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La Nouvelle Revue, tome 74, 1892
Auguste Strindberg

Qu’est-ce que la Russie ? [1]





En ce moment où un traité est signé ou va l’être entre la France et la Russie, on a voulu flétrir cette union comme une alliance à un degré prohibé, ou pis encore comme une mésalliance entre la nation la plus civilisée et le Barbare. Or, il est des mots qui circulent comme de la fausse monnaie, jusqu’au jour où la pierre de touche les fait passer au rebut. Voyons ce qui en est de la barbarie russe.


En retraçant les traits essentiels de l’histoire de la civilisation russe, il faut remarquer tout d’abord que le peuple est fait d’une infinité de tribus qui se réunissent en États sous la domination de grands-ducs disséminés sur les vastes plaines de la Sarmathie. Déjà avant l’ère chrétienne des colonies grecques et romaines s’étaient implantées sur les bords septentrionaux de la mer Noire et les Scythes ne cessèrent jamais d’entretenir des relations commerciales avec les nations civilisées. Les antiquités trouvées en Crimée en fournissent la preuve.

A la chute de l’empire romain d’Occident, la civilisation se déplace ; le nouveau centre est à Byzance et de là la lumière rayonne bientôt vers les peuples du Nord. Wladimir, le fondateur de l’empire russe, épouse une fille de Romanov II, empereur de Constantinople, et reçoit le baptême. La Russie a fait son entrée sur la scène de l’histoire européenne pour accomplir sa mission de gardienne des frontières de l’Asie. Les barbares d’alors, c’étaient les peuples mahométans dont les intérêts, par le baptême de Wladimir, devenaient pour jamais incompatibles avec les intérêts civilisateurs de l’Europe. La Russie ayant planté la croix en face du croissant avait cessé de compter parmi les ennemis de l’œuvre généreuse de la chrétienté.

Malgré les vicissitudes de l’évolution de ce vaste pays, la Russie, au XIe siècle, présente l’aspect d’un empire occidental. Le christianisme y a introduit des mœurs moins cruelles, l’organisation judiciaire est solidement établie par la promulgation du code russe [2] complété par les corps de droit de Justinien et de Basile le Macédonien. A Jaroslaw, le Tsar, le César de cette grande succursale de l’empire de Byzance, va ouvrir ses États en asiles pour les princes anglais et Scandinaves exilés de leurs patries, et il s’allie par des mariages aux maisons les plus puissantes de l’Europe ; parmi elles la maison de France. Sa fille Anna épouse Henri Ier.

Kiew, la capitale, est, sur la grande route commerciale de Byzance une station où passe le trafic des marchands hongrois, allemands, hollandais et Scandinaves. Émule de la ville mère, Constantinople, elle, possède déjà sa cathédrale de Sainte-Sophie, et sa porte d’or, sans compter ses quatre cents églises.

Elle a des artistes grecs, un clergé grec, une écriture en lettres grecques, une littérature grecque ; elle-même enfin passe pour une cité grecque.

C’est à juste titre que, pour l’honneur de la Russie, les historiens ont vu en elle l’héritière de l’empire d’Orient, héritier lui-même de la culture antique après la destruction de Rome par les vrais barbares, les Goths et les Vandales.

Laissons passer quelques siècles. A l’issue du quinzième, malgré l’invasion mongole, qui ne fut jamais une conquête régulière, la Russie n’est pas inférieure à sa mission.

Byzance est tombée sur les ruines du Bas-Empire, et sous les haches des Turcs le dernier rempart de l’Occident est pris d’assaut. C’est alors que Moscou va remplacer Byzance. Là se réunit une partie des émigrés, emportant les trésors de l’érudition savante, artistique et industrielle de l’antiquité hellénique.

Ivan III, marié avec une princesse byzantine, Sophia Palaeologa, groupe autour de lui des hommes d’État, des diplomates, des ingénieurs, des théologiens et des artistes de Rome, de la Grèce ; il entre en relations politiques avec la Vénétie, l’Autriche, la Hongrie, le Pape ; il fait élaborer le Code général ; il resserre le lien trop lâche qui unissait les provinces de son immense domination, et par là le rôle civilisateur de la Russie est déterminé pour l’avenir.

C’est pour cette raison même, et se plaçant à ce point de vue, que l’on pourrait dénier à Charles XII la gloire d’un homme d’État prévoyant, lorsque, s’alliant à l’ennemi de la chrétienté il la sacrifia à sa jalousie contre le Tsar Pierre. Jalousie de dévastateur, contre l’organisateur d’un empire, péché contre l’esprit de l’histoire, qui fut aussi celui des puissances d’Europe chaque fois que la Russie a versé son sang dans la lutte contre les barbares.

Or, ce qui a empêché l’assimilation des Russes avec l’Europe occidentale, c’est la scission religieuse qui existe entre l’Église romaine et l’Église grecque. Et cependant l’Église d’Orient remonte par ses ancêtres aux premiers siècles de l’ère chrétienne ; elle a passé par les synodes ; elle a traversé la réforme et la renaissance sans s’abâtardir comme le protestantisme, exempte des terribles luttes intestines, des massacres de la Saint-Barthélemy et des chambres ardentes. Ce n’est pas pour sa religion qu’il faut chercher querelle au géant redouté, méconnu et diffamé. Vaudrait-il mieux lui intenter procès au sujet de sa politique agressive ? Afin d’entrer en relations commerciales avec l’Europe, la Russie s’est emparée des provinces baltiques, autrefois conquises successivement par les Brandebourgeois, les Danois et les Suédois ; et la Russie a bien fait, car elle a ouvert des ports sur la Baltique aux grandes puissances occidentales, comme elle a dressé des remparts contre les barbares du Nord.

La Russie, il est vrai, a pris part au partage de la Pologne, ce crime, selon le droit du sentiment, cette nécessité, selon le droit de l’histoire. La Pologne avait fait son temps, avait accompli sa mission de brise-lame contre l’océan asiatique ; elle était devenue un organe atrophié, inutile dans l’évolution européenne, et c’est pourquoi elle s’est désagrégée.

Mais ce qui parle hautement en faveur de l’empire des Tsars, ce sont les services indéniables qu’il a rendus à l’Europe, en chassant les Mongols, en faisant échec aux Turcs, en réduisant les tribus sauvages pour les enrégimenter dans l’armée des frontières.

Ce sont encore les Tsars qui ont défriché la Sibérie, et qui, par la conquête de la mer Caspienne, ont établi des roules maritimes jusqu’au cœur de l’Asie. Et il faut avouer que les puissances occidentales ne se sont pas toujours associées à l’œuvré civilisatrice de la Russie. Plus d’un diplomate a joué le rôle de Charles XII à Constantinople aimant mieux évoquer le spectre de l’islamisme que troubler le fameux équilibre politique de l’Europe.

Et le gouvernement russe, dira-t-on ? A chacun selon ses exigences : Une société essentiellement agricole, comme la Russie, établit après 1861 la liberté à peu près absolue des paysans, garantie par une assemblée municipale et des juges de paix à la compétence très étendue. S’il leur manque un parlement, ils n’en ont pas encore besoin, de sorte que le Tsar peut avoir l’entière conviction qu’il règne d’accord avec les désirs de la majorité, ce qui ne peut être contesté par des hommes d’État libéraux. Nous reconnaissons que la liberté n’est pas garantie ; mais à qui la faute ? En 1878, le jury a dû être supprimé en matière de criminalité politique lorsqu’on acquitta la meurtrière du capitaine Frentow. Il appartient au peuple russe d’abolir le premier le droit de représailles.

Enfin de compte et pour en revenir à l’essentiel, cette épithète de barbare, appliquée sans discernement et à tout propos à la Russie, que signifie-t-elle ? Qu’est-ce que le barbare ? A l’origine, lorsqu’il n’existait qu’une seule civilisation en Europe, les Hellènes se servirent du mot pour désigner l’étranger de toute provenance, sans y ajouter l’idée que contient aujourd’hui ce mot de barbarie. Est-il raisonnable d’appliquer obstinément ce nom devenu un outrage à une nation européenne qui compte parmi les plus puissantes ?

Barbare, une nationalité qui a fondé son éducation sur les traditions helléniques ! Barbare, un peuple chrétien dont l’histoire enregistre les combats glorieux pour la défense des frontières de la civilisation contre les Huns de l’Asie !

Un pays qui, déjà aux temps de Charlemagne, a connu les signes de l’écriture, qui a imprimé son premier livre quarante ans après l’invention de Gutenberg ; qui a publié un journal en 1703, et dont le dictionnaire, édité en 1789, avec ses 43000 mots, fut rédigé par une académie qui, parmi ses correspondants, comptait Leibnitz, de l’Isle, Bernouilli, Diderot, Voltaire, ce pays, certes, ne mérite point le nom de barbare.

Et, de nos jours, la Russie ne possède-t-elle pas une étendue considérable de chemins de fer, le télégraphe, la poste ? Huit universités et 35000 écoles, 38 sociétés savantes, 45 bibliothèques publiques, observatoires, musées, écoles des Beaux-Arts, conservatoires de musique ?

Lisez les comptes rendus de l’Académie des sciences et des sociétés savantes, et vous serez persuadé que la Russie livre son apport annuel à la science et que cet apport est de bon aloi.

Lisez les romans de Tolstoï et de Dostoiewsky, si vous ne les avez déjà lus, et vous y découvrirez une nationalité juvénile, une terre neuve et vierge...

La Russie, c’est la jeune sœur des nations européennes douée des défauts de la jeunesse et des grandes qualités des jeunes : la foi, l’enthousiasme, l’espérance, les hautes aspirations. Mais elle a de la race, elle est de bonne et ancienne noblesse. Comment ne pas s’expliquer cette sympathie naguère proclamée entre la France aristocratique, toujours rajeunie la descendante de Rome, et la Russie, fille de la Grèce ? Vieille amitié d’ailleurs datant du Tsar Pierre, de Catherine II, qui emportèrent de France des greffes et des grains qui germèrent dans la terre noire et fertile de leur pays.

La Russie est vaste, trop vaste pour la jalousie de celles des puissances occidentales qui ne conçoivent pas que la province frontière contre l’immense Asie doit être immense et que Byzance, par droit de succession, appartient aux Byzantins et non pas aux Turcs.

Rappelons en terminant que Saint-Simon, après qu’eut échoué le projet du Tsar Pierre d’une alliance avec la cour de France, gémissait sur la fascination fatale que l’Angleterre exerce sur la France et sur le malheur pour celle-ci de n’avoir pas compris la source de puissance qu’elle eût trouvée dans la Russie.


Auguste STRINDBERG.


NotesModifier

  1. M. Auguste Strinbderg, auteur de l’article qu’on va lire, est l’un des premiers écrivains démocrates de la Suède ce qui donne à son jugement sur la Russie un intérêt particulier.
  2. Prawda Russkaja (1019), d’origine Scandinave.