Ouvrir le menu principal

Alphonse Lemerre, éditeur (Œuvres poétiques de Victor de Lapradep. 41-94).







I




Ce n’est plus le jardin, asile de délice,
Où l’âme dans les fleurs buvait à plein calice,
Le joyeux sanctuaire, à l’amour préparé,
Que dorait un soleil égal et tempéré,
De miel et de beaux fruits le sol inépuisable.
Où tout sentier était de mousse et de fin sable ;
C’est le désert vainqueur, libre du joug humain,
L’exil errant, l’exil sans tente et sans chemin ;
C’est une terre aride ou des marais sans bornes,
Et des bois hérissés que glacent des eaux mornes !
Horribles premiers-nés de ce royaume affreux,
Mille monstres sanglants s’y déchirent entre eux :
Les tigres, les lions rugissent ; les reptiles
Exhalent en poisons leurs haleines subtiles.
Dans chaque antre, dans l’air, dans les flots insoumis,
Dans l’arbre et dans la fleur l’homme a des ennemis.
De l’amour offensé la haine a pris la place ;
Car le monde est sans dieux quand notre âme les chasse.
Du séjour pacifique avec leur reine exclus,
Tes sujets, ô Psyché ! ne t’obéiront plus.
Cette vallée en fleur, si fraîche avant ta chute,
La terre n’est qu’un champ préparé pour la lutte,

Où ton cœur va saigner à toute heure, en tout lieu,
Mais qu’il faut traverser pour atteindre ton dieu.
Maintenant la nature, inféconde et rebelle,
D’elle-même à ta soif n’offre plus sa mamelle ;
Tes yeux ne liront plus dans ses yeux obscurcis.
C’est le Sphinx éternel sur la montagne assis :
Sa bouche à flot répand l’ironie et le doute,
Et son corps immobile intercepte la route ;
De lui nul voyageur ne peut se détourner ;
Devant l’énigme, il faut mourir ou deviner.

Quoi ! ce corps affaissé, cette ombre qui chancelle,
Ce fantôme tremblant, c’est Psyché ? C’est bien elle !
Le vent mêle du sable à ses cheveux épars ;
Son front pur s’est ridé ; l’eau de ses yeux hagards
En sillons inégaux creuse sa pâle joue ;
Ses pieds nus sont rougis de sang et noirs de boue ;
Ses habits en lambeaux, sur ses flancs amaigris,
Cachent mal sa poitrine et ses membres flétris ;
À peine si debout, sous la chair affaissée,
Dans ses yeux par instants se trahit la pensée.
Qui dirait en voyant, sur ces plaines en feu,
Ce fantôme sans voix : c’est l’épouse d’un dieu ?
Elle-même, à l’exil ici-bas condamnée,
Semble avoir oublié le céleste hyménée.
Son orgueil est vaincu par de vulgaires soins.
Les hauts désirs sont morts sous les rudes besoins ;
Les rêves sont muets ; la faim les a fait taire,
La faim sombre, et l’horreur de ce désert austère.
Quoi ! l’être, hier encor, par l’amour absorbé,
S’élance, avide ainsi, vers quelque fruit tombé,
Prêt à vendre sa part des promesses divines

Pour un filet d’eau pure et pour quelques racines !
A peine séparé du dieu qu’il a perdu,
L’homme au rang de la brute est déjà descendu.
Orgueil, ô triste orgueil, comme la faim te dompte !
A rabaisser l’esprit, ah ! que la chair est prompte !

Marcher dès le matin sous des cieux incléments ;
Tout le jour s’agiter pour de vils aliments ;
Disputer le breuvage et la pâture aux bêtes ;
N’avoir, pour s’abriter des nuits et des tempêtes,
Qu’une caverne humide où l’on entre en rampant,
Le tronc d’un arbre creux qu’habite le serpent ;
Se traîner à pas lourds dans la fange ou l’arène :
C’est maintenant le sort de celle qui fut reine,
Que les êtres vivants, à ses gestes soumis,
En esclaves servaient ou suivaient en amis !
A ses mille besoins la nature est hostile ;
Sa vie est avec tout une lutte inutile,
Et le jeune univers, contre elle révolté,
Fait sentir à son tour son âpre royauté.

Sous les arbres géants, que seul l’orage émonde,
Croupit la verte fange, et glisse l’hydre immonde ;
Toute sève y jaillit d’après ses seules lois.
Dans les nids monstrueux, fourmillant sous les bois
Aux rameaux bourgeonnants, que nul maître ne plie
La vie, à flots versée, abonde et multiplie.
Au fond d’un lit marqué nul flot n’est contenu,
Reste-t-il une place à l’homme faible et nu,
Pour qui le ciel encor n’a pas forgé des armes,
À l’amante exilée, et qui n’a que ses larmes ?
Oh ! l’hydre du désert est rude à terrasser !

Quels travaux douloureux tu devras entasser
Pour bâtir ta maison sur cette cendre amère !
Et ce n’est rien, hélas ! qu’une tente éphémère,
O Psyché ! noble reine, enfant de lieux meilleurs ;
Mais tu dois marcher là pour arriver ailleurs !

A travers les écueils où ta course commence,
Que peut ton faible corps sur le désert immense ?
Cette main faite au sceptre, aux étreintes d’amour,
Te sert moins aujourd’hui que les pieds du vautour.
Obéis au plus fort, désormais c’est ta règle ;
Tu n’es plus qu’un sujet du lion et de l’aigle ;
Eux seuls ils sont les rois de ce globe naissant.
Prince au manteau d’or fauve, hérissé, rugissant,
O lion, pour ravir sa part de ton domaine,
Que de jours avec toi lutta la race humaine !
De sang vif altéré, quand tu grondes le soir,
À l’heure où les troupeaux encombrent l’abreuvoir,
Tout fuit, tout a subi la crainte universelle,
Et la panthère tremble autant que la gazelle.

Qui sauvera Psyché ? Son corps n’obéit pas :
La fatigue et la peur ont enchaîné ses pas.
Sur ses genoux meurtris, plus faible à chaque haleine,
Vers un chêne au tronc creux, dans l’herbe elle se traîne.
Mais le roi du désert, à son large festin,
Destine une autre proie, et la cherche au lointain ;
Tu peux, en attendant une nouvelle épreuve,
T’asseoir et t’endormir une heure, ô triste veuve !

Mais que fais-tu là-haut, jeune époux qui l’aimas ?
Elle a porté ton deuil de climats en climats ;

Goûtes-tu sans remords la paix olympienne ?
Cette âme a-t-elle au moins un dieu qui s’en souvienne,
Et tes pleurs de sa coupe adoucissant le fiel,
Mêlent-ils une grâce aux justices du ciel ?
Ah ! c’est toi qui, posant une invisible égide
Entre elle et ses douleurs, la ranime et la guide.
Le lion qui la suit meurt sous tes javelots ;
Du rocher pour sa soif tu fais jaillir les flots ;
Du lieu de son sommeil tu chasses les reptiles,
L’air des marais impurs et les fièvres subtiles.
Par toi l’arbre à ses pieds laisse tomber le fruit,
Et la biche amicale, arrivant à son bruit,
La lèche en lui tendant le bout de sa mamelle,
Dont le faon gracieux s’est écarté pour elle.
Par toi l’étoile d’or, au fond de l’antre noir,
Va porter à Psyché le sourire du soir.
est par toi des jours où, dans sa solitude,
Le désert consolé prend un aspect moins rude.
Par toi vole auprès d’elle, et chante au bord du nid,
L’oiseau mélodieux dont la voix la bénit.
Les essaims bourdonnant lui font un gai cortège,
Et des fleurs ont poussé du sable ou de la neige.
Alors un vent plus calme, un horizon plus clair,
Le salut d’une branche, une senteur dans l’air,
Remuant dans son cœur un souvenir prospère,
La font pleurer pourtant, mais lui disent : Espère !






II




Les guerriers chevelus, vêtus de grandes peaux,
Armés d’arcs, ont en cercle, au milieu des troupeaux
Dressé tentes et chars. Sur l’herbe, aux intervalles,
Errent, libres du frein, les joyeuses cavales.
Les enfants, les vieillards, ont traîné les captifs
Sous le dôme sacré des chênes primitifs,
Où s’élève dans l’ombre une sanglante pierre ;
La sauvage tribu s’y range tout entière.
C’est le jour d’honorer les mânes des aïeux,
Et de nourrir de chair l’horrible faim des dieux.

Aux pièges des chasseurs, pendant la nuit surprise,
Dans l’hécatombe humaine une femme est assise.
C’est Psyché ! Les autels de son sang étranger,
D’après l’antique loi vont bientôt se gorger.
Près d’elle les vaincus du glaive et de la flèche
Des tombeaux vénérés rougiront l’herbe sèche.
De mille coups déjà leurs membres ont saigné ;
Leurs yeux ne pleurent pas, leur front est résigné.
Debout et couronné, le roi du sacrifice,
Pour fouiller dans leurs flancs, attend l’heure propice.

Les guerriers en silence entourent le devin :
Lui, cherchant dans le ciel quelque signe divin,
Interroge le vent, voit comment l’aigle vole ;
Des charmes sur l’autel fait couler la parole ;
Les rites sont réglés par son geste et sa voix,
Et le chant des guerriers résonne au fond des bois :

« Le dieu dans les forêts que notre peuple habite,
Domine par son arc sur tout ce qui palpite ;
Les grands cerfs et les daims s’engraissent là pour nous,
Fils du dieu qui courbons devant lui les genoux.
L’heureux chasseur au dieu fait une belle offrande
Et remplit jusqu’au bord la coupe la plus grande.
Le dieu reçoit sa part des brebis et des bœufs,
Pour que ses traits mortels ne pleuvent pas sur eux.
Il donna cette terre à notre race élue ;
Par ses puissantes mains toute autre en est exclue.
Par lui nos javelots percent les daims légers,
Et s’abreuvent au cœur des hommes étrangers,
De ceux qui n’ont chez nous des dieux, ni des ancêtres.
Il est de noirs esprits régnant sur tous les êtres ;
Pour sauver de leur faim nos fils adolescents,
La hache doit frapper les captifs gémissants ;
Les dieux partageront leur chair expiatoire :
Le sang paie à l’autel le prix de la victoire. »


LE PRÊTRE.

« Quand le sang a coulé sur l’image du dieu ;
Quand les corps palpitants se tordent dans le feu ;
Quand on frotte de chair l’idole sur la bouche,
Les dieux sentent au cœur une ivresse farouche.

Les esprits attisant le brasier souterrain,
Où se fondent pour nous l’or, le fer et l’airain ;
Le Cabire accroupi près des laves brûlantes ;
Ceux qui veillent parmi les racines des plantes,
Et dans l’antre azuré d’où s’épanchent les eaux ;
Ceux dont l’aile invisible agite les roseaux ;
Ceux qui, cachés aux troncs des chênes, des érables,
Vivent dans le profond des bois impénétrables ;
Ceux qui sur les sommets, rarement éclaircis,
Dormant dans leurs manteaux, sur les neiges assis,
Alimentent l’été les rivières accrues ;
Ceux qui, loin des frimas, guident les pâles grues,
Ou, marchant les premiers sur les plateaux déserts,
Mènent paître les daims au bord des fleuves verts :
Tous, agiles, pesants, cachés, profonds, sublimes,
Les dieux ont toujours eu soif du sang des victimes.
Les captifs les plus beaux, choisis dans le butin,
Les plus blanches brebis, seront pour leur festin ;
Car les plus sombres dieux, pour la rançon féconde,
De l’homme et des coursiers n’acceptent rien d’immonde.
Rassasiés enfin de la chair des troupeaux
Et du sang étranger, ils rentrent en repos.
Ils ne parcourent plus nos forêts et nos tentes,
Pour y prendre la nuit leurs pâtures sanglantes.
La tribu dont le glaive arrose leurs autels,
De son camp voyageur chasse les vents mortels.
Ses taureaux, ses brebis, ses cavales superbes,
Sans toucher aux poisons broutent les grandes herbes.
Mais pour sauver le sang il faut toujours du sang ;
Car un pouvoir terrible, éternel, tout-puissant,
Des dieux méchants dont tout sur terre est le domaine,
Pèsent incessamment sur cette race humaine. »
Et les prêtres entre eux disaient des mots secrets.

Achevant du bûcher les magiques apprêts,
Ils rangeaient vers l’autel les haches et les urnes.
Psyché seule, au milieu des captifs taciturnes,
Aux lueurs du passé rêvant des dieux meilleurs,
Résistait à son sort par l’espoir et les pleurs.


PSYCHÉ

« Près de mourir ainsi, qu’ai-je vu dans moi-même ?
Des fleurs, un jeune dieu qui me parle et qui m’aime,
Me dit que je suis belle, et qu’il est mon époux.
Son haleine est suave et ses regards sont doux.
Dieu paisible, dieu bon, oh ! n’es-tu rien qu’un songe ?
Avant que dans mon sein le fer cruel se plonge,
Pourquoi ces frais pensers, ces paroles d’amour,
Si de chair et de sang Dieu vit comme un vautour ?
Où donc est ce jardin qu’un si beau fleuve arrose,
Si l’horrible douleur règne sur toute chose !
Quel dieu peut accomplir cet espoir que je sens ?
Les dieux bons sont vaincus par les dieux plus méchants,
Le mien a succombé, l’autre est là dans sa joie,
Et le mal éternel a faim d’une autre proie.
Je te cède ma vie, et meurs sans murmurer ;
En la quittant, hélas ! je n’ai rien à pleurer.
Tous les hommes au front sont marqués par la haine,
Et le poison entre eux s’échange avec l’haleine.
C’est la même discorde entre chaque élément.
Moi, par eux tous, hélas 1 je souffre également ;
La terre sous mes pas frémit pour me maudire,
Et je n’ai vu qu’en songe un être me sourire.
Vienne, vienne la mort ! Mais si tout doit finir,
Que fais-tu dans mon cœur, ô divin souvenir ?

Rêve par qui j’aimais, espérance secrète,
Sous le couteau sanglant, c’est toi que je regrette.
Ah ! lorsque du repos je touche enfin le seuil,
Pourquoi me rappeler que j’emporte ton deuil ?
Es-tu là pour me suivre en un lointain royaume ?
Où t’ai-je vu ? Réponds. Où vas-tu, doux fantôme ?… »

Les génisses, les bœufs au front de fleurs paré,
Et les captifs tombaient sous le couteau sacré.
La terre boit le sang. Les membres qui ruissellent,
Sur les pins odorants du bûcher s’amoncellent.
Deux victimes encore… et ce sera ton tour,
Ô toi par qui la terre est veuve de l’amour !

Mais la forêt frémit. D’un arc caché dans l’ombre,
Un trait vole, suivi par des flèches sans nombre.
Le sacrificateur tombe, le cœur percé,
Dans les flots "du sang noir que sa main a versé.
Mille ennemis, couverts par l’épaisseur des chênes,
Descendent, tout à coup, des collines prochaines.
Un nuage de dards pleut sur le camp surpris.
Les chasseurs étrangers, avec d’horribles cris,
Précipitant leur nombre, égorgent la peuplade,
Comme un troupeau de daims poussés dans l’embuscade
Les guerriers à genoux, sur le tertre divin,
La rage dans le cœur, se relèvent en vain.
Tous ceux de la tribu, près de son dieu frappée,
Sont emmenés captifs, ou meurent par l’épée,
Et parmi le butin, les armes et les chars,
Les troupeaux des vaincus dans la forêt épars,
Psyché sous ses liens tombe, sans épouvante,
Chez des peuples nouveaux, esclave mais vivante.









III




Assis dans la splendeur au faîte de sa tour,
Ce soir, le roi disait : « Cent peuples, tout le jour,
Ont travaillé là-bas pour ma ville superbe ;
D’ici je les vois tels que des fourmis dans l’herbe.
Cent peuples de vaincus, par mon glaive épargnés,
Là-bas courbent leurs fronts par la sueur baignés.
Les pierres, le ciment, les briques s’amoncellent ;
Sur les murs des palais, les marbres étincellent.
Des fleuves suspendus amènent leurs flots clairs
Aux fleurs de mes jardins élevés dans les airs.
Trois rochers de granit de leur cime abattue
Forment un piédestal pour l’or de ma statue.
C’est bien. Je veux qu’on donne aux immenses troupeaux
Des captifs haletants cette nuit de repos ;
Dans les flancs creux des monts, leur asile nocturne,
Je verrai s’enfoncer ce peuple taciturne. »


LES ESCLAVES.

« Voici la nuit propice à l’esclave, la nuit
Douce au corps fatigué, douce à l’homme qui fuit :

La nuit qui du travail délivre tous les êtres,
Et qui vient à son heure, et qui brave les maîtres.
Son pied, jusqu’au matin, se pose comme un sceau
Sur les rudes outils étalés en monceau.
Quand aux plis de sa robe un esclave se cache,
Il demeure invisible et nul ne l’en arrache.
Les rêves sur ses pas montrent leurs fronts aimés :
Elle arrête un moment les bras de fouets armés.
Ô ténèbres ! l’esclave en son cœur vous implore,
Retardez bien longtemps ! oh ! retardez l’aurore ! »


PSYCHÉ

« Les esclaves, rentrés dans les antres profonds,
Avec les gardiens, dorment dans leurs prisons.
L’ombre a couvert mes pas ; ma trace est inconnue.
Près du fleuve cherché me voilà parvenue.
C’est assez de douleurs. Je ne tenterai pas
La fuite et le désert ; la faim suivrait mes pas,
L’horrible faim. La mort, qu’à mon aide j’appelle,
S’offre à moi sur ces bords plus prompte et moins cruelle. »

Elle marche, et déjà sous ses pieds a frémi
Le flot dans les roseaux et les joncs endormi ;
Et s’avançant toujours : « Finis mon temps d’épreuve ;
Pour jamais dans ton sein reçois mon âme, ô fleuve !
Les sources m’ont fait voir, en leur limpidité,
Mes yeux creux, mon cou hâve, et mon front sans beauté.
J’ai reculé d’horreur devant ma propre image,
Sous le masque hideux qu’y posa l’esclavage !
Sur mes membres, flétris de haillons et de coups,
Répands tes flots sacrés ; ton sable frais et doux

Offre un lit ondoyant qui calme et purifie,
Au corps vil de l’esclave ; à toi je me confie.
Je ne veux plus souffrir le froid, le soleil lourd,
Le fouet sanglant du maître impitoyable et sourd,
Aux sauvages tribus qui travaillent la pierre,
Préparant tous les jours leur pâture grossière,
Je n’apporterai plus les aulx et les oignons,
A travers le concert des malédictions ;
Car la haine au regard sinistre, au parler rude,
Règne entre les captifs avec la servitude.
J’abandonne ma vie à tes flots incertains.
Si mes songes sont vrais, s’il est des bords lointains
Où, comme les oiseaux, innocente et joyeuse,
Je vécus autrefois sur une terre heureuse,
Prends-moi. Si tu connais le chemin du retour,
Porte, oh ! porte mon corps vers ce pays d’amour,
Ou d’un lit éternel dote-moi sur ta rive. »

Déjà l’onde atteignait sa ceinture, et plus vive
Déjà la soulevait. Les joncs et les roseaux
Plus rares annonçaient la profondeur des eaux ;
Mais la voix du courant, de plus près entendue,
L’arrête, et sur le bord la rejette éperdue.


LE FLEUVE.

« Ne souille point mes flots du crime de ta mort ;
Le grand fleuve est sacré, car toute vie en sort.
Souvent l’esprit des dieux, pour visiter le monde,
S’étend sur mon azur et flotte sur mon onde.
Si tu viens pour mourir, et si malgré le ciel
Ton âme en moi s’exhale, un orage éternel

Tourmentera mon sein. Vers l’ile bienheureuse
Je ne porterai pas ta dépouille odieuse :
Mais sur ce sol funeste à qui je la rendrai,
Aux serres des vautours ton corps sera livré. »


LES SAULES.

« Quand tombe au cours de l’onde, une fleur, une feuille
C’est qu’un oiseau les brise ou qu’une main les cueille
Ou que, mûres, le vent les sème dans le jonc :
Nul rameau de son gré ne s’arrache du tronc. »


LES CYGNES.

« Un pêcheur a détruit l’espoir de la couvée :
Les roseaux la cachaient, mais rien ne l’a sauvée
Deux petits emplumés tentaient le vol joyeux,
La flèche du chasseur les a percés tous deux.
Le fleuve a retenti des plaintes maternelles ;
Et pourtant sur l’eau bleue et dans les fleurs nouvelles
Nous vivons, attendant le chasseur incertain,
Dont la flèche pour nous, est l’ordre du destin. »


LES ROSEAUX.

« Les roseaux inclinés, que l’orage tourmente,
Font glisser sur les flots leur voix qui se lamente.
Tu peux comme eux gémir au souffle des douleurs :
Les saules, les roseaux, les cieux, tout a des pleurs.
Mais quand luit le soleil, et que le vent fait trêve,
Que ton front consolé comme nous se relève ! »



LE FLEUVE.

« Plonge-toi dans mon sein, mais non pour y mourir.
Viens, et fuis cette terre où l’on te fait souffrir.
Moi-même te berçant sur mes flots, si tu nages,
Je te dirigerai vers de meilleurs rivages.
Pour que de l’esclavage un dieu t’aide à sortir,
Au travail de la vie il te faut consentir.
Espère en nous. Les eaux et les plantes sont bonnes.
Mais que faire pour toi, si toi tu t’abandonnes ?
Viens, enfant, nous t’aimons ; un esprit jeune et doux
Nous invite vers toi… Souvent il parle en nous !


LES ROSEAUX.

« Entre l’œil du chasseur et les oiseaux leurs hôtes,
Joncs, roseaux et glaïeuls lèvent leurs tiges hautes,
Viens, si l’on te poursuit, viens dans nos verts remparts
Epaissis sur ton front, à l’abri des regards. »


LES SAULES.

« Marche et nage à nos pieds ; les longs rameaux des saules
Des rayons de midi défendront tes épaules.
Près de nous l’herbe est molle, et tu pourras, le soir,
Tout danger disparu, dans le sommeil t’asseoir.
Pour ta faim le miel vierge en nos troncs creux abonde ;
Le lotus à côté penche ses fruits sur l’onde.
Pour ta soif de grands lis, dans l’ivoire et dans l’or,
De la pure rosée ont gardé le trésor.
Viens ; nous avons pour toi la nourriture et l’ombre. »



LES CYGNES.

« Vois ! tu trouves encor des amitiés sans nombre.
Fuis, tu peux vivre encor ; fuis. Peut-être qu’ailleurs,
Même chez les humains, il est des lieux meilleurs.
Essaie au loin ton vol. Au fil des eaux limpides,
Si tu veux t’élancer, viens, nous serons tes guides ;
Et vers les îles d’or que tu vois en rêvant,
Nous voguerons peut-être, ouvrant notre aile au vent.
Si les flots te font peur, des terres non foulées
Si ton pied doit tenter les monts et les vallées,
Viens ; au-dessus de toi les cygnes voleront ;
En lieu sûr pour dormir, la nuit, ils descendront ;
Et sans doute, à la fin, du dieu qui nous attire
Dans un grand lac d’argent nous verrons les yeux luire. »





IV




Loin de Babel où règne un colosse d’airain,
Où je tournais la meule en un lieu souterrain,
Du. maître armé du fouet j’ai bravé la poursuite.
Les astres, les oiseaux guidèrent seuls ma fuite,
Enfin la caravane, aux cent groupes divers,
Qui de l’Euphrate au Nil va par les grands déserts,
Dans la foule étrangère en tumulte campée,
Me reçut une nuit, moi l’esclave échappée.
« Avant de parvenir au bord du fleuve-dieu,
Nous marchâmes deux mois sur des sables en feu.
Sur le Nil jaune et lent, parmi d’autres captives,
Un marchand m’entraîna. Vingt jours, le long des rives,
Aux efforts des rameurs rompant le cours de l’eau,
Du côté du soleil monta notre vaisseau,
Le soir nous entendions crier les crocodiles ;
Des temples, des palais s’élevaient dans les îles ;
L’obélisque montait sur une mer d’épis ;
Et les sphinx aux deux bords, près du fleuve accroupis,
Dressant contre nos yeux leur front impénétrable,
Semblaient venir à nous sur leur base immuable.

La nature gardait le silence comme eux,
Et posait sur sa bouche un doigt mystérieux.

« Nous avions dépassé Memphis, les Pyramides ;
Le navire aborda, sur des plages arides,
Près du grand labyrinthe, où les dieux desséchés
Sont auprès des rois morts dans les ombres couchés.
Les signes que les dieux veulent sur leurs esclaves
Furent trouvés en moi. Des prêtres aux fronts graves,
Revêtirent Psyché des mystiques habits.
Dans leur temple, c’est moi qui nourris les ibis ;
Les animaux sacrés mangent dans mes corbeilles ;
Par moi les anneaux d’or pendent à leurs oreilles.
Apis a de mes mains reçu le pur froment.
Je verse les parfums dans le brasier fumant.
Sur les métiers sacrés tissant de blanches toiles,
À la profonde Isis j’ai préparé des voiles.
D’encens et de natrum remplissant les dieux morts,
De bandeaux embaumés j’enveloppe leurs corps ;
Et, près de leurs cercueils, le long des noirs dédales,
C’est moi qui verse l’huile aux lampes sépulcrales.

« Ces travaux achevés, je puis m’asseoir souvent,
Et regarder en moi, soupirant et rêvant.
Pour la première fois dans l’Egypte divine,
J’ai connu le repos sans l’horrible famine.
L’abondance et le calme, et des maîtres moins durs,
Ont endormi longtemps mon âme dans ces murs.
Mais au pied des autels, quoique ma faim s’apaise,
J’y suis esclave encore, et la prison me pèse ;
Et je crois sur mon front y sentir par moment
Les plafonds de granit descendre lentement.

« Je voudrais respirer, voir les flots et la terre,
Fuir la captivité du labyrinthe austère ;
Des désirs inconnus m’y poursuivent partout.
De ces Dieux mugissants j’approche avec dégoût.
Je tremble entre ces morts rangés en longues files :
Ces sphinx, me regardant de leurs yeux immobiles,
Ces figures sans voix, ces monstres me font peur.

« J’avais cru là d’abord trouver un dieu meilleur,
Moins altéré de sang, plus doux pour tous les êtres ;
Et j’admirais de loin les voix sages des prêtres.
À chaque enseignement au temple dérobé,
Je sentais un rayon d’espoir en moi tombé.
Mais en vain j’ai tenté les intimes retraites
Où s’arrache le voile aux images secrètes ;
Dans ce vaste tombeau, le grand mort adoré.
Le dieu que j’ai servi, de moi reste ignoré.
Je n’y vois que des fronts muets, un peuple horrible,
Et qui semble garder quelque énigme terrible.

« Mais dans la nuit pourtant qui m’environne ici,
Un obscur souvenir en moi s’est éclairci,
Et l’ébauche d’un dieu qui me visite en rêve,
Chaque jour en mon cœur s’embellit et s’achève.
Dieu jeune, au pied rapide, aux yeux vifs et luisants,
Serais-tu là voilé parmi ces dieux pesants ?
Quand, parmi les oiseaux, dans mes songes tu passes
En un jardin peuplé de fleurs pleines de grâces,
Que mon esprit entend vos accords merveilleux,
Ce temple où je languis me parait plus affreux.
Je hais ces mille dieux, ces simulacres mornes
Aux bras sans mouvement, aux fronts armés de cornes,

Éternellement droits contre les lourds piliers :
Ces têtes de serpents, de chiens et de béliers,
Et le glapissement des tristes crocodiles,
Surchargés par mes mains d’ornements inutiles.
L’aspect de ces dieux laids assombrit ma prison ;
Leurs prêtres à ces murs bornent mon horizon.
L’air manque à ma poitrine, en ce temple enfermée ;
Je veux revoir la vie et la terre animée !

« Ah ! qui m’apportera parmi des dieux plus beaux,
Des dieux dont les autels ne soient pas des tombeaux ;
Dont la libre lumière ait doré les fronts ternes,
Et qui ne dorment pas assis en des cavernes,
Les pieds enracinés et des chaînes aux mains,
Immobiles, réglant d’immobiles humains !
Quand reverrai-je un monde où l’on marche, où l’on vive,
Où la voix dans les cœurs ne reste pas captive,
Où l’homme enfin s’agite, où l’on puisse vouloir,
Où le fleuve ne soit pas seul à se mouvoir !
C’est le jeune univers que mon époux habite ;
C’est la terre où tout aime, où tout chante et palpite ;
Où l’éternel zéphyr balance les rameaux ;
Où ne se taisent point le flot et les oiseaux !

« Que ne puis-je, mêlée au souffle des tempêtes,
Avec le sable ardent qui passe sur nos têtes,
Comme un grain de palmier vers l’oasis volant,
Dans ce pays sacré m’enfuir avec le vent !
Quand du pied de ces murs, par notre ciel sans nues,
Dans l’azur, j’aperçois le triangle des grues,
Plus vite que le Nil, descendant vers la mer,
Je m’assieds pour pleurer mon esclavage amer.

Heureux l’oiseau, les grains ailés, la feuille morte,
Le sable voyageur que le simoun emporte ! »

Ainsi Psyché maudit les palais odieux
Où l’Egypte la garde esclave de ses dieux ;
Et sonde tristement, sous le joug révoltée,
La prison de granit par ses ailes heurtée.

Or la guerre propice, avec ses bras d’airain,
Fit une brèche aux murs du temple souterrain.
Tout un peuple envahit les mystiques enceintes ;
Et, non sans dérober sa part des choses saintes,
Psyché, libre en sa fuite, et gagnant les vaisseaux,
Partit au cours du fleuve, et vit les grandes eaux.

Trente jours un vent frais, sous d’heureuses étoiles.
De la rouge carène enfla les blanches voiles.
Comme un dauphin léger, fendant les larges flots,
Le navire berçait l’espoir des matelots.
Déjà la terre au loin, comme un bouclier sombre,
Sur l’eau verte élevait son disque entouré d’ombre.
Mais tout à coup, tombant des quatre points des cieux,
Les vents, gros de la foudre, effrénés, furieux,
Ballottent les vaisseaux sur les plaines marines,
Comme en un champ, l’hiver roule un faisceau d’épines :
Et les flots montueux, sur leurs flancs assombris,
Des chênes et des pins dispersent les débris.

Mais tu suivais, ô dieu ! la blanche naufragée,
Vers le port inconnu par l’amour dirigée.
Invisible, effleurant les vagues de tes pieds,
Tu conduis devant toi le mat ou tu l’assieds ;

Et penché, sur un bras supportant son corps frêle,
Contre le choc des eaux tu la couvres de l’aile,
Ainsi guidée, un fleuve au sein tranquille et doux,
Qui verse un azur calme à ces mers en courroux,
L’accueillit ; et le dieu, comme un souffle insensible,
L’y poussa lentement sur la rive paisible
D’où les chênes, montant vers les sommets dorés,
Jusqu’à de blancs parvis s’élevaient par degrés.




IV


LE PRÊTRE.



Le temple s’enrichit des présents du naufrage ;
A l’antique déesse ils sont dus sans partage ;
C’est le tribut des mers, du fleuve obéissant.
Mais la déesse est bonne, et ne veut pas ton sang.
Notre autel à sa voix cessa d’être homicide ;
De captifs égorgés il fut jadis avide :
Elle y donne à présent asile à l’inconnu
Que le flot écumant nous jette pâle et nu.
Elle-même, autrefois, chez de barbares hôtes,
Un vaisseau d’Orient l’amena sur ces côtes ;
Elle y bâtit son temple ; à leurs peuples épars,
Sa parole donna les lois, les mœurs, les arts.

« Le fleuve en t’apportant, t’a vouée à son culte.
Viens à l’autel. Ici, nul homme qui t’insulte ;
Nul maître, te courbant aux serviles travaux,
N’a droit de t’imposer l’amphore ou les fuseaux.
Viens. Instruite par nous aux divines cadences,
A former les chansons et le réseau des danses,

Tu guideras le chœur aux autels embellis
De rameaux par tes mains tressés avec les lis.

« La déesse t’invite. Aux pieds de sa statue,
De fine laine et d’or tu seras revêtue.
La pourpre des bandeaux brillera sur ton front :
Et dans les lieux secrets, qui pour toi s’ouvriront,
Des mystères, peut-être, en clartés variées,
Les images luiront à tes yeux déployées. »


PSYCHÉ

« Que ce pays est doux ! Quel est le jeune dieu
Dont le doigt créateur fait son œuvre en ce lieu ?
Ces cimes, ces coteaux, toute cette nature,
Revêtent sous ses pas la forme la plus pure.
La terre est dans sa grâce et dans sa floraison ;
Un parfum de beauté monte à chaque horizon.
Sur le sommet touffu que ce temple couronne,
Sous un faisceau d’acanthe à voir chaque colonne,
On dirait une nymphe, au front de fleurs couvert,
Nue, et blanche, et debout derrière un myrte vert.

« Un chœur léger vers moi descend, et les zéphyres
M’apportent des parfums avec la voix des lyres.
Ô terre ! que mon pied te touche avec bonheur ! »

Des vierges par la main prennent leur jeune sœur ;
Et l’eau tiède du bain, les arômes, les huiles,
Et le peigne d’ivoire, et, sous des doigts habiles,
La perle et les bandeaux tressés aux blonds cheveux,
Et les riches habits et des dons faits aux dieux

Des ruches, des vergers, les suaves prémices,
Et les coupes de vin, et le lait des génisses,
Et sur la toison molle un long sommeil goûté,
Et l’espoir, sur son corps, ramènent la beauté.

Dans le temple bientôt, entre toutes insigne,
Comme entre les oiseaux, sur un lac, un doux cygne,
Par sa voix, par sa forme égale aux immortels,
Sainte et belle prêtresse, elle orna leurs autels.

Lorsqu’au bord des forêts elle guidait les fêtes,
Les Nymphes pour la voir sortaient de leurs retraites ;
Et les travaux sacrés, les ombrages épais,
Les Muses lui donnaient l’oubli des jours mauvais.

Mais dans son calme heureux une image connue,
Comme l’aube au milieu des étoiles venue,
Eclipse par degrés le monde extérieur,
Aux clartés des rayons qu’elle jette en son cœur.
Chez elle un souvenir, qui réveille une attente,
De rêves inquiets remplit l’heure présente :
Un dieu l’avait aimée, un dieu fut son époux !
Beau, jeune, tout puissant. Un écho triste et doux
De la voix de ce dieu la poursuit sans relâche
Le doit-elle revoir ? Quel asile le cache ?
Comment de son séjour retrouver le chemin,
Et renouer l’espoir de ce céleste hymen ?
Vers lui, vers l’avenir, son cœur se précipite,
Sans donner un regret aux douceurs qu’elle quitte.
Tel un oiseau captif, malgré sa cage d’or,
S’il entrevoit le ciel, cherche à prendre l’essor.

Telle, aspirant au dieu que son cœur lui révèle,
Psyché s’offre à subir une épreuve nouvelle.


PSYCHÉ

« Ô prêtre ! à l’horizon une voix me dit ; Viens.
C’est l’époux qui m’a fui, mais dont je me souviens.
Mon âme lui répond, et m’invite à le suivre.
Depuis que je respire, et que je me sens vivre,
Fiancée avec lui jadis en un doux lieu,
Comme un flot à la mer j’appartiens à ce dieu.
Je veux chercher partout ses traces incertaines,
Et demander son temple aux nations lointaines. »


LE PRÊTRE.

Ô race humaine, ingrate envers les immortels !
Quel démon inconnu t’arrache à nos autels ?
Toi que je ramassai mourante sur la grève ;
Toi que revendiquaient le bûcher et le glaive,
Et qui reçus pourtant la vie et la beauté ;
Âme en qui notre main sema la vérité ;
Toi qu’aime la déesse, et qu’elle daigne instruire
Du secret des accords et des lois de la lyre ;
Toi, des vases sacrés méditant le larcin,
De fuir vers d’autres dieux, tu formes le dessein ! »


PSYCHÉ

« Je ne quitterai point la déesse propice,
Sans qu’un hymne suprême et sans qu’un sacrifice

N’offrent à ses autels mon cœur reconnaissant.
Son bras me recueillit sur le flot mugissant,
Son temple m’a nourrie, et la beauté perdue
A fleuri sur mon front par sa main répandue.
Par elle aux rites saints mes yeux se sont ouverts,
Et j’ai connu la lyre et ses modes divers.

« Reprends donc ces bandeaux, ces urnes que je laisse,
Et ces robes de lin, tes présents, ô déesse !
Et la pourpre du voile à mon front attaché ;
Prends cette douce larme… et l’adieu de Psyché.
Laisse-moi jusqu’au bout suivre ma destinée,
Et le dieu qui m’appelle et la loi d’hyménée. »


LE PRETRE.

« Quel est ce dieu plus grand et cet autel plus beau,
Plus entouré de peuple, et ce culte nouveau
Devant qui pâlira l’or de nos tabernacles ?
Femme, dis-nous son nom et ses sages oracles !…
Tremble ! ton cœur entend la sombre voix du mal ;
Le dieu que nous servons est un dieu sans rival ;
Quand l’âme ose chercher, tout penser est un piège,
Et la mort punirait ta fuite sacrilège. »


PSYCHÉ.

« D’un époux merveilleux l’image flotte en moi,
Comme un souvenir tendre, un espoir plein d’émoi ;
De quel nom l’univers le salue et l’adore,
Quel pays voit surgir son temple, je l’ignore ;

Mais je l’aime, et, souvent, un songe à mon côté
Me le montre ; il est dieu, j’en crois à sa beauté ! »


LE PRÊTRE.

« Non, tu nous resteras ! L’autel garde sa proie ;
Ceux qui veulent nous fuir, notre dieu les foudroie.
Que cet époux, ton dieu, si c’est un immortel,
Ose ici t’arracher, esclave, à notre autel.
Tout homme ayant franchi le seuil des sanctuaires
Et vu, même de loin, s’accomplir nos mystères,
Dont la lèvre a trempé dans un vase divin,
De nos libations bu le miel et le vin,
Et goûté, parmi nous, la chair de l’hécatombe,
N’est libre de l’autel qu’en passant par la tombe.
Le sceau de la déesse à ton front est gravé,
Comme au taureau sans tache au temple réservé ;
Dévouée à jamais, par amour ou par crainte,
Tu ne franchiras pas notre inflexible enceinte,
Dût le couteau sacré s’enfoncer dans tes flancs,
Et tes os se briser sur nos marbres sanglants. »

Troublant du dieu nouveau l’image pressentie,
Le prêtre, ainsi, du temple entrave la sortie
Et, sombre gardien, par la force et la peur
Conserve aux vieux autels un jeune serviteur.
Mais quel bras enchaînant la lumière et la flamme
Au veuvage éternel peut emprisonner l’âme ?
De la fuite Psyché méditant l’heureux jour
Vers l’époux entrevu s’élance avec amour.
Son esprit vole errant vers les choses lointaines ;
Mais le dieu qu’elle fuit appesantit ses chaînes,

Et le temple jaloux lui fermant l’horizon,
L’asile nourricier devient une prison.
Car, le prêtre l’a dit, jamais un dieu ne cède
Et ne livre l’autel au dieu qui lui succède,
Il veut, pour prix des biens qu’il apporte en naissant,
Garder jusqu’à la mort le monde obéissant.


PSYCHÉ

« D’un miel doux et fécond ces prêtres m’ont nourrie.
Si je n’entrevoyais ton image chérie,
Ô mon époux, ce front paisible et résigné
Resterait sous leur joug aujourd’hui dédaigné !
Mais j’entendis ta voix, et bravant les épreuves,
Par les monts et les mers, les forêts et les fleuves,
Je pars, je vais à toi. S’il le faut, je saurai,
Lentement, chaque nuit, creuser le mur sacré ;
Ou de ma faible main que l’amour rend hardie,
Du temple pour ma fuite allumer l’incendie.
Mais, toi, dieu que j’invoque, oh ! révèle-toi mieux,
Et qu’un signe certain me guide vers les lieux
Où tu m’attends sans doute, où je te vois en songe,
O roi de l’avenir, où déjà mon cœur plonge ! »

Le prêtre vigilant par la ruse trompé,
Cherche en vain à l’autel son esclave échappé.
La jeune âme fuyait, et les brises divines
Faisaient battre son aile au loin sur les collines.
Nul des vases sacrés au temple ne manquait,
Ni les coupes d’onyx de l’austère banquet,
Ni l’argent ciselé, le bronze où l’encens fume,
Les cratères d’airain où le charbon s’allume,

Les patènes d’agate et le calice d’or.
Psyché n’emporte rien du mystique trésor ;
Mais, comme sa beauté, la lyre l’a suivie,
Attachée à ses flancs et sur l’autel ravie,
Prête à chanter les dieux, leurs amours, leurs exploits,
Dans une cité libre et fière de ses lois.






VI




Ta ceinture d’où pend une lyre d’écaillé,
La lente majesté du port et de la taille,
Ce front large et serein, quoique privé des yeux,
Tout m’atteste, ô vieillard, un chantre aimé des dieux.
Dans la sainte Pytho, nourrice des athlètes,
Du laurier des chansons tu viens orner les fêtes.
Mais ce chemin est long ; l’enfant qui te conduit
Va dans les bois sacrés errer jusqu’à la nuit.
Vers ces myrtes épars, si tu me veux pour guide,
Prenons sur la montagne un sentier plus rapide,
Et, devant que Phœbus ne plonge à l’horizon,
Tes pieds auront touché la ville et ma maison.
Je passai là, souvent, sur les bruyères sèches,
En invoquant Diane, armé d’arcs et de flèches,
Et mon bras jeune et fort t’y saura diriger. »

— « C’est un dieu qui t’amène, ô pieux étranger !
Ainsi que tu l’as dit, les dieux que je vénère
M’ont accordé la voix, en m’ôtant la lumière.
Mon âme ne saisit qu’à travers le passé
Le doux tableau du monde à mes yeux effacé.

Je ne vois plus fleurir les roses de l’aurore ;
Mais du miel des chansons mon urne est pleine encore,
Et devant tous les Grecs de mes fables épris,
En louant Apollon, je veux gagner le prix. »

— « Viens, les jeux seront beaux ! À ta muse indigente
Plus d’un riche vainqueur d’Argos ou d’Agrigente
Offrira, pour son nom dans tes hymnes chanté,
Avec dix taureaux blancs sa coupe d’or sculpté :
Car le chantre sonore, aimé de Mnémosyne,
Donne seul à l’athlète une gloire divine.
Dis-nous les vieux combats et les récents travaux ;
Tu seras applaudi par d’illustres rivaux,
Phémius de Naxos, Hylas de Sicyone
Doivent des vers entre eux disputer la couronne.
Une femme, on la crut déesse, et parmi nous
Le peuple en l’écoutant l’adorait à genoux,
Tant sa voix de sa forme égale l’harmonie,
Chantera notre dieu sur le luth d’Ionie.
Viens, ô vieillard, franchis le seuil de mes aïeux ;
Le toit se réjouit d’un hôte harmonieux. »

— « Qu’Apollon Pythien qui protège ta ville
T’accorde une vieillesse opulente et tranquille.
Un dieu toujours sourit à l’homme hospitalier ;
Et le chanteur aveugle assis à ton foyer,
Apportant son offrande à tes dieux domestiques,
Fera vivre ton nom dans les récits antiques. » —

Des monts chers à Phœbus les flancs étaient chargés
De tous les peuples grecs près du stade rangés ;
Ceux dont la voix garda, moins sévère et plus tendre,
Le mode ionien que l’amour aime entendre ;

Et la race d’Hercule en qui le fier accent
Du héros dorien survit avec son sang.
Après les grands taureaux offerts en hécatombes,
Et les vins répandus en mémoire des tombes,
Après le disque et l’arc par le dieu protégés,
Les lutteurs frottés d’huile et les coureurs légers ;
Après le javelot, le pancrace et le ceste,
Et les divers combats d’origine céleste ;
Sur les chanteurs rivaux tour à tour entendus,
Longtemps les yeux des Grecs restèrent suspendus.
Ils remplissaient leurs cœurs du chant aux flots sonores
Comme aux torrents sacrés l’argile des amphores.
La lyre avait parlé sous les doigts du vieillard.
Après lui, déployant les récits avec art,
Les autres avaient vu leurs fraîches mélodies
Par le peuple joyeux dans l’arène applaudies,
Quand Psyché vers l’autel à la fin s’avança,
Et c’est par Apollon que l’hymne commença.

Elle chanta Délos, le palmier de Latone ;
Les premiers cris du dieu dont l’Olympe s’étonne ;
Il demande sa lyre, et son arc, et son char ;
Sa bouche au lieu de lait boit déjà le nectar,
Et ses langes rompus laissent ses pieds rapides
Commencer en naissant leurs courses intrépides.
Aux chants phocidiens Python meurt sous ses traits ;
Par lui de l’avenir Delphes sait les secrets ;
Il traverse en un jour et la Grèce et ses îles,
Les sillons sous ses pas nous deviennent fertiles.
Il est le roi léger des chars et des coureurs ;
Ses pieds sans les courber se posent sur les fleurs.
Le vent de ses coursiers balaie au loin la neige ;
Les Heures, les Saisons forment son beau cortège.

Il atteint chaque soir le bout de l’univers,
Et Téthys l’y reçoit dans ses grands palais verts.
Sur la pourpre changeante où le dieu se repose,
Les Nymphes de la mer lavent ses pieds de rose ;
Et la déesse, après le festin partagé,
L’enivre d’un sommeil par l’amour prolongé.

Le méchant, ô Phcebus, craint tes flèches hardies !
Sonore et lumineux, les saintes mélodies
Et les rayons à flots s’épanchent sous tes doigts.
Le temps ne peut tarir ton luth ni ton carquois.
Les Nymphes, les Sylvains, les Muses et les Grâces,
La forêt et les vents se meuvent sur tes traces ;
Tous les pas cadencés sont réglés par tes chants ;
Le cygne et la cigale et l’onde aux pleurs touchants,
Tout être harmonieux qui danse ou qui murmure
A connu par toi seul le mode et la mesure.

Quand, las de visiter le temple des humains,
L’Olympe te revoit, les dieux battent des mains :
Latone avec fierté te donne ses caresses ;
Junon même sourit, et les jeunes déesses
Rêvent à la douceur de ton lit embaumé.
Mais tu t’assieds auprès de Jupiter charmé ;
Tu chantes, et les dieux retenant leurs haleines
Négligent du nectar les coupes encor pleines,
Et le chœur des heureux, à ta voix transporté,
Par toi sent mieux le prix de l’immortalité.
Chacun fait aux humains des présents plus splendides ;
Téthys offre la perle aux plongeurs intrépides ;
Cérès, du pur froment, verse à flots le trésor ;
Et la blanche Aphrodite aux longues tresses d’or,

Rougissant de bonheur, laisse de sa ceinture
Tomber plus de désir sur toute la nature.
Dieu des chars rayonnant, dieu de l’arc et du luth,
Dieu rapide, dieu beau, dieu des chansons, salut !

Après Phœbus chanté, l’hymne agile et sonore
De la terre à l’Olympe erra longtemps encore,
Cueillant les grands accords, les tableaux éclatants
Dans les mille contours de l’espace et du temps,
Et venant, sa vendange une fois réunie,
Des choses sous ses doigts exprimer l’harmonie.

Elle dit les climats, les lois, les mœurs, les dieux,
Les secrètes vertus des races et des lieux,
Les terres d’Orient, l’Inde à Bacchus soumise,
L’Atlantide lointaine aux pilotes promise,
Les navires cherchant les jardins d’Hespérus,
Des vieilles nations les berceaux parcourus,
Babylone, Memphis de mystère entourées,
Et du fleuve Egyptus les sources ignorées.
Puis l’âge d’or, la paix régnant aux anciens jours,
Et les dieux recherchant de terrestres amours ;
Et d’un bonheur passé la merveilleuse histoire
Dont chaque peuple encore a gardé la mémoire ;
L’urne pleine de maux, présent de Jupiter,
Et la main de Pandore ouvrant l’âge de fer ;
Les agresseurs du ciel que le tonnerre écrase,
Et l’inventeur du feu puni sur le Caucase.
Mais dans l’Olympe un jour le Titan entrera ;
Ta chaîne, ô Prométhée, à la fin se rompra ;
Un dieu, déjà présent dans ton cœur prophétique,
Doit percer le vautour sur le gibet antique.

Pandore a retenu dans le vase fatal
L’espérance, compagne et remède du mal ;
Elle est là pour panser la morsure éternelle ;
L’oiseau rongeur sera plus vite lassé qu’elle !
Ainsi d’un bien perdu, d’un retour annoncé,
Le tableau dans son hymne est souvent retracé.
Elle aime à célébrer les regrets et l’attente,
Au milieu des douleurs la tendresse constante,
Et le cœur s’élançant vers un être perdu,
Et d’un trésor cherché le désir assidu ;
Les courses de Cérès, Proserpine enlevée,
Les pommes d’or, Colchos, Ithaque retrouvée,
Ariadne, Adonis, et les enfers jaloux,
Eurydice deux fois ravie à son époux,
Et la mort éprouvant les amoureuses flammes,
Et l’Elysée heureux, ce rendez-vous des âmes.

D’un cri si triomphal, après qu’elle eut chanté,
La foule salua sa voix et sa beauté,
Qu’on eût dit les clameurs des forêts et de l’onde,
Le bruit des pins penchés sur un gouffre qui gronde,
Se heurtant par le faîte, et brisant leurs rameaux,
Et répondant la nuit au bruit des grandes eaux,
Quand Borée ou Notus, de leurs fortes poitrines,
Ont soufflé sur les bois et les plaines marines.
Et le peuple unanime a proclamé son nom
Pour le prix des chanteurs que décerne Apollon.

La couronne à l’autel attendait la victoire.
Le roi des jeux sacrés, de son siège d’ivoire
Se levant, la saisit, et debout vers Psyché,
Du rameau verdoyant ceignit son front penché.

Mais elle : « O Grecs divins, à ce vieillard auguste
Le laurier d’Apollon serait un don plus juste. »
Et marchant vers l’aveugle : « Oh ! si tu n’es pas dieu,
Et si tu n’as pas droit à nos autels en feu,
Laisse : que pour ton chant, inspiré des Charités,
Je te rende, ô vieillard ! le prix que tu mérites. »
Et le laurier orna l’aveugle aux cheveux blancs.
Et le peuple admirait.

La chanteuse à pas lents

 S’éloigne, et, près des eaux de l’antique Telphuse,
Grande, et de blanc vêtue, et semblable à la Muse,
Sous les cyprès touffus s’enfonçant par degrés,
On la voit disparaître au sein des bois sacrés.


PSYCHÉ

« Où se cache l’époux ? J’ai vu toute la Grèce,
Les promontoires d’or qu’un flot d’azur caresse,
Et les coteaux mûris par ce soleil divin
Oui parfume l’olive et le miel et le vin ;
Les bois de Thessalie, et les rives du fleuve
Où des chevaux guerriers le noir troupeau s’abreuve ;
J’ai vu les mille dieux sur cette terre épars ;
Les temples sur les monts assis de toutes parts.
Et, pour y découvrir mon idole secrète,
J’ai suivi chacun d’eux au fond de sa retraite.

« Je connais leurs forêts, leurs antres merveilleux.
J’ai vu les dieux errant dans l’ombre épaisse, et ceux
Qui couchés gravement au sommet des montagnes,
La tête dans leurs main, regardent les campagnes

Et ceux qu’en pleine mer aperçoit le pêcheur,
De leurs flancs sur l’eau bleue étalant la blancheur ;
Et ceux, au pied léger, qui mènent sur les pentes
À la piste du cerf les meutes haletantes ;
Ceux qui forment en rond la danse sur les prés ;
Ceux qui, debout et fiers, dans les frontons sacrés,
Règnent sur les cités du haut des acropoles :
Ceux dont l’onde et le vent nous jettent les paroles.
Du sol hellénien, saintement parcouru,
Devant moi tour à tour les dieux ont comparu ;
Celui seul dont mon cœur implorait la venue
A trompé jusqu’ici ma recherche assidue.

« Dieux de l’antique Olympe, oh ? gardez mon encens ;
Les œuvres de vos fils vous révèlent puissants,
Et la Grèce par vous de la beauté fut mère.
Vous méritez de moi plus qu’un culte éphémère ;
Mais le destin m’entraîne au-devant de l’époux
Rayonnant d’un attrait qu’en vain je cherche en vous.
Nul de vous ne réveille, au fond de l’âme émue,
Tout le monde d’amour que cet autre y remue.
Triste, il a cependant des éclairs souverains :
Et ce regard profond manque à vos yeux sereins.

« Ah ! quand je vois glisser, au fond de ma pensée,
Ton ombre seule en moi vaguement retracée,
Toi qu’un rêve éternel me prédit pour amant,
J’en goûte plus d’extase et de ravissement
Que devant tous ces dieux, quand, aux clartés du temple,
Dans toute leur grandeur, mon esprit les contemple !
Dois-je à l’espoir d’hymen renoncer pour toujours,
Ô Dieu ! dont mon enfance a goûté les amours ?

Où faut-il que Psyché s’élance et te devine,
Toi qu’elle cherche en vain dans la Grèce divine !

« Du désir qui m’entraîne, ah ! tu n’éprouves rien ;
Ton cœur ne bondit pas pour s’approcher du mien !
Si tu vois sans gémir l’exil qui nous sépare,
Pourquoi ce nom d’époux dont mon âme te pare ?
Sans un foyer divin je n’ai pu m’enflammer ;
Si tu ne m’aimes pas, qui m’enseigne à t’aimer,
Et, m’offrant une image à jamais poursuivie,
Au fil de ta pensée a dirigé ma vie ?
Mais un dieu, je le sens, a souffert comme moi ;
a souffert d’amour, et je comprends pourquoi,
Grave et des dieux joyeux fuyant le ciel frivole,
Son front de la tristesse a fait son auréole.
Ah ! ta douleur m’est douce ! et c’est aux jours meilleurs
Que mon rêve aperçoit tes yeux baignés de pleurs ! »






VII




Assis sur le penchant du promontoire Attique
Où Pallas Suniade a sa demeure antique,
Parle un vieillard divin. Etendus à ses pieds,
De beaux adolescents, sur le coude appuyés,
Reçoivent dans leur cœur ses paroles fécondes,
Dont l’avide Psyché sollicite les ondes.


PSYCHÉ

« Ô sage ! réponds-moi : ce dieu que je t’ai dit,
L’époux dont chaque jour l’image en moi grandit,
Et qu’en vain je demande aux flots, aux monts, aux grèves,
N’existe-t-il donc pas ailleurs que dans mes rêves ? »


LE VIEILLARD.

« Tout rêve de l’amour a sa réalité
Dans un monde immuable où règne la beauté.
Notre âme y va revoir, sitôt qu’ont crû ses ailes,
Des choses d’ici-bas les célestes modèles.

D’un dieu l’idée en toi ne germe pas en vain,
Car l’espoir est issu d’un souvenir divin.
Crois-en ton propre cœur ; tout ce qu’il cherche existe. »


PSYCHÉ.

« Ta parole, ô vieillard ! est douce à ce cœur triste.
Un dieu dans mon regard a donc gravé ses traits !
Il existe, il est beau ; tous mes rêves sont vrais !
Mais il oublie, hélas ! une épouse mortelle. »


LE VIEILLARD.

« Il t’aime ; il veut te faire à jamais jeune et belle ;
Ta faute vous sépare, et non sa volonté.
Mais tu dois accomplir la loi de la beauté :
Pour enfanter le bien, les dieux l’ont mise au monde,
Et l’amour est celui qui la rendra féconde. »


PSYCHÉ.

« Je t’ai dit mes destins, mêlés de tant de maux,
Et, pour chercher l’époux, mes courses, mes travaux,
Quels chemins à tenter me garde encor la terre ? »


LE VIEILLARD.

« N’a-t-elle plus pour toi nulle part de mystère ?
Ton cœur a-t-il tout vu, tout compris, tout aimé ?
Contre l’illusion est-il assez armé ?

« Scrute encor les grands bois, où, des épaisses voûtes,
La lumière à nos pieds ne pleut qu’à rares gouttes.

Écarte les rameaux les plus mélodieux,
Et les touffes de fleurs qui t’embaument le mieux.
Cherche au fond de l’azur des plus pures fontaines ;
Remonte jusqu’au nid des brises incertaines ;
Jusqu’à la grande mer suis la chute des eaux ;
Vers l’éternel printemps suis le vol des oiseaux.
Marche sans te lasser vers toute chose belle ;
La beauté, de l’amour c’est la forme éternelle !
C’est ici-bas le voile au contour radieux
Qui nous laisse arriver le sourire des dieux ;
Et, sur nous descendu, ce rayon de leur flamme
Fait croître en l’échauffant les ailes de notre âme.

« Garde aussi le trésor aux temples dérobé,
Et des trépieds divins l’enseignement tombé.
Mais reviens des autels t’asseoir sous les portiques ;
Pèse en de sages mains les oracles antiques.
Écoute les discours que se disent entre eux
Ces vieillards encor verts de la muse amoureux ;
Leur âme est un creuset d’où coulent épurées
Les choses des vieux jours et les fables sacrées.
Ils tiennent le fil d’or de l’écheveau des temps,
Et, par le seul amour et les désirs constants,
Chacun d’eux, sans trépieds et sans mystiques fièvres,
Sait contraindre les dieux à parler par ses lèvres.
L’active intelligence errant à l’horizon,
Dans le cœur habité par l’auguste raison
Revient, et, pour chaque homme, élabore sans cesse
De fleurs prises partout le miel de la sagesse.

« À la nature, au temple, aux plus sages humains,
Ainsi, de ton seul but demande les chemins.

Dans tout notre univers remué sans relâche
Poursuis avec amour cet être qui se cache ;
Garde ton désir pur dans la joie et l’ennui ;
Dieu volera vers toi si tu marches vers lui.
Mais pour trouver ce dieu dans son gite suprême.
Avant tout, ô Psyché ! cherche-le dans toi-même,
Visite tes pensers de ses traces remplis,
Et de ton propre cœur connais tous les replis. »


PSYCHÉ

« Puissent les immortels accueillir tes présages,
Comme moi, tes leçons, ô sage entre les sages !
La lumière et la paix coulent de tes discours.
Mais parle-nous de toi ! que fais-tu de tes jours ?
Dis-nous, pour être encor limpide à faire envie,
Quelle pente a suivi le beau flot de ta vie ?
Ton œil est jeune et pur sous ton front argenté :
D’où vient sa profondeur et sa sérénité ?


LE VIEILLARD.

« Chacun se fait sa vie agitée ou paisible.
Nous avons tous les deux la soif de l’invisible,
Mais, dans mon cœur, peut-être, apportant plus de foi,
La mémoire a parlé plus vive que chez toi.
Car, avant de descendre aux terrestres demeures,
J’ai connu, comme toi, des régions meilleures,
Et cet hymen sacré commencé dans l’éther
Qui doit se renouer au sein de Jupiter.

« L’àme avant de traîner ce corps qui l’embarrasse,
A la suite d’un dieu voyageait dans l’espace ;

Chacun de nous alors, ayant Dieu pour flambeau
Dans sa plus pure essence à contemplé le beau,
Et vu, pour un moment, dans sa sphère étoilée
L’éternelle sagesse à la bonté mêlée.
Pour remonter vers elle et pour s’y fondre un jour,
L’âme a deux ailes d’or : la raison et l’amour !
Comme elles ont des dieux tiré leur origine,
Il faut pour les nourrir une essence divine ;
Quelque chose d’en haut sur la terre apporté.
Et c’est pourquoi chaque homme entrevoit la beauté,
La plus douce à la fois et la plus manifeste
Des trois perfections de l’unité céleste,
Et que l’esprit tombé qui dans la chair renaît
Même des yeux du corps sans peine reconnaît.
L’âme en qui se réveille et brille cette idée
Se rend libre du mal, et, par l’amour guidée,
Réglant l’essor du cœur par les sens combattu,
Au rang des immortels monte par la vertu.

« L’époux t’attend là-haut… C’est là-haut que j’aspire !
Et, préparant le vol qui doit nous y conduire,
J’aide ceux que vers moi l’attente fait venir
À retrouver l’idée au fond du souvenir.
D’amis jeunes et beaux souvent dans la campagne,
Alternant le discours, un groupe m’accompagne.
Assis sous le platane ou sous l’agnus-castus,
Auprès de quelque source, au bord de l’Ilissus,
Ou dans une palestre, ou sur ce promontoire,
Ou de fleurs couronné sur un siège d’ivoire
En un banquet riant par la muse enchanté,
Je leur parle d’amour et d’immortalité.
Ensemble nous cherchons le bien et la sagesse,
Et les Grâces parfois visitent ma vieillesse.

Le réveil du tombeau sourit à mon espoir ;
Ainsi, d’un jour serein j’atteignis le beau soir. »


PSYCHÉ

« Que la force et la joie en mon sein répandues
À ton âme, ô vieillard, par les dieux soient rendues :
Qu’à ce front large et calme, abrité des douleurs,
Les bois versent longtemps le murmure et les fleurs :
Que les songes dorés voltigent sur ta couche.
Que d’un rayon de miel chaque soir à ta bouche
Les abeilles d’Hymette apportent le présent ;
Qu’un dieu parle à ton cœur et te soit complaisant,
Et qu’avec tes amis, à jamais, sur tes traces,
Marche le chœur joyeux des Muses et des Grâces.
Et moi je pars, fidèle à l’invisible amant,
J’emporte le flambeau de ton enseignement,
Le plus pur dont un homme illuminant mon doute
Vers l’être que je cherche ait éclairé ma route,
Me faisant voir, sans trouble et sans obscurité,
Le bien et la sagesse au fond de la beauté. »

Je sais tout ce qu’à l’âme enseigne la souffrance.
À ses rameaux divers j’ai cueilli la science.
J’ai grossi mon trésor, chez toutes nations,
De l’or accumulé des générations.
J’ai des temples obscurs approfondi les rites,
Et les vertus des dieux dans leurs œuvres écrites
La mer et le désert m’ont livré leurs secrets,
J’interprète aux mortels la langue des forêts,
Et le vol des oiseaux et le pouvoir des plantes.
Je sais guider la sève et les laves brûlantes.
De la terre à ma voix jaillissent les métaux,
Et mes enchantements fécondent les troupeaux.
Les rebelles saisons par mon art conjurées
Versent dans nos greniers des moissons assurées :
La corne d’or se ferme et s’ouvre à mon vouloir.
Et, des rudes travaux libre par le savoir,
Dans un empire heureux réglé par ma prudence,
L’homme s’est asservi la déesse Abondance.

« Les peuples m’ont fait reine ; aux fins que je prévois,
Soumis avec amour ils marchent à ma voix ;

Ils accourent de loin sous mon sceptre propice.
Je reçois comme un dieu l’encens du sacrifice.
La mer avec respect berce mes pavillons
Et le désert vaincu conserve mes sillons.
Quand je veux parcourir mon empire sans bornes,
Les grands chevaux marins, les tritons, les licornes,
Les monstres écailleux, hôtes des grandes eaux,
Vites comme un regard entraînent mes vaisseaux.
Les aigles, les griffons me portent dans les nues,
Cueillir les rares fleurs des cimes inconnues ;
Et l’épaisseur des bois s’ouvre devant mes chars
Traînés par des lions et par des léopards.
Ma sagesse a conquis la royauté des êtres,
Et mes désirs partout se promènent en maîtres.
Tout objet qu’ici-bas ont aperçu mes yeux
Vient s’offrir à mes mains, quand j’ai dit : Je le veux.

« Reine du monde, hélas ! d’esclaves entourée.
Je porte avec douleur ma pauvreté dorée.
Dans la satiété tous mes désirs sont morts ;
Une autre faim me ronge au sein de mes trésors…
Le vide est dans mon âme… à la place où l’on aime ;
Et je sens qu’il me manque une part de moi-même.
C’est l’invisible époux, c’est le jardin natal,
Les intimes douceurs du baiser nuptial,
Avec dieu de ma flamme un rayonnant échange,
De nos amours sans fin l’extatique mélange !
Oh ! viens, époux sacré, dieu recelé partout,
Dieu qui reste à trouver après que l’on a tout !
Oh ! viens me délivrer d’un bonheur qui me pèse ;
Viens assouvir d’amour mon cœur que rien n’apaise !
Viens ! toute soif humaine est un pâle désir
Près des tourments du cœur qui cherche à te saisir. »

Comme des flots rongeurs qui tourmentent leurs grèves,
Psyché dans son esprit sentait gronder ces rêves.

Elle marche à pas lents dans ses vastes jardins,
Qui du bord de la mer élèvent par gradins
Jusqu’aux neiges des monts leur haut amphithéâtre ;
Ils dominent au loin sur la plaine bleuâtre,
Où le frais clair de lune en nappes surnageant,
Tombe de cime en cime en cascade d’argent,
Et verse avec ses flots sur les vagues prochaines
L’ombrage projeté des cèdres et des chênes.

Les aigles, les chevaux, les lions familiers,
Sous l’abri du sommeil sont rentrés par milliers ;
Et le chœur des oiseaux s’endort entre les branches
D’où sa voix saluait la nuit aux clartés blanches.
Le flot demi-gonflé bat doucement ses bords.
Au marbre d’un balustre appuyant son beau corps,
La reine se pencha : ses yeux, plongeant sur l’onde
Et montant tour à tour vers la voûte profonde
Où des astres charmants luit la sérénité,
Visitaient l’azur calme et l’azur agité.


PSYCHÉ

« Habite-t-il là-haut vos palais sans limites ?
S’est-il posé sur vous, blanches étoiles, dites ?
Vous brillez avec calme et sans feux éclatants,
Sous un front sans désirs comme des yeux contents,
Une si douce paix vous berce et vous décore,
Que votre âme, ô clartés ! le possède… ou l’ignore.
« Et toi, fier Océan, tu ne demandes rien ;
Tes flots n’ont pas la paix du flot aérien :

Mais ce qui trouble ainsi ta face révérée,
Ce n’est pas le désir, c’est Notus ou Borée !
Et vous qui sur mon front versez l’ombre et l’odeur,
Grands cèdres, du désir connaissez-vous l’ardeur,
L’ardeur de l’infini dont j’ai l’âme embrasée !
L’été, vous invoquez la pluie et la rosée ;
Mais le tour du soleil ne s’achève jamais
Sans que l’aube, de pleurs inondant vos sommets,
Ne calme en vous les soifs que je garde éternelles.

« Quand, repu de la chair des faons et des gazelles,
A l’ombre des palmiers tu t’étends, ô lion !
Nulle faim dans ton cœur ne met plus l’aiguillon.
Dans la saison d’hymen, quand ta fauve compagne
A tes rugissements descend de la montagne,
Nul désir ne survit à vos amours brûlants ;
Sur le sable mobile, affaissé sous tes flancs,
Tu croises tes grands pieds, et tu t’endors sans rêve.

« Partout où mon regard sur ta face se lève,
Ô nature ! partout des êtres satisfaits !
Moi seule, consumée en d’impuissants souhaits,
Poursuivant de travaux et de douleurs sans nombre
Un hymen impossible, un dieu, peut-être une ombre !
Oh ! que je porte envie à ta sérénité !
Donne-moi l’ignorance, et prends ma royauté.
Car tu ne connais pas, ô nature paisible,
Mon supplice éternel, l’amour de l’invisible ! »


LES CÈDRES.

« Notre ombre qui t’embaume, ô belle reine en pleurs !
Nos fronts chargés d’oiseaux, nos pieds couverts de fleurs,

Des vents en nos rameaux la mélodie errante,
La calme ascension de la sève odorante,
Et l’aurore couvrant nos feuilles de saphirs,
Nous échangerions tout contre un de ces désirs !

« Il est donc quelque part un dieu, puisque tu l’aimes,
Qui dépasse, ô Psyché ! tes beautés elles-mêmes ;
Un être plus puissant qui verse autour de soi
Plus de grâce et de vie et plus d’amour que toi !

« La terre t’appartient, et chaque homme t’adore ;
Toi qui peux concevoir plus de bonheur encore ;
Qui rêves d’un soleil à nous autres voilé,
Tu te plains du désir qui te l’a révélé !


LES LIONS.

« Il est des jours, la proie étant grasse et nombreuse,
La lionne à nos pieds rugissant amoureuse,
Et nous devant un antre assis, l’œil grand ouvert,
Un vertige nous vient sur le vent du désert ;
Et comme pour y suivre une chasse inconnue,
Sur la montagne ombreuse ou sur la plaine nue,
Nous courons, inquiets, hérissés et tremblants ;
Un aiguillon secret s’enfonce dans nos flancs ;
Comme si l’horizon qui brille et qui flamboie
De son immensité nous destinait la proie. »


L’OCÉAN.

« Le chœur universel, de l’astre à la fourmi,
O reine ! à tes regards paraît donc endormi ;

Nul espoir ne l’émeut, et la torpeur enchaîne
Cet aveugle troupeau sans désir et sans haine !…

« Ah ! tu ne vois donc pas vers un but ignoré,
Mais qu’il aime pourtant, chaque flot attiré ?
La flamme du désir dans les flots même habite.
Tu n’as donc pas compris mon grand sein qui palpite,
Et tordus de douleurs, mes bras ambitieux
Comme ceux des Titans se dressant vers les cieux ?

« Le désir, le désir est au fond de chaque être,
De la création l’amour est le seul maître,
L’amour qui nous défend de l’immobilité !
Le plus voisin du but est le plus agité.
Après sa chute, ainsi, plus la terre est prochaine,
Plus rapide y descend le gland tombé du chêne.

a L’époux vient, il est proche, ô reine ! et c’est pourquoi
Le désir qu’il allume est si brûlant chez toi.
D’un dieu, d’un dieu puissant, ô l’amante ! ô l’élue !
Pour ton bonheur certain, reine, je te salue ! »


LES ETOILES.

« Il a posé sur nous ses pieds ambrosiens,
Et souvent nos rayons s’allument dans les siens ;
Sur l’éther lumineux, il nage d’île en île,
Et, sur nos flancs assis, voit flotter ton asile.
Tu vantes de nos fronts la tranquille clarté,
C’est un pale reflet de sa sérénité ;
Car ton époux sacré nous cultive et nous aime.
Mais son plus doux attrait, mais son amour suprême,

C’est toi, jeune Psyché, toi qu’à travers les pleurs,
Il attire vers lui jusqu’aux mondes meilleurs ;
A toi son être entier, toi l’amante et l’épouse !
Chaque étoile de vous, belle reine, est jalouse !
Mais dans l’heureux hymen qui doit fleurir toujours,
Ah ! nous serons au moins le lit de vos amours. »


CHŒUR

« Sur le seuil nuptial la nature est assise ;
Elle attend comme toi l’heure encore indécise ;
Franchissant sur tes pas le suprême degré,
Elle possédera… car elle a désiré !

« La vie aux premiers jours coulait heureuse et lente ;
L’air ne dévorait pas la sève dans la plante ;
L’Océan reposait paisible comme toi.
Sans poursuivre l’amour chacun l’avait en soi ;
Et tout être, endormi dans sa fraîche innocence,
De l’aspiration ignorait la souffrance.

« Les fontaines de miel et les ruisseaux de lait
Suffisaient en ce monde où le cœur seul parlait.
La terre encore enfant, de sa sève enivrée,
Des flots de l’inconnu n’était pas altérée ;
Nul n’y rêvait encore excepté toi, Psyché,
Par delà le bonheur un plus grand bien caché.
Le désir dans le monde est entré par ton âme ;
La douleur a germé dans les flancs de la femme ;
Tes mains ont dérobé pour nous le feu fatal,
Et depuis ce moment nous souffrons de ton mal.

« Tu crois que ce beau front qu’au ciel ainsi tu lèves
A seul l’ambition et le tourment des rêves ;
Que tes yeux, Ô Psyché ! connaissent seuls les pleurs,
Que toi seule as le don des sublimes douleurs !…
Tes larmes en tombant se mêlent à bien d’autres.
Tes soupirs n’ont-ils pas leur écho dans les nôtres,
Et n’échanges-tu pas, en mille accords divers,
La tristesse et la joie avec tout l’univers ?

« D’où viennent l’ennui vague et les plaintes sans causes
Qui naissent dans ton sein du seul aspect des choses,
Reine ? en tes plus beaux jours la brise a bien des fois
Séché des pleurs amers qui coulaient à sa voix ;
Et nos vieilles forêts ont répété sans nombre
Tes longs gémissements éclos sous leur grande ombre.
Si ce monde est lui-même insensible, oh ! comment
A-t-il pu de ton cœur hâter le battement ?

« Mais l’univers visible est un frère qui t’aime ;
Il gravite où tu vas, votre source est la même ;
Ta voix l’a réveillé de son sommeil ancien,
Par ton propre désir il a connu le sien.
De toi lui vient le mal, mais aussi la lumière.
Toi par qui nous souffrons, c’est par toi qu’il espère ;
Ce qu’a fait ton orgueil, ton amour le guérit,
Et c’est pour ta beauté que l’époux nous sourit. »

Les grands lions, ainsi, la forêt solennelle,
Et le sage Océan rêvant d’un dieu, comme elle,
Et les autres disaient : L’être n’est que désir !

Mais la reine à leur chant répond par un soupir ;

En elle avec l’espoir l’impatience augmente.
Elle accuse l’époux, et prie, et se lamente.


PSYCHÉ

« Viens, c’est le jour ; plus tard, tu m’auras vu mourir.
Verse en moi ton haleine, ou mon sang va tarir ;
Viens arracher mon âme à sa prison brûlante.
Oh ! pour un fiancé que ta venue est lente !
Ce trône, ce pouvoir, ces trésors tant prisés,
Toute la terre, enfin, pour un de tes baisers !
Qu’y ferais-je sans toi d’une vie inféconde !
C’était pour te chercher que j’ai conquis ce monde.
J’y manque d’air, Ô dieu ! viens et délivre-moi :
Viens, amour, il me faut ou le néant ou toi ! »

Elle dit, et son front vaincu par le pensée
S’incline, et se revêt d’une pâleur glacée.
Son corps, de ses désirs trop fragile instrument,
S’affaisse sous son poids, privé de sentiment ;
Et, telle on voit d’albâtre une frêle statue
Dans les épais gazons par l’orage abattue,
Ou tel un cygne atteint d’une flèche en son vol,
Telle, à travers les fleurs, elle gît sur le sol.