Pouponne et Balthazar/08

Librairie de l’Opinion (p. 59-65).

VIII.

Le lendemain, selon la promesse qu’elle avait faite au père Jacques, Charlotte se mit en route de bonne heure, emportant dans sa voiture un panier rempli de provisions destinées au père Landry. Peu de femmes étaient douées d’une âme aussi délicate que mon aïeule : elle devinait la peine ou l’humiliation qu’elle pouvait imposer, et faisait tout pour l’éviter. Ainsi, elle se dit que, si elle allait tout droit chez Pouponne, celle-ci pourrait deviner que le curé avait parlé d’elle et souffrirait peut-être de cette indiscrétion. En conséquence, elle fit arrêter sa voiture devant la première cabane, habitée par les familles de deux frères, Théodule et Gaspard Labauve dont elle n’avait entendu dire que du bien. Elle n’osa pas descendre, mais ordonna à son cocher d’appeler. En ce moment tous les hommes étaient au champ, et Charlotte, de sa voiture, pouvait apercevoir, au fond de la cour, deux femmes occupées à laver, tandis qu’une bande d’enfants, plus sales, plus déguenillés les uns que les autres se vautraient dans la boue avec les porcs et les canards dont la cour était pleine. Et pendant que le cocher criait de toutes ses forces, madame Bossier examinait la maison qui était devant elle et se demandait comment dix-huit personnes pouvaient s’y loger On lui avait dit que les deux frères, leur vieille mère, leurs femmes et leurs treize enfants demeuraient ensemble.

À l’appel du cocher, une vieille femme parut sur la galerie. Elle était fort grande et sa haute taille, droite encore, se soutenait sur un bâton, sur lequel elle s’appuyait des deux mains. Elle était habillée d’une volante en siamoise, (cotonnade légère) et ses longs cheveux blancs, pendant sur ses épaules, voltigeaient au vent. C’était l’aïeule, et, en la voyant, Charlotte descendit de voiture et s’avança jusqu’à la barrière. Elle salua respectueusement la vieille femme qui lui rendit son salut et lui demanda d’une voix grêle :

— Qu’a ce qu’y a pour vot service, mame ?

— Je voudrais acheter des poulets et des œufs, répondit madame Bossier.

La vieille se mit à rire : — Ça n’me connaît pus, la volaille, dit-elle ; mais excusez mame, j’vas appeler ma bru : alle jacassera (parlera) mié qu’moi.

Et rentrant dans la maison, on l’entendit appeler :

— Zozo ! eh ! Zozo ! Titine ! où donc qu’vous êtes, fainéantes ?

Une voix lui répondit du fond de la cour :

— Qu’a ce qu’a c’est, la mère ?

— Viens, que j’te dis… y a là une dame tout à la hurluberlue (à la mode) et alle veut acheter des poules.

— C’est ben la mère, on y va :

Et Zozo s’empressa d’essuyer ses mains couvertes d’écume de savon et, après avoir échangé quelques paroles avec Titine, elle s’avança vers Charlotte, appuyée en ce moment à la barrière.

Une chose à remarquer, c’est que l’Acadien n’est pas timide et a son franc parler en présence de n’importe qui ; ni la richesse, ni l’aristocratie ne lui en impose et il parlera avec autant de familiarité à une princesse qu’à une gardeuse de dindons.

Zozo était nu pieds et n’avait sur la tête, pour la garantir du soleil qu’un mouchoir de cotonnade bleue attaché sous le menton. Mon aïeule était comme d’ordinaire, fort simplement vêtue d’une robe de laine brune, d’un épais tartan écossais, (cela s’appelait un chale angora) et d’une coiffe de soie noire ; mais pour ces pauvres femmes qui l’examinaient, elle était habillée avec un luxe inoui, et portait une toilette à la hurluberlue, comme venait de le dire la vieille grand’mère.

Mais Zozo ne sembla même pas s’en apercevoir et s’approcha de la barrière au travers de laquelle la conversation s’échangea.

— Bonjour madame, dit Charlotte, toujours polie, pardonnez-moi de vous avoir dérangée, mais, il s’est déclaré une maladie parmi mes volailles et je me vois forcé d’en acheter. Pouvez-vous m’en vendre quelques douzaines ?

— Ça dépend, mame, répondit notre Cadienne, c’est pour les manger, n’est-ce pas qu’vous voulez ces bétailles ?

— Mais oui, dit Charlotte un peu étonnée.

— J’vas vous dire pour queque raison j’vous demandons ça : si c’était pour élever, ah ! dame ! l’affaire alle seriont manquée et j’pourrions pas vous contenter. J’ons mis en bas joliment d’poules c’t’année et pas une seule a mourte (morte) d’maladie ; mais la récolte des chorus (des coqs) a manqué, et sur trois douzaines de fimelles, j’pouvions vous donner seulement deux chorus, ça vous va t’y ?

Charlotte comprit ce qu’elle voulait dire, mais, avouons le, c’était la première fois qu’elle entendait ce titre de chorus appliqué aux coqs.

— C’est bien, madame, dit-elle, je prendrai les trois douzaines de volailles, quoique je voudrais en avoir davantage. Et quel est votre prix ?

— Une piastre la douzaine pour les poules et un escalin pour les œufs. Ça vous va t’y mame ?

— Certainement, répondit Charlotte, préparez les poules, je vais aller plus loin et les prendrai en revenant, avec tous les œufs dont vous pourrez disposer.

En cet instant, deux petits garçons en queue de chemise, accoururent en se disputant et en appelant leur mère à leur secours.

— Ce sont vos enfants, madame ? demanda Charlotte, comme ils se ressemblent !


— Et n’y a rien d’atonnant à la chose répondit Zozo, y stont bézons (jumeaux.)

— Qui demeure dans la première maison ? demanda mon aïeule, jouant l’ignorance dans l’espoir d’entendre parler de Pouponne.

— De ben braves gens, mame, répondit l’Acadienne, l’père Landry et sa fille. C’te Pouponne, c’est la brebis, la perle da Bon Dieu !

— Un ange dit à son tour l’aïeule.

— Et avec ça, si misérable ! reprit Zozo. La pauvre ! alle a tout perdu en un moment. V’là cinq ans qu’alle attend son amoureux et ses frères… quant à la mère, pour sûr alle doit être mourte à c’t’heure. Ah ! mame ! Si vous aviez pu voir not’&thinsp ; Pouponne d’autrefois… alle étiont la pus belle fille du canton… et à présent, aile a la mine diantrement encharibotée (triste) et, quand alle s’croit seule, elle geigne qu’ça vous met l’âme à l’envers d’l’entendre ; si ben qu’ses yeux noirs qu’étions si vaillants autefois, qu’on aurait dit deux pierres de diamant, ressemblent à jordy aux mirettes d’un lapin blanc. Et l’pire d’la chose c’est qu’la pauve cache son mal, alle l’avale… rien qu’ça ! et alle blanchit, alle jaunesit, alle verdit, qu’ça vous bouleverse la rate rien qu’à la regarder, et si Balthazar y tarde encore longtemps, la pauve titte chouette aura rendu l’âme, pour sûr !