient tendrement leur neveu et héritier ; et lui aussi les aimait, ainsi que la simplicité de leur vie à l’ancienne mode.

Cet été qu’il passa chez ses tantes, Nekhludov était dans cette disposition enthousiaste du jeune homme qui, pour la première fois, reconnaît par lui-même, et non sur l’indication des autres, toute la beauté et tout le prix de la vie ; qui conçoit la possibilité d’une perfection continuelle, tant pour lui que pour le monde entier, et qui s’y donne non seulement avec l’espoir, mais avec la certitude d’atteindre toute la perfection qu’il rêve. Cette même année, étant encore à l’Université, il avait lu le Social statics de Spencer, et l’argumentation de celui-ci sur la propriété foncière avait fait sur lui une impression très forte, surtout en sa qualité de fils d’une propriétaire de grands domaines. Son père n’avait pas eu de fortune ; mais sa mère avait apporté en dot près de dix mille déciatines de terres. Il avait compris alors, pour la première fois, toute la cruauté et l’injustice du régime de la propriété foncière privée et, étant, par nature, de ceux qui tirent du sacrifice accompli en vue d’un besoin social, une haute jouissance morale, il avait décidé, aussitôt, de renoncer pour sa part au droit de propriété sur sa terre et de donner aux paysans tout ce qui lui revenait de son père. C’était ce thème qu’il avait choisi pour sa thèse.

Cette année, chez ses tantes, à la campagne, il vivait ainsi : il se levait très tôt, parfois dès trois heures du matin, et, avant le lever du soleil, souvent même dans la brume du matin, il allait se baigner dans la petite rivière qui coulait au pied de la colline, puis il revenait quand la rosée couvrait encore l’herbe et les fleurs. Parfois, le matin, après avoir pris du café, il travaillait à sa thèse, ou compulsait des documents s’y rapportant ; mais très souvent, au lieu de lire ou d’écrire, il sortait de nouveau, errant à travers les champs et les forêts. Avant le dîner il faisait un somme dans un coin du jardin ; pendant le repas il amusait et charmait ses tantes par sa gaîté ; ensuite il montait à cheval ou se promenait en barque ; le soir il se mettait à lire, ou bien, au salon, il faisait des réussites avec ses tantes. Comme souvent, surtout par les nuits de lune, il ne pouvait dormir, tant la joie de vivre tenait sa jeunesse en éveil, parfois jusqu’à l’aube, il se promenait dans le jardin, plongé dans ses rêveries et ses pensées.

Telle avait été son existence, paisible et joyeuse, pendant le premier mois de son séjour chez ses tantes ; et durant ce mois il n’avait fait aucune attention à la jeune fille, demi-pupille et demi-femme de chambre, à cette vive et légère Katucha aux yeux noirs.

Elevé sous l’aile maternelle, Nekhludov était encore, à dix-neuf ans, tout à fait innocent. La femme n’évoquait chez lui d’autre idée que celle du mariage. Et toutes celles qu’à son point de vue il ne pouvait souhaiter épouser étaient des personnes et non des femmes. Mais il arriva que ce même été, le jour de l’Ascension, les tantes reçurent la visite d’une dame voisine, accompagnée de ses enfants : deux jeunes filles, et un fils, lycéen ; plus un jeune peintre, paysan d’origine, qui se trouvait chez elle.

Après le thé les jeunes gens décidèrent de jouer à courir sur un pré dont l’herbe avait été fauchée, et qui s’étendait devant la maison. Katucha ayant été invitée à prendre part au jeu, à un moment donné, Nekhludov eut à courir avec elle. Il avait toujours du plaisir à voir Katucha, mais il ne lui venait pas à l’esprit qu’entre elle et lui pût s’établir aucune relation particulière.

— Ces deux là on ne les rejoindrait jamais, — dit le peintre joyeux, qui pourtant courait fort bien, avec ses jambes de paysan, courtes et un peu cagneuses, mais puissantes ; — seulement il ne faut faire de faux pas.

— Oui, vous ne nous rattraperez pas !

— Un, deux, trois !

On donna le signal en frappant trois fois des mains. Retenant à peine son rire, Katucha changea de place avec Nekhludov, lui serra la main dans sa petite main nerveuse et s’élança légèrement sur la gauche, faisant entendre le froissement de son jupon empesé.

Nekhludov lui aussi courait bien, et comme il ne tenait pas à se laisser attraper par le peintre, il s’élança de toute sa vitesse. Quand il se retourna il vit le peintre poursuivre Katucha, et celle-ci, qui courait rapidement, de ses jeunes jambes agiles, lui échapper et s’éloigner toujours davantage vers la gauche. Il y avait là un massif de lilas derrière lequel personne ne s’était aventuré ; Katucha regarda Nekhludov, et, de la tête, lui fit signe de venir derrière le massif. Il le comprit et l’y suivit. Mais derrière le bosquet de lilas se trouvait un petit fossé recouvert d’orties, qu’il ne connaissait pas ; il trébucha, se piqua les mains aux orties, se mouilla de rosée que l’approche du soir avait déjà mise sur les feuilles, et tomba ; mais il se releva bien vite en riant, et d’un bond, se retrouva sur un terrain plat.

Katucha éclairée d’un sourire et dont les grands yeux noirs brillaient comme des cassis humides, s’élança au-devant de lui. Ils s’abordèrent et se tendirent la main.

— Je crois que vous vous êtes piqué, dit-elle en souriant et en le regardant dans les yeux, pendant que de sa main libre, elle rajustait sa natte défaite.

— J’ignorais qu’il y eût un fossé ici, lui répondit Nekhludov en souriant également et sans lui lâcher la main.

Elle se rapprocha de lui, et, sans qu’il sût comment, son visage se trouva près du sien ; elle ne s’écarta pas ; alors, lui serrant plus fortement la main, il lui mit un baiser sur la bouche.

— En voilà une affaire ! fit-elle, et, d’un mouvement rapide elle dégagea sa main et s’éloigna de lui.

Arrivée au massif, elle cueillit deux branches de lilas blanc qui déjà commençait à passer, en frappa ses joues brûlantes et jeta en arrière un regard vers Nekhludov, puis, balançant vigoureusement ses bras, elle courut rejoindre les autres joueurs.

À partir de ce moment, les relations entre Nekhludov et Katucha se modifièrent ; leur situation devint désormais celle d’un jeune garçon et d’une jeune fille, tous deux innocents et naïfs, mais qui se sentent attirés l’un vers l’autre.

Aussitôt que Katucha pénétrait dans la chambre où il se trouvait, ou si même il apercevait de loin son tablier blanc, tout s’ensoleillait pour Nekhludov, tout lui semblait plus intéressant, plus agréable, plus important, la vie devenait plus joyeuse. Et il en était de même de son côté. Non seulement la présence ou l’approche de Katucha produisaient cet effet sur Nekhludov, mais la pensée seule qu’elle existait le comblait de bonheur ; de même que pour Katucha la pensée que Nekhludov existait la rendait heureuse. Si Nekhludov recevait une lettre de sa mère qui le chagrinait, s’il était mécontent de son travail ou ressentait quelque accès de vague tristesse, comme il arrive aux jeunes gens, il n’avait qu’à songer que Katucha existait, qu’il la verrait, et tout se dissipait.

Katucha avait beaucoup à faire dans la maison, mais elle s’en acquittait très vivement et, dans ses moments de loisir, lisait ; Nekhludov lui prêta des œuvres de Dostoievski et de Tourguenev, que lui-même venait de lire. L’Accalmie de Tourguenev lui plaisait le plus.

Leurs conversations avaient lieu à la dérobée, dans le corridor, sur le balcon, dans la cour, et parfois chez la vieille femme de chambre des tantes, Matréna Pavlovna, dans l’appartement de laquelle logeait Katucha et où Nekhludov venait quelquefois prendre le thé à prikouskou [1]. Et ces conversations en présence de Matrena Pavlovna étaient les plus agréables. Quand ils demeuraient seuls, leurs entretiens en souffraient. Aussitôt leurs yeux se mettaient à dire d’autres choses, beaucoup plus importantes, que celles que prononçaient leurs lèvres ; alors leurs bouches se taisaient, ils se sentaient gênés, et se quittaient aussitôt.

Tout le temps de son premier séjour chez ses tantes, les relations demeurèrent telles entre Nekhludov et Katucha. Ses tantes s’en aperçurent ; elles s’en inquiétèrent et même en informèrent à l’étranger, par lettre, la princesse Hélène Ivanovna, mère de Nekhludov. La tante Maria Ivanovna redoutait une liaison entre Dmitri et Katucha. Crainte vaine : Nekhludov, sans s’en douter, aimait Katucha, mais comme aiment les êtres innocents, et son amour était la principale sauvegarde contre une chute de l’un et de l’autre. Non seulement il n’avait pas le désir de la posséder physiquement, mais une sorte de terreur l’envahissait à la pensée que cela fût possible. L’autre tante, la poétique Sophie Ivanovna, avait une crainte différente : connaissant le caractère entier et résolu de Dmitri, elle avait peur qu’il n’eût la pensée d’épouser la jeune fille malgré son origine et sa condition, et cette crainte était beaucoup plus fondée. Si Nekhludov avait eu conscience de son amour pour Katucha et surtout si l’on avait cherché à le convaincre de l’impossibilité pour lui d’unir sa destinée à celle de la jeune fille, il eut probablement décidé, avec sa franchise habituelle, que rien n’empêcherait son mariage avec quelque jeune fille que ce fût, dès l’instant qu’il l’aimait. Mais les tantes ne lui firent point part de leurs craintes, et il partit sans avoir conscience de son amour pour Katucha.

Il était convaincu que le sentiment qu’il éprouvait pour Katucha était une des manifestations de la joie de vivre qui emplissait alors tout son être et que partageait cette charmante et joyeuse jeune fille. Quand, le jour de son départ, il la vit debout sur le perron, à côté de ses tantes, quand il vit les grands yeux noirs, tout pleins de larmes, un peu loucheurs, fixés sur lui, il eut cependant l’impression que ce jour-là il abandonnait quelque chose de très beau et de très précieux qu’il ne retrouverait jamais. Et une douloureuse tristesse l’envahit.

— Adieu Katucha, et merci pour tout, dit-il, derrière le bonnet de Sophie Ivanovna, en montant dans la voiture.

— Adieu Dmitri Ivanovitch, — dit-elle de sa voix caressante ; et, s’efforçant de refouler les larmes qui commençaient à couler de ses yeux, elle s’enfuit dans le vestibule pour y pleurer à son aise.

  1. En mordillant le sucre au lieu de le faire dissoudre dans le thé.