Premier Amour (Tourgueniev)/06

Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Marpon & Flammarion (p. 49-54).


VI


Toute la soirée et le lendemain matin je restai dans une sorte de torpeur triste.

Il me souvient que j’essayai de travailler et je me mis à mon Kaïdanov ; c’était en vain que les larges lignes et les pages du célèbre traité passaient devant mes yeux. Dix fois de suite je lus ces mots : « Jules César se distinguait par une bravoure guerrière. » Je ne comprenais rien, et je jetai le livre.

Avant le dîner, je me pommadai de nouveau et, de nouveau, je remis mon veston et ma cravate.

— Pourquoi ce costume ? demanda ma mère ; tu n’es pas encore un étudiant et Dieu sait même si tu passeras tes examens. Et puis y a-t-il si longtemps qu’on t’a fait une nouvelle veste ? Il faut bien que tu la portes.

— Il y aura des invités ! murmurai-je presque avec désespoir.

— Quelle sottise ? Ce ne sont pas là des invités !

Il fallait se soumettre. Je remis ma veste, mais je n’ôtai pas ma cravate.

La princesse et sa fille arrivèrent une demi-heure avant le dîner. La mère, par-dessus la robe verte que je connaissais déjà, avait jeté un châle jaune et mis sur sa tête un bonnet à l’ancienne mode avec des rubans couleur de feu.

Elle se mit aussitôt à parler de ses billets souscrits, geignit, se lamenta sur sa pauvreté, « pleurnicha », et se montra tout à fait sans façon : elle prisait aussi bruyamment son tabac, elle s’agitait sur son siège aussi librement que chez elle. Elle ne semblait même pas se douter qu’elle était une princesse.

En revanche, Zinaïda se tenait très grave, presque hautaine, comme une vraie princesse. Sur son visage apparaissaient une morgue et une immobilité froide, au point que je ne la reconnaissais pas. Je ne retrouvais ni ses regards, ni son sourire, quoique sous ce nouvel aspect elle me parût aussi belle. Elle était vêtue d’une légère robe de barège avec des rayures bleu de ciel. Ses cheveux tombaient en longues boucles de chaque côté de ses joues, à la mode anglaise. Cette coiffure allait très bien à l’expression froide de son visage.

Mon père était assis auprès d’elle pendant le dîner, et, avec la politesse calme et gracieuse qui lui était propre, il s’occupait de sa voisine. Parfois il la regardait. Elle lui jetait de temps à autre un regard, mais si étrange ! on aurait presque dit haineux.

La conversation avait lieu en français. Je me souviens que ce qui me frappa, ce fut la pureté de la prononciation de Zinaïda.

La princesse ne se gênait pas plus pendant le dîner qu’avant, mangeait beaucoup et louait les mets. Sa présence pesait visiblement à ma mère, qui lui répondait avec une sorte de dédain attristé. Mon père fronçait parfois le sourcil.

Zinaïda ne plut pas non plus à ma mère.

— Comme elle est orgueilleuse ! dit-elle de la jeune fille le lendemain ; et on se demande de quoi elle peut être si fière, avec sa mine de grisette !

— Tu n’as jamais vu probablement de grisettes ! lui fit remarquer mon père.

— Grâce à Dieu ! non.

— Grâce à Dieu, certainement, alors comment peux-tu en parler ?

Zinaïda ne fit aucune attention à moi.

Peu après le dîner, la princesse nous fit ses adieux.

— Je compte donc sur votre protection, Maria Nicolaevena et Petr. Vassilevitch, dit-elle d’un ton traînant à mes parents ; que faire ! j’ai eu mon temps, mais il est passé. Ainsi me voilà, moi, une Excellence, ajouta-t-elle avec un rire forcé ; à quoi cela m’avancera-t-il ? Quand il n’y a pas de quoi manger !

Mon père la salua respectueusement et la conduisit jusqu’à la porte du vestibule. Je me tenais également là, dans ma courte veste, et je regardais par terre comme un condamné à mort. La manière d’être de Zinaïda à mon égard m’avait complètement tué ; mais quel ne fut pas mon étonnement quand, en passant auprès de moi, elle me dit vivement, à voix basse et avec la même expression de tendresse que je lui connaissais déjà :

— Venez chez nous à huit heures du soir, entendez-vous ; venez absolument.

Mes bras s’écartèrent d’étonnement, mais déjà elle était sortie en couvrant sa tête d’un fichu blanc.