Principes de la science sociale/48

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (Tome 3p. 325-346).


CHAPITRE XLVIII.

DE LA COLONISATION.

§ 1. — Colonisation primitive. — La tendance à croître accompagnée d’une tendance à s’épandre, tant dans le monde social que dans le règne végétal. Attraction locale et centrale.

Considérons le grand plateau asiatique et n’importe lequel de ses versants, nous voyons des flots d’hommes qui se répandent sur le globe au nord, au sud, à l’est et à l’ouest vers les terres plus basses et plus riches, — les premiers sont exploités ayant été ceux qui possèdent au moindre degré ta propriété de produire les subsistances. C’est de ce point que les races européennes sont parties pour venir occuper les terres créées à leur usage[1]. À chaque degré de progrès nous les voyons s’arrêter dans leur course et s’adonner à la culture des sols élevés et légers : la sèche Arcadie, la rocheuse Attique, — les monts de l’Étrurie et du Samnium, — les revers des Alpes, — la stérile Bretagne, — les hautes terres d’Écosse, — ou le Cornwall ceint de rochers. À mesure qu’augmentent la richesse et la population, nous trouvons partout qu’elles se répandent sur les pentes inférieures, et enfin descendent dans les vallées ; — les facilités d’association et de combinaison s’accroissant chaque année ; les pouvoirs latents de la terre étant de plus en plus mis en œuvre ; les utilités perdant de leur valeur à mesure que la valeur de l’homme augmente ; et les individualités diverses des membres qui composent la société prenant un développement correspondant.

La marche que suit une société en formation est précisément la même que celle que présentent à l’observateur les évolutions du monde végétal. — La tendance à croître est toujours accompagnée d’une tendance à se répandre.

Dans l’enfance de l’arbre majestueux, ses racines sont courtes, presque à fleur du sol ; mais, à mesure qu’il croit, elles se lancent dans toutes les directions, — la racine qui fait pivot néanmoins pénétrant dans le sous-sol, et toutes concourant à assurer la stabilité de la masse du tronc et du feuillage. Bientôt les racines latérales émettent des jets qui, comme la racine-mère dans sa jeunesse, prennent leur nouvelle nourriture à la surface du sol. — Avec l’âge, cependant, elles répètent la même opération, et elles établissent ainsi des centres locaux d’attraction pour les divers éléments destinés au maintien de la vie végétale. L’arbre-père continue à grandir, s’élevant dans l’air à mesure que le pivot s’enfonce et que la stabilité s’accroît à chaque degré du progrès. Entouré de ses descendants de différents âges qui diminuent en hauteur et leurs racines en profondeur à mesure qu’ils s’éloignent du grand centre, il présente à l’œil une parfaite pyramide double[2].

C’est là aussi la marche de l’homme. S’arrêtant dans sa carrière pour travailler, sa richesse commence à croître. Il défriche des terres, bâtit des maisons ; la richesse et la population augmentent. Il émet les petites racines, et l’établissement prend de l’extension, tandis qu’au centre, les maisons, qui étaient d’abord en petit nombre et isolées, deviennent un bourg. À un nouvel accroissement de richesse et de population, il creuse le puits de mine, il extrait la houille et le minerai et fabrique le fer, — creusant plus profondément, à chaque pas, des fondations sur lesquelles va s’éleva l’édifice social. Avec le temps le bourg devient cité, — qui exerce une puissante force d’attraction, force sujette cependant à être contrebalancée par des forces similaires, quoique plus faibles, qui agissent sur d’autres points ; celles-ci exercent un appel sur les membres de la société jeunes et entreprenants, — et les attirent, des riches sols du centre, à des sols plus pauvres qui sont plus loin. Plus tard de nouveaux bourgs se fondent, on fait de nouvelles routes, — ce qui donne de la valeur à d’autres terres et contrebalance de nouveau l’attraction de la cité centrale ; les membres les plus jeunes et les plus pauvres de la société trouvant, sur ces terres moins chères et dans ces bourgs plus petits, l’emploi pour leurs faibles moyens, ce qui ne serait point aussi facile dans la grande cité ou sur les sols riches. Grâce à d’autres accroissements de richesse et de population, la grande cité grandit encore, tandis que néanmoins son attraction est contrebalancée par d’autres attractions incidentes : ouvertures de mines, constructions de fabriques, création de bourgs dans d’autres parties de l’État. L’homme se trouve ainsi toujours soumis aux mêmes grandes forces qui maintiennent l’ordre du système solaire. — Son progrès vers la civilisation est toujours en raison de l’intensité des forces d’attraction et de contre-attraction qui agissent sur lui[3]. Plus cette intensité est énergique, plus s’accélère la circulation sociétaire, — plus il y a concurrence pour l’achat du travail, et des produits du travail, « et plus forte est la tendance au développement des facultés humaines et à ce que se produise l’homme véritable, distinct de l’homme purement animal dont traitent les livres Ricardo-Malthusiens.

Qu’une petite cabane s’élève dans la forêt vieille, c’est un attrait puissant pour qu’un autre settler vienne planter la sienne tout auprès. Si, à la cabane se joint la possession d’une charrue et d’un cheval, l’attraction est bien plus forte, la réunion des deux settlers en attire d’autres sur le même point ; — la force d’attraction augmentant dans une proportion géométrique, à mesure que les hommes, les charrues et les chevaux augmentent dans une proportion arithmétique. Population et richesse augmentant, la maison commune apparaît, — l’église et l’école s’y adjoignent et l’influence se fait sentir au loin, — influence qui va décroissant en raison de la distance, jusqu’à ce qu’elle disparaisse devant les contre-attractions d’un autre établissement. Telle est, de nos jours, la marche des choses dans tous les pays d’Amérique nouvellement exploités ; ce doit avoir été la même dans tous les vieux pays de l’Europe.

§ 2. — La nature va ajoutant perfection à perfection depuis les pôles jusqu’aux tropiques. Les plus riches sols du monde encore inoccupés, — la nature y étant toute puissante. Par l’accroissement de population et de richesse, l’homme est mis en état de tourner contre elle ses propres forces à mesure qu’il les conquiert, — passant ainsi par une marche continue d’un triomphe à un autre, et soumettant les sols les plus fertiles.

« La nature, comme on nous dit et comme nous avons sujet de le connaître, — va ajoutant perfection à perfection dans les pôles jusqu’au tropiques excepté dans l’homme[4] » C’est ce qu’elle fait en descendant des pics neigeux de l’Himalaya aux sols plus riches qui les entourent, soit qu’elle marche vers les chaînes de la Sibérie ou le bassin du Gange, vers les terres humides de la Chine, ou les rivages Ægéens ; — le globe pris en masse n’étant presque une répétition, sur une plus grande échelle de ce qui se voit dans chacune de ses divisions, grandes ou petites.

Le tout a été donné pour l’usage de l’homme, — pour lui être soumis, — et pourtant combien elle est petite la partie qu’il a, en ce moment, soumise à son usage ! Regardez n’importe où, les plus riches sols restent inoccupés. — La Suisse compte une population nombreuse, tandis que les riches terres du bas Danube sont en dévastation ; — les hommes se rassemblent sur les pentes des Andes, tandis que les riches sols de l’Orénoque et de l’Amazone restent à l’état de nature, — et que la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Irlande présentent, sur une échelle plus petite, un état de choses exactement semblable. Ces faits vous conduisent, et cela nécessairement, à croire que l’homme n’a que peu avancé dans l’accomplissement du commandement divin ; et pourtant, n’importe de quel côté nous nous tournons, nous rencontrons cette assertion : que toute la pauvreté et la dégradation de l’humanité est le résultat d’une grande erreur dans les lois divines, en vertu desquelles la population tend à augmenter plus vite que les subsistances et les denrées premières, nécessaires à la satisfaction de ses besoins et à l’entretien de ses forces[5].

« L’Amérique, dit un écrivain contemporain distingué, regorge d’une richesse végétale, non exploitée et solitaire. Ses immenses forêts, ses savanes couvrent, chaque année, le sol de leurs détritus, qui, accumulés depuis les longs âges du monde, forment cette couche épaisse de terre végétale, ce sol précieux qui n’attend que la main de l’homme pour émettre tous les trésors de son inépuisable fertilité[6].

Quant aux tropiques, nous y voyons se déployer une telle force de végétation luxuriante que, pour peu que l’homme abandonne ses travaux, à l’instant même ils disparaissent sous les arbres et la verdure[7]. Un espace de 150 mètres carrés, occupé par cent bananiers, donne, au rapport de Humboldt, plus de 2.000 kilogrammes de substance nutritive, — c’est-à-dire que la substance nutritive est comme 133 est à 1, si on la compare avec ce que donne la terre cultivée en blé, et comme 44 est à un avec ce que donne la terre cultivée en pommes de terre. Dans la république de l’Équateur, cette végétation prodigieuse ne cesse pas un instant, — la charrue et la faucille y fonctionnent à chaque saison de l’année. C’est de même à Venezuela et dans les vallées péruviennes : — l’orge, le riz, le sucre, y viennent à merveille et le climat permet d’emblaver et de récolter pendant toute l’année. On a calculé qu’à lui seul, le bassin de l’Orénoque suffirait à nourrir la race humaine toute entière. Trois arbres à pain fournissent abondamment à la nourriture pendant toute l’année d’un homme adulte[8]. Le riz donne cent fois la semence et le maïs trois cent fois pour le moins.

Néanmoins, ces riches terres sont presque tout à fait inoccupées ; c’est à peine si elles sont appropriées au service de l’homme. Pourquoi ? Parce que la nature est là toute puissante, — car c’est là que se trouve le plus haut degré de chaleur, de mouvement et de force. Sont-elles pour rester à jamais ainsi inutiles ? On peut répondre que les obstacles à leur exploitation excèdent de peu ceux qui, il y a deux siècles, s’opposaient à ce qu’on réclamât les riches prairies actuelles du Lancashire[9] ; ou ceux que rencontrent aujourd’hui les émigrants à l’ouest, lorsqu’ils veulent défricher les plus riches prairies[10]. Dans tout ces cas, le premier homme est faible pour l’attaque, — et la nature est forte pour la résistance. D’année en année il acquiert plus d’aptitude à combiner avec son voisin, ce qui augmente de plus en plus ses pouvoirs, et fait déchoir la résistance de la nature. Chaque pas dans son progrès, à partir du jour où il a dompté le cheval jusqu’à celui où il apprivoise la force électrique, le met plus parfaitement en mesure de tourner contre la nature ce qu’il est parvenu à s’approprier de ses grands pouvoirs. Il est constamment occupé à battre ses portes, à renverser ses murailles ; — celle-ci, de son côté, les entend s’écrouler en poudre autour de ses oreilles, et cela avec une rapidité qui s’accroît d’heure en heure.

À chaque pas dans cette voie, la quantité de force musculaire requise pour le travail rural diminue. — L’intelligence se substitue par degré au bras, qui d’abord fut employé sans aucune assistance. L’un et l’autre ont plus de pouvoir pour cultiver les sols riches dans les régions tropicales comme dans les régions tempérées du globe. Où l’un s’arrêtera-t-il ? L’autre s’arrêtera-t-elle jamais ? Se peut-il que la partie la plus riche du globe doive rester à jamais complètement inutile ? Cela doit faire doute pour ceux qui croient que rien n’a été créé en vain, et qui trouvent, dans l’utilisation constamment croissante de ces matériaux dont la terre est composée et des produits variés de la terre, la preuve de cette vérité[11].

Ce n’est pas cependant aux sols uniquement que nous devons nous adresser pour l’extension du champ des opérations humaines, — toute l’expérience acquise prouve qu’il eût une tendance à l’égalisation graduelle des sols variés dont la terre a été composée. En France, nous l’avons vu, elle se manifeste de la manière la plus frappante, et la France n’est que le monde entier en miniature[12]. Le chemin de fer, en en facilitant l’accès, a déjà mis en activité plusieurs grandes portions de territoire qui jusqu’ici étaient restées sans usage, et il est destiné finalement à faire pour des provinces entières, des États, des royaumes, pour le globe entier, ce qu’il a déjà fait pour des portions de sol d’Angleterre, de France et des États-Unis. D’après tous ces faits, on peut affirmer que le pouvoir que possède la terre de fournir des subsistances à l’homme est illimité dans la pratique.

§ 3. — L’industrie manufacturière précède toujours et jamais ne suit la création d’une agriculture réelle. Le pays qui exporte son sol sous forme de denrées premières doit finir par exporter les hommes. Plus est parfait l’équilibre des forces qui s’opposent l’une à l’autre » plus s’accroît le pouvoir de cultiver les sols riches. La centralisation trafiquante tend à ruiner les centres locaux, à épuiser le sol, à détruire la valeur de la terre et de l’homme. La protection a pour objet d’établir la contre-attraction.

Comment toutes ces terres finiront-elles par être appropriées aux desseins de l’homme ? La réponse est dans ce fait que les fabriques précèdent toujours et ne suivent jamais la création de l’agriculture réelle. En l’absence des fabriques tous les essais de culture se bornent à déchirer le sol et à en exporter les meilleurs composants sous former de denrées premières, — et le pays qui suit cette politique finit toujours par l’exportation ou l’annihilation de l’homme. Donnez à la Turquie le pouvoir de développer ses vastes ressources naturelles, — mettez-la en mesure de fabriquer ses étoffes, — et vous verrez naître une agriculture qui rendra la fécondité aux plaines de Thrace et de Macédoine. — Placez au Brésil l’outillage nécessaire pour extraire ses différents minerais, — pour fabriquer le fer — et pour convertir ses matières premières en étoffes, — et il présentera bientôt au monde un état de choses tout à fait différent de celui actuel[13]. — Que la Caroline ait les moyens de convertir son coton en étoffes, et ses millions d’acres de riches prairies vont devenir productifs. Que les Illinois puissent extraire leur houille, leur plomb, leur minerai de fer, et la population cessera de voir le rendement de son sol diminuer, comme il le fait, d’année en année. Des centres d’attraction une fois créés dans tous ces pays, chacun d’eux fait concurrence à la France, à l’Angleterre, à la Belgique, à l’Allemagne pour l’achat du travail, de l’habileté du talent en tout genre ; et plus se développe cette concurrence, plus se développe la tendance à absorber les travailleurs de tous ces pays, — les forces centrifuges et les forces centripètes tendant chaque jour à un équilibre plus parfait ; et tout individu ayant de plus en plus la faculté du choix : s’il ira au dehors ou s’il restera au pays. Tout ce qui tend à inviter à l’émigration est une mesure au profit de la liberté. Tout ce qui tend à forcer à l’émigration est une mesure qui conduit à l’esclavage.

La colonisation grecque, nous l’avons déjà vu, fut dans le principe un résultat de contre-attraction ; aussi fut-elle parfaitement volontaire[14]. Plus tard, lorsque la population se fut livrée exclusivement au trafic et à la guerre, et que sa pauvreté et la dégradation s’étendirent par degrés sur les diverses classes de l’État, la colonisation perdit entièrement son caractère d’acte volontaire. — Elle prit la forme d’expédition, préparée aux frais du trésor public, pour remplir la place et prendre possession des terres des premiers colons, dont la ruine s’accomplissait par suite de mesures adoptées pour maintenir le pouvoir central qui allait toujours accaparant[15].

La première colonisation avait créé partout des centres locaux qui enfantaient l’activité et la vie. C’est précisément le contraire qui a été et qui est la tendance de la colonisation moderne, laquelle est basée sur l’idée d’avilir le prix du travail, de la terre et des denrées premières, — c’est-à-dire d’étendre l’esclavage sur le globe. Sous cette idée, tous les centres locaux tendent à disparaître ; la terre perd de son pouvoir, la production diminue, le propriétaire gagne en domination, la concurrence pour l’achat du travail diminue, tandis que la concurrence pour le vendre augmente d’année en année ; et l’homme perd de sa liberté, — et la nécessité s’accroît de fuir vers d’autres terres, si l’on ne veut pas périr de faim au pays. Sous cette idée, les Irlandais ont été forcés de s’exiler pour demander à l’Angleterre et à l’Amérique le pain et le vêtement qu’ils ne pouvaient plus obtenir sur la terre natale[16]. Sous cette idée le monde a vu l’anéantissement des centres locaux de l’Inde suivie d’une somme de désastre telle que les annales du commerce n’en offrent point d’autre exemple[17]. Sous cette idée l’industrie asiatique, de Smyrne à Canton, de Madras à Samarcand, a été tellement ébranlée, nous apprend M. Mac Culloch, qu’il n’est pas à croire qu’elle se relève jamais, — on en voit le résultat dans l’immense exportation de travailleurs hindous pour Maurice, et de coolies chinois pour Cuba et Bemerara. Sous cette idée, près de deux millions de noirs ont été transportés aux Indes occidentales anglaises, et les deux tiers avaient disparu sans laisser de descendances avant que passât le bill d’émancipation[18]. Sous cette idée la population de Turquie et de Portugal va diminuant, — les centres locaux disparaissent, — la terre perd sa valeur, — et le pouvoir de production s’affaiblit d’année en année[19]. Sous cette idée, le Canada s’est vu privé de tout pouvoir de diversifier son industrie, et aujourd’hui il présente des masses de population qui ne trouvent aucunement à vendre leur travail ; — son pouvoir d’attraction, comme correctif des maux qui naissent de la centralisation transatlantique, a par conséquent entièrement cessé. Sous cette idée, la Chine a été tellement inondée d’opium que la voie est pavée pour introduire dans ce pays le système d’épuisement qui a ruiné l’Inde[20]

Sous cette idée, la population des États-Unis a déjà épuisé plusieurs des vieux territoires, et elle répète la même œuvre dans le bassin du Mississippi. N’importe où vous jetez les yeux dans les pays soumis au système aurais, vous trouvez les mêmes résultats : — nécessité toujours croissante de coloniser diminution de productivité du sol, avilissement de la valeur de la terre et de l’homme.

Toutes les nations plus avancées ont cherché à se défendre contre ce système. — Elles ont, par des mesures de protection, cherché à établir cette contre-attraction sans laquelle il ne peut exister à l’harmonie dans le monde physique ni dans le monde social. Chez toutes, elle a augmenté la concurrence pour l’achat du travail, et elle offre ainsi un avantage sur l’importance de tous les objets de l’industrie humaine qui leur manquent. Chez toutes, elle facilite l’exportation du genre d’industrie qu’elles possèdent en surabondance ; — et par là s’établit l’équilibre parfait des attractions nécessaires au maintien d’harmonie dans le mouvement social. Comme preuve, nous ferons remarquer que, tandis que l’Australie se peuple d’émigrants transportés aux frais de l’État, et tandis que la grande masse des Irlandais qui arrivent en Amérique n’ont pu quitter leur pays qu’au moyen de remises d’argent envoyé par leurs amis du dehors, ceux qui arrivent du continent, non-seulement acquittent leur passage, mais, de plus, apportent avec eux un capital notable qui leur sert à acheter de la terre[21].

§ 4. — Politique versatile des États-Unis. Tendance générale à l’épuisement du sol et à produire nécessité d’émigration. Affaiblissement du pouvoir d’entretenir l’attraction des centres locaux. Erreurs des enseigneurs Ricardo-Malthusiens. Le pouvoir d’association décline dans l’Union.

Venant aux État-Unis, nous trouvons un perpétuel changement de système, — ma tendance générale, néanmoins, se prononçant pour la politique qui conduit à l’épuisement du sol des vieux États et à l’expulsion des travailleurs vers l’ouest. Parfois, par exemple dans la période de 1825 à 1835, — dans celle de 1843 à 1847, — et dans les premières quelques années de la fièvre d’or de Californie, — il y a eu une tendance à créer des centres locaux d’attraction, suivie d’un développement de concurrence pour l’achat des services du travailleur, et, par conséquent, suivie aussi d’une augmentation du chiffre d’immigrants. Sous le système du libre-échange, la concurrence pour la vente du travail s’est toujours accrue et l’immigration s’est arrêtée, — le travailleur étranger perdant la faculté de décider par lui-même s’il doit rester au pays ou aller au dehors[22]. Sous le premier système, le pouvoir attractif de la terre avait augmenté, — ce qui permettait à l’Américain de rester au pays, et invitait l’étranger à venir du dehors pour coopérer à ses travaux. Sous l’autre, c’est le pouvoir expulsif qui a augmenté rapidement, — forçant l’Américain à quitter son pays et à fuir à l’ouest, et forçant également l’étranger à rester chez lui, même alors qu’il ne peut s’y procurer la subsistance et le vêtement nécessaires.

Comme principe, la politique américaine a tendu dans la direction du système anglais ; — elle ne s’en est départie, en quarante ans, que deux fois et pour des laps de temps bien courts[23]. Chaque fois qu’elle a repris son mouvement, il y a eu diminution de concurrence pour l’achat du travail, et l’immigration s’est arrêtée. Et à chaque fois, l’abandon des vieux États s’est prononcé davantage, et les effets s’en font sentir aujourd’hui.

Si nous considérons d’abord le New-England, nous voyons une émigration du genre le plus remarquable. — À mesure qu’elle se prononce, on voit se développer la consolidation de la terre, la diminution de culture, la difficulté d’entretenir les écoles, les églises, les routes, le gouvernement. Dans telle localité, vous entendrez dire : « Il est évident que le nombre des familles, dans beaucoup de nos communes agricoles, va diminuant ; » ou ceci : « Les vieux domaines tombent aux mains de quelque voisin, on se détériorent dans les mains de quelque propriétaire qui vit au loin. » Dans telle autre, vous apprendrez que « les églises sont réduites à la dernière extrémité, » et que, « n’était la société des missions, qui leur vient tant soit peu en aide, elles devraient céder au plus profond découragement. »

Et il en est ainsi dans tout le New-England ; et il n’y a pas à s’étonner, nous dit-on, que tant d’églises languissent, mais qu’elles aient pu lutter si longtemps contre la constante et large déperdition de leur rigueur et de leur piété.

À son tour, l’État de New-York nous présente le rendement moyen du blé, tombé à un peu plus d’une douzaine de boisseaux, — la population rurale diminuée, et par conséquent la terre se consolidant de plus en plus d’année en année. Dans la partie ouest de l’État, où sont les plus belles terres à blé du monde entier (qui n’étaient récemment que forêts vierges), nous trouvons les fermiers engagés dans une discussion sur la nécessité d’abandonner la culture du blé, comme l’unique moyen de s’affranchir des ravages des insectes que la Providence a chargés de déplacer la matière végétale malade et usée. Forcés d’épuiser leur sol, et ne pouvoir varier la culture, ils voient leurs plantes s’affaiblir de jour en jour et devenir une proie de plus en plus facile pour la mouche et les autres ennemis. Il en résulte que l’émigration augmente constamment et que diminue la possibilité d’entretenir les établissements locaux.

L’Ohio et l’Indiana suivent rapidement la même voie, et pourtant il n’y a pas quarante ans que ce dernier territoire est occupé. En poussant plus loin, nous voyons en Virginie un territoire qui suffirait à nourrir toute la population de la Grande-Bretagne, et où cependant la population et le pouvoir sont en déclin. La Caroline et la Géorgie ont à peu près cessé de croître en population ; en même temps l’Alabama, un État que, il y a quarante ans, les Czeeks et les Cheroquois possédaient encore, prend la même marche. — Le rendement du sol baisse, — la terre se consolide —— et la possibilité de développer ou même d’entretenir les églises et les écoles diminue d’aunée en année[24].

Tous les avocats de la doctrine Ricardo-malthusienne se sont accordés pour attribuer la prospérité passée de la population américaine à la quantité considérable de terres fertiles dont elle peut disposer. Ils ont supposé qu’elle recevait, comme salaires de ses services, plus que ce qui est ailleurs absorbé comme rente. Comme cependant ce sont toujours les sols de qualité inférieure qui sont les premiers exploités, et que les sols riches restent sans produire jusqu’à ce que la richesse et la population soient augmentés, il est évident qu’il y a eu sur les premiers une déperdition considérable de travail — en même temps qu’on s’est soumis à une taxe de transport qui eût plus que suffi pour entretenir des armées dix fois plus considérables que celles de l’Europe réunie. De riches prairies dans les États atlantiques sont restées à l’état de nature, tandis que des millions d’hommes se sont portés vers l’ouest pour obtenir d’une acre de terre quelque trente ou quarante boisseaux de blé, dont les trois quarts étaient absorbés par le trajet vers des marchés lointains. Les acres de turneps ou de pommes de terre donnent 12 ou 14 tonnes, tandis que le rendement moyen de toutes les terres à blé du jeune État de l’Ohio ne va pas à autant de boisseaux. Le résidu d’une des premières acres fertilisera les acres plus pauvres autour d’elle, tandis que le résidu des terres à blé, envoyé sur le marché lointain, trouve sa place dans le sol d’Angleterre. Que le consommateur soit à côté du producteur, et ce dernier peut faire croître ces denrées que la terre fournit par tonneaux. Séparez-les, et le fermier se trouve borné à la culture de ces denrées qui se mesurent par boisseaux, si ce n’est par livres.

Regardez n’importe où, vous voyez que là où l’on crée des centres locaux, — où l’on ouvre des puits de mines, — où l’on construit des hauts-fourneaux, — où l’on améliore les chutes d’eau, pour établir des usines, — la terre gagne en valeur. Pourquoi ? Parce que là où consommateur et producteur sont côte à côte, la terre est affranchie de la taxe épuisante du transport, et que le possesseur se trouve à même de consacrer son temps, son intelligence et tout le capital, que dès-lors, pour la première fois, il a la faculté d’accumuler, à forcer les sols plus riches de lui donner les quantités considérables de subsistance qu’ils sont capables de donner ; — qu’il leur rend le résidu, et maintient par là son crédit à la grande banque sur laquelle il tire des mandats, désormais plus considérables. Pour qu’un bon sol de prairie fournisse aux frais qui le mettront en terre arable, il faut que le fermier ait près de lui un débouché pour son lait et sa crème, son veau et son bœuf. Pour qu’il puisse varier sa culture, et par là améliorer sa terre, il faut qu’il ait facilité de vendre ses pommes de terre et ses choux, aussi bien que son orge et son blé. Faute de débouchés, sa pomme de terre ne pouvant lui payer les frais d’une mise en terre arable, — il part pour l’ouest, où il s’appropriera plus de terre pour l’épuiser à son tour. De là il résulte qu’une population de trente millions d’âmes est aujourd’hui disséminée sur des millions de milles carrés, et forcée de consacrer une si grande part de son temps au travail de construire des routes, qui lui permettent quelque économie sur la taxe de transport, dont le payement l’appauvrit aujourd’hui.

Le système américain tend, en principe, à tirer de la grande banque de la terre tout ce qu’elle peut payer, sans lui rien donner en retour, — tendance qui est la conséquence directe de ce qu’il manque à protéger la population contre un système qui a pour but l’avilissement des prix de la terre, du travail et des produits de la terre[25]. Ce degré de prospérité auquel est parvenue la population des États-Unis, elle ne l’a pas dû à la quantité considérable de terre sur laquelle elle a été dispersée. Dans tous les autres pays, les hommes ont été le plus pauvres alors qu’ils avaient plus de terre à leur disposition, et alors qu’ils avaient en apparence le plus à choisir entre les sols de qualité supérieure et ceux de qualité moindre. La terre fertile, non exploitée, abondait à l’époque des Édouard, et pourtant les subsistances s’obtenaient plus difficilement qu’aujourd’hui. Au Mexique, la terre abonde beaucoup plus qu’aux États-Unis, et pourtant les denrées sont de qualité inférieure et coûtent beaucoup plus de travail à obtenir. — Le total de la production agricole dans ce pays, qui compte une population de huit millions d’âmes, reste au-dessous du chiffre de la production d’un seul des États américains. La terre est plus abondante en Russie, à Ceylan, à Buenos-Ayres, au Brésil, et pourtant on fait là peu de progrès. Elle était plus abondante en France, à l’époque de Louis XV, qu’aujourd’hui, et pourtant on y mourait alors « comme les mouches en automne ; » au lieu qu’aujourd’hui on y est bien nourri et bien vêtu.

La prospérité vient avec la diversité dans la demande des efforts humains, — avec le développement du pouvoir de l’homme, — avec l’accroissement du pouvoir d’association, — avec la division de la terre, — avec la concurrence pour l’achat du travail, — chaque pas dans cette voie conduisant à accroître la faculté pour le travailleur de décider lui-même s’il ira à l’étranger ou s’il restera au pays ; tout en diminuant la nécessité d’aller à l’étranger chercher la subsistance et le vêtement qui lui sont refusés au pays.

Dans l’Union, cette nécessité s’accroît — par suite de ce que le pouvoir d’association tend constamment à diminuer. De là vient que l’histoire des quelques dernières années présente une marche vers la croyance que l’esclavage de l’homme est d’origine divine, et vers la démoralisation du peuple et de l’État[26].

§ 5. — L’erreur dans une société tend à produire l’erreur dans toutes. Les guerres de l’Angleterre contre les manufactures des autres nations, tendent à produire l’esclavage au dehors et chez elle. Émigration extraordinaire des îles anglaises.

En vertu de l’harmonie parfaite de tous les intérêts réels et durables de l’humanité, l’erreur introduite dans une société engendre Terreur partout ; nous avons la preuve complète que c’est ici le cas, dans ce que nous voyons se produire aujourd’hui au grand centre de ce système funeste. La ruine, en Irlande, du pouvoir d’association tendait à forcer l’émigration d’Irlandais en Angleterre, — et par suite, à avilir le prix du travail » au grand désavantage du travailleur anglais[27].

La guerre persévérante contre l’industrie de toutes les nations, guerre dont nous avons parlé dans un des chapitres précédents, a conduit à cette idée fausse : qu’il était utile à la prospérité du peuple anglais d’étouffer au berceau toutes les industries manufacturières du monde, celle de la Grande-Bretagne exceptée, d’où a suivi nécessairement la ruine des petites fabriques de la Grande-Bretagne elle-même. Il en est résulté qu’il n’y a aujourd’hui place pour le petit capitaliste dans aucune branche d’industrie, et que la partie de la société qui est engagée dans le trafic, — c’est-à-dire qui vit en arrachant le morceau de pain de la bouche au reste de la population, — augmente de jour en jour. La nécessité d’émigrer devient plus pressante pour ces derniers. — La séparation des hautes classes et des classes inférieures se forme par un abîme qui se creuse et s’élargit de plus en plus[28].

La consolidation de la terre chassant le travailleur vers les villes et la consolidation du capital diminuant la concurrence pour l’achat du travail dans les bourgs et les villes, la faculté diminue nécessairement pour le travailleur de décider pour qui et à quoi il travaillera. — Il en résulte augmentation de cette concurrence pour la vente du travail, regardée aujourd’hui comme tellement indispensable au progrès des manufactures anglaises, mais qui n’est qu’une autre dénomination de l’esclavage[29].

Plus s’élargit l’abîme qui sépare les grands propriétaires des travailleurs du sol, plus il se fait de place pour être occupée par les intermédiaires, et plus diminue la part tant de ceux qui possèdent la terre que de ceux qui la travaillent[30]. Plus s’élargit l’espace entre le grand manufacturier et le régiment de bras employés dans son usine, plus les agents intermédiaires deviennent nombreux. — Chacun d’eux s’ingéniant pour obtenir de bons prix pour le travail à faire, et à payer le moins possible à ceux qui le font[31].

Le système tend partout à placer haut le trafic aux dépens de l’agriculture, — en visant, comme il le faisait à l’époque d’Adam Smith et comme il le fait aujourd’hui, à avilir le prix de tout ce qui est matières premières pour les manufactures. D’après cela, comment s’étonner de voir exprimée, par un des écrivains modernes les plus distingués de l’Angleterre, l’opinion que l’anéantissement des classes n’est point un mal imaginaire ni un mal qui soit éloigné. — L’Angleterre, deviendra une Gênes sur une large échelle, avec une aristocratie vivant dans le luxe et dans une splendeur presque royale, et la grande masse de la communauté en haillons et famélique[32].

C’est dans de telles circonstances que les quelques dernières années ont vu partir des lies anglaises, une émigration involontaire, qui n’a point eu d’égale en nombre, si ce n’est dans l’histoire du commerce d’esclaves en Afrique. L’Australie a été peuplée par des convitcs[33]. On a employé des commissaires d’émigration pour exporter les femmes qui devaient servir de compagnes aux hommes que les navires avaient transportés. On a chassé des Écossais de leurs petites tenures et on les a envoyés au Canada où ils sont arrivés en plein cœur de l’hiver, sans ressource aucune pour se procurer la nourriture et le vêtement. En Irlande on a mis à bas cottages et hangars, pour forcer à l’exportation les malheureuses familles qui les occupaient[34]. Voilà comment 2.144.802 individus ont quitté le Royaume-Uni dans la courte période de sept ans, qui a fini en 1854. Sur ce nombre, il est probable que 100.000 ont péri dans le trajet vers leur nouvelle demeure, victimes du système qui trouve dans l’achat sur le marché le plus bas et la vente sur le marché le plus cher, le stimulant suprême à l’action, et qui voit dans l’homme un pur instrument à l’usage du trafic[35].

§ 6. — Tendance à l’excès de population et à une nécessité d’émigration en raison directe de l’écart entre les prix des denrées premières et des nécessités achevées. La politique anglaise tend à augmenter cet écart. Les pays qui se guident sur l’Angleterre sont ceux qui fournissent les faits dont on s’est servi pour démontrer la théorie Malthusienne.

L’homme chercher à acquérir l’empire sur la nature. Pour y parvenir, il doit apprendre à utiliser les diverses facultés qui le distinguent des animaux inférieurs. Plus elles sont utilisées, plus se perfectionne son pouvoir de combinaison avec ses semblables, plus se développent les diverses utilités de la terre, plus s’accélère la circulation sociétaire, plus s’accroît la faculté d’accumulation, plus l’équité règle la distribution, plus il y a pour les services concurrence entre le sol natal et les sols lointains, et plus il y a pour lui faculté de choisir entre eux, plus il y a rapprochement entre les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées, et plus grande est la tendance à ce que la valeur de la terre et de l’homme s’élève et à ce que l’État soit puissant, comme on le voit ici.

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Dans cette direction, — allant de haut en bas, — font route aujourd’hui toutes les nations qui suivent la trace de Colbert et de la France, et la France elle-même. Les États-Unis ont aussi parfois pris cette direction, avec une appréciation rapide dans la valeur de la terre et de l’homme. En règle générale cependant, ils ont marché avec l’Irlande, la Turquie, le Portugal, la Jamaïque et autres pays sous la conduite de l’Angleterre, — se mouvant ainsi de bas en haut, — et comme eux ils ont été troublés par la maladie de l’excès de population[36].

La politique anglaise est égoïste et répulsive ; son objet essentiel est d’effectuer dans le monde entier la séparation des consommateurs et des producteurs. Dans cette direction se trouvent la pauvreté et l’esclavage ; et voilà pourquoi tandis que l’Angleterre cherche à se débarrasser de sa population, aucune des nations qui la prennent pour exemple, même si elles ont en quantité considérable de la terre inoccupée, — n’offre aucun attrait pour fonder établissement, à personne, excepté à de pauvres diables chassés par la pauvreté, si ce n’est même pas le besoin le plus profond[37].

Ce qui maintient l’harmonie du monde, nous l’avons vu, c’est le parfait équilibre entre les deux forces opposées d’attraction et de contre-attraction. Mieux l’équilibre s’établit, plus le mouvement sociétaire s’accélère, plus il y a tendance à ce qu’augmente la quantité de subsistances obtenues par une certaine quantité de travail. Dans le royaume qui est dominé principalement sinon complètement par l’Angleterre, la répulsion est universelle ; et comme une conséquence le mouvement social tend à décroître, et il y a, dans toutes les parties, tendance à fournir sur une plus grande échelle les faits nécessaires pour établir les doctrines de l’école Ricardo-Malthusienne. .

  1. « L’Histoire sainte et la tradition hindoue s’accordent pour donner à l’humanité la même région pour berceau. Viennent à l’appui la réflexion qu’elle a dû être la première à sortir des eaux du déluge, et la croyance que le blé et l’orge y sont plantes indigènes, et que s’y trouvent à l’état sauvage les animaux que l’homme a apprivoisés, et qui l’ont suivi dans ses migrations sous tous les climats : — le cheval, l’âne, le bouc, la brebis, le cochon, le chat qui s’attache à son foyer, — et le chien dont la fidélité à sa personne semble presque une émanation d’une nature supérieure. » — Smith. Manual of Political Economy, p. 11.
  2. Voy. Diagrams, précéd. vol., p. 266, 15.
  3. Voy. précéd. vol. II, p. 272.
  4. Guyot. Earth and Man, p. 258.
  5. Les rapports de récents voyageurs s’accordent à nous montrer que, même en Chine, une quantité considérable de terres d’un haut degré de fertilité reste sans culture.
  6. Guyot. Earth and Man, p. 231.
  7. Voy. précéd. vol. I, p. 120.
  8. « Un habitant de la mer du Sud, lorsqu’il a, dans le cours de sa vie, planté trois arbres à pain, a rempli ses devoirs vers sa famille aussi complètement qu’un fermier qui, chez nous, n’a pas manqué une seule année de labourer et semer, moissonner et battre ; bien plus, il ne s’est pas seulement assuré du pain pour sa vie, il laisse à ses enfants un capital en arbres. » — Cook. Voyages.
  9. Voy. précéd. vol. I, p. 132.
  10. Voy. précéd. vol. I, p. 125.
  11. « La nature tropicale ne peut être conquise et soumise que par les hommes civilisés, armés de toute la puissance de la discipline, de l’intelligence et d’une habile Industrie. C’est donc des continents du Nord que ceux du Sud attendent leur délivrance ; c’est par l’assistance des hommes civilisés des continents tempérés, qu’il sera accordé à l’homme des terres tropicales d’entrer dans le mouvement de progrès et d’amélioration universels, que l’humanité entière doit partager. » — Guyot, Earth and Man, p. 330.
      « J’ai vu un travail aussi rude, travail réel de chair et d’os, que font les citoyens du Royaume-Uni dans l’orient, aussi rude qu’il en fut jamais fait dans le froid occident, et tout cela en vivant sur du riz et du curry, — non curry et riz, — dans lequel le riz avait formé le mets réel, et le curry venait simplement en auxiliaire comme une sorte de zeste substantiel de Kitchener ou de sauce d’Harvey. J’ai vu pareillement Mores et Malabares, et autres gens des classes ouvrières de l’Inde accomplir une journée de travail qui terrifierait un porteur de Londres, un mineur, un matelot ou un laboureur anglais, et cela sous les rayons directs d’un soleil qui avait rendu un plancher de bois trop brûlant pour qu’on pût s’y tenir, avec des souliers épais, sans danser littéralement avec un sentiment de douleur, comme j’ai fait plus d’un jour sous le sixième degré de latitude. » House Words. — Ce passage est emprunté au Seaboard Slave States de M. Olmsted, qui donne différent faits recueillis par lui-même, comme preuve de l’efficacité du libre-travail blanc dans les États de l’extrême sud.
  12. Un sixième du sol de la France (environ 24 millions d’acres) est en dehors de toute culture.
  13. Voy. précéd. vol. II, p. 231.
  14. Voy. précéd. vol. I, p. 325.
  15. Voy. Boecken. Public Economy of Athens, ch. XVIII.
  16. « Puissent la prospérité et le bonheur régner quelque jour sur cette île si belle. Puissent son sol fertile, ses rivières, ses lacs, ses chûtes d’eau, ses minéraux et tous les autres matériaux pour les besoins et le luxe de l’homme, être un jour développés. Mais toutes les apparences sont contre la croyance que ce jour soit marqué parmi les jours du Celte. Cette tribu doit bientôt se soumettre à la grande loi de la Providence, qui semble enjoindre et récompenser l’union des races. Elle doit se fondre avec les Anglo-Américains et cesser de former un peuple jaloux et séparé. Sa place actuelle doit être occupée par la race plus mélangée, plus docile, plus serviable, qui a longtemps subi le joug de l’insolente industrie dans cette île, qui ne peut accepter un maître et obéir à la loi. Et ceci n’est plus un rêve, c’est un fait dont l’accomplissement se manifeste de jour en jour davantage. » — London Times.
  17. Voy. précéd. vol. I, p. 399.
  18. Voy. précéd. vol. I, p. 339.
  19. Voy. précéd. vol. I, p. 351, 355.
  20. Depuis l’extension du marché pour les produits de l’Inde, on calcule l’augmentation de la mortalité en Chine à 400, 000 têtes par année. Pour montrer de quel œil ce commerce est regardé dans l’Inde elle-même par des hommes chrétiens, il suffira de l’extrait suivant d’une Revue, récemment publiée dans le Télégraphe de Bombay, de documents à cet égard :
      « Qu’un gouvernement qui fait profession d’être chrétien produise, de sa seule autorité et sous sa seule responsabilité, une drogue qui non-seulement est de contrebande, mais qui est essentiellement nuisible aux plus grands intérêts de l’humanité ; qu’il encaisse annuellement dans son trésor des millions de roupies, qui, si on on ne peut les qualifier le prix du sang, sont manifestement le prix de la déperdition physique, de la misère sociale et de la ruine morale des Chinois ; et que cependant les remontrances persévérantes de la presse, tant mondaine que cléricale, ni celles de la société ne puissent rien contre ce système inique, c’est là certainement un fait étonnant dans l’histoire de nos éthiques chrétiennes. »
      Un Américain accoutumé à recevoir de nous des représentations passionnées contre sa propre nation, au sujet de l’esclavage, serait bien excusable de nous dire avec quelque peu d’impatience : « Médecin, guéris-toi toi-même, » et de nous exposer avec amertume la triste inconséquence de l’Angleterre, qui déclame avec véhémence contre l’esclavage américain, tout en poussant à démoraliser la Chine.
      La Revue, à propos de cette déperdition de vie humaine, termine ainsi :
      « Quelle destruction sans pareille ! Les sacrifices au Jaggernauth de l’Inde ne sont rien en comparaison. Nous le répétons, l’esclavage seul est comparable en horreurs avec ce monstrueux système d’iniquité. En écrivant, nous nous sentons confondu devant l’énormité de son immoralité et l’immensité des désastres qu’il enfante. Son énormité elle-même semble en quelque sorte le protéger. Si le mal était moindre, il semble qu’une seule intelligence suffirait pour le mesurer ; mais il est tel que nous ne pouvons le saisir tout entier. Il n’y a pas de termes pour l’exprimer ; il n’y a pas d’indignation assez énergique, assez brûlante pour en faire justice.
      « L’énorme richesse qu’il amène dans nos coffres est l’unique argument qui plaide peur lui. Les cris de misérables esclaves du vice sont sa seule bienvenue ; les malédictions de tout ce qui est moral et vertueux dans un empire de trois cent soixante millions d’âmes éclatent à son introduction ; les prières des chrétiens éclairés demandent grâce sur son passage ; l’indignation de tous les esprits honnêtes est son unique : « Dieu vous assiste ! »
      » Il porte avec lui la flamme et le glaive, il laisse derrière lui des banqueroutes, l’idiotisme, des cœurs brisés, des âmes perdues. Ennemi de tous les intérêts de l’humanité, hostile aux humbles vertus de la terre, en guerre ouverte contre l’inépuisable bienveillance des cieux, puissions-nous bien tôt avoir à nous réjouir de son abolition ! »
  21. On évalue le montant de ces remises adressées d’Amérique en Irlande pendant sept ans, 1848-1854, pour aider à l’émigration, à 8.393.000 liv. sterl.
      Les cash means, le pécule des immigrants qui ont débarqué au port de New-York, en 1856, s’élevait, selon déclaration, à 9.642.104 dollars. On peut supposer qu’il était de beaucoup plus.
  22. Voy. précéd., p. 239.
  23. Voy. précéd., Vol II, p. 228.
  24. Voy. précéd. vol. II, p. 198, 242.
  25. « La production de blé diminue et la production de pommes de terre diminue ! Les chevaux, les cochons, les moutons disparaissent ! Cela vient de ce que les bras manquent pour semer et moissonner ou soigner le bétail ; parce qu’il n’y a ni laboureurs ni bergers ; parce qu’une législation perverse a fait son possible, depuis plusieurs années, pour couvrir nos campagnes de désolation, dans le but de permettre à un ou deux cents propriétaires d’usines d’emplir leurs poches. Donnez-nous d’abord du travail, nous parlerons alors de collèges. » — New-York. Evening Post.
      Il y a onze ans, on évaluait la quantité de subsistances exportées à 68 millions de dollars ; et alors la production de fer et d’étoffe prenait un développement rapide. Depuis, la politique du pays a été dirigée par des hommes qui professent la même opinion que l’auteur du paragraphe cité. Dans ce laps de temps, la population a augmenté de plus de 8.000.000 d’âmes ; le chiffre des individus employés dans les grandes branches de l’industrie fabricante a diminué ; la production d’étoffe et de fer a beaucoup décliné, et l’épuisement des fermes et des fermiers nous fournit une nouvelle preuve du grand fait : qu’il n’y a point d’agriculture réelle en l’absence des manufactures.
  26. J’ai été fort étonné de ce que personne, avant ceci, n’avait rendu un compte fiđèle de la condition du peuple et de l’état de choses en Californie. J’ai séjourné dans cet État trois mois, et, dans ce laps de temps, j’ai vu plus de misère, plus de vice, plus d’immoralité, plus d’espérances ruinées et plus d’amers désappointements, plus de complète infortune et plus d’impuissants regrets que je n’en avais vus dans tout le cours de ma vie. C’est une chose à étonner, à confondre, que quelque philanthrope n’ait pas entrepris la tâche d’exposer aux yeux du monde l’état des affaires ici, et le sort à peu près universel de la grande majorité des émigrants en Californie. Tous ceux qui quittent leur pays pour cette terre, qu’on suppose la terre de l’or, partent avec de hautes espérances, des attentes brillantes ; mais s’ils savaient quel sort à peu près certain les attend ici, ils aimeraient mieux biner les pommes de terre à cinquante cents par jour, que d’entreprendre cette expédition. Ceci serait également applicable à cette foule de gens qui se trouvent forcés d’aller gagner les États sur la frontière. — Voyez précéd. vol. II. p. 267, note.
  27. « Des nuées d’Irlandais misérables assombrissent toutes nos villes. Les traits du sauvage Milésien, empreints d’une fausse ingénuité, d’insouciance, de déraison, de misère et de raillerie, vous saluent sur toutes les routes, à tous les carrefours. Le cocher anglais, tout en passant comme un tourbillon, allonge au Milésien un coup de fouet et une malédiction de la langue, le Milésien ôte son chapeau pour demander l’aumône. Il est le plus grand fléau contre lequel notre pays ait à lutter. Dans ses haillons et sa rieuse sauvagerie, il est ici pour entreprendre tout travail qui se fasse à bras ou à dos, moyennant un salaire qui puisse lui acheter des pommes de terre ; il ne lui faut d’autre assaisonnement que du sel. Il loge, à son caprice, dans un pigeonnier, dans un chenil, se juche sous un hangar, et porte une série de haillons, dont se dépouiller est, dit-on, une opération difficile qu’il n’accomplit que les jours de fête et de hautes marées inscrits au calendrier… L’homme saxon, s’il n’accepte pas de travailler au même prix, ne trouve pas d’ouvrage. Et pourtant ces pauvres Calédoniens, que peuvent-ils à cela ? Ils ne peuvent rester au pays et y mourir de faim. Il est juste et naturel qu’ils viennent ici, comme une malédiction pour nous. Hélas ! pour eux aussi, ce n’est point là un luxe. Le jour est venu où la population d’Irlande doit obtenir quelque amélioration ou bien être exterminée… Il suffit de regarder au bout de son nez avec les lunettes de la statistique, pour voir qu’à la ville et aux champs, la condition de la dernière classe des travailleurs anglais tombe de plus en plus au niveau de celle de l’Irlandais, qui leur fit concurrence sur tous les marchés ; que tout travail qui ne demande que de la force musculaire et presque point d’apprentissage, est offert et accepté, non au prix anglais, mais à un prix voisin du prix irlandais, à un prix supérieur au prix irlandais, qui est au-dessus d’une disette de pommes de terre de troisième qualité pour trente semaines de l’année ; supérieur, mais qui baisse à l’arrivée de chaque paquebot, et tend à s’égaliser. » — Carlyle. Chartisme. Voy. précéd. vol. I, p, 240.
  28. « Aujourd’hui, l’ouvrier, dans la Grande-Bretagne, n’a point de perspective devant lui. À force d’habileté et de sobriété soutenues, il peut épargner quelques centaines de livres ; mais à quoi bon ! Ce petit capital épargné, — mettez quelques milliers au lieu de centaines de livres sterling, — ne peut rien dans l’état présent de notre négoce et de nos manufactures, en concurrence avec les vastes capitaux, accumulés par une suite d’héritages, qui occupent à l’avance chaque branche d’industrie et de manufacture, et qui produisent à meilleur marché que notre homme ne pourrait le faire avec ses faibles moyens. La terre, par l’effet des privilèges accordés à cette sorte de propriété, et de ce que coûtent ses titres, est hors de sa portée aussi bien que le négoce et l’industrie. Il n’est point de petits biens fonciers dans la Grande-Bretagne, généralement parlant, qu’un ouvrier ou un homme de classe moyenne puisse acheter, pour s’y installer avec sa famille et y vivre en yeoman-travailleur, ou en paysan propriétaire ; les petits capitaux, après l’accumulation effectuée, sont donc poussés forcément dans le négoce ou la fabrication, bien que chaque branche soit surabondamment pourvue des moyens de production. Où se tournera un homme qui n’a qu’un petit capital de trois ou quatre mille livres ? où entrera-t-il avec quelque perspective raisonnable de ne pas perdre son petit capital dans ses efforts les plus honnêtes et les plus prudents ? Et que peut faire l’ouvrier sinon dépenser ce qu’il gagne, boire, tomber dans un genre de vie d’insouciance et d’imprévoyance, quand il voit clairement que tout chemin à une condition indépendante est, par le pouvoir du grand capital, fermé pour lui ? Un vasselage dans l’industrie et le négoce a succédé au vasselage de la terre ; et le serf de l’atelier est dans une condition plus infime et plus dénuée que le serf de la glèbe, parce que sa condition ne semble pas simplement résulter d’une économie sociale erronée et artificielle, comme Tétait la féodalité, à laquelle on puisse remédier, mais bien l’effet inévitable de causes naturelles. » — Laing. Notes of a Traveller, p. 117.
      « Ceux qui sont au-dessus du besoin et de la pauvreté donnent néanmoins encore un coup d’œil à cet abîme de misère et de dégradation au-dessous d’eux, et, se félicitant d’y être échappés, ils ne se plaignent pas et n’osent pas se plaindre de maux d’un caractère moins terrible. Ils se taisent sur cette armée qui assiège leur propre position et dérobe à chaque famille sa paix ; ils se taisent sur ce débat continuel, cette lutte du négoce qui sème le germe de tant de haines dans chaque ville et chaque village. Le loup n’est-il pas encore à la porte ? » — Thorndale. On the Conflict of Opinions.
  29. Voy. précéd. vol. I, p. 271, 525.
      Si l’on déploie le rideau de soie, on peut le voir de deux points de vue, — du côté plein de soleil et éblouissant de Shoolbred’s, ou du côté sombre et affreux de Spitafields. Alors qu’il est porté, le vêtement prouve augmentation des moyens de la société ; — alors qu’on le fabrique, il atteste la diminution des moyens de la société. Le tisserand qui tissait de telles soieries gagnait d’habitude, dans les premiers temps, 2 sh. 20 d. là où aujourd’hui il ne gagne pas 8 deniers. Le libre-échange ne brille pas de luxe pour lui ; il ne lui donne pas le gros pain promis ; car, au lieu de deux shill. qu’il aurait donnés pour un pain dans les jours de cherté, il a aujourd’hui beaucoup de peine à mettre en avant six pences. Si jadis il rendait son pauvre cottage à peu près confortable, avec bonne chère au buffet, assez d’habits, et, à la sourdine, quelque petit amusement, aujourd’hui son buffet est nu. Le voisinage s’est peuplé sans être mieux drainé ; et en même temps que sa misère s’est constamment accrue, il en a eu le double sentiment par la lumière du jour qui a été jetée sur sa condition. — Spectator, mars 27, 1858.
  30. « De Barnard-Castle, je fis, à cheval, 23 milles, à compter de High-Force, une chute de la Tees, jusqu’à Darlington, passé Raby-Castle, à travers le domaine du duc de Cleveland. Le marquis de Breadalbane parcourt cent milles à cheval, en droite ligne jusqu’à la mer, sur sa propriété. Le duc de Sutherland possède le comté de Sutherland, qui traverse l’Écosse d’une mer à l’autre. Le duc de Devonshire, sans compter ses autres biens, possède 96.000 acres dans le comté de Derby. Le duc de Richmond a 40.000 acres à Goodwood, et 300.000 à Gordon-Castle. Le parc du duc de Norfolk, en Sussex, a quinze milles de tour. Un agronome a acheté récemment l’île de Lewes dans les Hébrides, de la contenance de 500.000 acres. Les propriétés du comte de Londsdale lui donnent huit sièges au parlement. — Emerson. English Traits.
      On prétend que la propriété des deux tiers du territoire de l’Angleterre se répartit entre deux mille personnes. Quarante-six jouissent d’un revenu de 2 millions et un quart de dollars ; — quatre cent quarante-quatre personnes ont un revenu de 50 à 250 mille dollars, — et huit cent onze personnes, un revenu de 25 à 50 mille dollars ; — treize cents personnes ont des fortunes princières, — mais c’est un petit nombre comparé à la population totale.
  31. L’introduction de la féodalité dans l’économie sociale de nos manufactures est très-remarquable dans quelques-unes de nos grandes fabriques de coton. Dans quelque district, le chef suprême qui emploie huit cents ou mille ouvriers ne traite en réalité qu’avec cinquante ou soixante vassaux ou ouvriers filateurs qui se chargent à l’entreprise de faire marcher tant de métiers ou mull-jennys. Ils embauchent et payent les hommes, femmes et enfants, qui exécutent réellement le travail, et leur imposent le plus bas prix possible du salaire, et se font payer par le chef suprême le plus cher qu’ils peuvent, la besogne faite. Souvent ils font ligue (en France, on dirait ils font grève) avec peu d’avantage et toujours contre la volonté des ouvriers effectifs. Ils sont, dans le petit royaume de la fabrique, l’équivalent des barons féodaux. Notes, Of a Traveller, p. 177.
  32. Ibid., p. 188.
  33. La constitution sociale de la colonie est dans la condition la plus déplorable. Des crimes du caractère et de la perversité les plus horribles se commettent de tous côtés. Les routes sont couvertes de bush rangers, écumeurs de buissons ; les rues fourmillent de voleurs et de gens capables de tout. En plein jour, des hommes ont été jetés à terre, roués de coups et volés ; les boutiques ont été envahies par des bandits armés, qui ont jeté dehors les habitants et pillé les lieux, et cela dans des quartiers populeux. La nuit venue, personne n’ose se hasarder dans les rues. Les voleurs couvrent le terrain en un tel nombre, et sont si acharnés à leur œuvre, que nous tenons pour certain qu’ils doivent souvent se voler entre eux. Les meurtres effroyables sont devenus si nombreux que c’est à peine s’ils excitent l’attention pour tout un jour. Notre système de police est si peu efficace que c’est à peine si, depuis la fondation de la colonie, on a livré à la justice un seul coupable d’assassinat prémédité. Melbourne Argus.
  34. La population entière d’un district de plusieurs milles d’étendue fut simplement jetée sur la grande route « pour y vivre ou mourir comme ils purent. » Cette courte sentence, empruntée au London-Times, résume toute l’histoire de l’Irlande pendant une grande partie des dix dernières années.
  35. La mortalité, dans la traversée de l’Atlantique, est effrayante ; — parfois, elle égale presque celle des bâtiments négriers venant d’Afrique. Des bâtiments jugés hors d’état de recevoir des marchandises qu’on puisse assurer, sont employés à transporter des hommes, des femmes, des enfants qui ne peuvent l’être.
  36. Free trade periods, terminating in 1824, 1842, 1858.
  37. « C’est à peine si l’on peut ouvrir un journal, venant d’un point quelconque du globe, sans y trouver un paragraphe annonçant quelque transport de travailleurs un d’un pays à un autre. Le mouvement est si universel, en ce qui concerne nos colonies inter-tropicales et les pays en relation directe avec elles, que la question qui se présente naturellement à tout esprit de la portée la plus ordinaire, est : Pourquoi tous ces travailleurs ne restent-ils pas où ils sont, à travailler chez eux ? À quoi bon tant d’évolutions et ces allées et venues de l’un chez l’autre, lorsque chaque pays a de l’ouvrage à faire et des gens vivant sur les lieux pour le faire ? Ces simples questions nous paraissent parfaitement rationnelles, et nous sommes sûr qu’on n’y peut faire aucune réponse qui satisfasse un esprit droit et honnête. Cette désastreuse et laborieuse permutation de l’offre du travail, — cet effort coûteux pour contrarier les grandes lois naturelles de société, — est une conséquence d’une violation antérieure des lois de la nature, que nous appelons esclavage, et que les possesseurs d’esclaves qualifient servitude bénéficiaire d’une race inférieure sous une race supérieure. » — London Spectator.
      Comment cependant se fait-il que les hommes restent dans l’esclavage ? Parce que le pouvoir leur est refusé de diversifier leurs occupations. Une conséquence est que les pouvoirs du sol diminuent, et que les hommes doivent quitter le sol s’ils ne veulent y mourir. De là ce transfert si extraordinaire et si désastreux de travail chez toutes les nations qui ne se protègent pas elles-mêmes contre le système anglais.