Prose de Jean Aicard/Introduction

La Prose de Jean Aicard : Étude Littéraire et Extraits
Texte établi par J. CalvetLibrairie A. Hatier (p. 4-17).

La
Prose de Jean Aicard


INTRODUCTION


La Prose de Jean Aicard qui parait aujourd’hui fait suite à La Poésie de Jean Aicard qui a paru l’an dernier. Les deux volumes sont conçus dans le même esprit : ils donnent, non pas des fragments choisis, mais — à part quelques exceptions — des pièces complètes dont chacune forme un tout. De plus, le présent volume est fait, aux trois quarts, d’œuvres inédites, articles publiés par divers journaux ou études manuscrites.

Je n’ai pas à refaire ici la notice que j’ai écrite pour La Poésie de Jean Aicard ; il me suffit de donner quelques indications sur les chapitres qui vont suivre et de compléter ainsi le portrait d’un des écrivains les plus attachants de notre époque.

On lira d’abord quelques pages de souvenirs personnels. Ils esquissent un contraste entre l’éducation tyrannique du lycée et l’éducation de plein air que donnait le grand-père au fond des bois, en face de la mer.

Éducation de poète assurément qui laisse pénétrer son imagination par les spectacles colorés et les arômes vivifiants de la nature, mais surtout éducation d’homme qui apprend de bonne heure et par l’expérience l’égalité fondamentale des hommes frères.

Je crois que ce sentiment de la fraternité dans l’égalité qui a été le premier dans l’âme du poète y est resté le plus fort. Il y apparaît naturel, ce qui surprend au premier abord, parce que, comme le disait si bien Michelet, nous affirmons volontiers l’égalité, mais nous serions étonnés qu’on nous demandât de la pratiquer ou même simplement d’y croire.

La bonté est la vertu qui nous coûte le plus ; aussi nous cherchons, sans nous l’avouer, à supprimer les motifs d’être bons. Nous sommes partagés en castes et en classes rivales, et, comme si ce n’était pas assez de cette division naturelle, nous avons inventé les partis qui sont la manifestation la plus décisive de l’égoïsme. Jean Aicard a voulu n’être d’aucun, ce qui est difficile, touchant et périlleux, surtout quand on écrit des livres. Les livres de parti sont les seuls que la réclame daigne servir et que les puissants consentent à soutenir ; les autres doivent se soutenir tout seuls.

Mais ce qui vaut mieux que le succès bruyant c’est la possibilité de faire du bien en rapprochant les hommes. Le poète doit être en dehors et au-dessus des partis pour les unir à certaines heures dans le culte de quelques grandes idées qui est commun à tous et pour devenir ainsi, en quelque sorte, comme disait encore Michelet, le médiateur de la cité.

Pour vous réjouir, lecteur, après les souvenirs personnels, vous trouverez ici quelques contes. Ils ne sont pas durs et grossiers comme nos vieux fableaux, ni gras et énormes comme les récits de Rabelais, ni violents et méchants comme ceux de Maupassant ; ils sont joyeux, bruyants et épanouis. Ce sont des galégeades, et la galégeade est un genre littéraire, qui est né en Provence, qui ne vit qu’en Provence et n’est bien compris qu’en Provence[1]. Vous en goûterez pourtant le charme, légèrement évaporé, en vous disant que pour le trouver tout entier il faudrait les lire dans la forêt des Maures, sous ces pins où bruissent la mer et les cigales.

Ce que tous peuvent aimer, sans être de Provence, c’est l’art du conteur. Son récit est composé. Il est organisé. C’est un animal vivant qui marche avec une souveraine souplesse. Il ne fait aucune gambade inutile, ou, s’il en fait, elles sont si drôles qu’il faut les pardonner, puisqu’on en rit. Lisez l’histoire du Marchand de Larmes, et les autres.

J’aurais voulu mettre dans ce recueil un grand nombre de paysages provençaux. C’était malaisé. La description de la Provence se mêle à tous les romans de Jean Aicard d’une manière si intime, qu’il est impossible de l’en séparer : ce qui prouve que la description n’est jamais un morceau de bravoure, mais a pour but de nous montrer ce que voient les personnages du roman.

Ils voient toute la Provence et nous la voyons avec eux, Toulon, la ville et le port dans le Pavé d’Amour, Arles et la campagne d’Arles dans Notre-Dame-d’Amour, Cannes et Antibes dans Benjamine, Saint-Raphaêl, Agay et Fréjus dans l’Ibis Bleu, Cavalaire dans le Diamant Noir, La Camargue et les Saintes-Maries-de-la-Mer dans Roi de Camargue, les Maures, l’Esterel et toute la côte de Toulon à Fréjus dans Maurin des Maures.

La Provence nous est ainsi décrite par un peintre qui voit avec précision les lignes et les couleurs changeantes suivant la saison et l’heure, et par un poète qui sent la vie universelle et charge ses paysages d’humanité. Par là il fait songer à Pierre Loti. Il n’a pas au même degré que ce Chateaubriand du XXe siècle le don de l’évocation ni la puissance tragique qui fait de la description une plainte désespérée ; mais les sentiments qu’il mêle aux choses ont un caractère plus universel et aussi plus consolant. Il décrit la côte enchantée, la mer aux innombrables sourires, la forêt hospitalière, pour nous dire que le cadre donné à notre vie nous engage à avoir confiance dans la vie. Ses paysages sont optimistes comme ceux de Loti sont pessimistes. C’est la race provençale qui parle en lui.

Mais, encore une fois, ses paysages n’existent pas pour eux-mêmes. Ils ont un rôle dans l’intrigue. La Provence apaise ses personnages ou les irrite ; elle leur donne des motifs d’agir ou brise leur volonté. Elle se fait le plus souvent complice des passions humaines par son atmosphère de paganisme et de volupté. Elle devient ainsi un personnage réel et complexe, qui ne meurt pas à la dernière page du livre, mais se transforme pour reparaître dans un autre, et les anime tous de sa vie puissante.

La païenne Provence sert de cadre à des romans d’un idéalisme tout chrétien.

Romancier idéaliste, Jean Aicard a été opposé maintes fois à Zola et rapproché d’Octave Feuillet ; et les deux comparaisons sont aussi inexactes l’une que l’autre. Il part du réel pour aboutir à l’idéal ; il décrit ce qui est pour préparer ce qui doit être. Ses personnages marchent sur la terre et quelquefois dans la boue, avec des pieds lourds, mais ils regardent le ciel et le désirent. Benjamine, l’héroïne d’une œuvre violente, « meurt pour l’idéal » ; Élise, la coupable épouse de l’Ibis Bleu, meurt de l’avoir renié ; et Tata, la femme au cœur pur, accepte toutes les souffrances et tous les sacrifices pour le servir.

Voilà pourquoi, réalistes et idéalistes à la fois, les romans de Jean Aicard peuvent être troublants pour les âmes neuves et réconfortants pour les âmes informées ou fatiguées. En tout cas, ils sont toujours moraux, c’est-à-dire que les fautes y sont regardées comme de vraies fautes, que les personnages sont responsables de leurs erreurs, et que la bonté et le pardon triomphent de la méchanceté, et de la colère. Élise, de l’Ibis Bleu, n’est pas emportée par « la passion fatale » des romans à la mode ; et nous voyons comment elle se perd et surtout comment elle aurait pu ne pas se perdre.

« C’était le moment où elle aurait dû ne pas le revoir.

« L’idée lui en passa par la tête. Elle y résista.

« — Je suis si seule ! Quel mal faisons-nous ?.. Pourquoi me priver d’une distraction sans péril ?..

«… C’est pourtant dans ce sophisme murmuré par l’instinct que fut toute sa faute. Jusqu’ici rien n’était compromis. À partir de ce moment la mollesse de sa volonté laissait la porte ouverte aux forces fatales.

« Fuir les occasions, c’est la recommandation profonde de l’expérience ecclésiastique. La liberté de ne pas choir existe, mais avant que le départ dans la chute ait commencé. La fatalité existe aussi. Elle commence à partir de l’heure où la main a lâché sur le plan incliné la bille d’ivoire. Il n’est donc pas vrai de dire qu’il n’est jamais trop tard ; il n’est donc jamais trop tôt pour fuir… Rarement les occasions inclinées, glissantes comme le marbre poli, se rencontrent sous nos pas, avant que nos yeux ou notre esprit aient pu les pressentir.

« La gloire de la volonté humaine, c’est de s’arrêter à temps devant l’abîme. »

J’ai voulu citer toute cette page parce qu’à l’encontre des théoriciens de la fatalité de la passion, elle affirme en termes explicites et avisés la liberté morale.

Ailleurs, dans Roi de Camargue, la lutte entre le vice et la vertu est « dramatisée » en quelque sorte : Livette et la bohémienne représentent les deux amours qui se disputent le cœur de Renaud ; Livette est aidée par les Saintes-Maries et par toutes les générosités du cœur de Renaud ; la bohémienne prend à son service toutes les forces du mal, la perfidie de la femme, les mauvais conseils que donne le climat de Camargue et les bas instincts du jeune guardian ; c’est l’amour pur et noble qui triomphe, mais il ne triomphe que dans la mort.

Ceux qui n’osent pas reprocher à Jean Aicard d’écrire des romans moraux lui ont fait quelquefois un grief d’interrompre son récit pour prêcher la morale. De fait la narration est coupée par des réflexions dans le genre de celle-ci : « Tout exemple de dévouement est fécond à l’infini. Si toutes les moissons venaient à périr, moins un seul grain de blé, ce grain de blé, tout seul, suffirait bientôt à nourrir les mondes. » Et on aime à cueillir en passant cette bonne parole.

Parfois la réflexion morale se développe en dissertation et en discussion. Mais, ces discussions sont en général placées au début du roman, quand le drame n’est pas encore engagé qu’on a encore la patience de lire des sermons. D’ailleurs le lecteur moderne, qui cherche des idées dans les livres, a été habitué par Paul Bourget à la discussion des problèmes moraux et il préfère l’intrigue qui va lentement et donne le temps de penser, à l’intrigue rapide qui est vide.

Costa de Beauregard après avoir lu Maurin des Maures et l’Ibis Bleu appelait Jean Aicard : « ce philosophe chrétien. »

C’est la même impression que laisse son œuvre de journaliste. Cette œuvre est considérable. Pendant plus de trente ans, dans les journaux de Paris et de Provence, à propos de tout et à propos de rien, Jean Aicard a dispersé des plaidoyers pour l’idéal et pour la bonté. Ils sont touchants, généreux, et presque toujours d’une fantaisie qui amuse et d’une bonhomie qui captive.

Par transparence, on peut y lire sa vie au jour le jour. Dans sa longue carrière, il a été mêlé à beaucoup de ces choses que l’on appelle importantes, et, comme il prenait parti sans être d’aucun parti, il s’est fait des amis et des adversaires dans tous les camps. Mais il lui est aussi arrivé quelquefois d’être l’expression de la pensée de tous : aux fêtes de Toulon en 1889, dans sa campagne en faveur des Arabes, et lorsque l’escadre russe visita la Provence, Jean Aicard fut vraiment le poète tel que le rêvait Victor Hugo, l’âme chantante de tout un peuple.

On trouvera dans le sixième chapitre un écho de ces choses, mais combien affaibli ! J’ai dû laisser de côté des articles et des discours qui pourraient former plusieurs volumes. Le souvenirs des événements qu’ils racontent s’est effacé et pourtant ces pages vivent encore, tant elles furent spontanées et cordiales.

Jean Aicard a horreur de la critique qui dénigre ; il aime celle qui aide en admirant et en conseillant.

Aussi, quand il a voulu s’essayer dans ce genre, il n’a rien dit des écrivains qu’il aurait dû maltraiter. De ceux qu’il aime, de Michelet, de Sully Prudhomme, de Loti, d’Alphonse Karr, il a tracé des portraits qui doivent rester, parce qu’ils contiennent ce que chacun d’eux eut de meilleur.

Ces portraits sont une occasion pour le critique de nous parler de lui-même, je veux dire de ses idées. Non pas qu’il soit un théoricien plus qu’il n’est un critique, le meilleur de son art est dans la spontanéité et dans la liberté. Mais sur quelques points qui lui tiennent plus au cœur, il s’est expliqué avec franchise. Dans la préface de Miette et Noré, dans une conférence faite à l’Université des Annales, dans le Discours de Réception à l’Académie Française, il a tenu à définir les procédés de l’art populaire que les mandarins des lettres dédaignent et qui fait la joie et la gloire des poètes à l’âme simple.

Je veux citer ici quelques pages de l’admirable discours où Pierre Loti, recevant Jean Aicard à l’Académie Française, a essayé de caractériser l’âme encore plus que le talent de son ami. Il parle du poète ; mais ce sont les mêmes sentiments qui animent le prosateur et ces lignes ne seront pas déplacées dans cette introduction.

« Vous êtes, Coppée et vous, les deux poètes contemporains les plus populaires de notre pays. Et, en disant cela, je prétends vous adresser, à l’un et à l’autre le plus enviable des éloges ; car, pour pénétrer ainsi au cœur du peuple, il faut, lorsqu’on écrit en vers, être plus qu’un ciseleur habile, il faut avoir mis, sous les rimes qui bercent, quelque chose de sincèrement et de tendrement humain, quelque chose qui sente la vie, l’amour, la pitié. Ou bien il faut avoir été hanté par la grandeur infinie du mystère de tout, et connaître des suites de mots à la fois intenses et faciles, capables d’en éveiller l’inquiétude dans les âmes encore incultes et à peine évoluées. Je crois en outre que, pour être vraiment populaire, il faut avoir fait, comme vous deux, une œuvre saine, en même temps qu’une œuvre d’art, car c’est surtout auprès des demi-cultivés, des demi-lettrés, des demi-élégants, que trouvent grâce le cynisme et les mots grossiers ; mais la majorité du peuple, non, chez nous, Dieu merci, elle est encore à préférer ce qui fait couler les bonnes larmes, ce qui est pur et même un peu idéal.

Le cas de cette pénétration étonne peut-être davantage de la part de Coppée, qui risquait, en tant que Parnassien, de planer dédaigneux et impassible, et qui, au contraire, a su s’abaisser vers les humbles sans déchoir, ou plutôt qui a trouvé le secret de les élever par instants à son niveau. Ceux qu’il appelait, — mais si amicalement, — « le petit peuple de la grande ville » ont été ses lecteurs, et ce fut sa vraie gloire, à mon avis, de prendre place à leur foyer, sans pour cela perdre son rayonnement aux yeux des lettrés et des artistes.

« Vous, c’est le peuple effervescent des campagnes de Provence qui vous a élu pour son barde ; chez les paysans, chez les pêcheurs de là-bas, vous entrez en voisin, en familier que l’on aime et que l’on fête. Le jour où nous avons le mieux senti combien vous la magnétisez, cette Provence tout entière, c’est lorsque au théâtre antique d’Orange fut donnée l’inoubliable représentation de la Légende du Cœur, — où Sarah Bernhardt encore prêtait sa grâce souveraine à votre héros, le chevalier poète ; les dix mille Provençaux assemblés parmi ces ruines vibraient par vous, à l’unisson avec vous ; dans ce cadre, votre triomphe, cette fois, prit le caractère d’une scène des temps jeunes et passionnés ; il fut d’une beauté que nous avions cessé de connaître, et l’aïeul, qui vous éleva dans sa maison des bois, en eût été plus fièrement ému, à juste titre, que de l’accueil que vous recevez aujourd’hui sous cette coupole officielle… Je ne voudrais pas vous accabler, tout vif encore, des noms légendaires du passé, d’autant plus qu’il est impossible de prévoir combien d’années les plus durables d’entre nous pourront tenir contre le grand oubli du lendemain. Cependant, savez-vous à qui me fait surtout songer votre popularité régionale ? Au mélodieux Hafiz et à Saâdi du Pays des Roses. Ces deux-là, aujourd’hui encore les lettrés de la Perse (où il n’y a pas d’Académie), ne se lassent de reproduire amoureusement leurs poèmes, en calligraphie patiente, avec alentour des miniatures de missel, — cependant que j’ai entendu aussi, après mille ans, des chameliers redire leurs strophes le long des chemins du désert, en caravane, et des bergers les chanter au soir, au camp nomade. Dans ce siècle, Monsieur, nous n’avons plus le temps, comme les Orientaux, de faire des belles calligraphies pour honorer les écrivains que nous aimons ; mais veuillez considérer notre réception d’aujourd’hui comme l’équivalent, — ou à peu près, — des fines enluminures que nous nous serions plu à mettre en marge de vos œuvres, si nous étions des dilettanti de Chiraz ou d’Ispahan. Par exemple, je n’ose pas vous promettre que dans mille ans, les bergers de Provence liront encore vos vers. Dans mille ans, il n’y aura plus de bergers, et puis le temps est passé, de ces peuples immobiles qui de père en fils vivent des mêmes rêves, — comme, hélas ! est passé le temps des peuples heureux. Mais de nos jours du moins, les braconniers, qui partent en chasse vers la forêt des Maures, emportent souvent un de vos livres dans leur carnier pour passer les heures ; c’est là un hommage qu’ils ne rendent qu’à vous seul. Et les paysans des hameaux perdus font silence, le soir à la veillée, pour écouter du Jean Aicard, récité par leurs petits enfants qui l’ont appris à l’école.

Un point qui vous rapproche encore de Coppée, c’est que cette humanité, dans vos livres, est une humanité toujours attendrie, toujours prête à pardonner quand même. Vos pièces de théâtre, vos romans, comme les siens, aboutissent à un pardon sans borne que l’on s’accorde en pleurant et qui nous fait pleurer aussi. C’est par un tel pardon que se termine votre drame aujourd’hui classique, Le père Lebonnard, qui fut le triomphe du tragédien Novelli en Italie, le triomphe de Sylvain en Angleterre, et qui, après avoir été joué et rejoué sur toutes les scènes d’Europe et d’Amérique, nous est revenu à Paris au bout de vingt ans, avec une telle moisson de « rappels » et de larmes, — que nous avons cependant fini par le comprendre et l’acclamer aussi.

Et enfin, le trait qui vous unit le plus intimement, vous le poète qui nous arrivez, au poète qui vient de nous quitter, c’est que vous êtes deux profonds mystiques et deux mystiques chrétiens…

Un de vos biographes de talent a donné cette définition de votre nostalgique et si anxieuse religiosité : le dernier résidu de l’idéal chrétien au fond d’une âme. Je ne connais pas, en l’espèce, un mot plus sinistre que ce mot de résidu qui hélas ! est juste[2]. De tout ce qui a fait vivre, palpiter, lutter nos ancêtres, notre génération n’aura eu que cela en héritage : un résidu dont elle n’arrive même pas à secouer le charme indiciblement douloureux.

Nous ne savons et saurons jamais rien de rien : c’est le seul fait acquis. La vraie science n’a même plus cette prétention d’expliquer qu’elle avait hier. Chaque fois qu’un pauvre cerveau d’avant-garde découvre le pourquoi de quelque chose, c’est comme s’il réussissait à forcer une nouvelle porte de fer, mais pour n’ouvrir qu’un couloir plus effarant, plus sombre, qui aboutit à une autre porte plus scellée et plus terrible. À mesure que nous avançons, le mystère, la nuit s’épaississent, et l’horreur augmente… C’est alors que le « résidu » chrétien essaie encore de protester doucement au fond de nos âmes. Nous voyons bien que ce n’est pas cela, qu’il n’est pas possible que ce soit cela ; mais, derrière l’ineffable symbole, — infiniment loin derrière, si l’on veut, là-bas, aux confins de l’incompréhensible, — nous nous disons qu’il y a peut-être la vérité, avec l’espérance. Et puis, nous sentant nous-mêmes accessibles à la pitié, ne valant d’ailleurs que par la pitié, nous nous raccrochons à l’idée qu’il existe quelque part une Pitié suprême, vers qui jeter, à l’heure des grands adieux, le cri de grâce qui autrefois s’appelait la prière ; une Pitié capable de nous accorder même ce revoir, sans lequel la vie consciente, avec l’amour au sens infini de ce mot, ne serait qu’une cruauté par trop lâche ou trop imbécile… Quand nous en arrivons là. Monsieur, nous ne sommes pas trop loin d’être des chrétiens, sinon à la façon de Coppée, bien entendu, du moins à la vôtre…

Mais pardon ! Tout ce que je viens de dire a été déjà tellement dit et redit, que je m’excuse de retomber dans ce lieu commun de la détresse…

Votre livre intitulé Jésus (celui peut-être où vous vous faites le plus merveilleusement simple et le plus humblement humain) nous montre deux pauvres disciples du Christ, pêcheurs du lac de Tibériade, qui, le troisième jour, après la mort de leur maître, s’en reviennent mornes et accablés vers Emmaüs, à la nuit tombante. Une ombre tout à coup surgit à leurs côtés, s’éloigne, revient… Si elle s’approche, ils se reprennent à avoir courage, tandis qu’ils tremblent et défaillent dès qu’elle disparaît. Alors, ce fantôme de Jésus, si incertain pourtant, et qu’ils distinguent à peine, ils le supplient de cheminer près d’eux jusqu’à l’étape du soir, parce que sans lui ils ont froid jusqu’au fond du cœur, dans la nuit plus sombre.

Et vous terminez cette pièce allégorique du naïf passé par la prière que voici, qui tout à coup est de notre temps, et que des milliers d’âmes rediraient avec vous :

Oh ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté,
Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste !
Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste.
Sur tout notre néant seule réalité !

Seigneur, nous avons soif, Seigneur, nous avons faim ;
Que notre âme expirante avec toi communie !
À la table où s’assied la fatigue infinie,
Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.

Reste avec nous. Seigneur, pour l’étape dernière.
De grâce, entre avec nous dans l’auberge des soirs…
Le temple et ses flambeaux parfumés d’encensoirs
Sont moins doux que l’adieu de ta sourde lumière.

Les vallons sont comblés par l’ombre des grands monts,
Le siècle va finir dans une angoisse immense :
Nous avons peur et froid dans la nuit qui commence.
Reste avec nous. Seigneur, parce que nous t’aimons ! »

La prose de Jean Aicard est une prose de poète, souple, fluide, pleine de repentirs et d’effets inattendus. Elle est la fusion de deux éléments disparates : l’harmonie du poème lyrique, la verve savoureuse du parler populaire. Elle parait facile à ceux qui ignorent que la spontanéité est une qualité que l’on n’acquiert que par le labeur ; elle paraît négligée à ceux qui ignorent l’art de la simplicité retrouvée à force de travail.

Par dessus tout, elle est probe, même dans ses audaces. Elle ignore les impudences et les langueurs où se complaisent trop souvent les romanciers. Elle est au service de l’idéal ; elle est dans la vraie tradition française.

J. CALVET
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  1. Chap. VI, voir une définition de la galégeade par Jean Aicard.
  2. Je n’ai pas voulu donner à ce mot » résidu » un sens sinistre. Il représente, à mon avis, l’affirmation essentielle qui appelle toutes les autres.