Premier discours contre L. Catilina (trad. Burnouf)


Premier discours contre L. Catilina (trad. Burnouf), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 556-565).


PREMIER DISCOURS
CONTRE L. CATILINA,
PRONONCÉ DANS LE SÉNAT.

DISCOURS DIX-NEUVIÈME.


INTRODUCTION.

Rome, agrandie par les conquêtes et corrompue par le luxe, était dans cet état, où, comme dit Montesquieu, « la république devant nécessairement périr, il n’était plus question que de savoir comment et par qui elle serait abattue. » Avant que César frappât ce grand coup, Sylla, dictateur, avait déjà montré que les Romains pouvaient souffrir un maître. Ce que l’un et l’autre obtinrent à force de victoires, Catilina voulut le ravir par le crime, une haute naissance et de grandes qualités lui ouvrirent facilement l’entrée des magistratures. Revenu de l’Afrique, qu’il avait gouvernée comme préteur, il se mit au nombre des candidats pour l’année 688. Un procès de concussion, intenté par les Africains, le força de renoncer à ses prétentions. Manlius Torquatus et Aurélius Cotta furent élus. Alors Catilina forma une première conjuration dont Salluste parle en peu de mots. Il devait égorger les nouveaux consuls le jour même de leur entrée en charge, et s’emparer, pour lui et son complice Autronius, des haches et des faisceaux. Ce complot échoua deux fois en trente-cinq jours et demeura impuni. Bientôt même, protégé par la vénalité de ses juges et la collusion du fameux Clodius son accusateur, Catilina fut absous du crime de concussion, et commença d’avance à briguer le consulat pour l’année 690.

En attendant, il travaillait sans relâche à augmenter le nombre de ses partisans ; et vers le commencement de juin 689, à l’approche des comices consulaires, il rassembla les plus audacieux, et les entretint de ses desseins, leur promettant, s’il était consul, honneurs, richesses et puissance. C’est à cette assemblée que se rapporte le discours que Salluste met dans sa bouche au vingtième chapitre de son Histoire de la conjuration. Elle fut tenue dix-sept mois entiers avant que Cicéron lui arrachât enfin le masque, elle contraignit de déclarer à la république une guerre ouverte.

Cependant l’indiscrète vanité de Curius, un des complices, livra bientôt à une femme le secret de la conjuration. Celle-ci en eut horreur et la révéla, en taisant toutefois le nom de Curius. Dans ce temps, Catilina et Cicéron aspiraient également au consulat, et il s’en fallut peu que la naissance et les intrigues du premier ne l’emportassent sur les vertus du second, qui n’avait point d’aïeux ; mais le danger fit taire l’envie, et Cicéron l’emporta. Il fut désigné consul avec Caïus Antonius.

Il semble qu’il ne restait plus qu’à livrer à la vengeance des lois Catilina et ses complices ; mais quoique la conjuration ne fût que trop évidente, il eût été difficile peut-être d’en fournir des preuves légales. En outre, l’État n’avait point, comme dans les gouvernements modernes, un magistrat spécialement chargé de poursuivre les crimes. L’accusation était abandonnée aux particuliers : et comment trouver un accusateur à Catilina ? qui eût osé appeler en justice tant de patriciens, tant de chevaliers romains, peut-être même César et Crassus ? Les conjurés, par leur nombre, leur rang, leur naissance, leurs dignités, étaient tout-puissants au sénat et dans le forum ; et celui qui les eut accusés de conspiration aurait pu se perdre lui-même sans sauver la république. Lucullus poursuivit cependant Catilina, mais pour des crimes anciens ; il l’attaqua comme assassin, à cause des meurtres dont il s’était souillé pendant les proscriptions de Sylla.

Absous une seconde fois, Catilina ne songea plus qu’à emporter de force ce qu’il ne pouvait obtenir par ruse. Quoiqu’il ne fût pas consul, il voulut avoir une armée. De nombreux vétérans de Sylla peuplaient l’Étrurie. Enrichis autrefois par leur général, ruinés depuis par le luxe et la débauche, ils n’aspiraient qu’à un changement, ne rêvaient que nouvelles proscriptions. Mallius, qui lui-même avait servi avec distinction sous le dictateur, en réunit un grand nombre, et ils n’attendaient plus que le signal pour lever l’étendard de la révolte. D’autres conjurés faisaient dans d’autres parties de l’Italie les préparatifs de la guerre civile. Ils rencontraient peu d’obstacles : les armes romaines voyageaient, comme dit Florus, aux extrémités de l’Asie, et Pompée soumettait l’Orient pendant qu’un ennemi plus redoutable que Mithridate était aux portes et dans le sein même de Rome.

La république n’eut, en ces terribles dangers, d’autre rempart que Cicéron. Aussi c’est contre lui qu’étaient dirigés les principaux efforts de la conjuration ; et mille fois, depuis son élection et pendant son consulat, les poignards de Catilina menacèrent sa vie. Cependant les projets de ce conspirateur éclataient de toutes parts, et lui-même ne prenait presque plus la peine de les dissimuler. Un jour, accusé en plein sénat par Caton, il osa répondre qu’il éteindrait sous des ruines l’incendie qu’on voulait allumer contre lui. Ces discours menaçants et les mouvements d’Étrurie avaient jeté l’alarme dans Rome. Le 20 octobre, Cicéron fit un rapport au sénat sur les dangers de la république. Le 21, il enjoignit à Catilina de s’expliquer sur les desseins qu’on lui attribuait. Celui-ci répondit « que la république avait deux corps, l’un faible avec une tête sans vigueur ; l’autre fort, mais auquel il manquait une tête : qu’il devait trop à ce dernier pour ne pas lui en servir. » C’était se déclarer hautement le chef du peuple contre le sénat. Alors fut rendu le décret auquel on avait recours dans les périls extrêmes, et le consul fut revêtu d’un pouvoir dictatorial.

Le lendemain se tinrent les comices consulaires, différés jusqu’à ce temps. Silanus et Muréna furent élus pour l’an 691, et Catilina se vit encore une fois repoussé. Il avait appelé d’Étrurie, pour soutenir sa brigue, une foule de ses satellites et Mallius à leur tête. Son dessein était d’assassiner Cicéron au milieu même de l’assemblée ; mais le consul descendit au Champ de Mars, armé d’une cuirasse, et environné d’une escorte nombreuse et dévouée. Mallius regagna l’Étrurie, et Catilina, frémissant de rage, alla méditer de nouveaux attentats. Le décret du sénat donnait au consul le droit de le faire saisir et jeter en prison. Cicéron nous apprendra lui-même pourquoi il n’en fit point usage. Un bon citoyen, L. Paullus, essaya une dernière fois contre l’ennemi public la puissance des lois. Il l’appela en justice aux termes de la loi Plautia, qui défendait de se trouver en public avec une arme offensive, et d’user de violence envers les magistrats.

Mais Catilina n’en pressait que plus vivement sa criminelle entreprise. Mallius commença la guerre en Étrurie le 27 octobre. Le 23, un projet de massacre échoua dans Rome par la vigilance du consul. Le 1er novembre, une attaque fut tentée sur Préneste, et ne réussit pas davantage, Enfin, la nuit du 6 au 7 novembre, Catilina réunit ses complices chez le sénateur Porcius Léca. Là furent résolus le meurtre de Cicéron, l’incendie de Rome, le soulèvement de l’Italie, le départ de Catilina pour le camp de Mallius. Au sortir de ce conseil impie, et sans attendre que le jour fût venu, Varguntéius et Cornélius se rendirent chez Cicéron pour l’égorger dans son lit. Mais déjà Curius avait averti Fulvie, et le consul savait tout. Il ferma sa porte aux assassins ; ensuite il convoqua le sénat dans le temple de Jupiter Stator, et lui exposa tous les détails de la conspiration. Catilina ne pouvait ignorer l’objet de l’assemblée. Il eut cependant l’audace de s’y rendre, soit pour rassurer ses complices, soit pour détourner les soupçons. Lorsqu’il entra, tous les sénateurs, fuyant son approche, laissèrent vide la partie de l’enceinte où il alla se placer. C’est en ce moment que le consul, s’abandonnant à son indignation, lui adressa cette foudroyante harangue, qui le força de quitter la ville sans avoir pu l’inonder de sang.

Confondu par les reproches du consul, et plus encore par la force de la vérité, Catilina sut pourtant dissimuler sa honte et sa colère. Il prit une contenance hypocrite, et d’un ton suppliant, il conjura les sénateurs de ne pas ajouter foi à des accusations sans preuve. Il parla de sa famille, de ses espérances, des services de ses ancêtres, ajoutant qu’un homme de son rang ne pouvait songer à bouleverser la république, quand un citoyen d’Arpinum, Marcus Tullius, s’en faisait le protecteur. Comme il continuait d’invectiver contre Cicéron, des murmures d’indignation étouffèrent sa voix ; les noms de traître et d’assassin retentirent à ses oreilles, et il sortit plein de fureur en répétant la menace d’écraser ses ennemis sous les ruines de l’État.


I. Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n’a pu t’ébranler ! Tu ne vois pas que tes projets sont découverts ? que ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts ? Penses-tu qu’aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l’a précédée ; dans quelle maison tu t’es rendu ; quels complices tu as réunis ; quelles résolutions tu as prises ?

O temps ! ô mœurs ! tous ces complots, le Sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina vit encore ! Il vit ; que dis-je ? il vient au sénat ; il est admis aux conseils de la république ; il choisit parmi nous et marque de l’œil ceux qu’il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons faire assez pour la patrie, si nous évitons sa fureur et ses poignards ! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t’envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux tous nous frapper. Le premier des Gracques essayait contre l’ordre établi des innovations dangereuses ; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui cependant n’était pas magistrat, l’en punit par la mort. Et lorsque Catilina s’apprête à faire de l’univers un théâtre de carnage et d’incendies, les consuls ne l’en puniraient pas ! Je ne rappellerai point que Servillus Ahala, pour sauver la république des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main : de tels exemples sont trop anciens.

Il n’est plus, non, il n’est plus ce temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que l’ennemi le plus acharné. Aujourd’hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d’un pouvoir terrible. Ni la sagesse des conseils, ni l’autorité de cet ordre ne manque à la république. Nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs.

II. Autrefois un sénatus-consulte chargea le consul Opimius de pourvoir au salut de l’État. La nuit n’était pas encore venue, et déjà, vainement protégé par la gloire de son père, de son aïeul, de ses ancêtres, C. Gracchus avait payé de sa tête quelques projets séditieux dont on le soupçonnait ; déjà le consulaire M. Fulvius avait subi la mort avec ses enfants. Un décret semblable remit le sort de la patrie aux mains des consuls Marius et Valérius. S’écoula-t-il un seul jour sans que la mort et la vengeance des lois eussent atteint le tribun Saturninus et le préteur C. Servilius ? et nous qui avons reçu du sénat les mêmes armes, nous laissons depuis vingt jours s’émousser dans nos mains le glaive de son autorité. Car ce décret salutaire, nous l’avons aussi ; mais enfermé dans les archives publiques, comme une épée dans le fourreau, il demeure inutile. Si je l’exécutais, tu mourrais à l’instant, Catilina. Tu vis ; et tu vis, non pour déposer, mais pour fortifier ton audace. Pères conscrits, je voudrais être clément ; je voudrais aussi que la patrie, menacée de périr, ne m’accusât point de faiblesse. Mais déjà je m’en accuse moi-même ; je condamne ma propre lâcheté. Une armée prête à nous faire la guerre est campée dans les gorges de l’Étrurie ; le nombre des ennemis s’accroît de jour en jour ; le général de cette armée, le chef de ces ennemis est dans nos murs ; il est dans le sénat ; vous l’y voyez méditant sans cesse quelque nouveau moyen de bouleverser la république. Si j’ordonnais en ce moment, Catilina, que tu fusses saisi, livré à la mort, qui pourrait trouver ma justice trop sévère ! Ah ! je craindrais plutôt que tous les bons citoyens ne la jugeassent trop tardive. Mais ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, des motifs puissants me décident à ne pas le faire encore. Tu recevras la mort, Catilina, lorsqu’on ne pourra plus trouver un homme assez méchant, assez pervers, assez semblable à toi, pour ne pas convenir que ton supplice fut juste. Tant qu’il en restera un seul qui ose te défendre, tu vivras, mais tu vivras comme tu vis maintenant, entouré de surveillants et de gardes. Je t’en assiégerai tellement, que ton bras, armé contre la république, sera contraint de rester immobile. Des yeux toujours ouverts, des oreilles toujours attentives continueront, à ton insu, d’observer tes pas, de recueillir tes discours.

III. Eh ! que peux-tu espérer encore, si les ombres de la nuit ne cachent point à nos regards tes assemblées criminelles ; si, perçant les murailles où tu la crois enfermée, la voix de ta conjuration éclate et retentit au dehors ? Renonce, crois-moi, renonce à tes projets ; cesse de penser aux meurtres et à l’incendie ; tu es enveloppé de toutes parts ; tous tes desseins sont pour nous plus clairs que la lumière. Je peux même t’en retracer le fidèle tableau. Te souviens-tu que le douzième jour avant les calendes de novembre, je dis dans le sénat que le sixième jour après celui où je parlais, Mallius, le satellite et le ministre de ton audace, se montrerait en armes ? Me suis-je trompé, Catilina, sur un fait si important, si horrible, si incroyable ; et ce qui est plus étonnant, me suis-je trompé sur le jour ? J’ai dit aussi dans le sénat que tu avais fixé, au cinq avant les mêmes calendes, le massacre de ce que Rome a de plus illustre. Aussi les premiers citoyens s’éloignèrent-ils de la ville, moins pour échapper à tes coups que pour préparer les moyens d’en garantir l’État. Peux-tu nier que ce jour-là même, étroitement gardé par ceux que ma vigilance avait placés autour de toi, tu frémis de ne pouvoir troubler la république ? Tu te consolais cependant du départ des autres, en disant que, puisque j’étais resté, ma mort te suffisait. Et le premier jour de novembre, lorsqu’à la faveur de la nuit tu croyais surprendre la ville de Préneste, as-tu remarqué par combien de précautions j’avais assuré la défense de cette colonie ? Tu ne fais pas une action, tu ne formes pas un projet, tu n’as pas une pensée, dont je ne sois averti ; je dis plus, dont je ne sois le témoin et le confident.

IV. Enfin, rappelle à ta mémoire l’avant-dernière nuit, et tu comprendras que je veille encore avec plus d’activité pour le salut de la république, que toi pour sa perte. Je dis que l’avant-dernière nuit tu te rendis (je parlerai sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier ? Tu gardes le silence ! Je te convaincrai, si tu le nies ; car je vois ici, dans le sénat, des hommes qui étaient avec toi. Dieux immortels ! où sommes-nous ? dans quelle ville, ô ciel ! vivons-nous ! quel gouvernement est le nôtre ? Ici, pères conscrits, ici même, parmi les membres de cette assemblée, dans ce conseil auguste, où se pèsent les destinées de l’univers, des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle de Rome, celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul les voit, il prend leur avis sur les grands intérêts de l’État ; quand leur sang devrait déjà couler, il ne les blesse pas même d’une parole offensante : Oui, Catilina, tu as été chez Léca l’avant-dernière nuit ; tu as partagé l’Italie entre tes complices ; tu as marqué les lieux où ils devaient se rendre ; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu emmènerais avec toi ; tu as désigné l’endroit de la ville où chacun allumerait l’incendie ; tu as déclaré que le moment de ton départ était arrivé ; que si tu le retardais, de quelques instants, c’était parce que je vivais encore. Alors il s’est trouvé deux chevaliers romains qui, pour te délivrer de cette inquiétude, t’ont promis de venir chez moi cette nuit-là même, un peu avant le jour, et de m’égorger dans mon lit. À peine étiez-vous séparés que j’ai tout su. Je me suis entouré d’une garde plus nombreuse et plus forte. J’ai fermé ma maison à ceux qui, sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour m’arracher la vie. Je les avais nommés d’avance à plusieurs de nos premiers citoyens, et j’avais annoncé l’heure où ils se présenteraient.

V. Ainsi, Catilina, achève tes desseins ; sors enfin de Rome ; les portes sont ouvertes, pars : depuis trop longtemps l’armée de Mallius, ou plutôt la tienne, attend son général. Emmène avec toi tous tes complices, du moins le plus grand nombre ; que la ville en soit purgée. Je serai délivré de mortelles alarmes, dès qu’un mur me séparera de toi. Non, tu ne peux vivre plus longtemps avec nous ; je ne pourrais le souffrir ; je ne dois pas le permettre. Grâces soient à jamais rendues aux dieux immortels, et surtout à celui qu’on révère en ce temple, à ce Jupiter qui protégea le berceau des Romains ! grâces leur soient rendues d’avoir tant de fois sauvé l’État des effroyables calamités dont le menaçait un monstre acharné à sa perte ? Il ne faut pas que le même homme mette une fois de plus la patrie en danger. Consul désigné, j’étais en butte à tes complots, Catilina ; et sans invoquer le secours de la république, j’ai trouvé ma sûreté dans ma propre vigilance. Consul, tu as voulu m’assassiner au Champ de Mars, avec tes compétiteurs, le jour des derniers comices consulaires. Le nombre et le courage de mes amis ont repoussé tes efforts sacrilèges, sans que Rome ait ressenti un seul instant d’alarmes. Mille fois menacé de tes coups, je m’en suis toujours garanti par moi-même, trop certain cependant que ma ruine entraînerait pour l’État de déplorables malheurs. Aujourd’hui, c’est à la république elle-même que tu déclares la guerre ; ce sont les citoyens dont tu veux la mort, les temples des dieux, les demeures des hommes, l’Italie tout entière que tu destines au ravage et à la dévastation.

Ainsi, puisque je n’ose encore prendre le premier parti que me conseille l’autorité dont je suis revêtu et les exemples de nos ancêtres, j’en prendrai un autre à la fois moins sévère et plus politique. Si j’ordonne ta mort, la lie impure de tes complices restera au sein de la république ; mais si tu pars, comme je ne cesse de t’y exhorter, avec toi s’écouleront hors des murs ces flots de conjurés, assemblage immonde de ce que Rome a de plus dangereux et de plus corrompu. Eh quoi ! Catilina, tu balances à faire pour m’obéir ce que tu faisais de ton propre mouvement. Ennemi de Rome, le consul t’ordonne d’en sortir. Tu me demandes si c’est pour aller en exil ? Je ne te le commande pas ; mais si tu veux m’en croire, je te le conseille.

VI En effet, Catilina, quel charme peut désormais avoir pour toi le séjour d’une ville où, à l’exception des pervers qui en ont avec toi juré la ruine, il n’est personne qui ne te craigne ; personne qui ne te haïsse ? Est-il un opprobre domestique dont ton front n’ait à rougir ? est-il une sorte de flétrissure dont ta vie privée ne porte l’ignominieuse empreinte ? quelle impureté, quel forfait, quelle infamie, n’ont pas souillé tes yeux, tes mains, tout ton corps ? quel est le jeune homme, une fois amorcé par tes séductions et tombé dans tes pièges, dont ta perfide complaisance n’ait armé le bras et servi les passions ? Et dernièrement encore, quand le meurtre d’une épouse eut ouvert ta maison à un nouvel hyménée, n’as-tu pas mis le comble à ce crime par le plus incroyable des forfaits ? Je m’abstiens d’en parler, et je consens volontiers qu’il reste enseveli dans un oubli profond, afin qu’on ne sache pas un jour qu’un si noir attentat fut commis dans Rome, ou qu’il y fut impuni. Je ne dis rien du délabrement de tes affaires, et de la ruine complète dont tu es menacé pour les ides prochaines ; je ne parle plus des vices personnels qui ne déshonorent que toi ; des désastres domestiques qui n’atteignent que ta fortune : j’arrive à des faits qui intéressent la république entière et la vie de tous les citoyens.

Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de l’air que nous respirons, lorsque tu sais qu’il n’est personne ici qui ignore que la veille des calendes de janvier, le dernier jour du consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des comices, armé d’un poignard ? que tu avais aposté une troupe d’assassins pour tuer les consuls et les principaux citoyens ? que ce ne fut ni le repentir, ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton bras et suspendit ta fureur ? Je n’insiste point sur ces premiers crimes ; ils sont connus de tout le monde, et bien d’autres les ont suivis. Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul, n’as-tu pas attenté à ma vie ? combien de fois n’ai-je pas eu besoin de toutes les ruses de la défense, pour parer des coups que ton adresse semblait rendre inévitables ? il n’est pas un de tes desseins, pas un de tes succès, pas une de tes intrigues, dont je ne sois instruit à point nommé. Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts. Combien de fois ce poignard dont tu nous menaces a-t-il été arraché de tes mains ? combien de fois un hasard imprévu l’en a-t-il fait tomber ? Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt. Dis-nous donc sur quel affreux autel tu l’as consacré, et quel vœu sacrilège t’oblige à le plonger dans le sein d’un consul ?

VII. À quelle vie, Catilina, es-tu désormais condamné ? car je veux te parler en ce moment, non plus avec l’indignation que tu mérites, mais avec la pitié que tu mérites si peu. Tu viens d’entrer dans le sénat : eh bien ! dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d’amis et de proches, quel est celui qui a daigné te saluer ? Si personne avant toi n’essuya jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du sénat prononce le flétrissant arrêt si fortement exprimé par son silence ? N’as-tu pas vu à ton arrivée tous les sièges rester vides autour de toi ? n’as-tu pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort, quitter leur place quand tu t’es assis, et laisser désert tout ce côté de l’enceinte ? Comment peux-tu supporter tant d’humiliation ? Oui, je le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te redoutent, je me croirais forcé d’abandonner ma maison : et tu ne crois pas devoir abandonner la ville ! Si mes concitoyens, prévenus d’injustes soupçons, me haïssaient comme ils te haïssent, j’aimerais mieux me priver de leur vue que d’avoir à soutenir leurs regards irrités : et toi, quand une conscience criminelle t’avertit que depuis longtemps ils ne te doivent que de l’horreur, tu balances à fuir la présence de ceux pour qui ton aspect est un cruel supplice ! Si les auteurs de tes jours tremblaient devant toi, s’ils te poursuivaient d’une haine irréconciliable, sans doute tu n’hésiterais pas à t’éloigner de leurs yeux. La patrie, qui est notre mère commune, te hait ; elle te craint ; depuis longtemps elle a jugé les desseins parricides qui t’occupent tout entier. Eh quoi ! tu mépriseras son autorité sacrée ! tu te révolteras contre son jugement ! tu braveras sa puissance ! Je crois l’entendre en ce moment t’adresser la parole. « Catilina, » semble-t-elle te dire, "depuis quelques années il ne s’est pas commis un forfait dont tu ne sois l’auteur, pas un scandale où tu n’aies pris part. Toi seul as eu le privilège d’égorger impunément les citoyens, de tyranniser et de piller les alliés. Contre toi les lois sont muettes, et les tribunaux, impuissants ; ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d’outrages méritaient toute ma colère ; je les ai dévorés en silence. Mais être condamnée à de perpétuelles alarmes à cause de toi seul ; ne voir jamais mon repos menacé que ce ne soit par Catilina ; ne redouter aucun complot qui ne soit lié à ta détestable conspiration, c’est un sort auquel je ne peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi des terreurs qui m’obsèdent si elles sont fondées, afin que je ne périsse point ; si elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre."

VIII. Si la patrie te parlait ainsi, ne devrait-elle pas obtenir de toi cette grâce, quand même elle ne pourrait te l’arracher par force ? C’est peu ; tu as prononcé toi-même ta condamnation en consentant que la liberté te fût ravie. N’as-tu pas dit que, pour éviter les soupçons, tu voulais habiter la maison de M. Lépidus ? Repoussé par lui, n’as-tu pas osé venir chez moi, afin d’y rester prisonnier ? Et moi aussi j’ai répondu que jamais je ne pourrais vivre en sûreté dans la même maison que toi, puisque je ne pouvais, sans un péril extrême, demeurer dans la même ville. Également rebuté par le préteur Métellus, tu as cherché un asile chez ton digne ami, l’honnête Marcellus. Tu étais persuadé, sans doute, de sa vigilance à te garder, de sa pénétration à deviner tes projets, de son énergie à les réprimer. Pères conscrits, croyez-vous qu’il soit loin de mériter la prison et les fers, l’homme qui de lui-même se juge indigne de conserver sa liberté ? Ainsi, Catilina, puisque tu ne peux ici achever en repos ta misérable carrière, que tardes-tu à fuir dans quelque pays lointain, et à cacher dans la solitude une vie qu’a tant de fois épargnée le glaive de la justice ?

Tu veux que je propose au sénat le décret de ton exil ; et s’il plaît à cette assemblée de le prononcer, tu promets d’obéir. Non, Catilina, je ne ferai pas une proposition qui répugne à mon caractère ; et cependant tu vas connaître la volonté de tes juges… Sors de Rome, Catilina ; délivre la république de ses craintes ; pars ; oui, si c’est ce mot que tu attends, pars pour l’exil… Que vois-je, Catilina ? Remarques-tu l’effet de cette parole ? le silence des sénateurs ? ils m’entendent, et ils se taisent. Qu’est-il besoin que leur voix te bannisse, lorsque, sans parler, ils prononcent si clairement ton arrêt ? Si j’en disais autant au vertueux P. Sextius, au noble et généreux M. Marcellus, déjà, malgré mon titre de consul, malgré la sainteté de ce temple, le sénat soulevé contre moi m’eût accablé de sa juste colère. Mais c’est à toi que je parle, Catilina, et il le souffre ; il reste calme ; il se tait : calme qui m’approuve et te condamne, silence qui parle plus haut que tous les discours ! Et tes juges, ce ne sont pas seulement ces sénateurs, dont sans doute tu respectes beaucoup l’autorité, quand tu comptes pour si peu leur vie ; ce sont encore ces illustres et vertueux chevaliers romains ; ce sont tous ces généreux citoyens qui environnent le sénat, et dont tu as pu tout à l’heure voir l’affluence, remarquer l’indignation, entendre les murmures. Il y a longtemps que j’ai peine à contenir leurs bras armés pour te frapper. Mais si tu quittes enfin ces murs, où tu veux porter le ravage et l’incendie, j’obtiendrai facilement qu’ils te fassent cortège jusqu’aux portes de la ville.

IX. Mais que dis-je ? espérer que rien brise ton inflexible caractère ! que tu reviennes jamais de ta perversité ! que tu aies conçu l’idée de fuir ! que tu penses à t’exiler ! Ah ! que les dieux ne t’en ont-ils inspiré la résolution ? Je ne l’ignore pas ; si la terreur de mes discours te force à l’exil, tous les orages de la haine, suspendus peut-être quelque temps par la mémoire encore présente de tes crimes, éclateront tôt ou tard sur ma tête. Eh bien, je me dévoue à tous les périls, pourvu que les malheurs qui fondront sur moi épargnent la république. Mais que tu aies horreur de tes déportements, que tu redoutes la vengeance des lois, que tu fasses à la patrie le plus léger sacrifice, c’est ce qu’il ne faut pas te demander. Non, Catilina, il n’est pas croyable que la honte puisse t’arracher au crime, ni la crainte t’éloigner du danger, ni la raison désarmer ta fureur. Ainsi, je te le répète encore, pars ; et puisque tu m’appelles ton ennemi, si tu veux soulever contre moi toutes les haines, va droit en exil. Alors je soutiendrai à peine les clameurs de l’envie ; alors tout l’odieux de ton bannissement pèsera sur le consul qui ose l’ordonner. Mais si tu aimes mieux servir les intérêts de ma gloire, sors avec la foule impie de tes complices ; rends-toi auprès de Mallius ; rassemble tous les mauvais citoyens, sépare-toi des bons ; fais la guerre à ta patrie ; arbore en triomphant l’étendard du brigandage. On ne dira pas alors que je t’ai chassé dans une terre étrangère : je n’aurai fait que t’inviter à rejoindre les tiens. Mais qu’ai-je besoin de t’y inviter, quand je sais que déjà tu as fait partir des gens armés pour t’attendre sur la voie Aurélia ; que le jour est arrêté ; que tu en es convenu avec Mallius ? quand je sais que tu as envoyé devant toi cette aigle d’argent qui, je l’espère, te sera fatale, ainsi qu’à tous les tiens ; cette aigle à laquelle tu as consacré dans ta maison un sanctuaire, où tu lui offrais le crime pour encens ? Eh quoi ! tu resterais plus longtemps éloigné de cet objet de ton culte, auquel tu ne manquas jamais d’adresser ton hommage sacrilège en partant pour un assassinat, et dont tu as si souvent quitté les autels pour aller tremper tes mains dans le sang des citoyens !

X. Tu iras donc enfin, tu iras où t’appelle depuis longtemps un désir effréné, tu suivras le penchant qui t’entraîne. Ce départ, loin de t’affliger, te remplit en effet de je ne sais quelle inexprimable joie. C’est pour de telles fureurs que la nature t’a fait naître, que l’exercice t’a formé, que la fortune t’a réservé. Ennemi du repos, la guerre même ne te plut jamais, si elle n’était criminelle. Tu as trouvé une armée selon tes vœux : elle est composée de scélérats renoncés de la fortune, abandonnés même de l’espérance. Quel contentement tu vas goûter au milieu d’eux ! quels transports d’allégresse ! quelle ivresse de plaisir, lorsque dans la foule innombrable des tiens, tu n’entendras, tu ne verras aucun homme de bien ! C’était sans doute afin de te préparer à cette glorieuse vie, que tu t’exerçais, homme infatigable, à coucher sur la dure, pour épier le moment d’attenter à l’honneur des familles ou à la vie des citoyens ; à veiller toute la nuit, pour profiter du sommeil d’un époux ou de la sécurité d’un homme riche. C’est à présent que tu pourras signaler cet admirable courage à supporter la faim, le froid, toutes les privations dont tu vas bientôt te sentir accablé. J’ai rendu au moins un service à la patrie en t’éloignant du consulat. Elle peut être attaquée par un banni ; elle ne sera point déchirée par un consul. Tu porteras contre elle des armes impies ; mais ce sera un brigandage, et non une guerre.

XI. Maintenant, pères conscrits, je vais aller au-devant d’un reproche que cette patrie pourrait m’adresser avec quelque justice. Redoublez d’attention, je vous en conjure, et gardez dans votre mémoire ce que je vais dire pour me justifier. Si la patrie, qui m’est cent fois plus chère que la vie même, si toute l’Italie, si la république entière m’adressait la parole, « M. Tullius, pourrait-elle me dire, que fais-tu ? Eh quoi ! celui que tu as reconnu pour mon ennemi ; celui qui s’apprête à porter la guerre dans mon sein ; celui qu’une armée de rebelles attend pour marcher sous ses ordres ; celui qui soulève les esclaves et enrôle les mauvais citoyens, l’auteur de la plus criminelle entreprise, le chef d’une conjuration sacrilège, tu lui ouvres les portes, et tu ne vois pas que c’est moins un fugitif que tu laisses sortir de Rome, qu’un furieux que tu déchaînes contre elle ? Pourquoi n’ordonnes-tu pas qu’il soit chargé de fers, traîné à la mort, livré au dernier supplice ? Qui peut t’arrêter ? Les usages de nos ancêtres ? mais souvent, dans cette république, de simples particuliers ont puni de mort ceux qui en menaçaient le repos. Les lois qui assurent au citoyen accusé de solennelles garanties ? mais jamais, dans cette ville, un homme révolté contre l’État ne jouit des droits de citoyen. Craindrais-tu les reproches de l’avenir ? c’est témoigner une digne reconnaissance au peuple romain, qui, oubliant la nouveauté de ton nom et l’obscurité de ta race, t’a si promptement élevé de dignités en dignités jusqu’à la suprême magistrature, que de sacrifier à la crainte de l’opinion et à de lâches terreurs le salut de tes concitoyens ! Ah ! si tu redoutes le blâme, aimes-tu donc mieux l’encourir pour avoir trahi l’État par une coupable faiblesse, que pour l’avoir sauvé par une courageuse sévérité ? Quand l’Italie sera en proie aux horreurs de la guerre, quand les villes seront saccagées, les maisons livrées aux flammes, crois-tu échapper alors à l’incendie qu’allumera contre toi l’indignation publique ? »

XII. À ces paroles sacrées de la patrie, aux secrètes pensées de ceux qui me font intérieurement les mêmes reproches, je répondrai en peu de mots. Oui, pères conscrits, si j’avais pensé que la mort de Catilina fût le parti le plus utile, je n’aurais pas laissé une heure d’existence à ce vil gladiateur. En effet, si de grands hommes, d’illustres citoyens, ont honoré leur nom, bien loin de le ternir, par le meurtre de Saturninus, des Gracques, de Flaccus, et de tant d’autres factieux ; certes je n’avais pas à craindre que le supplice d’un monstre, assassin de ses concitoyens, attirât jamais sur ma tête les censures de l’opinion. Et dût cette opinion se soulever un jour contre moi, j’ai toujours pensé qu’une disgrâce méritée par la vertu est moins une disgrâce qu’un titre de gloire.

Mais il est dans cet ordre même des hommes qui ne voient pas, ou qui feignent de ne pas voir les dangers qui nous menacent. Ce sont eux qui, par la mollesse de leurs conseils, ont nourri les espérances de Catilina, et fortifié, en refusant d’y croire, la conjuration naissante. Leur opinion est une autorité dont se prévaudraient, si je l’avais puni, bien des gens ou méchants ou trompés, pour accuser ma justice de cruauté et de tyrannie. Une fois, au contraire, qu’il sera dans le camp de Mallius, sans doute alors il n’y aura plus un homme assez aveugle pour ne pas voir qu’il existe une conjuration, assez pervers pour ne pas en convenir. D’un autre côté, s’il eût péri seul, sa mort eût comprimé peut-être pour un moment, mais n’eût pas étouffé l’incendie. Mais qu’il se jette hors de ces murs, qu’il emmène avec lui ses complices, qu’il ramasse de tous côtés, et rassemble dans son camp, tous ceux que le naufrage de leur fortune a laissés sans ressource ; alors sera éteint pour jamais ce feu qui couve au sein de la république ; alors le mal funeste, dont les progrès nous alarment, sera extirpé jusque dans sa racine.

XIII. Depuis longtemps, pères conscrits, nous vivons entourés de complots, et nous marchons au milieu des embûches. Mais je ne sais par quelle fatalité ces fureurs invétérées, ces projets audacieux, ces crimes mûris dans le silence devaient tous éclater sous mon consulat. Si dans cette vaste conspiration on ne frappait que le chef, nos inquiétudes et nos alarmes seraient peut-être suspendues pour quelque temps ; mais le péril subsisterait tout entier, enfermé au cœur de la république. Un malade dévoré par les ardeurs d’une fièvre brûlante se trouve un moment soulagé quand il a bu de l’eau glacée ; mais bientôt le mal, aigri par ce remède trompeur, achève de l’abattre. Ainsi la maladie qui travaille la république, calmée un instant par la mort de ce grand coupable, s’aggravera de nouveau tant que vivront ses complices. Que les méchants se retirent donc, pères conscrits ; qu’ils se séparent des bons ; qu’ils se rassemblent dans un même lieu ; qu’ils mettent, je le répète encore, un mur entre eux et nous, qu’ils cessent d’attenter à la vie du consul dans sa propre maison, d’environner le tribunal du préteur, d’assiéger le sénat dans le lieu de ses délibérations, d’amasser des torches pour embraser nos demeures ; enfin, qu’on puisse lire écrits sur le front de chacun les sentiments qui l’animent. Je vous le promets, pères conscrits, tels seront la vigilance des consuls, l’autorité de vos décrets, le courage des chevaliers romains, le zèle unanime de tous les gens de bien, qu’aussitôt Catilina sorti de Rome, vous verrez tous ses complots découverts, mis au grand jour, étouffés et punis.

Voilà de quels présages j’accompagne ton départ, Catilina. Va, pour le salut de la république, pour ton malheur et ta ruine, pour la perte de ceux que le crime et le parricide unissent à tes destins, va commencer une guerre impie et sacrilège. Et toi, Jupiter Stator, dont le culte fut fondé par Romulus, sous les mêmes auspices que cette ville ; toi dont le nom même promet à Rome et à l’empire une éternelle durée, tu protégeras contre ses coups et ceux de ses complices, tes autels et tous les temples, nos maisons et nos murailles, la vie et la fortune des citoyens ; et ces persécuteurs des gens de bien, ces ennemis de la patrie, ces dévastateurs de l’Italie entière, qu’une affreuse société de forfaits a réunis par un pacte abominable, tu les livreras, et pendant leur vie, et après leur mort, à des supplices qui ne cesseront jamais.