Portugal - correspondance diplomatique, 1826-1829/01


PORTUGAL.




CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE


RELATIVE


AUX AFFAIRES DU PORTUGAL.




1826-1829.


L’opposition parlementaire a réclamé du ministère anglais la communication des diverses correspondances officielles relatives aux affaires du Portugal. Ces documens mettent au jour l’opinion de M. Canning et celle du cabinet actuel, sur les graves questions soulevées à la fois par la promulgation de la charte émanée du Brésil, l’avénement de don Miguel, et les traités qui lient le Portugal et la Grande-Bretagne. Voici les pièces les plus importantes.


M. LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT CANNING À SIR WILLIAM A’COURT,
À LISBONNE.
ministère des affaires étrangères.


28 juin 1826.

Quoiqu’il ne soit guère possible que la nouvelle arrivée de Rio-Janeiro à Paris soit encore ignorée à Lisbonne, ou du moins qu’elle n’y parvienne pas avant ces dépêches, cependant, afin de ne rien laisser au hasard, je vous transmets copie d’une dépêche que nous avons reçue hier de l’ambassadeur à Paris, et qui nous informe que le Moniteur a publié l’acte par lequel l’empereur du Brésil renonce à la couronne de Portugal en faveur de sa fille.

Dans cet acte, il est fait mention d’un décret par lequel Sa Majesté a octroyé une constitution au royaume de Portugal. Mais, soit que l’on n’ait point reçu cet acte en France, soit que lord Granville ait oublié de nous l’envoyer, je suis dans l’impossibilité de vous le transmettre.

Georges Canning.


SIR CHARLES STUART À M. CANNING.
Rio-Janeiro, … avril 1826.

Le commencement de cette lettre est consacré à des détails de peu d’intérêt. Elle se termine ainsi :

… Sa Majesté Impériale exprima ensuite le désir de se concilier l’affection des Portugais en leur octroyant une charte constitutionnelle ; elle ajouta que, dans le cas où la guerre allumée dans le Sud ne prendrait pas une tournure favorable, elle demanderait des secours militaires au Portugal, afin d’alléger le fardeau dont le pays commençait à se ressentir vivement.

Comme je me défiais des principes que pouvait proclamer cette charte, je fis sentir la nécessité d’agir avec prudence ; je représentai que, si la simple convocation des cortès, cette ancienne et légitime institution du pays, avait déjà été vue d’un œil jaloux, un changement auquel les cortès n’auraient pris aucune part entraînerait de plus fâcheux résultats, et M. de Paranagua, qui vit Sa Majesté bientôt après, sentit si bien la portée de cette objection, que pendant plusieurs jours, il ne fut question que d’un système constitutionnel, fondé sur les anciennes constitutions de Portugal.

C. Stuart


LE MÊME AU MÊME.


Rio-Janeiro, 30 avril 1826.


Vendredi, le conseil ne s’est séparé qu’après avoir complètement changé de système ; car il a été décidé que Sa Majesté n’accepterait la couronne de Portugal qu’afin d’octroyer une charte constitutionnelle à ce royaume, et qu’elle abdiquerait en faveur de sa fille aînée, si l’infant don Miguel consentait à l’épouser, et si les Portugais accueillaient favorablement la charte.

Les conséquences de ce changement me parurent trop graves pour que je pusse m’abstenir de toute réflexion. En conséquence, je me rendis auprès de Sa Majesté.

Je pris la liberté de lui faire remarquer que, puisqu’elle répugnait à suivre les anciennes constitutions du royaume, en convoquant les cortès de Lamejo, il fallait absolument que les changemens constitutionnels projetés fussent annoncés de manière à ne pas paraître émaner des conseillers de Sa Majesté. J’exprimai par conséquent le désir que Sa Majesté n’attendît pas, pour publier ses décrets, la réunion des chambres à Rio-Janeiro. J’ajoutai que je suppliais Sa Majesté de ne pas perdre de vue l’hésitation possible des Portugais à recevoir ces bienfaits d’une nature à susciter des querelles avec leurs voisins, et de ne point laisser soupçonner l’existence d’une constitution, avant qu’il fût certain qu’elle serait adoptée.

Sa Majesté me répondit qu’elle appréciait la justesse des motifs qui me portaient à préférer les anciennes institutions du Portugal ; mais elle prétendit que, malgré mon admiration, je serais forcé de reconnaître la nécessité de modifier ces institutions pour les mettre en harmonie avec les besoins de l’époque, et qu’ainsi les cortès deviendraient elles-mêmes un corps constituant, qui ferait naître une foule d’obstacles et d’inconvéniens, qu’une charte pouvait seule prévenir. L’Empereur me présenta ensuite son projet de constitution, auquel il avait consacré la plus grande partie de la semaine ; et au plaisir qu’il avait à en parler, il était facile de voir que la promulgation de cet acte avait fourni à ses conseillers le premier moyen pour le déterminer à renoncer à la couronne de Portugal.

Comme je ne pouvais examiner alors un travail de cette étendue, l’Empereur me dit que la constitution établissait deux chambres, et maintenait la prérogative royale ainsi que le pouvoir de la noblesse ; il ne partageait pas mes appréhensions à l’égard de l’impression qu’elle pourrait produire dans d’autres pays. Il développa ensuite son projet, d’après lequel son abdication est conditionnelle, et entièrement subordonnée au mariage de sa fille avec don Miguel, et à l’acceptation de la constitution par les Portugais. Si ces deux conditions se réalisent, la régence sera confirmée, une amnistie sera publiée, et dès que les trois états auront prêté serment de fidélité à la nouvelle constitution, la reine se rendra à Lisbonne. Après une courte discussion, Sa Majesté promit de différer la promulgation de la charte portugaise jusqu’au moment où elle aurait été acceptée à Lisbonne, et m’annonça qu’elle désirait que je portasse moi-même ces actes en Portugal, en qualité de plénipotentiaire portugais, parce qu’elle les considérait comme le complément du traité que j’avais souscrit pour la séparation des deux pays.

Je fus un peu étonné de cette marque de confiance, et je cherchai à la détourner en exprimant le doute où j’étais que ma cour approuvât une pareille démarche. Mais Sa Majesté ayant persisté dans sa résolution, je lui répondis que sa demande me mettrait dans un grand embarras, parce que je n’étais nullement préparé à me charger d’une responsabilité aussi grave, et j’ajoutai que Sa Majesté avait pu remarquer que, pendant les délibérations sur ce sujet, je n’avais émis que des opinions parfaitement d’accord avec les actes publics approuvés par le gouvernement du Roi. De quelque manière que les ministres de Sa Majesté considèrent les actes que je vous communique, mon langage et mes démarches ne les engagent en aucune façon, car je suis entièrement dépourvu d’instructions. Ils restent par conséquent maîtres de suivre le parti qu’ils jugeront le plus convenable.

C. Stuart.


LE MÊME AU MÊME


Rio-Janeiro, 1er mai 1826.


Ce matin, avant de recevoir le corps diplomatique, l’Empereur m’a fait demander pour me dire que les actes relatifs à l’arrangement des affaires du Portugal étant terminés, il croyait rendre hommage à la mémoire de son père en priant le plénipotentiaire que ce prince avait choisi pour négocier la séparation des deux pays, d’achever une œuvre si heureusement commencée pendant sa vie. Sa Majesté ajouta qu’en me montrant, à mon audience de la veille, les divers actes qu’elle avait rédigés, elle s’était entièrement ouverte à moi, et qu’elle m’accordait une confiance dont nul ne pouvait se vanter de jouir.

J’ai l’honneur de vous transmettre copie des pleins pouvoirs dont il a plu à Sa Majesté de m’investir, et je partirai pour Lisbonne à bord du Diamond, aussitôt qu’il sera prêt pour la mer.

C. Stuart.


PLEINS POUVOIRS ACCORDÉS PAR L’EMPEREUR DU BRÉSIL.


À SIR CHARLES STUART.


Le 2 mai 1826.


Très-honoré marquis d’Angra, sir Charles Stuart, mon ami,

Moi le Roi, je vous salue comme un homme que j’aime beaucoup.

Prenant en considération votre mérite, ainsi que les preuves nombreuses d’attachement que vous avez données à ma royale personne et à ma famille, j’ai jugé à propos de vous autoriser à délivrer, en mon nom royal, à la régence du royaume, mes décrets royaux, ainsi que mes lettres de constitution et de loi, l’une du 29 avril, et l’autre du 2 mai de cette année, que je vous confie, vous autorisant, en même temps, à prendre de suite les mesures nécessaires pour l’exécution de mes ordres royaux.

Donné au palais de Rio-Janeiro, le 2 mai.

Le Roi.


M. LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT CANNING À SIR CHARLES STUART.


MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.


Le 12 juillet 1826.

Le colonel Freemantle est arrivé ici vendredi soir, 7 du courant, avec les dépêches de Votre Excellence jusqu’au 7 mai inclusivement. Elles ont été mises sous les yeux du Roi.

À l’exception de la charte constitutionnelle, la nation et gouvernement portugais sont préparés à recevoir tout ce que vous apportez de Rio-Janeiro à Lisbonne.

En effet, l’opinion a long-temps prévalu à Lisbonne, que la convocation des cortès, dans une forme ou dans une autre, serait nécessaire pour sanctionner un nouvel ordre de succession à la couronne de Portugal. On ne saurait assurer d’avance que les Portugais recevront avec joie une constitution représentative destinée à remplacer leurs anciennes assemblées nationales ; mais il n’y a aucune raison de douter de l’acquiescement de la nation au bienfait d’un souverain dont les volontés lui ont toujours paru dignes de respect et de soumission.

Quel que soit du reste celui des deux modes que l’Empereur dût préférer pour régler les affaires du Portugal, la convocation des cortès, ou la charte constitutionnelle, on ne peut du moins refuser une grande justesse à cette observation de Sa Majesté : que de nombreuses difficultés résulteraient de la convocation d’une assemblée tellement tombée en désuétude, que des doutes pourraient facilement s’élever sur sa composition et sa manière de procéder, et qu’elle enflammerait les prétentions populaires, au point de dégénérer en corps constituant, tandis que tout devenait facile avec un code, définissant à la fois les droits et les devoirs de tous les rangs et de tous les ordres de l’état, prescrivant les formes de leurs délibérations, et déterminant les limites de leurs pouvoirs respectifs.

On est obligé de reconnaître que les notables de France, en 1789 d’une part, et de l’autre, la charte constitutionnelle de Louis xviii en 1814, viennent fortement appuyer les motifs de Sa Majesté Impériale. On peut, par conséquent, espérer que lorsque les cabinets, qui sont les adversaires nés de toute réunion d’assemblées nationales, considéreront qu’il était absolument impossible d’éviter toute convocation de ce genre, et qu’il n’y avait de choix à faire qu’entre deux formes d’assemblées, ils ne s’opposeront pas à la détermination que Sa Majesté Impériale a prise, parce qu’autrement le Portugal serait de nouveau exposé à toutes les difficultés dont on vient de triompher ; ce qui mettrait en danger, non-seulement la couronne de Portugal, mais encore la monarchie brésilienne elle-même.

Afin que nous puissions mieux faire sentir aux autres gouvernemens l’obligation de ne pas intervenir dans les affaires de Portugal, il faut surtout que nous écartions tous motifs de jalousie que pourrait leur inspirer l’influence britannique dans des circonstances si importantes.

C’est pourquoi Sa Majesté, tout en approuvant votre consentement à porter de Rio-Janeiro à Lisbonne les décrets de Sa Majesté Impériale, exige qu’aussitôt que vous aurez délivré les actes aux personnes à qui ils sont adressés, et rendu compte au ministère portugais de la mission dont le gouvernement de Sa Majesté vous avait chargé auprès de l’empereur du Brésil, vous preniez congé de l’infante régente, et retourniez en Angleterre.

G. Canning.


L’EMPEREUR DON PÉDRO À S. M. I. ET R. APOSTOLIQUE.


Rio-Janeiro, le 3 juillet 1827.


Mon très cher beau-père et ami,

Les événemens inattendus qui viennent de se passer en Portugal, et la conduite ferme, constante et droite que mon frère l’infant don Miguel a déployée auprès de Votre Majesté Impériale et Royale Apostolique, m’ont engagé à ordonner son départ pour Lisbonne, afin qu’il gouverne ce royaume en mon nom, et en qualité de mon lieutenant. Convaincu, comme je le suis, que cette mesure recevra l’approbation de Votre Majesté, je la prie de m’aider autant qu’il sera en son pouvoir, en conseillant à mon frère d’exécuter mes ordres, et de gouverner le Portugal suivant la charte constitutionnelle que je lui ai accordée, et qui a été jurée par Son Altesse Royale et par tous mes sujets portugais.

En demandant cette assistance à Votre Majesté, je me considère comme heureux… etc, etc.

Pédro
à S. M. I. et R. Apostolique.



LE PRINCE DE METTERNICH À S. A. LE PRINCE ESTERHAZY.


Vienne, le 18 octobre 1827.

Par ma dépêche du 8 octobre, j’eus l’honneur de vous informer de l’arrivée du comte de Villa-Real, des dispositions favorables qu’il manifestait, et de l’entier assentiment que cet ambassadeur a donné à nos démarches préparatoires, sur toutes les questions relatives à la position présente et future de l’infant don Miguel. M. de Villa-Real ayant aussi trouvé que nous avions procédé conformément aux principes et aux vœux du gouvernement britannique, mon premier soin fut de m’entendre avec lui et avec le baron de Villa-Secca, sur la marche à suivre pour engager l’infant à nous instruire, aussitôt que possible, de ses intentions, relativement à son départ, à son voyage, et à la ligne de conduite qu’il voulait adopter lors de son arrivée en Portugal. En conséquence, je crus de mon devoir de proposer à ces deux gentlemen de considérer, en premier lieu, la note qui m’a été adressée par le marquis de Rezende, envoyé brésilien à la cour de Vienne, dans laquelle il me fait connaître les déterminations prises par l’Empereur, son maître, le 3 juillet dernier, à l’égard de l’infant don Miguel, son frère, et où il demande en même temps la coopération efficace de l’Autriche, tendant à engager l’infant à se soumettre avec une déférence complète aux ordres de Sa Majesté Impériale, et à hâter son départ pour le Portugal, afin que le décret du 3 juillet puisse recevoir, aussitôt que possible, sa pleine et entière exécution. Nous convînmes ensuite que je prendrais sur moi d’entamer cette question avec l’infant, que j’inviterais Son Altesse Royale, conformément aux désirs de l’Empereur son frère, à nous faire connaître ses résolutions sur son voyage, et à nommer, sans délai, MM. de Villa-Secca et Villa-Real pour diriger et conclure en son nom, avec le cabinet de Vienne, tous les arrangemens qui y avaient rapport. Nous décidâmes, enfin, que nous nous réunirions chaque jour pour nous faire part, avec une mutuelle confiance, du résultat de nos démarches, et examiner celles que les circonstances exigeraient encore, et que nous tiendrions une sorte de procès-verbal de nos réunions, auquel nous nous abstiendrons de donner le caractère officiel des protocoles de conférences, tant par égard pour l’infant lui-même, qu’afin de laisser à Son Altesse Royale la liberté d’exprimer d’une manière plus indépendante ses opinions et ses désirs.

Ce mode d’agir ayant été adopté, je me rendis, le 6 de ce mois, auprès de Son Altesse l’infant, pour lui représenter combien il était à désirer qu’il nous apprît, le plus promptement possible, quelles étaient ses intentions sur son départ. J’eus l’honneur de lui faire observer que, dans le but de régler et d’arranger définitivement tout ce qui avait rapport à cet objet, il était à désirer qu’il donnât ses instructions aux personnes qu’il jugerait les plus dignes de sa confiance, et qu’il voulût bien leur ordonner de s’entendre avec moi ; que le baron de Villa-Secca et le comte de Villa-Real me paraissaient mériter principalement sa préférence, à laquelle tous deux avaient des droits par leur fidélité et leur dévoûment à sa personne ; que, s’il consentait à fixer son choix sur ces deux gentlemen, son départ serait le premier objet dont nous nous occuperions ; qu’il devenait plus urgent, de jour en jour, d’en fixer l’époque ; que ce n’était pas seulement, pour connaître la route que Son Altesse l’infant désirerait prendre pour gagner le Portugal, afin de faire les préparatifs nécessaires ; mais que je ne pouvais lui cacher que, quelle que fût la détermination qu’il croirait devoir adopter, l’Empereur ne pourrait cependant consentir en aucune manière à ce qu’il traversât l’Espagne ; considérant qu’outre les grands inconvéniens qui, dans les circonstances actuelles, doivent l’en empêcher, il ne pourrait se permettre d’agir ainsi, sans aller contre les vœux de l’Empereur son frère, et contre l’opinion unanime de toutes les puissances de l’Europe. L’infant, sans élever la moindre objection contre les propositions et les observations que je lui avais soumises, se borna à me répondre qu’il nommerait immédiatement le comte de Villa-Real et le baron de Villa-Secca pour s’entendre, et se concerter avec moi sur les différens points dont je lui avais parlé. Le même jour, il donna ses ordres à ces deux gentlemen, que, de mon côté, je m’empressai de réunir, dans le but que nous nous étions proposé. Le résultat de nos premières conférences nous mit bientôt à même de remarquer et d’être convaincus que, si l’infant avait eu d’abord l’idée de traverser l’Espagne, l’observation que l’empereur don Pédro, son frère, et Sa Majesté l’Empereur, notre maître, étaient opposés à ce plan, avait suffi pour l’engager à y renoncer. Je dois, d’ailleurs, à Son Altesse Royale la justice de déclarer qu’en s’entretenant avec les personnes de sa suite, au sujet de son désir de prendre la route d’Espagne, comme étant la plus courte et la meilleure, le prince n’hésita pas à donner en même temps les assurances les plus positives qu’il ne laisserait approcher de sa personne aucun réfugié portugais. Mais si nous fûmes bientôt satisfaits de ce premier plan de l’infant, nous remarquâmes, d’un autre côté, que l’esprit de Son Altesse Royale était fortement préoccupé de deux idées, qui avaient tout le poids de deux résolutions positives, savoir, celle de ne s’embarquer que sur un vaisseau portugais, et celle de ne pas débarquer entre l’Autriche et le Portugal. Aussitôt que je fus instruit de cette résolution, je me hâtai de la faire connaître à l’Empereur, notre auguste maître, et je reçus de Sa Majesté l’ordre d’engager MM. de Villa-Real et de Villa-Secca à représenter, en son nom, à l’infant, qu’elle avait été informée de son désir de se rendre à Lisbonne sur un vaisseau portugais, et que, si ce projet était exécutable, elle ne s’y opposerait pas ; mais qu’elle portait un intérêt trop sincère à l’infant, pour ne pas se croire obligée d’en signaler l’impossibilité à Son Altesse Royale, puisqu’il en résulterait une immense et irréparable perte de temps ; car, avant que deux vaisseaux de guerre portugais pussent être armés à Lisbonne et arrivés à Livourne pour recevoir l’infant, il s’écoulerait près de trois mois, auxquels il en faut ajouter au moins un quatrième, pour le passage de Livourne à Lisbonne, passage incertain et long dans cette saison ; que, conséquemment, l’infant ne pourrait guère atteindre sa destination que dans quatre ou cinq mois : qu’un si grand retard, en prolongeant l’incertitude qui régnait en Portugal, compromettrait infailliblement la tranquillité de ce royaume, et peut-être même l’existence politique de Son Altesse Royale ;… que l’infant avait la faculté de s’embarquer, ou dans un des ports de la Méditerranée, ou dans un de ceux la mer du Nord ; que l’Autriche ne s’opposerait nullement à ce qu’il s’embarquât en Italie, si l’on pouvait lui en fournir les moyens, mais que ces moyens n’existaient pas ; qu’il faudrait plusieurs semaines pour les préparer, ce qui occasionnerait un délai presqu’aussi long que celui auquel l’infant doit se soumettre, dans le cas où il se résoudrait à ordonner que des vaisseaux portugais vinssent à Livourne ; que tout délai dans son voyage pouvait amener les plus grands inconvéniens, et l’Empereur se sentant appelé, par son amitié réelle pour le prince, à ne pas souffrir qu’il compromît gratuitement ce qui concernait ses intérêts personnels, aussi bien que la tranquillité intérieure du royaume dont son auguste frère lui avait conféré la régence, Sa Majesté ne pouvait consciencieusement s’empêcher de lui donner le conseil de ne pas hésiter un moment à s’embarquer dans un port d’Angleterre ou des Pays-Bas ; que l’infant devait nécessairement choisir entre ces deux pays, qui lui offrent la route la plus courte pour se rendre à sa destination, prenant en considération que, s’il traversait la France et l’Angleterre, il ne pourrait éviter de s’arrêter à Paris et à Londres, de présenter ses respects à Sa Majesté Très-Chrétienne et à Sa Majesté Britannique ; que, d’un autre côté, en s’embarquant dans l’un des ports des Pays-Bas, il pouvait, il est vrai, aller directement à Lisbonne, et y arriver plus promptement, mais qu’il perdrait une occasion favorable de voir le roi d’Angleterre, d’obtenir ses bonne grâces, et de réclamer en personne le secours que l’empereur don Pédro, son frère, avait récemment sollicité pour Son Altesse Royale, dans la lettre adressée à Sa Majesté Britannique le 3 juillet.

Les plénipotentiaires portugais ayant pris sur eux de porter cet avis paternel à la connaissance de l’infant, ce fut dans la soirée du 9 octobre qu’ils s’acquittèrent de cette commission. Le prince les écouta avec la plus sérieuse attention ; mais il n’hésita pas à leur déclarer que les considérations qu’ils venaient de lui soumettre n’avaient pas influé sur sa détermination ; qu’il était fermement résolu à ne s’embarquer que sur un vaisseau portugais, pour aller directement à Lisbonne, et que, quant au délai qui en résulterait, il n’y avait pas lieu de craindre qu’il affectât la tranquillité intérieure du Portugal ; qu’il écrirait, et qu’on lui répondrait que la tranquillité ne serait pas troublée. Cette déclaration rendant toute nouvelle délibération inutile, j’annonçai, de mon côté, que j’en instruirais l’Empereur.

Ce fut alors que S. M. se décida à parler elle-même à l’infant, et elle eut avec lui, le 12 octobre, une fort longue conversation dans laquelle elle récapitula tous les argumens et tous les motifs qui lui avaient été exposés en son nom, deux jours auparavant, par les plénipotentiaires portugais, dans le but de lui faire sentir les sérieux inconvéniens, les dangers même auxquels il s’exposerait, en persistant à refuser de s’embarquer dans tout autre port que dans un port autrichien, et sur tout autre bâtiment que sur un vaisseau portugais…. L’Empereur représenta avec force à l’infant qu’un souverain, et encore plus un régent, appelé à prendre les rênes d’un gouvernement, ne pouvait mettre trop de promptitude à arriver au milieu de son peuple ; qu’il devait, en conséquence, choisir la route la plus directe et la plus courte, et que, s’il persistait dans ses refus, il encourrait le soupçon d’un manque de zèle à cet égard, et du désir de prolonger son séjour à Vienne pour son propre agrément. L’infant, malgré ces sages observations, ayant persisté dans sa résolution, l’Empereur lui demanda si, par hasard, il éprouvait de la répugnance à s’embarquer à bord d’un vaisseau anglais. Don Miguel répliqua qu’il n’éprouvait pas de répugnance pour l’Angleterre ; qu’il savait que cette puissance était sur le meilleur pied avec l’Empereur son frère, et qu’en outre, elle était l’alliée naturelle du Portugal ; qu’il désirait sincèrement être en bonne intelligence avec elle (et il répéta plusieurs fois cette même phrase), mais qu’il craignait, en consentant à monter sur un vaisseau étranger, de blesser l’opinion nationale ; que, pour cette raison, il s’était décidé à ne s’embarquer que sur un vaisseau portugais, afin de se diriger en droiture sur Lisbonne, sans toucher nulle autre part. L’infant ajouta, de son propre mouvement, qu’il était également déterminé à maintenir en Portugal la charte qu’il avait jurée, que Sa Majesté pouvait compter en toute assurance sur ce point, et enfin qu’il le priait de croire que son cœur était rempli de gratitude pour la bienveillance qu’elle lui avait témoignée. L’Empereur, en voyant que, pour le moment, don Miguel était pleinement résolu à ne pas céder, l’engagea à réfléchir sérieusement sur la conversation qu’ils venaient d’avoir ensemble… Sa Majesté désira, en même temps, que je m’informasse moi-même si l’infant, après avoir plus mûrement examiné sa position, ne sentirait pas la nécessité de se rendre aux conseils de la sagesse et de la raison.

Nous voyant ainsi arrêtés dans notre marche par la résistance inattendue que nous avions trouvée dans ce jeune prince, je me déterminai à transmettre à l’ambassadeur britannique (que j’avais précédemment informé de l’objet et du résultat de mes conférences avec les plénipotentiaires portugais), une note confidentielle et des plus détaillées sur tout ce qui s’était passé entre eux et moi, et entre Sa Majesté et l’infant. J’invitai ensuite sir Henri Wellesley à se réunir à ces gentlemen et à moi, pour prendre en considération les moyens que nous pouvions encore adopter, afin de vaincre cette résistance, et, dans le cas de non-réussite, de nous concerter avec son gouvernement, dont nous étions tout-à-fait résolus à ne pas nous séparer dans cette affaire, sur les mesures qu’il pourrait être nécessaire de prendre sans délai, afin de ne pas prolonger, en Portugal, un état de choses si dangereux. Toutes les opinions s’étant accordées sur les inconvéniens sérieux auxquels s’exposerait l’infant, en persistant dans son refus de passer par l’Angleterre, et, en même temps, sur l’avantage qu’il y aurait à avoir, à cet égard, une dernière explication catégorique avec Son Altesse Royale, il fut résolu que cette explication aurait lieu entre l’infant et moi le même jour, à 2 heures. Comme je n’étais pas bien portant, don Miguel consentit gracieusement, sur mon invitation, à se rendre à mon hôtel. Je lui demandai la permission d’admettre à notre conférence une tierce personne, le comte de Bombelles, anciennement attaché à sa personne en qualité de chambellan, qui était honoré de sa faveur, et qui, en outre, était destiné à accompagner Son Altesse Royale à Lisbonne, pour y remplir les fonctions de ministre plénipotentiaire et d’envoyé extraordinaire de Sa Majesté l’Empereur. L’infant y ayant accédé, nous eûmes ensemble une conversation, dont je vais vous donner un récit court, mais exact.

Je commençai par représenter au prince que jusqu’à présent nous avions perdu un temps utile et précieux ; qu’en Europe, et particulièrement en Portugal et en Angleterre, on ne saurait à quelle cause attribuer le long délai auquel son départ avait été soumis ; que je ne pouvais me permettre de garder plus long-temps le silence, surtout vis-à-vis du cabinet britannique, qui était si franchement uni avec l’Autriche pour les intérêts de l’infant, et dont lui-même était personnellement si intéressé à se concilier les bonnes grâces et le soutien. Je récapitulai alors les argumens et les considérations les plus propres à agir sur lui. Je lui déclarai sans réserve que, dans sa position, il n’avait que deux mesures à prendre, soit d’ordonner immédiatement à un vaisseau de guerre portugais de faire voile pour l’Angleterre, où Son Altesse Royale devrait, de son côté, aller directement afin de s’embarquer aussitôt que possible, ou d’attendre à Vienne la décision finale de l’empereur don Pédro, auquel les cabinets de Vienne et de Londres seraient obligés de communiquer les motifs qui avaient porté l’infant à ne pas exécuter immédiatement ses ordres. J’ajoutai que, s’il se décidait pour la première alternative, j’étais prêt à dépêcher un courrier à Londres pour en informer le gouvernement britannique, et que, sans me permettre de préjuger sa décision, je ne doutais pas qu’à cet égard, ce gouvernement ne cédât volontiers à ses vœux. Je finis par rappeler à l’infant combien l’empereur avait compté le voir suivre les conseils qui jusqu’ici lui avaient été si utiles, et je ne lui cachai pas que Sa Majesté était profondément affectée de l’obstination avec laquelle il y avait résisté.

Je m’aperçus bientôt que j’avais eu le bonheur de produire une vive impression sur l’infant ; il était visiblement ému, et, après quelques momens de réflexion, il se rendit enfin aux conseils de l’amitié et de la raison. À partir de ce moment, sa conversation devint vive et animée. Il s’exprimait avec moi aussi librement et aussi franchement que jusqu’alors il avait été réservé dans ses réponses. Il me dit qu’il était prêt à partir pour l’Angleterre, afin de s’y embarquer le plus tôt possible sur un vaisseau portugais ; qu’il donnerait, en conséquence, les ordres nécessaires, et qu’il me priait d’écrire en Angleterre et en Portugal pour en accélérer l’exécution ; car il considérait comme une chose due à la nation portugaise et à lui-même, de ne pas retourner dans son pays sur un autre bâtiment que sur un vaisseau portugais. Dans le cours de cette conversation, il ne nia pas qu’il eût eu quelques craintes de traverser l’Angleterre, parce qu’il savait qu’on y avait entretenu contre lui des préjugés qui lui faisaient redouter d’y être mal accueilli. Il commença ensuite, de son propre mouvement, à me parler avec chaleur de la ligne de conduite qu’il se proposait de suivre à son arrivée à Lisbonne, et, je l’avoue, je fus surpris de la rectitude des principes et de la sagesse des vues qu’il me détailla avec une clarté et une précision remarquables. La manière dont l’infant s’expliquait en cette occasion ne me permet pas de douter qu’il ne soit animé des meilleures dispositions, et non-seulement qu’il ne soit fermement résolu à maintenir la charte, mais encore qu’il ne voie l’importance et la nécessité d’agir ainsi. En me quittant, il me pria de porter ses déterminations finales à la connaissance de l’Empereur, ce que je me hâtai de faire, et il me demanda d’être assez bon pour concerter avec les ministres portugais tous les arrangemens relatifs à son départ, ce que nous venons d’accomplir, et ce dont j’aurai l’honneur de vous informer dans une dépêche que vous portera M. de Neumann.

Tel est le récit fidèle de ce qui s’est passé ici avec l’infant, depuis l’arrivée du comte de Villa-Réal. S’il faut regretter la résistance qu’il nous opposa d’abord, surtout pour la perte de temps qu’elle occasionna, elle a eu, d’un autre côté, l’avantage de nous offrir une véritable garantie de la sincérité des intentions de ce jeune prince, qui n’a cédé qu’à la conviction, et qui, du moment où il l’a sentie, a manifesté les dispositions les plus favorables, et les principes les plus conformes à nos vœux. C’est un sentiment national, peut-être exagéré, mais louable en lui, qui l’a déterminé à partir pour Lisbonne sur un vaisseau portugais, et, à cet égard, son opposition est excusable. Quant au reste, je fis tout ce que je pus pour tranquilliser entièrement son esprit sur la manière dont il serait reçu en Angleterre. Je lui promis que l’Empereur le recommanderait à la bienveillance particulière du Roi, et, en effet, Sa Majesté m’a ordonné de charger expressément Votre Altesse de faire tout ce qui sera en son pouvoir pour préparer à l’infant une réception favorable et gracieuse, tant de la part du Roi que de celle du gouvernement.

Votre Altesse est autorisée à communiquer sans réserve cette dépêche au principal secrétaire d’état.

Metternich
à S. A. le prince Esterhazy.