Premier péché/15

La vraie Fête


C’était fête, grande fête à la maison bleue. Les salons décorés d’une profusion de fleurs, embaumaient la jeunesse et l’été ; de la lumière partout, il en descendait des lustres somptueux, il en brillait parmi les plantes, en des points roses, bleus et verts ; il en rayonnait sur les éblouissantes toilettes, les blanches épaules et les scintillants bijoux. C’était un éblouissement : de toutes les lèvres, tombaient des sourires, le trésor en semblait inépuisable tant chacun en recueillait, et en livrait à son tour ; et les flatteuses paroles se perdaient dans les corolles des fleurs… Pauvres fleurs, elles étaient vite fanées, les illusions trompeuses profanent tôt la fragile grâce. Les roses s’effeuillaient sur les tapis, et les pétales s’attachaient aux petits souliers des jolies danseuses. Elles valsaient dans le trépas, les fines roses de juillet, sitôt mortes que nées.

La joie vivait partout, le piano l’harmonisait en des notes enlevantes, la danse la berçait dans tous ses pas vifs ou lents, rythmés avec un art délicieux, les jeunes fronts l’exultaient, le rire perlé l’envoyait à tous les échos… enfin c’était une fête mondaine qui secouait, dans la nuit, mille rêves qui agoniseraient à l’aurore, suivant de près, dans la tombe, leurs sœurs, les roses !

Une fillette de douze ans promenait sa petite robe blanche à travers les riches toilettes, et évoluait avec un talent remarquable, aussitôt que dans un proche horizon, elle voyait poindre une jupe héliotrope, fort admirée lorsque la maman s’en était parée, mais dont le voisinage, à cette heure, ne lui convenait plus du tout, tant elle savait la sentence qu’apporterait cette robe superbe : « Ma Jeannette, sois raisonnable, et gagne ton petit lit. Maman te récompensera, demain, si tu est bonne fille ! » C’était bien gentil toujours la récompense de maman, mais rien ne valait pour la mignonne le plaisir de cette fête : aussi déployait-elle un rare talent de stratégiste.

Elle parcourut tous les salons, elle entendit beaucoup d’aveux, elle surprit maintes railleries ; elle comprit même que l’on se moquait de la fête — une si belle fête ! Mais oui, l’on se moquait. Jeannette aurait, bien volontiers, trahi les vilains qui parlaient ainsi… mais prudente, elle préféra se taire, pour ne pas manquer la fin du spectacle. C’était la première représentation de la petite et vraiment la scène était variée et intéressante.

Les propos d’amour l’amusaient, surtout ; elle se blottissait parmi les plantes, recueillant, avidement, tous les mots ; c’était une musique nouvelle, et elle s’en grisait. Je t’aime, que ce doit être charmant ! pensait l’enfant. Un couple tout près d’elle, s’arrêta, et lui, un grand brun, disait, à elle, une frêle et gracieuse blonde, un lot de choses charmantes, déclarations enflammées qui mettaient Jeannette aux anges ! Et, un peu plus tard, près du même laurier rose, la fillette écouta le même jeune homme redire les mêmes propos… elle avança sa tête curieuse pour revoir la même blondinette aux grands yeux rêveurs… et, elle aperçut une grande et belle personne à l’air altier, qui lui rappela Junon : Jeannette étudiait sa mythologie.

L’enfant avait envie de lui crier : Tu es un menteur ! tant elle trouvait perfide cette tromperie, à l’ombre du laurier rose… pauvre laurier ! mais le lit blanc lui apparut… et pour soulager, un peu, sa petite âme, elle chercha la blondinette trahie, voulant lui donner une caresse compensatrice. Elle aperçut bientôt sa robe rose, et la vit causer avec un joli danseur, elle s’avance, et là, tout près… ? Pauvre petite, elle entend le même refrain répété en duo…

Et l’enfant grave, de dire :

« Mais, ils ont donc appris cela par cœur, comme Maman me fait apprendre ma leçon d’histoire… ils disent tous la même chose ! »

Il lui semble maintenant que la fête est un enchantement de mauvaise fée, son front est brûlant, trop de pensées bouillonnent là, et les yeux lui font mal. Jeannette pense à son jardin, et gagnant la porte, elle s’en va dans la nuit. Peur ? de quoi Jeannette aurait-elle peur ? le bois n’est-il pas son meilleur ami ? elle en connaît tous les détours, et s’amuse, souvent, à y marcher les yeux clos.

Au milieu des arbres dont la tête profile une tache noire dans le ciel sombre de cette nuit vierge d’étoiles, on voit le voltigement blanc de la robe de Jeannette, telle l’écharpe qu’une déesse, amoureuse des arbres, fait onduler à travers les branches des bois endormis. Un frémissement d’oiseau, un soupir de feuille, une caresse du vent, légers souffles effleurant les cheveux de Jeannette, disait quelque chose à cette enfant, qui n’avait souri qu’à la nature, et dont le petit cœur, ce soir, était gonflé des premiers désenchantements. Elle gagna un berceau, et dans la nuit, un point rouge — celui de la cigarette, — lui souhaita la bienvenue.

— C’est toi, cousin ? fit Jeannette, devinant.

Le grand cousin, le confident intime, et si discret ; elle savait où le retrouver, lui, qui n’aimait pas les fêtes. S’asseyant à ses côtés, sur le banc rustique, elle appuya son front charmant sur l’épaule du jeune homme et lui raconta tout.

« Cousin, que c’est laid, la fête, que c’est laid. »

Lui, effrayé du tumulte de cette âme enfantine, tentait doucement de la calmer.

— « Tu as mal entendu, ma petite, et tu verras bientôt que le monde est fort amusant. »

Jeannette se révolta, et contrariée, elle éclata en sanglots. Le cousin est heureux de cette explosion qui dégage la gorge oppressée.

Et en la consolant, il pense quelle influence aura sur la vie de Jeannette cette première impression. Elle s’est brouillée du premier coup, avec les fêtes ; il sent bien toute réconciliation impossible. Alors, il la voit grandir, sérieuse et sage, toute à son devoir, avec l’horreur des compromissions mondaines… Il écoute les accords joyeux qui descendent des fenêtres jusqu’au bocage et meurent avec la répétition moqueuse de l’écho.

C’est un peu de joie qui vient à lui, et il sourit à un rêve, pendant que sur son épaule, la petite tête est toute sanglotante.

Pleure, enfant, ces larmes sont le baptême qui te fait femme !

Le froid de la nuit et celui des sanglots enveloppent Jeannette et elle a un long frissonnement.

— « Viens, petite, ton lit blanc est prêt. Va dormir, chère, oublie tout, mais rappelle-toi toujours que ce n’est pas au bal que vit le vrai bonheur. »

Il la ramène doucement vers la maison, et, au bas du grand escalier, s’arrêtant, tout grave :

« Jeannette, promets-moi de me dire ton premier amour, tout comme j’ai reçu ton premier chagrin ? »

Dans un mouvement familier, elle lui envoie un baiser, avec un gros oui : promesse charmante !

* * *

« Te souviens-tu, chérie, de mon bal de douze ans, et de l’horreur qu’il me laissa pour les fêtes mondaines ? Je t’en ai bien dit tous les détails, dans nos longues confidences du pensionnat. Tu sais aussi, que jamais, je n’ai voulu aller au bal ; cela a même impatienté nombre d’amies, qui s’attendaient, probablement, à venir flirter chez moi, tout en me ridiculisant à l’abri de leurs éventails.

« On me croyait misanthrope ! Oh ! la, la, tu sais si je le suis. Je t’ai parlé longuement de cousin Maxime, celui-là même qui me consola le soir de ma première désillusion. Et puis, ne t’ai-je pas aussi confié, que depuis lors, je l’avais aimé. Peut-être pas d’amour, tout de suite, j’étais encore une enfant, mais cela vint bientôt. Je l’aimai de plus en plus, je n’étais heureuse qu’auprès de lui, sa voix était ma plus chère musique, et je l’aurais écoutée — toujours — me lire des vers… mais ce n’étaient pas les vers que j’entendais, c’était lui !… mon plus grand poète ! Mon idylle languissait terriblement, je devins triste, Maman déclarait que l’existence choisie ne m’allait pas, et qu’il fallait me donner un peu de mouvement.

« Maxime était là, quand maman s’en exprima avec une telle énergie, et je vis bien l’expression angoissée de ses beaux yeux bleus. Tu ne les connais pas ces yeux-là, ma chère ; ils sont uniques ! Ne ris pas, je suis très sérieuse.

« Maman sortit bientôt, et Maxime vint s’asseoir sur un petit tabouret. Tu sais, celui que j’ai brodé avec tant de zèle — tu vas voir que j’avais un pressentiment ! — Il me regardait… ses yeux n’avaient jamais eu cette éloquence. Mon cœur en battait la charge !

« — Si vous êtes ainsi triste, Jeannette, n’est-ce pas que vous aimez ?

« Il était si pâle, si ému… oh ! mon Dieu, que j’étais contente !

« Je ne répondis rien, car la vérité était difficile à dire ; il insista :

« Jeannette, vous me l’avez promis ? »

« Et bravement, j’avouai : « Oui, j’aime ! »

« — Vous aimez… et qui ? J’ai cru que ces mots-là l’étouffaient. Brûlant mes vaisseaux, je lui criai : « Vous ! vous ! vous ! vilain aveugle. » J’étais furieuse et contente de lui faire ma confession. Et lui… ma chère, ça ne se dépeint pas ! Il avait peur, le pauvre cher, que je m’amuse des quatorze ans qu’il a eu la bonne idée de vivre, avant ma naissance. Mais il aurait cent ans, que je l’aimerais tout de même… crois-tu ? Je suis folle de mon bonheur, viens vite me dire le tien. Je t’embrasse à la course, j’entends le coup de cloche qui révèle l’amoureux impatient de voir son soleil. Le soleil de mon Maxime t’embrasse chaudement.

« JEANNETTE. »


« N. B. — Tout de même, j’ai trouvé mon mari au bal ! Ces bals ! Je ne leur demanderai plus rien, puisqu’ils m’ont donné le mien ! »