Premier Amour (Tourgueniev)/17

Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Marpon & Flammarion (p. 159-169).


XVII


Le lendemain je vis Zinaïda en passant seulement. Elle partit en voiture avec la vieille princesse ; mais en revanche j’aperçus Louchine, qui m’honora à peine d’un salut, et Malevsky. Le jeune comte me parla d’une façon amicale. De tous les visiteurs du pavillon, lui seul avait su s’introduire chez nous et maman l’aimait. Mon père ne l’aimait pas et le traitait avec une stricte politesse qui allait jusqu’à l’offense.

— Ah ! monsieur le page, dit en français Malevsky. Je suis heureux de vous rencontrer. Que fait votre charmante reine ?

Sa figure fraîche et jolie m’était si répulsive en se moment et il me regardait avec un tel air railleur et méprisant, que je ne lui répondis pas.

— Vous êtes toujours fâché ? continua-t-il ça ne vaut pas la peine ! Ce n’est pas moi qui vous ai appelé page ; et les pages se trouvent en général chez les reines ; permettez-moi de vous faire remarquer que vous ne remplissez pas bien vos fonctions.

— Comment cela ?

— Les pages doivent être toujours auprès de leurs souveraines ; les pages doivent savoir tout ce qu’elles font ; ils doivent même les surveiller de nuit et de jour, ajouta-t-il en baissant la voix.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que je veux dire ? Il me semble que je m’explique clairement : de jour et de nuit. De jour, on peut encore se relâcher, il fait clair et il y a du monde ; mais la nuit, c’est alors qu’il faut s’attendre à un malheur. Je vous conseille de ne pas dormir la nuit et de surveiller, de surveiller de toutes vos forces. Vous vous rappelez bien la nuit, dans le jardin, près de la fontaine ; c’est là qu’il faut monter la garde. Vous m’en remercierez.

Malevsky se mit à rire et me tourna le dos. Il ne me semblait pas donner une grande importance à ce qu’il disait ; il avait la réputation d’un grand mystificateur et était passé maître dans l’art d’intriguer les autres au bal masqué, à quoi aidait beaucoup la nature menteuse jusqu’à l’inconscience dont tout son être était composé…

Voulait-il seulement me taquiner ? mais chacune de ses paroles pénétrait comme du poison dans toutes mes veines ; le sang me montait à la tête.

« Ainsi, voilà ce qui se passe, me disais-je en moi-même, c’est bien ! Ce n’est pas impunément que quelque chose m’attirait au jardin. Eh bien ! il n’en sera pas ainsi ! » m’écriai-je à haute voix, et je frappai ma poitrine du poing, sans savoir bien au juste ce qui ne serait pas ainsi.

« Serait-ce Malevsky lui-même qui viendrait au jardin ? Il s’est peut-être trahi. Il a pour cela assez d’impertinence. Ou serait-ce quelqu’un autre ? » — La haie de notre jardin était très basse, et il n’était pas difficile de l’enjamber. — « En tout cas celui qui me tombera sous la main n’aura pas à s’en féliciter et je ne souhaite à personne de me rencontrer. Je prouverai au monde entier et à elle, cette traîtresse (je l’appelais traîtresse), que je sais me venger. »

Je revins dans ma chambre et retirai de mon bureau un couteau anglais que j’avais dernièrement acheté ; j’essayai le tranchant de la lame et, les sourcils froncés, avec une décision froide et concentrée, je le cachai dans ma poche, comme si ces sortes d’affaires me fussent très familières et que je m’en fusse mêlé plus d’une fois.

Mon cœur se raidissait avec colère, et, jusqu’à la nuit, je restai le front soucieux, et les lèvres muettes. Je ne faisais qu’aller et venir sans cesse, en serrant dans ma main le couteau qui en devenait chaud dans ma poche, et en me préparant d’avance à quelque chose de terrible.

Ces sensations nouvelles et inconnues m’occupaient et me distrayaient même à tel point que l’idée de Zinaïda en était effacée. J’entendais à chaque instant :

« Aleko, jeune tzigane, où vas-tu, beau garçon ? Reste couché !… » Et ensuite : « Tu es tout ensanglanté !… Oh ! qu’as-tu fait ?… — Rien ![1] »

Avec quel sourire cruel je répétais : « Rien. »

Mon père n’était pas à la maison, mais ma mère, qui depuis quelque temps se trouvait dans un état d’irritation sourde presque constante, remarqua mon air fatal et me dit pendant le souper :

— Qu’est-ce que tu as à souffler comme une souris sur du grain ?

Pour toute réponse, je souris d’un air condescendant, et je pensai : « S’ils savaient. »

Onze heures sonnèrent. Je me retirai chez moi, mais je ne me déshabillai pas et j’attendis minuit. Enfin minuit sonna aussi.

« Il est temps, » murmurai-je entre mes dents, et me boutonnant jusqu’en haut, retroussant même mes manches, je me dirigeai vers le jardin. J’avais combiné d’avance l’endroit où je devais monter la garde. Au bout du jardin, à l’endroit où la baie qui séparait notre propriété de celle des Zassékine s’appuyait au mur commun, se trouvait un sapin isolé.

En me dissimulant sous ses branches épaisses, je pouvais bien distinguer, autant que l’obscurité de la nuit le permettrait, ce qui se passait autour de moi. À mes pieds se déroulait un sentier qui me semblait mystérieux. Comme un serpent, il rampait le long de la baie, laquelle portait en cet endroit la trace des pas qui l’avaient franchie. Le sentier conduisait ensuite vers un kiosque arrondi d’acacias touffus. J’arrivai jusqu’au sapin, je m’appuyai à son tronc et je me mis à surveiller.

La nuit était aussi calme que la précédente, mais le ciel était moins couvert et l’on distinguait les ombres des arbustes et même les hautes fleurs. Les premiers instants de l’attente me parurent pesants, j’éprouvais une sorte de peur. J’étais décidé à tout, je réfléchissais seulement de quelle manière j’agirais. Allais-je dire en tonnant : « Où vas-tu ? Arrête ! parle, ou la mort ! » ou bien fallait-il carrément frapper ?…

Je me préparais, je me penchais en avant. Mais une demi-heure se passa, une heure, mon sang se tranquillisait et se refroidissait. L’idée que ce que je faisais en cet instant était inutile et même ridicule et que Malevsky s’était moqué de moi, commençait à entrer dans mon esprit. J’abandonnai mon poste ; je fis le tour du jardin. Et justement, comme par l’effet du hasard, tout était tranquille aux alentours ; tout dormait, même notre chien couché en rond comme une pelote près de la petite porte d’entrée. Je montai sur le mur en ruines de la serre. Je vis au loin devant moi la vaste prairie, je me souvins de ma rencontre avec Zinaïda et je devins pensif…

Je frissonnai ; il me sembla entendre le bruit d’une porte qui s’ouvrait, puis le léger froissement d’une branche cassée. En deux enjambées, je descendis des ruines et je restai pétrifié sur place.

Des pas pressés, mais légers et prudents, se faisaient entendre dans le jardin ; ils se rapprochaient de moi.

« Les voilà ! Les voilà enfin ! » Ces mots traversèrent mon cœur.

Je tirai convulsivement le couteau de ma poche, et, convulsivement, je l’ouvris. Déjà je voyais rouge ; de colère et de peur mes cheveux commençaient à se dresser sur ma tête. Les pas arrivaient directement sur moi. Je me courbai, je me pelotonnai pour lancer à leur rencontre. Un homme se montra… Mon Dieu ! c’était mon père !

Je le reconnus tout de suite, bien qu’il fût enveloppé de son manteau et qu’il eût abaissé son chapeau sur ses yeux. Il passa près de moi en marchant sur la pointe des pieds et ne me vit pas, bien que rien ne me cachât, mais je m’étais tellement rapetissé que j’étais presque à ras du sol.

Le jaloux Othello prêt à tuer se transforma instantanément en écolier.

J’étais tellement effrayé de la vue de mon père que, dans le premier moment, je ne remarquai même pas d’où il venait ni de quel côté il allait. Ce fut seulement quand tout redevint tranquille que je pensai : « Que fait ainsi mon père au jardin la nuit ? »

De peur je laissai tomber mon couteau par terre, et je ne le cherchai même pas. J’étais très honteux. Je me trouvai soudainement dégrisé.

Cependant, à mon retour vers la maison, je m’approchai du banc d’où l’on pouvait voir la fenêtre de Zinaïda. Dans les vitres étroites, la lumière qui tombait du ciel se reflétait en lueur bleuâtre. Soudain la couleur changea, et je vis, je vis clairement que le store blanc fut prudemment descendu jusqu’en bas, où il resta immobile.

« Mais qu’est-ce que cela signifie ? » m’écriai-je presque involontairement quand je me trouvai de nouveau dans ma chambre. « Ai-je rêvé ? ou bien est-ce une coïncidence, ou… » Les soupçons qui entraient tout à coup dans ma tête étaient si nouveaux et si étranges que je n’osais même pas m’y arrêter.



  1. Poème de Pouchkine intitulé : les Tziganes.