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Pour la fête donnée le 5 janvier 1856


POUR LA FÊTE


DONNÉE LE 5 JANVIER 1856,


PAR LE CORPS MUNICIPAL,
AU NOM DE LA VILLE DE VERSAILLES,


À l’occasion de l’arrivée des braves
Soldats de l’armée d’Orient.


________


Tandis que la récolte appelait nos regrets,
Que du soc nourricier l’espérance trompée
Accusait d’avarice et soleil et guérets,
Elle était grande au loin la moisson de l’épée. —
Aussi, comme au magique appel d’un double aimant,
Du Rhin à la Gironde et de la Seine au Rhône,
La France aux nations apparaît noblement,
Des palmes d’une main, et de l’autre l’aumône.
Car, chez elle, un saint couple obtient, sans qu’on le prône.
        Une immense majorité ;
Ce couple, bienvenu de la cabane au trône,
        C’est la Gloire et la Charité…

C’est la Gloire aujourd’hui ! car vous êtes nos hôtes.
Guerriers, vainqueurs hier,… ou qui vaincrez demain.
Historique témoin des grandeurs les plus hautes,
Versaille est orgueilleux de vous serrer la main,
À vous, que l’ennemi comme autrefois regarde,
Vous, jeunes héritiers de notre vieille garde,
Qui, voyageurs comme elle au valeureux chemin,
Sur un bord, dès longtemps à tous inaccessible,

Avez pris l’imprenable et créé l’impossible ;
Rivaux de ces premiers et hâlés bataillons,
Dont Paris, l’autre jour, dans sa joie indicible,
A recousu de fleurs les sublimes haillons.

Oui, c’est ému d’orgueil que vous reçoit Versaille,
Vous aussi, cavaliers au sabre impatient,
Qu’enchaîna le devoir, mais dont le cœur tressaille
En retrouvant, fêtés, vos frères d’Orient,
De qui vous n’enviez que la longue souffrance,
Les dangers et le sang répandu pour la France. —
Vous enfin, blond espoir des camps, sur qui Saint-Cyr
Ferme encor, pour un temps, son cloître militaire,
Et qui ne demandez, bataillon volontaire,
Que le brillant soleil de Mars, pour vous noircir.
Salut ! l’honneur vous guette au départ… mais que dis-je ?
Il est déjà sur vous, comme il est dans vos cœurs,
Puisque, pour vous parer d’un glorieux prestige,
Un souffle de Crimée à votre tête érige
L’un de nos vaillants chefs mutilés et vainqueurs[1].

Soldats et matelots, frères de toutes armes,
Artilleurs et mineurs, cavaliers, fantassins,
De la ruche guerrière héroïques essaims,
Qui versiez votre sang autant que nous nos larmes,
À force de courage et d’exploits éclatants,
De veilles sous la bombe et de labeurs constants,
Passant de la tranchée aux rudes promontoires,
Assiégés par le mal et le froid et la faim,
Harcelés d’ennemis… dignes de vous enfin,
Vous, héros favoris des futures histoires,
Vous avez ramené, — certes, nous le savions, —
Aux plis de nos drapeaux et de nos pavillons
Le vent de la fortune et des grandes victoires.
Grâce à vous, le canon de Lens, de Marengo.
D’Alger, de Fontenoy, d’Austerlitz ou d’Arcole,

Aux rocs de la Tauride, où notre aigle s’envole.
A retrouvé, dix fois, son fraternel écho !

En attendant les jours où la Paix triomphante,
Cette adorable Paix que la Victoire enfante,
Doit rendre au sol natal tous ses hardis guerriers,
Il frémit saintement sous le pas d’une élite
Dont le fer, résonnant d’un bruit cosmopolite.
Va se suspendre, une heure, aux tranquilles foyers…
Versaille en a sa part, et son Hôtel-de-Ville,
Qui mêle notre armée à la foule civile,
Lève aujourd’hui son front plus haut que le Palais,
Puisqu’en place du marbre et des toiles savantes.
Où des héros éteints passent les grands reflets,
Nous avons les splendeurs et les gloires vivantes. —
Et ces murs, à bon titre, osent vous recevoir.
Car parmi les élus, chéris de nos comices,
Qui vous font les honneurs du logis… on peut voir
Plus d’un brave, Messieurs, qui donna les prémices
De son sang au pays, et guida nos drapeaux,
Dont l’ombre berce encor son belliqueux repos.

Vous voilà donc ! — Fêtons cette rapide halte,
Comme d’anciens amis que le plaisir exalte.
Avec le punch brûlant… moins brûlant que nos vœux,
Portons quelques santés ; chacun dit : Je le veux :

« D’abord, à l’Empereur ! — Il fait la France grande,
« Tranquille et redoutable, aussitôt qu’il commande ;
        « Il termine, en moins de cinq ans,
« Le Louvre inachevé par plus de trente règnes ;
        « Il lance, au Pont-Euxin, nos camps
« Qui, sur Sébastopol, ont planté leurs enseignes ;
« Et pourtant il évoque, à l’abri des hasards,
« En d’immenses congrès, l’industrie et les arts. »

        « À celle que chacun ne devine,
        « Qui, faisant toujours le ciel bleu,

        « Règne par la grâce de Dieu
        « Avec une grâce divine. »

« À l’armée ! à la flotte ! — Elles ont rétabli
        « Le nom français dans sa noblesse,
« Et par elles, des jours de deuil ou de faiblesse
        « Tout souvenir est aboli ! »

« Aux ministres des deux ! — aux bonnes Sœurs… les anges.
« Leurs frères, pourraient seuls essayer leurs louanges ;
« Mais, comment oublier les mains que nos soldats
« Baisent avec ferveur dans leurs derniers combats ! »

« À Versailles ! la ville aux royales merveilles ! —
        « À ses excellents magistrats,
« Qui nous réunissant en des fêtes pareilles.
        « Ne nous trouveront point ingrats ! »

« Au Préfet ! — dont l’esprit français et les lumières.
« La noble courtoisie et la stricte équité
« Font aimer et servir, des châteaux aux chaumières,
« Le souverain pouvoir, si bien représenté ! »

        « Reste un nom — j’en ai l’assurance —
        « Que nous acclamerons en chœur :
        « Ce nom, résume tout, c’est : France !
        « Vive la France ! de tout cœur ! »

Le mien tremble, agité d’une émotion sourde ;
J’ai pris légèrement une tâche trop lourde.
Après tout, si ma voix n’est pas à la hauteur,
Aux mains de la victoire est souvent la clémence.
Chers braves, pardonnez aux fautes de l’auteur ;
Je finis, — à présent, que le plaisir commence.


Émile Deschamps




  1. Le brave général de division comte de Monet.