Pouponne et Balthazar/26

Librairie de l’Opinion (p. 208-217).

XXVI.

Avant de terminer cette histoire, nous allons retourner en arrière et nous occuper de notre jeune ami Placide qui, au moment du mariage de sa nièce et du fils de Pouponne, était un des citoyens les plus riches et les plus considérés de la paroisse Bossier, qu’en témoignage de leur estime, ses concitoyens avaient nommée d’après lui.

Après son escapade avec Tit’Mine, Placide resta deux ans au collège ; au bout de ces deux années, il gradua avec les plus grands honneurs et son frère le rappela près de lui. Pas pour longtemps, car le jeune homme devait bientôt retourner à la Nouvelle-Orléans pour étudier la loi avec un des premiers jurisconsultes de la capitale.

Placide, pendant ses jours de collège, écrivait souvent à sa belle-sœur, mais jamais il ne parlait de Tit’Mine dans ses lettres, et Charlotte imitait son silence ; aussi, ignorait-il entièrement ce qu’était devenue son ancienne flamme. Il arriva : et encore le nom de Tit’Mine ne fut pas prononcé. Certes, Placide n’avait pas oublié la petite Acadienne ; elle était bien certainement la plus jolie fille du campement, elle dansait bien et notre jeune Flamand trouvait un grand plaisir auprès d’elle ; il riait en observant la jalousie des Acadiens, et quoiqu’il en dît, avait maintes fois assuré à Tit’Mine qu’il l’adorait.

Mais aujourd’hui, il rougissait de la folie et des désagréments auxquels cette folie avait exposé son frère. Au fond du cœur, il éprouvait une sourde rancune contre Tit’Mine et lui reprochait toutes les sottises de la Terencine. Voilà pourquoi il ne parlait jamais d’elle et ne voulait point qu’on lui en parlât. Mais il avait compté sans son hôte ou plutôt sans Charlotte. La jeune femme, tout en s’amusant un peu à ses dépens, tenait à lui donner une leçon.

Dès le lendemain du retour de Placide à l’habitation, Charlotte le pria de se charger d’une petite commission pour Périchon : c’était un lot de livres que monsieur Bossier avait fait venir de la ville pour le jeune professeur.

Il était environ quatre heures de l’après midi quand notre jeune homme se mit gaîment en route, son paquet de livres sous le bras. En s’approchant de la cabane, il s’arrêta pour écouter une fraîche voix de femme répétant le refrain d’une chanson cadienne que Placide se souvenait d’avoir entendu chanter par Tit’Mine.

Voilà ce que disait cette chanson dont la chanteuse répétait les derniers mots au moment où Placide arrivait :

Quand j’étions jeune et fraise, (fraîche)
J’aviont un amoureux,
Fringant, chaud comme braise,
Jeune, beau, vigoureux !
J’voyais les étincelles
Briller dans ses yeux… Dah !
Pour une péronnelle,
Le gueux m’a planté là.

Il mettait la semaine
Deux fois du linge blanc,
Et comme un capitaine,
La toquante d’argent,
Le fin bas d’écarlate
À côtés de melon,
Et toujours de ma patte
Frisé comme un bichon.

La nuit quand je sommeille
J’pense à mon coquin,
Mais l’plaisir m’éveille
Tenant mon traversin…
La chance est ben tournée :
A c’t’heur’ c’est Catin
Qui ronge la dragée
Et moi l’chicotin.

Des pleurs quej’ons versées
J’ons rempli t’un baquet.
J’sommes t’abandonnée…
Et c’est là l’secret.

L’passé n’est qu’un songe,
Une fadaise, un rien…
J’y passerons l’éponge
Si vers moi y r’vient.

Avant la dernière parole, Placide qui avait reconnu cette voix se sentit étrangement ému. Son cœur battait au souvenir de cette enfant qu’il se reprochait d’avoir abandonnée si lâchement.

— Son désespoir a dû être terrible ! se dit-il, elle m’aimait tant ! pauvre petite Tit’Mine ! mais que fait-elle ici, dans la chaumière de Périchon ?… prendre des leçons sans doute.

Il frappa, et une voix répondit de l’intérieur :

— Poussez la porte, alle n’est pas farmée.

Il entra… et, comme il s’y attendait, se trouva en présence de Tit’Mine. Comme la jeune Acadienne que madame Bossier avait entrevue sur la galerie de la Térencine cinq années auparavant, Tit’Mine avait ouvert sa chemise et à son sein blanc et ferme était suspendu un enfant. Un double cri s’échappa eu même temps :

— Tit’Mine !

— Missié Placide !

— Bon Dié ! d’où ce que vous sortez donc comme ça missié Placide ? aussi vrai que j’sommes t’une honnête femme, j’vous croyais mort, et vous m’faites quasiment l’effet d’un rev’nant ! s’écria la jeune femme avec volubilité et oubliant, dans son étonnement, de se couvrir la poitrine.

— Et c’est sans doute pourquoi vous vous êtes mariée à un autre, dit Placide d’une voix où se cachait une légère nuance d’amertume.

— Allons donc ! fit elle en haussant les épaules et en continuant à bercer son enfant qui restait toujours suspendu à son sein, si c’est pou m’conter d’semblables gaudrioles qu’vous êtes venu, missié Placide, vaut mié vous en aller… car, je n’vous dis qu’ça : le temps et la gaudriole, c’est fichu pour moi.

Le jeune homme la regardait, et il se demandait, en la voyant à demi déshabillée devant lui, en l’écoutant parler, comment il avait pu aimer une créature aussi vulgaire. Pourtant il reprit :

— Je vous ai bien aimée, Tit’Mine !

— Je n’dis pas non, ça s’peut mais vous savez ben, missié Placide, qu’jamais, au grand jamais, vous n’avez eu l’idée de m’prendre pour vot’ légitime

— Ne vous ai-je pas dit cent fois que je vous aimais, Tit’Mine ?

— Et p’tête ben deux cents aussi… mais quéque ça prouve ? y a des garçons qu’ont tant d’amour dans l’cœur qu’ils l’crient sus tous les toits et trouvent moyen de le sépartager entre toutes les filles qu’y voyent. C’est comme des papillons qui font politesse à une fleur et qui faisont par ensuite comparaison avec une autre. Et pis encore pour les ceux qui jacassent l’amour avec les filles, ça m’faisont l’effet d’perroquets qui parlent, parlent, sans savoir eux-mêmes le quoi qu’y disiont. Mais t’nez, missié Placide, parlons d’autes choses… — Avez-vous beaucoup d’choux dans vot’jardin ?

— Tit’Mine, reprit le jeune homme, vous vous êtes conduite indignement à mon égard. Pourquoi avez-vous envoyé la Térencine chez mon frère, avec toutes sortes de plaintes contre moi ?

— Moi, j’ons envoyé la mère queque part ? allons donc ! v’là qu’vous dites encore des bêtises… oui, c’est vot’ frère, qui parce que nous avons queque fois gigoté ensemble dans l’bal, parce que j’ons reçu avec politesse (rien de plusse), vos attentions et vos cadeaux, (et tout honnête fille peut ben faire ça !) m’a appelée fille à tous grains, coureuse de garçons… a menacé de m’faire mourir sur la potence et a fait fouetter la mère, avec des verges de cognassier, et ça par un grand escogriffe de noireau.

Comme nous le voyons, si la Térencine ne gardait pas sa langue dans sa poche, elle s’en servait, non seulement pour jurer mais encore pour mentir.

— Tout cela est faux, Tit’Mine, répondit Placide, mais, vous avez raison, le temps des folies est passé pour nous. Qui est votre mari ?

— Comment vous n’savez pas ?…

— Mais non… j’ignorais même votre mariage.

— J’suis la femme d’Périchon Thériot, le frère à Pouponne, dit Tit’Mine avec une sorte d’orgueil qui n’échappa pas à Placide ; et, continua-t-elle, c’est ben l’plus brave et l’plus vaillant garçon qu’là terre alle a jamais porté.

Tout-à-coup elle se leva et montrant du doigt le paquet de livres que le jeune homme avait gardé sous son bras :

— C’est lui qu’vous voulez voir, n’est-ce-pas, dit-elle, et moi qui m’amusais à jacasser.

Elle s’approcha de la fenêtre, et d’une voix forte :

— Périchon ! Périchon ! cria telle.

— Qu’a ce qu’y a femme ? me v’là ! répondit une voix du dehors.

— Y pioche not jardin quand il a fini l’école…

Ah ! missié Placide, ajouta la jeune femme avec des larmes dans les yeux, c’est ben un trésor d’mari que l’Bon Dié m’a donné là… et j’l’aime ! ah ! si gros ! si gros !

En cet instant, le jeune maître d’école entrait et Placide s’empressa de remplir sa commission en lui remettant le paquet de livres. Il ne resta pas longtemps malgré l’invitation que lui adressa Périchon de boire un verre de vin avec lui.

En sortant il tendait la main au jeune homme et s’inclinant devant son ancienne flamme :

— Adieu madame Périchon, dit-il.

— Adieu missié Placide, répondit elle en lui faisant sa plus belle révérence.

FIN.
De la Houssaye - Pouponne et Balthazar, 1888 p0217.png