Principes de la science sociale/29

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 269-297).


CHAPITRE XXIX.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — À mesure que l’agriculture devient une science, la terre devient plus productive et ses produits tendent à gagner en prix. Il en résulte double profit pour le fermier.

Plus il y a tendance à l’amélioration dans l’agriculture, plus tendra à s’élever le prix des utilités produites. De là double avantage pour le fermier : d’abord, parce qu’il a plus de denrées à vendre, ensuite parce que chacune a plus de pouvoir d’obtenir le numéraire en échange.

Le lecteur verra clairement qu’il en doit être ainsi, en songeant que l’agriculture savante vient à la suite des arts mécaniques ; — que chaque artisan est un acheteur pour les produits de la ferme ; — qu’à chaque surcroît dans le nombre d’artisans, le fermier est de plus en plus soulagé de cette taxe la plus pesante de toutes, celle du transport ; — qu’une consommation domestique lui permet de payer ses dettes à la grande banque de laquelle ses produits ont été tirés, — et que c’est par l’aide de l’artisan que sa laine et son blé sont combinés en la pièce de drap qui voyage facilement jusqu’aux pays qui produisent l’or et l’argent. Plus le moulin est proche du fermier, plus il y a tendance à ce que le blé obtienne un meilleur prix ; plus l’usine à coton est proche de la ferme et de la plantation, plus s’élèvera le prix du blé et du coton, et plus fermier et planteur auront pouvoir d’améliorer leurs procédés de culture.

Comme preuve qu’il en est ainsi, nous voyons que le prix des céréales est le plus élevé dans ces pays où le travail agricole obtient le rendement le plus considérable, — en Angleterre, France, Belgique, Danemark et Allemagne. Nous voyons partout dans les États-Unis le même fait, — le fermier de Massachusetts obtenant soixante-dix ou quatre-vingts boisseaux de blé à l’acre, et le vendant un dollar le boisseau, tandis que le fermier d’Illinois obtient d’un sol qui, dans l’origine, était de qualité bien supérieure, quarante ou cinquante boisseaux, qu’il vend de vingt à trente cents. De plus, le premier peut faire du fruit, des pommes de terre et une grande variété de denrées qui le payent mieux que son blé, tandis que l’autre est limité à la culture du blé seule. Le passé, nous l’avons déjà vu, nous présente le même résultat. Il y a un siècle, le prix du blé en Angleterre était 21 sh. 3 d. le quarter ; mais, trente ans après, la moyenne des prix, pour une période de trente ans, était 51 liv. 3 d.,et pourtant la quantité produite avait presque doublé dans cette courte période.

§ 2. — À mesure qu’elle cesse d’être une science, la production diminue, et les prix s’avilissent avec double préjudice pour le fermier.

Plus il y a tendance à déclin dans l’agriculture, plus les prix tendent à s’avilir. Le fermier alors voit diminuer la quantité de ses produits, et à cette perte s’en ajoute encore une autre dans le pouvoir moindre qu’ont ses denrées d’obtenir l’or et l’argent en échange.

Le lecteur comprendra qu’il en doit être ainsi, en songeant que le déclin agricole est toujours une conséquence de quelque surcroît de la distance du marché, — l’absence de l’artisan pour voisin imposant toujours au fermier une taxe pesante de transport, et le forçant d’épuiser son sol. Comme preuve qu’il en est ainsi, nous avons le fait que l’agriculture d’Irlande, Turquie et Portugal a été constamment se détériorant ; et qu’à chaque étape de cette détérioration, la baisse de prix de leurs denrées a marché du même pas que la diminution de la quantité produite. Le passé de tous les pays, aujourd’hui améliorateurs, en Europe, nous présente le même fait important En France, à l’époque de Louis XV, alors que le rendement de la terre n’était pas le quart du rendement actuel[1], le prix était moindre d’un tiers que celui actuel En Angleterre, comme nous l’avons vu, le blé se vendait, il y a un siècle, à un prix moins d’un tiers au-dessous du prix de nos jours. Dans les autres parties de l’Europe, voici les changements pendant un siècle ; nous les tirons d’un récent ouvrage allemand[2].
1800 — 1826 ___ 1700 — 1729
Dantzick (moyenne). ___ 42 s. 11 d. 23 s.   1 d.
Biscaye. 53 s.   7 d. 24 s. 11 d.
Dort. 52 s.   7 d. 32 s.   6 d.
Bordeaux. 50 s.   1 d. 22 s.   7 d.
Stockholm. 28 s.   3 d. 17 s.   1 d.

En prenant une moyenne de tous ces prix, nous voyons que le pouvoir du producteur de blé d’obtenir les métaux précieux en échange de ses denrées était moindre de moitié dans les premières années du dernier siècle que dans la période correspondante du siècle actuel ; et pourtant la productivité du travail agricole a beaucoup augmenté.

§ 3. — À mesure que les denrées brutes haussent, les produits achevés baissent au profit ultérieur du fermier. À mesure que les produits achevés haussent, les denrées brutes baissent au préjudice ultérieur du fermier.

Plus il y a tendance à l’amélioration agricole, plus il y a tendance à l’abaissement des prix des utilités manufacturées. Qu’il en doive être ainsi, nous le voyons par le fait qu’une telle amélioration est un résultat du rapprochement de l’artisan et du fermier avec l’effet de supprimer le coulage et la perte qui résultent de la nécessité de transport. L’un obtient sa nourriture et ses matières brutes à meilleur marché qu’auparavant, tandis que l’autre les vend plus cher qu’auparavant, — l’économie réalisée se partageant entre les deux, au grand avantage de tous deux. La preuve que cela est se trouve dans le fait que les pays où les objets manufacturés sont à bon marché, et d’où, pour cette raison, ils sont exportés, sont ceux où les denrées brutes sont à haut prix, et dans lesquels pour cette raison elles sont importées.

Plus il y a tendance au déclin de l’agriculture, plus le prix des utilités achevées tendra à s’élever. Qu’il en doive être ainsi, la chose est claire ; car un tel déclin est toujours une conséquence de l’éloignement de l’artisan du fermier et de l’augmentation de la taxe du transport. La preuve que cela est se trouve dans le fait que les pays où les produits agricoles sont à bas prix, et par conséquent s’exportent, sont ceux où les objets manufacturés sont chers, et, par conséquent, s’importent, comme on le voit en Irlande, Inde, Turquie, Portugal et Indes orientales, Afrique et Amérique du Sud, — tous pays où la marche de l’agriculture est rétrograde.

§ 4. — Les hommes et la terre sont à une extrémité de l’échelle des prix, et les produits les plus achevés sont à l’autre. Plus s’accélère la circulation sociétaire, plus il y a tendance au rapprochement. Identité des lois physiques et sociales.

D’après cet exposé, le lecteur est induit, et cela bien naturellement, à demander : « N’est-il pas inévitable que l’agriculture améliorée doive tendre à abaisser le prix du blé, comme les améliorations dans les procédés de conversion tendent à abaisser le prix du drap ? Il est certain qu’il en arrive ainsi, — la découverte de nouveaux engrais, l’invention d’instruments plus puissants, tout cela réuni ayant une tendance à réduire la quantité de travail nécessaire à la production, et à diminuer les prix. Ici cependant, comme ailleurs, l’harmonie des intérêts se maintient au moyen des attractions qui se balancent, — le mouvement en bas ci-mentionné étant plus que contrebalancé par une force en haut et opposée.

L’amélioration dans les procédés de culture tend à élever le prix de la terre, tandis qu’il abaisse celui du blé. Les procédés améliorés de convertir le blé en pain tendent à élever le prix du blé, tandis qu’ils abaissent celui de la farine. L’amélioration des procédés de cuisson tend à élever le prix de la farine, tandis qu’il abaisse celui du pain. L’amélioration dans le mode de convertir l’aliment en fer, or, plomb, ou quelque autre des utilités nécessaires au producteur de l’aliment tend à élever le prix du pain, tandis qu’il abaisse celui des utilités dont la production est ainsi facilitée. Toute utilité et toute chose est ainsi dans la sujétion journalière de forces attractives et répulsives, — précisément analogues à celles qui règlent les mouvements des nombreuses parties de notre système solaire. À chaque degré de progrès, la terre s’approche davantage du blé, le blé de la farine, la farine du pain et le pain du fer, — l’effet définitif de tous ces changements étant un rapprochement sans cesse croissant de cette première de toutes les matières premières, la terre, jusqu’à la dernière et la plus éloignée des utilités achevées, que la terre et ses produits peuvent être employés à fournir.

Que cette terre, — embrassant comme elle le fait tous les éléments de production, — hausse en prix à mesure que ses matériaux sont utilisés par l’habileté et le pouvoir convertisseurs ; c’est là une vérité si évidente qu’elle peut se passer de démonstration. Que le travail humain hausse avec elle, c’est un fait dont la preuve peut se trouver dans toutes les communautés qui avancent. Appartenant à la même catégorie, — étant pareillement les ultimes matières premières de toute production, — ni l’un ni l’autre n’est sujet à ce que son prix s’abaisse par des améliorations dans les procédés de leur production. IN étant point soumis à des forces qui se contrebalancent, ils doivent s élever à chaque amélioration dans le progrès économique, — tandis que les plus hauts dans l’échelle des produits achevés de l’industrie humaine éprouvent un abaissement correspondant, et par la raison qu’ils ne peuvent être faits matière première d’aucune conversion au-delà, et ne peuvent, par conséquent, hausser à l’aide d’aucune amélioration quelconque.

L’homme et la terre se tiennent ainsi à une extrémité de l’échelle, et les utilités et les choses du plus haut degré d’achèvement sont à l’autre, — les premiers croissant constamment en valeur comparés aux dernières, tandis que les dernières vont déclinant aussi régulièrement en valeur, lorsqu’on les compare à eux. La terre, comme le trône de l’homme, s’élève de la sorte avec son souverain, — tandis que ses services et ceux de toutes ses parties s’abaissent, et continuent ainsi jusqu’à se prosterner à ses pieds.

Cependant on peut encore demander : « Les améliorations de la culture ne peuvent-elles advenir sans que s’améliore la conversion de ses produits, et ne seraient-elles pas alors accompagnées d’un abaissement des prix des matières premières de la nourriture de l’homme ? En supposant la donnée possible, la chose aurait certainement lieu. Mais il n’est pas plus permis d’admettre la donnée que de supposer le pouvoir d’attraction du soleil, augmenté sans affecter les mouvements des différents corps dont il est accompagné dans son cours. L’amélioration agricole attend, et jamais ne précède le développement industriel, — l’application d’engrais nouveaux et l’invention de machines étant une conséquence de cette diversité d’emplois, grâce à laquelle les diverses facultés humaines sont stimulées à entrer en action, et les hommes rendus aptes à cette association avec leurs semblables, nécessaire pour les mettre en état de diriger à leur service les forces de la nature.

La tendance au rapprochement des prix est en raison directe de l’accroissement du pouvoir d’association et de la circulation plus rapide entre la terre et le blé, le blé et la farine, la farine et le pain, le pain et les métaux, — résultat du rapprochement des consommateurs et des producteurs. La circulation s’accélère d’autant que les forces attractives et répulsives croissent en intensité, — la loi en vertu de laquelle Vénus gravite dans son orbite plus rapidement que Mars ou Jupiter étant précisément la même que celle qui régit le mouvement sociétaire.

§ 5. — À mesure que s’opère rapprochement des prix des denrées brutes et des prix des produits achevés, le commerce se développe, et la fermeté du mouvement sociétaire s’accroît. À mesure que l’écart augmente entre les prix, le trafic gagne du pouvoir, et le mouvement devient d’année en année plus capricieux et irrégulier : dans un cas, l’homme réel se développe de jour en jour davantage ; dans l’autre cas il devient de plus en plus complétement esclave.

Nous arrivons ainsi à conclure :

Qu’avec le développement de la science agricole, conséquence de diversité accrue d’emplois et du pouvoir accru d’association, le fermier obtient plus de sa terre, tandis que les prix de ses produits tendent à s’élever ;

Que, simultanément à cela, les prix des utilités manufacturées tendent à s’abaisser, et que non-seulement il en obtient davantage en échange contre chaque boisseau de son blé, mais qu’il a plus de blé à vendre ;

Qu’à chaque degré du progrès dans ce sens, il y a commerce accru et diminution du pouvoir du trafiquant, et facilité accrue d’association et combinaison, — sentiment accru de responsabilité — et pouvoir accru de progrès ultérieur ;

Que, d’un autre côté, à mesure que l’agriculture déchoit de l’état de science, le fermier obtient moins de sa terre, en même temps que les prix tendent à s’avilir ;

Que, simultanément à cela, les prix des utilités manufacturées tendent à monter ; et qu’ainsi le fermier obtient moins en échange contre un boisseau de blé, en même temps qu’il a moins de boisseaux à vendre ;

Que chaque pas dans ce sens s’accompagne d’un déclin de commerce, avec accroissement du pouvoir du trafiquant et déclin constant de la faculté d’association, — de l’individualité chez la population, — du sentiment de responsabilité — et du pouvoir de progresser davantage.

Dans le premier cas, il y a développement accru des trésors de la terre ; les assises de la société prennent plus de profondeur ; son mouvement se régularise ; la civilisation avance, et les hommes gagnent d’année en année en bonheur et en liberté. Dans l’autre, au contraire, le pouvoir de commander aux différentes forces naturelles décline ; l’homme devient plus nomade et plus inconstant ; le mouvement sociétaire devient d’année en année moins régulier ; la civilisation décline, et l’homme perd d’année en année en bonheur et en liberté.

§ 6. — Tendance de la politique américaine dans la dernière de ces directions, avec déclin du pouvoir d’association et de combinaison.

La politique des États-Unis vise dans la dernière de ces directions, celle indiquée par les économistes de l’école anglaise. L’objet qu’on se propose d’atteindre dans ce pays est d’abaisser les prix de toutes les matières premières de manufacture, — laine, blé, travail. Les résultats, nous l’avons montré, se trouvent dans le fait que le paupérisme a augmenté avec le pouvoir accru de la population anglaise de commander les services gratuits de la nature. Leur manifestation dans l’Union américaine se trouve dans la baisse soutenue des prix de tous ses produits principaux, et dans l’accroissement également soutenu de la quantité qu’il en faut donner aux communautés minières et manufacturières du monde pour les produits de leurs sols respectifs[3].

Ils se manifestent en outre dans la diminution du rendement obtenu par le travail agricole, — diminution qui marche pari pansu avec le déclin du prix ; dans la tendance croissante à l’émigration et dans l’accroissement qui la suit, des obstacles à l’association et à la combinaison ; dans le pouvoir croissant du trafiquant et du transporteur de diriger les affaires de la communauté ; et dans les autres nombreux phénomènes que nous avons signalés au lecteur, — chacun desquels, s’il se présentait dans tout autre pays, serait considéré par des Américains intelligents comme une preuve de civilisation en déclin.

Le concours de tous ces faits est dû à une cause unique et fondamentale, — et cette cause il la faut chercher dans l’épuisement incessant des pouvoirs du sol, conséquence de l’exportation de l’état brut de tous ses produits. Le remède, nous le devons chercher dans des mesures dirigées, non-seulement pour maintenir, mais pour accroître ces pouvoirs et pour créer une science agricole. Nous savons que cette profession est la dernière à atteindre son développement, et par la raison que pour faire un habile agriculteur il faut un savoir plus étendu que dans aucune autre branche d’industrie. Pour que s’obtiennent ce savoir il faut association et combinaison des hommes, — échange des idées et des services. Plus la facilité d’association se perfectionne, plus rapide sera le développement des pouvoirs humains et celui des pouvoirs de la terre ; plus instantanément la demande de pouvoir intellectuel et physique suivra sa production ; plus rapide sera l’accroissement de la richesse, et plus élevées seront les aspirations de l’homme. Pour que l’association existe et pour qu’elle s’accroisse, il faut diversité dans les modes d’emploi et dans les demandes pour les facultés des hommes.

§ 7. — Pour que l’homme soit libre, il faut diversité d’emplois. Mesures au moyen desquelles cette fin a été obtenue en France et dans d’autres pays avancés.

Comment les emplois viennent-ils à se diversifier ? Par quelles mesures ce résultat s’est-il obtenu dans d’autres pays ? La réponse à ces questions nous fournira un guide pour agir à l’avenir, — nous apprendrons comment se peut développer le commerce, — comment se peut développer l’intelligence, — comment les pouvoirs de la terre peuvent être stimulés à l’action, — comment la richesse se peut accroître, — et comment l’homme peut grandir en moralité et en liberté. En la cherchant, cette réponse, nous trouvons que l’accroissement de liberté en Angleterre a coïncidé avec l’adoption de mesures ayant pour objet de placer le manufacturier à côté de l’agriculteur, et qu’à aucune époque il ne fut fait un aussi grand pas en avant que dans la dernière moitié du siècle dernier, alors que se créa si rapidement un marché domestique à la terre pour tous ses produits. Regardons la France ; nous voyons que l’homme a fait un grand pas en richesse, force et pouvoir sous le système introduit par Colbert, — système qui visait à mettre l’artisan à côté du fermier tandis qu’en même temps il diversifiait les opérations du dernier, en naturalisant divers produits de climats étrangers. À l’aide de cette politique, le commerce français, tant domestique qu’étranger, va s’accroissant avec une rapidité étonnante, et le pays va d’année en année, se plaçant de mieux en mieux en tête de l’Europe. Si nous comparons la position actuelle de la Grande-Bretagne et celle de la France, nous trouvons que tandis que le commerce de l’une a pris un tel développement, celui de l’autre a presque, sinon totalement, disparu, — sa relation actuelle avec le monde consistant tout à fait à acheter, transformer, et vendre la production des autres pays. Passant à l’Allemagne, Russie, Danemark et Suède, — disciples de l’école de Colbert, — nous trouvons accroissement rapide de commerce, accompagné d’un développement correspondant des pouvoirs, tant de la terre que de l’homme ; mais quand nous regardons Irlande, Inde, Portugal ou Turquie, nous voyons un état de choses qui est tout à fait l’inverse, — le trafic y prenant la place du commerce, la terre diminuant de valeur, et l’homme devenant de jour en jour moins libre.

Venons à nos États-Unis et comparons les mouvements des différentes périodes où le fermier a eu protection, et celles où on l’a retirée, nous trouvons avance et hausse rapide dans celle qui finit en 1816, suivies d’un abaissement dans celle finissant en 1824, — mouvement en avant depuis cette année jusqu’en 1834, suivi d’un rétrograde de 1835 à 1842, — un en hausse et en avant de 1842 à 1847, suivi dans la décade qui précisément se termine, d’un abaissement le plus remarquable que l’on ait vu dans l’histoire s’accomplir en aussi peu de temps. C’est à tel point que s’il venait à se continuer pendant une autre décade, — comme le progrès humain, quelle que soit sa direction, est toujours un progrès accéléré, — on peut se demander si l’anarchie ne sera pas au bout. Tous les faits qui s’offrent à notre observation, tant au dedans qu’au dehors, dans le passé et dans le présent, semblent donc appuyer cette conclusion, que la route vers le progrès humain se trouve dans la direction indiquée par Colbert et par Adam Smith : — celle d’amener le consommateur à s’établir à côté du producteur, et de mettre ainsi le cultivateur en mesure de payer sa dette à notre grande aïeule la terre, en lui restituant les utilités qu’elle a fournies, après qu’il s’en est servi pour ses fins. Pour atteindre ce but, l’expérience du monde entier nous prouve que la protection est indispensable.

§ 8. — Dans tous ces pays les utilités achevées sont tombées à meilleur marché.

On objecte cependant que les mesures protectrices tendent à élever le prix des utilités manufacturées, et qu’ainsi le fermier supporte une taxe au bénéfice des gens qui transforment son blé et sa laine en drap. En est-il ainsi ? Examinons. Toutes les utilités vont des localités où elles sont à bon marché à celles où elles sont chères ; et si nous pouvons discerner là où les articles manufacturés sont exportés et là où ils sont importés, nous pouvons trouver là où ils sont à haut prix, là où ils sont à bas prix. Dans aucun pays du monde la protection n’a été si complètement établie qu’en Angleterre, et pourtant ce pays a, depuis plus d’un siècle, fourni le monde entier de drap et de fer. En France la protection a été maintenue avec une fermeté remarquable, et la protection a été tout à fait complète, et pourtant la France est aujourd’hui, de tous les pays du monde, le plus grand exportateur de ses propres produits sous forme achevée, et maintient en conséquence le plus large commerce extérieur. En Allemagne, le drap et la quincaillerie ont remplacé les premières exportations de blé et de laine. L’expérience de tous ces pays tend donc à constater le fait que la protection met une population à même d’être pourvue à bon marché des utilités achevées, nécessaires à la satisfaction de ses besoins.

Passons aux pays, où les produits manufacturés sont à haut prix et où par conséquent ils sont importés, nous trouvons que ce sont ceux qui sont sevrés de protection[4], par exemple : Portugal et Turquie, Jamaïque et Inde, ce qui constate que l’absence de protection force une population à payer de hauts prix pour les utilités classées au premier rang parmi celles manufacturées.

Voyons maintenant les États-Unis ; nous trouvons que de toutes les branches de l’industrie aucune n’a été si parfaitement protégée que celle de la marine — et que de toutes c’est celle dont la communauté est pourvue au meilleur marché. Autre fait, nous voyons que la fabrication des grosses cotonnades a été protégée beaucoup plus efficacement et plus fermement qu’aucune autre — et que ces articles sont fournis à si bon marché qu’ils forment un item considérable dans la liste des exportations ; et ainsi l’expérience américaine correspond à celle du monde entier[5].

§ 9. — Dans tous les denrées brutes ont gagné en prix, — fournissant ainsi preuve d’une civilisation qui avance.

On a dit aussi que la protection tend à abaisser les prix de la production brute de la terre. Si cela est, elle doit tendre à amener son exportation. C’est pourtant l’inverse qui a lieu — la production brute s’exportant de tous les pays non protégés et s’important dans les protégés. Il y a trente ans, l’Allemagne était un grand exportateur de laine, parce qu’elle y était à meilleur marché que dans tous les autres pays. Aujourd’hui elle en importe largement parce qu’elle y est plus chère que dans d’autres pays. Il y a trente ans elle exportait des chiffons ; aujourd’hui elle les importe. Son expérience correspond donc avec celle de France et d’Angleterre, chez lesquelles toutes deux, aliment, coton, laine et autres denrées brutes sont si chères qu’on les importe. Irlande et Inde, Jamaïque et Turquie, les pays non protégés exportent les denrées brutes parce qu’elles sont bon marché, et importe les articles manufacturés parce qu’ils sont chers. Chez eux les prix de ces denrées et de ces produits industriels vont graduellement, mais fermement s’écartant l’un de l’autre, et le rendement de leur terre va aussi fermement décroissant, d’où il suit que ces communautés déclinent en richesse, force, pouvoir et civilisation. En Allemagne, Danemark, France et Russie, les prix se rapprochent fermement, d’où suit que ces pays croissent fermement en richesse et civilisation. Aux États-Unis, ainsi que nous avons vu, les prix vont s’écartant ; d’où il suit que le pays offre tant de ces phénomènes qui, partout ailleurs, ont caractérisé l’approche de la barbarie.

§ 10. — Dans tous le pouvoir de consommation segmente comme une conséquence du rapprochement des prix qui s’y manifeste. Diminution de ce pouvoir aux États-Unis.

Plus se rapprochent les prix du blé et de la farine, plus le fermier acquiert pouvoir de consommer du pain. Plus se rapprochent les prix du coton et de l’étoffe, plus le planteur de coton acquiert pouvoir d’acheter l’étoffe ; et moins il faut donner de coton et de blé pour payer une tonne de fer, plus le fermier et le planteur acquièrent pouvoir d’acheter l’outillage et le fer dont il est composé. Le pouvoir de consommation est la mesure du pouvoir de production, et quand nous connaissons l’un, nous pouvons calculer l’autre. Le pouvoir de consommer le fer s’accroît rapidement en France et Allemagne, Danemark et Suède, Espagne et Russie — les pays protégés de l’Europe. Il décline dans tous les pays non protégés du monde ; et cela parce que dans eux tous les matières brutes sont à bon marché, et les produits manufacturés sont chers.

Venons aux États-Unis, nous trouvons que la consommation de fer par tête, a plus que doublé dans la période protectrice de 1824 à 1834 — qu’elle a décliné dans la période du libre échange qui finit en 1842 ; — qu’elle a augmenté de 150 % dans la période protectrice de 1842 à 1847 — et qu’aujourd’hui, à la fin de la première décade du système actuel, elle n’est pas plus considérable que dans les années primitives[6].

Quant au coton, nous trouvons une consommation qui s’est accrue de 50 % dans la période de 1822 à 1834 — qui a été stationnaire de cette époque à 1842 — qui a presque doublé entre 1842 et 1847 — et qui est moindre par tête aujourd’hui qu’elle était alors.[7]

Ainsi nous voyons le pouvoir de consommation en accroissement dans tous les pays protégés du monde, en déclin dans les non protégés ; — et il nous est prouvé que le mouvement des États-Unis dans les différentes périodes est en accord direct avec tous les faits observés ailleurs. D’où vient cela ? De ce que la protection vise à favoriser le commerce et à augmenter la circulation sociétaire, — mettant ainsi chacun en état de vendre son travail et de devenir un acquéreur du travail d’autrui. La circulation est rapide au Danemark et en Suède, mais lente en Turquie et Portugal. Elle est rapide dans la France, comparée à l’Irlande ou l’Inde, et lente dans la Jamaïque, comparée aux États-Unis. Elle était rapide dans ce dernier pays, au retour de la paix de 1815 ; mais, quelques années après, elle s’alanguit au point que des centaines de mille d’individus manquaient complètement d’emploi. Elle s’accrut rapidement de 1824 à 1834, mais ensuite elle diminua tellement qu’on vit partout des hommes errer, en quête de travail, sans en obtenir, — tandis que leurs femmes et leurs enfants périssaient de besoin. De 1842 à 1847, elle s’accéléra d’année en année ; mais, avant la fin de l’année 1850, sous le système du libre échange de 1846, elle déclina au point de donner à penser que les scènes de 1842 allaient se reproduire. Avec la découverte de la Californie et l’accroissement de l’offre de l’or, elle s’accéléra de nouveau ; mais, aujourd’hui, chaque année la voit diminuer et la déperdition de travail s’accroître — avec une extension correspondante du paupérisme[8].

§ 11. — Dans tous le travail s’économise de mieux en mieux, avec accélération constante de la circulation sociétaire. Aux États-Unis c’est l’inverse qui se voit.

L’économie de travail est en raison de la vitesse de circulation. L’homme qui mange l’aliment consomme du capital, mais ne le détruit pas. Il reparaît sous une forme supérieure, — celle de pouvoir intellectuel et physique. Ce pouvoir appliqué, l’aliment reparaît, en quantité accrue ; non appliqué, il y a perte de capital. Pour économiser du capital, il faut association et combinaison ; et pour qu’elles existent, il faut que les demandes de services, tant physique qu’intellectuel, soient diversifiées. D’année en année, il y a plus de capital économisé dans tous les pays protégés du monde ; d’où suit que le pouvoir de consommation augmente si rapidement chez eux tous. Il s’en perd de plus en plus dans tous les pays non protégés du monde ; d’où suit que leur pouvoir de consommation décline si rapidement. Aux États-Unis, il y eut économie de capital de 1824 à 1834 et de 1834 à 1847 ; — et, dans ces deux périodes, le lecteur l’a vu, le pouvoir de consommation s’est rapidement accru. Il y eut déperdition dans la période de 1835 à 1842, et alors la consommation déclina rapidement. Au moment actuel, la déperdition est probablement aussi forte que dans aucun pays civilisé du monde, comme le lecteur peut s’en convaincre en remarquant quelle partie considérable de la population est engagée dans l’effort de gagner sa vie parla voie du négoce, du courtage, du jeu, de la spéculation, du barreau et d’autres professions qui demandent comparativement peu d’effort des pouvoirs intellectuel ou physique, — et combien énorme aussi la partie qui s’estimerait heureuse de vendre son travail si elle le pouvait. — La déperdition de pouvoir dans une ville comme Philadelphie ne peut être estimée à moins d’un million de dollars par semaine, et celle de New-York va probablement au double de cette somme. Dans tout le pays, on peut affirmer que la quantité de pouvoir physique et intellectuel qui trouve emploi n’est pas même un tiers de celui qui est produit, — ce qui donne, en supposant le présent pouvoir productif équivaloir à 3.500.000.000 dollars, une perte annuelle de 7.000.000.000 comme conséquence du manque de cette diversité d’emplois, qui est nécessaire pour imprimer vitesse à la circulation, et créer ainsi demande pour toute la force physique et intellectuelle résultante de la consommation d’aliment[9].

Si toute cette force trouvait emploi, le pouvoir de production serait triplé, et l’on obtiendrait plus de confort en échange du travail d’une matinée qu’on n’en obtient aujourd’hui en donnant celui d’une journée entière.

§ 12. — Le pouvoir d’accumulation s’accroît avec la vitesse accrue de la circulation. Déclin des deux dans l’Union.

Le pouvoir d’accumulation est en raison de la vitesse de circulation, et est une conséquence de l’économie de travail. Pour que la circulation puisse être rapide, il faut qu’il y ait diversité d’emplois ; et plus cette diversité est parfaite, plus il y a développement d’individualité, et plus il y a pouvoir de progrès. Cette accumulation se manifeste par l’ouverture de mines, la construction d’usines et de fourneaux, le drainage des terres basses, la mise en culture des sols de qualité supérieure ; et, à chaque pas dans cette direction, l’agriculture monte de plus en plus à l’état de science, en même temps que l’homme gagne d’année en année en lumières, en moralité et en liberté. L’inverse de tout cela se voit dans tous les pays où la circulation s’alanguit ; et c’est pourquoi il n’y a point accumulation en Irlande, Inde, Portugal, Turquie, ou autres pays non protégés ; tandis que le capital s’accumule si promptement dans l’Allemagne du Nord, la France, le Danemark et autres pays protégés. Dans les premiers, les hommes sont de plus en plus poussés à dépendre de la force musculaire du bras humain dénué d’assistance ; tandis que, dans les autres, les pouvoirs de la nature sont partout de plus en plus soumis au commandement de l’homme.

Passant aux États-Unis, nous rencontrons des faits qui correspondent exactement avec ce qu’on observe dans les autres pays. Dans la période qui finit en 1816, il y eut rapide accumulation, comme on le vit par la construction d’usines et de fourneaux, et demande universelle du travail. Dans les années suivantes, point de construction d’usines, les hommes restent partout sans emploi, et il semble que le pouvoir d’accumulation ait cessé. De 1824 à 1834, l’accumulation est rapide, comme on le voit par le fait, que des usines et des fourneaux se construisent ; qu’on ouvre des mines, et que partout on fait des routes. À partir de 1836, la marche est déclive. On contracte en emprunts étrangers pour des centaines de millions, dans les dernières années de la période de libre échange ; et il y a pauvreté presque universelle dans le pays. La scène change de nouveau, et le pays qui avait été si pauvre en 1842, prend rang, en 1847, parmi les plus riches du monde. Comme preuve, il suffit de rappeler au lecteur le fait que, tandis que, dans la période de libre échange, les titres et obligations des compagnies américaines et des États furent avilis sur tous les marchés de l’Europe, non seulement on ne contracta point de dettes dans la période de protection, mais même on acquitta l’arriéré d’intérêts des années précédentes. Que la nécessité de contracter emprunt se doive attribuer à la pauvreté dans la première, nous le voyons par le fait que la consommation de drap et de fer demeura stationnaire durant la période où l’on fit les emprunts ; et que l’affranchissement, dans la seconde de ces périodes, de la nécessité de contracter dette étrangère ait résulté de l’accroissement du pouvoir protecteur, la preuve en est dans le fait que la consommation des deux articles, fer et houille, prit un accroissement tel qu’on n’en avait point encore vu d’exemple dans aucun pays du monde. Dans la décade qui venait de finir, la consommation n’a point augmenté ; et néanmoins une dette énorme, — montant probablement à 200.000.000 dollars, — s’était ajoutée à celle déjà existante. C’est lorsque la circulation sociétaire est le plus rapide que la consommation est la plus grande ; et c’est alors que le pouvoir d’accumulation existe le plus, et par la raison que c’est alors que le capital, qui est consommé sous forme d’aliment, tend le plus à reparaître sous la forme d’utilités et de choses produites par le travail humain.

§ 13. — Plus rapide est l’accumulation, plus la tendance augmente vers l’affranchissement ultérieur du sol de la taxe de transport, et vers la création d’une agriculture réelle.

Plus considérable est la masse de houille, fer, plomb et cuivre, extraite des mines, et celle de l’outillage et de vêtement fabriqués, plus sera considérable la quantité à offrir en échange pour les subsistances et les autres matières brutes, — plus il y aura tendance à une agriculture savante et à la culture des sols de qualité supérieure, — plus sera considérable le produit du travail agricole, — et plus il y aura tendance à l’élévation du prix des utilités qu’a le fermier à vendre. Comme preuve, il nous suffit de considérer le cours des choses en Russie, France et Allemagne du Nord, tous pays où, le lecteur l’a vu, la hausse de prix de la subsistance a tenu pied au développement des arts mécaniques et des améliorations dans les procédés de culture. Voulons-nous une preuve de plus, nous l’obtenons en jetant les yeux sur les pays non protégés, et par conséquent non manufacturiers : — Irlande, Inde et Turquie, — tous pays qui abondent en métaux qu’on pourrait extraire, et en combustible dont on pourrait se servir, — et qui présentent le déclin graduel de l’agriculture, l’abandon soutenu de la terre et le déclin dans le prix des utilités produites.

Dans les premiers, la dépendance du marché lointain pour le fermier va diminuant constamment. Dans les derniers, elle augmente d’une manière aussi soutenue. Dans les premiers, l’homme devient de plus en plus le maître de la nature et de lui-même. Dans les derniers, il devient de plus en plus esclave de la nature et de son semblable. — Si nous considérons les États-Unis, nous trouvons leur première manifestation d’indépendance dans les dernières années du tarif de 1828, alors que le prix des subsistances resta pour plusieurs années sans être aucunement affecté, par le changement extraordinaire sur les marchés anglais[10]. Dans les vingt années qui suivirent, il n’y en eut que quatre de protection ; et pour résultat, la dépendance du marché lointain alla en accroissement soutenu, avec déclin constant des prix de la farine, du blé, du tabac, jusqu’à ce que, dans la période qui précède immédiatement la guerre récente, ils tombèrent à un taux jusqu’alors inconnu. Tout bas que furent les prix, la quantité de subsistances qui parvenait à trouver un marché étranger était si peu de chose qu’il eût suffi pour l’absorber d’un surcroît de consommation domestique d’un peu moins d’un dollar par tête. Le travail — physique et intellectuel qui s’en va ici se perdant pourrait, convenablement appliqué, produire des utilités à échanger contre des subsistances pour plus de 100 dollars par tête. En économisant rien qu’une très-petite partie de ce travail, le surcroît de consommation monterait à dix fois plus que tout ce qui va au dehors, — ce qui ferait monter les prix au niveau de ceux d’Angleterre ou de France. Un boisseau de blé a même valeur intrinsèque en Illinois ou Iowa que dans les environs de Paris et de Londres, et l’unique raison pour laquelle il ne se vend que le quart ou le cinquième, est que le fermier supporte le coût de l’envoi au marché. Rapprochez le marché de lui en ouvrant les dépôts considérables de houille et de minerai d’Indiana et d’Illinois, de Missouri et de Michigan, et alors, non-seulement il sera soulagé de la nécessité de s’adresser aux marchés lointains ; mais il lui deviendra impossible de les alimenter parce que le prix domestique sera au niveau de celui du dehors. Le changement à effectuer coûtera aux fermiers du pays jusqu’à des centaines de millions de dollars, et en peu de temps il aura produit des milliers de millions.[11]

C’est un magnifique résultat, que suivrait un autre encore plus magnifique. En s’enrichissant chez eux les fermiers cesseraient d’être obligés de solliciter faveur dans les villes atlantiques et européennes, — priant de riches capitalistes, dont la fortune s’est faite à leurs dépens, d’accepter, moyennant un fort escompte, leurs titres qui portent intérêt aux taux de huit ou 10 % — et par là s’imposant sur eux-mêmes une lourde taxe qu’il faudra payer à toujours.[12] Délivrés de cette taxe, ils construiront cinq milles de route — et ajoutons sans contracter aucune dette — contre chaque mille qu’ils en construisent maintenant.[13]

Le capital est toujours abondant et à bon marché quand la circulation est rapide et le travail productif, comme ce fut le cas dans les dernières années des périodes de protection qui finissent en 1834 et 1847. Ils est toujours rare et cher lorsque la circulation languit et que le pouvoir d’association décline, comme ce fut le cas dans la période de libre échange qui suivit la fin de la grande guerre européenne — dans celle qui finit en 1842, — et dans celle actuelle où les hommes sont partout engagés dans l’œuvre de changer de localité eux et leurs familles, et non dans celle de production. Dans le premier cas, les travaux du présent vont obtenant accroissement soutenu d’empire sur les accumulations du passé ; tandis que dans l’autre le pouvoir du capitaliste va croissant, et celui du fermier et du laboureur va diminuant d’autant.

§ 14. — Le planteur profite par tous les pays qui suivent la trace de Colbert et de la France, tandis qu’il perd par tous ceux qui suivent la trace de l’Angleterre.

Tout évident que soit ceci par rapport au fermier et à ses produits, la vérité s’en montre encore mieux si nous étudions les mouvements de la plantation. Il y a quarante ans, le planteur envoyait au marché 80.000.000 livres de coton pour lesquelles il recevait aux ports d’embarquement 20.000.000 dollars. Douze ans après, il donnait trois fois cette quantité en échange pour un peu plus que le double de la somme d’or et d’argent. Son pouvoir de commander les services des métaux précieux va diminuant constamment, à mesure qu’il épuise de plus en plus sa terre et limite sa production.[14] Les faits qui se présentent dans les deux parties de l’Union sont exactement semblables et en accord parfait avec les phénomènes que l’on peut observer dans tous pays où la dépendance des marchés étrangers va croissant.

Pour en trouver la cause, il nous faut examiner les mouvements d’années de bon et de faible rendement. » Dans les premières, la circulation s’alanguit toujours par suite de l’abondance de la denrée ; tandis que dans la seconde, elle s’accélère à cause de la rareté.

1849 exportation. 1.026.000 livres ; qui ont produit 66.000.000 dollars
1850-1851, moyenne d’exp. 781.000 92.000.000

Si les planteurs, dans la première de ces années s’étaient donné le mot pour détruire 250.000 livres, ils eussent gagné, nous l’avons vu, 26.000.000 dollars à cette opération. Dans les deux années qui suivent la dernière de celles ci-dessus, ils envoient au marché une moyenne de 1.100.000.000 livres, et en obtiennent, au port d’embarquement 98.000.000 dollars. En déduisant le transport intérieur on voit qu’il ont reçu sur la plantation, un peu moins d’argent pour 1.100.000.000 qu’ils n’en avaient reçu auparavant pour 781.000.000 livres. Ici, comme nous le disions, ils auraient trouvé grand bénéfice à brûler quelques cent mille balles.

La consommation par le feu serait toutefois non profitable. De quoi s’agit-il ici ? D’obtenir un accroissement de consommation par des hommes qui aient les moyens de payer. Le pouvoir d’acheter subsistance et vêtement s’accroît avec l’accroissement du pouvoir de produire des utilités à offrir en échange. Ce dernier s’accroît, nous l’avons vu, par l’accélération de vitesse que les hommes de pouvoirs divers peuvent apporter dans l’échange de services entre eux, en d’autres termes, par l’accélération de circulation. À l’appui, nous avons le fait que c’est dans les contrées protégées d’Europe — Allemagne du Nord, Russie, France, Belgique, Danemark et Suède — que la demande de coton augmente rapidement ; tandis qu’en Irlande, Portugal et Turquie — les pays non protégés — elle diminue d’autant. Dans l’Inde, elle décline tellement qu’une quantité constamment croissante est forcée sur le marché anglais au grand préjudice du planteur des Carolines. Venons aux États-Unis, nous trouvons que la consommation a doublé dans la période de 1824 à 1834 et a décliné dans les années suivantes ; qu’elle a plus que doublé dans les cinq années après qu’eut passé l’acte de 1842, tandis qu’aujourd’hui elle a décliné comparativement à la population dans les années qui se sont écoulées. Prenant maintenant tous les pays de l’Europe qui marchent dans la direction indiquée par Colbert et par Adam Smith — celle d’amener l’industriel sur la localité où se produisent la subsistance et la laine, afin qu’il puisse les combiner en drap, nous trouvons que de la production augmentée des États-Unis dans la période de 1840 à aujourd’hui — un peu plus d’un million de balles — plus que la moitié est nécessaire pour fournir à leur consommation accrue. En y ajoutant le surcroît de demande qui eut lieu sous le tarif de 1842, nous avons presque toute la balance ; est ainsi est constaté le fait : que le surcroît presque entier de demande pour les produits du planteur a résulté de l’adoption du principe protecteur. D’après quoi, il semble parfaitement avéré que si le planteur de coton désire obtenir pour son produit cette vitesse de circulation qui est nécessaire pour en élever le prix, il doit marcher dans la direction du tarif protecteur de 1842, et non dans celle du libre échange de 1846.

La première tend à produire le mouvement dans chaque partie de la société, — facilitant la vente du travail et mettant chacun en mesure d’acheter subsistances et coton. La dernière arrête la circulation, empêche la vente du travail et détruit ainsi le pouvoir d’acheter aliment et vêtement. L’une n’a duré qu’un peu plus de cinq ans et cependant a doublé le marché du planteur, et même alors son action ne faisait que commencer. Si elle eût continué jusqu’au moment actuel, la consommation domestique de coton serait maintenant à raison de 20 livres par tête, — absorbant un peu moins que moitié de la récolte actuelle et mettant son producteur en mesure d’obtenir plus pour la moitié exportée qu’il n’obtient pour tout ce qui se consomme soit à l’intérieur, soit au dehors. Le planteur profiterait par un accroissement de consommation domestique, même quand il ne recevrait rien en échange pour son surcroît de coton. Combien plus alors il profiterait par un tel accroissement lorsque son effet eût été d’élever le prix du tout quelque pût être le lieu de consommation. La civilisation avancerait alors, car la terre s’enrichirait du résidu de ses produits. L’agriculture monterait à l’état de science, et à chaque pas dans cette direction l’harmonie reparaîtrait ; en même temps que l’homme avancerait rapidement dans sa condition physique, morale et intellectuelle, — gagnant en lumières, en bonheur et en liberté.

On objectera cependant que le coton fut à bas prix dans la période qui suivit 1842. — Certainement, et parla raison que le recours à la protection fut provoqué par la ruine dont le système opposé avait été la cause. L’homme qui sème ne doit pas s’attendre à récolter à l’instant ; le mécanicien ne s’attend pas à ce que son train se mette en plein mouvement à l’instant même où il applique la vapeur. Fermier et mécanicien comprennent fort bien qu’il faut du temps, et c’est un élément de la plus haute importance dans le calcul ; et pourtant les économistes modernes n’en tiennent aucun compte. Arrêter une machine sur une pente est une chose difficile, mais lui faire remonter la pente est une chose qui exige une plus grande somme de pouvoir. Combien donc ne faut-il pas plus de pouvoir et de temps pour arrêter une nation qui depuis des années descendait la pente et avec un mouvement constamment accéléré ! Pendant près de sept ans, le peuple des États-Unis avait été déclinant en richesse et en pouvoir, et le premier effet de l’acte passé en 1842 dut être dépensé à modérer la rapidité de la descente, après quoi il fallut imprimer mouvement dans la direction opposée. Qu’il ait répondu à cette impulsion et qu’il y ait eu changement prodigieux, on le voit par l’accroissement considérable qui survint dans la consommation du drap et du fer. Ce fut cet accroissement qui sauva le planteur de sa ruine complète, et pourtant c’est au planteur lui seul que fut dû le changement de politique en 1846, sous lequel la consommation de coton est restée à peu près aussi stationnaire qu’elle l’avait été dans la première période de libre échange, de 1835 à 1842.

§ 15. — Le travailleur profite de toute mesure qui tend à accroître la diversité de la demande pour l’exercice de us facultés. La politique américaine, — tendant, comme elle le fait, à diminuer cette diversité, — est contraire aux intérêts du travailleur.

On dit néanmoins que le travailleur souffre de l’existence du système protecteur. Le grand champ pour l’emploi du travail se devant chercher dans les travaux de la campagne, il est difficile devoir comment l’élévation des prix des produits agricoles pourrait faire autrement que profiter à la généralité des travailleurs dans un pays, où le cas est si général que le cultivateur soit propriétaire de la terre qu’il exploite. Mieux le travailleur sur la ferme est rémunéré de son travail, meilleures seront les offres que lui feront ceux qui ont besoin de ses services à la ville. Ce qui prouve qu’il faut augmenter ces offres, c’est le fait que la consommation augmente si vite dans les périodes protectrices, tandis qu’elle reste stationnaire, si même elle n’est pas rétrograde, dans celle du libre échange. Une autre preuve est le fait que l’immigration augmente dans les premières et décline dans les autres[15]. Elle profite largement au fermier et au planteur. La quantité totale de subsistances exportée pour le monde entier, dans les années de 1850 à 1852, n’équivaudrait pas, répartie également sur la population de France et d’Angleterre, à cinquante cents par tête. Chaque homme importé de France ou d’Angleterre, d’Allemagne ou de Suède, devient pour le fermier un client rien que pour les subsistances, de cinquante dollars par tête, et l’accroissement de demande pour le planteur, — résultat de ce changement de lieu, — est dans un rapport très peu plus faible. Un travailleur amené ici vaut mieux pour le fermier que cent hommes travaillant pour lui dans les ateliers de Lyon ou de Manchester. Une importation d’un demi-million d’hommes agit plus sur la demande pour lui et sur l’élévation de ses prix, que ne fait toute la population de l’Angleterre et de la France réunie.

Les utilités tendent toutes à aller de la localité où elles sont à bon marché à celles où elles sont chères. Les faits que l’immigration augmente dans les périodes de protection et qu’elle diminue dans celle du système opposé sont donc concluants pour leurs effets respectifs sur la condition du travailleur.

§ 16. — La cause finale de la détérioration politique et morale dans l’Union se trouve dans la poursuite d’une politique qui épuise le sol et détruit la valeur de la terre.

La cause finale de tous les phénomènes sur lesquels nous avons appelé l’attention du lecteur et dans lesquels il faut chercher les preuves de détérioration et de déclin, se trouve dans l’épuisement constant du sol et la dispersion constante de la population. Les hommes se civilisent d’autant mieux qu’ils se rapprochent davantage, ils tournent à la barbarie d’autant plus qu’ils se séparent. « Il n’est pas bon, nous est-il enseigné, que l’homme vive seul. » Et s’il était besoin d’une preuve, les tristes faits qui se passent aujourd’hui dans les vastes régions de l’Ouest, viendraient à l’appui. Le remède à tous serait dans l’adoption d’un système tendant à maintenir et à améliorer les pouvoirs de la terre et à utiliser les forces diverses que la nature fournit à l’usage de l’homme. Les eaux du James et du Potomac feraient plus d’ouvrage que n’en peuvent faire tous les esclaves de Virginie ; il en est de même pour les cours d’eau de Caroline et Géorgie, Alabama et Mississippi comparés avec le pouvoir-travail qui y trouve emploi. Les gisements houillers de Caroline pourraient faire plus d’ouvrage en un an que n’en ferait toute la population de tous les États du sud en un demi siècle. Et le chiffre des individus qu’il faudrait pour extraire la houille, fondre le minerai, faire les machines et bâtir les usines qui serviraient à un tel accroissement du pouvoir effectif de tout le Sud n’irait pas à deux % du chiffre de la population[16].

À défaut de ces esclaves de bonne volonté, — esclaves qui travailleraient sans réclamer nourriture, vêtement, logement, — le peuple de plusieurs États du Sud cherche aujourd’hui à ouvrir la traite d’esclaves africains comme moyen d’obtenir l’approvisionnement de travail[17]. Engagés dans la voie des économistes anglais, ils sont partisans de ce qu’on appelle le travail à bon marché, et pourtant les fins qu’ils se proposent d’atteindre sont bien différentes. Le fabricant anglais désire que le coton soit à bon marché et l’étoffe chère ; et plus l’écart se prononce entre les prix des matières brutes et de l’utilité manufacturée, plus il fait de profit ; mais plus s’accélère la marche vers la barbarie pour ceux qui fournissent le coton. D’où suit que la population des Indes orientales et occidentales va de jour en jour tombant de plus en plus dans l’esclavage, bien qu’on l’ait rendue nominalement libre. D’où suit aussi que la traite du coolie s’étend si vite et que la traite domestique des États-Unis prend de si larges proportions. — Le planteur demande que le coton obtienne un bon prix, — et en même temps désire que l’étoffe soit à bon marché ; et s’il adopte les mesures nécessaires pour produire cet effet, il grandira vite en richesse et puissance, et la population gagnera en liberté. Cependant il n’en fait rien, fermant les yeux à ce fait, que ses vues et celles du fabricant lointain sont directement opposées, il poursuit une politique qui empêche le développement de commerce, paralyse la demande de travail, et détruit le pouvoir d’acheter le coton. Il en résulte que tandis que dans le cours naturel des choses le prix de la matière première devrait s’élever et celui des produits manufacturés s’abaisser, il est appelé à donner plus de coton en échange de moins de produits des divers pays avec lesquels il lui faut faire ses échanges. Le producteur de soie obtient plus d’argent pour ses cocons, — le producteur de laine plus pour sa laine, — le mineur plus pour sa houille et son minerai, — le fondeur plus pour son cuivre et son étain, — et pourtant tous ces gens peuvent acheter avec une égale quantité d’or trois fois la quantité de coton qu’auraient obtenue leurs prédécesseurs il y a moins d’un demi-siècle.

La politique du planteur, et cette politique est par lui imposée à tous ses concitoyens. — est celle de l’isolement ; et l’homme solitaire est un esclave de la nature et de son semblable. L’homme, par l’association, devient le maître de la nature et l’égal de son semblable. Il en est de même pour les communautés. Celles dont la politique produit l’isolement pour leur population, — conséquence nécessaire de l’exportation des denrées brutes et de l’épuisement de leurs sols, — deviennent de purs instruments dans les mains de ceux qui cherchent profit à leurs dépens, comme nous avons vu dans le cas de l’Irlande, Inde, Mexique, Turquie, Portugal et autres des nations agricoles, et par conséquent en déclin. C’est aussi le cas pour les États-Unis, comme on le voit par le manque presque complet chez sa population du pouvoir de se diriger soi-même. À un moment elle construit usines et fourneaux et ouvre des mines ; l’instant d’après, elle ferme tout cela, et les hommes sont poussés vers l’Ouest par millions. À la fin le fermier se trouve ruiné et le shérif vend sa propriété ; et la cause de tous ces phénomènes, — qui sont si contraires à un état sain de société, — se trouve dans le fait que le peuple de la Grande-Bretagne a embrassé trop d’affaires de trafic et que le jour du règlement est arrivé, — qu’il a déclaré la guerre ou fait la paix, — ou de quelque autre manière a changé le cours de ses opérations.

Sous l’empire de telles circonstances, point de communauté qui puisse atteindre cette individualité, — ce pouvoir de se gouverner soi-même, — si essentiel pour développer les facultés humaines, favoriser le pouvoir d’association, maintenir le commerce et accroître la moralité, l’intelligence, le bonheur et la liberté de l’homme.

La politique du gouvernement américain est dirigée toujours à favoriser le pouvoir du trafiquant. D’où suit que la législation entière du pays va tombant graduellement dans les mains de compagnies pour trafic et transport, et dans celles des trafiquants en coton, drap, hommes et autres utilités et choses. Dans cette direction se trouve la barbarie ; et de là vient que le journalisme est d’année en année appelé à enregistrer des faits effrayants, dont nous avons signalé quelques-uns à l’attention du lecteur. Le remède se doit chercher dans l’adoption d’un système visant à élever les prix du produit brut de la terre, — à diminuer ceux des utilités nécessaires à l’usage du fermier et du planteur, — à développer le commerce, — et à accroître la valeur de la terre et de l’homme.

§ 17. — Cette politique est en plein accord avec les doctrines de l’école anglaise qui a formé au monde une grande loi naturelle, en vertu de laquelle le travailleur doit finir par devenir l’esclave de l’homme qui possède la terre.

Mieux la politique d’un individu s’harmonise avec celle de ses voisins, plus s’accroît son pouvoir de combiner avec eux. Plus elle leur est opposée, plus augmente sa tendance à l’isolement. C’est dans la dernière direction que tendent aujourd’hui les États-Unis. Toute contrée en avance dans l’Europe a adopté le système de Colbert, — ce système qui tend à rapprocher le consommateur du producteur — à diminuer la proportion des gens intermédiaires — et à l’élévation de l’homme. La Grande-Bretagne, le Portugal et la Turquie se meuvent dans une direction opposée, d’où suit que d’année en année ces pays vont s’isolant et s’affaiblissant davantage. Les États-Unis marchent dans la voie indiquée par l’école anglaise d’économistes à qui le monde est redevable de la théorie d’excès de population, en vertu de laquelle l’esclavage humain suit avec les allures d’une loi déterminée, émanée de l’être suprême et bienveillant qui régit l’univers. Les enseignements de cette école conduisent à la centralisation, la dépopulation, l’isolement et l’affaiblissement ; tous phénomènes qui se manifestent de plus en plus, évidemment dans toute l’Union et dans les rapports de l’Union avec le monde. Le remède est à chercher dans l’adoption d’une politique en harmonie avec celle des pays avancés de l’Europe — une politique qui produise relation directe avec les consommateurs de tissu dans le monde, [18] — une politique qui ne tende point à forcer d’énormes offres de denrées brutes sur un marché unique, au détriment des fermiers d’Allemagne et de Russie et des producteurs de l’Inde — une politique qui tende à créer une agriculture savante, à augmenter la production[19] et à élever l’agriculteur lui-même — une politique enfin qui conduise dans la direction du commerce, au lieu de celle — suivie aujourd’hui qui est celle du trafic et de la guerre.

§ 18. — L’agriculture est la grande poursuite de l’homme. Venant à la suite de l’industrie elle est toujours la dernière à se développer. À mesure qu’elle devient une science, la société tend de plus en plus à prendre sa forme naturelle. — Le mouvement sociétaire devient plus régulier, — et l’homme gagne en bonheur et en liberté. L’économie politique moderne, qui enseigne l’inverse de ceci, est contraire dans toutes ses parties à la science sociale.

Dans la science, le lecteur l’a vu, c’est la branche la plus abstraite et la plus simple qui atteint son développement la première. Il en est ainsi pour les professions de l’homme. Le trafic et la guerre, abstraits et simples, entrent les premiers en scène. Les fabriques, ou les changements de formes mécaniques et chimiques, viennent après. La dernière de toutes vient l’agriculture ; et c’est alors que nous trouvons le fermier à qui devient nécessaire le plus haut degré d’éducation, et sa profession devenant celle qui tend le plus à développer l’intelligence, à améliorer le moral, à amender le cœur. À chaque pas du progrès dans cette direction, l’homme acquiert pouvoir accru sur la nature et sur lui même, — passant de la condition du misérable animal, vagabond sur la terre, cherchant en vain sa subsistance, à celle de l’homme cultivé, qui domine les forces de la nature et les contraint à travailler à son service. À chaque étape, la société va se développant de plus en plus, et l’homme devient de plus en plus apte à entretenir avec son semblable ce commerce qui est nécessaire pour le rendre apte à réaliser ses aspirations les plus hautes dans ce monde et vers l’autre.

L’économie politique moderne vise dans une direction qui est tout à fait inverse, — plaçant l’agriculture d’abord, et au rang le plus bas, les manufactures ensuite, et le commerce — ce qui, pour elle, signifie le trafic et le transport — au dernier et plus haut rang. C’est le résultat nécessaire de ce que les professeurs excluent de leurs considérations toutes les qualités distinctives de l’homme — se bornant uniquement à celles qu’il a en commun avec les animaux des champs. À leurs yeux, comme nous l’avons déjà dit, il n’est rien qu’un animal qui doit procréer, être nourri, et qui peut être forcé, par rude nécessité, à travailler. En résumé, et en d’autres termes, il est l’esclave de ses appétits, et fait pour devenir l’esclave de son semblable. De là vient que toutes les doctrines de l’école tendent à l’accroissement du trafic et du transport, et que tous ses adhérents se réjouissent à chaque surcroît de nécessité de navires, et d’extension des villes, quoique chaque pas dans cette direction soit suivi d’un accroissement de centralisation, le précurseur infaillible de l’esclavage et de la mort.

La science sociale et l’économie politique des écoles sont ainsi les antipodes parfaites l’une de l’autre. En dissentiment sur la manière dont la société se forme, elles ne diffèrent pas moins sur les mesures nécessaires pour favoriser le développement de civilisation, et pour rendre l’homme apte à tenir dignement la haute position à laquelle il fut destiné dès le principe. Sur quoi nous avons jugé nécessaire d’étudier avec soin les phénomènes que nous présentent les diverses communautés des temps anciens et modernes, afin de montrer qu’en même temps que tous les faits de tout pays et de tout âge, sont en concordance exacte avec les doctrines par nous exposées, ils sont également en opposition avec celles qu’on enseigne généralement. L’un des deux systèmes doit-être de vérité absolue, et l’autre doit être tout aussi absolument et généralement faux. Il ne peut y avoir de milieu. De quel côté est la vérité, le lecteur peut désormais juger lui-même, — sans oublier, en réfléchissant sur le sujet, que tandis que l’un veut établir — comme résultat final de l’action des lois divines — l’élévation de l’humanité entière et la disparition graduelle de toutes les différences qui existent entre les portions les plus hautes et celles les plus basses de la race humaine, l’autre trouve ce résultat final dans la doctrine d’excès de population et dans la sujétion croissante de l’homme à son semblable.

Laissant au lecteur à réfléchir sur ces différences essentielles, nous passons à considérer le grand instrument fourni par la prévoyance du Créateur pour faciliter le progrès de combinaison sans lequel diverses facultés humaines resteraient sans développement et l’homme lui-même resterait inhabile pour l’association et combinaison avec ses semblables. Plus la diversité ira se développant et plus il y aura partout manifestation de vie, et mieux cette vie « se manifestera dans son utilité, sa beauté, son excellence, » — la société tendant de plus en plus à revêtir sa forme naturelle — l’harmonie des intérêts réels et durables de l’humanité entière se faisant de plus en plus clairement sentir à chaque degré de progrès, — et l’homme de pouvoir, apte à guider et diriger les forces de la nature et à se gouverner lui-même, tendant de plus en plus à se substituer à ce pur esclave de la nature et de son semblable, qui constitue le sujet dont il est traité dans les livres Ricardo-Malthusiens.

  1. Voir précéd., p. 58.
  2. Rodbertus, Sociale Briefe, p. 245.
  3. . Pour les modifications de la quantité de farine et de coton à donner en échange contre les différents métaux, voir précéd., p. 204. La publication récente des prix auxquels le blé a été reçu à Rensselaer-Manor, Albanie, en payement de rente, nous permet de donner le tableau suivant des variations du prix de la matière première de la farine :
    ____________ Par boisseau.
    1801-1805 1.44 dol.
    1806-1810 1.30
    1811-1815 1.87
    1816-1820 1.72
    1846-1850 1.40
    1821-1825 1.07
    1826-1830 1.12
    1831-1835 1.15
    1836-1840 1.65
    1841-1845 1.01
    1851-1853 1.10

    Comme, pour la farine, le plus haut prix se trouve dans la période de 1811 à 1815, alors qu’il existait peu de relations avec les pays étrangers. À partir de cette date la tendance a été presque fermement à la baisse, — la seule exception vraiment importante ayant eu lieu à l’époque de spéculation sauvage de la période de libre échange qui a précédé la débâcle de 1840, et à celle de la famine d’Irlande.

    Le négoce du tabac nous présente des résultats semblables. De 1816 à 1820, il y eut forte baisse, bien qu’on ne puisse préciser le chiffre. Tout bas qu’était le prix dans la période de 1820 à 1825, — les premières années qu’aient données les tableaux fournis par la trésorerie, — la baisse a été depuis à peu près constante, — la seule exception se trouvant dans le période de spéculation mentionnée ci-dessus, comme on le voit ici :

    Prix moyen d’exportation par boucaud.
    1821-1825 73.11   dol.
    1826-1830 67.03
    1831-1835 68.81
    1836-1840 86.14
    1841-1845 53.33
    1846-1850 58.77

    Il faut aujourd’hui plus de deux fois le nombre de boucauds pour payer une quantité donnée de plusieurs métaux qu’il n’en fallait il y a quarante ans.

  4. Dans quelques pays on a essayé de la protection, mais la faiblesse du gouvernement est cause que les provisions des lois ne sont pas mises à exécution. Le traité de Methuen avec le Portugal et la possession de Gibraltar ont permis au peuple anglais de se moquer des lois espagnoles. Il en est ainsi pour l’Italie et le Mexique, deux pays qui essaient de la protection, mais qui sont incapables de lui donner force.
  5. Dans beaucoup de branches d’industrie la protection est fournie par des circonstances indépendantes d’elles. Le journalisme en est un exemple. L’éditeur ne peut avoir de concurrence étrangère, sa protection est complète ; il en résulte le fait qu’aucun pays n’est plus abondamment pourvu de journaux quotidiens et hebdomadaires. Autre fait, les circonstances particulières au pays rendent nécessaire la production de livres élémentaires adaptés à ses institutions et à ses opinions. Il n’y a donc, dans cette branche, point de concurrence étrangère ; et il suit, que pour la qualité et le bon marché, les traités élémentaires sont sans rivaux. Autre fait encore, Il ne peut y avoir de concurrence étrangère pour la construction de ponts, et l’ingénieur américain n’est point surpassé. La daguerréotypie et l’œuvre de convertir le drap en vêtements, sont toutes deux protégées par les circonstances particulières du cas. Dans la première, le bon marché et la perfection ont été poussés au point de donner lieu à une production annuelle qui monte à des millions de dollars ; et dans la seconde, l’invention de la machine à coudre témoigne de la quantité de faculté intellectuelle qui est donnée à l’œuvre. Le fabricant de piano est protégé par la nécessité d’avoir les matériaux adaptés au climat ; on en voit le résultat dans l’extension extraordinaire qu’a prise cette industrie.
      Quelles que soient les circonstances qui donnent protection, — qu’elles soient intentionnelles ou accidentelles — le résultat de l’expérience américaine est que : plus le marché domestique est assuré à l’artisan domestique, plus croit la tendance à abaisser le prix de l’utilité et à en rendre l’acquisition facile à ceux qui désirent la consommer.
  6. Avant 1824, elle était au-dessous de 20 livres par tête. En 1834, elle était près de 50. En 1842, elle était au-dessous de 40. Cinq ans après, en 1847, elle était moins de 100. Neuf ans après, en 1856, elle n’avait pas augmenté, malgré l’importation de quantités considérables en échange des obligations de chemins de fer. Le pouvoir de consommation, résultant du pouvoir de la payer, est donc moindre aujourd’hui qu’à l’époque où fut passé l’acte du mois d’aoùt 1846.
  7. La consommation domestique de coton, en 1824, était de 110.000 balles ou d’environ 4 livres par tête. Dix ans après, sous la protection, elle avait monté à 216.000 balles ou environ 6 livres par tête. Dans les huit années qui suivent, l’augmentation fut à peu près insignifiante, et, dans la dernière de ces années, elle ne donna pas plus par tête que dans la première. Six ans après, sous un tarif protecteur, elle monte à 600.000 balles ou 12 livres par tête. Sept ans plus tard, 1844-45, elle diminua — ne donnant pas même 11 livres par tête. La demande domestique de coton, résultant de la consommation de cotonnade étrangère est si insignifiante, qu’il n’y a pas à la noter. À aucune période, elle n’a pas beaucoup dépassé une livre par tête, et ce qui est remarquable, elle est en rapport plus faible avec la population en 1854-55, lorsque la population était stationnaire, qu’elle ne l’avait été en moyenne sous le tarif hautement protecteur de 1842, lorsque la fabrication domestique doubla en si peu de temps. Le chiffre des balles de coton nécessaire pour produire tout le tissu étranger consommé dans cette année, ne doit pas avoir dépassé 50.000, et il est douteux qu’il ait été aussi haut. Le total de la consommation de cotonnade, tant domestique qu’étrangère, ne donne pas actuellement, — par tête, — plus que celle du coton domestique, il y a neuf ans ; et pourtant, dans les cinq années du tarif protecteur de 1842, elle avait plus que doublé.
  8. Pour quelques années, chaque hiver a vu successivement grossir le chiffre des individus totalement dénués du pouvoir de vendre leur travail, ou d’obtenir les moyens d’acheter nourriture et vêtement. Pour juger de la misère dans New-York, lisez le passage suivant d’une circulaire émanée de l’une des associations de charité de cette ville, en janvier 1856.
      « Jusqu’à ce jour, l’association a secouru 6, 662 familles, comprenant 26.898 individus, dont plusieurs sont des familles d’ouvriers sans travail et des veuves avec des enfants à leur charge, qui ne peuvent vivre sans assistance. Et, à mesure que la saison s’avance, la quantité de misère augmente. L’hiver dernier on en a compté trois fois autant en janvier qu’en décembre, et le nombre n’a cessé d’augmenter qu’à la fin de février. »
  9. Le lecteur qui douterait de l’exactitude de cette opinion, n’a pour cesser de douter, qu’à visiter un district rural à peu près quelconque de New-England. Il y verra que le temps n’y a que peu de valeur, parce que manque le pouvoir de le vendre.
  10. Voir précéd., p. 129.
  11. Voir précéd., p. 194.
  12. Le coût moyen des routes aux États-Unis ne va probablement pas à moins du double de ce qu’il serait, n’était l’inaptitude des propriétaires fonciers à les faire par eux-mêmes et sans l’aide d’emprunts.
  13. La condition presque unique à laquelle les chemins de fer peuvent aujourd’hui se faire, est la concession par le gouvernement fédéral d’autant de terres qu’il en faudrait pour payer la construction ; et cependant les gens qui auront à s’en servir sont taxés aussi lourdement qu’ils eussent pu l’être si le capital eut été fourni par des particuliers.
  14. La récolte moyenne des années de 1843 à 1846 était 2.225.000 balles. Celle des quatre années dernières a quelque peu dépassé 3.000.000 balles, et s’est obtenue par un épuisement du sol que la somme entière reçue pour le produit ne suffirait pas à payer.
  15. L’immigration des années 1832-33 et 34 atteignit un chiffre plus élevé que celle des dix années précédentes — prouvant ainsi une élévation du prix du travail. Il continua à monter légèrement jusqu’en 1837, après quoi il resta stationnaire sur une moyenne des sept années suivantes. En 1845, il commença de nouveau à monter et continua ainsi jusqu’à atteindre, au bout de cinq ans, un chiffre quatre fois plus fort que celui de la période précédente, et de la période qui suivit immédiatement la déplorable période de 1842. Avant la découverte de l’or californien, il déclina de nouveau, mais pour remonter bientôt à un chiffre plus fort qu’en 1849. D a de nouveau tombé aussi bas qu’il le fut pendant dix ans ; d’où suit qu’il fournit une preuve concluante d’une diminution dans la demande et dans la compensation des services du travailleur.
  16. Le lecteur a déjà vu que le chiffre des individus occupés dans la Grande-Bretagne à fournir la force et à entretenir et augmenter son outillage à vapeur, est au-dessous de 100.000 et que la force fournie est égale à celle de 600.000.000 d’hommes.
  17. « Le mal de l’esclavage est dans le manque d’esclaves. Nous nous aventurions hier à appeler de nouveau l’attention de nos lecteurs sur le sujet de la traite d’esclaves, et aujourd’hui nous donnerons quelques autres aperçus sur cette question. — Nous n’avons nul doute que tout le mal évident de l’esclavage est dans le manque d’esclaves, et c’est pour démontrer l’exactitude de cette assertion que nous écrivons le présent article. Le travail de notre pays a toujours eu pour tâche de couvrir un territoire qui va s’étendant sans cesse, la mise en culture d’un domaine aussi immense était assez et plus qu’assez pour les capacités de toute notre population, et il ne nous en restait plus la moindre à jeter dans les poursuites collatérales ; aussi dans les poursuites collatérales sommes nous restés en arrière. Mais si l’on eût permis au travail esclave de continuer, alors, sans effort surnaturel, nous eussions avancé sur l’Ouest, ou si, sans nous élargir à l’ouest, notre travail eut été localisé et forcé d’agir sur lui-même et dans une sphère restreinte, nul doute que dans chaque branche d’amélioration nous égalerions aujourd’hui tout peuple quelconque et nous aurions devancé le Nord et l’aurions mis hors de cette lutte. (Charleston Standard). — Ces italiques sont celles du journaliste. Les capitales sont mises par nous pour appeler l’attention du lecteur sur le fait que la difficulté s’est produite de la manière par lui décrite. Si l’usine à coton eut été amenée auprès de la plantation — si le travail eut été localisé — et s’il lui eut fallu fonctionner dans une sphère restreinte, — l’agriculture eût passé à l’état de science, et les hommes eussent de jour en jour gagné en liberté.
  18. D’année en année les planteurs tiennent des assemblées ayant pour objet l’établissement d’un commerce direct et leur affranchissement de la taxe de New-York et de Liverpool ; et pourtant leur dépendance de ces ports s’accroît d’année en année. Placez l’usine à coton à côté du planteur et il sera libéré à l’instant de la taxe dont il se plaint si fort.
  19. La récolte d’œufs en France est évaluée par Royer, Statistique agricole, à 176.331.110 francs. » C’est le tiers de la récolte totale de coton de presque une douzaine d’États du Sud.