Quo vadis/Chapitre XXVI

◄   Chapitre XXV Chapitre XXVII   ►



Le lendemain Vinicius se réveilla, très faible encore, mais la tête libre, sans fièvre ; il lui semblait avoir entendu parler auprès de lui ; pourtant, quand il ouvrit les yeux, Lygie n’était plus là. Seul, Ursus, accroupi devant le foyer, fouillait la cendre grise, y cherchant un charbon encore ardent ; enfin, l’ayant trouvé, il l’attisa, et le souffle de ses poumons était puissant comme un soufflet de forge. Vinicius se souvint que, la veille, cet homme avait écrasé Croton, et il considéra, avec la curiosité d’un habitué des arènes, ce torse de cyclope, ces bras et ces jambes qui ressemblaient à de véritables piliers.

« Grâces soient rendues à Mercure ! – songea-t-il. – Il ne m’a pas tordu le cou. Par Pollux ! si les autres Lygiens lui ressemblent, ils donneront du fil à retordre à nos légions du Danube. »

Il appela :

– Hé, esclave !

Ursus sortit sa tête de la cheminée et dit, avec un sourire presque amical :

– Que Dieu t’accorde, seigneur, une bonne journée et une bonne santé ; mais je suis un homme libre, et non pas un esclave.

Vinicius, désireux de le questionner sur la patrie de Lygie, éprouva une certaine satisfaction à ces paroles, car sa dignité de Romain et de patricien devait se trouver moins froissée de converser avec un homme libre, même d’extraction vulgaire, qu’avec un esclave, auquel ni la loi, ni les mœurs n’accordaient la qualité d’être humain.

– Tu n’appartiens donc pas aux Aulus ? – lui demanda-t-il.

– Non, seigneur, je sers Callina, comme j’ai servi sa mère, mais de mon plein gré.

Il replongea sa tête dans la cheminée pour attiser les charbons sur lesquels il avait remis du bois, puis se releva et dit :

– Chez nous, il n’y a pas d’esclaves.

Vinicius lui demanda :

– Où est Lygie ?

– Elle vient de sortir, et je suis chargé de faire cuire ton repas. Elle t’a veillé toute la nuit.

– Pourquoi n’as-tu pas pris sa place ?

– Parce qu’elle l’a voulu ainsi : je n’avais qu’à obéir. Ses yeux s’assombrirent, et presque aussitôt il ajouta :

– Si je ne lui avais pas obéi, tu ne vivrais plus, seigneur.

– Regrettes-tu donc de ne pas m’avoir tué ?

– Non, seigneur, le Christ a ordonné de ne pas tuer.

– Et Atacin ? Et Croton ?

– Je n’ai pu faire autrement, – murmura Ursus.

Et il considéra avec un désespoir comique ses mains, qui visiblement étaient demeurées païennes, bien que son âme eût reçu le baptême.

Il posa ensuite une marmite devant le feu et, accroupi devant la cheminée, il regarda, de ses yeux pensifs, danser la flamme.

– C’est ta faute, seigneur, – dit-il enfin ; – pourquoi as-tu porté la main sur elle, une fille de roi ?

Dès l’abord, Vinicius frémit en entendant un rustre, un barbare, lui parler avec cette familiarité, oser même le blâme. C’était une nouvelle invraisemblance à ajouter à toutes celles auxquelles il se heurtait depuis l’avant-dernière nuit. Mais il était faible, ne disposait d’aucun esclave, et il se contint. En outre, il voulait connaître quelques détails de la vie de Lygie.

Il se mit donc à questionner le géant sur la guerre des Lygiens contre Vannius et les Suèves. Ursus lui répondait volontiers, mais ne pouvait guère apprendre à Vinicius que ce qu’Aulus Plautius lui avait raconté déjà. Il n’avait pas pris part au combat, ayant accompagné les otages jusqu’au camp d’Atelius Hister. Il savait seulement que les Lygiens avaient battu les Suèves et les Yazygues et que leur chef et roi avait péri d’un coup de lance. Aussitôt après, les Lygiens, ayant appris que les Semnones avaient incendié la forêt sur leur frontière, étaient revenus au plus vite pour châtier cette offense. Les otages étaient restés chez Atelius qui, dans les premiers temps, avait donné l’ordre de leur rendre les honneurs royaux. Puis, la mère de Lygie était morte, et les chefs romains n’avaient su que faire de l’enfant. Ursus eût voulu s’en retourner dans son pays avec elle, mais l’entreprise était périlleuse. Sur le chemin erraient des bêtes fauves et des tribus sauvages. Alors, la nouvelle était arrivée qu’une ambassade lygienne s’était rendue chez Pomponius pour lui offrir l’aide de ce peuple contre les Marcomans. Hister avait donc renvoyé Ursus et Lygie à Pomponius. Mais, comme aucune ambassade n’était venue, ils avaient dû rester au camp. De là, Pomponius les avait amenés à Rome et, après le triomphe, il avait confié l’enfant royale à Pomponia Græcina.

Vinicius écoutait ce récit avec plaisir, bien que quelques détails seulement fussent ignorés de lui. Son orgueil de caste était agréablement flatté d’entendre un témoin oculaire affirmer l’origine royale de Lygie. Son titre de fille de roi pouvait lui donner rang, à la cour de César, parmi les descendantes des plus grandes familles, d’autant plus que le peuple dont son père avait été le chef n’avait jamais été en guerre avec Rome et que, quoique barbare, il était redoutable : il comptait, au témoignage d’Atilius Hister lui-même, « une quantité innombrable de guerriers ». Ursus confirma d’ailleurs pleinement ce témoignage, car, à une question posée par Vinicius sur les Lygiens, il répondit :

– Notre pays est si vaste que personne ne sait où finissent les forêts que nous habitons et la population y est nombreuse. Au milieu de ces forêts il y a des villes construites en bois et remplies de grandes richesses, car nous enlevons aux Semnones, aux Marcomans, aux Vandales et aux Quades tout le butin qu’ils font ailleurs. Ils n’osent lutter contre nous, et ce n’est que lorsque le vent souffle de chez eux qu’ils incendient nos forêts. Nous n’avons pas peur d’eux, ni du César romain.

– Les dieux ont donné aux Romains la souveraineté sur la terre entière, – dit gravement Vinicius.

– Les dieux sont de mauvais esprits, – répondit Ursus simplement, – et là où il n’y a pas de Romains, il n’y a pas de souveraineté romaine.

Il attisa le feu et continua, comme s’il se parlait à lui-même :

– Quand César prit Callina dans son palais et que je crus qu’on pouvait lui faire du mal, je voulus m’en aller là-bas, dans nos forêts, appeler les Lygiens au secours de la fille du roi. Et les Lygiens se seraient mis en marche vers le Danube, car, si ce peuple est païen, il est bon. Et je leur aurais porté « la bonne nouvelle ». Mais cela viendra un jour ; Callina une fois rentrée chez Pomponia, je la saluerai et la prierai qu’elle me permette de les rejoindre, car le Christ est né bien loin de chez eux, et ils n’ont même pas entendu parler de Lui… Il savait mieux que moi où il devait naître, mais s’il était venu au monde chez nous, dans la forêt, bien sûr nous ne l’aurions pas martyrisé ; nous aurions élevé l’Enfant, nous aurions veillé à ce qu’il eût toujours en abondance du gibier, des champignons, des peaux de castor, de l’ambre. Tout ce que nous aurions pillé chez les Suèves et les Marcomans, nous le lui aurions donné, afin qu’il vécût dans la richesse et le bien-être.

Il rapprocha du feu la marmite avec le potage destiné à Vinicius et se tut. Sa pensée errait à travers les forêts lygiennes. Quand le potage eut bouilli, il songea à le verser dans une écuelle et, dès qu’il fut suffisamment refroidi, il reprit :

– Glaucos a recommandé, seigneur, que tu bouges le moins possible et que tu évites même de remuer ton bras valide, et Callina m’a ordonné de te faire manger.

Lygie avait ordonné ! Il n’y avait rien à objecter à cela. Vinicius ne songea même pas à s’opposer à sa volonté, comme si elle eût été fille de César ou déesse. Il ne fit donc aucune observation quand Ursus, s’asseyant auprès du lit, puisa le potage dans l’écuelle avec un petit gobelet qu’il présentait aux lèvres du malade. Et dans cet acte il apportait tant de sollicitude, il y avait un si bon sourire dans ses yeux bleus, que Vinicius ne pouvait reconnaître en lui le terrible titan qui, la veille, avait étouffé Croton, s’était rué contre lui-même ainsi qu’un ouragan et, sans Lygie, l’eût certainement écrasé.

Pour la première fois de sa vie, le jeune patricien réfléchit à ce qui pouvait se passer dans l’âme d’un rustre, d’un serviteur et d’un barbare.

Pourtant, Ursus se révélait nourrice aussi maladroite que remplie d’attentions. Entre ses doigts d’hercule, le gobelet disparaissait si bien qu’il ne restait plus de place pour les lèvres de Vinicius. Après de vaines tentatives, le géant fort embarrassé dut avouer :

– Il me serait plus facile de traîner un aurochs hors de son gîte.

Vinicius sourit de la confusion du Lygien, et néanmoins la remarque excita sa curiosité. Il avait vu souvent dans le cirque ces terribles « uri » amenés des forêts du Nord, et que les plus vaillants belluaires ne traquaient qu’avec crainte et auxquels les éléphants seuls étaient supérieurs en masse et en force.

– Aurais-tu donc essayé de saisir de telles bêtes par les cornes ? – demanda-t-il avec stupéfaction.

– Avant que vingt hivers eussent passé sur ma tête, je ne l’osai point, – répliqua Ursus ; – mais après, cela m’est arrivé.

Et de nouveau, il donna à manger à Vinicius, mais avec plus de maladresse encore.

– Il faut que j’aille chercher Myriam ou Nazaire, – fit-il enfin.

La tête pâle de Lygie s’encadra dans la portière :

– Je viens à ton aide, – dit-elle.

Et peu après elle sortit du cubicule, où elle se disposait certainement à dormir, car ses cheveux étaient dénoués et elle n’avait pour tout vêtement qu’une de ces étroites tuniques nommées capitium. Vinicius, dès qu’il l’aperçut, sentit son cœur battre plus vite et lui reprocha de n’avoir pas encore songé à se reposer ; mais elle répondit gaiement :

– Justement, j’allais dormir ; auparavant je vais remplacer Ursus.

Elle prit le gobelet, s’assit au bord du lit et commença à faire manger Vinicius, à la fois confus et heureux. Comme elle se penchait vers lui, il sentit la tiédeur de son corps et les flots de sa chevelure vinrent lui frôler la poitrine ; alors, il pâlit d’émoi ; mais, en dépit de son trouble et de la violence de sa passion, il comprenait que, sur terre, nulle tête ne lui était aussi chère et que, comparé à elle, le monde entier n’était rien.

Naguère, il convoitait Lygie ; à présent il l’aimait de tout son cœur. Naguère, dans sa façon de vivre et dans ses sentiments, il se montrait, ainsi que tous ses contemporains, égoïste inconscient, ne s’intéressant qu’à soi-même : aujourd’hui, il s’intéressait aussi à elle.

Bientôt, il refusa de manger, et malgré sa joie extrême de la contempler et de la sentir près de lui, il dit :

– C’est assez, va te reposer, ma divine.

– Ne m’appelle pas ainsi, – répondit-elle ; – il ne convient pas que j’entende de telles paroles.

Cependant elle lui sourit, puis l’assura qu’elle n’avait plus sommeil, qu’elle n’éprouvait plus de fatigue et n’irait prendre du repos qu’après l’arrivée de Glaucos. Il écoutait ces paroles comme une musique, le cœur débordant d’émotion, de gratitude, de ravissement toujours plus intenses, et il se creusait la tête pour trouver le moyen de lui prouver sa reconnaissance.

– Lygie, – dit-il après un court silence, – naguère, je ne te connaissais pas. J’ai pris, je le sais à présent, un mauvais chemin pour arriver à toi. Je te dis donc : Retourne chez Pomponia Græcina et sois certaine qu’à l’avenir personne ne portera la main sur toi.

Une tristesse subite passa sur le visage de Lygie :

– Je serais heureuse de la voir, même de loin, – répondit-elle, – mais je ne puis plus retourner chez elle.

– Pourquoi ? – demanda Vinicius étonné.

– Acté nous informe, nous autres chrétiens, de ce qui se passe au Palatin. N’as-tu donc pas appris que, peu après ma fuite, avant de partir pour Naples, César a mandé Aulus et Pomponia et les a menacés de sa colère, sous prétexte qu’ils m’auraient aidée à fuir ? Aulus put heureusement lui répondre : « Tu sais, seigneur, que jamais mensonge n’a passé par mes lèvres ; je te jure que nous ne l’avons pas aidée à fuir et que nous ne savons pas plus que toi ce qu’elle est devenue. » César le crut, puis il oublia tout : et moi, d’après les conseils de nos anciens, je n’ai jamais écrit à ma mère, afin qu’elle puisse toujours jurer qu’elle ne sait rien de ce qui me concerne, car il nous est défendu de mentir, même si notre vie est en jeu. Telle est notre doctrine, à laquelle nous voulons gagner tous les cœurs. Je n’ai pas revu Pomponia depuis que j’ai quitté sa maison. De temps en temps seulement, par quelques échos lointains, elle apprend que je suis vivante et en sûreté.

À ces mots, le chagrin lui étreignit le cœur et ses yeux se remplirent de larmes ; mais elle se calma bientôt et reprit :

– Je sais bien que Pomponia me regrette beaucoup, mais il est pour nous des consolations que ne connaissent pas les autres.

– Oui, – repartit Vinicius, – votre consolation, c’est le Christ ; moi, je ne puis vous comprendre.

– Regarde-nous. Pour nous il n’existe pas de séparations ; il n’est ni douleurs, ni souffrances, et s’il en survient, elles se changent en joies. La mort elle-même, qui est pour vous la fin de la vie, en est pour nous le commencement : c’est l’échange d’un bonheur médiocre et troublé contre un bonheur entier, calme et éternel. Songe quelle doit être, cette doctrine qui nous enseigne d’être bons, même pour nos ennemis, et qui nous interdit le mensonge, purifie notre âme de la haine, et nous promet après la mort une félicité infinie.

– J’ai entendu tout cela à l’Ostrianum ; j’ai vu comment vous avez agi envers moi, envers Chilon ; quand j’y songe, il me semble rêver encore et je ne sais si j’en dois croire mes yeux et mes oreilles. Mais réponds-moi à une autre question : es-tu heureuse ?

– Oui, – déclara Lygie, – qui a foi dans le Christ ne saurait être malheureux !

Vinicius la dévisagea comme si ces dernières paroles dépassaient les bornes de l’entendement humain.

– Et tu ne voudrais pas retourner chez Pomponia ?

– Je le voudrais de toute mon âme : et j’y retournerai, si telle est la volonté de Dieu.

– Alors, je te dis : retourne chez elle ; et, je te le jure sur mes dieux lares, je ne porterai pas la main sur toi.

Lygie demeura un instant songeuse, puis elle répondit :

– Non, je ne puis exposer mes proches au danger. César n’aime pas la famille des Plautius. Si j’y retournais, tu sais combien toute nouvelle est vite répandue dans Rome entière par les esclaves, et ceux de Néron auraient tôt fait de le lui apprendre. Alors, il sévirait contre les Aulus et, pour le moins, il m’arracherait à eux de nouveau.

– Oui, – dit Vinicius en fronçant les sourcils, – cela pourrait arriver. Il le ferait, ne fût-ce que pour montrer que sa volonté doit être obéie. Il est vrai aussi que, s’il t’a oubliée ou n’a plus voulu se préoccuper de toi, c’est parce qu’il pensait que l’offense m’atteignait, et non lui. Mais peut-être… après t’avoir enlevée aux Aulus… te remettrait-il entre mes mains, et moi je te rendrais à Pomponia.

Elle lui demanda avec tristesse :

– Vinicius, voudrais-tu donc me voir encore au Palatin ?

Il répondit, les dents serrées :

– Non. Tu as raison. J’ai parlé comme un sot ! Non !

Et soudain s’ouvrit devant lui comme un gouffre sans fond. Il était patricien, tribun militaire, personnage puissant, mais au-dessus de tous les puissants de ce monde auquel il appartenait, régnait un fou dont personne ne pouvait prévoir ni les volontés ni le courroux. Seuls des gens tels que les chrétiens, pour qui toutes ces choses : la séparation, les souffrances, la mort même, n’étaient rien, pouvaient ne pas le craindre, voire l’ignorer. Tous les autres tremblaient devant César. Et l’horreur de cette effroyable époque à laquelle il vivait s’offrit à Vinicius dans toute sa monstruosité. Il ne pouvait rendre Lygie aux Aulus, de crainte que le monstre ne se souvînt d’elle et ne tournât contre elle sa colère. De même, il ne pouvait plus à présent la prendre pour femme sans faire tort à elle, à lui-même et aux Aulus. Un instant de mauvaise humeur de César suffirait pour les perdre tous. Pour la première fois, Vinicius sentit que le monde devait changer et se transformer complètement, sans quoi la vie deviendrait impossible à vivre. Il comprit aussi, ce qu’il n’avait pu faire tout à l’heure, qu’en de pareils temps les chrétiens seuls pouvaient être heureux.

Un profond chagrin s’empara de lui à la pensée qu’il avait lui-même bouleversé sa propre vie et celle de Lygie et que cette situation ne présentait aucune issue. Sous l’impression de ce chagrin, il se mit à dire :

– Sais-tu que tu es plus heureuse que moi ? Dans ta pauvreté, dans cette chambre commune, parmi ces rustres, tu as ta religion et ton Christ. Moi, je n’ai que toi seule au monde, et dès que tu m’as manqué, j’ai été le misérable sans abri et sans pain. Tu m’es plus chère que l’univers entier ; je t’ai cherchée parce qu’il m’était impossible de vivre sans toi. Je ne pouvais plus ni manger, ni dormir. Sans l’espoir de te retrouver, je me serais jeté sur mon glaive. Mais j’ai peur de la mort, parce que, mort, je ne pourrais plus te contempler. Je te dis la vérité vraie. Non, je ne pourrais vivre sans toi, et si j’ai vécu jusqu’alors, c’est parce que j’avais l’espérance de te revoir. Te souviens-tu de nos entretiens chez les Aulus ? Une fois tu me traças un poisson sur le sable, et moi, je n’en compris pas le sens. Te souviens-tu que nous avons joué à la balle ? Déjà alors je t’aimais plus que ma vie, et toi aussi, tu commençais à deviner mon amour… Alors survint Aulus, qui nous menaça de Libitine et interrompit notre conversation. Comme nous allions partir, Pomponia dit à Pétrone qu’il n’existait qu’un seul Dieu, tout-puissant et miséricordieux ; mais il ne pouvait nous venir à l’idée que votre Dieu ce fût le Christ. Qu’il te rende à moi, et je L’aimerai, bien qu’il me paraisse être le Dieu des esclaves, des étrangers et des miséreux. Te voilà, assise à mes côtés, et tu ne penses qu’à Lui. Pense à moi aussi ; sinon, je finirai par Le détester. Pour moi, la seule divinité, c’est toi. Heureux ton père, ta mère, qui t’ont enfantée, heureuse la terre qui t’a vu naître ! Je voudrais baiser tes pieds et t’adresser des prières, te donner toute mon adoration, mes offrandes, mes génuflexions… à toi, trois fois divine ! Non, tu ne sais pas, tu ne peux savoir combien je t’aime…

Il passa sa main sur son front pâli et ferma ses paupières. Sa nature ne connaissait aucune limite, ni dans la colère, ni dans l’amour. Il parlait avec l’animation d’un homme qui ne se possède plus, et ne voulait plus mesurer ni ses sentiments, ni ses paroles ; il parlait de tout son cœur, du profond de son âme. Tout ce qui s’échappait là, enfin, dans un flux impétueux de paroles, c’était la douleur, le transport, la passion, l’adoration qui lui oppressaient la poitrine.

Ces paroles semblaient à Lygie autant de blasphèmes, et pourtant son cœur, à elle aussi, se mit à battre comme s’il allait déchirer la tunique qui comprimait son sein ; elle ne put s’empêcher d’avoir pitié de lui et de ses souffrances. Elle était émue du respect avec lequel il lui parlait ; elle se sentait immensément aimée et adorée ; elle comprenait que cet homme inflexible et redoutable lui appartenait, corps et âme, comme un esclave ; et, le voyant si humble, elle était heureuse de son pouvoir sur lui. En un instant, elle revécut tout le passé. Elle revit ce majestueux Vinicius, beau comme une divinité païenne, qui lui avait parlé d’amour dans la maison des Aulus et avait éveillé, ainsi que d’un profond sommeil, son cœur à demi enfantin ; ce Vinicius dont elle sentait encore les baisers sur ses lèvres et des bras de qui, au Palatin, Ursus l’avait arrachée comme d’un brasier. Mais aujourd’hui, avec sa face aquiline, où se lisait l’exaltation et aussi la douleur, avec son front pâli, avec ses yeux suppliants, brisé par son amour, blessé, tout adoration et humilité, il était tel qu’elle eût souhaité le voir autrefois, tel qu’elle l’eût aimé de toute son âme, et il lui était plus cher que jamais !

Soudain elle entrevit l’heure où l’amour de cet homme pourrait l’envahir et l’emporter comme un ouragan. Elle en éprouva une sensation pareille à celle que, l’instant d’avant, avait éprouvée Vinicius : il lui sembla qu’elle était au bord d’un gouffre. Était-ce donc pour cela qu’elle n’était pas revenue dans la maison d’Aulus, qu’elle avait cherché le salut dans la fuite ? Était-ce pour cela qu’elle s’était tenue si longtemps cachée dans les quartiers les plus misérables de la ville ? Qu’était-ce donc que ce Vinicius ? Un augustan, un soldat et un courtisan de Néron ! N’avait-il pas participé à ses débauches et à ses folies, ainsi qu’en témoignait ce festin que Lygie ne pouvait plus oublier ? Ne fréquentait-il pas les temples, comme les autres, et n’y sacrifiait-il pas aux dieux païens, auxquels peut-être il n’avait plus de foi et qu’il honorait quand même ? Ne l’avait-il point poursuivie pour faire d’elle son esclave et sa maîtresse et pour la plonger en même temps dans ce monde horrible du plaisir, du crime et du vice, qui appelait la vengeance de Dieu ? Il paraissait changé, c’est vrai ; mais ne lui avait-il pas dit, tout à l’heure, que si elle pensait au Christ plus qu’à lui, il était prêt à Le détester ? Lygie s’imaginait que toute pensée d’un amour autre que l’amour du Christ était déjà un péché contre lui et contre sa doctrine. Et, lorsqu’elle s’aperçut qu’au fond de son âme s’éveillaient d’autres sentiments, d’autres aspirations, elle trembla pour son cœur et pour l’avenir.

Durant cette lutte intérieure, survint Glaucos qui venait panser le blessé et examiner son état. Instantanément, la colère se peignit sur les traits de Vinicius. Il était furieux de voir interrompre sa conversation avec Lygie, et ce fut presque avec mépris qu’il répondit aux questions de Glaucos. Toutefois, il ne tarda pas à se raviser ; mais si Lygie avait cru que les leçons de l’Ostrianum pouvaient avoir quelque action sur cette nature indomptable, son illusion devait se dissiper. Il n’était changé que pour elle. Ce sentiment excepté, battait toujours dans cette poitrine l’ancien cœur dur et égoïste, ce cœur de véritable loup romain, incapable non seulement de comprendre la douceur de la doctrine chrétienne, mais même la simple reconnaissance. Et elle s’en fut, pleine de trouble et d’inquiétude.

Jadis, dans sa prière, elle offrait au Christ un cœur serein et aussi pur qu’une larme. À présent, cette sérénité était troublée. Un insecte venimeux s’était glissé dans le calice de la fleur et commençait à y bourdonner. En dépit de ses deux nuits de veille, le sommeil ne lui apporta pas l’apaisement. Elle rêva qu’à l’Ostrianum, Néron, précédant un cortège d’augustans, de bacchantes, de corybantes et de gladiateurs, écrasait sous son char enguirlandé de roses des multitudes de chrétiens ; que Vinicius la saisissait dans ses bras, l’emportait sur son quadrige et lui murmurait, en la serrant sur sa poitrine : « Viens avec nous… »



◄   Chapitre XXV Chapitre XXVII   ►