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République ou stathoudérat
George Valbert

Revue des Deux Mondes tome 89, 1888


S’il est doux pour un peuple d’être admiré de ses voisins, il ne gagne rien à les étonner, et il faut avouer que, depuis quelque temps, nos voisins nous trouvent plus étonnans qu’admirables. Avec quelque défaveur qu’on envisage en Europe la forme de notre gouvernement, on s’accordait à reconnaître que, malgré de perpétuels et déplorables changemens de ministères, nous avions montré quelque sagesse, quelque prudence, quelque esprit de suite, dans notre politique extérieure. La république française s’est acquis la réputation d’une puissance qui ne cherche pas les mauvaises affaires, qui sait les éviter, qui ne provoque personne. Aussi, en dépit de leurs préventions, le plus grand nombre des cours étrangères souhaitent-elles, dans l’intérêt de la paix européenne, que nous conservions longtemps encore les institutions que les événemens nous ont données. Tout à coup, une comète rouge a paru dans notre ciel, et tous les astronomes ont braqué leur lunette sur cet astre inquiétant pour en calculer le diamètre, l’orbite et les destinées. Après avoir jeté un vif éclat, cette comète a semblé pâlir et sur le point de disparaître ; bientôt après, elle s’est ranimée, on a vu de jour en jour sa queue s’allonger. Plus d’un astronome avait prédit qu’elle s’évanouirait dans l’espace comme un vain météore, comme un bolide ; d’autres déclarent aujourd’hui qu’elle a la taille et l’avenir d’un soleil.

L’Europe s’intéresse médiocrement à notre félicité ; elle nous laisse entièrement libres de nous rendre heureux ou malheureux comme nous l’entendrons. Mais elle s’intéresse beaucoup à notre armée, à notre puissance militaire, au rôle considérable que nous serions en mesure de jouer dans telle complication qui pourrait survenir ; et tout d’abord, en Allemagne comme en Angleterre, on s’imagina que le général Boulanger représentait la politique belliqueuse, que sa popularité soudaine et singulière témoignait d’un changement qui s’était opéré contre toute attente dans nos dispositions prochaines, qu’il plaisait à la France parce qu’elle voyait en lui l’homme de la revanche. Dès lors, ce fut chez nos voisins une importante question que de savoir si l’ambitieux général avait fait un pacte avec la fortune, s’il arriverait à ses fins et deviendrait le maître de nos destinées. Les uns prétendaient qu’il y avait en lui l’étoffe d’un Bonaparte, et ils le jugeaient ou affectaient de le croire dangereux. D’autres, qui avaient lu Plaute, haussant les épaules, le traitaient de Miles gloriosus et le comparaient à ce Pyrgopolinice qui se vantait d’avoir dispersé d’un souffle dans les champs gurgustidoniens les innombrables légions du grand Bombomachidès, et d’être à la fois la terreur des guerriers et les délices des femmes : « Toutes les femmes t’adorent, lui disait un de ses parasites. Elles s’écrient toutes, en te regardant passer : Qu’il nous semble beau ! qu’il a l’air noble I N’est-ce point Achille ? Voyez comme sa chevelure tombe avec grâce ! Cæsaries quam decet ! »

Le général Boulanger n’avait pourtant rien fait ni pour exciter de si vives inquiétudes, ni pour s’attirer tant de railleries : Il n’a pas eu jusqu’ici l’occasion de prouver qu’il ait du génie militaire. On peut être un vaillant soldat, le premier homme du mondé pour enlever un régiment, et être incapable de profonds desseins, de combinaisons heureuses, incapable aussi de porter longtemps sans plier le fardeau des grandes entreprises et des lourdes responsabilités. D’autre part, on aurait peine à citer de lui un propos, une fanfaronnade qui permette de le comparer au Miles gloriosus. Nous ne nous souvenons pas que, lorsqu’il était ministre de la guerre, il se soit écrié comme Pyrgopolinice : « Soignez mon bouclier. J’entends qu’au jour de la bataille, il éblouisse de ses feux les téméraires qui oseront le regarder en face. Et toi, mon épée, un peu de patience ! Demain nous ferons un terrible hachis d’ennemis. » Le général n’a jamais parlé de hacher menu Bombomachidès et ses légions, et quand il a affirmé dernièrement que, si jamais il gouvernait la France, il serait aussi appliqué que tout autre à la conserver les douceurs de la paix, cette déclaration était superflue. Il est trop intelligent et trop amoureux de sa popularité pour vouloir violenter les inclinations de ses électeurs. Il sait combien la France est pacifique, avec quelle promptitude elle se dégoûterait d’un gouvernement qui prétendrait la jeter dans une aventure, à quel point elle est résolue à ne tirer l’épée que pour défendre ses frontières ou son honneur.

On commence à comprendre en Europe que l’idée de revanche n’a rien à voir dans cette affaire, qu’il s’agit d’une question de ménage et de politique intérieure, que le général Boulanger est devenu le porte-drapeau ou le tambour-major des nombreux mécontens qui conspirent la perte de la république. Désormais on ne regarde plus le boulangisme comme un danger, mais comme une curiosité, comme un phénomène étrange, comme une nouvelle preuve de l’incurable légèreté de notre humeur. « Ils sont toujours les mêmes, ont dit les philosophes qui écrivent dans les journaux. Les voilà une fois de plus dégoûtés de leur sort. Rien n’est constant en eux que leur éternelle inconstance, que la perpétuelle inquiétude de leur esprit. Ils sont incapables de vouloir vingt ans de suite la même chose. On pouvait croire qu’ils avaient appris à se défier des sauveurs, que de funestes expériences leur avaient démontré combien les sauvetages coûtent cher, et les voilà prêts à se donner à un homme, sans même savoir ce qu’il fera d’eux. « Il y a dans ces reproches un mélange de vérité et d’injustice. Quand les grenouilles prièrent le monarque des dieux de leur donner un chef qui mit un peu d’ordre dans leurs marais, il s’amusa à les faire gouverner par un soliveau. Elles eurent bientôt fait de sauter sur l’épaule de leur roi et d’en demander un autre qui se remuât. On leur envoya une grue, qui les croqua à son plaisir, et grenouilles de se plaindre encore ! Les commentateurs de La Fontaine Be sont moqués à ce propos de la gent marécageuse, de son naturel versatile et changeant, de ses désirs contradictoires. L’un d’eux a pourtant remarqué fort sensément qu’elle n’avait pas si grand tort, qu’il y a heureusement un milieu entre la grue et le soliveau.

Qu’on étudie l’histoire des peuples qui passent pour avoir de, la gravité dans l’humeur, du poids dans le caractère, et qu’on dise si leurs contradictions et leurs inconstances ne sont pas égales aux nôtres ! On les verra partagés comme nous entra le besoin d’être libres et le désir de se savoir et de se sentir gouvernés. C’est la loi naturelle de tout pays qui est une puissance européenne, qui a un rôle à jouer sur le grand théâtre du monde, et qui doit concilier le soin du pot-au-feu avec le souci de ses destinées. Tantôt les nations ne songent qu’à leur bien-être, elles se laissent vivre au jour le jour et se résignent facilement à être conduites par des hommes qui passent leur temps à faire et à dire des choses médiocres. Tantôt elles s’indignent de leur abaissement et reprochent avec amertume à leurs maîtres de manquer d’autorité au dedans et de crédit au dehors.

Les révolutions des Provinces-Unies en font foi ; le conflit tragique du parti orangiste et du parti républicain a été durant près de deux siècles le fond de leur histoire. Personne n’a raconté ces luttes avec plus de clarté, plus de chaleur que M. Antonin Lefèvre-Pontalis dans sa remarquable et instructive biographie du grand, pensionnaire Jean de Witt ; personne n’a mieux expliqué, pièces en main, pourquoi, à quelques années d’intervalle, la flegmatique Hollande était tour à tour ardemment républicaine ou passionnément orangiste [1]. République ou stathoudérat, telle était la question que plus d’une fois on se flatta en vain d’avoir résolue à jamais. Dans les temps ordinaires, la république avait pour elle une bourgeoisie enrichie par le commerce, en possession de toutes les charges, devenue la classe gouvernante du pays, habituée au maniement des affaires, mais trop sujette à confondre les intérêts publics avec les siens. Le stathoudérat s’appuyait « sur le dévoûment de l’armée, sur la fidélité de la noblesse, sur la reconnaissance du clergé calviniste, sur l’attachement du peuple, qui n’était pas intéressé à conserver le gouvernement républicain auquel il ne prenait directement aucune part. » M. Lefèvre-Pontalis a soin d’ajouter que le stathoudérat avait aussi pour lui tous les gens qui n’avaient pas de places et qui souhaitaient d’en avoir. « Le fond de tous les mécontentemens, écrivait Temple, ambassadeur d’Angleterre, est un dessein des meneurs de changer la scène, afin que ceux qui ont été en charge pendant plusieurs années puissent faire place à ceux qui ont attendu dehors. »

En 1668, la république paraît assise et triomphante. Par l’édit perpétuel qu’ont voté les états de Hollande, le stathoudérat est aboli pour toujours. On se croit garanti contre toute domination princière, contre tout consulat à vie, et le fils de Guillaume II ne pourra prétendre qu’à la charge de capitaine-général. Peu de temps après, ce jeune prince, âgé alors de dix-huit ans, s’échappait secrètement de La Haye, où on le gardait à vue, et sous prétexte d’aller chasser à Bréda et d’y essayer des lévriers et des faucons que lui avait envoyés le roi d’Angleterre, il se rendait aux états de Zélande, où il était appelé à représenter la noblesse de la province. Le 13 septembre 1668, il entrait en yacht à Middelbourg, et ce débutant, dont l’édit perpétuel avait condamné les prétentions et dévasté l’avenir, ce jouvenceau qui n’avait rien fait, qui n’avait pour lui que son grand nom, son nez aquilin, sa bouche aux lèvres minces, ses cheveux frisés et le feu de son œil d’aigle, n’eut qu’à se montrer pour être acclamé par la foule. « On accourt de tous côtés, écrivait son maître d’hôtel à la princesse douairière. On ne peut circuler dans les rues ; les fenêtres, les toits, jusqu’aux arbres et aux mâts des vaisseaux, tout est noir de spectateurs. L’abbaye est tellement remplie de piétons et de voitures, que c’est à peine si l’on peut pénétrer jusqu’à l’appartement du prince. La milice bourgeoise a tiré en son honneur pendant les deux heures qu’il a passées à la fenêtre, et les feux d’artifice doivent durer toute la nuit. »

Quatre ans plus tard, sous la pression de l’opinion publique, il était proclamé stathouder par les états, et il autorisait ses partisans à exercer sur ses ennemis de si horribles vengeances que Spinoza indigné appela les Hollandais les derniers des barbares, ultimi barbarorum. A la mort de Guillaume III, nouvelle crise, nouvelle révolution ; le stathoudérat à vie ou héréditaire est aboli. Mais vers le milieu du XVIIIe siècle, on le rétablira définitivement. Cette fois encore, le nouveau stathouder laissa la populace piller et démolir les maisons des bourgmestres, de leurs parens, de leurs créatures, après quoi, comme l’a dit un historien, « quand on eut attaqué les magistrats par le peuple, on contint le peuple par les soldats. » C’est ainsi qu’en ont usé tous les stathouders. Lorsqu’on a pour soi et la foule et l’armée, on se sert des fureurs populaires pour faire justice de ses ennemis et des soldats pour mettre ses amis à la raison.

Le triomphe du stathoudérat dans les Provinces-Unies fut la victoire d’un homme d’épée sur une oligarchie bourgeoise, qui se figurait trop facilement que, quand elle était contente, tout le monde devait être en joie. Dans notre démocratie française, ce n’est pas de la domination oppressive d’une classe qu’on se plaint, mais du règne abusif d’un parti. La république parlementaire avait les plus belles cartes dans son jeu ; tout l’aidait, tout la servait, la désunion de ses ennemis, la multiplicité des prétendans, le désillusionnement du pays, détrompé des vagues promesses et las des révolutions. Il était naturel de penser que les républicains acquerraient par degrés la pratique des affaires et cette tempérance d’esprit qui fait durer les institutions. La tyrannie d’un homme est peut-être moins insupportable que celle d’un parti, et, à la longue, le nous devient plus odieux que le moi, car un parti est souvent le plus despotique des maîtres et il en est toujours le plus médiocre. Le général Bonaparte avait dit : « Je ne suis pas un parti, je suis national. » Il ne tenait qu’à la république d’en dire autant, de démontrer qu’elle faisait passer les intérêts généraux avant les intérêts et les doctrines d’une coterie, et de se donner une assiette si ferme que les mécontens auraient dû se résigner à s’accommoder avec elle et à mendier humblement leur part du gâteau.

Malheureusement des groupes trop considérables de républicains ont joint à l’esprit d’exploitation la pédanterie des faux principes et à l’intolérance l’amour de la confusion. On a mis la politique partout ; on a trop ressemblé à ce préfet de la Seine qui disait à son secrétaire : « Mettez-vous bien dans la tête, une fois pour toutes, que, de quoi qu’il s’agisse, la meilleure des solutions est toujours la plus démocratique. » Il ne s’agissait pourtant dans l’espèce que d’une affaire de voirie. On refusait de transiger avec ses adversaires, et on ne pouvait s’entendre entre soi. On se divisait en sous-groupes, en sous-coteries, jalouses les unes des autres, se disputant avec acharnement les portefeuilles. A peine un cabinet était-il formé, on complotait sa mort, et le politicien le plus influent était celui qui passait pour le plus habile abatteur de quilles. Non-seulement on multipliait comme à plaisir les crises ministérielles, on s’appliquait à gêner le chef de l’état dans l’exercice légal de son action, à l’affaiblir, à l’annuler ; on lui défendait de se mêler de rien, on entendait qu’il fût un de ces soliveaux sourds et muets qui ne se remuent point, qui se tiennent toujours cois. En attendant de réviser la constitution, on la faussait. D’usurpation en usurpation, la chambre des députés, renonçant au rôle d’assemblée parlementaire, prétendait confisquer à son profit le gouvernement et l’administration. Ou laissait aux ministres la responsabilité sans le pouvoir, et on confiait le pouvoir effectif aux meneurs occultes dont les péchés restent toujours impunis.

Le plus grand intérêt du parti républicain était de prouver aux incrédules que la république peut donner à un grand pays des institutions stables, un gouvernement solide, qui ait de la consistance et de la durée, et sans cesse on remettait tout en question, on déclarait tout haut que ce qui existait n’était qu’un établissement provisoire, destiné à être bientôt remplacé, que la maison n’était qu’une tente à la merci d’un couple vent. La grande majorité des électeurs avait dit : « Content ou non, le mieux est d’aimer et de garder ce qu’on a. » Ils commencent à dire : « On nous répète tous les jours que nous ne garderons pas ce que nous avons ; nous voilà liures d’aimer ce que nous n’avons pas. » Ils s’étaient fait une politique de raison on les invite à s’abandonner de nouveau à leurs fantaisies et à leurs chimères.

Dans l’un de ses meilleurs discours, Gambetta, qui avait cette clairvoyance que donne la générosité, engageait les républicains à rester calmes, sages et unis. « Quand votre esprit de prudence et de concorde, disait-il, aura fait impression sur l’opinion publique, lorsque votre aptitude, votre compétence aux affaires aura été démontrée, croyez-moi, vos destinées seront assurées. » Il ajoutait : « Arrangez-vous pour imposer le respect et l’estime aux indifférens eux-mêmes, qui, vous le savez, forment toujours une portion notable de la majorité. » Il avait cent fois raison. Un régime n’est vraiment fondé que quand il réussit à conquérir la faveur des indifférens. Naguère encore, ils semblaient venir en foule à la république. Si jamais ils se liguaient contre elle, la république serait perdue, et si indifférens qu’ils soient, ils n’aiment ni la confusion ni l’intolérance. Au gâchis dont on veut faire une institution, ils préfèrent tout, même un homme médiocre ou dangereux.

Il n’était pas besoin d’être sorcier pour, prévoir que dans cet état d’incertitude universelle, et les appréhensions se mêlant aux rêves et aux dégoûts, le premier homme qui réussirait à se mettre en lumière, qui saurait s’imposer à l’attention, aux regards de la foule et lui apprendre sou nom, deviendrait rapidement une puissance avec laquelle il faudrait compter. Ce sauveur pouvait se dispenser d’avoir du génie ; dans certaines situations, il n’est pas nécessaire d’être un géant pour rallier autour de soi les mécontentemens et les espérances. Aussi bien le génie est quelquefois un obstacle ; il a des fiertés, des mépris qui inquiètent et éloignent. « J’avais cru dans ma jeunesse, a dit Voltaire, que Newton avait fait sa fortune par son extrême mérite. Je m’étais imaginé que la cour et la ville de Londres l’avaient nommé par acclamation grand-maître des monnaies du royaume. Point du tout. Isaac Newton avait une nièce assez aimable, nommée Mme Conduit ; elle plut beaucoup au grand-trésorier Halifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans une jolie nièce. » Quand on aspire à gouverner une démocratie, une jolie nièce ne sert pas à grand’chose ; mais on la remplace par l’industrie, par les tours de souplesse, par les petits moyens.

Le stathouder que les Provinces-Unies se donnèrent en 1672 n’était pas un homme aimable et, comme le dit M. Lefèvre-Pontalis, on l’accusait de n’avoir ni les qualités ni les défauts propres à gagner la faveur publique. On lui reprochait son humeur froide et renfermée, ses habitudes d’économie exacte, la sévérité de ses mœurs. Il ne semblait pas se soucier d’âtre populaire, et ceux qui s’intéressaient à lui s’en inquiétaient. « L’amour que les peuples lui conservent, écrivait Pomponne, voudrait être cultivé par l’affabilité, les libéralités et les caresses. Il est certain que plus de facilité à se faire voir, à parler à toute sorte de gens, même à avoir plus de commerce avec les femmes qui, plus qu’en aucun lieu du monde, ont en Hollande pouvoir sur leurs maris, lui serait d’un fort grand avantage. » Mais M. Lefèvre-Pontalis remarque fort justement qu’il pouvait se passer de faire les avances, qu’il n’avait pas besoin d’aller au-devant de la vague, qu’il était sûr qu’elle viendrait à lui. Il fondait sa fortune à la fois sur le grand nom qu’il portait et sur la supériorité de son esprit et de ses talens. Il était sûr de devenir un jour l’homme des circonstances, le dieu de la machine qui dénoue les pièces désespérément embrouillées.

Les sauveurs qui ne sont pas des Guillaume III sont tenus de savoir plaire. A une grande confiance en eux-mêmes, à la foi dans leur étoile, ils doivent joindre les séductions aimables, la rondeur des manières, les grâces perfides souvent plus prenantes que les autres. Mais il ne suffit pas qu’ils séduisent, il faut qu’ils imposent, qu’il y ait eu eux je ne sais quoi qui aux yeux des badauds les mette hors de pair, qu’à défaut d’élévation, ils aient de l’autorité, qu’ils en prennent à leur aise avec les hommes et les choses, qu’ils semblent nés pour le commandement. Il importe aussi qu’ils aient la philosophie de leur métier. Ils doivent avoir l’esprit assez dégagé pour juger les partis, pour ne prendre au sérieux ni leurs programmes, ni leur creuse métaphysique, ni leur pompeux verbiage. « Je ne suis pas un parti, je suis national. » C’est le mot de tous les sauveurs, et, en parlant ainsi, ils sont souvent de bonne foi. Sans un peu de sincérité, les petits moyens ne servent pas longtemps.

Les ennemis du général Boulanger, qui s’indignent de son succès comme d’un déshonneur national, lui refusent tout et le traitent avec une excessive rigueur. Le général n’est pas le premier venu, et il possède quelques-unes des qualités nécessaires à un sauveur. Dès ses débuts, il a cru en lui-même et à sa destinée. C’est en Tunisie qu’il a fait son apprentissage et l’essai de sa fortune. Son espérance, pendant qu’il y commandait le corps d’occupation, était de voir naître parmi les Arabes ou dans les colonies étrangères des troubles qui auraient prouvé que le pouvoir civil était impuissant à maintenir l’ordre, qu’un dictateur était nécessaire. Il représentait à Tunis le patriotisme ombrageux et chatouilleux : plus que personne un soldat a le droit de considérer l’honneur de son pays comme le sien. Il a montré aussi, dès son arrivée en Afrique, qu’il avait le don de frapper les imaginations, l’art d’entrer dans les yeux et d’y rester. A peine débarqué, tout le monde le connaissait, s’occupait et parlait de lui. Dans ses tournées d’inspection, il tranchait du souverain. Partout où on lui donnait l’hospitalité, il ne dînait pas chez ses hôtes, c’était lui qui les invitait, qui leur offrait gracieusement une place à leur table devenue la sienne, et il faisait asseoir à sa droite la maîtresse de la maison. On raconte que l’une d’elles feignit d’être malade pour se dérober à cet honneur qui l’humiliait ; mais le plus souvent sa grâce était la plus forte. Dans toutes les villes de la Régence qu’il a visitées, il a laissé des traces durables de son passage ; on trouve partout des boulevards, des avenues que d’autres ont percées et qui portent son nom. Si jamais vous allez rendre vos devoirs à tel cheik de l’Enfida, vous le trouverez sûrement accroupi sur une natte, fumant sa cigarette, et, pour vous être agréable, il vous montrera du doigt, pendu à la muraille, un portrait monumental du général Boulanger.

Dès qu’il fut revenu de Tunisie, on l’a vu profiter de toutes les occasions de se montrer et de se poser ; mais il n’a pas brusqué l’aventure, ni gâté ses affaires par une imprudente précipitation. Son grand allié était le gâchis, il a laissé aux gâcheurs le temps de perfectionner leur ouvrage. S’étant bien vite aperçu que le pays était las des politiciens, qui sont pour la plupart des animaux tristes et dont l’éloquence est un peu grise, il a introduit le premier dans la politique la belle humeur, l’enjouement, la note gaie, et on lui a su gré d’avoir le verbe haut et colore, une sorte de désinvolture, de gaillardise militaire, un air de franchise, de liberté, de fierté et d’audace. Il a commis, il est vrai, des étourderies, d’inexcusables légèretés, qui auraient perdu tout autre que lui. On les lui a facilement pardonnées : il n’était ni doctrinaire ni pédant, c’était assez pour racheter tous ses torts.

Courville raconte dans ses mémoires que le prince d’Orange, s’entretenant un jour familièrement avec lui dans son palais, lui témoignait son irritation contre Jean de Witt, à qui il imputait l’abolition du stathoudérat, quand de Witt se fit tout à coup annoncer. Il alla sans aucun embarras au-devant du grand pensionnaire, et, le sourire aux lèvres, il le remercia d’avoir fait son possible pour empêcher que l’édit ne fût voté. « Quand le premier ministre fut sorti, ajoute Courville, je m’approchai du jeune prince, en le regardant fixement. Il me dit plus tard qu’il avait bien compris ce que j’avais voulu lui faire entendre, et je lui dis en riant qu’il en savait beaucoup pour son âge. » Le général Boulanger est infiniment moins réservé que le prince d’Orange, qui fut Guillaume III, et qui, dès l’âge de dix-huit ans, était un grand maître en dissimulation. Il parle trop, mais il ne dit pas tout ; on peut être à la fois bavard et mystérieux. Il cause avec tous les partis, s’entend avec tout le monde, chante tous les airs ; mais ne lui demandez pas quelle sera la musique de l’avenir ; c’est son secret, s’il a un secret. Au surplus, ses manifestes électoraux sont d’un homme qui sait son métier et ce qu’il faut dire pour être écouté. En félicitant les électeurs de la Dordogne a de la manifestation grandiose que leur patriotisme avait spontanément organisée autour de son nom, » il ajoutait : « Il ne s’agit plus ici d’un homme, il s’agit de la France. Tout le monde comprend que ce qui est aujourd’hui en cause, c’est la patrie elle-même, sa dignité, son avenir. On saura que le département de la Dordogne n’est pas disposé à se laisser confisquer par un parlement dont la stérilité et l’impuissance finiraient par livrer la république française à la risée de l’Europe. » Ce langage rappelle celui que tenait jadis un prince-président. On peut croire que de toutes les périodes de notre histoire, c’est celle que le général Boulanger a étudiée avec le plus d’intérêt et de profit.

Les très nombreux mécontens qui sont venus se grouper autour de lui et qui s’attellent à sa fortune se divisent en naïfs et en malins. Il y a des admirateurs enthousiastes du suffrage universel qui se récrient d’indignation toutes les fois qu’il trompe leur confiance et commet de funestes erreurs. Le suffrage universel se gouvernera toujours par des impressions, et les gens capables de raisonner leurs impressions seront toujours en minorité. Parmi les naïfs qui souhaitent ardemment le succès du général, il en est qui se moquent de la légende dorée et qui croient fermement à la sienne. Ils sont convaincus qu’avant qu’il fût ministre de la guerre, personne n’avait Bougé à fortifiée nos frontières, qu’on pouvait entrer en France comme dans un moulin, que c’est lui qui a réorganisé notre armée, et que, si on l’avait laissé faire, sans coup férir, par l’autorité de sa parole, par la fierté de son attitude et de son geste, il aurait facilement obtenu qu’on nous rendit l’Alsace et la Lorraine. Qui l’en a empêché ? C’est M. Ferry. Les naïfs s’imaginent qu’on reprend des provinces avec des gestes, et ils croient à l’efficacité miraculeuse des attitudes. M. Ferry, qui est un homme d’état, n’y croit pas : c’est son crime. Les naïfs s’imaginent aussi que les maux dont ils souffrent sont plus insupportables que tous ceux qu’ils peuvent prévoir. Ils se disent : « Le gouvernement que nous avons est si mauvais que, quel qu’il soit, celui qu’on nous donnera vaudra mieux. Le général a une idée, nous ne savons pas laquelle, mais enfin il en a une ; et sans doute elle est bonne. Il a l’air si sûr de son fait ! » Les corbeaux apprivoisés, quoiqu’on ne les admette pas encore à voter, sont plus judicieux, plus réfléchis que beaucoup d’électeurs. Quand vous leur proposez un échange, avant de lâcher ce qu’ils tiennent dans leur bec, ils veulent savoir ce que vous tenez dans votre main fermée, et ils vous somment de l’ouvrir. Si éloquent que vous soyez, ces sages au noir plumage n’acceptent jamais votre idée avant de la connaître.

Dans toutes les entreprises de ce monde, les malins n’arrivent à rien sans le concours des naïfs, mais les naïfs ne peuvent se passer des malins, dont l’approbation leur est nécessaire pour mettre leur conscience en sûreté. A côté des simples spéculateurs, de ceux « qui pontent sur le général Boulanger, » il y a des députés conservateurs qui ne croient ni à sa légende, ni à son génie ; mais, inquiets pour leur réélection, ils comptent sur son assistance pour se tirer d’embarras. Ce sont des boulangistes sous bénéfice d’inventaire. Le général a essuyé des échecs ; il ne s’en est point affecté et il les a réparés : c’est un tempérament, et, par le temps qui court, les tempéramens sont rares. Quand le crédit de ce grand électeur, de ce roi des comices, paraît baisser, nombre de ses cliens l’abandonnent ; dès que son étoile se rallume, les reviennent bien vite. Ils avaient vendu leurs actions, ils les rachètent.

D’autres, qui le traitent de charlatan, de brouillon, qui déclarent que sa popularité ne peut s’expliquer que par un inexplicable engouement, le considèrent, en dépit de leurs répugnances, comme l’homme envoyé du ciel pour préparer les voies à une restauration monarchique. Soit défiance de leurs forces, soit chagrin d’avoir attendu longtemps sans voir rien venir, les se sont résignés à se servir de lui pour réviser la constitution, pour remettre en honneur la méthode plébiscitaire, dans l’espérance que le nom qui sortira des urnes ne sera pas le sien, mais celui du prétendant qui leur est cher. « C’est le général, disent-ils, qui renversera la république, mais il sera impuissant à la remplacer, et il faudra venir à nous. Il balaiera la maison, après quoi nous lui signifierons au nom du vrai propriétaire qu’il ait à vider les lieux. » Voilà ce qu’ils disent, et ils parlent tout haut, car aujourd’hui les conspirateurs conspirent publiquement. Les Fiesque de ce temps montent sur les plus hautes, tours, pour annoncer leurs projets à l’univers, et ils mettent dans leur confidence les clochers et les cloches.

Ce sont là des complots bien bruyans, des combinaisons très hasardeuses. Pour que tout réussit comme ou s’en flatte, il faudrait que le général fût bien incapable ou bien désintéressé. Quand on épouse une princesse par procuration, on ne choisit pas pour son représentant, qui échangera avec elle les anneaux nuptiaux, un homme éperdument épris de ses grâces et très désireux de les garder pour lui. En 1843, les monarchistes de l’assemblée nationale projetaient d’épouser la France par la procuration du prince Louis-Napoléon. Il l’a trouvée bonne à prendre, bonne à garder. M. de Beust raconte dans ses mémoires que, lorsqu’il était ambassadeur à Paris, quelqu’un lui dit : « La France n’oubliera jamais tout ce que lui a coûté Napoléon III. Ces choses-là n’arrivent que lorsqu’un imbécile s’imagine être la Providence. » A quoi l’ambassadeur répondit : « Que pensez-vous des millions d’imbéciles qui lui ont confié cette mission ? » Ces prétendus imbéciles avaient pour souffleurs quelques milliers de gens d’esprit, qui ont été dupes de leur propre malice. Comme le disait encore M. de Beust, les gens d’esprit n’ont pas toujours celui de ne pas faire de sottises.

Si la popularité du général Boulanger est inquiétante pour les républicains, il faut convenir qu’elle est pour les conservateurs monarchistes une cruelle humiliation. Trois prétendans, héritiers de grands souvenirs, ont déclaré à la Fiance que le jour où elle aurait besoin d’un sauveur, ils se tiendraient à ses ordres. Mais elle s’adresse ailleurs, elle n’a de goût que pour les hommes nouveaux. Il y avait en Hollande des républicains et des stathoudériens, et des gens qui, selon les cas, par des raisons que M. Lefèvre-Pontalis a fort bien expliquées, votaient tour à tour pour le stathoudérat et pour la république ; mais ils s’accordaient tous à penser qu’on ne pouvait choisir un stathouder que dans cette maison de Nassau qui avait créé les Provinces-Unies et arrosé les fondations de son sang. Le comte d’Estrades avait prédit qu’il ne tiendrait qu’au prince d’Orange de faire de grands remuemens parce que ses ancêtres revivaient en lui, et c’étaient ses ancêtres qu’acclamait la foule en le regardant passer : elle croyait voir pendre à son côté l’épée encore fumante du Taciturne. Dans la France démocratique de 1888, les ancêtres nuisent et les préférences vont aux prétendans qui ne sont pas princes. Eh ! quoi, les descendans de Hugues Capet, aussi bien que les héritiers de César, en sont réduits à traverser le torrent dans la barque du général Boulanger, et, craignant d’être reconnus, ils cachent leur visage dans les plis de son manteau ! Ils se donnent l’air de le protéger c’est lui qui est le vrai protecteur, c’est lui qui promet et dispense les grâces. Est-il besoin d’ajouter que, dans le personnel de gouvernement qu’ils ont groupé d’avance autour d’eux, se trouvent des têtes blanches des hommes graves, considérables, éminens, rompus aux affaires, hommes de doctrine autant que d’expérience ? Hélas ! les docteurs en renom ne sont plus guère à la mode. La foule croyante comme la foule doutante court plus volontiers à l’empirique quand il a le diable au corps, de la gaîté, du manège, de l’audace, et qu’il y a derrière lui un syndicat qui paie grassement les trompettes.

Le général Boulanger n’est pas encore arrivé. Si les Provinces-Unies avaient eu une constitution semblable à la nôtre, Jean de Witt serait parvenu peut-être à enrayer la fortune et les ambitions du prince d’Orange. Mais les Provinces-Unies étaient une république fédérative et les pouvoirs d’un grand pensionnaire de Hollande étaient très courts. Voulez-vous empêcher un peuple de sacrifier ses libertés de se donner un maître, prouvez-lui que le président d’une république peut lui rendre quelques-uns des services qu’on attend des stathouders ou d’un premier consul. A quoi servent-ils ? Ils sont les arbitres des partis, ils combattent l’esprit d’intolérance et de confusion ; ils sont aussi les régulateurs de la politique étrangère. « Les gouvernemens étrangers ne peuvent pas causer avec une assemblée, » disait Mazarin, et un grand pays a besoin d’avoir à sa tête quelqu’un à qui on peut dire un secret, et qui le gardera. M. Carnot voyage, se montre parle souvent et parle bien. Il a sûrement compris ce que signifiait l’accueil si respectueux, si empressé qu’on lui a fait partout, et que le pays, qui cherche un homme, l’invitait à exercer dans leur entier les pouvoirs que la constitution lui confère. Il aura prochainement d’importantes questions à décider, il prouvera sans doute qu’il prend au sérieux ses fonctions de modérateur de la vie publique. Lettrés ou illettrés, si jamais nous venions à nous convaincre que le régime républicain condamne le chef de l’état à n’être qu’un soliveau, nous sommes ainsi faits que, dût-elle nous gober, tout le monde serait bientôt d’accord pour demander la grue.


G. VALBERT


  1. Vingt années de république parlementaire, Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, par H. Antonio Lefèvre-Pontalis, 2 vol. in-8°. Paris, librairie Pion, 1884.