Premier discours sur la loi Agraire (trad. Nisard)


Premier discours sur la loi Agraire (trad. Nisard), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 502-508).
PREMIER DISCOURS


SUR LA LOI AGRAIRE,


CONTRE RULLUS, DANS LE SÉNAT




DISCOURS QUINZIÈME.




ARGUMENT.

Ces trois discours sont les premiers que prononça Cicéron pendant son consulat. Ils commencent la série des discours consulaires dont Cicéron donne lui-même le catalogue à Atticus (Ep. ad Att. II, 1 ), et dont il lui promet le recueil. De cette série trois sont perdus, les discours sur la loi théâtrale d’Othon, qui assignait à l’ordre équestre un banc distingué aux spectacles ; sur sa démission du gouvernement de sa province ; sur les enfants des proscrits, à qui une loi de Sylla interdisait les honneurs et l’entrée au sénat, mais qu’il était dangereux de rétablir dans leurs droits. Comme œuvre politique, ce dernier discours est à jamais regrettable, en ce qu’il nous eut montré Cicéron. S’inclinant devant les faits accomplis, et combattant une loi conforme à la justice, à l’humanité, et certainement aussi à ses propres sentiments, parce que l’adoption de cette loi, en dépouillant les lâches qui s’étaient enrichis de proscriptions, eut ramené la guerre civile, et fait verser encore des flots de sang.

Ce premier discours sur la Loi Agraire fut prononcé dans le sénat, l’an de Rome 690, le premier jour du consulat de Cicéron. Peu de jours auparavant, P. Servilius Rullus, tribun du peuple, avait proposé une loi agraire, c’est-à-dire, l’établissement d’une partie du peuple indigent dans les terres de l’État. L’intention du tribun était de faire créer un décemviral ou dix commissaires, avec un pouvoir absolu, pendant cinq ans, sur tous les domaines de la république, pour les distribuer aux citoyens, suivant leur volonté on leur caprice ; pour vendre ou acheter comme ils le jugeraient à propos ; pour régler les droits de ceux qui les possédaient ; pour faire rendre compte à tous les généraux, excepté Pompée, de tout le butin qu’ils avaient l’ait dans les guerres étrangères ; pour établir des colonies dans tous les lieux qu’ils y croiraient propres, et particulièrement à Capoue ; enfin, pour disposer absolument de tous les revenus et de toutes les forces de l’empire.

Une telle loi était une révolution tout entière ; elle causa de vives alarmes, principalement dans l’aristocratie et le sénat, et devint immédiatement l’objet des attaques de Cicéron. Le premier jour de son consulat, il rassure les sénateurs, s’engage devant eux à ne pas souffrir, pendant son administration, la moindre atteinte contre les libertés de l’État, poursuit les tribuns jusqu’au forum, écrase Rullus de son accablante logique, le signale bientôt dans une adroite réplique, comme un indigne calomniateur, et sait si bien ramener à soi les dispositions du peuple, que le tribun lui-même, désespérant du succès, n’osa point présenter sa loi. Il existe au commencement de ce discours une lacune assez considérable. On a perdu les deux premiers feuillets du manuscrit qui a servi de copie à tous les autres.

-----
Lacune considérable.

… Butin, dépouilles, prix de la victoire, les tentes même de Pompée, les decemvirs vendront tout, et Pompée sera spectateur de la vente ? … Toute la Propontide et l’Hellespont seront mis à l’encan ; les côtes communes aux Lyciens et aux Ciliciens viendront ensuite ; la Mysie et la Phrygie subiront la même loi, la même destinée… À ces projets publiquement manifestés d’abord ont succédé les intrigues et les sourdes menées. Les décemvirs diront ce que beaucoup de gens ont souvent déjà dit et ce qu’ils disent encore, à savoir, que depuis les mêmes consuls, le royaume de Ptolémée est devenu, par le testament de ce prince, l’héritage du peuple romain. Accordez-vous donc Alexandrie aux sollicitations secrètes de ceux dont vous avez repoussé les exigences publiques ? Par les dieux immortels ! sont-ce là, sénateurs, des inspirations d’hommes à jeun, ou des hallucinations de gens ivres, des pensées de sages, ou des désirs de fous ?

Mais voyez, dans l’article suivant, comment ce dissipateur impur introduit le désordre dans la république, comment il livre à la dispersion et à la ruine les domaines de nos ancêtres, traitant le patrimoine de l’empire comme il a traité le sien, en pupille émancipé. Il annonce, dans sa loi, les biens à vendre par les décemvirs ; en d’autres termes, il annonce la vente des domaines de l’État. Il veut qu’on achète des terres pour les distribuer ; il cherche donc de l’argent, et son imagination lui suggérera quelque moyen d’en trouver. Car s’il profanait tout à l’heure la dignité du peuple, s’il appelait sur le nom romain l’exécration du monde, s’il donnait à ses décemvirs nos villes amies, les campagnes des alliés, le trône et la couronne des rois, maintenant c’est de l’argent qu’il cherche, de l’argent sous la main, de l’argent comptant. Voyons donc les expédients de ce tribun actif et subtil. « Vendez, dit-il, la forêt Scantia. » Où trouvez-vous cette forêt, Rullus ? parmi les terres abandonnées ou dans celles affermées par les censeurs ? Si votre instinct scrutateur a fait sortir du sein des ténèbres quelque lambeau de terre, bien qu’il soit injuste que vous le dévoriez, dévorez-le, j’y consens, puisque cela vous plaît, puisque vous êtes l’auteur de la découverte ; mais vendre la forêt Scantia, vous, quand je suis consul, et sous les yeux du sénat ! vous, toucher au moindre de nos revenus ! vous, enlever au peuple romain le dépôt de ses ressources en temps de guerre, de ses magnificences en temps de paix ! Certes, je m’estimerais moi-même un consul plus lâche que mes courageux prédécesseurs du temps de nos ancêtres, si l’on supposait que les richesses acquises au peuple romain sous leur consulat, ne pussent pas même être conservées sous le mien !

II. Rullus vend successivement toutes nos possessions d’Italie ; il n’en omet aucune, et j’admire en cela son exactitude. Il parcourt la Sicile entière sur les registres des censeurs ; pas une habitation, pas un champ ne lui échappent. Vous avez entendu le programme de la vente du peuple romain par un tribun du peuple ; au mois de janvier s’ouvrent les enchères, et je pense que si les citoyens dont la bravoure et les armes ont doté l’État de ces possessions, se sont abstenus de les vendre, c’était, à n’en plus douter, afin que nous les vendissions nous-mêmes et en fissions des largesses.

Maintenant voyez comment ces intrigues prennent une allure moins équivoque. Tout à l’heure je vous signalais la première partie de la loi des décemvirs comme hostile à Pompée ; à présent ils se démasquent eux-mêmes. Ils ordonnent de vendre les terres d’Attalie et d’Olympe, que les victoires du valeureux Servilius ont réunies à la république ; puis les domaines des rois de Macédoine, que nous devons, partie au courage de T. Flamininus, partie à L. Paullus, le vainqueur de Persée ; puis le riche et fertile territoire de Corinthe, dont les produits, grâce au talent militaire et au bonheur de Mummius, ont grossi les revenus du peuple romain ; puis encore les campagnes qui environnent la nouvelle Carthage en Espagne, merveilleuses conquêtes des deux Scipions ; puis enfin la vieille Carthage elle-même que Scipion l’Africain a rasée, et dont il a consacré les ruines à l’impérissable mémoire des hommes, soit pour imprimer un caractère indélébile aux malheurs des Carthaginois, soit pour attester la victoire de Rome, ou pour accomplir quelque vœu religieux. La vente de ces insignes sacrés de l’empire, de ces héritages somptueux de nos pères, une fois consommée, ils font vendre à la suite les anciennes possessions de Mithridate dans la Paphlagonie, dans le Pont et dans la Cappadoce. Est-il douteux enfin qu’ils poursuivent de la pique du crieur l’armée de Pompée, ceux-là qui ordonnent de vendre le sol sur lequel il fait encore la guerre, le sol qu’il n’a pas encore conquis ?

III. Mais comment qualifier leur discrétion sur le lieu où la vente doit être effectuée ? car la loi autorise les décemvirs à vendre partout où ils le jugeront à propos. Il est interdit aux censeurs d’affermer les biens de l’État, si ce n’est sous les yeux du peuple romain, et les décemvirs pourront sans obstacle les vendre aux extrémités du monde ? Mais les hommes les plus obérés, quand ils vendent leur patrimoine, aiment mieux en vendre les débris sur les places destinées aux ventes de cette nature, que dans les carrefours ou dans les rues. Rullus et sa loi permettent aux décemvirs de choisir à leur guise des lieux obscurs et solitaires, et d’y vendre les biens du peuple. Voyez-vous déjà combien cette irruption des décemvirs au sein des provinces, des royaumes et chez les peuples libres, sera sensible et désastreuse pour ceux-ci, et pour ceux-là lucrative ? quand vous donnez à certains personnages des missions libres, pour aller recueillir des héritages, ils partent à titre de simples particuliers et pour des affaires particulières, sans étaler un grand faste, sans être environnés d’un grand crédit ; cependant, vous le savez, leur arrivée est souvent fort onéreuse à vos alliés. Concevez-vous donc la terreur et les maux que cette loi va répandre parmi toutes les nations, quand elles verront lancés sur la surface du monde des décemvirs revêtus d’un immense pouvoir, dominés par une avarice extrême, par une insatiable cupidité, et qui, au fardeau d’un séjour dispendieux, et à la présence formidable des faisceaux, ajouteront encore les vexations du despotisme et l’iniquité des jugements ? car ils auront le droit de déclarer publiques telles ou telles propriétés, et de les vendre conformément à cette décision. Il répugnerait même à ces hommes intègres de recevoir de l’argent pour ne pas vendre, que la loi, à cet égard, lève encore leurs scrupules. Imaginez maintenant l’énormité des spoliations dans tous les lieux possibles, le scandale des marchés, et le trafic infâme de la justice et de toutes les fortunes ! car cet article de la loi qui ne comprenait d’abord que les biens acquis depuis le consulat de L. Sylla et de Q. Pompée, ils l’ont étendu depuis arbitrairement et indéfiniment à toutes nos conquêtes.

IV. La même loi autorise les décemvirs à frapper toutes les terres d’un impôt considérable, afin que les unes puissent être affranchies ou qu’il soit passé outre à la vente des autres, suivant la commodité ou le bon plaisir de ces magistrats. Cette disposition ne permet pas de décider si la rigueur des jugements sera plus désastreuse aux populations, ou l’indulgence plus profitable aux décemvirs.

Cependant, il y a dans la loi deux exceptions moins injustes que suspectes. Elles portent, l’une, qui regarde les biens à imposer, sur le territoire de Récentore en Sicile ; l’autre, qui regarde la vente des terres, sur celles dont la garantie est consacrée par un traité : ce sont les terres possédées en Afrique par Hiempsal. Or, je le demande, si un traité garantit à Hiempsal ses possessions, et si le territoire de Récentore est un domaine privé, qu’était-il besoin de les excepter ? Si au contraire ce traité est l’objet de quelque doute, si l’on a dit souvent que le domaine de Récentore est public, à qui Rullus fera-t-il croire que lui, Rullus, ait trouvé dans tout l’univers deux endroits seulement dignes de sa commisération gratuite ? Maintenant donc, y a-t-il quelque part un écu assez profondément enfoui, dont les fabricateurs de la loi n’aient flairé la retraite ? Les provinces, les villes libres, les alliés, les amis, les rois enfin, ils épuisent tout, ils portent la main sur les domaines de Rome. Ce n’est pas assez. Écoutez, écoutez, vous qui avez commandé les armées, et livré des batailles en vertu de l’auguste suffrage du peuple et du sénat. « QUICONQUE A REÇU OU QUI RECEVRA QUELQUE PARTIE DU BUTIN, DES DÉPOUILLES, DE L’OR CORONAIRE, LAQUELLE N’AURA PAS ÉTÉ EMPLOYÉE EN MONUMENTS OU VERSÉE AU TRÉSOR, EST TENU DE LA REMETTRE AUX DÉCEMVIRS. » Ainsi le veut la loi. Ils espèrent beaucoup de cet article ; déjà ils préparent des enquêtes contre tous les généraux et leurs héritiers ; mais c’est de Faustus principalement qu’ils pensent tirer les plus grosses sommes. Cette cause, dont ne voulurent point connaître des juges assermentés, est soumise à la décision des décemvirs. Peut-être même ceux-ci pensent-ils qu’elle n’a été ainsi abandonnée que pour être déférée à leur juridiction. Ensuite, Rullus n’est pas moins soucieux de l’avenir ; il décrète que tout général en possession d’une somme quelconque en fera la remise immédiate aux décemvirs. Cependant il excepte Pompée de la façon, selon moi, dont la loi qui expulse les étrangers de Rome excepte Glaucippe : car excepter ainsi un seul homme, c’est ne pas lui faire une grâce, c’est ne pas lui faire une injustice. Mais en restituant à Pompée sa part de dépouilles, il fait main basse sur le produit des domaines conquis par celui-ci ; car si la vente de ces nouveaux domaines, à opérer depuis notre consulat, doit rapporter quelque argent, il ordonne d’en adjuger l’emploi aux décemvirs. N’est-il pas sensible à tous que leur intention est de vendre aussi les propriétés dont Pompée est appelé à nous enrichir encore ?

V. Vous voyez déjà, sénateurs, se former, se grossir par tous les procédés imaginables le trésor des décemvirs. Mais ils atténueront l’odieux de son origine, ils le consacreront tout entier à des achats des terres. Très bien. Qui donc achètera ces terres ? les mêmes décemvirs ; et vous, Rullus (je ne parle plus de vos collègues), vous achèterez celles que vous voudrez, vendrez celles que vous voudrez, estimerez au prix que vous voudrez. Car cet honnête homme veut prévenir les achats forcés, comme si nous ignorions que de telles opérations sont injustes, et qu’au contraire le consentement du vendeur est profitable à l’acheteur. Combien votre beau-père, par exemple, vous vendra-t-il des terrains ? et si je connais bien sa loyauté, il ne vendra pas malgré lui. D’autres l’imiteront volontiers, pour échanger contre de l’argent des propriétés qui sont l’objet de la haine publique ; ils donneront ce qu’ils ne peuvent guère retenir, afin de recevoir ce qu’ils désirent tant. Voyez donc sur quelle immense échelle ils se disposent à exploiter leurs intolérables privilèges. L’argent pour acheter des terres est amassé ; mais on n’achètera pas malgré les possesseurs. Si les possesseurs sont d’accord pour ne pas vendre, qu’arrivera-t-il ? L’argent sera-t-il rendu au trésor ? La loi ne le permet pas. L’y fera-t-on rentrer avec violence ? Elle le défend encore. Mais soit ; il n’est rien qu’on ne puisse acheter, si l’on cède à toutes les exigences des vendeurs. Dépouillons donc le monde entier, vendons nos domaines, épuisons le trésor, et, pour enrichir les possesseurs de terres odieuses et pestilentielles, achetons encore des terres.

Je continue. Comment distribuera-t-on ces terres ? quel plan sera suivi ? quel ordre arrêté ? Rullus dit : « On établira des colonies. Combien ; de quels hommes ; dans quels lieux ? Qui ne voit qu’en pareille matière tout cela est à considérer ? Pensiez-vous donc, Rullus, que nous livrerions à vous et aux vôtres, à ces machinateurs de vos nobles projets, l’Italie désarmée, pour être mise sous la sauvegarde de vos garnisons, occupée par vos colonies, opprimée et chargée de vos chaînes ? Qui nous garantit, Rullus, que vous n’installerez pas une colonie sur le mont Janicule, et qu’il vous sera impossible de rendre cette ville la vassale et l’esclave d’une autre ville ? — Nous ne le ferons pas, dites-vous. — D’abord, je n’en sais rien ; ensuite, je l’appréhende ; et enfin, je ne saurais consentir à ce que le salut de Rome fût un de vos bienfaits plutôt que le résultat de notre prudence commune.

VI. Avez-vous supposé que personne de nous ne comprendrait le but où vous tendez en couvrant l’Italie de vos colonies ? Il est écrit dans la loi : « LES DÉCEMVIRS CONDUIRONT DES COLONS DANS TELLES VILLES MUNICIPALES, TELLES COLONIES QU’ILS VOUDRONT ; ILS ASSIGNERONT A CES HOMMES TELLES TERRES ET TELLES LOCALITÉS QU’ILS VOUDRONT ; de sorte que, lorsqu’ils auront rempli l’Italie de leurs soldats, vous aurez perdu, non seulement l’espérance de conserver votre dignité, mais encore de reconquérir votre indépendance. On m’objecte que ce ne sont là que des soupçons et des conjectures. Que personne ne s’y trompe ; déjà, ils manifestent leur antipathie contre le nom de cette république, contre Rome, siége de notre empire, contre ce temple du grand Jupiter, contre cette citadelle de toutes les nations. Ils veulent établir une colonie à Capoue, opposer cette ville à la nôtre, y porter leurs richesses, y transférer le nom de cet empire. Ce lieu, dit-on, par la fertilité de son territoire, par l’immensité de ses ressources, enfanta jadis l’orgueil et la cruauté ; et c’est là que nos colons, gens choisis pour l’exécution de tous les crimes, seront placés par les décemvirs. Sans doute aussi qu’une fois en possession de cette ville, dont les habitants, héritiers d’une splendeur et d’une opulence antiques, n’ont pu jouir autrefois avec modération de leur prospérité, vos satellites useront avec mesure d’un état de fortune si nouveau pour eux. Nos pères ont enlevé à Capoue ses magistratures, son sénat, ses conseils, toutes les marques d’une république ; ils ne lui ont laissé que le vain nom de Capoue ; et ce n’était pas par cruauté (qui fut en effet plus clément que ces hommes qui ont restitué tant de fois tous leurs biens à des ennemis étrangers et vaincus ? ), c’était par prudence. Ils prévoyaient que s’il y subsistait toujours quelque vestige des formes républicaines, cette même ville pourrait bien devenir un jour le siège de notre empire. Vous, décemvirs, si vous ne vouliez renverser la république, et vous préparer à vous-mêmes une domination nouvelle, auriez-vous méconnu les conséquences désastreuses de votre loi ?

VII. Que faut-il craindre, en effet, quand on fonde une colonie ? Les délices ? Capoue a corrompu Annibal lui-même. L’orgueil ? il semble né chez les Campaniens de la satiété. Une garnison suspecte ? Celle qui protégerait Capoue serait moins l’auxiliaire que l’ennemie de Rome. Et que ne fait-on pas, dieux immortels ! pour fortifier cette colonie ? Dans les guerres puniques, tout ce que Capoue avait de puissance, elle l’avait en elle seule : aujourd’hui, ses nouveaux colons vont occuper, au gré des décemvirs, toutes les cités qui l’environnent. Car c’est pour cela même que la loi permet aux décemvirs « DE CONDUIRE CEUX QU’ILS VOUDRONT DANS LES VILLES QU’ILS JUGERONT CONVENABLES. » Elle ordonne donc de distribuer à ces intrus les terres de la Campanie et celles de Stellate.

Je ne me plains pas de la diminution de nos revenus, de la honte de ce déficit et du dommage qui doit en résulter ; j’omets d’autres inconvénients dont il n’est personne qui ne se plaigne sérieusement et légitimement ; tel est d’abord l’abandon de la plus belle propriété du peuple romain, laquelle est notre ressource dans la disette, le dépôt de nos subsistances pendant la guerre, et repose, pour ainsi dire, sous le sceau protecteur de la république ; c’est ensuite l’exploitation octroyée à Rullus d’un territoire qui avait échappé à la domination spoliatrice de Sylla, aux largesses des Gracques. Je ne dis pas que le revenu de ce territoire est le seul qui nous reste quand nous perdons les autres, qui soit toujours actif quand les autres sont suspendus, magnifique en temps de paix, intarissable en temps de guerre ; qui soutienne nos soldats et ne craigne pas l’ennemi : je néglige toutes ces considérations, que je réserve pour l’assemblée du peuple. Je parle maintenant du péril qui menace notre salut, notre liberté. Quel sera, pensez-vous, votre partage dans le gouvernement ; que conserverez-vous de votre liberté, de votre dignité, lorsque Rullus, et d’autres dont vous vous effrayez encore davantage, avec une troupe de gens besogneux et pervers, avec les plus grands secours d’hommes et d’argent, seront les maîtres de Capoue et des villes voisines ? Quant à moi, pères conscrits, j’opposerai à ces hommes une résistance énergique, opiniâtre, et je ne souffrirai pas, moi consul, qu’ils exécutent un complot dès longtemps médité contre la patrie.

Vous vous trompiez grossièrement, Rullus, vous et quelques-uns de vos collègues, lorsque vous espériez, en dépit d’un consul plus populaire que vous, sans affecter de l’être, marcher à la popularité sur les ruines de la république. Je vous provoque donc, je vous mande à l’assemblée du peuple ; c’est le peuple que je veux pour arbitre entre vous et moi.

VIII. Si nous examinons en effet toutes les choses qui conviennent, toutes celles qui sont agréables au peuple, nous ne trouvons rien d’aussi conforme à ses goûts que la paix, l’union, le repos. Vous, au contraire, m’avez livré la cité inquiète et défiante, irrésolue et craintive, troublée par vos lois, vos harangues et vos menées séditieuses ; vous avez montré l’espérance aux méchants, jeté l’effroi dans l’âme des bons, chassé le crédit du forum, et enlevé sa dignité à l’État. Au milieu de ce désordre dans les affaires, de cette perturbation dans les esprits, quand le consul aura fait entendre sa voix au peuple, déployé son autorité, et jeté la lumière au sein des ténèbres ; quand il aura montré qu’on ne doit craindre ni armée, ni faction, ni colonie, ni vente de revenus publics, ni pouvoir nouveau, ni tyrannie décemvirale ; qu’on ne verra pas sous son consulat une autre Rome, un autre siège de l’empire ; qu’on jouira enfin d’une tranquillité profonde et d’une paix bien assise ; nous ne redouterons plus, je pense, que votre admirable loi agraire soit plus populaire que mes raisons. Et quand j’aurai dévoilé la scélératesse de vos intentions, le mensonge de la loi, et les machinations perfides dressées contre le peuple romain lui-même, par des tribuns populaires, je craindrais, Rullus, de vous tenir tête dans une assemblée du peuple, moi, dont la volonté, la résolution est de gérer mon consulat de la seule manière qu’il doit l’être, c’est-à-dire, gravement, librement, sans briguer ni province, ni honneur, ni distinction, ni avantage d’aucune espèce qui puisse soulever l’opposition d’un tribun du peuple ! Oui, dans ce jour des calendes de janvier, en présence de cette nombreuse assemblée du sénat, votre consul déclare que, si la république reste en l’état où elle est maintenant, s’il ne survient pas d’obligation nouvelle à laquelle il ne pourrait se soustraire, sans blesser l’honneur, il n’acceptera le gouvernement d’aucune province. Ainsi, ma conduite sera telle dans cette magistrature, que j’aurai le pouvoir de réprimer les colères d’un tribun, si elles s’adressent au peuple, de les mépriser, si ce n’est qu’à moi.

IX. Je vous en prie donc, tribuns du peuple, au nom des dieux immortels, rentrez en vous-mêmes ; abandonnez ceux qui, si vous n’y prenez garde, ne tarderont guère à vous abandonner ; conspirez avec nous ; unissez-vous aux honnêtes gens, et confondez votre zèle et votre patriotisme dans la défense du salut commun. Mille maux inconnus assiègent la république, mille complots parricides sont tramés contre elle par des scélérats ; cependant le danger n’est nulle part au dehors, et nous n’avons à craindre ni roi, ni peuple, ni nation : le mal est ici, il est au sein de Rome et sous nos propres yeux ; nous devons tous y porter remède, et tous travailler à le guérir. Vous vous trompez, tribuns, si vous pensez que le sénat seul approuve mes paroles, et que le peuple a d’autres sentiments. Quiconque veut se sauver, entendra la voix imposante d’un consul, sans arrière-pensées ambitieuses, sans reproches, circonspect dans le danger, mais intrépide dans la lutte. Que s’il en est un parmi vous qui se flatte de pouvoir arriver aux honneurs par des voies perturbatrices, qu’il cesse d’abord de l’espérer sous mon consulat, et qu’il apprenne ensuite, par l’exemple de moi-même, consul né, comme il le voit, dans les rangs des chevaliers, quelle route conduit plus facilement les bons citoyens aux honneurs et à la considération. Et vous, pères conscrits, si vous m’assurez le concours de votre zèle dans ma défense de notre dignité commune, je saurai remplir, n’en doutez pas, le vœu le plus cher de la république, et restituer enfin à celle-ci l’autorité dont le sénat jouissait chez nos aïeux.