Proudhon - Du Principe fédératif/III,6

Du Principe fédératif
Troisième partie
Chapitre VI.
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CHAPITRE VI.


Le Progrès (de Lyon). — Paralogismes catholico-
jacobiniques de M. Fr. Morin.


Le Progrès (de Lyon) avait ouvert le feu contre moi avec la vivacité d’un décoré, lorsqu’intervint M. Frédéric Morin, correspondant du journal, qui rappela le rédacteur, sinon à de meilleurs sentiments, du moins à un meilleur esprit.


M. Fr. Morin est un des écrivains les plus distingués qui se soient révélés dans la presse périodique depuis le coup d’État. Il appartient à la Démocratie unitaire, dont il est loin d’ailleurs de partager en tout les préjugés et de suivre l’inspiration, ainsi qu’il l’a prouvé à mon égard. Avec un esprit de cette trempe la controverse eût pu être aussi agréable qu’utile : l’amour-propre n’y tenant aucune place ; les interlocuteurs, comme deux pionniers de la vérité, proposant tour à tour leurs hypothèses, examinant les solutions, déduisant les principes, sans autre passion que celle de la vérité et de la justice. C’eût donc été avec un plaisir infini que j’aurais entamé avec M. Fr. Morin une discussion de ce genre, si dans les deux articles pleins de bienveillance qu’il a publiés sur ma brochure, j’avais rencontré une hauteur de critique qui m’y invitât. Malheureusement, je suis forcé de le dire, M. Fr. Morin n’a pas dépassé le niveau de son parti. Supérieur par la conscience, il est resté l’égal de la masse par la pensée ; et si je relève ici quelques-unes de ses propositions, si plus loin je me permets de lui adresser encore quelques questions, c’est uniquement afin de lui démontrer, par son propre exemple, que, dans le milieu politique où il s’est placé, sa raison de publiciste et de philosophe a déjà commencé de s’égarer et de déchoir. Oui, je le répète, ce sont les préoccupations centralisatrices et unitaires qui, faussant la raison de ses écrivains et de ses orateurs, ont jeté la Démocratie française comme dans une impasse ; c’est ce qui nous rend aujourd’hui la liberté et le droit inintelligibles, impossibles, de même qu’avant l’hypothèse de Copernic, sous l’influence de la théorie de Ptolémée, le système du monde était inintelligible, impossible.


M. Frédéric Morin, après avoir constaté que, « Selon M. Proudhon, le seul système politique qui puisse se concilier avec la vraie révolution et réaliser l’égalité politique comme la mutualité économique, est le système fédéral, » ajoute qu’il a établi la fausseté de cette idée. (Progrès du 11 novembre. )


J’ignore où M. Fr. Morin a établi cela. Je n’ai pas trouvé cette démonstration dans les articles qu’il a publiés sur ma brochure ; et puisque je reviens aujourd’hui, avec de plus amples détails, sur le principe fédératif, je lui saurai gré de vouloir bien à son tour reproduire avec de nouveaux développements sa thèse. Je suis curieux de savoir comment il s’y prendra pour montrer que la liberté et l’égalité peuvent résulter de l’indivision du pouvoir, de la centralisation administrative, de la concentration des forces économiques, de l’accaparement et de la suprématie des capitaux, comment la mutualité économique pourrait être autre chose qu’une fédération.


M. Fr. Morin repousse avec moi « cette fausse unité qui absorbe toute vie locale dans l’abîme immobile de l’État ; » mais il prétend qu’il existe un moyen-terme entre la centralisation absolue et le fédéralisme. Il observe que les formes de la sociabilité humaine ne se réduisent point à deux ; qu’elles sont extrêmement nombreuses ; que la cité grecque n’était pas le même genre d’association politique que le municipe italien, ni celui-ci le même que la commune du moyen âge dont il fut l’antécédent ; que la commune a été dépassée à son tour par la nationalité moderne, très-différente de ce que l’on appelait un peuple dans l’antiquité ; qu’il existe des États à la fois unitaires et décentralisés, tels que la Belgique, l’Angleterre et la Prusse ; et il conclut par un appel à la bourgeoisie française, qu’il invite, à l’exemple de l’aristocratie anglaise, à ressaisir, dans l’intérêt des masses et dans le sien, les rênes du gouvernement, et à reconstituer l’unité nationale tout en la décentralisant.


J’avoue que j’étais loin de m’attendre à de semblables conclusions de la part d’un démocrate aussi prononcé que M. Morin, et j’ai grand’peur que ces belles idées, qu’il attribue à une distraction de mon esprit d’avoir méconnues, ne soient tout simplement l’effet d’une confusion du sien.


Une chose cependant m’explique ces opinions de M. Morin. Il est résolument de son parti, c’est-à-dire jacobin ; à ce titre, partisan du gouvernement de la bourgeoisie ; en conséquence rallié au gouvernement unitaire, tempéré par une dose assez forte de juste-milieu. C’est en ce sens qu’il proteste contre toute oligarchie et centralisation absolue. Ce que demande au fond M. Fr. Morin, malgré les réserves dont il s’enveloppe, c’est un remaniement ou fusionnement de la monarchie constitutionnelle et de la république unitaire, deux formes politiques qui diffèrent l’une de l’autre comme, sous Louis-Philippe, l’opposition dynastique différait de la majorité ministérielle. J’appelle sur ce point l’attention du Journal des Deux-Sèvres, qui m’a si judicieusement reproché de n’avoir jamais eu autre chose en l’esprit que la monarchie constitutionnelle.


En quelques lignes, M. Fr. Morin a soulevé plus de questions que nous n’en pourrions traiter chacun en deux cents pages, aussi me contenterai-je de répondre à ses observations laconiques par d’autres que je m’efforcerai de rendre aussi sommaires que les siennes.


Je lui dirai donc, en premier lieu, que son hypothèse d’un État à la fois unitaire et décentralisé est une pure chimère, dont on peut défier le plus habile publiciste de donner un exposé intelligible, et que les exemples qu’il en cite sont controuvés et travestis. Il est vrai, par exemple, que la prétention du gouvernement belge a été de réunir le double avantage de l’unité et de la décentralisation ; mais il est certain aussi, et reconnu par tous les Belges tant soit peu instruits, que la centralisation est croissante en Belgique, tandis que l’ancien esprit communal et fédératif s’en va ; que le pouvoir central fait à celui-ci une rude guerre, et ne s’en cache même plus. J’ai dit déjà que l’une des causes du mécontentement que j’ai soulevé en Belgique par mon article sur l’unitarisme italien, était qu’en attaquant celui-ci je combattais indirectement l’unitarisme belge [1]. Un phénomène analogue se passe en Angleterre, en Prusse et partout où le principe fédératif n’est pas fortement constitué et rigoureusement défini. La guerre des États-Unis en est encore une preuve.


Tout pouvoir tend à la concentration et à l’accaparement les traditions ; la race, le génie n’y font rien ; et il suffit, pour que cette tendance centralisatrice devienne une réalité, qu’il existe de fait ou de droit une opposition de classes, bourgeoisie et peuple. C’est une conséquence fatale de l’antagonisme des intérêts, qu’ils travaillent de concert à la concentration du pouvoir. La Belgique, citée tout à l’heure par M. Fr. Morin, en est un triste exemple [2].


Gardons-nous donc, s’il vous plaît, de prendre pour une forme de sociabilité ce qui n’est qu’un phénomène de dénaturation politique, le passage de la fédération à l’unité, ou vice versâ. Gardons-nous surtout de conclure de cette prétendue forme un patronat qui ne serait autre chose que le rétablissement du principe condamné des castes, auquel vous arrivez tout droit par votre malheureux appel à la bourgeoisie. N’oubliez pas que tout se meut, tout change et tout est en évolution incessante dans la société, et que si votre système politique n’est organisé de manière à développer sans cesse la liberté et à créer, par elle, l’équilibre, toujours votre gouvernement reviendra à la centralisation et à l’absolutisme.


Sans doute, les formes de l’association humaine sont innombrables : c’est la part dévolue à la liberté dans la constitution de l’État mais les lois sont constantes, d’autant mieux qu’elles expriment plus rigoureusement le droit. Or, je crois avoir prouvé que toutes les formes de gouvernement, d’abord à priori ou théoriques, puis à posteriori ou empiriques, rentrent les unes dans les autres ; que ce sont autant de manières différentes, hypothétiques, variables à l’infini, de créer l’équilibre entre l’Autorité et la Liberté ; mais que de toutes ces combinaisons gouvernementales il n’y en a et ne peut y en avoir qu’une seule qui satisfasse pleinement aux conditions du problème, à la Liberté et au Droit, à la réalité et à la logique, la Fédération. Toutes les autres formes sont essentiellement transitoires et corruptibles ; seule la Fédération est stable et définitive. À quoi sert donc ici de parler de variétés de formes et de moyens termes ? Sans doute les confédérations ne se ressembleront pas toutes, quant aux détails ; mais elles se ressembleront quant aux principes, de même qu’aujourd’hui toutes les monarchies constitutionnelles se ressemblent. À quoi bon encore ce recours à la classe bourgeoise et toutes ces préoccupations de juste-milieu, quand l’esprit de la Démocratie elle-même est de faire qu’il n’y ait plus ni classe inférieure ni classe élevée, mais un seul et même peuple ? Possédez-vous les éléments d’une bourgeoisie, pas plus que d’une noblesse ? La France demande le gouvernement du droit par une institution de justice et de liberté qui subsiste enfin par elle-même, immuable dans sa loi, variable seulement dans le détail des applications.


Cette institution, vous êtes tenu, journaliste de la démocratie, de la chercher comme moi ; et comme vous n’avez que ces deux alternatives, l’autorité ou le contrat, vous êtes tenu de justifier votre unité, non de la mutiler, ni de l’abâtardir, ce à quoi vous ne réussirez pas, ou bien d’accepter la Fédération.


J’ai méconnu, selon M. Morin, l’idée moderne de nationalité. Mais ce qu’il appelle avec tant d’autres nationalité, est le produit de la politique bien plus que de la nature : or, la Politique ayant été jusqu’à ce jour aussi fautive que les gouvernements dont elle est le verbe, quelle valeur puis-je accorder aux nationalités sorties de ses mains ? Elles n’ont pas même le mérite du fait accompli, puisque l’institution qui leur a donné naissance étant précaire, les soi-disant nationalités, œuvre d’un vain empirisme, sont aussi précaires qu’elle, naissent et disparaissent avec elle. Que dis-je ? Les nationalités actuellement existantes venant à s’écrouler par la déconfiture du système qui les a établies, laisseraient la place aux nationalités primitives dont l’absorption a servi à les former, et qui regarderaient comme un affranchissement ce que vous appelleriez, vous, dans votre système, une destruction.


Je conviens que, si demain la France impériale se transformait en Confédération, les nouveaux États confédérés, au nombre de vingt ou trente, n’iraient pas d’emblée se donner chacun, pour le plaisir d’exercer leur autonomie, un nouveau Code civil, un Code de commerce, un Code pénal, un autre système de poids et mesures, etc. Dans les commencements, la fédération se réduirait à l’indépendance administrative ; pour le surplus, l’unité serait de fait maintenue. Mais bientôt les influences de race et de climat reprenant leur empire, des différences se feraient peu à peu remarquer dans l’interprétation des lois, puis dans le texte ; des coutumes locales acquerraient autorité législative, tant et si bien que les États seraient conduits à ajouter à leurs prérogatives celle de la législature elle-même. Alors vous verriez les nationalités dont la fusion, plus ou moins arbitraire et violente, compose la France actuelle, reparaître dans leur pureté native et leur développement original, fort différentes de la figure de fantaisie que vous saluez aujourd’hui.


Telles sont en substance les observations que j’oppose à celles de M. Morin, et sur lesquelles je regrette de ne pouvoir insister davantage. Ou je me trompe fort, ou elles le convaincraient que ce qui le fait hésiter devant le principe fédératif et le retient dans l’unité, n’est point une raison politique sérieuse : c’est le fait établi, toujours si imposant ; c’est la tradition jacobine et le préjugé de parti ; c’est qu’aux yeux de la vieille Démocratie il y a chose jugée contre la Gironde ; c’est que le peuple français a toujours compris le gouvernement comme en 93 il comprenait la guerre : En masse sur l’ennemi ! c’est-à-dire centralisation, et unité ; c’est, enfin, qu’en ce qui concerne les choses de la Révolution, la raison des philosophes n’a fait jusqu’à présent que suivre la fougue des masses. Que M. Morin mette la main sur sa conscience : n’est-il pas vrai qu’il lui en coûterait à cette heure de se séparer de ses amis les démocrates unitaires ? Et pourquoi lui en coûterait-il ? Parce que la Révolution est encore pour le peuple affaire de sentiment, non de droit ni de science ; que préférer le droit et la science au sentiment, c’est, dans l’opinion du peuple, se séparer de lui, et que M. Fr. Morin tient à ne se séparer pas du peuple, même dans l’intérêt de la cause populaire, même pour un instant.


Indépendamment des relations de parti qui l’attachent à la Démocratie, j’ai encore d’autres motifs de mettre en suspicion l’indépendance d’esprit de M. Morin. Je trouve dans son article du 11 novembre le passage suivant, à propos de la question romaine :


M. Proudhon reconnaît que Rome est aux Romains. Que l’on consulte donc les Romains, et que tout le monde s’incline devant le verdict qui, en droit, est souverain ; qui, en fait, est seul capable de nous tirer d’une situation contradictoire.


Cette observation est exactement la même qui m’a été adressée, en termes d’une parfaite courtoisie, par un respectable pasteur de Rotterdam. Elle signifie que, dans la pensée de M. Fr. Morin, fervent catholique, l’unité religieuse, qui doit un jour réunir en une même profession de foi tous les croyants, a pour condition de réalisation d’être nettement séparée de l’unité politique. Ainsi M. Morin est doublement unitaire ; il l’est dans son cœur, et dans son entendement, il l’est en religion et en politique. Comment avec cela peut-il se dire démocrate, libéral, voire même révolutionnaire ? J’avoue que c’est pour moi une énigme.


Quoi qu’il en soit, ni M. Morin ni mon correspondant hollandais ne m’ont compris. D’abord, ai-je nié que les Romains eussent le droit de trancher, en tant qu’il dépend d’eux, l’affaire du temporel en donnant l’exclusion au Saint-Père ? Jamais. Telle n’est pas pour moi la question. Il s’agit de se prononcer entre la fédération et l’unité. Sur quoi je me borne à dire, faisant abstraction des droits ou prétentions dynastiques du Saint-Siége, que si les Romains, de même que les Napolitains et les Toscans, donnent la préférence au royaume sur la fédération, ils en sont parfaitement les maîtres ; seulement ils manquent, selon moi, à la tradition de l’Italie, aux garanties de la liberté et aux vrais principes du droit, et de plus se mettent mal avec le monde catholique. Je dis qu’au lieu d’avancer par cette politique dans la voie révolutionnaire, ils reculent ; qu’au lieu d’amener à la raison le catholicisme, ce qui d’ailleurs n’est pas dans leur intention, ils lui préparent une recrudescence.


Quant au temporel pontifical, que M. Fr. Morin voudrait, comme catholique et dans l’intérêt de l’Église, supprimer, je me bornerai à lui faire une simple question : Nie-t-il que si les soixante ou quatre-vingt mille prêtres qui sont en France, poursuivis dans leur existence matérielle, jugeaient à propos de choisir entre eux des candidats au Corps législatif et de les présenter aux prochaines élections dans les quatre-vingt-neuf départements, ils en eussent le droit ? Nie-t-il que si le suffrage universel accueillait la majorité de ces candidatures, les cléricaux n’eussent le droit d’entrer en masse dans le gouvernement ? Nie-t-il qu’alors la politique ne devînt légitimement une politique chrétienne, sinon tout à fait ecclésiastique ? Non, il ne peut nier cela, puisque c’est écrit dans notre droit public. Bien mieux M. Frédéric Morin, démocrate et catholique, ne serait-il pas heureux de ce triomphe de la religion ? Assurément. Donc la séparation du temporel et du spirituel, ainsi que je l’ai affirmé tant de fois, est en elle-même une chimère ; donc, puisque d’une part le spirituel et le temporel sont connexes, et que d’autre part les intérêts qui composent le temporel sont divergents, l’unité de religion est aussi chimérique que celle du gouvernement ; donc ce n’est pas en vertu de ce principe triplement faux, d’une unité religieuse, d’une unité gouvernementale, et de leur séparation, que le parti de la Révolution doit attaquer l’Église et revendiquer les États du Saint-Père ; donc la vraie, l’unique question entre le parti de la foi et le parti du progrès est la question morale, question dans laquelle nous sommes certains de succomber, et nous nous condamnons nous-mêmes en faisant à notre antagoniste une guerre déloyale et en joignant à la spoliation l’hypocrisie. Ce qui soutient l’Église contre toutes les attaques et qui fait du parti catholique le plus puissant de tous, M. Fr. Morin doit le savoir mieux que personne, ce n’est pas son unité, c’est l’affaissement des consciences qu’aucune idée ni d’en haut ni d’en bas ne soutient plus ; c’est le matérialisme de notre enseignement ; c’est l’abandon de la pensée révolutionnaire remplacée par le plus détestable pharisaïsme ; c’est notre impur romantisme et notre libertinage voltairien.


Selon M. Morin, « en étudiant l’hypothèse de la Papauté temporelle supprimée, j’aurais été épouvanté par l’image de l’autorité temporelle se couronnant elle-même d’une royauté absolue sur les âmes. » — Je sais gré à mon honorable critique de chercher des motifs élevés à ma conduite vis-à-vis de la Papauté ; mais telles ne sont pas précisément mes préoccupations. Je crois et j’attends la fin de la Papauté temporelle, puisque je crois et attends la Justice absolue et la pure morale de l’Humanité, dont la Révolution française a été selon moi le précurseur. Je crois donc qu’il viendra un jour où l’autorité spirituelle ne se distinguera plus de la temporelle, puisque toutes deux seront fondées sur la même Conscience, la même Justice, la même Raison et la même Liberté. Ce qui me tient en souci et que je pleurerais de larmes de sang, c’est quelque jonglerie de réforme, renouvelée de Luther et de Calvin ; quelque singerie de religion d’État ou d’Église nationale copiée de Henri VIII ; pis que cela, quelque nouveau culte de l’Être suprême ou de la Raison ; des mascarades comme celles de Ménilmontant, une théophilanthropie, un Mapa, ou toute autre folie spiritiste et mormonique. Dans le délabrement des âmes, je crois, en fait de superstition, tout possible. Notre prétendu voltairianisme ne me rassure pas ; je n’ai nulle confiance en des esprits forts qui ne savent que plaisanter et jouir. La philosophie, si elle n’est cuirassée de vertu, ne m’inspire que du dédain. Voilà pourquoi tout en gardant vis-à-vis de l’Église la position qu’a faite selon moi au monde moderne la Révolution, je dénonce au mépris public, avec les manœuvres de la Démocratie unitaire, les coups de bascule d’un panthéisme sans mœurs et d’une coterie sans principes.


Après l’appui indirectement prêté à la Papauté, en tant que puissance temporelle, M. Morin me reproche d’avoir soutenu, « non-seulement la fédération républicaine, mais même la fédération monarchique de Villafranca. » — M. Cernuschi, au rebours, le chef des barricades de Rome, auteur principal de la République romaine en 1849, dont j’ai oublié dans ma dernière publication de citer le nom à côté de ceux de Ferrari, de Montanelli, d’Ulloa, Henri Cernuschi me disait l’autre jour : « À leur république unitaire, j’eusse préféré cent fois une fédération de monarchies. » Et, n’en déplaise à M. Fr. Morin, je suis de l’avis de M. Cernuschi. Il y a dix à parier contre un qu’une république unitaire, comme celle des Jacobins, deviendra, en vertu de l’unité, une monarchie constitutionnelle ; et tout autant à parier qu’une fédération de monarchies deviendra, en vertu du principe fédératif, une république fédérative. Ainsi le veut la logique des principes, d’après laquelle l’élément prépondérant finit par entraîner les autres. Depuis quand les idées sont-elles condamnées en haine de ceux qui les produisent ou qui les expriment ? Étonnante pudeur du jacobinisme ! C’est un empereur, Napoléon III, qui propose aux Italiens la fédération : donc, on la rejettera parce qu’elle vient d’un empereur, et on lui préférera, quoi ? la royauté. Ce sont des princes constitutionnels qui représenteront cette confédération : donc encore on devra la rejeter parce que les États confédérés seraient des monarchies, et on lui préférera, quoi ? une royauté militaire, une concurrence à l’Empereur !


Au reste, ne soyons pas dupes de cette délicatesse jacobine. Le jacobinisme est avant tout unitaire, c’est-à-dire monarchique, avec ou sans roi ; M. Fr. Morin le reconnaît pour son compte, en se prononçant contre la fédération. Le jacobinisme est bourgeois dans l’intérêt de l’ordre : M. Fr. Morin le déclare en faisant appel à la bourgeoisie. Le jacobinisme, enfin, est juste-milieu : M. Fr. Morin ne le dissimule pas, en préconisant un système d’unité et de décentralisation tout à la fois. Unitarisme, bourgeoisisme, juste-milieu : voilà, au fond, pourquoi le jacobinisme est opposé à la fédération, voilà pourquoi la démocratie a tant déclamé contre le traité de Villafranca. Sommes-nous à bout de contradictions ? Non. Comme les sentiments de M. Fr. Morin le rattachent de préférence à la plèbe, le voici qui, tout en soutenant l’unité et faisant appel à la bourgeoisie, témoigne déjà la crainte que le gouvernement de Victor-Emmanuel ne soit trop unitaire, trop bourgeois, trop juste-milieu. Cela rappelle Robespierre poursuivant de ses invectives feuillants, girondins, dantonistes, hébertistes et modérés, sans qu’il pût dire de quelle opinion lui-même il était. En vous enrôlant dans le jacobinisme, M. Fr. Morin, qu’avez-vous fait de votre indépendance de philosophe ? Qu’avez-vous fait de votre ingénuité de chrétien ? Vous avez perdu jusqu’à votre logique, et vous êtes à cette heure incapable de formuler nettement une opinion.


Mais j’ai des observations plus graves encore à soumettre au correspondant du Progrès : ce sera l’objet des chapitres suivants.


  1. La loi qui a supprimé les octrois en Belgique a fait de la décentralisation de ce pays une véritable anomalie. Soixante-dix-huit villes ou communes ont renoncé par cette loi à avoir un revenu propre : c’est du budget de l’État qu’elles reçoivent aujourd’hui le montant de leurs dépenses ; ce sont les représentants de la nation qui les votent ; c’est le ministre des finances qui, par conséquent, est le véritable administrateur en chef des finances de toutes les communes belges. D’un seul coup la Belgique tout entière s’est trouvée transformée en une vaste préfecture. Comment concevoir, dans un pareil État, l’existence de ce que la France, redevenue Empire, persiste à réclamer, des libertés municipales ? Je le répète : la chose serait non-seulement contraire au droit de l’État, au droit des Chambres aussi bien que du gouvernement ; elle serait une irrégularité budgétaire, une impossibilité. Les habitants des communes belges l’ont ainsi voulu ; les Chambres, sur leur commandement, l’ont voté : on peut dire que la démission du pays entre les mains du gouvernement a été complète. Et cet honnête bourgeoisie belge se moque de nos inclinations unitaires !…
  2. L’abolition des octrois en Belgique pouvait être une mesure d’économie publique à la fois utile et libérale : toute la difficulté était de remplacer le revenu des octrois par un autre système de contribution. Ce soin regardait spécialement les villes, à chacune desquelles il appartenait de déterminer, au mieux de ses intérêts, ses voies et moyens. Le gouvernement et les Chambres ne devaient intervenir que pour homologuer les décisions prises par les communes. En général, le mode le plus simple était de remplacer l’octroi par une taxe locative. Mais il eût fallu exempter de la taxe toute la population pauvre ; et la classe bourgeoise, alléchée par le ministre, a mieux aimé risquer, pour ne pas dire sacrifier, ses libertés municipales, et rejeter le fardeau sur la masse entière du pays. C’est ainsi que le budget des soixante-dix-huit communes les plus considérables de la Belgique est devenu un chapitre du budget de l’État. La bourgeoisie belge peut se vanter d’avoir vendu son droit d’ainesse pour un plat de lentilles, — et M. Frère Orban d’avoir accompli le plus grand acte de corruption des temps modernes. Désormais, en Belgique, les conseils municipaux ne sont plus que des succursales du ministère de l’intérieur.
    …...En Angleterre, le mouvement centralisateur est moins rapide qu’en Belgique cela tient à l’existence d’une aristocratie et au régime de la propriété. M. Fr. Morin voudrait-il, pour réaliser son accord de la décentralisation avec l’Unité, nous ramener au droit d’aînesse et au système féodal ?
    …...En Prusse, il existe aussi une noblesse, véritable remora de la bourgeoisie et de la démocratie prussiennes, dernier obstacle au développement des libertés et de l’unitarisme constitutionnels. Supprimez cette noblesse, abolissez tout ce qui reste en Prusse de coutumes féodales, et, selon que la bourgeoisie ou la démocratie sera prépondérante, vous aurez l’empire plébéïen ou la royauté bourgeoise, aussi unitaires du reste l’un que l’autre.