Principes de la science sociale/08

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (tome 1p. 224-265).


CHAPITRE VIII.

DE LA FORMATION DE LA SOCIÉTÉ.

§ 1. — En quoi consiste la Société. Les mots société et commerce ne sont que des modes divers d’exprimer la même idée. Pour que le commerce existe, il doit exister des différences. Les combinaisons dans la société sont soumises à la loi des proportions définies.

Robinson Crusoé était obligé de travailler seul. Au bout de quelque temps, toutefois, Vendredi s’étant réuni à lui, la société commença. Mais en quoi consistait cette société ? Était-ce dans l’existence d’un second individu résidant sur son île ? Assurément non. Si Vendredi se fût assez rapproché de lui pour le voir chaque jour, mais qu’il se fût abstenu de converser ou d’échanger des services avec lui, se livrant seul à la chasse ou à la pêche, et consommant seul le produit de ses travaux, il n’eût existé là aucune société. Ce n’est pas ainsi qu’agit Vendredi ; mais, au contraire, il conversa avec Robinson, échangea avec lui des services, fit cuire le poisson que celui-ci avait péché, et combina de mille façons ses efforts avec son compagnon de captivité dans l’île, et c’est ainsi qu’il créa une société, ou, en d’autres termes, une association ; laquelle n’est autre chose que l’acte d’échanger des idées et des services, et s’exprime, à juste titre, par le simple mot de commerce. Tout acte d’association étant un acte de commerce, les termes société et commerce ne sont que des modes différents d’exprimer une idée identique.

Pour que le commerce puisse exister, il faut qu’il y ait différence dans le monde organique ou inorganique. Si Robinson et Vendredi s’étaient bornés à exercer une seule et même faculté, l’association n’aurait pu avoir lieu, entre eux, plus qu’elle ne le pourrait, maintenant, entre deux molécules d’oxygène ou d’hydrogène. Opérez l’union de ces deux éléments, et immédiatement une combinaison se manifeste ; il en est de même à l’égard de l’homme. Si Robinson n’eût possédé que l’usage de ses yeux, et que Vendredi, privé de la vue, eût joui uniquement de l’usage de ses bras, l’association entre eux aurait eu lieu immédiatement. La société consiste dans des combinaisons résultant de l’existence de différences, de l’existence de diverses individualités parmi les individus dont elle se compose ; et plus est parfaite la proportion réciproque dans chacun des divers éléments, plus doit être considérable la tendance à la combinaison des efforts, ainsi que nous l’avons déjà débouté. Parmi les sociétés purement agricoles, l’association existe à peine ; tandis qu’on la trouve développée à un haut degré, là où l’on voit le fermier, l’homme de loi, le marchand, le charpentier, le forgeron, le maçon, le meunier, le filateur, le tisserand, l’entrepreneur de bâtiments, le fondeur de minerai, l’affineur de fer et le fabricant de machines, former des parties intégrantes de la société.

Il en est de même par rapport au monde inorganique, la puissance de combinaison se développant avec l’accroissement des différences, mais toujours d’accord avec la loi des proportions définies, à laquelle la chimie est redevable de cette précision qu’elle n’eût jamais pu atteindre sans elle. Placez mille atomes d’oxygène dans un récipient, et ils demeureront immobiles ; mais, dans ce récipient, introduisez un seul atome de carbone, et mettez en jeu leurs affinités réciproques, immédiatement il y aura production de mouvement, une certaine portion du premier élément se combinera avec le second et formera l’acide carbonique. Les autres parties d’oxygène continueront à rester immobiles. Si, cependant, on introduit successivement des atomes d’hydrogène, d’azote et de carbone, il se formera de nouvelles combinaisons, jusqu’à ce qu’enfin le mouvement se soit produit dans toutes les parties ; mais dans chaque cas de combinaison accomplie successivement, les proportions seront aussi définitivement fixées qu’elles l’ont été dans le premier ; et il en est de même dans le monde inorganique tout entier.

Les choses se passant ainsi en ce qui concerne toute autre matière[1], il en doit être de même par rapport aux combinaisons où il s’agit de l’homme et qui sont désignées par le mot Société, la tendance au mouvement étant en raison directe de l’harmonie des proportions entre les diverses parties dont cette société se compose. En réalité, c’est ce qui a lieu, l’association prenant de l’accroissement en même temps que s’accroissent les différences, et diminuant en même temps qu’il y a une diminution quelconque à cet égard, jusqu’à ce qu’enfin le mouvement cesse d’exister, ainsi qu’on l’a constaté dans tous les pays dont la richesse et la population ont baissé.

Dans le monde inorganique, l’association des éléments a lieu suivant des lois fixes et immuables. Là, toutefois, les corps qui se combinent entre eux possèdent constamment, et en tout lieu, le même principe de combinaison ; l’atome d’oxygène du siècle des Pharaons étant d’une composition exactement identique à celui du siècle des Lavoisier et des Davy. Les choses se passent différemment à l’égard de l’homme. Capable de progrès, chacune de ses facultés se développe successivement, à mesure que son intelligence est provoquée à agir par l’habitude de l’association avec son semblable. Conséquemment, en ce qui le concerne, la faculté de combiner les efforts est progressive, et doit s’accroître de jour en jour, d’année en année, à mesure que la quantité des différences augmente, et à mesure que la société atteint, de plus en plus, ces proportions qui sont indispensables (comme dans le cas de l’oxygène et du carbone) pour s’approprier chaque faculté des individus dont elles se composent ; et nous constaterons qu’il en est ainsi.

§ 2. — Tout acte d’association est un acte de mouvement. Les lois générales du mouvement sont celles qui régissent le mouvement sociétaire. Tout progrès a lieu, en raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement intermittent. Il n’existe ni continuité de mouvement, ni puissance, là où il n’existe point de différences. Plus ces dernières sont nombreuses, plus est rapide le mouvement sociétaire et plus est considérable la tendance à son accélération. Plus le mouvement est rapide, plus est grande la tendance à la diminution de la valeur des denrées et à l’accroissement de la valeur de l’homme.

Dans le monde inorganique, chaque acte de combinaison est un acte de mouvement ; les diverses molécules échangeant réciproquement leurs propriétés respectives. Il en est de même dans le monde social ; tout acte d’association est un acte de mouvement ; les idées se communiquent et s’approprient ; on rend et on accepte des services, on échange des denrées ou des objets. Toute force résulte du mouvement, et c’est là où se développe dans une société le mouvement le plus considérable, que l’on voit l’homme déployant la puissance la plus intense, pour soumettre à son empire les diverses forces naturelles qui l’environnent de toutes parts. Quelles sont donc alors les lois du mouvement ? S’il est vrai qu’il n’existe qu’un système unique de lois qui régit toute la matière, en ce cas, celles qui régissent les mouvements des divers corps inorganiques doivent être les mêmes que celles qui règlent le mouvement de la société ; et l’on peut démontrer facilement que les choses se passent réellement ainsi.

Un corps mis en mouvement par une force unique se meut constamment dans la même direction, à moins qu’il ne soit arrêté par une force contraire. Nous savons que ce qui constitue cette dernière, c’est la gravitation, et tant que la force exercée par l’individu est ainsi contrariée, tous ses mouvements doivent être sujets à une constante intermittence, ainsi que nous avons pu le constater en tout lieu. Dans les premiers âges de la société, il obtient le pouvoir de moudre son grain en soulevant une pierre et la laissant retomber ; ou bien il se meut sur l’eau à l’aide d’une rame, ou bien encore il assomme un animal d’un coup de massue ; tous ces divers actes résultent de l’application d’une force unique, et tous, conséquemment, ne sont que des mouvements intermittents, exigeant l’emploi répété de la même force, nécessaire, lorsqu’il s’est agi, d’abord, de passer de l’état de repos à l’état de mouvement. C’est ainsi qu’il y a constante déperdition de puissance, et que le mouvement produit est faible.

L’homme le comprend ; aussi le voyons-nous constamment s’efforcer d’obtenir un mouvement continu ; et c’est là ce qu’il fait en imitant, autant qu’il le peut, le mécanisme qui se révèle à ses regards dans la direction des corps célestes. Lorsqu’il veut mettre un corps en mouvement, et que sa forme le permet, il le fait rouler sur son axe, et appelle ainsi à son aide la gravitation pour le seconder dans ses efforts, qui, antérieurement, rencontraient de la résistance, comme dans le cas où il roule une boule, un baril ou une balle de coton. Cependant la forme d’un grand nombre de corps ne permettant pas de les faire rouler, bientôt il construit un instrument qui roulera lui-même sur son axe, ainsi que fait la terre : entre deux machines de ce genre, il place le corps qu’il veut mettre en mouvement, et obtient ainsi une action qui se continue bien plus longtemps. Se trouvant toutefois encore entravé considérablement par le frottement, il pose sur la route un rail de fer, et peut ainsi obtenir une action continue en même temps qu’une grande vitesse, et la quantité de mouvement augmente en raison directe de la vitesse ; puisqu’un corps qui retombe, dans la proportion de mille pieds par minute, donne une force précisément dix fois plus considérable que celle qui serait donnée par ce corps, s’il retombait dans la proportion de cent pieds dans le même espace de temps.

Si nous examinons maintenant le progrès que fait l’individu dans la domination qu’il conquiert sur la nature, nous constatons qu’elle est en raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement intermittent. Ainsi que nous l’avons vu, il abandonne le coquillage affilé dont se servait Robinson Crusoé pour le couteau, pour la scie ordinaire, la scie à deux mains, et enfin la scie à mouvement circulaire, qui peut être mise en œuvre avec la plus grande vitesse ; et par ce moyen il obtient, de la même dépense de force musculaire, des résultats mille fois plus considérables que ceux obtenus primitivement.

Dans l’opération du drainage le fermier ne cherche qu’à établir la continuité du mouvement. Sachant que l’eau, lorsqu’elle est stagnante, détruit la vie des végétaux, et se voyant environné de grandes masses du sol le plus fertile, qui n’attendent que la production du mouvement dans l’eau dont celui-ci est saturé, il creuse des canaux et pose des conduits, il abat les arbres pour laisser pénétrer le soleil ; et ayant ainsi permis au mouvement de se développer, il obtient des récoltes dont le produit est triplé.

En outre, il substitue le mouvement circulaire de la faucille au mouvement plus anguleux du bras, puis l’abandonne pour la faux, et enfin pour le mouvement constant de la machine à moissonner, à l’aide de laquelle il coupe plus d’épis, en une heure, qu’il ne pourrait en récolter en une semaine. C’est ainsi que l’imprimeur abandonne le billot de bois et le marteau pour l’action plus prolongée de l’écrou et de là, en passant à travers diverses phases, par l’action alternative de la presse à bras, à l’instrument merveilleux grâce auquel nous obtenons, en un seul jour, un résultat plus considérable que Caxton ne l’obtenait en une année. De son côté, le manufacturier dispose de telle sorte son usine, que sa laine et son coton entrent par une porte et sortent par l’autre ; à chaque pas, elles changent de forme, de plus en plus, jusqu’au moment où la matière première, qui entrait d’un côté, part vers un autre, toute prête à être employée. Dans tous les travaux poursuivis par l’homme pendant sa vie, il cherche ainsi à obtenir un mouvement continuel ; et partout l’on constate, que sa marche progressive vers la richesse et la puissance, est en raison directe de l’accomplissement de ce dessein.

Si nous jetons les regards à travers le monde, nous voyons partout la nature appliquant la force à l’aide du mouvement continu. Pour développer l’électricité, il faut le mouvement de rotation ; et cette rotation, nous la retrouvons partout autour de nous, soit que nous étudiions le mouvement des vents, ou la formation de la rosée, ou la circulation du sang à travers les artères qui le charrient du cœur, ou à travers les veines qui le rapportent à son point de départ. Plus le mouvement est rapide, plus aussi il est continu et plus est considérable la force déployée. Le Rhin, qui prend sa source au milieu des pics neigeux des Alpes, se précipite rapidement vers la mer, et à mesure qu’il entraîne l’eau qui a été dissoute, de nouvelles condensations se forment à une plus grande hauteur, fournissant ainsi, pour les besoins de l’homme, un mouvement qui reste constant pendant les chaleurs de l’été et les froids de l’hiver. L’Ohio et le Mississippi prenant leur source à des hauteurs comparativement faibles, qui confinent à l’est et au nord la grande vallée de l’ouest, ont un mouvement plus lent ; et, comme conséquence de ce fait, ces rivières sont presque sans utilité pendant environ la moitié de l’année. Quelque part que nous portions les yeux dans toute l’étendue de la nature, nous voyons que la puissance est en raison de la continuité du mouvement ; et c’est une semblable continuité que l’homme cherche à obtenir en toute circonstance.

Cependant il ne peut exister de continuité dans les mouvements du colon isolé. Dépendant pour ses subsistances de sa puissance d’appropriation, et forcé de parcourir des surfaces immenses de terrain, il se trouve souvent en danger de mourir faute de nourriture. Lors même qu’il réussit à s’en procurer, il est forcé de suspendre ses recherches, et de songer à effectuer le changement de résidence, indispensable pour transporter à la fois ses subsistances, sa misérable habitation et lui-même. Arrivé là, il est forcé de devenir tout à tour cuisinier, tailleur, maçon, charpentier. Privé du secours de la lumière artificielle, ses nuits sont complètement sans emploi, en même temps que le pouvoir de faire de ses journées un emploi fructueux dépend complètement des chances de la température.

Découvrant enfin, cependant, qu’il a un voisin, il se fait des échanges entre eux ; mais, comme tous deux occupent des parties différentes de l’île, ils se trouvent forcés de se rapprocher exactement comme les pierres à l’aide desquelles ils broient leur blé ; et lorsqu’ils se séparent, la même force est encore nécessaire pour les rapprocher encore. En outre, lorsqu’ils se rencontrent, il se présente des difficultés pour fixer les conditions du commerce, à raison de l’irrégularité dans l’approvisionnement des diverses denrées dont ils veulent se dessaisir. Le pêcheur a eu une chance favorable, et a pêché une grande quantité de poissons ; mais le hasard a permis au chasseur de se procurer du poisson, et en ce moment il n’a besoin que de fruit, et le pêcheur n’en possède pas. La différence étant, ainsi que nous le savons déjà, indispensable pour l’association, l’absence de cette condition offrirait ici un obstacle à l’association difficile à surmonter ; et nous voyons que cette difficulté existe, dans toutes les sociétés ou l’on ne trouve pas les diversités. Le fermier a rarement occasion de faire des échanges avec le fermier son confrère ; le planteur n’a jamais besoin d’échanger un produit avec un autre planteur, ni le cordonnier avec un autre cordonnier ; et c’est par suite du défaut de diversité dans les travaux que nous voyons, dans l’enfance de la société, tant d’obstacles contrarier le commerce, et faire du trafiquant qui aide à les écarter un membre très-important de la communauté sociale.

Cependant avec le temps, la richesse et la population se développent ; et, avec ce développement, il se manifeste un accroissement dans le mouvement de la société ; dès lors le mari échange des services contre ceux de sa femme, les parents contre ceux de leurs enfants, et les enfants échangent des services réciproques ; l’un fournit le poisson, un autre de la viande, un troisième du blé, tandis qu’un quatrième transforme la laine en drap, un cinquième les peaux de bêtes en souliers. Le mouvement devient alors plus continu, et avec cet accroissement de mouvement a lieu une augmentation constante dans le pouvoir de l’homme sur la nature, suivi d’une diminution dans la résistance de celle-ci à ses efforts ultérieurs. Partout autour de lui on voit d’autres familles dont chacune accomplit une révolution sur son axe, tandis que la société, dont elles forment une partie, accomplit constamment la sienne autour d’un centre commun ; et c’est ainsi que, progressivement, nous voyons s’établir un système correspondant avec celui qui maintient dans l’ordre l’ensemble admirable de l’univers. A chaque pas nous constatons un accroissement dans la rapidité du mouvement, en même temps qu’un accroissement de force de la part de l’homme, qui se révèle dans ce fait : que bien que la population ait augmenté, il se procure une quantité constamment plus considérable de blé, sur la superficie qui ne donnait au premier colon que les plus minces provisions des plus misérables subsistances.

A chaque pas fait en avant, nous constatons la tendance à une plus grande vitesse dans le pas qui lui succède ; et comme l’homme a été doué de la capacité nécessaire pour accomplir de nouveaux progrès, il en doit être nécessairement ainsi. Pour la première société, encore faible, la formation d’un simple sentier exigeait de grands efforts ; mais aujourd’hui, avec le développement de la population et de la richesse, on la voit obtenir successivement des routes à barrières, des chaussées en bois, des chemins de fer et des locomotives ; et tout cela avec moins de peine qu’il n’en avait fallu d’abord pour tracer le sentier à travers lequel on transportait, à dos d’homme, les produits de la chasse. Nous trouvons là le mouvement accéléré que l’on constate dans un corps qui se précipite vers la terre. Dans la première seconde, il peut ne tomber que dans la proportion d’un pied ; mais au bout de 10 secondes on constate qu’il est tombé de 100 pieds ; au bout de 10 autres secondes de 400 ; au bout de 30 secondes de 900 ; au bout de 40 secondes de 1.600 ; au bout de 50 secondes de 2.500 et ainsi de suite jusqu’au moment où, arrivé au chiffre de 1.000 secondes, ce corps est tombé dans la proportion d’un million de pieds. S’il eût été arrêté à la fin de chaque chute d’un pied, et qu’il lui eût fallu prendre un nouveau point de départ, il serait tombé en ne parcourant qu’une distance de mille pieds ; mais à raison de la vitesse acquise, constamment croissante, résultant d’un mouvement continu, sa chute a eu lieu après qu’il a eu parcouru une distance mille fois plus considérable. Il en doit être aussi de même, par rapport à la société. Dans le principe, il y existe peu de mouvement et une faible puissance de progrès ; mais à mesure que ses membres deviennent de plus en plus capables de s’associer, on voit la faculté d’accomplir des progrès ultérieurs se développer avec une rapidité constamment croissante. Les améliorations accomplies dans ces dix dernières années ont été plus considérables que celles des trente années antérieures, et celles-ci, à leur tour, l’ont été plus que celles du siècle qui avait précédé, et dans ce siècle, l’homme a conquis sur la nature un empire plus étendu que celui qu’on avait obtenu, pendant la longue période écoulée depuis l’époque d’Alfred le Grand ou de Charlemagne.

Cependant pour qu’il puisse exister dans la société un mouvement continu, il faut qu’il y ait sécurité à l’égard des personnes et de la propriété ; mais lorsque les individus sont pauvres et disséminés sur un grand espace, il est difficile d’obtenir l’une ou l’autre de ces conditions. Comme il n’existe alors d’autre loi que celle de la force, partout on a vu l’homme fort disposé à écraser et à piller les faibles, tantôt s’emparant de la terre et les contraignant à travailler à son profit ; tantôt se plaçant en travers de la route et interdisant toute relation commerciale, si ce n’est à des conditions que lui-même doit fixer ; ou encore exigeant que chaque travailleur paie une taxe ou taille, ou, enfin, dépossédant ces être faibles de leurs maisons, de leurs fermes et de leurs outils ; et peut-être vendant pour être réduits en esclavage, les maris et leurs femmes, les parents et leurs enfants afin d’accroître ainsi les dépouilles, trophées d’une guerre glorieuse. Dans toutes ces circonstances, il y a, ainsi que le lecteur l’observera, un retard de mouvement aux dépens de ceux qui vivent de leur travail, et au profit de ceux qui vivent de l’appropriation du produit du travail des autres.

La valeur de toutes les denrées consiste dans la mesure de la résistance à vaincre avant de se les procurer. À mesure que cette résistance diminue, il y a diminution dans leur valeur, et augmentation de celle de l’individu. Tout ce qui tend à favoriser l’accroissement du mouvement de la société tend à diminuer la valeur des premières, et à augmenter celle du dernier. Au contraire tout ce qui tend à retarder les mouvements de la société et à empêcher le développement de la puissance d’association, ou du commerce, tend également à empêcher la diminution des valeurs, à retarder l’augmentation de la richesse, à arrêter le développement de l’individualité, et à diminuer la valeur de l’homme.

§ 3. — Causes de perturbation qui tendent à arrêter le mouvement sociétaire. Dans la période de l’état de chasseur, la force brutale constitue la seule richesse de l’homme. Le commerce commence avec le trafic à l’égard de l’homme, des os, des muscles et du sang.

Dans le tableau que nous avons offert jusqu’à ce moment des mouvements des premiers colons, nous les avons représentés comme chefs des deux uniques familles résidant sur une île, chacune d’elles jouissant d’une parfaite sécurité pour sa personne et sa propriété, toutes deux pouvant approprier à leurs besoins et à leurs desseins tout le produit de leur travail et, conséquemment, arriver à un accroissement de richesse, de prospérité et de bonheur. Mais les choses ne se sont passées de la sorte en aucun pays du globe. Dans tous il a existé des causes de perturbation, tendant considérablement à arrêter les progrès de l’homme ; mais conformément à la loi de composition des forces, on a regardé comme juste de faire voir quelle eût été la marche des événements, si de semblables causes n’eussent pas existé. Cela fait nous pouvons maintenant soumettre à un examen intime ces perturbations, dans le but de constater de quelle manière chacune d’elles a tendu à produire la suite des actes consignés dans nos ouvrages d’histoire.

A cet effet, aux deux individus qui occupent l’île, ajoutons-en un troisième, remarquable par la force de son bras, capable, s’il le veut, de dicter des lois à ses compagnons de colonisation et disposé à vivre de leur travail au lieu de vivre du sien propre. Se plaçant entre eux, il dit à A, qui occupe l’une des parties de l’île et possède un canot : « Apporte-moi ton poisson. Cela te donnera moins de peine que tu n’en aurais à le transporter, en traversant l’île, et j’arrangerai les conditions de l’échange entre toi et B. » Au second il dit : « Apporte-moi tes oiseaux, tes lapins et tes écureuils, et je négocierai les conditions auxquelles tu pourras te procurer du poisson. »

Ace discours, les deux habitants de l’île pourraient objecter qu’ils étaient tout à fait compétents pour faire leurs échanges personnels, et qu’ils épargneraient ainsi les frais nécessités par l’emploi d’un agent ; et s’ils étaient unis, ils pourraient opposer une résistance efficace à la réalisation de ses désirs. Comme il est probable que tout effort semblable pour s’associer déjouerait son désir de vivre à leurs dépens, il devient indispensable que celui-ci empêche autant que possible tout ce qui ressemblerait à un concert d’efforts entre eux ; il suscite donc des conflits. Et la discorde engendre la faiblesse et la pauvreté, là même où l’association eût produit la richesse et la force. Plus ils mettent entre eux de distance, plus est considérable la proportion du produit de leur travail que le troisième occupant s’approprie ; et de cette façon, en même temps qu’ils deviennent, chaque jour, plus dépendants de sa volonté, sa richesse et sa puissance augmentent constamment.

Cependant leurs familles prenant de l’accroissement, l’idée vient à quelques-uns des plus intelligents, que leur situation pourrait s’améliorer, en adoptant des mesures tendant à leur permettre de combiner leurs efforts et leur travail. Bien que A ne possède qu’un arc et des flèches, il n’existe aucune raison pour que son fils ne puisse posséder un canot ; et autour de lui la mer abonde en poissons. Bien que B ne possède qu’un canot, il serait facile à son fils de se procurer un arc et des flèches ; et dès lors le père et le fils pourraient échanger du poisson contre de la viande, sans être obligés de traverser avec de grands frais pour le transport, et en se soumettant aux demandes du trafiquant qui s’est ainsi placé en travers de la route. Cependant cet accroissement dans la puissance d’association et dans la continuité de mouvement, ne cadre pas avec les desseins de celui-ci, auquel le trafic fournit le moyen de vivre dans l’abondance, aux frais des pauvres individus qui dépendent de lui, et il ne permettra pas que cet accroissement ait lieu. Comme il est riche, il peut payer les auxiliaires nécessaires pour maintenir son autorité ; et parmi les enfants de ses voisins, il en est quelques-uns qui aimeraient mieux vivre du travail d’autrui que de leur propre travail. Pauvres et débauchés, ils sont prêts à vendre leurs services à qui leur donnera le pouvoir de manger, de boire et de vivre joyeusement, à la condition qu’ils l’aideront dans ses efforts pour empêcher toute relation par un intermédiaire ; et c’est alors que le brigand à gages fait son apparition sur la scène.

Il faut maintenant des impôts plus considérables, et pour les obtenir, de nouveaux efforts sont nécessaires dans le but d’empêcher que l’association ait lieu à l’intérieur, ou l’échange au dehors, sans payer de redevance au trésor du trafiquant. A chaque pas, dans cette direction, nous constatons une diminution dans le pouvoir de construire une machine à l’aide de laquelle on obtient l’empire sur la nature, ou l’on donne de l’utilité aux diverses substances destinées à l’usage de l’homme ; nous constatons une augmentation dans la valeur de toutes les denrées indispensables à l’homme, résultant de l’augmentation des obstacles à surmonter avant de pouvoir se les procurer, une diminution dans la valeur de l’homme, en même temps qu’une diminution dans ses progrès vers la richesse, le bonheur et la puissance. Nous pouvons maintenant examiner jusqu’à quel point le tableau que nous avons présenté est d’accord avec les faits consignés dans l’histoire.

A défaut de la richesse, ou du pouvoir de commander les services de la nature qui caractérise l’origine de la société, l’homme est forcé de ne compter que sur ses efforts isolés, pour se procurer les choses nécessaires à la vie. Ses facultés intellectuelles étant alors à peine développées d’une façon quelconque, il est obligé de se reposer presque entièrement sur ses facultés physiques ; et comme ces dernières sont nécessairement, et prodigieusement différentes chez les divers individus, il existe à cette époque la plus profonde inégalité de conditions. L’enfant et la femme sont alors les esclaves de leurs parents et de leurs maris, tandis que les individus que l’âge ou la maladie a rendus incapables de travailler, deviennent, à leur tour, esclaves de leurs enfants et sont généralement délaissés pour mourir faute de nourriture.

Dans la période de la vie de chasseur, lorsque l’homme ne fait que s’approprier les dons spontanés de la nature, la force brutale constitue son unique richesse. Forcé de se livrer à un exercice constant et pénible pour chercher ses aliments, en même temps qu’il manque des vêtements nécessaires pour entretenir la chaleur animale, la déperdition de force est considérable et il lui faut, en conséquence, d’amples provisions de subsistances ; ainsi qu’il est démontré par ce fait, qu’on n’alloue pas aux chasseurs et aux trappeurs de l’ouest moins de huit livres de viande par jour.

C’est ainsi que les besoins de l’homme sont très-grands, tandis que sa puissance est très-faible. Il faut, dit-on, huit cents acres de terre équivalant à une étendue d’un mille et un quart carré, pour fournir à l’homme, à l’état de chasseur, la même quantité de subsistances que l’on pourrait obtenir d’une acre de terre soumise à la culture. Les famines, étant conséquemment fréquentes, les individus sont forcés, parfois, d’avoir recours aux aliments les plus nauséabonds ; et c’est ainsi que nous trouvons, d’une part les mangeurs de terre et de l’autre les mangeurs d’hommes, tous deux appartenant à cette période de la société où l’espèce homme est la moins abondante, et peut exercer à son gré le droit de choisir entre les terrains fertiles et les terrains ingrats qui sont alors si abondants. Mais comme l’homme n’est que l’esclave de la nature, elle lui offre, lorsqu’il veut occuper les terrains fertiles, des obstacles assez complètement insurmontables, pour le forcer, ainsi que nous l’avons vu, à commencer en tout pays par les terrains les plus ingrats, ceux dont les qualités naturelles les rendent moins propres à rémunérer le travailleur. Les subsistances ont donc une grande valeur, parce qu’on ne se les procure qu’au prix d’efforts infinis.

Le gibier devenant plus rare chaque année, les famines deviennent plus fréquentes et entraînent avec elles la nécessité de changer de lieu. Ce changement, à son tour, engendre la nécessité de déposséder les heureux possesseurs des lieux où l’on peut se procurer plus facilement les subsistances ; et c’est ainsi qu’il arrive que le manque de pouvoir sur la nature force l’homme, en tous pays, de devenir le voleur de son semblable. La terre où il était né n’ayant pour lui que peu d’attrait, — son séjour n’y ayant guère été qu’une suite constante de souffrances par suite du manque d’aliments, — il est toujours prêt à changer de demeure pour se mettre en quête de pillage, ainsi que nous le voyons se pratiquer chez les Comanches et autres tribus sauvages de l’ouest. Il en a été de même partout. L’histoire du monde, lorsqu’on parcourt ses annales, nous montre les peuples résidant sur les terrains plus élevés et plus ingrats, ceux des monts Himalaya, les premiers Germains, les Suisses et les Highlanders, pillant ceux auxquels leurs habitudes paisibles avaient permis d’accumuler la richesse et de cultiver des terrains plus fertiles.

Dans les premiers âges de la société, comme il n’existe guère de propriété d’aucune espèce, nous constatons que partout les hommes forts se sont approprié de vastes portions de terre, tandis que les autres hommes, les femmes et les enfants, ont été transformés en propriété, réduits en esclavage et forcés de travailler pour des maîtres qui remplissent l’office de trafiquants, se plaçant entre ceux qui produisaient et ceux qui voulaient consommer ; et ravissant tout le fruit des travaux des premiers, en même temps qu’ils ne laissaient aux seconds que ce qui leur était absolument nécessaire pour soutenir leur existence. Toute la préoccupation du propriétaire se bornant à empêcher un concert quelconque d’efforts entre ses esclaves, plus ce but est atteint complètement, plus est constamment considérable la proportion des produits retenus par lui, et plus est faible celle qui se partage entre ceux qui avaient travaillé pour produire et ceux qui avaient besoin de consommer les produits.

Le commerce commence ainsi avec le trafic d’os, de muscles, de sang, le trafic de l’homme. Le guerrier achète ses denrées au meilleur marché possible ; il les vole au milieu de la nuit, brûlant les villages de ceux qui les possèdent, massacrant les hommes, et réduisant en captivité les femmes et les enfants. Sa gloire se mesure par le nombre de ses meurtres, et sa richesse augmente avec le butin qu’il a pu s’assurer. Gardant pour ses besoins et ses desseins autant de prisonniers qu’il lui en faut, il vend les autres à d’autres trafiquants, qui, les ayant achetés au meilleur marché, transportent ailleurs leur propriété, cherchant le marché le plus cher pour la revendre avec le profit le plus considérable.

A cette époque de la société on trouve toujours les hommes au milieu des hautes terres de l’intérieur, ou sur les petites îles hérissées de rochers, telles que celles de la mer Ionienne et de la mer Égée, dans lesquelles la formation d’un sol propre à la culture est assurément une opération très-lente à accomplir. Comme il n’existe point de route, les voies de communication par terre sont très-difficiles et le petit nombre de celles qui existent sont entretenues au moyen de barques ou de navires, pour la construction et la mise en œuvre desquels ces populations d’insulaires sont aptes de bonne heure ; et c’est ainsi, conséquemment, que le commerce se développe d’abord dans une proportion quelque peu considérable. Cependant les facilités du commerce étant accompagnées d’une égale facilité pour piller et massacrer les populations des côtes, et entraver tout commerce qui ne tournerait pas au profit du trafiquant, la piraterie et le trafic se développent naturellement de conserve. Avec le temps, toutefois, la population augmentant, on trouve plus profitable de se fixer aux lieux où les échanges doivent se faire nécessairement pour y lever des impôts sur ceux qui font les échanges ; et c’est ainsi que l’on a vu s’élever de grandes villes sur les emplacements où furent autrefois Tyr, Sidon, Corinthe, Palmyre, Venise, Gênes, et d’autres encore dont l’accroissement était dû exclusivement au commerce.

§ 4. — Le Trafic et le Commerce sont regardés ordinairement comme des termes qu’on peut réciproquement convertir, et cependant ils diffèrent complètement, le second étant l’objet que l’on cherche à atteindre et le premier n’étant que l’instrument employé à cet effet. La nécessité d’employer le trafiquant et l’individu chargé du transport est un obstacle qui s’interpose dans la voie du commerce. Le commerce se développe avec la diminution de la puissance du trafiquant. Le trafic tend à la centralisation et à la perturbation de la paix générale. La guerre et le trafic regardent l’homme comme un instrument à employer, tandis que le commerce regarde le trafic comme l’instrument à employer par l’homme.

Tout acte d’association étant, ainsi qu’on l’a déjà dit, un acte de commerce, le maintien du commerce est ce qui constitue la société. L’homme recherche dans le commerce l’association, ou l’union avec ses semblables. C’est là son premier besoin, et celui sans lequel il ne serait pas l’être auquel nous attachons l’idée d’homme. Le guerrier oppose des entraves au commerce, en empêchant toute relation autre que celles qui ont lieu par son intermédiaire. Le grand propriétaire de terres et d’esclaves est l’intermédiaire — le trafiquant — qui règle tous les échanges accomplis par les individus dont il est propriétaire avec d’autres individus, propriété de ses voisins. Le trafiquant en marchandises apporte des entraves à tout commerce qui se fait sans son concours ; il veut partout avoir le monopole, afin que le producteur de subsistances ne puisse obtenir que peu de vêtements, et que le fabricant de vêtements soit forcé de se contenter d’une petite quantité de subsistances ; son principe consistant à acheter, au prix le plus bas, et de vendre au prix le plus élevé.

Les mots commerce et trafic sont regardés ordinairement comme des termes qui peuvent se convertir l’un dans l’autre ; cependant les idées qu’ils expriment sont assez profondément différentes, pour qu’il devienne indispensable de faire clairement comprendre leur différence. Tous les hommes sont portés à s’associer et à se réunir avec leurs semblables, à échanger des idées et des services avec eux, et à entretenir ainsi le commerce. Quelques individus cherchent à accomplir des échanges pour d’autres individus et à entretenir ainsi le trafic.

Le commerce est le but que l’on désire, et que l’on a cherché à atteindre, en tout pays. Le trafic est l’instrument employé par le commerce pour accomplir ce résultat et, plus est grand le besoin de l’instrument, plus est faible le pouvoir de ceux qui ont besoin d’en faire usage. Plus le producteur et le consommateur se trouvent rapprochés, et plus est complète la faculté d’association, moins est indispensable la nécessité d’avoir recours aux services du trafiquant ; mais plus est considérable la puissance de ceux qui produisent et consomment, et qui désirent entretenir le commerce. Plus le producteur et le consommateur sont éloignés l’un de l’autre, plus se fait sentir le besoin des services du trafiquant et plus sa puissance est considérable, mais plus deviennent pauvres et faibles les producteurs et les consommateurs, et moins le commerce est développé.

La valeur de toutes les denrées étant proportionnelle aux obstacles qui s’opposent à leur acquisition, il suit de là, nécessairement, que les premières augmenteront toutes les fois que les derniers augmenteront également ; et que chaque progrès dans cette voie sera suivi d’une diminution dans la valeur de l’homme. La nécessité d’employer les services du trafiquant constituant un obstacle placé sur le chemin du commerce, et tendant à faire hausser la valeur des produits en même temps qu’à abaisser celle de l’homme, dans quelque proportion qu’elle puisse être diminuée, elle tend à diminuer également la valeur du premier et à augmenter celle du dernier. Cette diminution arrive avec l’augmentation de la richesse et de la population, avec le développement de l’individualité, et avec l’accroissement de la puissance d’association ; et, le commerce se développe constamment en raison directe de son accroissement de puissance sur l’instrument connu sous le nom de trafic, exactement ainsi que nous voyons qu’il agit par rapport aux routes, aux véhicules, aux navires et autres instruments. Les individus qui achètent et vendent, qui trafiquent et transportent, désirent empêcher l’association et s’opposer à l’entretien du commerce ; et plus leur but est atteint complètement, plus est considérable la proportion des denrées qui passent entre leurs mains et qu’ils retiennent ; et plus est faible la proportion à partager entre les producteurs et les consommateurs.

Pour démontrer ceci, nous pouvons prendre comme exemple l’administration des postes, machine admirable, inventée pour entretenir le commerce de paroles et d’idées, mais complètement inutile aux individus qui vivent réunis. Isolez ces derniers, et la machine devient une nécessité accompagnée d’une diminution considérable du pouvoir d’entretenir le commerce. Réunissez-les de nouveau et la nécessité disparaît, en même temps qu’il y a un accroissement considérable du commerce, la conversation étant accompagnée d’une rapidité dans le mouvement des idées qui permet, en une demi-heure, d’accomplir plus de choses qu’on n’eût pu le faire, en échangeant une correspondance pendant une année entière. Ceux qui écrivent les lettres sont les gens qui entretiennent le commerce, tandis que ceux qui les transportent sont les trafiquants employés par les premiers pour l’entretenir. Dans les premiers temps de la société, les obstacles à ce commerce ayant été très-considérables, le produit total en fut conséquemment très-faible. Le trafic en lettres a été un monopole des gouvernements, qui ont dicté les conditions auxquelles le commerce pouvait être entretenu ; mais avec le progrès de la population et de la richesse, la population des divers pays a pu diminuer la puissance du trafiquant, et comme conséquence nécessaire, le commerce a pris des développements considérables. Même aujourd’hui, les relations entre les États-Unis et l’Europe subissent une taxe onéreuse par suite des entraves qu’y apporte l’Angleterre, en ne permettant à aucune lettre de passer sur son territoire, si limité, qu’à un prix presque égal à celui qu’on exigerait pour le faire parvenir à travers les milliers de lieues de mer qui séparent les continents.

Les navires ne sont pas le commerce, non plus que les chariots, les matelots, les porteurs de lettres, les courtiers, ou les négociants commissionnaires. La nécessité de les employer constitue un obstacle placé sur la voie du commerce et qui ajoute considérablement à la valeur des denrées qui ont besoin de leur secours, dans leur trajet du consommateur au producteur. Le trafiquant désire augmenter cette valeur en achetant à bon marché et vendant cher, augmentant ainsi le pouvoir de l’instrument employé par le commerce. Les agents réels dans l’opération de l’échange désirent le contraire, diminuant ainsi le pouvoir de l’instrument, en augmentant celui des individus qui l’emploient. Plus est considérable la puissance du trafiquant, plus le commerce doit être faible ; tandis que celui-ci doit être d’autant plus considérable que le pouvoir des commettants est plus complet.

Que tous ceux qui ont des échanges à opérer reconnaissent que la nécessité d’employer le trafiquant et l’individu chargé du transport est un obstacle aux transactions, c’est ce qui demeure prouvé par ce fait, que toute mesure ayant pour but de diversifier les travaux, ou d’améliorer les voies de communication, et conséquemment de diminuer le pouvoir de ces intermédiaires, est accueillie, en général, comme un acheminement à l’amélioration dans la condition de toutes les autres parties de la société. L’ouvrier se réjouit, lorsque la demande de ses services arrive à sa porte par suite de la construction d’une usine ou d’un fourneau, ou la création d’une route. Le fermier voit avec plaisir s’ouvrir un marché placé tout à fait sous sa main, et qui lui donne des consommateurs pour ses subsistances alimentaires. Sa terre se réjouit de la consommation de ses produits à l’intérieur ; car le propriétaire de ces produits peut ainsi restituer, à cette terre, leur résidu ultime sous la forme d’engrais. Le planteur se réjouit de voir élever, dans son voisinage, une filature qui lui offre un marché pour son coton et ses substances alimentaires. Le père de famille est content, lorsqu’un marché ouvert au travail de ses fils et de ses filles permet à ceux-ci de s’approvisionner des aliments et des vêtements dont ils ont besoin. Chacun se réjouit de voir se développer un marché intérieur pour son travail et ses produits ; car alors le commerce prend un accroissement sûr et rapide ; et chacun s’afflige si ce marché vient à décliner ; car on ne peut suppléer ailleurs aux lacunes qu’il laisse. Le travail et ses produits sont ainsi perdus, la puissance de consommation diminue en même temps que la puissance de production, le commerce devient languissant, le travail et la terre diminuent de valeur, et l’ouvrier et le propriétaire terrien deviennent chaque jour plus pauvres qu’auparavant.

Chaque pas fait dans la première direction est suivi d’un accroissement dans la continuité de mouvement, parmi les individus qui produisent et qui consomment, accompagné d’un accroissement dans la puissance d’association, et d’une plus grande liberté. Chaque pas tendant à augmenter la puissance du trafiquant, ou de tout autre instrument employé par le commerce, est suivi, au contraire, d’une détérioration dans la condition de l’homme et d’une diminution de liberté ; et il restera évident qu’il en doit être ainsi, pour tous ceux qui réfléchiront que l’on voit, partout, le développement de la richesse et de la liberté résulter de l’augmentation du pouvoir de l’homme sur les instruments nécessaires à l’accomplissement de ses desseins. A mesure que la qualité des haches et des machines à vapeur s’améliore, les individus qui en font usage acquièrent un empire constamment plus considérable sur les produits constamment augmentés de leur travail, suivi d’un accroissement constant dans la possibilité de devenir eux-mêmes possesseurs de ces instruments. A mesure que s’améliore la qualité des instruments dont l’usage est nécessaire pour l’accomplissement des échanges, le producteur et le consommateur acquièrent un empire constamment croissant sur les produits de leur travail, en même temps qu’il se manifeste invariablement une tendance à se rapprocher davantage les uns des autres, et à s’affranchir complètement de la puissance du trafiquant.

Le trafic tendant nécessairement à la centralisation, chaque pas fait dans cette direction, soit dans le monde moral, soit dans le monde physique, est un pas qui rapproche de l’esclavage et de la mort. Le commerce, au contraire, tendant à l’établissement de centres locaux et d’une action locale, chaque mouvement accompli dans ce sens rapproche de la liberté. Tout ce qui tend à augmenter le pouvoir de l’un, tend aussi à annuler l’individualité et à diminuer la puissance d’association ; mais tout ce qui tend à accroître la puissance de l’autre, tend à développer l’intelligence et à augmenter le désir de l’association ainsi que la faculté de jouir des avantages immenses qui en découlent en tout pays.

Les mouvements du trafic dépendant en grande partie, ainsi que ceux de la guerre, de la volonté des individus, sont nécessairement très-irréguliers. Réunis dans l’enceinte de villes considérables, les trafiquants n’ont pas de peine à combiner leurs opérations, lorsqu’il faut déprimer les prix des denrées qu’ils cherchent à se procurer, ou faire hausser ceux des denrées qu’ils possèdent déjà ; et c’est ainsi qu’ils obtiennent le pouvoir de lever une taxe, à la fois, sur les producteurs et sur les consommateurs. Le commerce, au contraire, tend à produire la fixité et la régularité, et à diminuer ainsi la puissance du trafiquant. La régularité du mouvement est indispensable à sa continuité, ainsi que le savent bien toutes les personnes familiarisées avec le jeu des machines. Une machine à vapeur qui, mise en action, serait irrégulière dans ses mouvements, ne pourrait donner, comme produit, du drap ou de la farine de bonne qualité ; et la machine elle-même ne pourrait continuer d’exister longtemps. Quelque faibles que soient les changements produits par un léger excès de vapeur à un moment donné, ou par un manque correspondant dans un autre moment, on a jugé nécessaire d’imaginer un régulateur dont l’action tendît à produire un mouvement parfaitement constant ; et de cette manière on a obtenu le résultat désiré.

Sans une régularité constante, il ne peut exister de machine durable ; et cette qualité est aussi indispensable par rapport à la société, qu’elle peut l’être à la machine à vapeur où à la montre. Avec le développement du commerce la régularité constante s’accroît, et c’est ainsi qu’il arrive que, dans toutes les sociétés où la puissance d’association se développe, à raison d’une plus grande diversité dans les travaux et d’un plus grand développement de l’individualité, nous voyons se produire une augmentation constante de force et de puissance. La régularité diminue, lorsqu’il y a une nécessité croissante d’avoir recours an trafiquant ; et de là il arrive que, dans toutes les sociétés où les travaux deviennent moins diversifiés, il se révèle à la fois une constante diminution de force et de puissance. La force, dit Carlyle, ne « se manifeste pas par des mouvements spasmodiques, mais par la faculté de porter des fardeaux sans broncher ; » et c’est par là, ainsi que nous aurons occasion de le démontrer, que les sociétés qui se livrent au trafic sont toujours tombées en décadence.

La guerre et le trafic considèrent l’homme comme l’instrument à employer, tandis que le commerce considère le trafic lui-même comme l’instrument que l’homme doit employer ; et conséquemment, il en résulte que l’homme décline, lorsque la puissance du guerrier et du trafiquant augmente, et s’élève à mesure que cette puissance décline.

La richesse s’accroît à mesure que la valeur des denrées, c’est-à-dire le prix auquel on peut les reproduire, diminue. Les valeurs tendent à baisser avec chaque diminution dans la puissance du trafiquant ; et de là vient, en conséquence, que nous voyons la richesse prendre un accroissement si rapide lorsque le consommateur et le producteur sont placés réciproquement dans des rapports immédiats. Si les choses se passaient autrement, ce serait contrairement à une loi bien connue en physique, dont l’étude nous apprend, qu’à chaque amoindrissement dans l’action mécanique pour produire un effet donné, il y a diminution de frottement, et par suite accroissement de puissance. Le frottement du commerce résulte de la nécessité d’avoir recours aux services du trafiquant, à ses navires et à ses chariots. A mesure que cette nécessité diminue, à mesure que les individus deviennent de plus en plus capables de s’associer, il y a diminution de frottement, avec tendance constante vers un mouvement continu entre les diverses portions de la société, en même temps que se manifeste un rapide accroissement de l’individualité et du pouvoir d’accomplir de nouveaux progrès.

Le commerce est donc le but qu’on doit se proposer. Le trafic est l’instrument. Plus l’homme devient maître de l’instrument, plus est grande la tendance vers l’accomplissement du but. Plus l’instrument le domine, moins cette tendance est grande et moins doit être considérable le résultat final du commerce. Ces prémisses posées, nous pouvons maintenant nous occuper d’examiner le procédé à l’aide duquel se forme la société.

§ 5. — Le développement des travaux de l’homme est le même que celui de la science ; la transition a lieu, de ce qui est abstrait à ce qui est plus concret. La guerre et le trafic sont les travaux les plus abstraits et, conséquemment, se développent en premier lieu. Les soldats et les trafiquants sont toujours des alliés réciproques.

Dans les sciences, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, c’est la plus abstraite et la plus générale qui se développe la première, laissant celle qui est concrète et spéciale la suivre lentement à l’arrière ; et il en est de même des travaux de l’homme. Piller et massacrer nos semblables, chercher la gloire au prix de la destruction des villes et des bourgades, cela n’exige aucune connaissance scientifique ; tandis que l’agriculture est une occupation qui à chaque moment réclame les secours de la science. Il en est de même encore du trafic, qui n’exige qu’un faible emploi des facultés intellectuelles. Que la lettre remise par le facteur de la poste apporte avec elle la nouvelle de la paix ou de la guerre, d’une naissance ou d’un décès, cela n’a pour lui aucune importance. Il importe peu au négociant en cotons ou en sucres, que ses denrées croissent sur les collines ou dans les vallées, sur des arbres ou des arbustes. Le marchand d’esclaves ne se soucie en aucune façon de savoir si la chose qu’il achète est mâle ou femelle, si c’est un père ou un enfant ; tout ce qu’il a besoin de savoir se borne à ceci : pourra-t-il vendre cher ce qu’il a acheté bon marché ? Le trafic est au commerce, ce que les mathématiques sont à la science. Tous deux sont des instruments qu’on doit employer pour atteindre le but qu’on se propose.

Les mathématiques abstraites s’occupent simplement du nombre et de la forme, tandis que la chimie songe à la décomposition, et la physiologie à la recomposition des éléments des corps. Le trafic s’occupe des corps qu’il faut mettre en mouvement ou échanger, n’ayant aucun égard aux qualités par lesquelles un corps se distingue d’un autre, tandis que le commerce a pour but la décomposition et la recomposition des diverses forces de la société, résultant du pouvoir de s’associer et de l’exercice de l’habitude de l’association. Comme la guerre, le trafic, abstrait et général, se développe de bonne heure, tandis que l’agriculture et le commerce exigent, pour leur développement, un progrès considérable dans la population, la richesse et la puissance. Le sauvage des Montagnes Rocheuses ou des îles de la mer du Sud, est un trafiquant aussi sagace que l’individu qui aurait fait son apprentissage à New-York ou à Londres ; et le principal désir du serf russe est d’arriver à pouvoir trafiquer du travail produit par d’autres bras que les siens.

Dans les premiers âges de la société, le pillage et le meurtre furent déifiés sous les noms d’Odin et de Mars. Alexandre et César, Tamerlan et Nadir-Shah, Drake et Cavendish, Wallenstein et Napoléon ont été mis au rang des grands hommes, à cause du nombre de meurtres qu’ils ont commis et des villes et des villages qu’ils ont réduits en cendres. Les princes marchands de Venise et de Gènes furent considérés comme grands, à cause des fortunes immenses qu’ils réalisèrent en achetant et revendant des esclaves et d’autres marchandises ; ne faisant autre chose que se placer entre les individus qui produisaient et ceux qui consommaient, et augmentant ainsi, dans une proportion considérable, la valeur des denrées qui passaient entre leurs mains, aux dépens de ceux qui se trouvaient forcés de contribuer au développement de leurs fortunes exorbitantes.

Dans cet état de la société, les seules qualités qui commandent le respect parmi les hommes sont uniquement la force brutale et la ruse, l’une représentée à juste titre par Ajax, tandis que l’autre se personnifie dans le sage Ulysse. La morale de la guerre et celle du trafic sont les mêmes. Le guerrier se réjouit de tromper son antagoniste, toute action étant légitime lorsqu’il s’agit de guerre ; tandis que de son côté le trafiquant obtient la considération de ses amis, grâce à une immense fortune acquise peut-être en fournissant aux malheureuses peuplades de nègres des fusils qui ont fait explosion à la première tentative pour les faire partir, ou des étoffes qui se sont déchirées, dès la première fois qu’on a voulu les laver. Dans les deux cas, on voit la fin sanctifier les moyens ; le seul critérium de la justice se trouvant dans le succès, ou la non-réussite. La prééminence des soldats et des trafiquants, doit donc être regardée comme la preuve d’un état de barbarie.

Le but du général en chef étant d’empêcher l’existence de tout mouvement de la société qui ne se centralise pas en lui-même, il accapare le monopole de la terre et anéantit, parmi les hommes qu’il emploie comme ses instruments, le pouvoir de s’associer volontairement. Le soldat, obéissant au commandement qu’il reçoit, est tellement éloigné de se regarder comme responsable vis-à-vis de Dieu ou de l’homme, de sa façon d’observer les droits de l’individualité ou de la propriété, qu’il se glorifie de la proportion de ses vols et du nombre de ses meurtres. L’homme des Montagnes Rocheuses se pare des crânes de ses ennemis massacrés, tandis que le meurtrier plus civilisé se contente d’ajouter un ruban à la décoration de son habit ; mais tous deux sont également des sauvages. Le trafiquant, de même que le soldat, cherchant à arrêter tout mouvement qui ne se centralise pas en lui-même, — emploie aussi des machines irresponsables. Le matelot compte parmi les êtres humains le plus en butte à des traitements brutaux ; il est contraint, ainsi que le soldat, d’exécuter des ordres, sous peine de voir son dos sillonné par les cicatrices du fouet. Les machines humaines qu’emploie la guerre et le trafic sont les seules, à l’exception de l’esclave nègre, qui soient fouettées aujourd’hui.

Le soldat désire que le travail soit à bon marché, afin qu’on puisse obtenir facilement des recrues. Le grand propriétaire terrien désire qu’il soit à bon marché, afin de pouvoir s’approprier une proportion considérable du produit de sa terre ; et le trafiquant le désire également, afin de pouvoir dicter les conditions auxquelles il achètera, aussi bien que celles auxquelles il vendra.

Le but que tous ces individus se proposent étant ainsi identique, à savoir d’obtenir le pouvoir sur leurs semblables, il n’y a pas lieu d’être surpris, que nous voyions si invariablement le trafiquant et le soldat se prêter et recevoir réciproquement assistance l’un de l’autre. Les banquiers de Rome étaient aussi prêts à fournir des secours matériels à César, à Pompée et à Auguste, que le sont aujourd’hui ceux de Londres, de Paris, d’Amsterdam et de Vienne, à accorder ces mêmes secours aux empereurs de France, d’Autriche et de Russie ; et ces banquiers étaient aussi indifférents que ceux de nos jours, au but que ces secours matériels étaient destinés à faire atteindre. La guerre et le trafic marchent ainsi de conserve, ainsi qu’on le voit dans les annales du monde ; la seule différence entre les guerres entreprises pour faire des conquêtes, et celles qui ont pour but de maintenir des monopoles, c’est que la violence des secondes est bien plus grande que celle des premières. Le conquérant, cherchant à se créer une puissance politique, est guidé, quelquefois, par le désir d’améliorer la condition de ses semblables. Mais le trafiquant, dans la poursuite de son pouvoir, n’est animé d’aucune autre idée que de celle d’acheter sur le meilleur marché, et de vendre sur le marché le plus cher possible, abaissant le prix des marchandises dans le premier cas, dût-il même faire mourir de faim les producteurs, et les élevant dans le second, dût-il faire mourir de faim les consommateurs. Tous deux profitent de toute mesure qui tend à diminuer le pouvoir de s’associer volontairement, et, par conséquent, à faire décliner le commerce. Le soldat empêche la réunion d’assemblées parmi ses sujets. Le propriétaire d’esclaves interdit aux individus qu’il possède de se réunir entre eux, excepté aux heures et dans les lieux qu’il approuve. Le capitaine de navire se réjouit, lorsque des Anglais se séparent de la mère-patrie et se transportent par millions au Canada et en Australie, parce que cela fait hausser le fret ; et le trafiquant se réjouit à son tour, par ce motif que plus les hommes sont largement disséminés, plus ils ont besoin des services d’un intermédiaire, et plus celui-ci devient riche et puissant à leurs dépens.

§ 6. — Les travaux nécessaires pour opérer des changements de lieu, viennent au second rang dans l’ordre de développement. Ils diminuent proportionnellement à mesure que s’accroissent la population et la richesse.

Étroitement liés avec les mouvements de l’individu qui trafique, et placés au second rang dans l’ordre de développement, viennent ensuite les travaux consacrés à opérer les changements de lieu. Aux époques reculées, ces travaux se bornent presque entièrement à changer de résidence les individus réduits en esclavage, ainsi que nous le voyons dans la plus grande partie de l’Afrique, et, jusqu’à un certain point, dans nos États du sud. Peu à peu, cependant, le conducteur de chameaux, le roulier et le marin, font leur apparition sur la scène ; formant une portion très-importante parmi les membres de la société, à raison de la quantité considérable d’efforts musculaires indispensables pour transporter une faible quantité de marchandises. Là, encore, nous constatons que l’industrie qui se développe le plus promptement est celle qui exige le moins de connaissances. Pour le roulier, il est indifférent de savoir ce qu’il transporte, que ce soit des balles de coton, du rhum, ou des livres de prières ; et quant au marin, il lui importe peu de porter de la poudre de guerre aux Africains, ou des vêtements aux peuplades des îles Sandwich, pourvu qu’il soit satisfait du prix qui lui est alloué pour le transport. Avec le développement de la richesse et de la population, et avec l’accroissement dans la puissance d’association qui en résulte, la nécessité du transport diminue, tandis que les facilités pour effectuer les changements de lieu s’accroissent aussi invariablement. La route à barrière de péage et le chemin de fer remplacent bientôt, et successivement, le sentier indien, comme le navire et le steamer remplacent le simple canot ; et à chaque pas fait dans cette direction, il y a diminution dans la proportion des membres de la société qu’il faut employer de cette façon, accompagnée d’un accroissement dans la proportion de la puissance musculaire et intellectuelle que l’on peut appliquer à accroître la quantité de produits susceptibles d’être transportés.

§ 7. — Travaux nécessaires pour opérer des changements mécaniques et chimiques dans la forme ; ils exigent un degré de connaissance plus élevé. Avec cette connaissance arrive la richesse.

Immédiatement après, dans l’ordre de développement, viennent les changements mécaniques et chimiques dans la forme de la matière, changements plus concrets et plus spéciaux.

Une branche arrachée à un arbre suffit à Caïn pour accomplir le meurtre de son frère Abel ; mais il aurait eu besoin de comprendre la nature de la matière qu’il fallait employer pour fabriquer un couteau, avant qu’il pût la convertir en arc, ou transformer en canot le tronc d’arbre auquel il avait arraché la branche. La peau peut être arrachée au daim et employée comme vêtement ; mais il faut que le pauvre sauvage de l’Ouest possède quelques connaissances pour la transformer en chaussures. On peut se servir de la pierre comme d’une arme offensive ; mais il faut connaître quelque peu les propriétés de la matière, pour découvrir qu’elle contient du fer, et savoir plus encore, si l’on veut être capable de convertir le fer en épées et en bêches.

Avec cette connaissance arrive le pouvoir de l’homme sur la matière, ou, en d’autres termes, sa richesse ; et à chaque accroissement de puissance, il devient de plus en plus capable de vivre en rapport avec ses semblables ; s’associant avec eux pour l’établissement ou le maintien de leurs droits d’individu ou de propriétaire. Le mouvement devient plus continu, en même temps qu’a lieu un accroissement constant dans sa rapidité ; et à chaque accroissement de cette nature, la société tend à revêtir une forme plus naturelle et plus stable ; la proportion des individus qui vivent de l’appropriation diminue invariablement, en même temps qu’a lieu une augmentation correspondante dans la proportion de ceux qui vivent en déployant leurs facultés physiques et intellectuelles. Le droit tend donc à triompher de la force, avec la diminution dans la proportion des travaux de la société, nécessaires pour sa défense personnelle ; il se manifeste en même temps un accroissement dans la proportion des travaux qui peuvent être appliqués à conquérir la puissance sur les forces de la nature ; et à chaque pas fait dans cette direction, le sentiment de responsabilité qui accompagne l’exercice de la puissance tend constamment à augmenter.

§ 8. — Changements vitaux dans les formes de la matière. L’agriculture est l’occupation capitale de l’homme. Elle exige une somme considérable de connaissances, et c’est pourquoi elle est la dernière à se développer.

Après les travaux énoncés plus haut, et leur succédant dans l’ordre du développement, viennent ceux que l’on applique à opérer les changements vitaux dans les formes de la matière, et qui sont suivis d’une augmentation dans la quantité des choses susceptibles d’être transformées, transportées, vendues ou achetées.

Les travaux du meunier n’opèrent aucun changement dans la quantité de substance alimentaire qui doit être consommée, non plus que ceux du filateur dans la quantité de l’étoffe de coton qui doit être usée ; mais nous devons aux travaux du fermier une augmentation dans la quantité du blé et de la laine.

L’exercice de ce pouvoir se borne à la terre seule. L’homme façonne et échange ; mais, avec toute sa science, il ne peut façonner les éléments dont il est entouré, pour en former un grain de blé ou un flocon de laine. Une partie de son travail étant consacrée à façonner la grande machine elle-même, produit des changements qui sont permanents ; le canal de dérivation une fois ouvert reste un canal, et la pierre à chaux, une fois réduite à l’état de chaux pure, ne revient pas à son premier état.

Passant dans la nourriture de l’homme et des animaux, celle-ci prend toujours sa part dans le même cercle, en même temps que l’argile avec laquelle elle s’est combinée. Le fer, en se rouillant, passe peu à peu dans la profondeur du sol, pour en faire partie à son tour, en même temps que l’argile et la chaux. Cette portion du travail de l’homme lui donne un salaire, tandis qu’il prépare la machine pour une production future bien plus considérable : mais celle qu’il applique à façonner et à échanger les produits de la machine, ne donne lieu qu’à des résultats temporaires et ne lui donne qu’un salaire seulement. Tout ce qui tend à diminuer la proportion de travail nécessaire pour façonner et échanger, tend à augmenter la proportion de celui qui peut être consacré à augmenter la quantité des choses dont la forme peut être changée de nouveau, et à développer les qualités de la terre ; et de cette manière, en même temps qu’il y a accroissement dans la rémunération actuelle du travail, il se prépare pour l’avenir un accroissement nouveau.

Le pauvre cultivateur qui vient le premier obtient pour son salaire d’une année, cent boisseaux (de blé) qui lui donnent beaucoup de peine à broyer entre deux pierres ; et pourtant ce travail ne s’accomplit que très-imparfaitement. S’il avait un moulin dans le voisinage, il aurait de meilleure farine ; et il pourrait consacrer presque tout son temps à cultiver sa terre. Il arrache son blé ; s’il possédait une faux, il aurait plus de temps à donner à la préparation de la machine productrice. Il perd sa hache, et il lui faut plusieurs jours de voyage pour qu’il puisse s’en procurer une autre. Sa machine subit une perte de temps et d’engrais, double perte qu’il eût épargnée si le fabricant de haches eût été à sa portée. L’avantage réel qui résulte de l’emploi du moulin et de la faux, et de la proximité du fabricant de haches, consiste simplement en ce que le cultivateur économise le temps et peut consacrer son labeur, d’une façon plus continue, à l’amélioration de la grande machine productrice ; et c’est ce qui a lieu, pareillement, à l’égard de tous les instruments de préparation et d’échange. La charrue lui permettant de faire en un seul jour autant de besogne qu’il en pourrait faire avec une bêche en plusieurs journées, le temps qu’il gagne ainsi peut être employé au drainage. La machine à vapeur, opérant le drainage avec assez de puissance pour remplacer le travail de milliers de journées, il lui reste maintenant plus de loisir pour amender sa terre avec de la marne ou de la chaux. Plus il peut tirer de sa machine, plus la valeur de celle-ci est considérable, toute chose qu’il enlève devenant, par suite de cet acte même, changée dans sa forme et appropriée à une production nouvelle. La machine s’améliore donc par l’usage, tandis que les bêches, les charrues et les machines à vapeur, et tous les autres instruments employés par l’homme, ne sont que les formes diverses, qu’il donne aux diverses parties de la grande machine primitive, pour disparaître dans l’acte de leur emploi, de même que les aliments, bien que cela n’ait pas lieu aussi rapidement. La terre est la grande banque des épargnes du travail et la valeur, pour l’homme, de toutes les autres choses, est en raison directe de leur tendance à l’aider à augmenter le chiffre de ses dépôts dans la seule banque dont les dividendes s’accroissent constamment, en même temps que son capital augmente sans cesse. Pour continuer à le faire sans interruption, tout ce qu’elle demande, c’est que le mouvement soit maintenu en lui restituant le rebut de ses produits, l’engrais ; et pour qu’il en soit ainsi, il faut que le consommateur et le producteur se rapprochent l’un de l’autre. Cela fait, chaque changement qui a lieu devient permanent, et tend à faciliter d’autres changements plus considérables. Toute l’industrie du fermier consistant à créer et à améliorer des sols, la terre le récompense de ses soins généreux en lui donnant des aliments de plus en plus, à mesure qu’il lui consacre plus de soins.

La grande occupation de l’homme, c’est l’agriculture. C’est la science qui exige le plus de connaissances, et les connaissances les plus variées, et conséquemment c’est celle qui, en tout pays, se développe la dernière. Ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle devient une science ; et elle ne le devient qu’avec le secours des connaissances en géologie, en chimie et en physiologie, dont la plus grande partie même n’est que le résultat de travaux modernes. Elle est plus récente aussi, par ce motif qu’elle est très exposée à l’intervention de la part des soldats, des trafiquants et autres individus qui s’occupent de l’œuvre d’appropriation. Le guerrier se sent en sûreté renfermé dans l’enceinte de son château fort ; le trafiquant, le cordonnier, le tailleur, le fabricant d’épées et de haches d’armes se renferment dans les murs de la ville ; et cette ville elle-même est placée sur le terrain le plus élevé du voisinage, dans le but de garantir la sécurité de ceux qui l’habitent, ainsi qu’on peut le voir dans les anciennes villes de la Grèce et de l’Inde, de l’Italie et de la France. L’agriculteur, au contraire, étant forcé de travailler hors de l’enceinte des villes, voit sa propriété ravagée, toutes les fois qu’il existe un conflit entre la société commerçante dont il fait partie et celles dont il est voisin. Dans toute occasion de cette nature, le mouvement est interrompu, et il est forcé de chercher une protection pour lui et sa famille dans l’enceinte des murs de la ville ; événement qui entraîne une interruption quotidienne dans ses travaux, à raison de la distance qui existe entre le théâtre de ses efforts journaliers et son lieu de refuge. Plus est grand le pouvoir de l’homme sur la nature, plus est considérable la puissance d’association en vue de la sécurité générale, et plus est grande la tendance au maintien de la paix ; et conséquemment, il arrive que la richesse tend à augmenter à mesure que la force augmente chaque jour.

§ 9. — Le commerce est le dernier dans l’ordre successif. Il se développe avec l’accroissement de la puissance d’association.

Le dernier, dans l’ordre du développement, vient le commerce. Tout acte d’association étant un acte de commerce, celui-ci tend nécessairement à s’accroître, à mesure qu’avec le développement du pouvoir obtenu sur la nature, les hommes deviennent capables de se procurer des quantités plus considérables de subsistances, sur des superficies de terrain constamment moindres. Pendant l’époque où ils ne cultivent que des terrains ingrats, et où ils sont forcés de rester éloignés les uns des autres, la faculté d’entretenir le commerce existe à peine, ainsi que nous le voyons aujourd’hui en Russie, en Portugal, au Brésil et au Mexique ; mais c’est alors qu’il arrive que le pouvoir du soldat, du trafiquant et autres, qui vivent de l’appropriation est le plus absolu. Avec le progrès de la population et de la richesse, les hommes se trouvent à même de cultiver les sols fertiles de la terre ; et alors ils ont plus de loisir pour perfectionner leur intelligence et construire les machines nécessaires pour obtenir un accroissement de pouvoir. Ce progrès, à son tour, leur permet de perfectionner leurs modes de culture, tandis que la diversité de travaux amène avec elle la puissance d’association et le développement de l’individualité, en même temps qu’un sentiment plus intense de responsabilité, et une plus grande faculté de progrès ; et c’est ainsi que chacun vient en aide à ses semblables et en est aidé. Plus le commerce est considérable, moins est impérieuse la nécessité d’avoirs recours aux services du trafiquant, moins est grande la proportion de ce qu’il faut payer pour de pareils services, plus est considérable la proportion (du temps) qui peut être consacré à développer la puissance productive de la terre, et plus est rapide le développement ultérieur du commerce.

§ 10. — Plus la forme de la société est naturelle, plus elle a de tendance à la durée. Plus est complète la puissance d’association, plus la société tend à revêtir une forme naturelle. Plus les différences sont nombreuses, plus est considérable la puissance d’association.

La machine sociale, comme la machine humaine, se compose de parties agissant d’une façon indépendante, et dont chacune toutefois se trouve dans une harmonie parfaite et réciproque. L’estomac accomplit son acte, pendant que les yeux sont fermés dans le sommeil ; et l’oreille est ouverte, lors même que les nerfs auditifs ne sont pas excités. Chacun de ces organes change de jour en jour dans ses parties constituantes, la machine restant cependant toujours la même ; et, plus est rapide l’assimilation de la nourriture nécessaire pour l’accomplissement de ces changements, plus est parfaite l’action de l’ensemble ; et plus est grande la tendance à la stabilité et à la durée de la machine elle-même. Il en est de même à l’égard de la société, sa tendance, à la régularité constante et à la durée, étant en raison directe de la rapidité du mouvement qui s’accomplit entre ses diverses parties, et de l’activité du commerce.

Plus la forme est naturelle, plus est grande, ainsi que nous le voyons partout, la tendance à la continuité de l’existence. Déchargez d’un tombereau un amas de terre et il prendra immédiatement, de lui-même, presque la forme d’une pyramide ; et le monceau accumulé continuera de prendre cette forme aussi longtemps qu’il grossira, la base s’élargissant constamment à mesure que le faîte gagne en hauteur. L’Himalaya et les Andes dureront à jamais, parce qu’ils ont naturellement la forme d’un cône ou d’une pyramide, la plus belle de toutes celles que la matière puisse revêtir. Les Pyramides d’Égypte démontrent combien cette forme est durable ; après des milliers d’années, elles restent encore aussi parfaites qu’elles l’étaient à l’époque des souverains qui les firent élever. Si nous reportons notre attention sur la machine sociétaire, nous constatons que partout, à mesure que la richesse et la population s’accroissent, ses membres s’occupent de creuser plus profondément ses fondations, produisant au jour la marne et la chaux, la houille et le minerai si abondants au sein de la terre ; nous constatons encore qu’à mesure que les fondations deviennent plus profondes, l’élévation augmente, en même temps qu’il y a diminution dans la proportion du sommet ; et que chaque mouvement dans cette direction est suivi d’un accroissement dans l’attraction locale, nécessaire pour produire le même double mouvement, dont nous apercevons l’existence répandue dans tout l’univers, et auquel sont dus l’harmonie parfaite et la merveilleuse durée du système cosmique.

Si nous considérons le monde végétal, nous voyons partout, que la tendance à la durée est en raison de la profondeur et de l’étendue de la racine, comparées à la longueur de la tige. L’arbre qui croît dans une forêt et qui est entouré d’autres arbres, comme lui enfermés et étouffés de toute part, n’obéit qu’à la seule influence de la centralisation, et s’élève rapidement pour chercher la lumière et l’air, dont il serait privé si l’on permettait aux autres arbres de le dominer. Comme il ne pousse que de faibles racines, son peu de résistance se révèle bientôt, lorsque débarrassé des arbres qui l’entourent, il reste exposé à l’action du vent. Ceux, au contraire, qui se sont développés, dans des sites où l’air et la lumière abondaient, ont des racines proportionnées à leur hauteur et à leur largeur, et sont encore debout après des siècles écoulés, ainsi qu’on l’a vu arriver pour un nombre si considérable de chênes en Angleterre.

Plus est considérable le nombre des individus qui peuvent vivre réunis, plus doit être considérable la puissance d’association, plus le mouvement doit être constant, régulier et rapide, plus doit être complet le développement des facultés, et plus doit être grande la tendance à creuser plus profondément les fondations de la société, en développant les merveilleux trésors que renferme la terre. Plus est prononcée la tendance à utiliser les diverses forces qui se présentent sous la forme de puissance hydraulique, de masses de houille, de fer, de plomb, de cuivre, de zinc, et d’autres métaux, plus est grande nécessairement la tendance à la formation de centres locaux, neutralisant l’attraction qui porte vers le chef-lieu politique ou commercial ; en même temps qu’il y a tendance constante au déclin de la centralisation, et diminution constante dans la proportion qui s’établit entre les soldats, les hommes politiques, les trafiquants et tous les autres individus faisant partie de la classe qui vit de l’appropriation, et la masse de la population dont la société se compose ; en même temps qu’il se manifeste également une tendance constante à obtenir ce résultat : la société elle-même revêtant cette forme que l’on voit partout concentrer et réunir la beauté, la solidité et la durée, celle d’un cône ou d’une pyramide.


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Lith Delarue, 16 rue N. D. des Victoires


§ 11. — Histoire naturelle du commerce. Classification et démonstration des sujets, de l’ordre, de la succession, et de la coordination des classes de producteurs, d’individus chargés du transport et de consommateurs de produits industriels. Les analogies de la loi universelle.

Un arbre se conformant dans ses dispositions de structure aux conditions que nous avons décrites plus haut, ainsi qu’on peut le voir dans le diagramme présenté ci-contre, et ses ramifications de racines et de branches, servant à démontrer l’histoire naturelle du commerce sociétaire, il peut y avoir un certain avantage à présenter, avec quelque détail, les faits démonstratifs qui lui correspondent. Admettons donc que la tige est le commerce, dans le sens où nous entendons ce mot, et que les racines lui sont subordonnées. Dans le premier état de la société, c’est-à-dire l’état de chasseur, la seule affaire de l’homme consiste dans l’appropriation, les animaux sauvages et leurs produits, les végétaux et les fruits, poussés sans qu’il y ait donné ses soins et développés sans qu’il les ait cultivés, devenant sa proie. Dans cette période, il n’existe ni trafic, ni industrie manufacturière, ni agriculture ; et la jeune plante, dans des circonstances parallèles, ne montre que les branches primitives et les racines les plus élevées, dont la production n’est que peu avancée. N’ayant point de termes pour décrire d’une façon précise les périodes moins importantes du développement social, les états sauvage, pastoral et patriarcal que nous traversons pour arriver à cet état auquel le trafic et le transport des denrées donnent leur caractère propre, le diagramme ci-contre, ainsi que le lecteur le verra, offre nécessairement des lacunes dans les branches nécessaires pour leur démonstration méthodique.

Dans la seconde époque, la propriété étant détenue en vertu d’un titre un peu plus stable que la simple occupation et la possession manuelle, le trafic naît et se fonde sur sa reconnaissance réciproque. Le changement de lieu s’effectuant alors par les moyens ses plus grossiers de transport, l’eau et l’air, — branches-racines — sont les forces naturelles que l’on met donc en œuvre pour l’accomplissement de ce but ; le canot et le bateau à voile utilisent les rivières et les vents. Le marin et le marchand, et le voiturier par la voie de terre avec son chameau, ou son bœuf, ou son cheval, et peut-être son chariot, forment alors les parties importantes du système sociétaire.

Immédiatement après, dans l’ordre successif, viennent les manufactures correspondant avec les racines qui sont les troisièmes dans le rang occupé ; car, parmi les sujets primitifs, qui marquent cette époque, les minéraux et les terres sont essentiels à la fois comme matériaux et comme instruments. Toutefois, longtemps auparavant, le sauvage a été accoutumé à opérer des changements dans la forme de la matière ; son arc a été fabriqué avec du bois, et la corde de son arc avec les nerfs du daim ; son canot l’a été avec une écorce, en même temps qu’on l’a muni d’une peau de bête en guise de voile ; mais c’est vers une époque un peu plus avancée du progrès humain qu’il nous faut tourner nos regards, en ce qui concerne les travaux des hommes se rattachant à la transformation des minerais en instruments, ou du coton et de la laine en vêtements. Les métaux précieux, l’or, l’argent et le cuivre, se trouvant tout prêts ou à peu près pour les besoins, ainsi que les fruits et les animaux sauvages, sont employés de bonne heure pour l’ornement ; mais le fer, ce grand instrument de civilisation, et le charbon minéral, cet agent si important qui sert à transformer le fer natif, ne comptent que parmi les derniers triomphes de l’homme sur les forces puissantes de la nature.

Ce sont donc les métaux, et les terres, branches-racines, qui correspondent à la branche principale, dans leur rapport nécessaire et dans la date de leur développement. C’est l’époque du progrès scientifique ; et c’est là que, en conséquence, nous rencontrons des phénomènes exactement d’accord avec ceux que nous avons observés par rapport à l’occupation de la terre, et sur lesquels a déjà été appelée l’attention du lecteur. Le cultivateur des terrains fertiles est mis à même de revenir, avec une augmentation de force, aux terrains plus ingrats qui avaient été occupés en premier lieu ; et il arrive alors que, développant leurs qualités latentes, il les place au premier rang sur la liste, où, jusqu’à ce jour, ils ne figuraient qu’au dernier, ainsi qu’on l’a vu sur une si grande échelle en Angleterre et en France[2].

Pareillement, la science de la période plus récente se repliant sur le commerce grossier de la période plus ancienne, découvre les éléments cachés des règnes végétal et animal, et les propriétés chimiques et mécaniques des fluides liquides et élastiques, et les place sous l’empire de l’homme, augmentant ainsi sa force dans une proportion considérable, tandis qu’elle diminue, dans une proportion correspondante, la résistance offerte à ses efforts ultérieurs. L’eau, employée d’abord uniquement comme breuvage, ou, à cause de la faculté qu’elle possède, de porter un bateau ou un navire, l’eau maintenant fournit de la vapeur ; et l’air, qui n’était d’abord apprécié que comme indispensable aux besoins de la respiration, ou comme du vent pour enfler la voile, l’air se résout maintenant dans les gaz qui le composent, et devient propre à fournir la lumière et la chaleur ; en même temps que de mille autres manières il seconde les efforts, ou contribue aux jouissances de l’homme. Les mondes animal et végétal, qui, dans les premiers âges n’avaient donné au sauvage que des aliments et des remèdes, maintenant lui fournissent des acides, des alcalis, des huiles, des gommes, des résines, des drogues, des substances tinctoriales, des parfums, des poils, de la soie, de la laine, du coton et du cuir, et lui donnent par l’application de l’habileté et de la science manufacturières des vêtements, des habitations, tout ce qui contribue au bien-être et au luxe de la vie, sous les formes les plus variées de l’embellissement et de l’usage.

Vient ensuite, et la dernière, l’agriculture qui embrasse, nécessairement, les découvertes et les influences de toutes les époques plus anciennes sur le progrès accompli en science et en pouvoir. Commençant grossièrement dans l’état sauvage, l’agriculture se développe un peu à l’époque du trafic ; mais, pour son développement le plus considérable, elle attend l’âge des manufactures, celui du développement scientifique, où l’on voit l’homme ayant déjà obtenu, dans une grande proportion, l’empire et la direction des forces naturelles destinées à son usage. S’appropriant les éléments tout formés de la nature, elle commande le secours du trafic et du transport, tandis qu’elle contraint de se mettre à son service toutes les forces chimiques et mécaniques fournies par l’âge des manufactures, embrassant ainsi tout le progrès de chaque époque précédente. Elle réclame non-seulement les secours de la physiologie végétale et animale et de la chimie organique et inorganique, mais encore les commodités et les applications de l’âge du transport, telles qu’elles se révèlent dans les routes, les navires et les ponts, et toutes les forces chimiques et mécaniques de l’âge des manufactures ; trouvant ainsi ses sujets, ses instruments et ses agents, dans les matériaux et dans les forces de toutes les branches du commerce humain, qui se sont développées antérieurement.

Les branches secondaires de l’arbre indiquent la production successive des actions des diverses classes ; et c’est ainsi qu’il se fait qu’à la branche du sommet, après le chasseur viennent le soldat, l’homme d’État, et le rentier, tous individus non-producteurs, se développant dans leur ordre, procédant de la même tige, et en même temps que la civilisation augmente ; mais diminuant dans leur nombre proportionnel, à mesure que la société se développe de plus en plus. Dans l’état d’enfance cette branche placée au faîte — dans le monde naturel ou social — formait l’arbre tout entier.

La branche suivante, la transportation, donne naissance aux voituriers par terre et par eau et aux trafiquants en marchandises[3], et finalement, lorsque la science et la civilisation sont arrivées à leur point de maturité, aux ingénieurs ; mais la proportion, par rapport à la masse d’individus dont la société se compose, diminue à mesure que les facultés de l’homme se développent de plus en plus, et que la société revêt de plus en plus sa forme naturelle.

La troisième branche, consistant dans les changements chimiques et mécaniques de la forme, et engendrant à mesure qu’elle s’accroît, les ouvriers, les architectes, mineurs, machinistes et les nombreuses variétés d’autres professions, compense considérablement, et au-delà, les classes qui vivent de l’appropriation, du trafic et de la transportation.

En dernier lieu, nous avons la branche des agriculteurs qui se subdivise, successivement, en celles des éleveurs de bestiaux et de volailles, des laitiers, des jardiniers ordinaires, de ceux qui cultivent les arbres fruitiers, et des laboureurs chargés d’accomplir la grande fonction fondamentale de producteurs, pour tous les autres travailleurs qui concourent à l’œuvre du commerce social.

Le lecteur ne doit pas perdre de vue, dans la théorie des parallèles que nous essayons ici, le souvenir de ce fait, que notre figure ne peut donner que la représentation contemporaine de la distribution des diverses fonctions dans la société. Les branches placées au sommet sont en réalité les dernières produites par suite du développement de notre arbre ; et les premières poussées, se résolvent, par le changement de forme et l’accroissement de la substance dans les mères-branches, celles qui sont placées au plus bas de l’arbre parvenu à sa perfection ; mais l’identité des mères-branches est, en réalité, aussi bien perdue dans les autres branches de l’arbre qu’elle l’est dans la succession des fonctionnaires de l’État ; les chasseurs d’une race se transformant dans la série de leurs descendants en transportateurs, en manufacturiers et en savants cultivateurs du sol, successivement et à l’aide de développement de la civilisation. Le Breton indigène, ayant passé successivement par l’effet de la génération et de la régénération, dans toutes les formes de l’individu, nous apparaît aujourd’hui dans l’aristocratie anglaise ; mais l’individu qui lui correspond, en Australie, est encore un chasseur et un sauvage. Les appropriateurs de sa classe changeant, avec le changement des temps, se présentent à nous maintenant sous la forme de soldats, d’hommes d’État et de rentiers. Le non-producteur primitif faisait sa proie de ce que lui offrait la nature ; et les individus qui correspondent à ce non-producteur, chacun dans la voie qu’ils se sont tracée, font aujourd’hui leur proie de la société et de son industrie, et vivent aux dépens du commerce. Le sauvage le plus grossier était, de son temps, la branche la plus élevée de l’arbuste et vivait de pillage. Le soldat, de nos jours, est comme lui un spoliateur privilégié ; en même temps que l’homme d’État vit des impôts, et que le rentier de l’État tire tout son entretien des contributions levées sur toutes les classes qui contribuent au développement du commerce.

Dans sa position relative, la branche du sommet est, conséquemment, encore à sa place ; et en parcourant tous les changements qui ont eu lieu dans le système général, elle a toujours occupé, et doit occuper toujours une position qui correspond au rapport établi entre les appropriateurs de l’espèce à l’égard des travailleurs de la société. On voit aussi, que dans l’échelle de la prééminence, la classe des transportateurs occupe sa place véritable. Le propriétaire du navire et le trafiquant en marchandises viennent, pour le rang et le pouvoir, après l’homme d’État, comme le transportateur suit le chasseur ; les deux classes à leur tour dominant la société, jusqu’au moment où l’industrie et le talent, ainsi que des relations intimes entre les individus, développent dans une population l’idée de se gouverner elle-même, et diminuent ainsi la puissance des classés qui s’occupent de trafic et de gouvernement.

Les agriculteurs sont les derniers à se développer et à conquérir leur force légitime, mais ici nous rencontrons une difficulté résultant de l’insuffisance du langage ; il n’existe point de mots qui expriment convenablement la différence essentielle entre la culture sauvage, barbare et patriarcale, et la culture civilisée et savante de la terre. La différence entre les deux est tellement profonde qu’on ne peut les appeler du même nom général ; et nous ne faisons allusion maintenant qu’aux différences entre la culture à l’état d’enfance, de jeunesse et de maturité, pour rendre compte de ce fait que l’agriculture privée de lumières est éclipsée par les autres branches du commerce humain, jusqu’à l’instant où la fonction si importante de la production en tout genre, nécessaire pour satisfaire les besoins les plus élevés du monde, se développe et acquiert la perfection à laquelle elle est destinée et qu’elle doit atteindre, forcément, et en dernière analyse. Ce résultat étant obtenu et le cône étant géométriquement et socialement placé en équilibre sur la base de la science, les harmonies dans la distribution seront complètes.

La racine pivotante s’enfonce plus profondément, et les branches se développent à mesure que l’arbre s’élève dans l’air. Les éléments impondérables, — la lumière, la chaleur et l’électricité, — sont les derniers parmi les éléments soumis à l’empire de l’homme et appropriés aux besoins de la vie. Le feu et l’eau, sous leurs formes et dans leur action sont naturellement connus de bonne heure ; mais ce n’est qu’à une époque avancée de progrès que leurs forces mécaniques et chimiques sont soumises à la direction de l’homme. La lumière était quelque peu comprise au siècle de la peinture ; mais ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle est devenue l’esclave docile des arts, dans la photographie appliquée des portraits ; l’électricité est employée pour la transmission des nouvelles et le traitement des maladies ; mais considérée comme puissant moteur, ou comme force mécanique — devant remplacer le travail humain, — nous ne sommes encore pour ainsi dire qu’au seuil de la découverte. L’agriculture compte sur ces agents et sur le développement de la météorologie pour régir, en souveraine, sa sphère spéciale de service dans la vie de l’homme.

Dans le cheval et dans l’homme, la disposition des parties constituantes qui donne la plus grande force étant de la beauté la plus élevée, il en devait être de même par rapport aux agglomérations d’individus qui forment les sociétés.

A chaque pas fait dans la direction que nous avons indiquée plus haut, la société acquiert une individualité plus parfaite, ou la faculté plus complète de se gouverner elle-même ; et plus cette faculté est entière, plus est grande la disposition de cette société à concerter ses efforts avec ceux des autres sociétés de l’univers, et plus est considérable son pouvoir de s’associer avec elles sur la base d’une stricte égalité. Ce qui a lieu pour les individus a lieu également pour les communautés sociales. Plus est parfaite l’individualité de l’homme, plus est grande sa disposition à l’association, et plus est complète sa faculté de combiner ses efforts avec ceux des autres hommes ; et ici nous trouvons une nouvelle preuve du caractère d’universalité des lois qui régissent la matière sous toutes ses formes, depuis le roc jusqu’au sable et à l’argile, éléments dans lesquels il se décompose ; et de là, en remontant et traversant les végétaux et les animaux pour arriver aux sociétés humaines.

§ 12. — Idée erronée, suivant laquelle les sociétés tendent naturellement à passer par diverses formes, aboutissant toujours à la mort. Il n’existe pas de raison pour qu’une société quelconque n’arrive pas à devenir plus prospère, de siècle en siècle.

Comme en vertu d’une grande loi mathématique, il est nécessaire, que lorsque plusieurs forces se combinent pour produire un résultat donné, chacune d’elles soit étudiée isolément et traitée comme s’il n’en existait aucune autre, telle a été précisément la marche que nous avons adoptée plus haut. Nous savons que l’homme tend à augmenter en quantité et dans son pouvoir sur la nature, et que chaque progrès fait successivement, dans la route qu’il poursuit vers la science et le pouvoir, n’est que le prélude de progrès nouveaux et plus considérables, qui lui permettront d’obtenir de plus grandes quantités de subsistances et.de vêtements, plus de livres et de journaux et un abri plus confortable, au prix de moindres efforts musculaires. On constate cependant qu’en dépit de cette tendance, il existe diverses sociétés où la population et la richesse décroissent constamment ; tandis que parmi celles qui sont en progrès, il n’en existe pas deux où le degré de progrès soit le même. Dans quelques parties de la terre, les lieux qui jadis étaient occupés par d’immenses agglomérations d’individus, sont aujourd’hui complètement abandonnés ; tandis qu’en d’autres la malheureuse portion restante vit dans un état de pauvreté, de misère et d’esclavage, bien qu’elle cultive les mêmes terres qui, autrefois, nourrissaient des milliers d’individus riches et vivant dans la prospérité ; et de là l’on s’est hâté de conclure que les sociétés ont une tendance naturelle à traverser, successivement, les diverses formes de l’existence qui aboutissent à la mort physique et morale ; mais assurément les choses ne se passent pas ainsi en réalité. Il n’y a aucun motif naturel pour qu’une société quelconque ne réussisse pas à devenir plus prospère d’année en année ; et lorsque cela n’a pas eu lieu, ça a été la conséquence de causes perturbatrices dont chacune a besoin d’être étudiée isolément, si l’on veut comprendre jusqu’à quel point elle a tendu à produire l’état de choses existant ; mais préalablement à cette étude, il est nécessaire que nous comprenions quelle serait la marche des choses, si de pareilles causes n’existaient pas. Le médecin, bien qu’on ne lui demande pas de traiter l’individu qui jouit d’une parfaite santé, commence invariablement ses études par constater quelle est l’action naturelle de l’organisation ; cela fait, il se sent capable de se livrer à l’examen des causes perturbatrices, par suite desquelles la santé et la vie sont constamment détruites. La physiologie est le préliminaire indispensable de la pathologie, et cela est aussi vrai de la science médicale que de la science sociale.

Maintenant que nous avons complété l’étude de la physiologie de la société, en montrant ses progrès vers une forme naturelle et stable, nous consacrerons les chapitres suivants à sa pathologie, dans le but de constater quelles ont été les causes du déclin et de la chute des diverses sociétés qui ont péri ; et en même temps pourquoi le degré de progrès est si profondément différent, dans les sociétés qui existent aujourd’hui.

§ 13. — La théorie de M. Ricardo conduit à des résultats directement contraires, en prouvant que l’homme doit devenir de plus en plus l’esclave de la nature et de ses semblables. Caractère antichrétien de l’économie politique moderne.

La théorie de Ricardo, relative à l’occupation de la terre, conduit à des résultats complètement contraires à ceux que nous avons retracés plus haut. Si l’on commence l’œuvre de la culture sur les sols les plus fertiles, qui sont toujours ceux des vallées, il suit de là qu’à mesure que les individus deviennent plus nombreux, ils doivent se disperser, gravissant les hauteurs, ou cherchant en d’autres cantons des vallées où les terrains riches soient demeurés jusqu’à ce jour sans appropriation. La dispersion amenant avec elle un plus grand besoin d’avoir recours aux services du soldat, du marin et du trafiquant, est accompagnée d’un accroissement constant de possibilité, pour ceux qui ont approprié la terre, de demander un payement en retour de la jouissance qu’ils concèdent, et c’est ainsi qu’il se produit un accroissement constant dans les proportions et dans l’importance des classes qui vivent en vertu de l’exercice de la puissance d’appropriation. La centralisation se développe conséquemment, et son développement est en raison directe de la diminution du pouvoir de l’individu de satisfaire son désir naturel qui le porte à l’association avec ses semblables, et à ce développement de ses facultés qui le rend apte à l’association, et lui permet d’obtenir un empire plus étendu sur les forces merveilleuses de la nature. Le plus grand nombre d’individus, dans ce cas, deviennent, d’année en année et de plus en plus, les esclaves de la nature et de leurs semblables ; et cela a lieu également en vertu de ce qui (s’il faut en croire M. Ricardo et ses successeurs) est une grande loi établie par le Créateur pour le gouvernement de l’espèce humaine.

S’il en était ainsi, la société prendrait une forme directement opposée à celle que nous présentons ici, — celle d’une pyramide renversée, — tout accroissement dans la population et la richesse étant indiqué par une irrégularité et une instabilité croissantes, avec une détérioration correspondante dans la condition de l’individu. Cependant l’ordre ayant été la première loi du ciel, il est difficile de comprendre comment une loi semblable à celle qu’annonce M. Ricardo pourrait venir à sa suite, et le simple fait que cette loi produirait un pareil désordre, semblerait une raison suffisante de douter de sa vérité, si même elle ne la faisait rejeter immédiatement. Il en est de même de la loi de Malthus, qui conduit inévitablement à la soumission du plus grand nombre à la volonté du plus petit, à la centralisation et à l’esclavage. Aucune loi semblable ne peut ou ne pourrait exister. Le Créateur n’en a établi aucune en vertu de laquelle la matière dût nécessairement revêtir sa forme la plus élevée, celle de l’homme, dans une proportion plus rapide que celle où cette matière tendait à revêtir les formes plus humbles : celles des pommes de terre et des navets, des harengs et des huîtres nécessaires à la subsistance de l’homme. Le grand Architecte de l’univers n’a pas été un faiseur de bévues tel que l’économie politique moderne voudrait nous le représenter. Dans sa sagesse suprême, il n’avait pas besoin d’établir des catégories différentes de lois pour régir une matière identique. Dans sa justice souveraine, il était incapable d’en établir aucune qui pût être alléguée pour justifier la tyrannie et l’oppression. Dans son infinie miséricorde, il ne pouvait en créer aucune qui pût autoriser parmi les hommes ce manque de compassion pour leurs semblables, tel qu’il se montre maintenant chaque jour, dans des ouvrages d’économie politique moderne qui jouissent d’une grande autorité[4].

En parlant de la théorie de Ricardo, un éminent écrivain moderne assure à ses lecteurs « que cette loi générale de l’industrie agricole est la plus importante proposition en économie politique ; » et que « si cette loi était différente, presque tous les phénomènes de la production et de la consommation de la richesse seraient autres qu’ils ne sont. Ils seraient autres, sans doute, que ceux qui ont été décrits par les économistes mais non pas autres que ce qu’ils sont réellement. » La loi qu’on suppose être vraie conduit à la glorification du trafic, cette occupation de l’individu qui tend le moins à développer l’intelligence de l’homme, et qui tend aussi le plus à endurcir le cœur pour les souffrances de ses semblables ; tandis que la loi réelle trouve son point le plus élevé, dans le développement de ce commerce de l’homme avec son semblable qui tend le plus à son progrès, comme être moral et intelligent, et à la formation de ce sentiment de responsabilité envers son Créateur, pour l’usage qu’il fait des facultés qu’il a reçues en don et de la richesse qu’il lui est permis d’acquérir. L’une des lois est antichrétienne dans toutes ses parties, tandis que l’autre, à chaque ligne, est en accord parfait avec la grande loi du christianisme, qui nous enseigne que nous devons faire aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous fissent, et avec le sentiment qui inspire cette prière :

« Cette pitié que je montre envers mes semblables, cette pitié montre-la envers moi. »

  1. En parlant de la loi des proportions définies, M. Comte s’exprime en ces termes : « L’insuffisance de la théorie, par rapport aux corps organiques, fait voir qu’on ne peut soumettre à l’examen la cause de cette immense exception ; et une pareille recherche appartient autant à la physiologie qu’à la chimie. » (Philosophie positive, t. 1, p. 14, résumé de Miss Martineau.) Sachant, ainsi que nous le faisons, combien ces deux sciences sont de date récente, il n’y a pas lieu d’être surpris qu’une partie de leurs rapports réciproques reste encore à découvrir.
  2. Dans l’ouvrage qu’il a récemment publié (Des Systèmes de culture), M. Passy apprend à ses lecteurs que, dans les pays où l’agriculture a fait des progrès, « les terrains qui, autrefois, étaient regardés comme trop pauvres pour mériter d’être cultivés d’une façon continue et régulière, sont regardés aujourd’hui comme les meilleurs ». Et après avoir retracé l’état des choses à cet égard, en Belgique et en France, il ajoute : « Qu’en Angleterre c’est un fait établi, en différents comtés, que les terres appelées bonnes terres sont affermées à raison de 22 à 25 schellings par acre, tandis que celles que l’on regardait autrefois comme pauvres, se louent au prix de 30 à 35 schellings. » Des changements analogues, ainsi qu’il le démontre, sont aujourd’hui en voie de s’accomplir en France.
  3. Le trafic d’hommes réduits en esclavage commence à l’époque la plus ancienne, celui de la pure force brutale.
  4. Le travail, ainsi que nous l’apprennent les économistes anglais, est « une denrée, » et si les individus veulent, en se mariant, satisfaire ce désir naturel qui les porte à s’associer avec des êtres de leur espèce, et qu’ils élèvent des enfants pour une industrie encombrée et expirante, » c’est à eux de subir les conséquences, « et si nous nous trouvons placés entre l’erreur et ses conséquences, nous sommes aussi placés entre le mal et ses remèdes ; si nous arrêtons le châtiment (dans le cas où il ne va pas positivement jusqu’à la mort) nous perpétuons le péché. « Les mots indiqués en italique l’ont été par le rédacteur de la Revue. Il serait difficile de trouver, ailleurs, une plus forte preuve de la tendance d’une fausse économie politique à froisser tout sentiment chrétien, que celle qui est contenue dans l’extrait ci-dessus. (Revue d’Édimbourg. Octobre 1849).