Quelle bonne sirope !

Imprimerie Bénard (5p. 5-15).

V

Quelle bonne sirope!

J’aime la sirope !

Mais on ne veut jamais m’en donner assez. C’est si bon pourtant, humm ! Magnîz à gins s’i v’plaît, parêt, que ma tante crie de toutes ses forces, quand c’est que je m’dépêche trop fort pour mordre ma tartine de sirope, en makant mes pieds sur les bois de ma chaise. Et comme c’est drolle, est-ce pas, que la bonne sirope soye justement faite avec les plus laides mauvaises poires et les vermoyeuses pommes que les cochons même ne veulent pas quand c’est qu’ils courent dans la prairie pendant qu’on nettoie leur écurie. Et quand il a fait tant du vent la nuit, nous allons avec des banstais et même une plate banse aux draps pour ramasser et rascoyi les frûtes qu’ont tombé. Je mords un petit peu dans chaque pour savoir, mais elles sont toujours dures et sèkes comme le manche de mon porte-plume que je hagne aussi quelquefois pour m’amuser. De temps en temps, j’attrape tout de même une bonne, une cuisse-madame ou bien une crâsse peure ; mais les quôtes et les peures de gros Gilot, gn’a rien de plus mauvais.

Elles sont todi bonnes assez po fer del sirope, qu’ils disent tout le temps quand ils trouvent une pomme qu’a été justement tomber dans un chose de vache, ou bien une poire que les poules ont bechti de tous les côtés en courant avec. Alors moi je venais de mettre avec dans le banstai le turchon d’une belle pomme Braibant que je venais de manger et qui restait encore tout plein du bon dessus ; mais ma tante a jeté le turchon bien loin toute dégoûtée en m’appelant affronté jubet ! vormint. Pourquoi donc ? Le turchon était encore bon assez pour faire de la sirope. Il y en a un tonneau tout plein, dans le colidor, de la sirope.

Quand je lève le pesant couvercle de bois, je vois que ça reluit au fond comme quand je regarde dans le puits. Et même quand la sirope est bien tranquille, je vois mon portrait dedans. Mais c’est fort noir, et puis ce n’est pas pour cela que je viens ôter le couvercle du tonneau à la sirope, c’est pour en happer un peu avec mon doigt.

Je fais bien attention que personne ne vient, et que mon oncle raccommode un usteye ou cloue des clous quelque part, et que ma tante parle du temps qu’il fera demain avec la femme aux cliquottes, ou bien qu’elle achète une losse de bois ou un traiteu à1 l’homme qui passe avec sa charrette et un chien. Alors, je suis sûr qu’ils resteront long¬ temps sans m’embêter. Et j’ôte le couvercle du tonneau, il colle souvent, et il faut faire attention parce qu’il vient tout d’un coup, et je manque de tomber avec.

Et puis...

Ah! qu’on a bon de pousser son doigt dans la sirope. C’est tout froid d’abord, comme de l’eau; mais on ne peut pas faire aller son doigt si vite comme dans l’eau, par¬ ce que c’est plus dur. Alors je fais comme un croc avec mon doigt replié et je le retire tout plein de sirope, comme c’est bon! Pas de pain, pas de beurre, et tant qu’il m’plaît.

D’abord ça plaque aux dents et ça fait une colle dans la bouche comme si ça ne voulait pas fondre. Mais je l’avale de force et ça me coule dans le bûseau, tout doux et lentement, comme quand il y a quelquefois un petit lumçon resté dans la salade et qu’on le sent passer comme ça quand il est trop tard pour tousser et le ravoir dehors.

Quand j’en ai bourré ma bouche tant que je peux, de la sirope, ça a un goût si fort, comme brûlé, qu’on croit qu’on n’aura jamais plus faim après quelque chose d’autre. Mais il faut que j’en mange le plus possible maintenant parce que je ne sais jamais quand je pourrai encore revenir au tonneau. Et puis, quand on va m’attraper, on me barbotera et j’aurai encore des calottes ; et je veux que ça soye pour quéque chose, et que j’aie encore bon de repenser à la bonne plaquante sirope sur le temps qu’on me battra.

Maintenant je n’ai plus faim ; c’est toujours comme ça ! Quand je commence à voler la sirope, il me semble que je mangerais bien tout le tonneau. Puis un peu après, ça me dégoûte presque, parce qu’il y en a trop et peut-être aussi parce que c’est bon. Les dernières fois que je trempe mon doigt, je m’amuse à chipoter dans la sirope et je fais un beau dessin. C’est le portrait de M. le Curé, avec un nez tout bètchou et son carré bonnet sur la tête. Il me faut faire aussi tous les stroucks de sa barbe sur son menton, et j’enfonce toujours mon doigt dans la sirope que je ralèche après.

C’est assez maintenant et je ne sais plus quoi faire ; le dessin avec mon doigt, je le faisais pour m’obliger à manger ce qu’il y avait de trop dans le portrait du curé ; mais ça s’efface et maintenant je joue à faire couler la sirope sans en manger, car j’en ai tellement avalé que je ne peux presque plus pâpi. Quand j’en prends à mon doigt que je tiens en l’air, alors la sirope va tout doucement en dessous de la pointe et fait une grosse goutte qui tombe lentement avec une longue ficelle noire qui la retient, dirait-on. Et puis la ficelle — c’est comme une lacette de soulier toute neuve — elle continue à descendre en faisant des plis et en se roulant comme de la vermicelle. C’est tellement amusant ! Pour faire encore plus mieux, voilà que j’ai trempé toute ma main dans le tonneau. Je la ferme, je la rouvre dans la sirope qui passe dans mes doigts, tout frais et glissant comme de la djièle. Ça fait fratch ! fritch ! et la boule de sirope saute hors de ma main comme un crapaud.

Quel dommage que je n’ai plus faim. Mais tout de même si je me la laissais couler de haut dans ma bouche, la sirope, comme j’ai déjà fait avec l’eau qui court de la chenau quand il pleut ?

Et je lève ma main toute pleine, je mets mes cinq doigts comme les pieds d’une table et je mets ma bouche en dessous pour attraper les cinq filets qui courent. Waye ! je n’ai pas bien visé, voilà que ça vient dans mon œil et sur mon menton. Ça coule, ça coule tout froid et plaquant et je suis tout diloboré ; il y a même un filet qui va tout doucement dans mon cou, je le sens et je n’ose pas toucher pour ne pas me déplaquer encore plus fort. Vite, vite, je remets le couvercle du tonneau tout de même comment, et je cours avec ma main tout au large et en tinglant mon hatreau et un œil que je ne peux plus ouvrir tellement que ça colle. Je sais justement bien où il y a une grande tine pleine d’eau toute bleuve qu’on a fait la bouaye dedans. Et je cours dans le fournil pendant que Trinette n’est pas là, parce qu’elle est dans la prairie pour mettre sécher les affaires qu’elle a rispâmé dans la tine. Je me lave très bien, mais la sirope ne veut d’abord pas partir ; il y en a trop et je l’étends encore plus fort en frottant. Mais je gratte avec mes ongles de mes deux mains, puis elle s’en va, surtout que j’ai pris une noquette de vert savon dans le crameau de la potale. Ça fait une samneure qui me pique, et je n’ai rien pour me ressuyer ; je l’fais avec mon panai, car il ne faut pas que je soye trop propre non plus, autrement on le verrait. Je fais semblant de rien en venant un peu près de Trinette, comme pour qu’elle me voie et qu’elle dise que j’étais tout le temps avec elle pour l’aider, quand on voudra savoir qui est-ce qui a été à la sirope.

Elle a apporté un gros paquet de bouwaye sur son épaule et elle étend les affaires sur les herbes en les mettant bien droit, et il ne reste que des tout petits chemins verts entre les linges tout mouillés. Je voudrais tant marcher dans ces petits chemins-là, comme des plates-bandes, mais Trinette ne veut pas.

— Ni v’nez nin trop près savez là, avou vos mâcis pis, atou di m’bouwaye, vireux qui v’ s’estez !

Je galope autour des linges étendus, et je passe tout près pour la faire embêter. Même que j’ascohe les manches de chemise de mon oncle et des camisoles de ma tante. Ces affaires-là on l’air si drolle, toutes larges et courtes ; c’est comique et je rie tout seul, pendant que Trinette ne sait pas pourquoi et qu’elle croit que c’est d’elle.

— Tchessiz pu vite les poyes eri d’chal, qu’elle crie, el plèce dê fer l’esbaré comme oncque qui r'vint d’à Lollâ !

Alors je chasse les poules qui veulent toujours venir faire des sales pattes sur le beau linge ; je les chasse si bien qu’elles ont le temps de tourner et de revenir du côté de la bouwaye ; je le fais un peu exprès, et voilà une poule qui est si bête qu’elle vole en l’air un moment, puis retombe juste dans les linges et traverse tout en faisant des grandes ascoheyes comme un maradeur qui se sauve. Elle a laissé des pattes dans tout et encore autre chose, tellement qu’elle a peur ; et Trinette crie Makralle ! après, et lui jette l’arrosoir, tandis que la poule court encore plus vite en regardant sur le côté. Moi, je m’ai accropou et je maque sur mes genoux, parce que je rie qu’assotihe.

Puis Trinette se remet à étendre les linges ; elle arrange très bien des gâmettes qu’elle fait les cowettes bien plates en les faisant glisser entre ses doigts.

Trinette, que je dis, tout d’un coup, moi, je pense que les riches gens ont toujours bien bon.

Surmint n’è donc qu’on z’a bon dè viquer qwand c’est qu’on z’a po fer.

Parce qu’alors ils peuvent manger de la sirope tant qu’ils veulent.

Taisse-tu, bouhalle, ils sont bin pu glots qu’çoula. C’est dè peus d’souk qu’ils loffet ; et dè bouyon d’poye ; et del ronde tâte al djaleye avou dè café al canelle, et tote sôres di bonnes affaires qui no n’kinohans nin.

Mais moi, d’abord, si je serais riche, j’aurais de la sirope au matin et au soir aussi. Oui, il m’plairait, paraît, d’en avoir le soir, parce que maintenant on ne m’en donne jamais quand je le demande. Pourquoi donc, Trinette, qu’on ne peut manger de la sirope au soir ?

D’jan, ni k’minciz nin co. Vos savez bin qu’on ri*magne nin del sirope à l’nute.

Je sais bien qu’on ne peut pas en avoir ; on me le dit tout le temps, mais on ne sait pas pourquoi ; ou bien on ne veut pas me le dire. Encore l’autre jour au soir, mon oncle coupait une tartine pour lui dans l’armoire, j’ai demandé une aussi, et alors, comme il me demandait « avec quoi ? avec de la sirope » que j’ai dit, moi, parce que je croyais qu’il ne pensait pas à ça, et qu’il allait m’en donner, parce que le pot à la sirope était sur la planche juste à côté de la frisse makaye et qu’il n’avait qu’à en prendre pour mettre sur ma tartine. Mais il a tout d’un coup fait une méchante figure et il a crié avec une voix toute fâchée :

— On n’magne nin del sirope à l’nute !Et il a clapé la porte de l’armoire et je n’ai rien eu, moi.

Et je me rappelle encore une autre fois, un dimanche, que mon parrain était venu passer la sîze, lui qui sait tout, parce qu’il a même été une fois à Bruxelles dans son jeune temps ; alors quand il vient chez nous à la sîze, il dit toujours comment il faut faire et ma tante l’écoute en faisant des hauts sourcils comme quand le curé prêche dans sa pirlôdje. Et bien des jours après, ma tante embête mon oncle en répétant tout le temps : « mi soroche Bietmé a dit ainsi » ou bien « ci n’est nin comme çoula qui m’soroche Bietmé a consi ! » alors mon oncle finit par devenir si fâché qu’il crie : Hagn’mu è...pi, avou t'soroche Bietmé ! Et justement ce dimanche-là mon parrain, parlant sur ce qui est haîti et pas haîti, et il avait dit :

— Gn’a rin d’meyeux et d’pu haîti qu’tne bonne foete sirope !

Alors moi, bien vite, j’en demande, est-ce pas, quand je vois que ma tante me faisait ma tartine et allait étendre de la compote dessus, pendant que mon parrain continuait à expliquer ce qui est haîti.

Mais elle m’a donné un petit coup sur la tête avec le manche du couteau pour me faire taire et elle a dit fort vite :

— On n’magne nin del sirope à l'nute, sur le temps que son soroche Bietmé me regardait sévèrement, en faisant des plis autour de sa bouche, comme le maître d’école.

Et voilà que je ne saurai jamais pourquoi on ne mange pas de la sirope le soir, jusqu’à ce que je sois grand pour lire ça dans des gros livres et peut-être aller une fois à Bruxelles comme mon parrain.

Maintenant, je retourne dans la maison avec Trinette, qui porte la manne vide par une oreille et moi par l’autre, et je tire pour la faire courir. Mais tout de même, je suis un peu gêné quand nous arrivons dans la place où que ma tante a l’air de me rattendre. Je fais semblant de rien, puis j’attrape une mouche sur le coin de la table et j’essaie de la pincer avec les doigts de mon autre main ; je fais comme si c’était difficile, avec des grimaces, parce que je sens bien que ma tante me fixe.

— Av’co s’tu al sirope, scélérat ? qu’elle crie tout d’un coup.

— Pas vrai ! que je crie, moi, encore plus fort.

— Kimint don, mâhonteux voleûr ! C’est qu’il vinreut v’bourder al narenne, savez.

— Ce n’est pas moi, que je crie encore.

— Tot à c’t’heure, potince qui v’estez, et elle court après moi autour de la table et me donne quelques demi-calottes qui glissent sur ma tête. Mais elle est vite fatiguée, et je cours un peu plus loin, je la regarde en pensant que la sirope était bonne, et que j’irais encore au tonneau.

Parce qu’il me plaît.