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Didier, Libraire-Éditeur (p. 177-182).



LA PAUVRETÉ.

Perch’ una, gente impera, e l’altra langue.
Dante.
LA PAUVRETÉ.


La voilà, dites-vous ? Quoi ! c’est la jeune fille,
Dont j’admirai naguère, au sein de sa famille,
Dans leur pure fraîcheur les attraits séduisans ?
Se peut-il que déjà cette fleur soit fanée,
Et qu’en passant dix fois, l’année
Ait vieilli ce front de seize ans ?

D’ordinaire à nous fuir la jeunesse est plus lente :
Quel vent funeste a donc touché la frêle plante ?
Quel froid hâtif surprit son feuillage mouillé,
Pour voir sitôt, privés de leur grâce infinie,
Sa feuille crispée et jaunie,
Et son calice dépouillé ?…

La pauvreté ! Vous tous qui, chers à la fortune,
N’avez subi jamais sa visite importune ;
Son image pour vous est un rêve imparfait ;
Mais nos foyers éteints, mais nos tables désertes,
Nos demeures aux vents ouvertes,
Sont les moindres maux qu’elle fait !

La pauvreté ! Tout meurt sous sa serre cruelle !
Cet esprit lumineux, dont la vive étincelle
Pétillait à vos yeux comme l’âtre en hiver,
S’obscurcit tout à coup, et vous laisse dans l’ombre :
Savez-vous quel nuage sombre
Amortit ce lucide éclair ?…

La pauvreté ! Ce cœur, dont l’altière noblesse
Resplendit si long-temps, sans tache et sans faiblesse,
Dément-il aujourd’hui ce qu’il était hier ?
Cherchez bien le secret d’une chute si prompte,
Et quel joug de plomb, ou de honte,
À courbé cet honneur si fier !…

La pauvreté !… Ce mot, qui de vous sait l’entendre ?
Manquer à tous les biens, qu’on avait droit d’attendre ;
Vivre jeune sans joie, aimante sans époux,
Tandis que jour et nuit l’âpre travail dévore
Un éclat, que long-temps encore
Eût épargné le temps jaloux ;

Porter incessamment tout le faix de la vie ;
À ses nécessités, sans relâche asservie,
Passer de l’une à l’autre, y pourvoir tour à tour,
Comme le passereau, grain à grain, goutte à goutte,
N’avoir pas d’heure qui ne coûte,
De jour, qu’on n’ait payé d’un jour ;

Obéir, sans jamais disposer de soi-même,
Au sourd bourdonnement de cette voix suprême,

Qui trouble le silence ou domine le bruit ;
Et soit qu’on ait cherché la retraite ou la foule,
Sentir le moment qui s’écoule,
Gâté par le moment qui suit ;

Aux chances du malheur, las enfin d’être en butte,
Invoquer à regret, trop faible dans la lutte,
Des appuis, dont peut-être on se fût tenu loin ;
Et, pour dernier fardeau, portant son propre blâme,
Apprendre que l’orgueil de l’âme
Fléchit sous le poids du besoin,

Cela, c’est être pauvre ! — Où donc est ta justice,
Seigneur ?… Qu’à tant de maux ton pouvoir compatisse !
Ou, voyant inféconds les dons de la beauté,
Ceux de l’esprit perdus, ceux de l’âme inutiles,
Nous dirons vaines et futiles
Nos croyances en ta bonté.

Est-ce donc qu’à nos yeux la suprême puissance
Témoigne, en prodiguant, de sa magnificence ?
De hautains courtisans, nobles voluptueux,
Ainsi de leurs manteaux secouaient sur l’arène,
Les perles, qu’aux yeux d’une reine,
Semait leur dédain fastueux !

Mais toi, Seigneur, par qui tout s’enchaîne et se classe ;
Qui dus marquer à tout son lot, sa fin, sa place ;
L’ordre est ta gloire à toi, comme tous dons parfaits :
Qui donc impunément dérangea ton ouvrage ?

Quel pouvoir malfaisant t’outrage
En paralysant tes bienfaits ?

Pourquoi, parmi nos voix, tant de voix rejetées ?
Pour un fruit qui mûrit, tant de fleurs avortées ?
Tant de grains échappés à l’épi du glaneur ?
D’où vient que sans profit tout ce bien s’éparpille,
Et que la main du sort gaspille
Tant de bonheurs pour un bonheur ?

L’âme demande en vain, rebelle et curieuse,
Quelle est de cette loi la clé mystérieuse :
Nul effort jusque-là n’est encor parvenu :
Toujours il faut souffrir dans un but qu’on ignore,
Vieillir en le cherchant encore,
Et mourir sans l’avoir connu !…