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Revue des Deux Mondes3e période, tome 30 (p. 904-928).


QUATRE RENCONTRES



Je n’ai rencontré miss Spencer que quatre fois, et ces rencontres restent gravées dans mon souvenir, car cette jeune personne produisit sur moi une vive impression. C’était un gracieux échantillon d’un type peu commun. La nouvelle de sa mort me cause un vrai chagrin, — pourtant, lorsque j’y songe, ne devrais-je pas plutôt me réjouir ? La dernière fois… mais procédons par ordre.

I.

Notre première rencontre eut lieu en pleine campagne, il doit y avoir dix-sept ou dix-huit ans de cela. Mon ami Jones, qui allait passer les vacances de Noël chez sa mère, m’avait décidé à l’accompagner, et mon hôtesse donnait en notre honneur une soirée intime. Pour moi, ce fut un divertissement tout nouveau, car je n’avais guère habité que les grandes villes. Jamais je ne m’étais aventuré au fond d’une province américaine. La neige tombait avec une telle persistance depuis le matin que l’on s’y enfonçait jusqu’aux genoux sur les routes. Comment les dames feraient-elles pour se rendre chez Mme Jones ? J’étais bien naïf de m’en inquiéter. À Grimwinter, elles auraient volontiers affronté de plus rudes obstacles afin d’assister à une réunion que deux messieurs, arrivant de New-York, honoraient de leur présence. Aucune des invitées ne manqua donc à l’appel.

Mme Jones, durant le cours de la soirée, me demanda si « je ne voulais pas montrer les photographies à une de ces demoiselles. » Lesdites photographies remplissaient deux vastes cartons rapportés par son fils, qui, comme moi, venait de voyager en Europe. Je jetai les yeux autour du salon, et je m’aperçus que la plupart des jeunes personnes présentes étaient pourvues d’un objet d’intérêt beaucoup plus absorbant qu’un paysage reproduit par le soleil. Je remarquai toutefois une invitée qui se tenait seule près de la cheminée. Après l’avoir contemplée un instant, je répliquai :

— Je les montrerais très volontiers à cette demoiselle-là.

— Cela tombe à merveille, dit Mme Jones, c’est justement celle qu’il vous faut. Elle n’aime pas les flirtations.

Si l’on m’en avait laissé le temps, j’aurais peut-être déclaré que, puisqu’elle n’aimait pas les flirtations, mieux valait chercher ailleurs. Je n’eus pas l’occasion de protester ; Mme Jones me proposait déjà en qualité de montreur de photographies.

— Elle sera enchantée, dit-elle en me rejoignant deux minutes après. Oui, miss Spencer est justement celle qu’il vous faut, — si sérieuse, si intelligente.

Là-dessus, mon hôtesse me présenta.

Bien que miss Caroline Spencer ne fût pas une beauté, c’était une charmante petite personne, admirablement faite. Elle devait friser la trentaine ; mais sa taille et la fraîcheur merveilleuse de son teint lui donnaient presque l’air d’une enfant. Elle avait une très jolie tête, et ses cheveux étaient arrangés comme ceux d’un buste grec. Je la soupçonnai de goûts artistiques, si tant est que le séjour de Grimwinter fût capable de favoriser des tendances de ce genre.

Elle était vraiment fort gracieuse avec sa mine doucement effarouchée, ses lèvres un peu minces et ses dents d’une blancheur éclatante. Autour de son cou s’enroulait ce que les dames, si je ne me trompe, appellent une ruche, retenue par une simple broche de corail, et l’éventail qu’elle tenait à la main n’avait rien de luxueux. Je remarquai, en outre, que la jupe de sa robe de soie noire n’avait peut-être pas toute l’ampleur exigée par la mode du jour.

Elle m’adressa un petit salut cérémonieux, montrant ses dents blanches entre ses lèvres minces, mais souriantes. Elle parut en effet ravie et même un peu troublée par la perspective que lui ouvrait l’étude des trésors dont je me chargeais de lui expliquer les beautés. Pour ma part, mon rôle ne m’effrayait pas. Je tirai les cartons de leur coin et j’approchai deux sièges d’une table suffisamment éclairée. Les photographies représentaient des scènes ou des objets qui m’étaient familiers, — des vues de Suisse, d’Italie et d’Espagne, des monumens, des tableaux, des statues plus ou moins célèbres. Je racontai ce que je savais sur chaque sujet. Ma compagne regardait les photographies à mesure que je les soulevais une à une et m’écoutait immobile, son éventail appuyé contre sa lèvre inférieure. De temps à autre, lorsque je reposais une épreuve dans le carton, elle me demandait : « Vous avez vu l’original ? » Presque toujours je répondais que je l’avais vu plusieurs fois ; alors ses jolis yeux se fixaient un instant sur moi, comme à la dérobée.

Je lui avais moi-même demandé au début de notre entretien si elle connaissait l’Europe, ma question m’avait valu un : « Non, non, non, » murmuré à voix basse, d’un ton rapide et confidentiel. Ensuite, quoiqu’elle ne quittât guère des yeux les photographies, elle ne m’adressa la parole qu’à d’assez longs intervalles. Aussi, dès que nous eûmes achevé l’inspection du contenu de l’un des cartons, feignis-je de ne plus songer à l’autre. J’avais fini par me convaincre que mes explications ne l’ennuyaient pas ; mais son silence me dépitait.

— Voilà ma tâche accomplie, miss Spencer, lui dis-je, et je le regrette.

Tandis que je la saluais, je vis qu’une faible rougeur animait ses joues. Elle agitait d’une main fébrile son modeste éventail et, au lieu de regarder la séance comme finie, elle dirigea les yeux vers le second carton, qui restait appuyé contre la table.

— Ne voulez-vous pas me montrer celles-là ? me dit-elle.

— Avec plaisir, si vous n’êtes pas fatiguée, répondis-je.

— Je ne suis pas fatiguée du tout, répliqua-t-elle. Je ne me lasserais jamais d’admirer ces belles choses.

Tandis que je me disposais à satisfaire sa curiosité, elle posa la main sur le carton avec un geste caressant.

— Et avez-vous aussi visité cet endroit-là ? me demanda-t-elle un instant après.

Examen fait de la première photographie, je reconnus que je l’avais visité, — c’était une vue du château de Chillon, sur le lac de Genève.

Je lui fis remarquer l’admirable effet produit par la réflexion des roches rugueuses et des tourelles dans l’onde claire du lac. Elle ne s’écria pas : « Ravissant ! » pour écarter l’image afin de passer à la suivante. Elle s’abstint de pousser une de ces exclamations banales à l’usage des amateurs, et me demanda si ce n’était pas là qu’avait été enfermé Bonivard. Je répondis affirmativement et j’essayai de me rappeler les strophes où Byron décrit les souffrances du prisonnier. Ma mémoire me fit défaut, je m’arrêtai décontenancé.

Elle s’éventa un instant, puis répéta le passage d’une voix émue, mais sans la moindre affectation d’enthousiasme. Arrivée au bout de sa citation, elle rougit. Je la complimentai et je déclarai qu’elle était parfaitement équipée pour visiter la Suisse et l’Italie. Elle me regarda de nouveau à la dérobée afin de voir si je ne raillais pas, et j’ajoutai :

— Pour peu que vous désiriez juger jusqu’à quel point les descriptions de Byron sont exactes, il faudra vous mettre en route sans trop perdre de temps, car l’Europe se débyronise avec une rapidité déplorable.

— Combien de temps me donnez-vous ?

— Je vous donne dix ans.

— Je crois que je pourrai partir avant dix ans, répliqua miss Spencer avec le plus grand sérieux.

— Tant mieux. Cela vous intéressera énormément.

Je venais de tomber sur la photographie de quelque coin d’une ville d’Europe qui me rappelait de chers souvenirs. Mes souvenirs, je le suppose, m’inspirèrent une certaine éloquence, car miss Spencer m’écoutait en retenant son haleine.

— Éies-vous resté longtemps à l’étranger ? me dit-elle après un intervalle de silence.

— Bien des années.

— Et vous avez voyagé partout ?

— Partout, non. J’ai parcouru l’Europe un peu au hasard. J’aime beaucoup à voyager.

Elle me lança encore un de ses regards furtifs.

— Vous pariez français et italien ?

— Assez pour me tirer d’affaire.

— Est-ce très difficile ?

— Je suis persuadé que vous apprendriez vite, répliquai-je poliment.

— Oh ! moi, je n’aspire pas à parler une autre langue que la mienne ; je voudrais seulement comprendre. On dit que le Théâtre-Français est si beau.

— C’est le premier théâtre du monde.

— Vous y êtes allé bien souvent ?

— Lorsque j’habitais Paris, j’y allais chaque soir.

— Chaque soir ! répéta-t-elle en ouvrant de grands yeux. — Un instant après, elle me demanda : — Quel pays préférez-vous ?

— Il y a un pays que je préfère à tous les autres à cause de son soleil. Je suis sûr que dans dix ans d’ici vous penserez comme moi.

— L’Italie ? dit-elle.

— L’Italie, répondis-je.

Son visage s’était animé ; elle n’aurait certes pas semblé plus jolie si, au lieu de lui montrer des photographies, je lui avais parlé d’amour. Elle venait de me regarder d’un air interrogateur ; elle détourna les yeux et rougit un peu. Il y eut une pause qu’elle rompit en disant :

— C’est là le pays que je désire surtout visiter.

Nous passâmes en revue plusieurs photographies sans échanger une parole.

— On dit que la vie n’est pas trop chère en Italie, reprit-elle enfin.

— On a raison ; j’y ai vécu à meilleur marché qu’ailleurs.

— Néanmoins tout cela coûte cher, n’est-ce pas ?

— Vous voulez dire un voyage en Europe ?

— Oui. Je ne suis pas riche, — je donne des leçons. Voilà l’embarras.

— Il faut certainement de l’argent, répliquai-je ; mais on peut s’arranger de façon à n’en pas trop dépenser.

— Je crois que je saurais très bien m’y prendre, répliqua miss Spencer. J’ai des goûts fort simples. J’ai déjà mis quelque chose de côté pour mon voyage, ajouta-t-elle d’un ton confidentiel. Mais tout a été contre moi, l’argent et bien d’autres raisons. J’ai attendu et attendu. Ç’a été un château en Espagne. J’ose à peine y songer. Deux ou trois fois le château a presque paru bâti, et dès que je me suis mise à en parler il s’est écroulé ! J’ai eu tort de vous entretenir de mon rêve, poursuivit-elle avec un peu d’hypocrisie, car le simple exposé de son projet lui avait évidemment causé une joie indicible. Il y a une dame qui a beaucoup d’amitié pour moi ; elle ne tient pas du tout à quitter Grimwinter, et je lui parle sans cesse de mon voyage. Elle m’a dit l’autre jour qu’elle ne sait pas ce que je deviendrai, que je perdrai peut-être la tête si je ne visite pas l’Europe, et que je la perdrai infailliblement si j’ai la joie de réaliser mon rêve.

— Rassurez-vous, répondis-je en riant ; il y a longtemps que vous attendez, et vous avez encore toute votre raison. Elle me regarda un instant sans répondre.

— Je n’en suis pas trop sûre, dit-elle enfin. Je ne pense qu’à cela, si bien que j’oublie beaucoup de choses dont je devrais m’occuper. C’est là une espèce de folie.

— Le remède est facile à trouver ; il vous suffira de partir.

— Oui, j’ai la conviction que je verrai l’Europe. J’y ai un cousin. Nous examinâmes encore quelques photographies, et je demandai à miss Spencer si elle avait toujours habité à Grimwinter.

— Je ne suis pas tout à fait une provinciale, monsieur ! répliqua-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa petite taille, j’ai passé vingt-trois mois à Boston.

Je répondis que dans ce cas la vue des vieilles capitales de l’Europe ne l’étonnerait pas autant qu’elle le supposait ; mais je ne réussis pas à lui inspirer des craintes à cet égard.

— Je connais l’ancien monde mieux que vous ne le croyez, me dit-elle. Je ne me suis pas contentée de lire Byron ; je me prépare, j’ai étudié les historiens et les voyageurs.

— Je comprends votre cas, répliquai-je. Vous avez la passion innée des Américains, — la passion du pittoresque. C’est là, pour nous autres, une passion primordiale, antérieure à l’expérience. L’expérience ne vient qu’ensuite, pour nous montrer ce que nous avions déjà vu en rêve.

— Ce que vous dites là me paraît très juste, répondit miss Spencer. J’ai rêvé de tout et j’espère tout voir.

— Je crains que vous n’ayez perdu beaucoup de temps.

— Oui, et c’est là ce que je me reproche.

Les invités commençaient à se disperser ; on prenait déjà congé. Miss Spencer se leva et me tendit la main avec un geste timide ; mais sa conversation avec moi l’avait aidée à reconstruire son château en Espagne, à en juger par l’éclat dont brillaient ses yeux.

— Je retourne en Europe, lui dis-je en serrant sa petite main ; je guetterai votre arrivée.

— C’est cela, dit-elle, et si je suis désillusionnée, je l’avouerai avec franchise.

Et elle s’éloigna rêveuse et en agitant son éventail.

II.

Quelques mois plus tard je me retrouvais en Europe. Il y avait environ trois ans que j’habitais Paris lorsque, vers le milieu du mois d’octobre, je quittai cette ville pour aller à la rencontre de ma sœur et de mon beau-frère. En arrivant au Havre, j’appris que le paquebot qui les portait avait déjà débarqué ses passagers. Je me dirigeai tout droit vers l’hôtel que les voyageurs m’avaient indiqué. Ma sœur, fatiguée par une mauvaise traversée, ne demandait qu’à se reposer et me renvoya au bout de cinq minutes. Il fut convenu que nous ne repartirions que le lendemain. Mon beau-frère, un peu inquiet, voulait rester auprès de sa femme ; mais elle insista pour qu’il allât faire un tour avec moi, afin de s’habituer à marcher sur la terre ferme. C’était une belle et chaude matinée d’automne, et notre flânerie à travers la cité affairée fut pour nous une distraction agréable. Après avoir parcouru les quais bruyans et ensoleillés, nous débouchâmes dans une rue large et animée dont un seul côté était pleinement éclairé, — une rue de province qui ressemblait à une vieille aquarelle : grandes maisons grises à toits inclinés, à nombreux étages, à pignons rouges, à volets verts, à enseignes multicolores, avec des fleurs à chaque balcon et des servantes en bonnet blanc aux portes. Nous marchions à l’ombre, regardant le tableau qui se déroulait sur le côté opposé. Tout à coup mon compagnon cessa d’avancer et me serra le bras. Je suivis la direction de son regard, et je vis qu’il s’était arrêté à peu de distance d’un café ou l’on avait déjà disposé des tables et des chaises en fonte sous une tenture qui abritait le trottoir. Derrière cette installation en plein vent, les fenêtres grandes ouvertes du café et une douzaine d’arbustes plantés dans des baquets. Pour rendre l’endroit plus attrayant, on venait de répandre sur les dalles une couche de sable jaune. C’était un café aux allures paisibles que devaient patronner les petits commerçants de la ville. À l’intérieur, plongée dans une obscurité relative, une jeune personne coiffée d’un bonnet à rubans roses tournait le dos à un vaste miroir et souriait à un consommateur invisible.

Ces détails ne me frappèrent pas tout d’abord. La première chose qui attira mon attention fut une dame qui se tenait assise, seule, devant une des tables extérieures. C’était elle que mon beau-frère regardait. Penchée en arrière sur son siège, elle semblait s’abandonner à une rêverie ; en tout cas, elle oubliait le plateau posé devant elle et ne dirigeait pas ses yeux de notre côté. Je l’apercevais tout au plus de profil ; néanmoins je me rappelais l’avoir déjà vue.

— La petite dame du paquebot ! s’écria mon beau-frère.

— Elle était à bord de votre steamer ? demandai-je.

— On ne rencontrait qu’elle sur le pont : elle s’y promenait du matin au soir, ou bien elle se tenait assise à la proue du navire, les mains sur le plat-bord, les yeux tournés vers l’Orient.

— Vous allez lui parler ?

— Je ne la connais pas. Nous n’avons pas échangé deux mots pendant la traversée. J’étais trop mal à l’aise pour avoir envie de causer avec qui que ce fût ; mais je l’ai remarquée, et je ne sais trop pourquoi elle m’intéressait. C’est une chère petite Yankee. Je m’imagine que ce doit être une maîtresse d’école qui prend ses vacances et à qui ses élèves ont offert une bourse pour payer ses frais de voyage.

Au même instant, celle dont nous nous occupions se retourna pour regarder les maisons situées en face d’elle.

— Je vais lui parler, si vous ne lui parlez pas, dis-je à mon compagnon.

— À votre place, je m’en garderais bien ; elle est très timide.

— Soyez sans crainte. Je la connais, — j’ai passé une soirée à lui montrer des photographies.

Je traversai la rue et je m’approchai du café. La dame se retourna tout à fait. Je ne me trompais pas, — c’était miss Spencer. Elle ne me reconnut pas au premier abord et sembla effrayée. Je poussai une chaise près de sa table et je m’assis.

— Eh bien, lui dis-je, j’espère que vous n’êtes pas déjà désillusionnée ?

Ele me regarda d’un air surpris et rougit un peu, puis un léger tressaillement m’annonça qu’elle me reconnaissait à son tour.

— C’est vous qui m’avez montré les photographies chez Mme Jones !

— Oui, c’est moi. Je me félicite de cette rencontre, car il m’appartenait de vous souhaiter la bienvenue, après l’éloge que je vous ai fait de l’Europe.

— Vous ne m’en avez pas trop dit. Je suis si heureuse ! répliqua-t-elle.

En effet, elle paraissait très heureuse. Elle ne me semblait pas avoir vieilli ; elle était aussi paisiblement jolie que lors de notre première rencontre. Trois ans auparavant j’aurais pu la comparer à une petite fleur puritaine aux couleurs peu voyantes ; on comprendra sans peine que dans les circonstances actuelles je ne pouvais songer à chercher une comparaison moins délicate. À côté d’elle, un vieux monsieur vidait un verre d’absinthe ; derrière elle, la dame de comptoir criait : — Alcibiade ! Alcibiade ! à un garçon de café en tablier blanc. Le charmant contraste !

J’expliquai à miss Spencer que mon beau-frère avait été son compagnon de voyage, et je le présentai. Elle le salua comme si elle le voyait pour la première fois. Elle ne l’avait évidemment pas remarqué et elle ne tenta même pas de s’excuser. Je restai auprès d’elle devant la porte du café, tandis que mon beau-frère allait rejoindre sa femme. Je dis à miss Spencer que notre rencontre, à l’heure même de son débarquement, avait quelque chose d’étrange et que je m’estimais heureux de me trouver là, à point nommé, pour recevoir ses premières impressions.

— Il me serait difficile de me rendre compte à moi-même de ce que j’éprouve, répliqua-t-elle. Il me semble que je rêve. Je crois vraiment que le café m’a monté à la tête, — je n’en ai jamais bu d’aussi bon. Il y a près d’une heure que je suis assise ici, et je n’ai pas envie de bouger. Tout est si pittoresque !

— En vérité, miss Sppncer, vous avez tort de vous laisser ravir à ce point par cette pauvre ville du Havre, si prosaïque, — il ne vous restera plus d’enthousiasme à dépenser. Rappelez-vous tous les beaux endroits, toutes les belles choses qui vous attendent. Rappelez-vous l’Italie.

Je ne crains pas de me trouver à court d’admiration, répondit-elle gaîment. Je pourrais rester ici toute une journée en me disant : Me voici enfin en Europe ! C’est si sombre, et si vieux, et si différent !

— Ce qui m’étonne, moi, c’est de vous trouver installée en plein air. N’êtes-vous pas descendue dans un hôtel ?

J’étais à la fois amusé et effrayé par l’innocente effronterie avec laquelle cette jolie petite Américaine s’établissait ainsi devant la porte d’un café, dans un isolement qui devait la faire remarquer.

— Mon cousin m’a laissée ici, répondit-elle. Vous savez que je vous ai dit que j’avais un cousin en France. Il est venu à ma rencontre ce matin, à l’arrivée du steamer.

— Il aurait pu s’épargner cette peine, puisqu’il devait vous abandonner sitôt.

— Il ne m’a quittée que pour une demi-heure. Il est allé chercher mon argent.

— Où est votre argent ?

— Tenez, cela me rend très fière, répondit miss Spencer avec un petit éclat de rire ; je suis arrivée munie de traites.

— Et où sont vos traites ?

— Mon cousin les a.

Le ton de cette réponse n’impliquait pas la moindre méfiance, mais elle me donna la chair de poule. Je ne connaissais pas le cousin de miss Spencer, et les présomptions parlaient en sa faveur, par la simple raison qu’il était son cousin ; néanmoins, je ne pus m’empêcher d’être inquiet en songeant qu’une demi-heure après le débarquement les fonds de la passagère inexpérimentée se trouvaient entre les mains de ce monsieur.

— Doit-il voyager avec vous ? demandai-je.

— Seulement jusqu’à Paris. Il habite Paris, où il est venu pour étudier la peinture. Je lui avais écrit pour lui annoncer mon arrivée. Je ne m’attendais pas à ce qu’il vînt au-devant de moi jusqu’au Havre. Je croyais seulement le trouver à la descente du train à Paris. C’est très bon de sa part ; mais il est très bon, et il a beaucoup de talent.

Je devins tout à coup fort désireux de faire la connaissance de ce peintre de talent.

— Et il est allé chez le banquier ? demandai-je.

— Oui, il m’a menée à un hôtel, — une vieille auberge si pittoresque, si drôle, avec une galerie en bois autour du premier étage et une hôtesse si prévenante et si bien mise ! Au bout de quelque temps, nous sommes sortis, car je n’avais pas d’argent français. Mais j’étais encore étourdie par le mouvement du navire et jai pensé qu’il valait mieux me reposer un peu. Mon cousin a découvert cet endroit et il est allé seul chez le banquier. Il doit me rejoindre ici.

La supposition pourra paraître fort injuste, vu que rien ne l’autorisait ; mais l’idée me traversa l’esprit que le cousin ne se montrerait plus. Je rapprochai une chaise de celle de miss Spencer, décidé à attendre le dénoûment. Elle était très observatrice, et il y avait quelque chose de touchant dans la curiosité enfantine que lui inspiraient le mouvement de la rue, la forme des voitures, les grands chevaux normands, les caniches tondus, la diversité des toilettes et le costume des prêtres. Tout cela était nouveau pour elle.

— Et lorsque votre cousin reviendra, que comptez-vous faire ? demandai-je.

Elle hésita un instant avant de répondre :

— Nous ne savons pas trop.

— Quand partez-vous pour Paris ? Si vous prenez le train de quatre heures, j’aurai le plaisir de voyager avec vous.

— Je crains que ce ne soit pas possible. Mon cousin me conseille de passer quelques jours ici.

— Voilà un conseil qui me surprend ! m’écriai-je. Il ne faut que quelques heures pour voir le Havre.

Pendant une minute ou deux, je ne dis rien de plus. Je cherchais à deviner où le cousin voulait en venir. Je regardai à droite et à gauche, mais je ne vis à l’horizon personne qui ressemblât à un peintre plein d’avenir et doué d’une grande bonté. Enfin je me permis de rappeler à ma compatriote que les étrangers se dispensent volontiers de faire au Havre une station esthétique. Le Havre est un lieu de transit, rien de plus. Je l’engageai donc à se rendre à Paris par le train de l’après-midi et à se distraire d’ici là en visitant la forteresse située à l’entrée du port. Je parle de la vieille construction que l’on désignait sous le nom de tour de François ier et qui a été démolie depuis.

Miss Spencer parut écouter avec un certain intérêt ma description de la tour ; puis sa physionomie prit une expression plus grave, tandis qu’elle répliquait :

— Je ne puis rien décider encore. Mon cousin a quelque chose de sérieux à me dire. Je l’interrogerai dès qu’il sera de retour ; ensuite nous irons admirer la forteresse. Je ne suis pas si pressée de voir Paris, — je me donne un congé de six mois !

Elle sourit et hocha la tête d’un air résolu. Il me sembla toutefois lire dans son regard qu’elle éprouvait une légère inquiétude.

— Soyez franche ! m’écriai-je. Vous craignez que ce malencontreux cousin ne vous rapporte une mauvaise nouvelle.

— Eh bien, franchement, je soupçonne qu’elle ne sera pas bonne, mais j’espère qu’elle ne sera pas trop mauvaise. Quoi qu’il en soit, j’ai promis de l’écouter.

— Vous n’êtes pas venue en Europe pour écouter ; vous êtes venue pour voir.

Maintenant j’étais persuadé que le cousin reparaîtrait, puisqu’il avait quelque chose de désagréable à annoncer. Notre entretien continua, et j’interrogeai miss Spencer sur son plan de voyage. Elle connaissait sur le bout des doigts son itinéraire, dont elle énuméra les étapes avec la précision d’une écolière sûre de son fait, — de Paris à Dijon et Avignon ; d’Avignon à Marseille, et de là par la Corniche à Gênes, à la Spezzia, à Pise, à Florence, à Rome.

Il n’était jamais venu à l’esprit de la voyageuse qu’il pût y avoir le moindre inconvénient à parcourir ainsi seule la France et l’Italie. Sachant qu’elle n’était pas pourvue d’un compagnon de route, je m’abstins de l’effrayer.

Enfin le cousin se montra. Je le vis déboucher par une rue transversale, et dès que je l’aperçus je devinai le futur maître américain. Il portait un chapeau de feutre mou et une jaquette de velours d’un noir rouillé, comme j’en ai souvent rencontré à Paris, dans la rue Bonaparte. Son col de chemise, amplement rabattu, laissait à découvert un cou qui, à distance, n’avait rien de sculptural. Il était grand et maigre, avec des cheveux rouges et un teint couperosé. — Autant qu’il me fut permis d’en juger pendant qu’il se rapprochait du café sous l’abri de sa coiffure à larges bords, il me contemplait de son côté avec une surprise assez naturelle. Lorsqu’il nous eut rejoints, je déclinai mon nom et ma qualité d’ancienne connaissance de miss Spencer. Ses petits yeux gris se fixèrent sur moi d’un air scrutateur, puis il m’adressa un salut à la don César de Bazan en retirant son sombrero.

— Vous n’étiez pas à bord du steamer ? me dit-il.

— Non, je n’étais pas à bord. Il y a trois ans que je suis en Europe.

Il remit sa coiffure et m’invita du geste à me rasseoir. Je m’assis, mais seulement afin de l’étudier pendant quelques minutes. Il fallait songer à rejoindre ma sœur.

Le cousin de miss Spencer était un drôle de corps. La nature ne l’avait pas destiné à porter avec avantage un costume raphaélesque ou byronien. Son pourpoint de velours et son cou nu formaient un bizarre contraste avec sa physionomie banale ; ses cheveux coupés ras mettaient en relief ses grandes oreilles mal ajustées. Il affectait d’ailleurs une allure langoureuse qui jurait étrangement avec la vivacité de ses yeux gris. Peut-être étais-je trop disposé à porter un jugement défavorable ; mais son regard me parut faux. Il demeura d’abord silencieux, les deux mains appuyées sur sa canne, regardant tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche. Enfin il leva lentement sa canne avec laquelle il indiqua quelque chose et dit d’une voix traînante :

— Bel effet de lumière.

Il penchait la tête de côté, les yeux à demi fermés. Je suivis la direction de sa canne ; l’objet qu’elle désignait était une loque rouge accrochée à la fenêtre d’une mansarde.

— Joli ton, poursuivit-il, et, sans redresser la tête, il tourna vers moi son regard à moitié clos. Très harmonieux. Ferait bien dans un coin de tableau.

— Je vois que vous avez beaucoup d’œil, répliquai-je. Votre cousine me dit que vous étudiez la peinture.

Il continua de me regarder de la même façon ; moi, j’ajoutai d’un ton plein d’urbanité :

— Je présume que vous fréquentez l’atelier d’un de nos grands peintres ?

Le regard fixé sur moi, le cou penché, il resta un moment sans répondre, puis dit de sa voix traînante :

— Gérôme.

— Et vous aimez votre art ? demandai-je.

— Comprenez-vous le français ?

— Cela dépend de la façon dont on le parle.

Ses petits yeux gris s’ouvrirent un peu, tandis qu’il murmurait :

J’adore la peinture.

— À la bonne heure ! je comprends votre français, lui dis-je.

Miss Spencer posa la main sur le bras de son cousin, comme si elle eût été flattée, pour lui, qu’il parvint si aisément à se rendre intelligible dans une autre langue que la sienne. Je me levai afin de prendre congé, et je demandai à ma compatriote où je pourrais la voir à Paris. Où comptait-elle descendre ?

Elle adressa à son cousin un coup d’œil interrogateur.

— Vous connaissez l’hôtel des Princes ? me demanda ce dernier.

— Je sais du moins où il se trouve.

— C’est là que je la conduirai.

— Je vous félicite, dis-je à miss Spencer. On ne saurait mieux choisir. À propos, il se peut que je sois assez heureux pour avoir l’occasion de vous rendre visite avant mon départ. Où logez-vous au Havre ?

— Oh ! dans une charmante vieille auberge ! s’écria miss Spen— cer. Et elle a un si drôle de nom, — À la belle Normande !

Lorsque je les quittai, le cousin m’honora d’un grand coup de son chapeau pittoresque.

Ainsi que je le craignais, ma sœur ne se sentait pas suffisamment remise pour partir par le train de l’après-midi. Vers l’heure du crépuscule, je fus donc libre d’aller à la recherche de la Belle Normande. Je dois l’avouer, je m’étais évertué durant l’intervalle à deviner quelle nouvelle le cousin de la petite institutrice avait eu à lui communiquer.

La modeste auberge placée sous le patronage de la Belle Normande s’élevait dans un quartier peu central, et je reconnus avec satisfaction que miss Spencer ne pouvait pas se plaindre de l’absence de couleur locale. La cour où je pénétrai manquait de cette symétrie calculée qui déplaît à beaucoup de peintres. On y voyait un escalier en plein air qui conduisait aux chambres à coucher, une fontaine ornée d’une statuette en plâtre, un marmiton en toque et en veste blanches qui récurait une casserole à la porte de la cuisine, et une hôtesse accorte qui dressait artistement, sur une assiette rose, une pyramide d’abricots et de raisins. Je jetai les yeux autour de moi et sur un banc adossé au mur, tout près d’une porte ouverte au-dessus de laquelle on lisait Restaurant, j’aperçus Caroline Spencer. À peine l’eus-je regardée que je vis que sa gaîté s’était envolée depuis le matin. La tête appuyée contre le banc, les mains croisées sur les genoux, elle contemplait l’hôtesse qui se trouvait à l’autre extrémité de la cour, manipulant ses abricots.

Mais l’air distrait de la voyageuse me prouva qu’elle ne songeait pas aux abricots, et, dès que je me fus approché, je devinai qu’elle avait pleuré. Je m’assis à côté d’elle sur le banc sans qu’elle me vît ; puis lorsque j’eus attiré son attention, elle se retourna, et, au lieu de paraître surprise, m’accueillit avec un sourire attristé. Elle était complètement changée.

— Que vous est-il arrivé ? Vous avez un grand chagrin, lui dis-je.

Elle ne répondit pas tout de suite, et je crus qu’elle craignait de parler de peur que ses larmes ne se remissent à couler. Bientôt je m’aperçus que depuis notre dernière entrevue elle avait épuisé sa provision de larmes et que je la trouvais résignée.

— Mon pauvre cousin est dans un terrible embarras, dit-elle enfin. Oui, sa nouvelle était mauvaise. Il avait grand besoin d’argent, ajouta-t-elle après avoir encore hésité un instant.

— Cela signifie qu’il voulait le vôtre ?

— Il a besoin de tout l’argent qu’il peut se procurer honnêtement. Il n’y avait que le mien.

— Et il vous l’a pris ?

Elle hésita encore une fois ; jamais plaidoirie ne fut plus éloquente que le regard qu’elle me lança pendant ces deux minutes de silence.

— Je lui ai donné tout ce que j’avais, dit-elle ensuite.

Je ne sais pas au juste si les anges parlent, mais je me figure que leur intonation doit ressembler à celle de miss Spencer lorsqu’elle prononça ces dernières paroles. Je me sentis tout à coup aussi indigné que si je venais de recevoir un soufllet.

— Bonté du ciel ! m’écriai-je en me levant. Appelez-vous ça obtenir de l’argent honnêtement ?

J’étais allé trop loin, une vive rougeur anima les joues de miss Spencer.

— N’en parlons plus, dit-elle.

— Il faut en parler, au contraire, répliquai-je en me rasseyant. Je suis votre ami, et il me semble que vous avez besoin d’un ami pour vous défendre. Voyons, quel est ce terrible embarras qui tourmente votre cousin ?

— Il a des dettes.

— Cela ne m’étonne pas. Mais à quel titre veut-il les faire payer par vous ?

— Il m’a raconté son histoire, et je le plains beaucoup.

— Moi aussi je le plains ! Mais j’espère qu’il vous rendra votre argent.

— Il me le rendra dès qu’il le pourra.

— Et quand le pourra-t-il ?

— Lorsqu’il aura vendu son grand tableau.

— Le diable emporte son grand… Pardon, miss Spencer ! Où est-il, ce malheureux cousin ?

Cette fois elle hésita plus que jamais avant de répondre : — Il dîne.

Je me retournai et jetai un coup d’œil dans la salle à manger dont la porte restait ouverte. Là, tout seul au bout d’une longue table, j’aperçus celui dont les embarras inspiraient tant de compassion à miss Spencer, l’aimable élève de Gérôme. Il était trop occupé de son dîner pour faire attention à moi ; mais, tandis qu’il reposait sur la nappe un verre vide, il dirigea les yeux de mon côté et remarqua mon attitude observatrice. Il s’arrêta dans son repas et me regarda, la tête penchée d’un côté, avec ses petits yeux clignotans ; puis ses maigres mâchoires se remirent à fonctionner.

Au même instant l’hôtesse passa près de nous avec son assiettée de fruits.

— Et cette belle pyramide est pour lui ? m’écriai-je, et j’éprouvai une telle irritation que je ne pus m’empêcher d’ajouter : — Voyons, trouvez-vous juste que ce grand flandrin accepte vos fonds ?

Elle détourna les yeux. Je lui faisais évidemment de la peine ; la cause était perdue, le grand flandrin l’avait intéressée.

— Excusez-moi, si je le traite si peu cérémonieusement, repris- je ; mais, en vérité, vous êtes trop généreuse, et votre cousin manque de délicatesse. Il a contracté des dettes, qu’il les acquitte lui-même.

— Il a manqué de prévoyance, je l’admets, répliqua miss Spencer. Il m’a tout dit. Nous avons causé longuement ce matin. Il ne comptait plus que sur moi. Il a signé des billets.

— Il a eu tort, puisqu’il n’avait pas de quoi faire honneur à sa signature.

— Mon cousin est lui-même le premier à reconnaître son tort ; mais il n’est pas seul à en souffrir. Sa pauvre femme…

— Ah ! il y a une pauvre femme ?

— Oui. Je n’en savais rien. Je ne l’ai appris qu’aujourd’hui. Il s’est marié il y a deux ans, secrètement.

— Secrètement ? Pourquoi donc ?

Caroline Spencer regarda autour d’elle comme si elle eût craint d’être entendue par des oreilles indiscrètes, puis elle ajouta en baissant la voix :

— C’était une comtesse !

— En êtes-vous bien sûre ?

— Elle m’a écrit une lettre si touchante !

— Pour vous demander votre argent ? répliquai-je avec brutalité, avec cynisme peut-être ; mais la colère m’emportait.

— Pour me demander ma confiance et ma sympathie, répliqua miss Spencer d’une voix douce. Son père l’a déshéritée. Mon cousin m’a raconté l’histoire, et elle me la raconte à sa façon dans la lettre. Cela ressemble à un vieux roman. Son père s’opposait au mariage, et quand il a découvert qu’elle avait désobéi, il l’a cruellement repoussée. Elle appartient à une des plus anciennes familles de la Provence.

Je la contemplai et je l’écoutai, tout émerveillé. On eût vraiment juré que le roman qui lui donnait pour cousine une comtesse provençale la charmait au point de lui faire oublier ce qu’allait lui coûter l’abandon de son argent.

— Ma chère miss Spencer, lui dis-je, vous ne tenez pas à être ruinée par amour du pittoresque ?

— Je ne serai pas ruinée. Avant peu je reviendrai, j’irai demeurer avec eux. La comtesse insiste, là-dessus.

— Revenir ? Vous retournez donc chez vous ?

Elle se tint un instant les yeux baissés ; puis répliqua d’une voix qui tremblait un peu :

— Il ne me reste plus d’argent pour voyager.

— Vous avez tout donné ?

— J’ai gardé de quoi payer mon passage.

Je laissai échapper une exclamation peu flatteuse pour le cousin de miss Spencer. Le fortuné possesseur de la précieuse bourse, le mari de la comtesse provençale venait de sortir de la salle à manger. Il se tint un instant sur le seuil, retira le noyau d’un abricot qu’il avait emporté de la table, mit l’abricot dans sa bouche et pendant qu’il le dégustait d’un air satisfait, il resta à nous regarder, avec ses longues jambes écartées, les mains dans les poches de son pourpoint de velours. Ma compagne se leva, lançant à son cousin un regard que je saisis au passage et qui impliquait un bizarre mélange de résignation et de fascination, — une sorte d’enthousiasme pervers. Si laid, si vulgaire, si prétentieux, si faux que fût le personnage, il n’avait pas en vain fait appel à l’imagination naïvement romanesque de sa cousine. Quant à moi, il m’inspirait un profond dégoût ; mais rien ne m’autorisait à intervenir. D’ailleurs, je sentais que mon intervention serait inutile.

Le futur grand peintre leva le bras et me désigna l’horizon avec un geste d’admiration circulaire.

— Jolie vieille cour, dit-il. École hollandaise. Bel effet moelleux dans ces briques. Vieil escalier délabré plein de cachet. Ensemble rembranesque.

Décidément, j’étais de trop mauvaise humeur. Sans répondre à ce monsieur, je tendis la main à Caroline Spencer. Elle tourna vers moi son petit visage pâle, ses yeux retrouvèrent un instant leur ancien éclat, et comme elle montra ses jolies dents, je présume qu’elle essaya de sourire.

— Ne vous désolez pas pour moi, me dit-elle. Je suis sûre, malgré tout, que je verrai quelque chose de la vieille Europe.

Je lui répondis que je ne lui faisais pas encore mes adieux ; que, mon départ étant ajourné, j’espérais la revoir le lendemain. Son cousin, qui avait remis son sombrero, le retira pour m’honorer d’un salut théâtral que je m’abstins de lui rendre, et sur ce je pris congé.

Le lendemain matin, je retournai à l’auberge, où je retrouvai dans la cour l’hôtesse beaucoup moins serrée que la veille par son corsage. Je demandai miss Spencer.

— Partie, monsieur ! me dit l’aubergiste. Partie hier au soir à dix heures. Elle a été conduite à bord du paquebot américain par son cousin, qui lui-même a pris ce matin le train de Paris.

Je m’éloignai sans demander d’autre renseignement. La pauvre petite institutrice avait passé environ treize heures en Europe.

III.

Plus heureux que miss Spencer, je ne me rembarquai qu’au bout de cinq ans. Vers la fin de mon séjour dans l’ancien monde, j’eus la douleur de perdre mon camarade Jones, qui mourut de la malaria dans le Levant. De retour aux États-Enis, mon premier soin fut de rendre une visite de condoléance à la mère de mon ami. Je la trouvai en proie à une affliction profonde, et je passai avec elle toute la matinée qui suivit mon arrivée à Grimwinter, écoutant sous la véranda l’éloge du cher défunt. Nous ne parlâmes pas d’autre chose, et notre conversation ne cessa qu’à l’apparition d’une dame, douée d’une vivacité extrême, qui arrêta devant le perron un carry-all qu’elle conduisait elle-même. Elle jeta les rênes sur le dos de son attelage avec la rapidité d’un dormeur qui, réveillé en sursaut, repousse ses couvertures. Elle sauta en un clin d’œil à bas de son équipage rustique et nous rejoignit sous la véranda. C’était la femme du pasteur protestant de Grimwinter et elle se donnait pour mission de colporter les cancans du jour. Comme je l’avais déjà rencontrée, sa spécialité m’était connue, et il me fut facile de deviner qu’elle brûlait de communiquer à sa voisine un secret important. Je jugeai donc poli de lui laisser le champ libre.

— J’éprouve le besoin de me dégourdir les jambes, dis-je à mon hôtesse, et avec votre permission, je vais faire un tour de promenade jusqu’à l’heure du dîner… À propos, si vous voulez bien m’apprendre où demeure ma vieille amie miss Spencer, je serais heureux de la revoir.

La femme du pasteur s’empressa de répondre que miss Spencer habitait la quatrième maison après l’église méthodiste. L’église méthodiste se trouvait dans la seconde rue à droite ; je la reconnaîtrais sans peine, grâce à une drôle de petite décoration architecturale que l’on honorait du nom de portique, mais qui ressemblait à un ciel de lit.

— Oui, ajouta Mme Jones, dès que son amie m’eut fourni ces renseignemens, allez voir ma pauvre Caroline ; la vue d’un visage étranger l’égaiera.

— Je m’imagine plutôt qu’elle doit être rassasiée de la vue d’un visage étranger, dit la femme du pasteur.

— Je veux dire qu’elle sera heureuse de recevoir une visite reprit Mme Jones.

— Il me semble qu’elle doit être dégoûtée des visites, riposta l’autre dame. Mais vous ne comptez pas rester deux ans ? continua-t-elle en s’adressant à moi.

— Aurait-elle un visiteur de ce genre ? demandai-je un peu intrigué par cette question.

— Non pas un visiteur, mais une visiteuse. Vous verrez le genre ! La dame se montre volontiers ; elle se tient une bonne partie de la journée dans le jardin qui fait face à la maison. Seulement je vous conseille d’être fort poli.

— Elle est donc très susceptible ?

La femme du pasteur se leva d’un bond et m’adressa une belle révérence, une révérence des plus ironiques.

— Voilà ce qu’elle est, s’il vous plaît ! C’est une comtesse, ajouta-t-elle en riant d’une façon peu respectueuse, — on eût dit qu’elle riait au nez de la comtesse.

Je demeurai une minute immobile, réfléchissant, m’étonnant, consultant mes souvenirs.

— Soyez tranquille, je serai poli, répondis-je en m’éloignant. Je n’eus aucune peine à découvrir la demeure de miss Spencer.

L’église méthodiste me servit de point de repère, et une maison voisine, aux vieux murs jaunis à moitié cachés sous des plantes grimpantes, était bien l’asile qui convenait à une pauvre institutrice amoureuse du pittoresque. Arrivé près du cottage, je ralentis le pas. On venait de m’avertir que la visiteuse de miss Spencer prenait souvent le frais devant la maison, et je voulais reconnaître le terrain. Je regardai par-dessus la clôture de planches qui séparait de la rue non pavée le petit espace qui représentait le jardin ; mais je ne vis personne. Un étroit sentier conduisait à la porte d’entrée qui s’ouvrait au-dessus de deux marches délabrées. De chaque côté de la porte s’étendait une pelouse bordée de groseilliers. À droite et à gauche se dressaient deux vieux cognassiers aux branches tordues, sous l’un desquels on voyait une table et deux chaises. Sur la table s’étalaient un morceau de broderie à peine commencé et deux ou trois volumes brochés dont les couvertures aux couleurs éclatantes annonçaient la provenance étrangère. Je poussai la porte du jardin et j’entrai. À mi-chemin, je m’arrêtai, regardant autour de moi, à la recherche de la locataire, devant laquelle, je ne sais trop pourquoi, il me répugnait de me présenter à l’improviste.

Un coup d’œil suffit pour me montrer que le cottage avait un aspect des plus pauvres. Je me demandai si je ne commettais pas une indiscrétion, car la curiosité seule me guidait, et dans les circonstances actuelles, la curiosité ressemblait à un manque de délicatesse. Tandis que j’hésitais, quelqu’un se montra à la porte ouverte et se tint là, me regardant du haut des marches. Je reconnus aussitôt Caroline Spencer. Elle ne me reconnaissait pas. Je la saluai et je lui dis d’un ton de badinage amical :

— Je vous ai attendue là-bas, miss Spencer. J’espérais que vous reviendriez, mais vous n’êtes pas revenue.

— Où donc m’avez-vous attendue, monsieur ? demanda-t-elle d’une voix douce et en ouvrant de grands yeux.

Elle avait beaucoup vieilli ; elle paraissait abattue et fatiguée.

— Je vous ai attendue au Havre, répondis-je.

Elle me contempla d’un air étonné, puis elle sourit, rougit, et joignit les mains.

— Je vous reconnais maintenant, dit-elle, je me rappelle ce jour.

Elle se tenait toujours sur le seuil, sans sortir, sans m’engager à entrer. Elle était embarrassée ; de mon côté, je me sentais un peu gêné et je ne trouvai rien de mieux que d’enfoncer dans le sable du sentier le bout de ma canne.

— J’ai guetté votre arrivée pendant je ne sais combien d’années, repris-je enfin.

— Là-bas, en Europe ? murmura miss Spencer.

— En Europe naturellement ! Ici, je n’ai pas eu de peine à vous trouver.

Elle s’appuya contre le poteau d’une porte que le propriétaire s’était dispensé de faire peindre, et baissa un peu la tête. Puis elle me regarda un instant, et je crus reconnaître l’expression que l’on voit sur le visage d’une femme quand ses larmes veulent déborder. Elle s’avança de deux pas sur la marche fendue et ferma la porte derrière elle. Alors elle se mit à sourire, et je vis que ses dents étaient aussi blanches que jamais.

— Êtes-vous resté là-bas pendant tout ce temps ? me demanda-t-elle presque à voix basse.

— Il n’y a que trois semaines que je suis de retour. Et vous, n’êtes-vous jamais repartie ?

Me regardant toujours avec son sourire fixe, elle rouvrit la porte sans se retourner.

— Je ne suis pas trop polie, dit-elle. Ne voulez-vous pas entrer ?

— Je crains de vous déranger.

— Vous ne me dérangez pas du tout, répliqua-t-elle en repoussant la porte et m’invitant du geste à entrer.

Je la suivis. Elle me conduisit dans une petite salle qui se trouvait à gauche d’un étroit couloir et que je supposai être son salon, bien qu’il donnât sur le derrière du cottage. Nous passâmes devant la porte fermée d’un autre appartement d’où l’on devait jouir de la vue des cognassiers ; de ce côté, on n’apercevait qu’une cour occupée par un bûcher et par deux poules. Néanmoins la chambre me sembla très jolie jusqu’au moment où je reconnus combien son élégance annonçait de pauvreté ; ensuite, je la trouvai peut-être plus jolie encore, car jamais je n’ai vu de la percale fanée et de vieilles gravures encadrées de feuilles d’automne disposées avec autant de goût.

Miss Spencer s’assit sur une très petite portion de canapé, les mains croisées sur les genoux. On lui aurait donné dix ans de plus que lors de sa visite au Havre, et c’eût été une flatterie indigne que de la qualifier de jolie ; mais il y avait toujours en elle quelque chose de gracieux et de touchant. Elle était évidemment émue. Je feignis d’abord de ne pas m’en apercevoir ; mais, au souvenir de notre dernière rencontre, son émotion me gagna.

— Je regrette presque d’être venu, lui dis-je malgré moi ; ma visite vous fait de la peine.

Elle se cacha le visage dans les mains, puis répondit en souriant :

— C’est parce que vous me rappelez…

— Oui, j’ai eu tort. Je vous rappelle cette triste journée que vous avez passée au Havre.

Elle secoua la tête :

— Triste ! ç’a été une de mes joies, répliqua-t-elle.

— Je n’ai jamais été aussi indigné, repris-je, que lorsqu’on retournant à votre auberge le lendemain j’ai appris que vous étiez repartie.

Elle se tut pendant une minute ou deux, puis répondit :

— Ne parlons plus de cela, je vous prie.

— Et vous êtes revenue tout droit à Grimwinter ?

— J’étais de retour juste trente jours après mon départ.

— Et vous êtes restée ici depuis ?

— Oui, répondit-elle doucement.

— Quand retournerez-vous en Europe ?

La question était brutale ; mais il y avait sous sa résignation quelque chose qui m’irritait et je voulais lui arracher une parole d’impatience.

Elle fixa un instant les yeux sur un coin du tapis qu’un rayon de soleil éclairait ; puis elle se leva pour abaisser le store, et ce ne fut qu’après avoir effacé ce point lumineux qu’elle répondit : — Jamais.

— J’espère au moins que votre cousin vous a rendu votre argent ?

— Je n’y songe plus.

— Vous ne songez plus à votre argent ?

— Je ne songe plus à aller en Europe.

— Voulez-vous dire que vous n’iriez pas si vous le pouviez ?

— C’est impossible ! c’est fini, je n’y pense plus.

— Alors il ne vous a jamais rendu votre argent ? m’écriai-je.

— Je vous en prie,… je vous en prie,… commença-t-elle.

Elle s’interrompit et regarda du côté de la porte ; un frôlement de robe et un bruit de pas avaient résonné dans le couloir.

Je dirigeai aussi les yeux vers la porte ; elle était ouverte et livra passage à une dame qui s’arrêta sur le seuil. Cette dame était suivie d’un jeune homme. Elle me contempla assez longtemps pour me permettre de la bien examiner à mon tour. Alors elle se tourna vers Caroline Spencer et dit avec un accent étranger fort prononcé :

— Excusez-moi de vous avoir interrompue ! Je ne savais pas que vous aviez du monde.

À ces mots elle dirigea de nouveau les yeux sur moi.

C’était une comtesse vraiment extraordinaire ; pourtant je me figurai tout d’abord l’avoir déjà rencontrée. Bientôt je m’aperçus que j’avais seulement rencontré des dames qui lui ressemblaient beaucoup ; mais je les avais rencontrée loin de Grimwinter, et il me paraissait étrange de retrouver ici un de ces produits d’un autre monde. Vers quels parages sa présence semblait-elle me ramener ? Vers quelque palier obscur d’un quatrième étage parisien, où une locataire vêtue d’un peignoir fané se penche par-dessus la rampe et crie à la concierge de lui monter son café. La visiteuse de miss Spencer était une femme assez grasse, d’un âge mûr, au visage replet d’un blanc jaune, aux cheveux ramenés en arrière, à la chinoise. Elle avait de petits yeux perçans et ce que les Français appellent un sourire agréable. Comme la locataire de ma vision, elle portait une sorte de peignoir de cachemire rose, semé de broderies noires, et dont les larges manches laissaient voir un bras dodu.

— Je venais seulement vous prier de ne pas oublier mon café, dit-elle à miss Spencer avec son sourire agréable ; je voudrais le prendre dans le jardin, sous l’arbre.

Le jeune homme qui accompagnait cette dame s’était avancé à son tour, et lui aussi se mit à me regarder. C’était un assez gentil garçon de dix-huit à dix-neuf ans, avec un air de fatuité provinciale, — un Adonis de Grimwinter. Il avait un petit nez pointu, un petit menton pointu et de très petits pieds. Il me regarda bêtement, la bouche béante.

— On vous apportera votre café, dit miss Spencer, sur les joues de laquelle je vis apparaître deux points rouges.

— C’est bien, dit la dame au peignoir… Cherchez votre livre, ajouta-t-elle en se tournant vers le jeune homme.

Celui-ci regarda vaguement autour de la chambre.

— Vous voulez dire ma grammaire ? demanda-t-il avec une intonation plaintive.

La nouvelle venue me contemplait curieusement et rassemblait les plis de sa robe de chambre en étalant son bras potelé.

— Trouvez-vous votre livre, mon ami ? dit-elle.

— Vous voulez dire mon livre de poésie ? répliqua le jeune homme, dont le regard se fixa de nouveau sur moi.

— Baste ! laissons là votre livre, répondit la dame. Aujourd’hui nous causerons, nous ferons la conversation ; mais il ne faut pas déranger le monde. Venez,… j’attendrai mon café sous le petit arbre.

Après avoir prononcé ces dernières paroles à l’adresse de miss Spencer, elle me gratifia d’une inclination de tête et d’un : « Monsieur, j’ai l’honneur, » et s’éloigna suivie de son cavalier.

Caroline Spencer se tenait les yeux fixés sur le sol.

— Qui est donc cette dame ? demandai-je.

— C’est ma cousine la comtesse.

— Et ce jeune homme ?

— C’est son élève, M. Mixter.

Je ne pus pas m’empêcher de laisser échapper un petit éclat de rire ; mais miss Spencer ajouta avec une gravité imperturbable :

— La comtesse donne des leçons de français ; elle a perdu sa fortune.

— Je vois. Elle ne veut être à charge à personne. À la bonne heure !

Miss Spencer regarda encore le sol.

— Il faut que j’aille chercher le café, dit-elle.

— Cette dame a-t-elle beaucoup d’élèves ? demandai-je.

— Elle n’a que M. Mixter, elle lui donne tout son temps.

Je réprimai une nouvelle envie de rire ; miss Spencer avait l’air trop sérieux.

— Il paie bien, ajouta-t-elle presque aussitôt avec simplicité. Il est très riche, il est très obligeant, il met sa voiture à la disposition de la comtesse et la conduit lui-même.

Et elle se disposait à s’éloigner.

— Vous allez chercher le café de la comtesse ? demandai-je.

— Si vous voulez bien m’excuser un instant.

— N’y a-t-il personne d’autre pour se charger de ce soin ?

— Je n’ai pas de domestique ! répondit-elle avec sérénité.

— Ne pourrait-elle se servir elle-même ?

— Elle n’est pas habituée à cela.

— Hum… Mais avant de vous éloigner, dites-moi au juste qui est cette dame.

— Je vous l’ai déjà dit, là-bas au Havre, — c’est la femme de mon cousin.

— La dame déshéritée à cause de son mariage ?

— Oui, sa famille n’a plus voulu la revoir.

— Et son mari ?

— Il est mort.

— Et votre argent ?

La pauvre institutrice baissa la tête ; il y avait quelque chose de trop méthodique dans mon interrogatoire.

— Je ne sais, répondit-elle avec un air de lassitude.

— Et à la mort de son mari, cette dame vous a rendu visite. Y a-t-il longtemps de cela ?

— Il y a deux ans.

— Et sa visite dure depuis deux ans ?

— Elle n’a que moi.

— Le séjour de Grimwinter lui plaît ?

— Pas du tout.

— Et vous, cette longue visite vous plaît-elle ?

Miss Spencer se cacha le visage dans les mains, comme elle l’avait déjà fait un quart d’heure auparavant ; puis elle partit bien vite pour aller chercher le café de la comtesse.

Je demeurai seul dans le petit parloir. Je voulais en apprendre davantage, bien que déjà presque convaincu que je chercherais en vain à soustraire miss Spencer à l’esclavage qu’elle s’imposait. Au bout de cinq minutes, l’élève de la comtesse se montra à la porte. Il resta un instant à me regarder, les lèvres entr’ouvertes.

— Elle demande si vous ne voulez pas venir là-bas, me dit-il enfin.

— Qui demande cela ?

— La comtesse.

— Elle vous a prié de m’amener ?

— Oui, monsieur, répliqua d’une voix faible le jeune homme, qui parut mesurer la taille de six pieds dont la nature m’a doué.

Je le tirai d’embarras en sortant avec lui, et nous trouvâmes la comtesse assise sous un des cognassiers, occupée à ajouter quelques points au bout de broderie que j’avais vu sur la petite table. Elle m’indiqua gracieusement la chaise qui se trouvait à côté de la sienne. Je m’assis. M. Mixter, à défaut d’autre siège, s’allongea sur l’herbe, aux pieds de la cousine de miss Spencer. Il resta là, bouche béante, la tête tournée tantôt vers moi, tantôt vers la comtesse.

— Vous parlez français, n’est-ce pas ? me dit cette dernière, qui fixa sur moi ses petits yeux perçans.

— Oui, madame.

— Je l’avais deviné rien qu’en vous voyant ! s’écria-t-elle. Vous avez habité la France ?

— Pendant très longtemps.

— Vous connaissez Paris ?

— À fond, madame, répliquai-je en la regardant bien en face. Sur ce, elle détourna les yeux pour les abaisser dans la direction de M. Mixter.

— De quoi parlons-nous ? demanda-t-elle à son élève attentif.

M. Mixter ramassa ses genoux, arracha une touffe d’herbe, rougit un peu et répliqua, non sans avoir mûrement réfléchi :

— Vous parlez français.

— La belle malice ! s’écria la comtesse. Et voilà dix mois que je lui donne des leçons ! Vous pouvez l’appeler crétin sans vous gêner. Il ne vous comprendra pas.

— J’aime à croire que vos autres élèves vous donnent plus de satisfaction.

— Je n’en ai pas d’autres. Personne ne sait le français en ce pays et personne ne tient à l’apprendre. Jugez quel plaisir j’ai à rencontrer quelqu’un qui parle ma langue aussi bien que vous.

Je répliquai que le plaisir était pour moi, et elle continua d’ajouter des points à sa broderie en montrant son petit doigt recourbé. De temps à autre elle rapprochait la broderie de son visage, comme si elle eût été myope. Je reconnus à première vue qu’elle n’était pas plus comtesse que je ne suis calife.

— Causons de mon cher pays, reprit-elle d’une voix qui voulait paraître émue. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté la France ?

— J’y étais encore il y a deux mois.

— Vous êtes bien heureux ! Donnez-moi des nouvelles de mon vieux Paris. Ô mon boulevard ! Qu’est-ce qu’ils faisaient là-bas ?

— À peu près ce qu’ils font toujours, s’amusant beaucoup.

— Aux théâtres, hein ! dit la comtesse avec un soupir. Aux cafés-concerts ! Quelle existence ! Je suis Parisienne jusqu’au bout des ongles, moi.

— Miss Spencer s’est donc trompée, me permis-je de répondre, en me disant que vous étiez Provençale.

Elle rapprocha un instant son nez de sa broderie, qui avait un aspect graisseux.

— Je suis Provençale de naissance, dit-elle, mais Parisienne par inclination.

— Et par expérience aussi, je présume ?

Cette hypothèse me valut un nouveau regard scrutateur.

— L’expérience ! répéta-t-elle. Ah ! si j’avais su ce qu’elle me tenait en réserve !

Et elle me désigna avec son coude tout ce qui l’entourait, — le pauvre cottage, les cognassiers, la clôture délabrée qui séparait le jardin de la rue, voire M. Mixter.

— Vous êtes une exilée volontaire, répondis-je, et l’exil dans ces conditions cesse d’être une peine.

— En tout cas, ça n’est pas gai, je vous le garantis. Voilà deux ans que je suis ici et j’ai passé des heures… oh ! des heures ! Enfin je me figure par momens que je m’y accoutumerai ; mais il y a des choses dont on ne se déhabitue pas. Par exemple mon café…

— Prenez-vous toujours le café à cette heure ?

— Quand voulez-vous que je le prenne ? dit-elle en hochant la tête. Il me faut ma demi-tasse après déjeuner.

— Alors vous déjeunez bien tard.

— À midi, comme cela se fait ; ici, ils déjeunent à sept heures un quart. Ce quart m’amuse.

— Vous parliez de votre café, repris-je d’une voix sympathique.

— Ma cousine est une bonne fille ; mais elle ne peut pas comprendre que l’on tienne à avoir chaque matin sa demi-tasse, avec une goutte de cognac, de sorte que je suis forcée de le lui seriner presque tous les jours. Et quand le café arrive ! si je ne vous en offre pas, monsieur, vous m’excuserez, c’est que je sais que vous en avez pris sur les boulevards.

Cette façon dédaigneuse de reconnaître l’hospitalité de miss Spencer me causa une vive indignation. Toutefois, comme je ne voulais rien dire d’impoli, je jugeai à propos de me taire. Je me contentai donc d’admirer M. Mixter qui, accroupi sur le gazon, les bras serrés autour des genoux, contemplait la comtesse avec un air de fascination hébétée. Elle s’aperçut bientôt que j’observais son élève et me regarda à son tour avec un demi-sourire effronté.

— Il m’adore, vous savez, murmura-t-elle en replongeant son nez dans sa broderie.

Je répondis que cela ne m’étonnait nullement, et elle poursuivit :

— Il rêve de devenir mon… ami. C’est sa toquade ! Il a lu un roman français. Il lui a fallu six mois pour cela ; mais depuis il se croit le héros et me regarde comme l’héroïne !

M. Mixter ne se doutait évidemment pas le moins du monde qu’il fut question de lui. Il était trop absorbé dans son extase. Au même instant, Caroline Spencer sortit du cottage portant un petit plateau. Durant le trajet de la porte jusqu’à la table, elle me lança un seul regard, un regard rapide à demi effrayé, plein d’une vague supplication. Je devinai qu’elle désirait savoir ce que je pensais de la comtesse. Ma qualité d’homme du monde, ayant beaucoup voyagé en France, donnait à mon opinion un certain poids. Je me sentis fort embarrassé. Il eût été inutile de lui dire que la comtesse était probablement la femme émancipée de quelque petit coiffeur. Je m’efforçai donc de prendre vis-à-vis de la comtesse une attitude respectueuse ; mais ce rôle était trop pénible pour que je pusse me résoudre à le faire durer. Je me levai. Cela m’irritait de voir Caroline Spencer se tenir là comme une servante.

— Comptez-vous rester longtemps à Grimwinter ? demandai-je à la comtesse.

— Qui sait ? répliqua-t-elle en hochant les épaules… Peut-être pendant des années. Quand on n’a pas de chance !… Ma chère, ajouta-t-elle en se tournant vers miss Spencer, vous avez encore oublié le cognac.

Je retins Caroline Spencer qui, après avoir regardé un instant la petite table, se disposait à réparer son oubli. Je lui tendis silencieusement la main en manière d’adieu. Elle avait l’air très fatigué, mais l’expression de son visage annonçait qu’elle n’était pas à bout de patience. Je crus remarquer qu’elle ne regrettait pas trop de me voir partir.

M. Mixter venait de se lever et versait le café de la comtesse.

Tandis que je repassais devant l’église méthodiste, je songeai que les pressentimens de miss Spencer ne l’avaient pas trompée. Elle avait vu, elle voyait « quelque chose de la vieille Europe. »



Henry James