Principes de la science sociale/13

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (tome 1p. 386-417).


CHAPITRE XIII.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — L’action et l’association locales se révèlent d’une façon remarquable dans l’histoire de l’Hindoustan. Elles disparaissent sous la domination britannique.

Dans aucune partie du monde il n’a existé de tendance plus prononcée que dans l’Inde, à l’association volontaire, marque distinctive de la liberté. Dans aucune autre, les plus faibles agglomérations sociales n’ont exercé, à un plus haut degré, le pouvoir de se gouverner elles-mêmes. Chaque village avait son organisation distincte, et sous le régime de ses dispositions simples et « presque patriarcales, les indigènes de l’Hindoustan paraissent avoir vécu — depuis les temps les plus reculés (comparativement) jusqu’à nos jours, — sinon tout à fait exempts des peines et des tourments auxquels les hommes sont soumis plus ou moins dans toutes les classes de la société, du moins jouissant pleinement et individuellement de leur propriété et d’une part considérable de liberté personnelle. Laissez-lui la possession de la ferme que ses ancêtres possédaient, et garantissez-lui, dans leur intégrité, les institutions auxquelles il a été accoutumé depuis son enfance, et l’Hindou, aux mœurs simples, n’aura aucun souci des intrigues et des cabales qui se sont agitées dans la capitale de l’empire. Les dynasties peuvent se remplacer les unes par les autres, de nouvelles révolutions s’accomplir, et ses souverains changer chaque jour ; mais aussi longtemps que sa petite société échappait à la perturbation, tous les autres événements étaient à peine pour lui matière à réflexion. Peut-être ne trouverait-on pas, suris surface de la terre, une race d’êtres humains dont l’attachement au lieu natal puisse soutenir la comparaison avec celui des Hindous. Il n’est pas de privations auxquelles ils hésitassent à se soumettre, plutôt que d’abandonner volontairement le lieu où ils sont nés ; et s’ils en ont été chassés par une oppression continue, ils y reviendront avec un nouvel amour après de longues années d’exil[1]. »

La conquête mahométane laissa intactes ces simples et belles institutions. « Chaque village hindou, dit le colonel Briggs, dans son ouvrage sur l’impôt foncier, avait sa municipalité distincte, et il existait un chef héréditaire, comptable, placé à la tête d’un certain nombre de villages, formant un district possédant à la fois une influence locale et une autorité considérables, et certains domaines territoriaux ou biens fonciers. Les Mahométans sentirent bientôt qu’il était politique de ne modifier en aucune façon une institution si complète, et ils profitèrent de l’influence locale de ces fonctionnaires, pour faire accepter à leurs sujets leur domination. »

L’action locale et l’association locale se révèlent partout d’une façon remarquable dans l’histoire de l’Inde. Ayant de nombreux gouvernants, dont quelques-uns, dans de certaines limites, reconnaissaient la suprématie du souverain placé à une grande distance, les impôts nécessaires pour le soutien du gouvernement étaient lourds, mais — comme ils s’employaient sur les lieux mêmes — si le cultivateur contribuait pour une part trop large de son blé, au moins ce blé se consommait dans un marché voisin, et rien ne sortait du pays. Les manufactures étaient également répandues sur un grand espace, et c’est ainsi qu’avait lieu la demande du travail qui n’était pas indispensable pour l’agriculture. « Sur la côte de Coromandel, dit Orme[2], et dans la province du Bengale, lorsqu’on se trouve à quelque distance d’une grande route ou d’un chef-lieu, il est rare de trouver un village où tous les individus, hommes, femmes et enfants ne soient pas occupés à fabriquer une pièce de toile. « Aujourd’hui, continue-t-il, la plus grande partie des provinces est employée dans cette unique manufacture. » Ses progrès, ainsi qu’il le dit, « n’embrassaient pas moins que le genre de vie de la moitié des habitants de l’Hindoustan. »

En même temps que le travail était ainsi subdivisé, et que chacun était mis à même de faire des échanges avec son voisin, les échanges entre les producteurs de substances alimentaires, ou de sel, dans une partie du pays, et les producteurs de coton et les fabricants de toile dans une autre, tendaient à donner naissance au commerce avec des individus placés à de plus grandes distances, en deçà ou au-delà des limites de l’Inde même. Le Bengale était célèbre par ses magnifiques mousselines, dont on faisait une consommation considérable, à Delhi, et généralement dans l’Inde septentrionale ; tandis que la côte de Coromandel était également célèbre pour l’excellence de ses perses et de ses calicots, et abandonnait à l’Inde occidentale la fabrication des étoffes d’une qualité plus grossière et de qualité inférieure de toute espèce. Sous l’empire de pareilles circonstances, il n’y a pas lieu d’être surpris que le pays fût riche, et que sa population, bien que surchargée d’impôts, et souvent pillée par des armées envahissantes, jouît d’une haute prospérité.

Depuis l’époque de la bataille de Plassey, événement qui établit la puissance anglaise dans l’Inde, la centralisation se développa avec rapidité, et, ainsi qu’il arrive ordinairement en pareil cas, le pays se remplit d’aventuriers, gens, pour la plupart, sans principes, et dont le but unique était d’amasser une fortune par tous les moyens même les plus iniques, ainsi que le savent bien tous ceux qui connaissent les dénonciations de Burke, empreintes d’une si vive indignation[3]. L’Angleterre s’enrichit ainsi, à mesure que l’Inde s’appauvrit, et que la centralisation se consolida de plus en plus.

Peu à peu la puissance de la Compagnie s’étendit, et partout fut adopté le principe hindou, que le souverain — comme propriétaire du sol et unique seigneur — avait droit à moitié du produit brut de la terre. Sous les premiers souverains mahométans, cet impôt foncier, aujourd’hui désigné sous le nom de rente, avait été limité à un treizième et depuis à un sixième ; mais sous le règne d’Akbar (au seizième siècle) il fut fixé à un tiers, de nombreux impôts ayant été alors abolis. Avec la décadence et la dissolution graduelle de l’empire, les souverains locaux non-seulement avaient augmenté la taxe, mais encore ils avaient fait revivre plusieurs taxes dont la levée avait été suspendue, en même temps qu’ils en établissaient d’autres de l’espèce la plus vexatoire, qui toutes furent continuées par la Compagnie, pendant qu’on n’accordait aucune réduction sur le fermage[4]. De plus la Compagnie ayant le monopole du trafic pouvait fixer arbitrairement les prix de tout ce qu’elle avait à vendre, aussi bien que de tout ce qu’elle avait besoin d’acheter ; et c’est alors que fût établi un autre impôt très-vexatoire au profit du seigneur de la terre absent[5].

Avec la nouvelle extension de la puissance, les demandes faites par le trésor de la Compagnie augmentèrent, sans qu’il y eût augmentation des moyens à l’aide desquels on pût les satisfaire, l’épuisement étant une conséquence naturelle de l’absentéisme ou de la centralisation, ainsi que l’Irlande l’a si bien prouvé. La possibilité de payer les impôts étant en voie de diminution, il en résulta la nécessité de recourir à la création d’une espèce d’aristocratie foncière, qui serait responsable de leur payement envers le gouvernement ; à cet effet, les droits particuliers des petits propriétaires furent sacrifiés en faveur des zemindars, qui, jusqu’alors, n’avaient été que de simples officiers de la couronne. Devenus dès lors de grands propriétaires fonciers, ils furent constitués maîtres d’une foule de pauvres tenanciers, possédant leurs terres au gré de ces maîtres, et passibles de la torture et de châtiments de toute sorte, s’ils manquaient à payer une rente, dont le montant n’avait d’autre limite que le pouvoir de les contraindre au payement. C’est ainsi que se trouva transplanté dans l’Inde le système des intermédiaires, suivi en Irlande et aux Antilles.

Toutefois, dans le principe, il fonctionna d’une façon défavorable pour les zemindars eux-mêmes ; les rentes qu’ils s’étaient obligés à percevoir étant si complètement hors de proportion avec les moyens des malheureux tenanciers que la torture même ne pouvait contraindre ceux-ci à les payer ; et il s’écoula même peu d’années avant que les zemindars se liquidassent eux-mêmes, à leur tour, pour faire place à une autre classe de gens « aussi âpres et aussi endurcis qu’ils l’avaient été eux-mêmes. » Ce système n’ayant pas répondu à ce qu’on en attendait, on se détermina ensuite à fixer l’extension de la liquidation permanente et à prendre des arrangements avec chaque petit ryot[6], ou cultivateur, à l’exclusion complète des autorités du village, qui, sous les gouvernements indigènes, avaient réparti les taxes avec tant d’équité. C’est ainsi que fut établi le système de complète centralisation des ryots ; et l’on peut juger quels ont été ses effets, d’après le tableau suivant que nous a retracé M. Fullerton, membre du Conseil de Madras.

«   Imaginez un impôt qui doit être recueilli par l’entremise de milliers de fonctionnaires du fisc, impôt perçu, ou dont il est fait remise, à leur gré, suivant les moyens de payer du possesseur, d’après le produit de sa terre ou de ses biens particuliers ; et, pour encourager chaque individu à remplir le rôle d’espion à l’égard de son voisin, et à faire connaître les moyens de payement de celui-ci, afin de pouvoir s’assurer lui-même plus tard contre une demande extraordinaire, imaginez tous les cultivateurs d’un village exposés, à tout moment, à une demande isolée, pour combler le défaut de payement d’un ou de plusieurs individus de la paroisse. Imaginez des collecteurs pour chaque comté, agissant sous les ordres d’un bureau, d’après un principe avoué, qui consiste à détruire toute concurrence pour le travail, par une égalisation générale des impositions, saisissant les fugitifs et se les renvoyant les uns aux autres. Et enfin, représentez-vous le collecteur comme le seul magistrat ou juge de paix du comté, par l’intermédiaire duquel, uniquement, peut arriver aux tribunaux supérieurs toute plainte au criminel, ou pour grief particulier. Imaginez en même temps que tout fonctionnaire subalterne, employé à la perception de l’impôt foncier, est un officier de police investi du pouvoir d’imposer une amende, d’emprisonner, de mettre au bloc, et de fouetter tout habitant résidant dans sa circonscription, sur une accusation quelconque, sans qu’on défère le serment à l’accusateur, ou que la preuve du délit soit affirmée sous la foi du serment[7]. »

Sous l’empire d’un pareil système, il ne pouvait exister aucune circulation de produits, aucun commerce ; et sans commerce, il ne pouvait, y avoir ni force, ni progrès. Quels que fussent les efforts auxquels se livrait le pauvre cultivateur, il voyait que les profits en étaient exigés pour le bénéfice du trésor ; car on lui réclamait immédiatement une rente plus considérable, toutes les fois qu’il obtenait une augmentation de produits. Dans quelques districts, on a constaté que la part du gouvernement n’était pas moindre que 60 ou 70 % sur la totalité, et cependant, à cette part, il fallait encore ajouter des taxes sur toutes les machines en usage : ce qui nécessitait des interventions de l’espèce la plus inquisitoriale et empêchait tout progrès. En fixant les taxes acquittées par les possesseurs de métiers à tisser, on exigeait que le tisserand fît connaître quel était le nombre de ses enfants et quel secours ils lui prêtaient ; et plus étaient grands les efforts de tous, plus s’élevait le montant de leurs contributions[8].

Le moulin à huile, le four du potier, les outils de l’orfèvre, la scie du scieur de long, l’enclume du forgeron, les outils du charpentier, le demi-cercle du batteur de coton, le métier du tisserand et le bateau du pêcheur, tout fut taxé. On ne laissa échapper aucune espèce de machine ; et, pour prendre ses précautions contre l’emploi d’un travail non soumis à l’impôt, qui serait appliqué soit à la culture de la terre, soit à l’industrie, on alloua de larges rétributions aux dénonciateurs, dans le but d’engager ceux qui ne voulaient pas travailler à devenir les espions de ceux qui travaillaient ; et ce système est encore en vigueur[9].

§ 2. — Partout le commerce de l’Inde est sacrifié pour favoriser le trafic.

Jusqu’à ce jour, ainsi que nous le voyons, il y a eu tendance à annihiler les droits non-seulement des rois et des princes, mais de toutes les autorités indigènes, et à centraliser à Calcutta, entre les mains des étrangers, le pouvoir de prononcer, à l’égard du cultivateur, de l’artisan ou de l’ouvrier, quel ouvrage il devrait faire, et quelle part de ses produits il devrait prélever à son profit, — plaçant ainsi ce dernier exactement dans la position d’un individu purement esclave de gens qui, — ne s’intéressant à lui qu’à titre de payeur d’impôt, — étaient représentés dans le pays par des étrangers dont l’autorité était partout exercée par les officiers indigènes employés par eux, pour leur permettre d’amasser des fortunes à leur profit personnel.

Le pauvre manufacturier, imposé aussi lourdement que le cultivateur de la terre, se trouvait forcé d’obtenir des avances de ceux qui l’employaient, lesquels, à leur tour, réclamaient, à titre d’intérêts, une proportion considérable du faible bénéfice réalisé. Les agents de la Compagnie, comme les négociants indigènes, avançaient les fonds nécessaires pour produire les denrées demandées par l’Europe ; et l’on nous peint les pauvres ouvriers comme ayant été « réduits à un état de dépendance voisin de la servitude, » qui permettait au Résident d’obtenir leur travail au prix qu’il y » mettait lui-même[10].

De nouvelles taxes furent perçues dans les douanes locales, sur tous les échanges entre les diverses parties du pays ; et à ces taxes on en ajouta d’autres, au moyen des monopoles établis sur l’opium et le tabac, aussi bien que sur le sel, l’une des denrées les plus nécessaires à la vie. La fabrication du sel gris, extrait du sein de la terre, fut sévèrement interdite[11]. Les lacs salés du haut pays en fournissent si abondamment qu’il n’a que peu de valeur sur les lieux[12]. Mais, comme ils se trouvaient même, jusqu’à ce jour, en la possession des princes indigènes, le monopole ne pouvait alors, et ne peut aujourd’hui, en être maintenu qu’à l’aide de fortes troupes d’officiers du fisc, dont la présence rend ce qui n’a presque aucune valeur sur l’un des côtés d’une ligne de démarcation imaginaire, si précieux de l’autre côté, qu’il faut le produit de la sixième partie du travail de toute l’année, pour permettre au pauvre Hindou d’acheter du sel pour les besoins de sa famille. Sur toute l’étendue du rivage de la mer le sel est abondamment fourni par la nature, la chaleur solaire produisant constamment des dépôts salins ; mais le simple fait de le recueillir était considéré comme un délit entraînant l’amende et la prison ; et la quantité recueillie par les officiers de la Compagnie, était limitée à celle qui était nécessaire pour satisfaire la demande au prix du monopole, — tout le reste étant régulièrement anéanti, de peur que le pauvre ryot ne réussît à se procurer pour lui-même, à ses frais, la quantité indispensable pour donner une saveur agréable au riz, base presque unique de son alimentation. Depuis, ce système est devenu moins oppressif ; mais le simple impôt en argent, même aujourd’hui, est dix fois plus considérable qu’il n’était sous le règne des souverains mahométans éclairés[13]. Si nous ajoutons que le malheureux ryot est forcé de faire, en pure perte, le travail qui aurait pu être appliqué à recueillir le sel que sa famille a besoin de consommer, on verra que le montant de la perte, dans ce seul cas, est énorme.

Sous la domination des princes indigènes, le produit de l’impôt était dépensé sur les lieux ; il produisait une demande de denrées ou de services à l’intérieur ; mais, sous l’influence du système de centralisation qui existe aujourd’hui, il faut que ce produit soit exporté pour être employé à acheter les services, ou à payer les dividendes d’individus résidant à de grandes distances ; et c’est ainsi que le fardeau réel des impôts est augmenté, dans une proportion presque illimitée, par l’anéantissement de la puissance d’association. C’est ainsi que partout le commerce est sacrifié au trafic[14].

§ 3. — Anéantissement des manufactures indiennes. Ses effets désastreux.

Le coton était abondant, et, il y a cinquante ans, il faisait travailler dans une telle proportion les hommes, les femmes et les enfants, employés à le convertir en étoffes, que même, avec leurs machines imparfaites, non-seulement ils satisfaisaient les demandes à l’intérieur, pour les beaux tissus de Dacca et les produits grossiers de l’Inde occidentale, mais qu’ils exportaient dans les autres parties du monde jusqu’à 200.000.000 de livres de toile par an. Les changes avec toutes les parties du globe étaient tellement en leur faveur, qu’une roupie, qui, aujourd’hui ne vaudrait que 1 schell. 10 pence, ou 44 cents, valait alors 2 schell. 8 pence, ou 64 cents. La Compagnie avait le monopole de la perception des impôts dans l’Inde ; mais, en retour, conséquemment, elle conservait à la population l’empire de son marché national, à l’aide duquel elle pouvait convertir son riz, son sel et son coton en étoffes qui pouvaient être exportées à bas prix dans les pays les plus éloignés. Cette protection était nécessaire, parce qu’en même temps que l’Angleterre prohibait l’exportation même d’un simple houilleur, qui pût apprendre aux Indiens la manière d’extraire la houille, ou d’une machine à vapeur propre à pomper l’eau, ou à extraire du charbon de terre, ou d’un ouvrier qui pût fabriquer cette machine, d’un ouvrier en fer capable de fondre le minerai, dont il existe des quantités si considérables, l’exportation d’un métier à filer en gros, ou d’un métier à tisser, ou d’un artisan qui pût donner des instructions relatives à l’usage de ces machines ; et que, par ce moyen, elle les empêchait systématiquement de conquérir la domination sur les grandes forces de la nature, elle frappait, en même temps, de droits onéreux le produit des métiers indiens reçu en Angleterre. Le jour n’était pas éloigné où cette protection devait disparaître. La Compagnie, disait-on, n’exportait pas, dans des proportions assez considérables, les produits et de l’industrie britannique ; et, en 1813, le trafic pour l’Inde, fut laissé libre, mais les mesures restrictives sur l’exportation des machines et des artisans furent maintenues en pleine vigueur ; et c’est ainsi que la population pauvre et ignorante de ce pays se trouva soumise à la concurrence d’une société possédant des machines bien plus puissantes que les siennes, tandis que la loi lui enlevait non-seulement la faculté d’acheter des machines, mais encore le pouvoir de lutter sur le marché anglais avec les métiers anglais. Et, de plus, tout métier à tisser dans l’Inde, et toute machine que l’on calculait pouvoir aider le travailleur, étaient sujets à une taxe dont le taux augmentait avec chaque accroissement dans l’industrie de leur possesseur, et qui, généralement, absorbait tous les profits résultant de leur usage[15]. Telles étaient les circonstances au milieu desquelles le pauvre Hindou était appelé à lutter sans protection contre la concurrence illimitée des étrangers sur son propre marché. Quatre ans après, l’exportation des cotons du Bengale s’élevait encore à une valeur de 1.659.994 liv. sterl. ; mais, dix ans plus tard, elle était tombée à 285.121 liv. sterl. ; dans une période de vingt ans, nous trouvons qu’il s’est écoulé une année entière sans qu’on ait exporté de ce pays une seule pièce de coton ; et c’est ainsi que le commerce périt sous l’influence des demandes oppressives du trafic.

Lorsque l’on prohiba l’exportation des machines propres à fabriquer les étoffes de coton et de laine, des machines à vapeur et de toutes les autres, on prit cette mesure dans le but d’amener forcément en Angleterre toute la laine de l’univers pour y être filée et tissée, et la réexpédier ensuite pour être usée par ceux qui l’avaient produite, privant ainsi toutes les nations du pouvoir d’appliquer leur travail à un objet quelconque, autre que celui d’enlever à la terre le coton, la canne à sucre, l’indigo et antres denrées pour l’approvisionnement « du grand atelier de l’univers. » On verra par les faits suivants avec quelle efficacité ce but a été atteint dans l’Inde. Depuis l’époque de la liberté du trafic, en 1813, la fabrication nationale et l’exportation des toiles ont décliné graduellement, jusqu’à l’heure où cette dernière a cessé définitivement ; et l’exportation du coton brut pour l’Angleterre a haussé graduellement jusqu’au moment où, il y a six ans, elle a atteint le chiffre élevé de soixante millions de livres[16], tandis que l’importation du coton en tresse, venant d’Angleterre, s’était élevée jusqu’à vingt-cinq millions de livres, et celle de la toile à deux cent soixante millions de yards, pesant probablement cinquante millions de livres, qui, ajoutés au coton en tresse, forment soixante-quinze millions, exigeant pour leur production un peu plus de quatre-vingts millions de coton brut. Nous constatons ainsi que chaque livre de matière première, expédiée en Angleterre, revient dans le pays. Le cultivateur reçoit en échange de celle-ci un penny, et la paye de un à deux schellings lorsqu’elle lui revient sous forme de tissu, toute la différence se trouvant absorbée par le payement de la classe nombreuse des courtiers, des individus chargés du transport et ouvriers de toute sorte, qui se sont ainsi interposés entre le producteur et le consommateur.

La faculté de consommer est, conséquemment, faible ; et les grands centres nationaux de fabrication, au sein desquels les hommes, les femmes et les enfants avaient été accoutumés à associer leurs travaux, ont disparu. Dacca, l’un des principaux sièges de la fabrication des étoffes de coton, renfermait dans son enceinte 90.000 maisons ; mais ses magnifiques édifices, ses manufactures et ses églises, ne sont plus aujourd’hui qu’une masse de ruines recouvertes par les jungles. On a été forcé d’expédier en Angleterre le coton du district même, pour y être filé et réexpédié, lui faisant ainsi accomplir un voyage de vingt milliers de milles, à la recherche du petit fuseau ; car il entrait dans la politique anglaise de ne pas permettre que le fuseau, quelque part que ce fût, prit place à côté du cultivateur de coton.

Des documents officiels démontrent que le changement ainsi opéré a été suivi d’une ruine et d’une détresse « dont on ne trouverait pas un second exemple dans les annales du commerce. » La nature des moyens employés pour l’opérer se révèle dans ce fait, qu’à l’époque où il s’accomplit, sir Robert Peel établit que, dans le comté de Lancastre, des enfants étaient employés dans la semaine pendant 15 et 17 heures par jour, et, dans la matinée du dimanche, de 6 heures à midi, à nettoyer les machines ; et parmi ceux qu’on occupait, un grand nombre ne recevaient que 2 schell. 9 pence (66 cents), comme salaire hebdomadaire. Le but qu’on voulait atteindre, était de faire travailler à plus bas prix que le pauvre Hindou, et de lui interdire le marché du monde, puis de lui interdire son propre marché. La manière d’atteindre ce but consistait à diminuer la valeur du travail, le travailleur, suivant les doctrines modernes, n’étant qu’un instrument dont le trafic doit faire usage.

Avec la décadence des manufactures de l’Inde, la demande des services des femmes et des enfants a cessé, et ils sont forcés ou de rester inactifs, ou de chercher du travail dans les champs ; et c’est ici que nous avons un des symptômes caractéristiques de la rétrogradation vers la servitude et la barbarie. Les hommes qui avaient été accoutumés à remplir les intervalles d’autres travaux, par des occupations se rattachant à la fabrication des tissus de coton, furent également contraints de se transporter aux champs, toute demande de travail physique et intellectuel ayant cessé, si ce n’est autant qu’il était indispensable pour la production de l’indigo, de la canne à sucre, du coton ou du riz. Il ne leur était pas même permis de trier cette dernière substance ; on le leur avait interdit par un droit deux fois plus considérable que celui qu’on acquittait sur le riz en grain, lors de son importation en Angleterre. Le cultivateur de coton, après avoir payé au gouvernement[17] 78 % sur le produit de son travail, se voyait enlever la faculté de trafiquer directement avec le tisserand, et forcé de soutenir « une concurrence illimitée » contre les machines mieux fabriquées et le travail presque complètement libre d’impôts de nos États du Sud, se trouvant ainsi soumis « aux variations mystérieuses des marchés étrangers, » où la fièvre de la spéculation était suivie du refroidissement de la réaction, et cela avec une rapidité si fréquente qu’elle mettait tout calcul à néant. Si les récoltes américaines étaient faibles, les acheteurs enlevaient le coton ; mais si elles étaient abondantes, l’article indien n’était plus que de la drogue sur le marché. Et cela était vrai à un tel point, qu’en certaine circonstance, ainsi que cela a été affirmé à la Chambre des Communes, un certain M. Turner, ne pouvant trouver d’acheteur, jeta sur le fumier une quantité de coton qui lui avait coûté 7.000 liv. sterl.

A chaque accroissement de la nécessité d’opérer les changements de lieu, le mouvement de la société, c’est-à-dire le commerce, — diminue ; et plus ce mouvement se ralentit, plus doit être considérable la quantité du travail et de ses produits qui envahissent le marché, au bénéfice des individus vivant de l’appropriation, et qui amènent l’anéantissement de la valeur de la terre et du travail. Le système que nous avons retracé plus haut, ayant eu pour effets directs d’anéantir le commerce et de diminuer la demande des services de l’ouvrier, ces effets, à leur tour, ont été suivis d’une diminution dans la faculté de celui-ci de faire des demandes de tissus, suivies inévitablement d’une augmentation dans la quantité de coton pour laquelle un marché étranger était nécessaire. Plus ces effets se sont produits avec intensité, plus le prix du coton a baissé ; et c’est ainsi qu’a été réalisé le résultat suivant : anéantissement presque complet de la valeur du travail agricole, comme conséquence des mesures adoptées dans le but de contraindre toute la population à n’envisager comme unique moyen d’existence que l’agriculture. En outre, tandis que le prix du coton est arrivé à dépendre ainsi complètement du marché anglais, c’est là qu’on fixe également le prix de la toile ; et l’on en aperçoit les conséquences dans ces faits, que toute cette population est devenue un pur instrument entre les mains du trafic, et que, dans l’Inde, aussi bien qu’en Irlande, en Portugal, en Turquie et aux Antilles, on peut trouver surabondamment les données sur lesquelles s’appuie la doctrine de l’excès de population.

§ 4. — Nécessité croissante du transport et déperdition des fruits du travail, qui en résulte.

Le pauvre ryot paie, ainsi que nous l’avons vu, 12, 15 ou 20 pence pour la livre de coton qui ne lui a rapporté qu’un penny ; et toute cette différence sert à rétribuer les services d’autres individus, tandis que lui-même n’a point de travail. « Une grande partie du temps de la population ouvrière dans l’Inde, dit M. Chapman, se passe dans l’inaction. Je ne dis pas cela, ajoute-t-il, pour les blâmer le moins du monde. Privés des moyens d’exporter le surplus encombrant et grossier de leurs produits agricoles, ne possédant que de minces ressources en capital, en science, ou en habileté manuelle, pour élaborer sur les lieux les articles propres à introduire dans la masse du peuple le besoin de jouissances et d’une industrie plus élevées, ils n’ont réellement aucun motif qui les engage à déployer leur activité, au-delà de ce qui est nécessaire pour satisfaire leurs désirs immédiats et très-restreints ; ces désirs sont humbles à un point qui n’est pas naturel, d’autant plus qu’ils ne fournissent pas le stimulant nécessaire à l’exercice indispensable pour le progrès intellectuel et moral ; et il est évident qu’il n’y a à cela d’autre remède que le développement des relations. Quoi qu’il en soit, il est probable que, dans l’Inde, la moitié du temps et de l’énergie de l’homme se dissipe en pure perte. Assurément nous ne devons pas nous étonner de la pauvreté du pays [18]. »

« La moitié du temps et de l’énergie de l’homme, » nous dit-on, « se dissipe en pure perte. » Mais l’auteur de ce passage aurait pu en dire encore bien davantage, et cependant il serait resté bien en deçà de la vérité. Là où il n’existe point de commerce, et où les hommes sont forcés, conséquemment, de ne compter que sur le trafic avec les pays éloignés, les neuf dixièmes des efforts physiques et intellectuels d’une société « sont dissipés en pure perte » ; et c’est ainsi qu’il arrive, non-seulement que le capital ne s’accumule pas, mais que les accumulations du passé sont alors en voie de diminution journalière. Avec la diminution dans le pouvoir d’entretenir le commerce, il y a chaque jour accroissement dans la nécessité de s’adresser à un marché éloigné ; mais, à chaque accroissement de cette nature, les denrées qui ont besoin d’être transportées augmentent de volume et diminuent de valeur : et c’est ainsi qu’il arrive que le trafiquant, et l’individu chargé du transport, peuvent prélever pour eux-mêmes une part proportionnelle constamment croissante sur un produit moindre, abandonnant au cultivateur une part constamment moins considérable. Le coton et les substances alimentaires produites par les colons voyageaient facilement dans toutes les parties du monde sous la forme de toile, et ils consommaient alors des vêtements dans une large proportion ; mais maintenant que leur coton brut, leur riz et leur sucre, doivent être exportés sous leurs formes les plus grossières, la quantité de produits achevés qu’ils ont la faculté d’acheter est tellement faible, que le prix payé pour le transport de ces produits forme à peine une compensation pour les hommes, les bœufs, les chariots et les navires indispensables à l’accomplissement de cette œuvre. Presque tout le fardeau du double voyage est donc supporté par la matière première ; et de même qu’en Turquie, en Portugal, en Irlande et dans tous les autres pays agricoles, la difficulté de créer de nouvelles routes, ou d’entretenir les anciennes, augmente d’année en année.

Le transport des provenances des districts importants pour la culture du coton s’effectue à raison de sept milles par journée, et ce transport exige plus de cent journées. « Et si le troupeau de bœufs est surpris par la pluie, le coton, saturé d’humidité, devient lourd, et le terrain noir argileux, qui constitue le parcours de toute la route, s’enfonce sous les pieds de l’homme, au-dessus de la cheville, et sous les pieds du bœuf chargé, jusqu’aux genoux. Dans une pareille situation, le chargement de coton reste quelquefois des semaines entières sur le sol, et le négociant se trouve ruiné[19]. »

Les moyens de communication existants avec l’intérieur, dit un autre écrivain, sont tellement pitoyables « qu’on laisse souvent se perdre un grand nombre d’articles de produit, faute de moyens de transport et d’un marché, tandis que le prix de ceux qui ont pu parvenir jusqu’au port a haussé d’une façon exorbitante ; mais la quantité ne s’est pas élevée à plus de 20 % de la totalité du produit, le reste des articles ayant constamment subi une détérioration considérable. »

Avec de tels modes de transport, on peut comprendre sans peine comment il se fait que le coton ne rapporte au cultivateur qu’un penny par livre, et comment aussi le producteur de substances plus encombrantes se trouve dans une situation qui empire même encore, aujourd’hui que le consommateur placé près de lui a disparu. Lorsque la récolte est abondante, on peut à peine trouver un prix quelconque pour le blé[20], et lorsqu’elle est faible, la population meurt de faim par milliers, par ce motif que, dans l’état actuel des routes, il n’y a que peu ou point d’échange des produits de la terre.

§ 5. — Perte du capital et destruction du pouvoir d’accumuler.

L’état de choses, que nous avons retracé plus haut, résulte nécessairement du maintien d’un système qui tend à l’annihilation du commerce par l’exclusion de la grande classe intermédiaire des artisans et des ouvriers, et qui réduit une grande nation à n’être plus qu’une masse de cultivateurs, d’un côté, et de l’autre, d’avides préteurs d’argent. La chaîne de la société manque ici complètement de ces anneaux qui la relient ; d’où il résulte qu’il n’y a plus ni mouvement, ni force. Le capital étant dissipé chaque semaine, dans une proportion plus considérable que la valeur des produits importés, il ne peut y avoir d’accumulation. « Personne, dit le colonel Sleeman[21], ne possède un fonds égal à la moitié de son revenu. » Partout les individus sont à la merci du produit de l’année, et, quelque faible qu’il soit, il faut acquitter les impôts ; et rien ne revient de ce qui est exporté. Le sol ne donne rien[22], et comme la condition des prêts que fait la terre à l’homme est violée chaque jour, chaque heure et généralement, on ne doit éprouver aucune surprise en lisant dans les volumes intéressants du colonel Sleeman les preuves nombreuses qu’il a offertes de l’infécondité croissante de la terre.

On a laissé tomber en ruine les ouvrages édifiés autrefois pour l’irrigation[23], et les terrains les plus riches sont abandonnés. Même dans la vallée du Gange, il n’y a pas un tiers des terres cultivables qui soit soumis à la culture[24] ; tandis qu’ailleurs, il apprend à ses lecteurs que sur la surface de l’Inde entière la moitié est inculte[25]. Dans la présidence de Madras, on ne cultive pas le cinquième du territoire[26], et cependant la famine sévit constamment, et avec une rigueur inconnue dans toutes les autres parties du globe, en même temps qu’il y a surabondance du travail et de la terre, pour lesquels on ne peut obtenir de l’emploi. L’emplacement de Dacca, naguère encore ville manufacturière si importante, n’offrit plus à l’évêque Héber qu’une « jungle impénétrable ; » et, comme résultat nécessaire d’une pareille situation, il faut que les journaux des Indes orientales rappellent à leurs lecteurs les millions d’acres de riches terrains qui pourraient produire du coton, et qui, à cette heure, restent en friche. De quelque côté que nous portions nos regards dans cette magnifique contrée, nous trouvons la preuve de l’amoindrissement de l’individualité et de la diminution de la puissance d’association, accompagnés d’une centralisation chaque jour croissante, dont l’annexion du royaume d’Inde nous fournit un des exemples les plus récents et les plus frappants[27], et la centralisation, l’esclavage et la mort marchent toujours de conserve, dans le monde physique, ou dans le monde moral.

Lorsque la population et la richesse diminuent, les sols fertiles sont les premiers abandonnés, ainsi qu’on le voit dans la campagne de Rome, dans la vallée de Mexico et dans les deltas du Gange et du Nil. Sans association d’efforts, ils n’auraient jamais été mis en culture, et leur abandon actuel ne prouve que la disparition de la puissance d’association. Forcé de revenir aux sols ingrats et d’en exporter le produit, le misérable Hindou devient, de jour en jour, plus pauvre, et moins il recueille, plus il devient l’esclave des caprices de son seigneur ; et plus il est abandonné à la merci du prêteur d’argent, qui prête sur bonne garantie à 3 pour % par mois, mais qui exige de lui 50 ou 100 pour % pour un prêt fait jusqu’à la moisson. Que dans de pareilles circonstances, le salaire du travail soit très-bas, lors même que ces malheureux sont occupés, c’est à quoi l’on pouvait s’attendre naturellement. En quelques endroits, l’ouvrier reçoit deux, et dans d’autres, trois roupies, soit moins d’un dollar et demi par mois ; les officiers employés sur les grands domaines des Zemindars, de 3 à 4 roupies, et les agents de la police ne reçoivent que 48 roupies (23 dollars) par an, sur lesquelles ils se fournissent la nourriture et le vêtement ! Telles sont les rémunérations du travail, dans un pays qui possède tous les moyens imaginables d’amasser des richesses ; et ces rémunérations diminuent d’année en année[28].

§ 6. — Sécurité moindre des individus et des propriétés, correspondant avec l’extension de la domination britannique et le développement de la centralisation.

Dans toute l’étendue de l’univers et dans tous les siècles, le progrès vers la civilisation ayant eu lieu en raison de la tendance vers l’activité locale et le développement de la faculté individuelle ; et le système que nous soumettons en ce moment à l’examen visant à des résultats directement contraires, nous pouvions, avec raison, nous attendre à trouver, à chaque pas, une tendance croissante dans la direction inverse. Le développement de la civilisation est signalé par un accroissement dans la sécurité des individus et des propriétés ; et cet accroissement, nous le constatons, en quittant les anciennes possessions de la Compagnie, et pénétrant dans celles qu’elle a nouvellement acquises[29]. Les crimes de toute espèce, le vol par bandes, le parjure, le crime de faux, sont très-fréquents dans le Bengale et à Madras, et la pauvreté du cultivateur y est arrivée à de telles extrémités que l’impôt y est le moins considérable et ne se perçoit qu’avec le plus grande difficulté ; et c’est aussi dans ces résidences que la puissance d’association a été anéantie le plus efficacement. Si nous passons dans les provinces du Nord-Ouest, acquises plus récemment, les personnes et les propriétés y trouvent une sécurité relative et le revenu de l’impôt augmente ; mais lorsque nous atteignons le Punjab, — tout récemment encore, soumis à la domination de Runjeet Singh et de ses successeurs, — nous constatons que, bien qu’on nous les ait représentés comme des tyrans, les agglomérations formant les villages et le système d’association si bien conçu y sont demeurés intacts. Là des fonctionnaires de toute sorte ont une plus grande responsabilité, par rapport à l’accomplissement de leurs devoirs, que leurs collègues dans les provinces plus anciennes ; la propriété et l’individu y jouissent d’une plus grande sécurité que dans le reste de l’Inde. Le vol par bandes y est rare, le parjure peu fréquent ; et ainsi que N. Campbell l’assure à ses lecteurs, un serment solennel « lie d’une façon étonnante. » « Plus il y a longtemps que nous possédons une province, continue-t-il, plus le parjure y devient commun et général ; et plus se fortifie, conséquemment, la preuve de ce fait, que le sentiment de responsabilité envers Dieu et l’homme diminue, en même temps que l’individualité et la puissance d’association. Ce sentiment s’accroît partout avec le pouvoir d’entretenir le commerce, et il décroît partout, à mesure que l’homme devient un pur instrument dont se sert le trafic. Les peuplades des parties élevées de l’Inde se font remarquer par leur véracité rigoureuse ; dans les villages on entend aussi peu parler de mensonge, dit le colonel Sleeman, que dans aucune autre partie du monde, sur une étendue de terrain et avec une population égales[30]. »

Dans les provinces nouvellement acquises, le peuple lit et écrit avec facilité ; et les individus sont doués d’énergie physique et morale, ils sont bons cultivateurs, et comprennent parfaitement à la fois leurs droits et leurs devoirs ; tandis que dans les anciennes provinces, l’éducation a disparu et avec elle le pouvoir de s’associer pour tout espèce de but utile. Dans les nouvelles provinces le commerce est considérable, ainsi qu’il appert des fait suivants, représentant le chiffre de la population et du revenu postal du Bengale, des provinces du Nord-Ouest et du Punjab, placées suivant leur ordre d’acquisition par la compagnie :

___ Population. _____ Revenu postal.
Bengale. 41.000.000 480.500 roupies.
Provinces du Nord-Ouest 24.000.000 978.000 id.
Punjab 8.000.000 178.000 id.

Nous avons présenté ici ce fait remarquable que, dans le pays des Sikhs, si longtemps représenté comme le théâtre d’une tyrannie avide, huit millions d’individus paient autant de droits de poste que quinze millions au Bengale, bien que, dans cette dernière province, nous trouvions Calcutta, siège de toutes les opérations d’un grand gouvernement centralisé. Il n’est pas extraordinaire qu’il en soit ainsi ; car le pouvoir de faire un emploi avantageux du travail diminue à mesure que l’on se rapproche du centre de la puissance britannique, et augmente à mesure que l’on s’en éloigne. L’oisiveté et l’ivrognerie se donnent la main ; et c’est pourquoi M. Campbell se trouve obligé de constater « que l’intempérance augmente là où notre domination et notre système sont établis depuis longtemps[31], » en même temps que le capitaine Westmacott apprend à ses lecteurs « que c’est dans les lieux depuis le plus longtemps soumis à notre domination, que se trouve la somme de crime et de dépravation la plus considérable. »

Calcutta grandit, Calcutta la ville des palais ; mais la pauvreté et la misère croissent à mesure que le commerce est, de plus en plus, sacrifié pour favoriser les intérêts du trafic. Sous la domination des indigènes, la population de chaque district pouvait faire des échanges réciproques, donnant des subsistances contre du coton, ou des tissus de coton, n’ayant personne à payer pour jouir du privilège. Aujourd’hui, tout individu doit envoyer son coton à Calcutta, pour être, de là, exporté en Angleterre avec le riz et l’indigo de ses voisins, avant que lui et eux puissent échanger des subsistances contre des tissus ou du coton ; et plus est considérable la quantité qu’ils envoient, plus est grande la tendance à l’abaissement du prix. La centralisation va chaque jour croissant, et chaque phase de son accroissement est marquée par l’impossibilité croissante de payer les impôts, et la nécessité plus impérieuse de chercher de nouveaux marchés pour y vendre des tissus, et d’amasser ce qu’on appelle des rentes ; et plus se développe l’extension du système, plus est grande la difficulté de recueillir le revenu suffisant pour maintenir en activité la machine gouvernementale. C’est là ce qui força les représentants de la puissance et de la civilisation britanniques à devenir trafiquants de cette drogue funeste qu’on appelle l’opium. Grâce à ce moyen, la population de la Chine acquitte chaque année un impôt qui représente près de 20 millions de dollars et l’existence de 500.000 individus.

« Devant un pareil fait, dit un auteur moderne, les sacrifices au dieu Jagernauth, se réduisent à rien. » Et cependant, c’est pour maintenir ce trafic que les bourgs et les villes de la Chine ont été saccagés, leur population ruinée, lors même qu’elle n’a pas été exterminée. Le trafic et la guerre se sont donné la main depuis le commencement du monde, et tous leurs triomphes ont été obtenus aux dépens du commerce.

§ 7. — Valeur insignifiante des droits privés, sur le territoire Indien.

Le revenu foncier brut, obtenu d’un pays ayant une superficie de 491.448 milles carrés, soit plus de 300 millions d’acres, est de 151.786.743 roupies, ce qui équivaut à 15 millions de liv. sterl., ou 72 millions de dollars[32]. Ce qu’est la valeur des droits particuliers de propriété, soumis au paiement de cette taxe, ou rente, on peut en juger par les faits suivants. En 1848-49, on vendit pour payer les taxes dans la partie du pays soumise à un bail fixe, 1.169 domaines, pour une somme un peu moindre que l’achat pour quatre ans de la taxe. Plus au sud dans le gouvernement de Madras, où le règlement relatif aux ryots est en pleine activité, la terre « se vendait volontiers pour des balances de rente ; mais généralement elle ne se vend pas, nous dit-on, et par une excellente raison, c’est que personne ne l’achèterait. » Les droits particuliers sur la terre n’ayant aucune valeur quelconque, « le collecteur de Salem, à ce que nous apprend M. Campbell, rapporte naïvement divers moyens non autorisés pour stimuler le retardataire (moyens auxquels ont eu rarement recours les chefs de villages), tels que les suivants : placer ledit retardataire en face du soleil, l’obliger à se tenir sur une seule jambe, ou à s’asseoir en tenant sa tête serrée entre ses genoux[33]. »

Dans les provinces du Nord-Ouest, « la convention pour une somme fixe, » ainsi que notre auteur l’établit, a certainement réussi à donner une valeur solide de marché à la propriété foncière, c’est-à-dire qu’elle se vend à peu près pour le prix d’achat de quatre années sur le revenu[34]. En se dirigeant encore plus vers le Nord, dans les provinces nouvellement acquises, nous trouvons une grande industrie ; « toute chose étant mise à profit, » l’établissement de l’impôt, pour lequel la Compagnie succéda, après la déposition des successeurs de Runjeet Sing, est devenu plus facile et la terre a acquis plus de valeur. La valeur de la terre, ainsi que celle du travail, augmente donc, à mesure que nous quittons les anciens établissements pour les nouveaux ; ce qui est précisément le contraire de ce qui arriverait, si le système avait pour but l’extension du commerce ; et ce qui devait être précisément recherché dans un pays où le commerce était sacrifié au trafic.

Avec les données ainsi obtenues, nous pouvons maintenant déterminer, avec une exactitude peut-être assez complète, la valeur dans l’Inde de tous les droits privés sur la terre. Dans aucun cas, celle qui est sujette à l’impôt ne paraît valoir plus que le prix d’acquisition pendant quatre années ; tandis que dans une portion très-considérable du pays, elle semble n’avoir absolument aucune valeur. Cependant comme il existe quelques terrains libres d’impôts, il est possible que la totalité puisse valoir le prix d’achat de quatre ans, ce qui donne deux cent quatre-vingt-huit millions de dollars, ou soixante millions de liv. sterl. comme valeur de tous les droits sur la terre, acquis par la population de l’Inde pendant les milliers d’années que cette terre a été soumise à la culture. Le petit nombre d’individus qui ont occupé l’État peu étendu et sablonneux de New-Jersey, dont la superficie est de 6.900 milles carrés, ont acquis des droits, dans et sur la terre, évalués d’après leur soumission aux droits du gouvernement, à 150 millions de dollars, et ceux de quelques individus qui ont occupé la petite île ou s’élève la ville de New-York se vendraient pour une somme égale à celle que l’on pourrait obtenir pour tous les droits de propriété territoriale, dans l’Inde, qui contient trois cent millions d’acres et quatre-vingt-seize millions d’habitants !

§ 8. — L’Inde était un pays qui acquittait des impôts, sous ses princes indigènes. Sa situation a constamment empiré, sous l’influence d’un système qui a pour but d’augmenter le besoin des services du trafiquant et du voiturier.

« Sous les princes indigènes, dit M. Campbell, l’Inde était un pays acquittant des impôts. » Sous la domination de maîtres absents, elle a cessé de l’être, et par le motif que sous cette même domination, tout pouvoir d’associer ses efforts a été annihilé, à l’aide du système qui tend à contraindre la population tout entière, hommes, femmes et enfants à travailler dans les champs ; produisant des denrées qui doivent être exportées à l’état brut. Chaque acte d’association étant un acte de commerce, tout ce qui tend à anéantir la première doit anéantir la seconde. Le commerce intérieur de l’Inde décline constamment et le commerce extérieur ne s’élève qu’à 50 cents par tête ; et aucun effort ne pourrait l’accroître à aucun degré. Cuba exportant, dans la proportion considérable de vingt-cinq dollars par tête, — soit environ cinquante fois autant que l’Inde, — demande à l’Angleterre une quantité quadruple de tissus de coton, et elle agit ainsi, parce qu’il entre dans la politique de l’Espagne de former une combinaison d’efforts actifs, et de permettre au colon et à l’artisan de travailler d’un commun accord ; tandis que le système de l’Angleterre tend à détruire partout la puissance d’association, et de cette manière à anéantir le commerce intérieur sur lequel, uniquement, peut se fonder le commerce avec l’étranger. La centralisation est ennemie du commerce et de la liberté de l’homme. L’Espagne ne cherche pas à établir la centralisation pourvu qu’elle reçoive un certain revenu, elle se borne à laisser ses sujets travailler à produire le sucre, ou à confectionner des tissus, et c’est en suivant cette marche qu’elle peut se procurer l’assistance dont elle a besoin.

Les habitants de la Jamaïque n’ayant jamais eu la permission d’appliquer leur travail de réserve même à raffiner le sucre, sont obligés de l’exporter à son état le plus grossier ; et plus ils en expédient, plus le prix est bas et plus est considérable la proportion prélevée par le gouvernement ; mais le malheureux nègre est ruiné. L’Espagne, au contraire, permet aux habitants de l’île de Cuba de s’appliquer à toute occupation qui leur paraît devoir fournir une rémunération à leur travail et à leur capital, et, comme conséquence nécessaire de ce fait, les bourgs et les villes s’accroissent ; et le capital se porte vers la terre qui, de jour en jour, acquiert plus de valeur. La faculté d’avoir recours à d’autres modes de travail diminue la nécessité d’exporter le sucre ; et lorsqu’il est exporté en Espagne, le producteur peut prélever à son profit personnel presque la totalité du prix payé par le consommateur, le gouvernement ne réclamant qu’un droit de quinze pour cent.

« Des masses immenses d’individus se corrompant dans une inaction forcée encombrent le sol de l’Inde[35], » parce que la porte de l’atelier est interdite à l’Hindou, ainsi qu’au nègre de la Jamaïque. S’il tente de convertir son coton en fil, son fuseau est taxé proportionnellement à tout le bénéfice qu’il pourrait lui procurer ; s’il tente de faire de la toile, son métier à tisser est soumis à une lourde taxe, dont est affranchi son riche concurrent Anglais. Son fer et sa houille doivent rester au sein de la terre, et s’il ose même recueillir le sel qui se forme en cristaux sur le seuil de sa demeure, l’amende et la prison sont la récompense de son travail. Il doit produire le sucre pour être exporté en Angleterre, et y être échangé peut-être contre du sel anglais. L’ouvrier paye le sucre arrivé dans ce pays probablement à raison de 40 schell. le quintal, sur lesquels le gouvernement réclame un tiers, l’armateur, le négociant, etc., un autre tiers, et le tiers restant doit être partagé entre les agents de la compagnie, qui veut percevoir l’impôt et le pauvre ryot, qui veut se procurer le peu de sel qu’il consommera pour assaisonner son riz, et quelques lambeaux du coton de son voisin, sous la forme de tissu anglais, pour couvrir ses reins.

Le fer, grâce auquel la population pouvait améliorer ses procédés de culture et d’industrie, a peu de tendance à se porter vers l’Inde ; la moyenne de l’importation dans ce pays, en 1845 et 1846, n’a été que de 13.000 tonneaux, représentant une valeur de 160.000 liv. sterl., soit environ la valeur de 2 pence par cinq individus. On s’efforce aujourd’hui de construire des chemins de fer ; mais l’objet qu’on se propose en cette circonstance, c’est de continuer le système de centralisation et de détruire encore plus efficacement la puissance d’association ; en effet, on cherche ainsi à anéantir ce qui reste encore de l’industrie manufacturière indigène, et de cette façon à faire baisser le prix du coton. Malgré toutes les améliorations apportées dans le transport de cette denrée, le malheureux cultivateur qui la produit, obtient en échange moins qu’il y a trente ans ; et le résultat d’un nouveau progrès ne peut être que d’amener une réduction encore plus considérable, et de rendre encore plus déplorable la condition des individus qui produisent les subsistances et le coton. Jusqu’à présent, la faculté d’association continue à subsister dans le Punjab ; mais comme on se propose d’y tenir de grandes foires pour la vente des produits des manufactures anglaises, le jour ne peut être éloigné où la situation des nouvelles provinces deviendra semblable à celle des anciennes, aucun effort n’étant épargné pour mettre en œuvre le système qui a pour but de confiner toute la population dans les travaux agricoles et de la forcer à épuiser son sol. Il est nécessaire, dit M. Chapman, le grand avocat des chemins de fer dans l’Inde, que la relation « entre le producteur Indien et le filateur Anglais » devienne plus intime « et plus l’Anglais deviendra capable de dépasser la demande à l’intérieur, plus l’agriculteur indigène sentira fortement que son succès personnel dépend de ce fait, d’assurer et d’améliorer ses relations avec l’Angleterre, » c’est-à-dire plus le commerce peut être anéanti, et plus on peut empêcher les indigènes d’associer leurs efforts, plus augmentera, suivant l’opinion de M. Chapman, la prospérité de l’Inde. La centralisation a appauvri et dépeuplé, dans une proportion considérable, ce pays. Mais son œuvre n’est pas cependant achevée. Il reste encore à réduire la population du Punjab, de l’Afghanistan et du pays des Birmans à la même condition que la population du Bengale.

Qu’il y ait dans toute l’étendue de l’Inde, une diminution constante dans la puissance d’association, le développement de l’individualité, le sentiment de la responsabilité et la capacité pour le progrès, c’est ce que personne ne peut mettre en doute en étudiant avec soin les ouvrages qui traitent de ce pays. MM. Thompson, Bright, etc., font peser sur la Compagnie la responsabilité de tous ces faits ; mais en lisant les ouvrages de MM. Campbell et Sleeman, on ne peut hésiter à croire que sa direction est animée maintenant du désir sérieux d’améliorer le sort de ses infortunés sujets. Malheureusement, la Compagnie se trouve à peu près dans la position des propriétaires de terres de la Jamaïque, et elle est elle-même sur le penchant de sa ruine parce que ses sujets sont forcés de se borner à l’agriculture, et qu’ils reçoivent une portion bien faible sur la valeur de leur insignifiante quantité de produits. Aujourd’hui, comme au temps de Joshua Gee, la portion la plus considérable reste en Angleterre, dont la population consomme le sucre à bon marché, tandis que celui qui le produit meurt de faim dans l’Inde. On obtient le sucre et le coton à bon marché, en sacrifiant les intérêts d’une grande nation ; et tant que la politique de l’Angleterre continuera à parquer toute la population de l’Inde dans les travaux des champs, le sol continuera nécessairement à s’appauvrir, la puissance d’association continuera à décliner, et le gouvernement devra de plus en plus dépendre du pouvoir d’empoisonner le peuple chinois ; et conséquemment, il arrivera, que de quelques bonnes dispositions que soient animées les personnes chargées de remplir les fonctions gouvernementales, elles doivent se trouver de plus en plus forcées d’écraser le pauvre ryot, dans l’espoir de recueillir l’impôt.

§ 9. — Causes de la décadence de l’Inde.

Un éminent économiste anglais apprend à ses lecteurs que malgré « l’extrême bon marché du travail dans l’Inde et la perfection à laquelle sont arrivés depuis longtemps les indigènes, le génie merveilleux de nos mécaniciens, l’admirable dextérité de nos ouvriers, et notre immense capital ont contrebalancé, et bien au-delà, la prime en apparence insurmontable des salaires élevés et ont permis à nos manufacturiers de renverser tout obstacle, et de triompher du travail à meilleur marché, des matières premières à portée des producteurs et de l’industrie traditionnelle des Hindous ; et que, par suite, la fabrication indigène a reçu une atteinte dont il n’est pas probable qu’elle se relève jamais[36]. »

« De Smyrne à Canton, de Madras à Samarcande, dit ailleurs le même écrivain, nous supplantons les producteurs indigènes, » et, conséquemment, nous annihilons cette puissance d’association qui permet à l’homme de commander les services de la nature et de passer de l’état d’esclavage à l’état de liberté.

Le capital augmente toujours à mesure que le salaire devient plus élevé, et diminue à mesure que le salaire baisse. Le salaire hausse toujours en même temps que diminue la nécessité d’effectuer des changements de lieu, et baisse toujours à mesure que celle-ci augmente. Les mesures auxquelles on a eu recours pour détruire les manufactures de l’Inde, avaient pour but d’accroître cette nécessité de la part de l’Indien producteur de subsistances et de coton, et de lui infliger un impôt plus dur que tout autre qu’on eût pu inventer, et de le diminuer de la part du producteur de subsistances anglais, et de l’affranchir ainsi de l’impôt auquel il avait été soumis antérieurement ; et l’on peut constater le résultat de cet état de choses par la hausse du salaire et l’accumulation rapide du capital chez le dernier, aussi bien que par la baisse du salaire et la disparition du capital chez le premier. Lors donc que M. Mac Culloch, en énumérant ainsi les causes du changement qui a eu lieu, omet d’ajouter cette autre cause, l’exercice de la puissance par les forts à l’égard des faibles, de la puissance des trafiquants associés sur les individus disséminés qui veulent entretenir le commerce, il passe sous silence le plus important de tous les éléments du calcul. L’Hindou était aussi capable que l’Anglais d’appliquer les machines d’Arkwright, et si le peuple d’Angleterre et celui de l’Inde n’eussent formé qu’un seul peuple, si leurs droits eussent été considérés comme égaux, ces machines seraient arrivées jusqu’aux champs de coton de l’Inde, permettant aux membres de sa population de s’associer encore plus étroitement, de combiner plus intimement leurs opérations, de développer d’une façon plus complète, leurs facultés individuelles, et d’entretenir encore sur une plus grande échelle le commerce intérieur et extérieur. Sous l’empire de pareilles circonstances, l’Inde aujourd’hui présenterait le spectacle de la plus haute prospérité ; à sa place, nous ne rencontrons qu’une série constante de famines et d’épidémies, accompagnées de l’amoindrissement de l’individualité et de la liberté ; amenant nécessairement à sa suite une succession constante de guerres, en vue d’acquérir de nouveaux territoires, pour y trafiquer, et la faculté constamment croissante de percevoir l’impôt qui doit entretenir le jeu de la machine gouvernementale[37].

L’histoire du monde n’est que le récit des efforts de quelques individus, qui avaient la force en main, pour restreindre le développement de la puissance d’association, empêcher l’organisation de la société, intervenir dans l’entretien du commerce, retarder la conquête de cet empire sur la nature qui constitue la richesse, et asservir ainsi une minorité faible. Chacune de ces pages offre la preuve du caractère instable de toute prospérité obtenue à l’aide de mesures qui violent cette loi si importante, cette loi fondamentale du christianisme, exigeant que nous respections les droits d’autrui comme nous voudrions qu’ils respectassent les nôtres ; mais aucune page ne nous offre une leçon plus instructive que celle où se trouvent consignés l’anéantissement du commerce dans l’Inde, et le développement en Angleterre de ce paupérisme qui a donné naissance à la doctrine de l’excès de population. Tous deux se sont accrus et doivent décroître ensemble, les mesures nécessaires pour soulager les Hindous étant exactement celles qui le sont aussi pour extirper le paupérisme parmi les Anglais.

  1. Greig. Histoire de l’Inde britannique, t. I, p. 46.
  2. Fragments historiques, Londres, 1805, p. 409.
  3. « Le pays fut transformé en solitude par le fer et le feu, et cette terre qui s’élevait au-dessus de la plupart des autres, par le spectacle si doux à considérer d’un gouvernement fraternel et de la protection accordée au travail, cette terre, le séjour d’élite de l’agriculture et de l’abondance, est aujourd’hui, pour ainsi dire, un désert effrayant couvert de joncs et de ronces et de jungles remplis de bêtes féroces… — Cette violation générale et systématique des traités, qui a rendu proverbiale dans l’Orient la foi britannique ! ces révoltes calculées, forment une des ressources perpétuelles de la Compagnie des Indes. Lorsque l’on croit que l’argent a été accumulé quelque part, ceux qui le possèdent sont généralement accusés de rébellion, jusqu’au moment où ils sont déchargés, à la fois, de leur argent et de l’accusation ! Une fois l’argent enlevé, toute accusation, procès ou châtiment sont mis à néant. » (Discours au sujet du bill de Fox sur l’Inde.)
  4. « Partout où la puissance britannique supplanta la puissance mahométane au Bengale, nous n’adoptâmes point, il est vrai, la partie sanguinaire de leur croyance ; mais puisant à la source impure de leur système financier, nous réclamâmes, à notre honte, l’héritage du droit de s’emparer de la moitié du produit brut de la terre à titre d’impôt ; et partout où nos armes ont triomphé, nous avons constamment proclamé ce droit sauvage en l’associant, dans le même moment, avec cette doctrine absurde, que le droit du propriétaire est également inhérent au souverain, en vertu du droit de conquête. » (Rickards. L’Inde, t. 1er, p. 275.)
  5. « L’iniquité du gouvernement anglais fut portée à un point qui semble à peine compatible avec l’existence de la société. On força les indigènes d’acheter cher et de vendre bon marché. On outragea impunément les magistrats, la police et les autorités fiscales du pays. C’est ainsi que des fortunes énormes furent amassées à Calcutta, où 30.000 êtres humains furent réduits à l’extrême misère. On les avait accoutumés à vivre sous la tyrannie, mais jamais sous une tyrannie semblable. Ils trouvèrent le petit doigt de la Compagnie plus pesant que les reins de Sujarah Dowlah. Sous leurs anciens maitres, ils leur restait au moins une ressource ; lorsque le mal devenait insupportable, le peuple s’insurgeait et renversait le gouvernement. Mais le gouvernement anglais n’était pas de ceux que l’on peut ébranler ainsi. Ce gouvernement oppresseur, comme représentant la forme la plus écrasante du despotisme barbare, était fort de toute la puissance de la civilisation. Il ressemblait au gouvernement de génies malfaisants, plutôt qu’à celui de tyrans humains. » (Macaulay.)
  6. On appelle ainsi, dans l’Inde, les petits cultivateurs qui occupent le terrain par bail à perpétuité.
  7. Citation extraite des « Lectures de Thompson sur l’Inde », p. 61.
  8. Rickards. L’Inde, p. 500.
  9. « Une prime de 50 p. % sur l’imposition est allouée, à titre de récompense, à tout individu qui dénonce une culture clandestine, etc., et l’on a constaté qu’il y a presque dans chaque village, des comptables congédiés cherchant à être employés de nouveau, et des serviteurs sans emploi, qui cherchent a se faire remarquer et sur les services desquels on peut compter comme dénonciateurs. » (Campbell, L’Inde moderne, Londres, 1852, p. 356.)
  10. Baines. Histoire de la fabrication des étoffes de coton.
  11. Campbell. L’Inde moderne, p. 382.
  12. Campbell. L’Inde moderne, p. 381.
  13. Campbell. L’Inde moderne, p. 105.
  14. La différence qui existe entre le propriétaire terrien (landlord) dépensant dans un pays éloigné tous ses revenus, et le propriétaire qui, résidant sur son domaine, les répartit parmi ses tenanciers en échange de services, et la différence, dans la valeur des produits de la terre, résultant de la proximité du marché, sont si bien démontrés dans le passage suivant, extrait d’un ouvrage moderne sur l’Inde, que le lecteur en le lisant ne peut manquer d’en faire son profit :
      « La majeure partie du froment, du blé et autres produits de la terre susceptibles d’exportation que le peuple consomme, aussi loin que nous avons pénétré jusqu’à présent, est tirée de nos districts de Nerhbudda et de ceux de Malwa qui y confinent ; et, par conséquent, le prix a été croissant rapidement, à mesure que nous quittons ces districts pour nous avancer dans la direction du nord. Si le sol de ces districts de Nerbudda, situés, ainsi qu’ils le sont, loin de tout marché important pour leurs produits agricoles, était d’aussi mauvaise qualité qu’on le trouve dans certaines parties du Bundelcund que j’ai parcourues, on ne pourrait en tirer un excédant de revenu net dans l’état actuel des arts et de l’industrie. Les prix élevés que l’on paye ici pour les produits de la terre étant dus à la nécessité de tirer, de pays si éloignés, une grande partie de ce qui se consomme, permet aux rajahs de ces états du Bundelcund de recueillir des impôts aussi considérables que ceux qu’ils perçoivent. Ces chefs dépensent la totalité de leurs impôts à entretenir des établissements publics d’un genre quelconque ; et comme les articles essentiels de subsistance, le froment et le blé, etc., qui sont produits sur le territoire de leurs propres districts, ou ceux qui les avoisinent immédiatement, ne suffisent pas pour approvisionner ces établissements, ils doivent les tirer de territoires éloignés. Tous ces produits sont portés à dos de bœufs, parce qu’il n’existe point de route, partant des districts d’où ils font venir cet approvisionnement, sur laquelle on puisse faire circuler sûrement une voiture à roues ; et comme ce mode de transport est très-coûteux, le prix des produits, lorsqu’ils arrivent dans les capitales, aux alentours desquels ces établissements locaux sont concentrés, devient très-élevé. Il faut qu’ils payent un prix égal aux débours réunis nécessaires pour acheter et transporter ces substances alimentaires, des districts les plus éloignés, auxquels ils sont obligés d’avoir recours, à tout moment, pour l’approvisionnement, ou bien qu’ils cessent d’être approvisionnés ; et comme il ne peut exister deux prix pour la même denrée sur le même marché, le froment et le blé produits dans le voisinage de l’une de ces villes principales du Bundelcund y obtiennent un prix aussi élevé, que le blé et les céréales arrivant des districts les plus éloignés situés sur les bords de la rivière de Nerbudda, tandis qu’ils ne coûtent rien, comparativement, à transporter des premiers pays aux marchés. Ces terres, en conséquence, donnent une rente bien plus considérable, si on la compare avec leur puissance productrice et fécondants naturelle, que celle des districts éloignés dont le produit est tiré de ces marchés ou de ces chefs-lieux ; et comme toutes les terres sont la propriété des rajahs, ils perçoivent toutes ces rentes comme un revenu public. Si nous recevions ce revenu dont jouissent aujourd’hui les rajahs, à titre de tribut, pour l’entretien d’établissements publics concentrés dans des sièges éloignés, tous ces établissements locaux seraient immédiatement désorganisés ; et toute la demande effective qu’ils satisfont, des produits bruts agricoles venant de districts agricoles éloignés, cesserait. Le prix des produits diminuerait en proportion, et avec lui la valeur foncière des districts situés aux alentours de ces chefs-lieux. De là, la folie des conquérants et des souverains, depuis le temps des Grecs et des Romains, jusqu’à celui de lord Hastings et de sir John Malcolm, qui tous étaient de mauvais économistes, lorsqu’ils supposaient que les territoires conquis et cédés pouvaient toujours devenir susceptibles de rapporter, à un État étranger, le même revenu brut qu’ils avaient payé à leur gouvernement national, quelle que fût leur situation par rapport aux marchés destinés à écouler leurs produits, quels que fussent l’état des arts et de l’industrie, la nature et l’étendue des établissements locaux situés au dehors. Les baux établis par rapport à l’impôt foncier, sur tous les territoires acquis dans l’Inde centrale pendant la guerre avec les Marattes, qui expirèrent en 1817, l’avaient été, d’après la supposition : que les terres continueraient à payer, sous le nouveau gouvernement, le même taux de rente que sous l’ancien, sans qu’aucune influence fût exercée par la réduction du nombre de tous les établissements locaux, civils et militaires, au dixième de ce qu’ils avaient été, qu’avec le nouvel ordre de choses toutes les terres en friche devaient être soumises à la culture, et pourraient rembourser un taux de rente aussi élevé qu’avant cette opération ; et que, conséquemment, l’ensemble du revenu net dont on pouvait profiter devait augmenter considérablement et rapidement. Ceux qui avaient à régir l’établissement de ces baux et le gouvernement de ces nouveaux territoires ne réfléchissaient pas que l’amoindrissement de chaque établissement était l’anéantissement d’un marché — d’une demande effective des produits de la terre ; et que, lorsque toutes les terres en friche seraient mises en culture, la totalité dégénérerait sous le rapport de la fertilité, par suite du défaut de mise en jachères, sous l’empire du système régnant d’agriculture, qui ne fournissait pas aux terres d’autres moyens de rénovation, par suite d’une récolte surabondante. Les baux pour l’impôt foncier qui avaient été conclus dans l’étendue de nos nouvelles acquisitions, d’après ces suppositions erronées, ne furent point, conséquemment, exécutés. Pendant une succession de baux quinquennaux, l’établissement de l’impôt avait été partout réduit, graduellement, environ aux deux tiers de ce qu’il était lorsque notre domination commença ; et à une somme moindre de moitié de ce que sir John Malcolm, et le digne marquis de Hastings lui-méme, avaient pensé qu’il rendrait, d’après leurs propres opinions. Les revenus fonciers des princes indigènes de l’Inde centrale, qui réduisirent le nombre de leurs établissements publics, que le nouvel ordre de choses semblait rendre inutiles, et diminuèrent ainsi leurs uniques marchés pour les produits bruts de leur terre, ces revenus, disons-nous, ont manqué partout dans la même proportion ; et à peine aujourd’hui un de ces princes recueille les deux tiers du revenu qu’il tirait des mêmes terres en 1817.
      » Il existe dans la vallée de Nerbudda des districts qui donnent, chaque année, un produit bien plus considérable que Orcha, Jansée ou Duteaa ; et cependant, en l’absence de ces mêmes marchés nationaux, ils ne rapportent pas le quart du montant du revenu foncier. Les terres sont toutefois évaluées à un taux aussi élevé ; quant à l’assiette de l’imposition, en proportion de leur valeur pour les fermiers et les cultivateurs. Pour devenir susceptibles de rendre un impôt plus considérable, elles ont besoin d’avoir des établissements plus vastes, comme marchés pour les produits de la terre. Ces établissements doivent être, ou publics et rétribués par le gouvernement, ou bien ils peuvent être privés, comme des manufactures, par l’intermédiaire desquelles le produit de la terre de ces districts sera consommé par des individus occupés de placer la valeur de leur travail dans des denrées appropriées à la demande faite par des marchés éloignés, et plus précieuses que le produit de la terre, relativement à leur poids et à leur volume. Ce sont là des établissements que le gouvernement doit s’efforcer d’introduire et de protéger, puisque la vallée de Nerbudda, outre un sol d’une excessive fécondité, possède, sur tout son parcours, depuis sa source jusqu’à son embonchure, de riches gisements houillers, placés pour les besoins des générations futures, sous la couche de grès des chaines du Sathpore et du Vindhya et des gisements non moins riches d’excellent fer. Ces avantages n’ont pas encore été moins appréciés comme ils devaient l’étre ; mais ils le seront bientôt. » (Sleeman. Excursions dans l’Inde, t. Ier, p. 296.)
  15. L’humble pétition suivante des malheureux indigènes montre dans tout son jour le caractère du système :
    Calcutta, 1er septembre 1831.

    Aux Très-Honorables Lords du conseil privé de Sa Majesté pour le trafic, etc.

    L’humble pétition des soussignés, manufacturiers et négociants en étoffes de coton et de soie des fabriques du Bengale,

    Expose : — Que dans ces dernières années, les pétitionnaires ont vu leur industrie presque complétement anéantie par l’introduetion, au Bengale, de produits fabriqués en Angleterre, dont l’importation augmente chaque année au grand préjudice des manufacturiers indigènes.

    — Que les produits fabriqués en Angleterre sont consommés au Bengale, sans être frappés d’aucun droit qui protège les produits fabriqués par les indigènes."

    — Que les produits fabriqués au Bengale sont grevés des droits suivants, lors- qu’on en fait usage en Angleterre :

    Sur les tissus de coton fabriqués. 10 %
    Sur les tissus de soie fabriqués. 24 %

    Les pétitionnaires prient très-humblement Vos Seigneuries de prendre en considération un pareil état de choses, et ils osent croire qu’il n’existe en Angleterre aucune disposition législative, qui interdise l’entrée à l’industrie d’aucune portion des habitants de ce vaste empire.

    Ils demandent donc d’être admis à jouir du privilège des sujets anglais, et sup-

    plient humblement Vos Seigneuries d’admettre en Angleterre l’usage des tissus de
    

    coton et de soie fabriqués au Bengale, en franchise de droit, ou en n’imposant qu’un droit égal à celui dont peuvent être grevés les produits des fabriques anglaises consommés au Bengale.
      Vos Seigneuries ne doivent pas ignorer les immenses avantages que les manufacturiers retirent de leur habileté à construire et à employer des machines, qui leur permet de vendre à plus bas prix que les manufacturiers peu savants du Bengale et dans leur propre pays ; et bien que les pétitionnaires n’aient pas la confiance de recueillir quelque avantage important, si leur supplique est accueillie avec faveur, leur esprit sera satisfait par cette manifestation du bon vouloir de Vos Seigneuries à leur égard ; et un tel exemple de justice envers les indigènes de l’Inde ne peut manquer de leur faire aimer le gouvernement anglais.
      Ils ont donc la ferme confiance que la juste considération de Vos Seigneuries s’étendra sur eux comme étant sujets britanniques, sans exception de secte, de pays ou de couleur.
      Et les pétitionnaires, ainsi que cela est leur devoir, prieront toujours pour vous,

    (Signé par 117 indigènes occupant la position la plus honorable.)
  16. Chapman. Le coton et le commerce de l’Inde.
  17. « En prenant dans une période de treize années, les six dernières, le prix du coton a été de 2 pence la livre, et si le produit d’un beegah était de 6 schell. 6 pence, sur cette somme le gouvernement prélevait 68%, du produit brut ; et en prenant les deux années 1841 et 1842, le prix du coton était de 1 penny 3/4 la livre et le produit d’un beegah était de 5 schell. 8 pence. D’après ces données, l’impôt établi était réellement équivalent à 78 % sur le produit brut de la terre. » (Discours de M. Bright à la chambre des communes.)
  18. Chapman. Du coton et du commerce de l’Inde, p. 110.
  19. L’Économiste de Londres.
  20. « En 1846 ou 1847, le collecteur fut obligé d’accorder remise de la taxe foncière, parce que l’abondance des années antérieures avait amené la stagnation dans la province, et que les bas prix du blé résultant de cette cause empêchaient les ryots de pouvoir payer leur imposition foncière fixe. » (Chapman, Du Coton et du Commerce de l’Inde, p. 97.) Dans de pareilles circonstances, tout le revenu était occasionnellement perdu en remises. Conséquemment, personne ne devenait jamais riche et dans toute l’étendue de la présidence, il n’y a pas probablement dix fermiers dont l’avoir puisse s’évaluer à 1.000 liv. sterl. La superficie de la terre cultivée ne forme que le cinquième de la superficie de la présidence, et il ne paraît pas qu’elle tende à s’accroître. » (London Times.)
  21. Excursions dans l’Inde, t. 1, p. 205.
  22. Ibid., p. 768.
  23. Chapman. Du Coton et du Commerce de l’Inde, p. 91.
  24. Ibid., p. 22.
  25. Ibid., p.25.
  26. « Si un ryot creusait un puits, sa rente à payer était augmentée, s’il creusait un petit canal, elle était presque doublée. If n’y avait donc aucune possibilité d’amélioration. De plus, la terre étant partagée entre des paysans dont le travail était le seul capital, deux mauvaises saisons les réduisaient presque à la famine,
  27. Jusqu’à ce jour les produits des impôts établis sur la population de l’Oude ont été, dans une proportion considérable, dépensés sur les lieux et ont contribué à créer une demande du travail et de ses produits. Aujourd’hui ils doivent étre transférés à Calcutta et ajouteront vraisemblablement, dit-on, deux millions de livres sterl. au revenu de la Compagnie des Indes. L’impôt, lorsque les produits en sont dépensés sur les lieux, n’est qu’une question de distribution. Dans le cas contraire, c’est une question d’épuisement. Dix millions, dans le premier cas, ne causeraient pas autant de désastre qu’un million dans le second.
  28. « La Cour des directeurs nous informe qu’il y a eu diminution dans le total des recettes provenant de l’impôt foncier dans les anciennes provinces du Bengale, depuis l’année 1843-44 ; et assurément nul ne peut être surpris d’apprendre un pareil fait. Dans la présidence de Madras, la population est réduite à un état de pauvreté déplorable, la terre a peu de valeur, et la culture n’y est maintenue que par des moyens forcés, les habitants se refusant à cultiver la terre à aucunes conditions. À Bombay, les recettes ont manqué, et le pays, à ce qu’on nous rapporte, n’est pas généralement dans un état prospère. Nous apprenons par un membre du conseil de cette présidence que l’Inde touche aux dernières limites du paupérisme et que les habitants effectuent leurs paiements au gouvernement central, en engageant ou vendant leurs objets de toilette personnelle, et même leurs bestiaux, leur mobilier et leurs outils ; c’est-à-dire que le capital du pays est entamé pour payer les impôts. C’est le même fonctionnaire qui, il y a cinq ans, affirmait, devant une commission nommée par le Parlement, que la condition des cultivateurs dans l’Inde était considérablement abaissée, et, à ce qu’il craignait, en décadence. L’aristocratie des indigènes s’éclipse partout, la race des gentlemen du pays a presque partout disparu, et les paysans deviennent insouciants au milieu de leur ruine. Après chaque période d’un petit nombre d’années, la famine sévit ; et le gouvernement dépense, en efforts désespérés pour faire vivre la population, l’argent avec lequel on eût pu faire des routes, conduisant aux greniers, aux ports, et pour recueillir l’excédant des produits des provinces plus fortunées. Dans ces lieux qu’auraient traversé des subsistances en échange d’autres denrées, le chemin était jonché des cadavres amaigris de centaines de milliers d’individus d’une population affamée jusqu’à en mourir, » (London, Daily-News.)
  29. Voy. Campbell. L'Inde moderne., chap ix.
  30. Excursions dans l'Inde, t. II, p. 109.
  31. L'Inde moderne, par Campbell, p. 394.
  32. Campbell. p. 377.
  33. Campbell. L’Inde moderne, p. 359. Que la torture variée sous diverses formes soit un des modes établis pour percevoir l’impôt, c’est là un fait admis par la Compagnie, et l’un de ceux sur lesquels récemment l’attention du parlement a été appelée. Comme cependant c’est un moyen dont l’existence surgit de la nécessité des circonstances, on ne peut lui appliquer aucun remède. La misère de la population s’accroît chaque jour, et avec elle s’accroit la difficulté de lever l’impôt, et quelles que puissent être les dispositions des gouverneurs, ceux-ci dans de pareilles circonstances doivent exiger une proportion, constamment croissante, des produits constamment décroissants de la terre et du travail.
  34. Campbell. L’Inde moderne, p. 332.
  35. Chapman. Du Coton et du Commerce de l’Inde.
  36. Mac Culloch. Dictionnaire du Commerce, article Calcutta.
  37. « Nous sommes en guerre avec les Birmans. Chacun le sait, et ce qui est pire, chacun s’attend à ce que nous le serons toujours avec une puissance quelconque dans l’Orient. Il en était de même à Rome, Chacun admettait comme une chose naturelle, qu’une guerre, ou deux, eussent lieu aux confins de l’Empire ; avec les Carthaginois ou les Maures, les Celtibériens ou les peuples de l’Helvétie, les Syriens ou les Égyptiens ; et lorsqu’enfin il se trouva, pendant une année miraculeuse, que la terreur inspirée par Rome, ou l’épuisement de toute la race humaine, arrivèrent à ce point, que la guerre ne sévit plus réellement, le temple de Janus fut fermé dans la capitale, on célébra des jeux, on chanta des hymnes et l’empereur fut proclamé Dieu, de son vivant. Il en a été de même à l’égard de tous les grands empires.
      » Il n’y a aucune différence dans ce que nous aurions à énoncer sur le fait important de cette guerre déshonorante, et en ce moment si désastreuse. La cause de la guerre contre les Birmans, ce ne sont pas les réclamations de deux capitaines anglais, car ou leur avait promis de régler cette affaire ; ce n’est pas la conduite du gouverneur qui a donné lieu à ces réclamations, car il été promptement congédié ; ce ne sont pas, davantage, les absurdes et fabuleux griefs de la lie des gens de Rangoun rassemblés par le Commodore après son arrivée ; car ces griefs ne furent jamais formellement articulés, ni aucun acte ou refus sérieux de satisfaction, mais simplement et uniquement ceci : que quatre fonctionnaires de rangs très-divers et très-inégaux, qui avaient pénétré par force dans la cour du commissaire royal, sans aucune disposition préalable, et à une heure du jour tout à fait inusitée, étaient restés un quart d’heure exposés au soleil. Des explications et des excuses sans fin furent offertes, mais aucune ne fut admise. (Le Times de Londres).