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ARTICLE XVIII.

De l’effet des pluies, des marécages, des bois souterrains, des eaux souterraines.


Nous avons dit que les pluies et les eaux courantes qu’elles produisent détachent continuellement du sommet et de la croupe des montagnes les sables, les terres, les graviers, etc., et qu’elles les entraînent dans les plaines, d’où les rivières et les fleuves en charrient une partie dans les plaines plus basses, et souvent jusqu’à la mer : les plaines se remplissent donc successivement et s’élèvent peu à peu, et les montagnes diminuent tous les jours et s’abaissent continuellement ; et dans plusieurs endroits on s’est aperçu de cet abaissement. Joseph Blancanus rapporte sur cela des faits qui étoient de notoriété publique dans son temps, et qui prouvent que les montagnes s’étoient abaissées au point que l’on voyoit des villages et des châteaux de plusieurs endroits d’où on ne pouvoit pas les voir autrefois. Dans la province de Derby en Angleterre, le clocher du village Craih n’étoit pas visible en 1572 depuis une certaine montagne, à cause de la hauteur d’une autre montagne interposée, laquelle s’étend en Hopton et Wirsworth, et quatre-vingts ou cent ans après on voyoit ce clocher, et même une partie de l’église. Le docteur Plot donne un exemple pareil d’une montagne entre Sibbertoft et Ashby, dans la province de Northampton. Les eaux entraînent non seulement les parties les plus légères des montagnes, comme la terre, le sable, le gravier, et les petites pierres, mais elles roulent même de très gros rochers, ce qui en diminue considérablement la hauteur. En général, plus les montagnes sont hautes, et plus leur pente est roide, plus les rochers sont coupés à pic. Les plus hautes montagnes du pays de Galles ont des rochers extrêmement droits et fort nus ; on voit les copeaux de ces rochers (si on peut se servir de ce nom) en gros monceaux à leur pied : ce sont les gelées et les eaux qui les séparent et les entraînent Ainsi ce ne sont pas seulement les montagnes de sable et de terre que les pluies rabaissent, mais, comme l’on voit, elles attaquent les rochers les plus durs, et en entraînent les fragments jusque dans les vallées. Il arriva dans la vallée de Nantphrancon, en 1685, qu’une partie d’un gros rocher qui ne portoit que sur une base étroite, ayant été minée par les eaux, tomba et se rompit en plusieurs morceaux avec plus d’un millier d’autres pierres, dont la plus grosse fit en descendant une tranchée considérable jusque dans la plaine, où elle continua à cheminer dans une petite prairie, et traversa une petite rivière, de l’autre côté de laquelle elle s’arrêta. C’est à de pareils accidents qu’on doit attribuer l’origine de toutes les grosses pierres que l’on trouve ordinairement çà et là dans les vallées voisines des montagnes. On doit se souvenir, à l’occasion de cette observation, de ce que nous avons dit dans l’article précédent, savoir que ces rochers et ces grosses pierres dispersées sont bien plus communes dans les pays dont les montagnes sont de sable et de grès, que dans ceux où elles sont de marbre et de glaise, parce que le sable qui sert de base au rocher est un fondement moins solide que la glaise.

Pour donner une idée de la quantité de terres que les pluies détachent des montagnes, et qu’elles entraînent dans les vallées, nous pouvons citer un fait rapporté par le docteur Plot : il dit, dans son Histoire naturelle de Stafford, qu’on a trouvé dans la terre, à dix-huit pieds de profondeur, un grand nombre de pièces de monnoie frappées du temps d’Édouard IV, c’est-à-dire deux cents ans auparavant, en sorte que ce terrain, qui est marécageux, s’est augmenté d’environ un pied en onze ans, ou d’un pouce et un douzième par an. On peut encore faire une observation semblable sur des arbres enterrés à dix-sept pieds de profondeur, au dessous desquels on a trouvé des médailles de Jules César. Ainsi les terres amenées du dessus des montagnes dans les plaines par les eaux courantes, ne laissent pas d’augmenter très considérablement l’élévation du terrain des plaines.

Ces graviers, ces sables, et ces terres que les eaux détachent des montagnes, et qu’elles entraînent dans les plaines, y forment des couches qu’il ne faut pas confondre avec les couches anciennes et originaires de la terre. On doit mettre dans la classe de ces nouvelles couches celles de tuf, de pierre molle, de gravier, et de sable, dont les grains sont lavés et arrondis ; on doit y rapporter aussi les couches de pierres qui se sont faites par une espèce de dépôt et d’incrustation ; toutes ces couches ne doivent pas leur origine au mouvement et aux sédiments des eaux de la mer. On trouve dans ces tufs et dans ces pierres molles et imparfaites une infinité de végétaux, de feuilles d’arbres, de coquilles terrestres, ou fluviatiles, de petits os d’animaux terrestres, et jamais des coquilles ni d’autres productions marines ; ce qui prouve évidemment, aussi bien que leur peu de solidité, que ces couches se sont formées sur la surface de la terre sèche, et qu’elles sont bien plus nouvelles que les marbres et les autres pierres qui contiennent des coquilles, et qui se sont formées autrefois dans la mer. Les tufs et toutes ces pierres nouvelles paroissent avoir de la dureté et de la solidité lorsqu’on les tire : mais si on veut les employer, on trouve que l’air et les pluies les dissolvent bientôt ; leur substance est même si différente de la vraie pierre, que lorsqu’on les réduit en petites parties, et qu’on en veut faire du sable, elles se convertissent bientôt en une espèce de terre et de boue. Les stalactites et les autres concrétions pierreuses que M. de Tournefort prenoit pour des marbres qui avoient végété, ne sont pas de vraies pierres, non plus que celles qui sont formées par des incrustations. Nous avons déjà fait voir que les tufs ne sont pas de l’ancienne formation, et qu’on ne doit pas les ranger dans la classe des pierres. Le tuf est une matière imparfaite, différente de la pierre et de la terre, et qui tire son origine de toutes deux par le moyen de l’eau des pluies, comme les incrustations pierreuses tirent la leur du dépôt des eaux de certaines fontaines : ainsi les couches de ces matières ne sont pas anciennes, et n’ont pas été formées, comme les autres, par le sédiment des eaux de la mer. Les couches de tourbes doivent être aussi regardées comme des couches nouvelles qui ont été produites par l’entassement successif des arbres et des autres végétaux à demi pourris, et qui ne se sont conservés que parce qu’ils se sont trouvés dans des terres bitumineuses, qui les ont empêchés de se corrompre en entier[1]. On ne trouve dans toutes ces nouvelles couches de tuf, ou de pierre molle, ou de pierre formée par des dépôts, ou de tourbe, aucune production marine ; mais on y trouve au contraire beaucoup de végétaux, d’os d’animaux terrestres, de coquilles fluviatiles et terrestres, comme on peut le voir dans les prairies de la province de Northampton auprès d’Ashby, où l’on a trouvé un grand nombre de coquilles d’escargots, avec des plantes, des herbes, et plusieurs coquilles fluviatiles, bien conservées à quelques pieds de profondeur sous terre, sans aucune coquille marine. Les eaux qui roulent sur la surface de la terre, ont formé toutes ces nouvelles couches en changeant souvent de lit et en se répandant de tous côtés : une partie de ces eaux pénètre à l’intérieur et coule à travers les fentes des rochers et des pierres ; et ce qui fait qu’on ne trouve point d’eau dans les pays élevés, non plus qu’au dessus des collines, c’est parce que toutes les hauteurs de la terre sont ordinairement composées de pierres et de rochers, surtout vers le sommet. Il faut, pour trouver de l’eau, creuser dans la pierre et dans le rocher jusqu’à ce qu’on parvienne à la base, c’est-à-dire à la glaise ou à la terre ferme sur laquelle portent ces rochers, et on ne trouve point d’eau tant que l’épaisseur de pierre n’est pas percée jusqu’au dessous, comme je l’ai observé dans plusieurs puits creusés dans les lieux élevés ; et lorsque la hauteur des roches, c’est-à-dire l’épaisseur de la pierre qu’il faut percer, est fort considérable, comme dans les hautes montagnes où les rochers ont souvent plus de mille pieds d’élévation, il est impossible d’y faire des puits, et par conséquent d’avoir de l’eau. Il y a même de grandes étendues de terre où l’eau manque absolument, comme dans l’Arabie pétrée, qui est un désert où il ne pleut jamais, où des sables brûlants couvrent toute la surface de la terre, où il n’y a presque point de terre végétale, où le peu de plantes qui s’y trouvent languissent : les sources et les puits y sont si rares que l’on n’en compte que cinq depuis le Caire jusqu’au mont Sinai ; encore l’eau en est-elle amère et saumâtre.

Lorsque les eaux qui sont à la surface de la terre ne peuvent trouver d’écoulement, elles forment des marais et des marécages. Les plus fameux marais de l’Europe sont ceux de Moscovie à la source du Tanaïs ; ceux de Finlande, où sont les grands marais Zavolax et Énasak : il y en a aussi en Hollande, en Westphalie, et dans plusieurs autres pays bas. En Asie on a les marais de l’Euphrate, ceux de la Tartarie, le Palus Méotide ; cependant en général il y en a moins en Asie et en Afrique qu’en Europe : mais l’Amérique n’est, pour ainsi dire, qu’un marais continu dans toutes ses plaines ; cette grande quantité de marais est une preuve de la nouveauté du pays et du petit nombre des habitants, encore plus que du peu d’industrie.

Il y a de très grands marécages en Angleterre dans la province de Lincoln près de la mer, qui a perdu beaucoup de terrain d’un côté, et en a gagné de l’autre. On trouve dans l’ancien terrain une grande quantité d’arbres qui y sont enterrés au dessous du nouveau terrain amené par les eaux ; on en trouve de même en grande quantité en Écosse, à l’embouchure de la rivière Ness. Auprès de Bruges en Flandre, en fouillant à quarante ou cinquante pieds de profondeur, on trouve une très grande quantité d’arbres aussi près les uns des autres que dans une forêt : les troncs, les rameaux et les feuilles sont si bien conservés qu’on distingue aisément les différentes espèces d’arbres. Il y a cinq cents ans que cette terre, où l’on trouve des arbres, étoit une mer, et avant ce temps là ou n’a point de mémoire ni de tradition que jamais cette terre eût existé ; cependant il est nécessaire que cela ait été ainsi dans le temps que ces arbres ont cru et végété : ainsi le terrain qui dans les temps les plus reculés étoit une terre ferme couverte de bois, a été ensuite couvert par les eaux de la mer qui y ont amené quarante ou cinquante pieds d’épaisseur de terre, et ensuite ces eaux se sont retirées. On a de même trouvé une grande quantité d’arbres souterrains à Youle dans la province d’York, à douze milles au dessous de la ville sur la rivière Humber : il y en a qui sont si gros qu’on s’en sert pour bâtir ; et on assure, peut-être mal à propos, que ce bois est aussi durable et d’aussi bon service que le chêne : on en coupe en petites baguettes et en longs copeaux que l’on envoie vendre dans les villes voisines ; et les gens s’en servent pour allumer leur pipe. Tous ces arbres paroissent rompus, et les troncs sont séparés de leurs racines, comme des arbres que la violence d’un ouragan ou d’une inondation auroit cassés et emportés. Ce bois ressemble beaucoup au sapin ; il a la même odeur lorsqu’on le brûle, et fait des charbons de la même espèce. Dans l’île de Man on trouve dans un marais qui a six milles de long et trois milles de large, appelé Curragh, des arbres souterrains qui sont des sapins ; et, quoiqu’ils soient à dix-huit ou vingt pieds de profondeur, ils sont cependant fermes sur leurs racines[2]. On en trouve ordinairement dans tous les grands marais, dans les fondrières, et dans la plupart des endroits marécageux, dans les provinces de Somerset, de Chester, de Lancastre, de Stafford. Il y a de certains endroits où l’on trouve des arbres sous terre, qui ont été coupés, sciés, équarris, et travaillés par les hommes : on y a même trouvé des cognées et des serpes ; et entre Birmingham et Brumley dans la province de Lincoln, il y a des collines élevées de sable fin et léger, que les pluies et les vents emportent et transportent en laissant à sec et à découvert des racines de grands sapins, où l’impression de la cognée paroît encore aussi fraîche que si elle venoit d’être faite. Ces collines se seront sans doute formées, comme les dunes, par des amas de sable que la mer a apportés et accumulés, et sur lesquels ces sapins auront pu croître ; ensuite ils auront été recouverts par d’autres sables qui y auront été amenés, comme les premiers, par des inondations ou par des vents violents. On trouve aussi une grande quantité de ces arbres souterrains dans les terres marécageuses de Hollande, dans la Frise, et auprès de Groningue ; et c’est de là que viennent les tourbes qu’on brûle dans tout le pays.

On trouve dans la terre une infinité d’arbres grands et petits de toute espèce, comme sapins, chênes, bouleaux, hêtres, ifs, aubépins, saules, frênes. Dans les marais de Lincoln, le long de la rivière d’Ouse, et dans la province d’York en Hatfield-chace, ces arbres sont droits et plantés comme on les voit dans une forêt. Les chênes sont fort durs, et on en emploie dans les bâtiments, où ils durent[3] fort long-temps ; les frênes sont tendres et tombent en poussière, aussi bien que les saules. On en trouve qui ont été équarris, d’autres sciés, d’autres percés, avec des cognées rompues, et des haches dont la forme ressemble à celle des couteaux de sacrifice. On y trouve aussi des noisettes, des glands, et des cônes de sapins en grande quantité. Plusieurs autres endroits marécageux de l’Angleterre et de l’Irlande sont remplis de troncs d’arbres, aussi bien que les marais de France et de Suisse, de Savoie et d’Italie.

Dans la ville de Modène et à quatre milles aux environs, en quelque endroit qu’on fouille, lorsqu’on est parvenu à la profondeur de soixante-trois pieds, et qu’on a percé la terre à cinq pieds de profondeur de plus avec une tarière, l’eau jaillit avec une si grande force, que le puits se remplit en fort peu de temps presque jusqu’au dessus : cette eau coule continuellement et ne diminue ni n’augmente par la pluie ou par la sécheresse. Ce qu’il y a de remarquable dans ce terrain, c’est que, lorsqu’on est parvenu à quatorze pieds de profondeur, on trouve les décombrements et les ruines d’une ancienne ville, des rues pavées, des planchers des maisons, différentes pièces de mosaïque, après quoi on trouve une terre assez solide et qu’on croiroit n’avoir jamais été remuée : cependant au dessous on trouve une terre humide et mêlée de végétaux, et, à vingt-six pieds, des arbres tout entiers, comme des noisetiers avec les noisettes dessus, et une grande quantité de branches et de feuilles d’arbres ; à vingt-huit pieds on trouve une craie tendre mêlée de beaucoup de coquillages, et ce lit a onze pieds d’épaisseur, après quoi on retrouve encore des végétaux, des feuilles, et des branches ; et ainsi alternativement de la craie et une terre mêlée de végétaux jusqu’à la profondeur de soixante-trois pieds, à laquelle profondeur est un lit de sable mêlé de petit gravier et de coquilles semblables à celles qu’on trouve sur les côtes de la mer d’Italie. Ces lits successifs de terre marécageuse et de craie se trouvent toujours dans le même ordre, en quelque endroit qu’on fouille, et quelquefois la tarière trouve de gros troncs d’arbres qu’il faut percer ; ce qui donne beaucoup de peine aux ouvriers : on y trouve aussi des os, du charbon de terre, des cailloux, et des morceaux de fer. Ramazzini, qui rapporte ces faits, croit que le golfe de Venise s’étendoit autrefois jusqu’à Modène et au delà, et que par la succession des temps les rivières, et peut être les inondations de la mer, ont formé successivement ce terrain. Je ne m’étendrai pas davantage ici sur les variétés que présentent ces couches de nouvelle formation : il suffit d’avoir montré qu’elles n’ont pas d’autres causes que les eaux courantes ou stagnantes qui sont à la surface de la terre, et qu’elles ne sont jamais aussi dures ni aussi solides que les couches anciennes qui se sont formées sous les eaux de la mer.

Sur les bois souterrains pétrifiés et charbonnifiés.

* « Dans les terres du duc de Saxe-Cobourg, qui sont sur les frontières de la Franconie et de la Saxe, à quelques lieues de la ville de Cobourg même, on a trouvé, à une petite profondeur, des arbres entiers pétrifiés à un tel point de perfection, qu’en les travaillant on trouve que cela fait une pierre aussi belle et aussi dure que l’agate, ls princes de Saxe en ont donné quelques morceaux à M. Schœpflin, qui en a envoyé deux à M. de Buffon pour le Cabinet du Roi : on a fait de ces bois pétrifiés des vases et autres beaux ouvrages[4]. »

On trouve aussi du bois qui n’a point changé de nature, à d’assez grandes profondeurs dans la terre. M. Du Verny, officier d’artillerie, m’en a envoyé des échantillons avec le détail suivant. « La ville de La Fère, où je suis actuellement en garnison, fait travailler, depuis le 15 du mois d’août de cette année 1755, à chercher de l’eau par le moyen de la tarière : lorsqu’on fut parvenu à trente-neuf pieds au dessous du sol, on trouva un lit de marne, que l’on a continué de percer jusqu’à cent vingt-un pieds : ainsi, à cent soixante pieds de profondeur, on a trouvé, deux fois consécutives, la tarière remplie d’une marne mêlée d’une très grande quantité de fragments de bois, que tout le monde a reconnus pour être du chêne. Je vous en envoie deux échantillons. Les jours suivants, on a trouvé toujours la même marne, mais moins mêlée de bois, et on en a trouvé jusqu’à la profondeur de deux cent dix pieds, où l’on a cessé le travail. »

« On trouve, dit M. Justi, des morceaux de bois pétrifiés d’une prodigieuse grandeur dans le pays de Cobourg, qui appartient à une branche de la maison de Saxe ; et dans les montagnes de Misnie, on a tiré de la terre des arbres entiers, qui étoient entièrement changés en une très belle agate. Le Cabinet impérial de Vienne renferme un grand nombre de pétrifications en ce genre. Un morceau destiné pour ce même Cabinet étoit d’une circonférence qui égaloit celle d’un gros billot de boucherie. La partie qui avoit été bois étoit changée dans une très belle agate d’un gris noir ; et au lieu de l’écorce on voyoit régner tout autour du tronc une bande d’une très belle agate blanche.

» L’empereur aujourd’hui régnant… a souhaité qu’on découvrît quelque moyen pour fixer l’âge des pétrifications… Il donna ordre à son ambassadeur à Constantinople de demander la permission de faire retirer du Danube un des piliers du pont de Trajan, qui est à quelques milles au dessous de Belgrade. Cette permission ayant été accordée, on retira un de ces piliers, que l’on présumoit devoir être pétrifié par les eaux du Danube ; mais on reconnut que la pétrification étoit très peu avancée pour un espace de temps si considérable. Quoiqu’il se fût passé plus de seize siècles depuis que le pilier en question étoit dans le Danube, elle n’y avoit pénétré tout au plus qu’à l’épaisseur de trois quarts de pouce, et même à quelque chose de moins : le reste du bois, peu différent de l’ordinaire, ne commençoit qu’à se calciner.

» Si de ce fait seul on pouvoit tirer une juste conséquence pour toutes les autres pétrifications, on en concluroit que la nature a eu besoin peut-être de cinquante mille ans pour changer en pierres des arbres de la grosseur de ceux qu’on a trouvés pétrifiés en différents endroits ; mais il peut fort bien arriver qu’en d’autres lieux le concours de plusieurs causes opère la pétrification plus promptement…

» On a vu à Vienne une bûche pétrifiée, qui étoit venue des montagnes Carpathes en Hongrie, sur laquelle paroissoient distinctement les hachures qui y avoient été faites avant sa pétrification ; et ces mêmes hachures étoient si peu altérées par le changement arrivé au bois, qu’on y remarquoit qu’elles avoient été faites avec un tranchant qui avoit une petite brèche…

» Au reste, il paroît que le bois pétrifié est beaucoup moins rare dans la nature qu’on ne le pense communément, et qu’en bien des endroits il ne manque, pour le découvrir, que l’œil d’un naturaliste curieux. J’ai vu auprès de Mansfeld une grande quantité de bois de chêne pétrifié, dans un endroit où beaucoup de gens passent tous les jours sans apercevoir ce phénomène. Il y avoit des bûches entièrement pétrifiées, dans lesquelles on reconnoissoit très distinctemeni les anneaux formés par la croissance annuelle du bois, l’écorce, l’endroit de la coupe, et toutes les marques du bois de chêne. »

M. Clozier, qui a trouvé différentes pièces de bois pétrifié sur les collines aux environs d’Étampes, et particulièrement sur celle de Saint-Symphorien, a jugé que ces différents morceaux de bois pouvoient provenir de quelques souches pétrifiées qui étoient dans ces montages : en conséquence, il a fait faire des fouilles sur la montagne de Saint-Symphorien, dans un endroit qu’on lui avoit indiqué ; et, après avoir creusé la terre de plusieurs pieds, il vit d’abord une racine de bois pétrifiée qui le conduisit à la souche d’un arbre de même nature.

Celte racine, depuis son commencement jusqu’au tronc où elle étoit attachée, avoit au moins, dit-il, cinq pieds de longueur ; il y en avoit cinq autres qui y tenoient aussi, mais moins longues…

Les moyennes et petites racines n’ont pas été bien pétrifiées ; ou du moins leur pétrification étoit si friable, qu’elles sont restées dans le sable où étoit la souche en une espèce de poussière ou de cendre. Il y a lieu de croire que lorsque la pétrification s’est communiquée à ces racines, elles étoient presque pourries, et que les parties ligneuses qui les composoient, étant trop désunies par la pourriture, n’ont pu acquérir la solidité requise pour une vraie pétrification…

La souche porte, dans son plus gros, près de six pieds de circonférence ; à l’égard de sa hauteur, elle porte, dans sa partie la plus élevée, trois pieds huit à dix pouces ; son poids est au moins de cinq à six cents livres. La souche, ainsi que les racines, ont conservé toutes les apparences du bois, comme écorce, aubier, bois dur, pourriture, trous de petits et gros vers, excréments de ces mêmes vers ; toutes ces différentes parties pétrifiées, mais d’une pétrification moins dure et moins solide que le corps ligneux, qui étoit bien sain lorsqu’il a été saisi par les parties pétrifiantes. Ce corps ligneux est changé en un vrai caillou de différentes couleurs, rendant beaucoup de feu étant frappé avec le fer trempé, et sentant, après qu’il a été frappé ou frotté, une très forte odeur de soufre…

Ce tronc d’arbre pétrifié étoit couché presque horizontalement… Il étoit couvert de plus de quatre pieds de terre, et la grande racine étoit en dessus, et n’étoit enfoncée que de deux pieds dans la terre.

M. l’abbé Mazéas, qui a découvert à un demi-mille de Rome, au delà de la porte du Peuple, une carrière de bois pétrifié, s’exprime dans les termes suivants :

« Cette carrière de bois pétrifié, dit-il, forme une suite de collines en face de Monte-Mario, situé de l’autre côté du Tibre… Parmi ces morceaux de bois entassés les uns sur les autres d’une manière irrégulière, les uns sont simplement sous la forme d’une terre durcie, et ce sont ceux qui se trouvent dans un terrain léger, sec, et qui ne paroît nullement propre à la nourriture des végétaux : les autres sont pétrifiés, et ont la couleur, le brillant, et la dureté de l’espèce de résine cuite, connue dans nos boutiques sous le nom de colophane ; ces bois pétrifiés se trouvent dans un terrain de même espèce que le précédent, mais plus humide : les uns et les autres sont parfaitement bien conservés : tous se réduisent par la calcination en une véritable terre, aucun ne donnant de l’alun, soit en les traitant au feu, soit en les combinant avec l’acide vitriolique. »

M. Dumonchau, docteur en médecine et très habile physicien à Douai, a bien voulu m’envoyer, pour le Cabinet du Roi, uù morceau d’un arbre pétrifié, avec le détail historique suivant :

« La pièce de bois pétrifié que j’ai l’honneur de vous envoyer a été cassée à un tronc d’arbre trouvé à plus de cent cinquante pieds de profondeur en terre… En creusant l’année dernière (1754) un puits pour sonder du charbon à Notre-Dame-au-Bois, village situé entre Condé, Saint-Amand, Mortagne, et Valenciennes, on a trouvé à environ six cents toises de l’Escaut, après avoir passé trois niveaux d’eau, d’abord sept pieds de rocher ou de pierre dure que les charbonniers nomment en leur langage tourtia ; ensuite, étant parvenu à une terre marécageuse, on a rencontré, comme je viens de le dire, à cent cinquante pieds de profondeur, un tronc d’arbre de deux pieds de diamètre, qui traversoit le puits que l’on creusoit, ce qui fit qu’on ne put pas en mesurer la longueur ; il étoit appuyé sur un gros grès ; et bien des curieux, voulant avoir de ce bois, on en détacha plusieurs morceaux du tronc. La petite pièce que j’ai l’honneur de vous envoyer fut coupée d’un morceau qu’on donna à M. Laurent, savant mécanicien…

» Ce bois paroît plutôt charbonnifié que pétrifié. Comment un arbre se trouve-t-il si avant dans la terre ? est-ce que le terrain où on l’a trouvé a été jadis aussi bas ? Si cela est, comment ce terrain auroit-il pu augmenter ainsi de cent cinquante pieds ? d’où seroit venue toute cette terre ?

» Les sept pieds de tourtia que M. Laurent a observés, se trouvant répandus de même dans tous les autres puits à charbon, de dix lieues à la ronde, sont donc une production postérieure à ce grand amas supposé de terre.

» Je vous laisse, monsieur, la chose à décider ; vous vous êtes familiarisé avec la nature pour en comprendre les mystères les plus cachés : ainsi je ne doute pas que vous n’expliquiez ceci aisément. »

M. Fougeroux de Bondaroy, de l’Académie royale des Sciences, rapporte plusieurs faits sur les bois pétrifiés dans un mémoire qui mérite des éloges, et dont voici l’extrait.

« Toutes les pierres fibreuses et qui ont quelque ressemblance avec le bois ne sont pas du bois pétrifié ; mais il y en a beaucoup d’autres qu’on auroit tort de ne pas regarder comme telles, surtout si l’on y remarque l’organisation propre aux végétaux…

» On ne manque pas d’observations qui prouvent que le bois peut se convertir en pierre, au moins aussi aisément que plusieurs autres substances qui éprouvent incontestablement cette transmutation ; mais il n’est pas aisé d’expliquer comment elle se fait : j’espère qu’on me permettra de hasarder sur cela quelques conjectures que je tâcherai d’appuyer sur des observations.

» On trouve des bois qui, étant, pour ainsi dire, à demi pétrifiés, s’éloignent peu de la pesanteur du bois ; ils se divisent aisément par feuillets, ou même par filaments, comme certains bois pourris : d’autres, plus pétrifiés, ont le poids, la dureté, et l’opacité de la pierre de taille ; d’autres, dont la pétrification est encore plus parfaite, prennent le même poli que le marbre, pendant que d’autres acquièrent celui des belles agates orientales. J’ai un très beau morceau qui a été envoyé de la Martinique à M. Duhamel, qui est changé en une très belle sardoine. Enfin on en trouve de convertis en ardoise. Dans ces morceaux on en trouve qui ont tellement conservé l’organisation du bois, qu’on y découvre avec la loupe tout ce qu’on pourroit voir dans un morceau de bois non pétrifié.

» Nous en avons trouvé qui sont encroûtés par une mine de fer sableuse, et d’autres sont pénétrés d’une substance qui, étant plus chargée de soufre et de vitriol, les rapproche de l’état des pyrites : quelques uns sont, pour ainsi dire, lardés par une mine de fer très pure ; d’autres sont traversés par des veines d’agate très noires.

» On trouve des morceaux de bois dont une partie est convertie en pierre, et l’autre en agate : la partie qui n’est convertie qu’en pierre est tendre, tandis que l’autre a la dureté des pierres précieuses.

» Mais comment certains morceaux, quoique convertis en agate très dure, conservent-ils des caractères d’organisation très sensibles, les cercles concentriques, les insertions, l’extrémité des tuyaux destinés à porter la sève, la distinction de l’écorce, de l’aubier, et du bois ! Si l’on imaginoit que la substance végétale fût entièrement détruite, ils ne devroient représenter qu’une agate sans les caractères d’organisation dont nous parlons ; si, pour conserver cette apparence d’organisation, on vouloit que le bois subsistât, et qu’il n’y eût que les pores qui fussent remplis parle suc pétrifiant, il semble que l’on pourroit extraire de l’agate les parties végétales : cependant je n’ai pu y parvenir en aucune manière. Je pense donc que les morceaux dont il s’agit ne contiennent aucune partie qui ait conservé la nature du bois, et, pour rendre sensible mon idée, je prie qu’on se rappelle que si on distille à la cornue un morceau de bois, le charbon qui restera après la distillation ne pèsera pas un sixième du poids du morceau de bois : si on brûle le charbon, on n’en obtiendra qu’une très petite quantité de cendre, qui diminuera encore quand on en aura retiré les sels lixiviels.

» Cette petite quantité de cendre étant la partie vraiment fixe, l’analyse chimique dont je viens de tracer l’idée prouve assez bien que les parties fixes d’un morceau de bois sont réellement très peu de chose, et que la plus grande portion de matière qui constitue un morceau de bois est destructible, et peut être enlevée peu à peu par l’eau, à mesure que le bois se pourrit…

» Maintenant, si l’on conçoit que la plus grande partie du bois est détruite, que le squelette ligneux qui reste est formé par une terre légère et perméable au suc pétrifiant, sa conversion en pierre, en agate, en sardoine, ne sera pas plus difficile à concevoir que celle d’une terre bolaire, crétacée, ou de toute autre nature : toute la différence consistera en ce que cette terre végétale ayant conservé une apparence d’organisation, le suc pétrifiant se moulera dans ses pores, s’introduira dans ses molécules terreuses, en conservant néanmoins le même caractère… »

Voici encore quelques faits et quelques observations qu’on doit ajouter aux précédentes. En août 1773, à Montigny-sur-Braine, bailliage de Châlons, vicomté d’Auxonne, en creusant le puits de la cure, on a trouvé, à trente-trois pieds de profondeur, un arbre couché sur son flanc, dont on n’a pu découvrir l’espèce. Les terres supérieures ne paroissent avoir été touchées de main d’homme, d’autant que les lits semblent être intacts : car on trouve au dessous du terrain un lit de terre glaise de huit pieds, ensuite un lit de sable de dix pieds ; après cela, un lit de terre grasse d’environ six à sept pieds, ensuite un autre lit de terre grasse pierreuse de quatre à cinq pieds, ensuite un lit de sable noir de trois pieds ; enfin l’arbre étoit dans la terre grasse. La rivière de Braine est au levant de cet endroit, et n’en est éloignée que d’une portée de fusil ; elle coule dans une prairie de quatre-vingts pieds plus basse que l’emplacement de la cure.

M. de Grignon m’a informé que, sur les bords de la Marne, près Saint-Dizier, l’on trouve un lit de bois pyriteux dont on reconnoît l’organisation. Ce lit de bois est situé sous un banc de grès, qui est recouvert d’une couche de pyrites en gâteaux, surmontée d’un banc de pierre calcaire, et le lit de bois pyriteux porte sur une glaise noirâtre.

Il a aussi trouvé, dans les fouilles qu’il a faites pour la découverte de la ville souterraine du Châtelet, des instruments de fer qui avoient eu des manches de bois, et il a observé que ce bois étoit devenu une véritable mine de fer du genre des hématites. L’organisation du bois n’étoit pas détruite ; mais il étoit cassant et d’un tissu aussi serré que celui de l’hématite dans toute son épaisseur. Ces instruments de fer à manche de bois avoient été enfouis dans la terre pendant seize ou dix-sept cents ans, et la conversion du bois en hématite s’est faite par la décomposition du fer, qui peu à peu a rempli les pores du bois. (Add. Buff.)

Sur l’éboulement et le déplacement de quelques terrains.

* La rupture des cavernes et l’action des feux souterrains sont les principales causes des grands éboulements de la terre, mais souvent il s’en fait aussi par de plus petites causes ; la filtration des eaux, en délayant les argiles sur lesquelles portent les rochers de presque toutes les montagnes calcaires, a souvent fait pencher ces montagnes et causé des éboulements assez remarquables pour que nous devions en donner ici quelques exemples.

« En 1757, dit M. Perronet, une partie du terrain qui se trouve situé à mi-côte avant d’arriver au château de Croix-Fontaine s’entrouvrit en nombre d’endroits, et s’éboula successivement par parties ; le mur de terrasse qui retenoit le pied de ces terres fut renversé, et on fut obligé de transporter plus loin le chemin qui étoit établi le long du mur… Ce terrain étoit porté sur une base de terre inclinée. » Ce savant et premier ingénieur de nos ponts et chaussées cite un autre accident de même espèce arrivé en 1755 à Pardines, près d’Issoire en Auvergne : le terrain, sur environ quatre cents toises de longueur et trois cents toises de largeur, descendit sur une prairie assez éloignée, avec les maisons, les arbres, et ce qui étoit dessus. Il ajoute que l’on voit quelquefois des parties considérables de terrain emportées, soit par des réservoirs supérieurs d’eau dont les digues viennent à se rompre, ou par une fonte subite de neiges. En 1767, au village de Guet, à dix lieues de Grenoble, sur la route de Briançon, tout le terrain, lequel est en pente, glissa et descendit en un instant vers le Drac, qui en est éloigné d’environ un tiers de lieue ; la terre se fendit dans le village, et la partie qui a glissé se trouve de six, huit, et neuf pieds plus basse qu’elle n’étoit : ce terrain étoit posé sur un rocher assez uni et incliné à l’horizon d’environ 40 degrés.

Je puis ajouter à ces exemples un autre fait dont j’ai eu tout le temps d’être témoin, et qui m’a même occasioné une dépense assez considérable. Le tertre isolé sur lequel sont situés la ville et le vieux château de Montbard est élevé de cent quarante pieds au dessus de la rivière, et la côte la plus rapide est celle du nord-est : ce tertre est couronné de rochers calcaires dont les bancs pris ensemble ont cinquante-quatre pieds d’épaisseur ; partout ils portent sur un massif de glaise, qui par conséquent a jusqu’à la rivière soixante-six pieds d’épaisseur. Mon jardin, environné de plusieurs terrasses, est situé sur le sommet de ce tertre. Une partie du mur, longue de vingt-cinq à vingt-six toises, de la dernière terrasse du côté du nord-est où la pente est la plus rapide, a glissé tout d’une pièce en faisant refouler le terrain inférieur ; et il seroit descendu jusqu’au niveau du terrain voisin de la rivière si l’on n’eût pas prévenu son mouvement progressif en le démolissant : ce mur avoit sept pieds d’épaisseur, et il étoit fondé sur la glaise. Ce mouvement se fit très lentement : je reconnus évidemment qu’il n’étoit occasioné que par le suintement des eaux ; toutes celles qui tombent sur la plate-forme du sommet de ce tertre pénètrent par les fentes des rochers jusqu’à cinquante-quatre pieds sur le massif de glaise qui leur sert de base : on en est assuré par les deux puits qui sont sur la plate-forme, et qui ont en effet cinquante-quatre pieds de profondeur ; ils sont pratiqués du haut en bas dans les bancs calcaires. Toutes les eaux pluviales qui tombent sur cette plate-forme et sur les terrasses adjacentes se rassemblent donc sur le massif d’argile ou glaise auquel aboutissent les fentes perpendiculaires de ces rochers ; elles forment de petites sources en différents endroits qui sont encore clairement indiquées par plusieurs puits, tous abondants, et creusés au dessous de la couronne des rochers ; et, dans tous les endroits où l’on tranche ce massif d’argile par des fossés, on voit l’eau suinter et venir d’en haut : il n’est donc pas étonnant que des murs, quelque solides qu’ils soient, glissent sur le premier banc de cette argile humide, s’ils ne sont pas fondés à plusieurs pieds au dessous, comme je l’ai fait faire en les reconstruisant. Néanmoins la même chose est encore arrivée du côté du nord-ouest de ce tertre, où la pente est plus douce et sans sources apparentes : on avoit tiré de l’argile à douze ou quinze pieds de distance d’un gros mur épais de onze pieds sur trente-cinq de hauteur et douze toises de longueur ; ce mur est construit de très bons matériaux, et il subsiste depuis plus de neuf cents ans : cette tranchée où l’on tiroit de l’argile et qui ne descendoit pas à plus de quatre à cinq pieds, a néanmoins fait faire un mouvement à cet énorme mur ; il penche d’environ quinze pouces sur sa hauteur perpendiculaire, et je n’ai pu le retenir et prévenir sa chute que par des piliers butants de sept à huit pieds de saillie sur autant d’épaisseur, fondés à quatorze pieds de profondeur.

De ces faits particuliers j’ai tiré une conséquence générale dont aujourd’hui on ne fera pas autant de cas que l’on en auroit fait dans les siècles passés : c’est qu’il n’y a pas un château ou forteresse située sur des hauteurs qu’on ne puisse aisément faire couler dans la plaine ou vallée au moyen d’une simple tranchée de dix ou douze pieds de profondeur sur quelques toises de largeur, en pratiquant cette tranchée à une petite distance des derniers murs, et choisissant pour l’établir le côté où la pente est la plus rapide. Cette manière dont les anciens ne se sont pas doutés leur auroit épargné bien des béliers et d’autres machines de guerre, et aujourd’hui même on pourroit s’en servir avantageusement dans plusieurs cas : je me suis convaincu par mes yeux, lorsque ces murs ont glissé, que, si la tranchée qu’on a faite pour les reconstruire n’eût pas été promptement remplie de forte maçonnerie, les murs anciens et les deux tours qui subsistent encore en bon état depuis neuf cents ans, et dont l’une a cent vingt-cinq pieds de hauteur, auroient coulé dans le vallon avec les rochers sur lesquels ces tours et ces murs sont fondés ; et, comme toutes nos collines composées de pierres calcaires portent généralement sur un fond d’argile dont les premiers lits sont toujours plus ou moins humectés par les eaux qui filtrent dans les fentes des rochers et descendent jusqu’à ce premier lit d’argile, il me paroît certain qu’en éventant cette argile, c’est-à-dire en exposant à l’air par une tranchée ces premiers lits imbibés des eaux, la masse entière des rochers et du terrain qui porte sur ce massif d’argile couleroit en glissant sur le premier lit, et descendroit jusque dans la tranchée en peu de jours, surtout dans un temps de pluie. Cette manière de démanteler une forteresse est bien plus simple que tout ce qu’on a pratiqué jusqu’ici, et l’expérience m’a démontré que le succès en est certain.

Sur les ossements que l’on trouve quelquefois dans l’intérieur de la terre.

* « Dans la paroisse du Haux, pays d’entre deux mers, à demi-lieue du port de Langoiran, une pointe de rocher haute de onze pieds se détacha d’un coteau qui avoit auparavant trente pieds de hauteur, et, par sa chute, elle répandit dans le vallon une grande quantité d’ossements ou de fragments d’ossements d’animaux, quelques uns pétrifiés. Il est indubitable qu’ils en sont ; mais il est très difficile de déterminer à quels animaux ils appartiennent : le plus grand nombre sont des dents, quelques unes peut-être de bœuf ou de cheval, mais la plupart trop grandes ou trop grosses pour en être, sans compter la différence de figure ; il y a des os de cuisses ou de jambes, et même un fragment de bois de cerf ou d’élan : le tout étoit enveloppé de terre commune, et enfermé entre deux lits de roches. Il faut nécessairement concevoir que des cadavres d’animaux ayant été jetés dans une roche creuse, et leurs chairs s’étant pourries, il s’est formé par dessus cet amas une roche de onze pieds de haut, ce qui a demandé une longue suite de siècles…

» MM. de l’Académie de Bordeaux, qui ont examiné toute cette matière en habiles physiciens… ont trouvé qu’un grand nombre de fragments mis à un feu très vif sont devenus d’un beau bleu de turquoise, que quelques petites parties en ont pris la consistance, et que, taillées par un lapidaire, elles en ont le poli… Il ne faut pas oublier que des os qui appartenoient visiblement à différents animaux ont également bien réussi à devenir turquoises[5].

» Le 28 janvier 1760, on trouva auprès de la ville d’Aix en Provence, dit M. Guettard, à cent soixante toises au dessus des bains des eaux minérales, des ossements renfermés dans un rocher de pierre grise à sa superficie : celle pierre ne formoit point de lits, et n’étoit point feuilletée ; c’étoit une masse continue et entière…

» Après avoir, par le moyen de la poudre, pénétré à cinq pieds de profondeur dans l’intérieur de cette pierre, on y trouva une grande quantité d’ossements humains de toutes les parties du corps, savoir, des mâchoires et leurs dents, des os du bras, de la cuisse, des jambes, des côtes, des rotules, et plusieurs autres mêlés confusément et dans le plus grand désordre. Les crânes entiers, ou divisés en petites parties, semblent y dominer.

» Outre ces ossements humains, on en a rencontré plusieurs autres par morceaux, qu’on ne peut attribuer à l’homme : ils sont, dans certains endroits, ramassés par pelotons ; ils sont épars dans d’autres…

» Lorsqu’on a creusé jusqu’à la profondeur de quatre pieds et demi, on a rencontré six têtes humaines dans une situation inclinée. De cinq de ces têtes on a conservé l’occiput avec ses adhérences, à l’exception des os de la face : cet occiput étoit en partie incrusté dans la pierre ; son intérieur en étoit rempli, et cette pierre en avoit pris la forme. La sixième tête est dans son entier du côté de la face, qui n’a reçu aucune altération ; elle est large à proportion de sa longueur : on y distingue la forme des joues charnues ; les yeux sont fermés, assez longs, mais étroits : le front est un peu large ; le nez fort aplati, mais bien formé, la ligne du milieu un peu marquée ; la bouche bien faite et fermée, ayant la lèvre supérieure un peu forte relativement à l’inférieure : le menton est bien proportionné, et les muscles du total sont très articulés. La couleur de cette tête est rougeâtre, et ressemble assez bien aux têtes de tritons imaginées par les peintres : sa substance est semblable à celle de la pierre où elle a été trouvée ; elle n’est, à proprement parler, que le masque de la tête naturelle… »

La relation ci-dessus a été envoyée par M. le baron de Gaillard-Longjumeau à madame de Boisjourdain, qui l’a ensuite fait parvenir à M. Guettard avec quelques morceaux des ossements en question. On peut douter avec raison que ces prétendues têtes humaines soient réellement des têtes d’hommes : « car tout ce qu’on voit dans cette carrière, dit M. de Longjumeau, annonce qu’elle s’est formée de débris de corps qui ont été brisés, et qui ont dû être ballottés et roulés dans les flots de la mer dans le temps que ces os se sont amoncelés. Ces amas ne se faisant qu’à la longue, et n’étant surtout recouverts de matière pierreuse que successivement, on ne conçoit pas aisément comment il pourroit s’être formé un masque sur la face de ces têtes, les chairs n’étant pas long-temps à se corrompre, lors surtout que les corps sont ensevelis sous les eaux. On peut donc très raisonnablement croire que ces prétendues têtes humaines n’en sont réellement point… il y a même tout lieu de penser que les os qu’on croit appartenir à l’homme sont ceux des squelettes de poissons dont on a trouvé les dents, et dont quelques unes étoient enclavées dans les mêmes quartiers de pierre qui renfermoient les os qu’on dit être humains.

» Il paroît que les amas d’os des environs d’Aix sont semblables à ceux que M. Borda a fait connoître depuis quelques années, et qu’il a trouvés près de Dax en Gascogne. Les dents qu’on a découvertes à Aix paroissent, par la description qu’on en donne, être semblables à celles qui ont été trouvées à Dax, et dont une mâchoire inférieure étoit encore garnie : on ne peut douter que cette mâchoire ne soit celle d’un gros poisson… Je pense donc que les os de la carrière d’Aix sont semblables à ceux qui ont été découverts à Dax…, et que ces ossements, quels qu’ils soient, doivent être rapportés à des squelettes de poissons plutôt qu’à des squelettes humains…

» Une des têtes en question avoit environ sept pouces et demi de longueur sur trois de largeur et quelques lignes de plus ; sa forme est celle d’un globe allongé, aplati à sa base, plus gros à l’extrémité postérieure qu’à l’extrémité antérieure, divisé suivant sa largeur, et de haut en bas, par sept ou huit bandes larges depuis sept jusqu’à douze lignes : chaque bande est elle-même divisée en deux parties égales par un léger sillon ; elles s’étendent depuis la base jusqu’au sommet : dans cet endroit, celles d’un côté sont séparées de celles du côté opposé par un autre sillon plus profond, et qui s’élargit insensiblement depuis la partie antérieure jusqu’à la partie postérieure.

» À cette description, on ne peut reconnoître le noyau d’une tête humaine : les os de la tête de l’homme ne sont pas divisés en bandes comme l’est le corps dont il s’agit ; une tête humaine est composée de quatre os principaux, dont on ne retrouve pas la forme dans le noyau dont on a donné la description : elle n’a pas intérieurement une crête qui s’étende longitudinalement depuis sa partie antérieure jusqu’à sa partie postérieure, qui la divise en deux parties égales, et qui ait pu former le sillon sur la partie supérieure du noyau pierreux.

» Ces considérations me font penser que ce corps est plutôt celui d’un nautile que celui d’une tête humaine. En effet, il y a des nautiles qui sont séparés en bandes ou boucliers comme ce noyau : ils ont un canal ou siphon qui règne dans la longueur de leur courbure, qui les sépare en deux, et qui en aura formé le sillon pierreux, etc. »

Je suis très persuadé, ainsi que M. le baron de Longjumeau, que ces prétendues têtes n’ont jamais appartenu à des hommes, mais à des animaux du genre des phoques, des loutres marines, et des grands lions marins et ours marins. Ce n’est pas seulement à Aix ou à Dax que l’on trouve, sur les rochers et dans les cavernes, des têtes et des ossements de ces animaux ; S. A. le prince margrave d’Anspach, actuellement régnant, et qui joint au goût des belles connoissances la plus grande affabilité, a eu la bonté de me donner, pour le Cabinet du Roi, une collection d’ossements tirés des cavernes de Gailenreute, dans son margraviat de Bareith. M. Daubenton a comparé ces os avec ceux de l’ours commun : ils en diffèrent en ce qu’ils sont beaucoup plus grands ; la tête et les dents sont plus longues et plus grosses, et le museau plus allongé et plus renflé que dans nos plus grands ours. Il y a aussi dans cette collection, dont ce noble prince a bien voulu me gratifier, une petite tête que ses naturalistes avoient désignée sous le nom de tête du petit phoca de M. de Buffon ; mais, comme l’on ne connoît pas assez la forme et la structure des têtes de lions marins, d’ours marins, et de tous les grands et petits phoques, nous croyons devoir encore suspendre notre jugement sur les animaux auxquels ces ossements fossiles ont appartenu. (Add. Buff.)

  1. On peut ajouter à ce que j’ai dit sur les tourbes, les faits suivants :

    Dans les châtellenies et subdélégations de Bergues-Saint-Winox, Furnes, et Bourbourg, on trouve de la tourbe à trois ou quatre pieds sous terre ; ordinairement ces lits de tourbe ont deux pieds d’épaisseur, et sont composés de bois pourris, d’arbres mêmes entiers, avec leurs branches et leurs feuilles dont on connoît l’espèce, et particulièrement des coudriers, qu’on reconnoît à leurs noisettes encore existantes, entremêlées de différentes espèces de roseaux faisant corps ensemble.

    D’où viennent ces lits de tourbes qui s’étendent depuis Bruges par tout le plat pays de la Flandre jusqu’à la rivière d’Aa, entre les dunes et les terres élevées des environs de Bergues, etc. ? Il faut que, dans les siècles reculés, lorsque la Flandre n’étoit qu’une vaste forêt, une inondation subite de la mer ait submergé tout le pays, et en se retirant ait déposé tous les arbres, bois, et roseaux qu’elle avoit déracinés et détruits dans cet espace de terrain, qui est le plus bas de la Flandre, et que cet événement soit arrivé vers le mois d’août ou septembre, puisqu’on trouve encore les feuilles aux arbres, ainsi que les noisettes aux coudriers. Cette inondation doit avoir été bien longtemps avant la conquête que fit Jules César de cette province, puisque les écrits des Romains, depuis celle époque, n’en ont pas fait mention.

    Quelquefois ou trouve des végétaux dans le sein de la terre, qui sont dans un état différent de celui de la tourbe ordinaire : par exemple, au mont Ganelon, près de Compiègne, on voit, d’un côté de la montagne, les carrières de belles pierres et les huîtres fossiles dont nous avons parlé, et, de l’autre côté de la montagne, ou trouve à mi-côte un lit de feuilles de toutes sortes d’arbres, et aussi des roseaux, des goémons, le tout mêlé ensemble et renfermé dans la vase ; lorsqu’on remue ces feuilles, on retrouve la même odeur de marécage qu’on respire sur le bord de la mer, et ces feuilles conservent cette odeur pendant plusieurs années. Au reste, elles ne sont point détruites, on peut en reconnoître aisément les espèces : elles n’ont que de la sécheresse, et sont liées foiblement les unes aux autres par la vase.

    « On reconnoît, dit M. Gueltard, de deux espèces de tourbes : les unes sont composées de plantes marines, les autres de plantes terrestres ou qui viennent dans les prairies. On suppose que les premières ont été formées dans le temps que la mer recouvroît la partie de la terre qui est maintenant habitée : on veut que les secondes se soient accumulées sur celle-ci. On imagine, suivant ce système, que les courants portoient dans des bas-fonds formés par les montagnes qui étoient élevées dans la mer, les plantes marines qui se détachoient des rochers, et qui, ayant été ballottées par les flots, se déposoient dans les lieux profonds.

    » Cette production de tourbes n’est certainement pas impossible ; la grande quantité de plantes qui croissent dans la mer, paroît bien suffisante pour former ainsi des tourbes : les Hollandois mêmes prétendent que la bonté des leurs ne vient que de ce qu’elles sont ainsi produites, et qu’elles sont pénétrées du bitume dont les eaux de la mer sont chargées…

    » Les tourbières de Villeroy sont placées dans la vallée où coule la rivière d’Essone ; la partie de cette vallée peut s’étendre depuis Roissy jusqu’à Escharcon… C’est même vers Roissy qu’on a commencé à tirer des tourbes… Mais celles que l’on fouille auprès d’Escharcon, sont les meilleures…

    » Les prairies où les tourbières sont ouvertes, sont assez mauvaises, elles sont remplies de joncs, de roseaux, de prêles, et autres plantes qui croissent dans les mauvais prés : on fouille ces prés jusqu’à la profondeur de huit à dix pieds… Après la couche qui forme actuellement le sol de la prairie, est placé un lit de tourbe d’environ un pied : il est rempli de plusieurs espèces de coquilles fluviatiles et terrestres…

    » Ce banc de tourbe, qui renferme les coquilles, est communément terreux : ceux qui le suivent sont à peu près de la même épaisseur, et d’autant meilleurs qu’ils sont plus profonds ; les tourbes qu’ils fournissent sont d’un brun noir, lardées de roseaux, de joncs, de cypéroïdes, et autres plantes qui viennent dans les prés ; on ne voit point de coquilles dans ces bancs…

     » On a quelquefois rencontré dans la masse des tourbes, des souches de saules et de peupliers, et quelques racines de ces arbres ou de quelques autres semblables. On a découvert du côté d’Escharcon un chêne enseveli à neuf pieds de profondeur : il étoit noir et presque pourri ; il s’est consommé à l’air : un autre a été rencontré du côté de Roissy à la profondeur de deux pieds entre la terre et la tourbe. On a encore vu près d’Escharcon des bois de cerf ; ils étoient enfouis jusqu’à trois ou quatre pieds…

    » Il y a aussi des tourbes dans les environs d’Étampes, et peut-être aussi abondamment qu’auprès de Villeroy : ces tourbes ne sont point mousseuses, ou le sont très peu ; leur couleur est d’un beau noir, elles ont de la pesanteur, elles brûlent bien au feu ordinaire, et il n’y a guère lieu de douter qu’on n’en pût faire de très bon charbon…

    » Les tourbières des environs d’Étampes ne sont, pour ainsi dire, qu’une continuité de celles de Villeroy ; en un mot, toutes les prairies qui sont renfermées entre les gorges où la rivière d’Étampes coule sont probablement remplies de tourbe. On en doit, à ce que je crois, dire autant de celles qui sont arrosées par la rivière d’Essone ; celles de ces prairies que j’ai parcourues m’ont fait voir les mêmes plantes que celles d’Étampes et de Villeroy. »

    Au reste, selon l’auteur, il y a en France encore nombre d’endroits où l’on pourroit tirer de la tourbe, comme à Bourneuille, à Croué, auprès de Beauvais, à Bruneval, aux environs de Péronne, dans ie diocèse de Troyes en Champagne, etc., et cette matière combustible seroit d’un grand secours, si l’on en faisoit usage dans les endroits qui manquent de bois.

    Il y avoit aussi des tourbes près Vitry-le-François, dans des marais le long de la Marne : ces tourbes sont bonnes et contiennent une grande quantité de cupules de gland. Le marais de Saint-Gon, aux environs de Châlons, n’est aussi qu’une tourbière considérable, que l’on sera obligé d’exploiter dans la suite par la disette des bois. (Add. Buff.)

  2. Voyez Ray’s Discourses, page 232.
  3. Je doute beaucoup de la vérité de ce fait : tous les arbres qu’on tire de la terre, au moins tous ceux que j’ai vus, soit chênes, soit autres, perdent, en se desséchant, toute la solidité qu’ils paroissent avoir d’abord, et ne doivent jamais être employés dans les bâtiments.
  4. Lettre de M. Schœpflin : Strasbourg, 24 septembre 1746.
  5. Histoire de l’Académie des Sciences, année 1719, page 24.