Premier Amour (Tourgueniev)/10

Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Marpon & Flammarion (p. 99-106).


X


Les vraies tortures commencèrent pour moi de ce moment. Je me cassais la tête, je réfléchissais, je ruminais ; et sans cesse, quoiqu’en secret, autant que possible, je surveillais Zinaïda. Un changement était survenu en elle ; c’était clair. Elle se promenait seule très longtemps ; parfois elle ne se montrait pas aux visiteurs ; elle restait dans sa chambre des heures entières, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant.

J’étais devenu tout à coup — du moins il me semblait — très perspicace. « Est-ce celui-ci ou celui-là ? » me demandais-je en énumérant fiévreusement dans mon esprit ses adorateurs l’un après l’autre.

Le comte Malevsky (quoique j’eusse honte pour Zinaïda d’en convenir) me semblait plus dangereux que les autres.

Ma perspicacité ne voyait pas plus loin que le bout de mon nez, et ma secrète surveillance ne trompait sans doute personne ; le docteur Louchine, au moins, m’avait eu vite deviné. Du reste, lui aussi changea dans ces derniers temps ; il maigrit, tout en riant aussi souvent, mais d’un rire assourdi, méchant et bref. Une irritation involontaire, nerveuse, remplaça l’ironie légère qui lui était habituelle et son cynisme voulu.

— Qu’avez-vous donc à traîner toujours vos guêtres ici, jeune homme ? me dit-il un jour qu’il était resté seul en tête à tête avec moi dans le salon des Zassékine.

Zinaïda n’était pas encore revenue de sa promenade, et la voix criarde de la vieille princesse résonnait dans l’office. Elle se querellait avec sa femme de chambre.

— Vous feriez mieux d’étudier et de travailler pendant que vous êtes jeune ; au lieu de cela, que faites-vous ?

— Vous ne savez pas si je ne travaille pas à la maison, lui répondis-je non sans hauteur, mais aussi avec un certain trouble.

— Un bon travail ! dans ce cas-là. Vous avez autre chose dans la tête. Enfin je ne discute pas ; à votre âge, c’est dans l’ordre des choses. Seulement votre choix n’est pas bien tombé. Vous ne comprenez donc pas dans quel genre de maison vous êtes ?

— Je ne vous comprends pas, remarquai-je.

— Vous ne comprenez pas, tant pis pour vous. Je considère comme mon devoir de vous ouvrir les yeux. Nous autres, vieux célibataires, nous pouvons nous aventurer ici : qu’en peut-il résulter ?… Nous sommes bronzés ; rien n’a plus de prise sur nous ; tandis que votre épiderme est encore sensible. L’air d’ici est malsain pour vous, vous pourrez gagner la contagion.

— Comment cela ?

— Mais tout simplement ! Vous sentez-vous sain d’esprit en ce moment ? Êtes-vous dans un état normal ? Ce que vous éprouvez, vous est-il nécessaire, bon ?

— Mais qu’est-ce que j’éprouve donc ? demandai-je, tout en convenant intérieurement que le docteur avait raison.

— Eh ! jeune homme, jeune homme ! continua-t-il comme si dans ces mots il renfermait pour moi quelque chose d’offensant, ce n’est pas à vous de ruser. Grâce à Dieu, ce que vous avez dans l’âme se reflète encore sur votre visage. Mais au fait, pourquoi tant parler, moi-même je ne serais pas ici… (le docteur serra les dents) si je n’étais pas comme vous un original. Je ne m’étonne que d’une chose : c’est que vous, avec votre intelligence, vous ne voyiez pas ce qui se passe autour de vous.

— Et que se passe-t-il donc ? demandai-je vivement en dressant l’oreille dans l’attente de ce qui allait être répondu.

Le docteur me considéra avec une sorte de pitié railleuse.

— Me voilà bien maintenant ! dit-il comme en lui même ; avec ça que c’est nécessaire de lui raconter ces choses-là. En un mot, ajouta-t-il en haussant la voix, je vous le répète, l’atmosphère que l’on respire ici vous est nuisible. Il vous est agréable de vous trouver dans cette maison, mais il y a beaucoup de choses agréables ; dans une serre aussi, cela sent bon, mais on ne peut pas y vivre. Hé !… écoutez-moi, remettez-vous à votre Kaïdanov.

La vieille princesse entra et se plaignit au docteur de maux de dents, puis vint Zinaïda.

— Justement, dit la mère. Monsieur le docteur, grondez-la donc ; toute la journée elle boit de l’eau avec de la glace ; est-ce que cela ne lui est pas nuisible, avec sa poitrine faible ?

— Pourquoi faites-vous cela ? demanda Louchine.

— Et que peut-il en résulter ?

— Mais vous pouvez vous refroidir et mourir.

— Vraiment ? eh bien, ce sera tant mieux.

— Ah, bah ! grogna le docteur.

La vieille princesse sortit.

— Ah, bah ! répéta Zinaïda. Jetez un coup d’œil autour de vous : est-ce que la vie est si gaie ?… Eh bien ! est-elle gaie ? Croyez-vous que je ne comprenne pas ? que je ne sente pas ? Cela me plaît de boire de l’eau glacée… et pensez-vous me persuader qu’une vie pareille vaille la peine qu’on lui sacrifie le plaisir d’un moment ? je ne vous parle même pas de bonheur.

— Eh bien ! c’est un caprice chez vous ; le désir de vous montrer indépendante. Toute votre nature se résume dans ces mots.

Zinaïda eut un rire nerveux.

— Vous n’êtes plus au courant, cher docteur, vous êtes un mauvais observateur ; vous êtes arriéré… mettez vos lunettes… je ne suis pas en état de faire la capricieuse en ce moment ; vous faire passer pour sot, faire la sotte moi-même, n’est pas bien amusant. Quant à l’indépendance… Monsieur Valdemar, ajouta tout à coup Zinaïda en frappant du pied, quittez cette physionomie mélancolique. Je ne supporte pas qu’on s’apitoie sur moi.

Elle s’éloigna vivement.

— Elle est nuisible, elle est nuisible pour vous, cette atmosphère, jeune homme ! me répéta encore Louchine.