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Récit des Observations faites par Monsieur Perier


RÉCIT DES OBSERVATIONS
FAITES PAR MONSIEUR PERIER


Vers avril 1651.


Publié à la suite des Traités posthumes de Pascal De l’Équilibre des Liqueurs et de la Pesanteur de la Masse de l’Air, 1663, p. 195–203.

RECIT


Des observations faites par Monsieur Perier, continuellement jour par jour, pendant les années 1649, 1650 et 1651, en la ville de Clermont en Auvergne, sur la diversité des élevations ou abaissemens du vif argent dans les tuyaux, et de celles qui ont esté faites en mesme temps sur le même sujet a Paris, par un de ses amis, et a Stokholm en Suede par messieurs Chanut et Descartes.


Apres l’experience que je fis au Puy de Domme, dont la relation est cy dessus[1], Monsieur Pascal me manda de Paris à Clermont où j’estois, que non seulement la diversité des lieux, mais aussi la diversité des temps en un mesme lieu, selon qu’il faisoit plus ou moins froid ou chaud, sec ou humide, causoient de differentes élevations ou abaissemens du vif argent dans les tuyaux[2].

Pour sçavoir si cela estoit vray, et si la difference du temperament de l’Air causoit si regulierement et si constamment cette diversité, qu’on en pust faire une regle generale et en determiner la cause univoque, je me resolus d’en faire plusieurs experiences durant un longtemps.

Et, pour exécuter ce dessein avec plus de facilité, je mis un tuyau avec son vif argent en experience continuelle, attaché dans un coin de mon Cabinet, marqué par poulces et par lignes, depuis la superficie du vif-argent où il trempoit, jusques à 30. poulces de hauteur. Je le regardois plusieurs fois le jour, mais particulierement le soir et le matin, et je marquois en une feüille de papier à quelle hauteur precisément estoit le vif-argent à chaque jour, le matin et le soir, et quelquefois mesme au milieu du jour, lorsque j’y trouvois des differences ; et j’y marquois aussi les différences des temps, pour voir si l’une suivoit toûjours l’autre.

Je commençay ces Observations au commencement de l’année 1649, et les continuay jusques au dernier Mars 1651.

Apres les avoir faites pendant cinq ou six mois, qui m’avoient fait voir de grandes differences en la hauteur du vif argent, je trouvay, à la vérité, que d’ordinaire et communement le vif argent, comme on me l’avoit mandé, se haussoit dans les tuyaux en temps froid et humide ou couvert, et s’abaissoit en temps chaud et sec ; mais que cela n’arrivoit pas toûjours, et qu’il arrivoit quelquefois au contraire que le vif-argent s’abaissoit le temps devenant plus froid ou plus humide, et se haussoit quand le temps devenoit plus chaud ou plus sec.

Je m’avisay, pour en avoir plus de lumiere et plus de connoissance, de tascher d’en avoir des Observations qui fussent faites en d’autres lieux bien éloignez les uns des autres, et qui fussent toutes faites en mesme temps, afin de voir si on pouvoit découvrir quelque chose en les confrontant les unes aux autres.

Pour cét effet, j’en écrivis à Paris à un de mes Amis, qui y estoit pour lors, et qui étoit une personne fort exacte en toutes choses[3] : je le priay de prendre la peine d’y faire les mesmes Observations que je faisois à Clermont, et de m’en envoyer ses feüilles tous les mois ; ce qu’il fit, depuis le premier Aoust 1649[4] jusques à la fin de mars 1651, auquel temps je finis aussi.

Et je me donnay l’honneur d’en écrire aussi à Monsieur Chanut, dont le mérite et la réputation sont connus par toute l’Europe, qui estoit pour lors Ambassadeur en Suede, lequel me fit la faveur d’aggreer ma priere, et de m’envoyer pareillement les observations que luy et Monsieur Descartes firent à Stokolm, depuis le 21. Octobre 1649 jusques au 24. Septembre 1650, comme je luy envoyois aussi les miennes.

Mais je ne peus faire aucun autre profit de toutes ces Observations, confrontées les unes aux autres, sinon de me confirmer ce que j’avois appris par les miennes seules, qui est que d’ordinaire et communement le vif argent se hausse en temps froid ou en temps couvert et humide, et qu’il s’abaisse en temps chaud et sec, et en temps de pluye ou de neige ; mais que cela n’arrive pas toûjours, et qu’il arrive quelquefois tout au contraire que le vif-argent se hausse le temps devenant plus chaud, et s’abaisse le temps devenant plus froid ; et de mesme qu’il s’abaisse quand le temps devient plus couvert et plus humide, et se hausse quand il devient plus sec ou plus pluvieux et neigeux ; et qu’ainsi on ne sçauroit faire de regle generale.

Je crois pourtant qu’on pourroit faire celle-cy avec quelque certitude, que le vif-argent se hausse toutes les fois que ces deux choses arrivent tout ensemble, sçavoir, que le temps se refroidit, et qu’il se charge ou couvre ; et qu’il s’abaisse au contraire toutes les fois que ces deux choses arrivent aussi ensemble, que le temps devienne plus chaud, et qu’il se décharge par la pluye ou par la neige. Mais quand il ne se rencontre que l’une de ces deux choses, par exemple, que le temps seulement se refroidist et qu’il ne se couvre point, il peut bien arriver que le vif argent ne hausse pas, quoy que le froid le fasse hausser d’ordinaire, parce qu’il se rencontre une qualité en l’Air, comme de la pluye ou de la neige, qui produit un effet contraire ; et en se cas celle des deux qualitez, du froid ou de la neige, qui prevaut, l’emporte.

Monsieur Chanut avoit conjecturé, par ses observations des 22 premiers jours, que c’estoit les vents regnans qui causoient ces divers changemens ; mais il ne me semble pas que cette conjecture puisse se soutenir dans les experiences suivantes : aussi avoit-il bien preveu luy mesme, comme il paroist par ses lettres, qu’elles la pourroient destruire[5]. Et, en effet, le vif argent hausse et baisse à toutes sortes de vents et en toutes saisons, quoy qu’il soit ordinairement plus haut en Hyver qu’en Esté ; je dis ordinairement parce que cette regle n’est pas seure. Car, par exemple, je l’ay veu à Clermont, le 16. de Janvier 1651, à 25. poulces 11. lignes, et le 17. à 25. poulces 10. lignes, qui est presque son plus bas estat : il faisoit ces jours là un calme doux et un grand Ouëst ; et on l’a veu à Paris, le 9. d’Aoust 1649, à 28. poulces 2. lignes, qui est un estat qu’il ne passe gueres : je ne puis dire quel temps il faisoit, parce que celuy qui faisoit les Observations à Paris ne l’a pas marqué. Cependant on peut faire ces remarques generales touchant les plus grandes et les plus petites hauteurs remarquées dans ces experiences.

À Clermont, le plus haut, 26. poulces 11. lignes et demie, le 14. Fevrier 1651. Nort bien gelé et assez beau.

Cela n’est arrivé que ce jour là ; mais en beaucoup d’autres, durant ce mesme Hyver, il y a eu 26. poulces 10. lignes ou 9. lignes, et mesme 11. lignes, le 5. Novembre 1649.

Le plus bas, 25. poulces 8. lignes, le 5. Octobre 1649.

Il n’y a que celuy là de si bas, quelques autres à 25. poulces 9. lignes, ou 10. ou 11.

La différence entre le plus haut et le plus bas à Clermont, est de 1. poulce 3. lignes et demie.

À Paris, le plus haut, 28. poulces 7. lignes. Le 3. et 5. Novembre 1649.

Le plus bas, 27. poulces 3. lignes et demie. Le 4. Octobre 1649.

Et on peut remarquer que, dans le mesme mois de cette année, il se trouva presque au plus haut et au plus bas :

Sçavoir 28. p. 6. l. 14
Et 27. p. 4. l. 14
Decemb. 1649.

La différence entre le plus haut et le plus bas à Paris, est de 1. poulce 3. lignes et demie.

À Stokolm, le plus haut, 28. poulces 7. lignes, le 8. Decembre 1649, auquel jour Monsieur Descartes remarque qu’il faisoit fort froid.

Le plus bas, 26. poulces 4. lignes et trois quarts, le 6. May 1650. Vent Sudoüest, temps trouble et doux.

La différence entre le plus haut et le plus bas à Stokolm, est de 2. poulces 2. lignes et un quart.

Et ainsi les inégalitez se sont trouvées beaucoup plus grandes à Stokolm, qu’à Paris ou à Clermont.

Et ces inegalitez sont quelquefois fort promptes.

Par exemple, 6. Decembre 1649, 27. poulces 5. lignes.

Et le 8. du même mois, 28. poulces 7. lignes.

Il m’auroit esté facile de faire imprimer la plus grande partie de ces Observations, parce que j’en garde encore les originaux ; mais j’ay jugé que cela seroit agreable à peu de personnes. On le pourra faire neanmoins, si on le desire ; et en attendant, j’adjoûte icy deux lettres de Monsieur Chanut, dont j’ay déjà parlé, qui confirment tout ce que j’ay dit de luy dans ce Recit[6].




  1. Dans l’édition de 1663, le Récit suit immédiatement la réimpression du livret publié en 1648.
  2. Ces deux problèmes se sont posés simultanément aux contemporains. Voir en particulier la dernière partie de la seconde Narration de Roberval, supra, p. 359–361.
  3. Peut-être ce médecin de Clermont, de Laporte, qui avait accompagné Perier dans l’expérience du Puy-de-Dôme : il était à Paris pendant l’année 1649 et en correspondance avec Perier. (Voir ci-dessus, t. I, p. 157.)
  4. Pascal était depuis le mois de mai 1649 à Clermont, où il séjourna jusqu’en novembre 1650.
  5. Vide supra, p. 414.
  6. Vide supra, p. 413–415, et p. 437–438.