Portraits politiques et littéraires/Shakespeare et… Balzac

Les Œuvres et les HommesAlphonse Lemerre, éditeurPortraits politiques et littéraires (p. 1-17).
F. Mazzini  ►

SHAKESPEARE ET… BALZAC[1]



I


Pourquoi ces deux noms réunis ?… On ne parle, en ce moment, que de Shakespeare ; pourquoi nous parler de Balzac ?… « Si vous voulez nous parler de Dozainville, — dit une vieille plaisanterie, — parlons de Dozainville. » Oui !… mais, pardon ! je ne veux pas, d’abord, ne parler que de Dozainville, et il y a plus, je trouve même que, dans ce moment, Dozainville-Shakespeare confisque un peu trop la conversation. Ce n’est plus de la gloire, cela, c’est de la mode ! La gloire suffisait. Le gros livre de Victor Hugo sur Shakespeare est une bûche dans le feu, dont le feu n’avait pas besoin.

Allumé, si on se le rappelle, avec une simple cigarette de Stendhal (Racine et Shakespeare), il avait très bien pris ; et pour continuer d’aller toujours, — d’aller à merveille, — il n’était nullement nécessaire que Victor Hugo roulât dans ce feu l’énorme bûche qu’il y a roulée et qui pouvait l’éteindre ; car il y a des bûches qui éteignent le feu… Cela se voit, et cela tient, à ce qu’il paraît, à leur grosseur… D’un autre côté, comme le manche à balai de l’élève du sorcier, dans la ballade de Goethe, qui va chercher de l’eau et qui finit par inonder la maison, les manches à balai de Victor Hugo sont allés chercher trop de bois, et ils auraient été capables de tout éteindre, par dessein et fureur de tout incendier. Que n’a-t-on pas dit sur Shakespeare depuis la publication de Hugo, et que ne dira-t-on pas encore ?

On voulut prouver qu’on peut jouer de l’hyperbole dans la note du maître ! Où il n’avait sauté que comme un robuste mouton, les panurgiens sauteront comme des béliers. N’ont-ils pas déjà paraphrasé sur Shakespeare le mot — trop gros aussi — de Michelet sur Alexandre Dumas : « Alexandre Dumas est une des forces de la nature » ? Ah ! si Alexandre Dumas est une des forces de la nature, je comprends très bien que Shakespeare soit toute la nature à lui seul, les forces vives de tout l’univers ! Je conçois Shakespeare Pan !Conséquence directe, du reste, de la tendance générale de ce temps, que toutes ces exagérations qui feront de la langue française une rosse, en attendant qu’on la crève. Logique d’un siècle anthropomorphite et idolâtre, qui n’a d’autre religion que celle de l’homme et de ses œuvres. Où l’on ne fait plus de Jésus-Christ qu’un homme, on doit faire de Shakespeare un Dieu !

Certes ! on ne m’accusera pas de vouloir rabaisser Shakespeare. Mes preuves sont faites à cet égard, et précisément à propos de la traduction de François-Victor Hugo, j’ai témoigné suffisamment de mon admiration pour cet immense génie, mais qui, pour être un immense génie, n’est pas, après tout, l’infini 1 Après Shakespeare, il y a en Angleterre des hommes qu’on peut nommer, et que Shakespeare, mis à côté, ne souffle pas comme des chandelles. Il y a Milton, Byron, Richardson, dont la Clarisse n’est pas seulement le chef-d’œuvre d’un homme, mais un chef-d’œuvre de l’esprit humain. Il y a enfin Walter Scott, le Shakespeare du roman dans la langue de Shakespeare, et chez nous, dans notre langue à nous, sans remonter jusqu’à la brochure de Stendhal, dont les noms mis l’un à côté de l’autre (Racine et Shakespeare) ne jurent pas si effroyablement pourtant d’être accouplés, nous avons aussi notre Shakespeare. D’aucuns peut-être l’appelleront Victor Hugo. Mais nous, non ! Nous l’appellerons hardiment Balzac.

Or, voilà ce que, sans chauvinisme (je vous prie de le croire), j’aurais voulu rappeler à un pays qui fête les étrangers et qui oublie les siens… Un écrivain d’ordre splendide, Paul de Saint-Victor, dans un feuilleton de la Presse qui est une grande page de littérature, mais réellement par trop shakespearienne, a fait l’histoire des anniversaires de la naissance de Shakespeare : 1664-1764-1864, et il a montré que cette gloire agrandi d’un empan à chaque siècle, comme l’aile de l’aigle des chansons grecques. Moi qui ai le tort, si vous voulez, de croire beaucoup plus au détraquement de la tête hunmaine qu’à son progrès, je ne sais guères ce que dans trois cents ans sera la gloire de Balzac. Seulement, dès aujourd’hui, je sais, a n’en pouvoir douter, quel est son génie, et je dis que, dès aujourd’hui, nous pourrions dîner en l’honneur de l’auteur de la Comédie humaine, — qui malheureusement ne dîne plus, — puisque, — autre comédie ! — dans ce siècle si peu rabelaisien, le dîner est devenu une des formes de la gloire.

II

Mais, si je ne crois pas au progrès, il y a des gens qui y croient, et, comme dirait Rabelais, « qui se frottent le ventre avec ce panier ». Pour ces gens-là, évidemment, Balzac devrait être au-dessus de Shakespeare, puisqu’il vient après, avec des facultés égales… J’ose dire : pour le moins égales, et cependant, plutôt qued’en convenir, ces progressifs, à qui des contemporains de cette grandeur sont désagréables, nieront absolument cette égalité — (j’ai dit : pour le moins !) — de facultés que je crois voir, à travers leurs œuvres, entre l’auteur de la Comédie humaine et le roi du théâtre anglais. C’est donc ces facultés qu’il faudrait prouver.

Un homme qu’on ne récusera pas, j’espère, et d’autant plus qu’il a pour l’heure en poupe ce petit vent du succès qui pousse si bien les opinions d’un homme en France où tout le monde se courbe avec souplesse sous ce petit vent, un écrivain qui d’ailleurs a très bien parlé de Shakespeare sans se croire Shakespeare, ce qui trouble l’œil, Taine, nous dit avec beaucoup de justesse, dans son Histoire de la Littérature anglaise, que la maîtresse faculté de l’esprit de Shakespeare, cette maîtresse faculté qui est en nous dès que nous sommes quelque chose, était ce genre d’imagination toute-puissante qui se souvient avec autant de force qu’elle invente, et qui, passionnée et inépuisable, s’exaspère au lieu de s’affaiblir quand elle s’exprime, ce qui explique les fautes de goût et les manques d’harmonie que reprochent à Shakespeare les esprits équilibrés et froids.

Tel est, selon Taine, la caractéristique du génie de Shakespeare, et cela est si vrai que vous pouvez faire sortir de cette observation Shakespeare tout entier, que vous l’expliquerez par cette faculté seule dans sa supériorité absolue et dans ses imperfections relatives. Eh bien, cette faculté est aussi la caractéristique du génie de Balzac ! Balzac la possède aussi complète… moins spontanée peut-être, et encore je n’en suis pas bien sûr ! Nous connaissons la vie de Balzac. Nous savons qu’il a commencé par se vider, dans les plus mauvais livres d’une époque féconde en mauvais livres, d’une gourme de médiocrité sous laquelle il fallait avoir le génie qu’il avait pour ne pas mourir étouffé… et que, malgré cette espèce de purgation à laquelle il doit la beauté et la force de son génie, malgré les facilités extérieures et mystérieuses du talent, qui ne sont peut-être au fond que des difficultés secrètes, il lui était resté un peu de ce style raboteux en écailles d’huître dont parle quelque part le marquis de Mirabeau, un grand écrivain qui l’avait aussi.

Or, ce que nous savons si bien de Balzac, nous l’ignorons profondément de Shakespeare, qui a sur sa vie intellectuelle et sa manière de travailler le brouillard que l’Angleterre a sur ses dunes. Et néanmoins pour qui le lit, et ne le lit pas avec le bandeau de l’amour, je ne dirai point bête, mais trop spirituel, sur les yeux, il est aisé de reconnaître qu’il y a dans Shakespeare — dans le grand Shakespeare ! — de rudes pages à avaler, même pour les mangeurs de caviar qui l’aiment ; des situations et des scènes tirées effroyablement par les cheveux ; et, au milieu du jet des plus grandes beautés et des mille éclairs du sublime, des choses affreusement laborieuses, pénibles, entassées, qui indiquent dans leur auteur un effort inutilement surhumain… Les différences que je vois entre ces deux toutes-puissances d’imagination incomparables, qui ont créé, l’une dans le roman, l’autre dans le drame, des œuvres aussi grandioses et aussi multipliées que les dix-neuf volumes de la Comédie humaine et les douze volumes du Théâtre de Shakespeare ne sont donc pas des différences essentielles. Elles tiennent à toute autre chose qu’à la nature ou à la force virtuelle de cette faculté d’imagination qui était en eux.

Et, en effet, il serait, croyez-moi, très possible, en opposant, page à page et beauté à beauté, la Comédie humaine au Théâtre de Shakespeare (chose facile, non ici, mais dans un cours public où l’on aurait tout le champ qu’il faudrait pour cela), de prouver que Balzac a, tout autant que Shakespeare, l’invention ou le ressouvenir des impressions éprouvées, qui est souvent toute l’invention humaine ; l’observation et l’intuition, qui n’est guères que l’observation foudroyante ; la passion et la couleur, qui en est la fille ; et, pardessus tout, l’esprit, l’esprit enfin qui couronne et parfume le génie de sa fleur la plus légère et de son parfum le plus pénétrant ! Balzac a tout cela autant que Shakespeare, mais en plus il a une foule de nuance.^ que Shakespeare n’a pas et ne pouvait avoir, puisqu’elles viennent d’une civilisation et d’une éducation beaucoup plus raffinées que l’éducation et la civilisation de Shakespeare ; et voilà qui lui constitue déjà, de fait, sinon de mérite original et personnel, une première supériorité que nous voulons bien ne pas compter, mais qui compte cependant ; car, en littérature comme en politique, on est bien obligé, quoi qu’on fasse, de tenir pour quelque chose les résultats.

III

Ainsi, j’insiste sur ce point, parce qu’il est réel : Shakespeare et Balzac sont deux imaginations du même ordre qui ont fait la même chose sans se ressembler, qui ont étreint jusqu’aux larmes et jusqu’au sang la nature humaine et lui ont fait sortir du cœur tout ce qu’elle a dans le cœur ! Et cela non pas une fois, deux fois, dix fois, mais cent, mais toujours ! dès qu’ils l’ont saisie avec leurs redoutables mains. Comme cette nature humaine, finie par un côté, mais infinie par l’autre, est toute semblable à l’alphabet, qui n’a que vingt-quatre lettres mais qui peuvent se combiner de tant de manières que l’imagination en est tout à la fois ravie et épouvantée, Balzac, venu après Shakespeare, a pu, en la maniant, cette nature humaine, — et c’est là ce qui prouve qu’il avait un génie égal à celui de son devancier, — être aussi neuf que Shakespeare.

Comptez ses types et ses caractères, — et leur énumération, si nous la faisions, couvrirait ce chapitre tout entier ! — puis rangez-les vis-à-vis des types et des caractères de Shakespeare, et osez dire quels sont les plus vrais, les plus beaux, les plus éclatants, les plus profonds ! Le grand dramaturge anglais, qui n’avait pas de plan comme le romancier français, pas de monument dans la tête dont à l’avance il eût mesuré toutes les faces, comédien, bohémien, despotisé perpétuellement par la circonstance, écrivant à la diable ses sublimités, n’avait jamais songé à faire défiler dans son Théâtre les trois mille types auxquels avait pensé l’auteur de la Comédie humaine, et dont il a réalisé une assez grande partie pour l’emporter sur le nombre et sur la variété des types de l’œuvre de Shakespeare. Cette variété et ce nombre qu’on peut constater dans l’œuvre de Balzac, s’attestent surtout dans les caractères de ses femmes.

En effet, à cela près de quelques créatures exceptionnelles d’une passion dépravante et monstrueuse comme lady Macbeth, Marguerite d’Anjou, Gonerill et Regane, etc., Shakespeare a presque toujours la même femme, qu’elle soit vierge, matrone, épouse, mère ou fille, qu’elle s’appelle Desdemona, Ophelia, Juliette, Jessica, Cordelia, Miranda, Cœlia, Rosalinde, etc., et c’est la femme de l’instinct, la femme de la nature naturante, dit si spirituellement Saint-Victor ; tandis qu’au contraire la femme de Balzac est bien autrement compliquée, et par la très excellente raison que lui, Balzac, ne peignait pas, comme Shakespeare, purement et simplement la nature humaine, mais, comme il le disait lui-même : la nature, plus toute une société. C’est cet ajoutement de toute une société que Balzac s’était donné la mission de peindre, c’est cet ajoutement à la nature humaine, que Shakespeare peignait ici et là, à bâtons rompus, dans ses énergies individuelles, qui devait faire et qui a fait de Balzac, si vous étudiez avec attention tous les personnages de ses œuvres, un pétrisseur de pâte humaine d’un pouce bien autrement curieux et acharné que Shakespeare ; car il mourut infatigable, sans avoir terminé son œuvre.

Il mourut, plein de force, au pied de son monument si glorieusement élevé déjà et inachevé, un monument comme nul rêveur d’aucune civilisation connue n’en avait imaginé un. Il avait à peu près l’âge qu’avait Shakespeare quand celui-ci, fatigué et probablement épuisé de génie, se retira dans sa petite ville natale pour y vivoter, comme un bourgeois enrichi, dans une indifférence de son théâtre, de ses œuvres et des choses du génie qu’il m’est impossible d’admirer, et qui me l’éteint et même me le dégrade un peu, le grand Shakespeare, aplati et caché dans le cocon de son existence de petite ville comme, dans le leur, les vers à soie de ce mûrier qu’il avait planté !

Et cette résistance, cette infatigabilité dans Balzac, qui meurt seulement de la vie, sur le devis magnifique d’un monument poussé aux trois quarts de son étendue et de sa hauteur, à l’âge où Shakespeare donne la démission de son génie, ne sont pas les seules marques par lesquelles Balzac peut être reconnu pour le moins égal en imagination à Shakespeare ; — et l’on a vu tout ce que cette imagination comporte ! Il en est d’autres qu’il faut rappeler, dans le rapprochement que nous faisons de ces deux grands hommes, et qui ressortent de cette idée d’ensemble que Balzac s’était imposée comme le gouvernement de son action intellectuelle. Balzac avait un plan plus grand peut-être que le génie d’un homme, ou tout au moins que sa vie. Shakespeare n’avait, lui, que des impressions auxquelles il obéissait. Il était touché, il était frappé par de grands sujets à mettre en drames, et il leur rendait le coup qu’il en avait reçu, en les y mettant avec une magistralité souveraine. Seulement, le drame fini, tout était fini, jusqu’à l’impression prochaine ! Shakespeare ne se ravivait pas aux sources d’une idée. Il ne décuplait pas son énergie en la concentrant dans une unité de composition, mais il l’éparpillail en œuvres isolées.

Artiste suprême. — qui pourrait le contester ? — Shakespeare, en produisant ses drames sans une vue plus haute que chacun d’eux, m’apparaît comme un sculpteur ou comme un peintre : le premier des peintres et des sculpteurs, si vous voulez ! Mais Balzac, avec l’unité multiple et la prodigieuse ornementation de sa Comédie humaine, me fait l’effet d’un architecte qui, comme Michel-Ange, serait à la fois peintre et sculpteur, et ferait e’quation avec l’idée même de l’architecture, qui implique la notion des deux autres arts. Et encore, quand j’ai dit : un architecte, ai-je assez dit ?… Est-ce qu’il y a un monument extérieur d’une assez étonnante plasticité, d’une forme assez variée et assez vaste, pour équivaloir à un monument intellectuel comprenant toute l’âme humaine et qui l’exprime avec des mots, plus forts, pour tout rendre du fond de cette âme, que le marbre inflexible ou la couleur inanimée, même quand le génie taille l’un et fait flamber l’autre, sur les murs de ses Alhambras ?

IV

Du reste, cette unité de composition qui donne à Balzac, à égalité d’imagination avec Shakespeare, un avantage qu’il nous semble impossible de contester, n’était pas possible avec la forme du drame subie par Shakespeare, et c’est encore là une de ces circonstances dont nous ne voulons pas arguer. Du temps de Shakespeare, l’idée du roman, du moins comme on le conçoit dans les temps modernes, n’existait pas, et elle aurait existé d’ailleurs qu’elle ne pouvait venir à Shakespeare, qui n’a peut-être pensé à faire des drames que parce qu’il était comédien. Mais, quoi qu’il en fût, il n’en est pas moins vrai que le roman, de sa nature, est supérieur au drame, et qu’il exige, par conséquent, dans celui qui l’écrit, des aptitudes et des puissances que le drame ne saurait exiger. Le drame, c’est une action de la vie, représentée pour l’esprit en passant par les yeux. C’est par le dehors qu’il éclaire l’homme. Le roman, au contraire, c’est pour l’esprit la vie même, la vie tout entière, éclairée par le rayon qui vient du dedans, des abîmes de la conscience et de la pensée. Par cela même que le drame n’est qu’une action pour les yeux, il se passe nécessairement des deux choses les plus difficiles : l’analyse et la description, — l’analyse qui va chercher la conscience derrière la vie, et la description qui oblige l’écrivain à devenir tout à coup un peintre, à changer sa plume en pinceau.

À égalité d’imagination dans la conception des caractères, dans la bonne fortune des situations et le pathétique des sentiments et du style, deux hommes dont l’un fera du drame et l’autre du roman seront forcément inégaux, puisque l’un de ces hommes (le romancier) sera tenu, pour être dans son ordre ce que le dramaturge est dans le sien, à avoir des facultés de plus. Or, ces facultés de plus nécessaires au romancier, l’auteur de la Comédie humaine les avait au même degré qu’il avait celles qu’il partageait avec Shakespeare. — Et ce n’est pas là tout encore ! Voici par quoi je veux finir ce parallèle entre Shakespeare et Balzac qu’on pourrait creuser davantage, et je crois ceci décisif :

V

Il y a dans tout écrivain, à quelque genre qu’il appartienne, un côté par lequel on peut toujours prendre la juste mesure de sa hauteur. Ce côté, ce sont les idées générales, qui, si l’homme est seulement supérieur, et quelle que soit l’œuvre qu’il fasse, se mêlent à ce qu’il fait et superposent le penseur, qui aperçoit, à l’artiste, qui brasse des passions, des sentiments ou des couleurs. Shakespeare, quoique son œuvre soit toute en dialogues, sème, en homme de génie qu’il est, les conversations de ses personnages d’une foule dépensées qui frappent au passage et ouvrent tout à coup, sur la vie ou les choses de la vie, des horizons lumineux ou sombres. Seulement, dominé par les formes impérieuses de son drame, Shakespeare ne pouvait s’abandonner au mouvement de cette pensée, qui plane sur tout dans l’œuvre romanesque de Balzac.

Eh bien, ici il faut effacer bravement le mot : « pour le moins égal à Shakespeare », qu’on a peut-être trouvé trop fort au commencement de ce chapitre, et constater nettement une supériorité que Balzac n’a pas seulement sur Shakespeare, mais — je supplie qu’on pèse les mots dont je me sers et dont je connais le poids ! — sur tous les écrivains qui aient jamais existé ! Celui qui écrit sans sourciller une énormité pareille, à ses risques et périls, fut chargé, dans l’intérêt d’une publication à laquelle on a malheureusement renoncé (cette publication devait s’appeler l’Esprit de Balzac), de trier dans les œuvres complètes de Balzac tout ce qui ressemblait aune pensée qu’on pouvait mettre entre deux chiffres, comme les Maximes de La Rochefoucauld, et, le croira-t-on ? il en trouva plusieurs milliers qui pouvaient supporter l’épreuve de l’entre-deux des chiffres. Il fut ébloui. C’était un Oural de diamants.

Révélation de la plus belle face certainement du génie de Balzac, qui, en composant ses romans, avait touché à tout d’une main de maître : à la religion, à la philosophie, à la politique, à la législation, à la littérature, aux arts, etc., et qui, par-dessus le grand romancier et le grand écrivain, établissait le grand moraliste et le penseur le plus original et le plus fécond ! Il est, je le répète, très déplorable que la mort de Dutacq, l’ami particulier de Balzac et qui avait été l’inspirateur de ce travail, en ait fait abandonner l’idée ; car on aurait un livre prodigieux, qui, pour la valeur et le nombre exorbitant des pensées prises dans l’œuvre d’un seul homme, ne pourrait se recommencer avec les pensées d’aucun homme de génie des temps modernes ou du passé. J’en porterais bien le défi !

Tel fut Balzac ; tel il est, cet homme que j’ai osé, quoiqu’il vécût hier et qu’il n’ait pas les trois cents ans de gloire de Shakespeare, appeler notre Shakespeare à nous, en regardant le Shakespeare anglais ! J’ai eu beau chercher, je ne lui ai trouvé qu’une infériorité vis-à-vis du colosse anglais, et je la dirai. Tout doit toujours être dit : — Il ne fut pas poète, du moins en vers. Certes ! il avait autant que personne de la poésie plein le cerveau, mais il n’était pas poète dans le sens vrai de ce mot qu’il ne faut pas élargir, car il contient dans son sens rigoureux la plus grande et la plus rare beauté de l’esprit de l’homme. Pour être poète, il faut l’être en vers. Les exécrables qui tachent la Comédie humaine (les Marguerites de Lucien de Rubempré) ne sont pas de Balzac. On les a dits de Théophile Gautier, que je n’y reconnais pas, et qui, s’ils sont de lui, a fait à Balzac un cadeau terriblement naïf ou terriblement perfide… Mais, hors cela qu’il n’était pas poète, il était tout ce qu’on peut être quand on est une des premières têtes de l’esprit humain, et nous pouvons l’opposer à Shakespeare, qui nous a fait penser à lui, puisqu’on en parle, comme, si l’on parlait du grand Frédéric, on nous ferait penser à Napoléon !

  1. (Pays, 10 mai 1864.)