Ouvrir le menu principal

Poésies fugitives (Parny)/Épître à Monsieur le Comte de P…

Léda  ►


ÉPITRE
À M. LE COMTE DE P…


Pondichery, le 1 septembre 1785.


----


Le ciel, qui vouloit mon bonheur,
Avoit mis au fond de mon cœur
La paresse et l’insouciance ;
Je ne sais quel démon jaloux
Joignit à ces aimables goûts
L’inquiétude et l’inconstance.
Après un exil de vingt mois,
Je quittois la brûlante Afrique ;
J’allois, pour la dernière fois,
Repasser le double tropique ;
Mais un désir impérieux

Me pousse aux Indiens rivages.
Toujours errant et paresseux,
J’aime et je maudis les voyages.

    En Aide-de-camp transformé,
J’ai vu la mer Asiatique,
Et de ta Taprobane antique
Le ciel constamment enflammé.
Sa rive, aujourd’hui pacifique,
N’offre ni vaisseau ni canon ;
Suffren n’y laissa que son nom.
C’est-là son unique défense ;
Et la Hollandoise prudence,
qui du sort prévoit peu les coups,
Se repose avec indolence
Sur les lauriers cueillis par nous.

    J’ai parcouru d’un pas rapide
Des bois tristes et sans échos.

Une main adroite et perfide
Y transplanta quelques moineaux ;
Comme ancienne connoissance
J’ai salué ce peuple ailé,
Du lieu chéri de sa naissance
À regret sans doute exilé.

    Poussé par un vent favorable,
J’arrive dans Pondichery.
Montrez-moi ce fameux B…
Aux Indiens si redoutable ?
La mort l’a frappé, mais trop tard ;
Aisément vaincu par Stuart,
Par la goutte et par la vieillesse,
Il va rejoindre nos guerriers.
Dépouillé de tous les lauriers
Qu’il usurpa dans sa jeunesse.

    Ce monde si souvent troublé

Par la politique étrangère,
Ce monde toujours désolé
Par l’Européen sanguinaire,
Sous les maux qu’y laissa la guerre
Gémira long-tems accablé.
Unie au glaive inexorable,
La famine, plus implacable,
En a fait un vaste tombeau.
Les champs regrettent leur parure ;
Le coton languit sans culture,
Et ne charge plus le fuseau.
L’avarice tourne ses voiles
Vers ce lieu jadis florissant,
Arrive, et se plaint froidement
Qu’on a haussé le prix des toiles.

    Pour ne pas l’entendre, je fuis
Le brûlant séjour de la ville ;
Contre la ville et ses ennuis

Oulgarey sera mon asile.
Ô printems ! réponds à mes vœux !
Si ma voix, jadis plus brillante,
Célébra ta beauté riante,
Et fit aimer ton règne heureux ;
Demande à Flore ta parure,
Et viens, escorté du Zéphir,
Donner ta robe de verdure
Aux champs que je vais parcourir.
Jeune et mélodieuse encore,
Ma lyre a protégé les fleurs ;
Charmantes filles de l’Aurore,
Pour mes yeux hâtez-vous d’éclore,
Rendez-moi vos douces odeurs.
Arbres chéris, dont le feuillage
Plaisoit à mon cœur attristé,
Prêtez-moi cet utile ombrage
Que mes vers ont souvent chanté.
Que dis-je ? Ce climat vanté

Ne connoît ni Zéphir ni Flore ;
Un long et redoutable été
Flétrit ces champs et les dévore ;
Mon cœur, mes yeux sont mécontens ;
Et je redemande sans cesse
Mes amis avec le printems.
J’aurois dit dans un autre tems :
Le printems avec ma maîtresse.
Mais hélas ! ce nouveau séjour
Me commande un nouveau langage ;
Tout y fait oublier l’amour,
Et c’est l’ennui qui me rend sage.

    Vaincu par les feux du soleil,
Je me couche sur l’herbe rare ;
Je cède aux pavots du sommeil ;
La douce illusion m’égare.
Tout-à-coup je suis introduit
Dans un bois épaissi par elle,

Dont la fraîcheur est éternelle,
Et qui change le jour en nuit.
J’apperçois des perles liquides
Sur le feuillage vacillant ;
J’ordonne, et les rameaux humides
Viennent toucher mon front brûlant.

    Mais un cri frappe mon oreille ;
Ce cri propice me réveille ;
Et je m’éloigne avec effroi
De la couleuvre venimeuse,
Qui dans sa marche tortueuse
Glissoit, en rampant, jusqu’à moi.

    Le jour fuit ; l’Indien fidèle
Va prier Rutren et Brama,
Et l’habitude me rappelle
Que c’est l’heure de l’opéra.

    Venez, charmantes Balliadères,

Venez avec tous ces appas
Et ces parures étrangères
Que mes yeux ne connoissent pas.
Je veux voir ce sein élastique
Enfermé dans un bois léger,
Et cette grâce asiatique
Dont l’Histoire philosophique
Se plaît à peindre le danger.
Venez, courtisanes fameuses ;
Répétez ces jeux séduisans,
Ces pantomimes amoureuses,
Et ces danses voluptueuses
Qui portent le feu dans les sens.

    Raynal vous a trop embellies,
Et vous trompez mon fol espoir.
Hélas ! mes yeux n’ont pu vous voir
Ni séduisantes ni jolies.

    Le goût proscrit leurs ornemens,

L’amour n’échauffe point leur danse,
Leur regard est sans éloquence,
Et leurs charmes font peu d’amans.
N’en déplaise aux voix mensongères,
N’en déplaise aux brillans écrits,
Cher Comte, on ne voit qu’à Paris
Les véritables Balliadères.

    J’y serai bientôt de retour ;
Et puisse enfin la destinée
Dans cette ville fortunée
Fixer désormais mon séjour !
Je suis fatigué des voyages.
J’ai vu sur les lointains rivages
Ce qu’en Europe tu peux voir,
Le constant abus du pouvoir.
À l’intérêt d’un sot en place
Par-tout les hommes sont vendus ;
Par-tout les fripons reconnus

Lèvent le front avec audace ;
Par-tout la force fait les loix ;
La probité paisible et douce
Réclame en vain ses justes droits ;
Par-tout la Justice est un bois
Funeste au passant qu’on détrousse.
L’amour est bien un bois aussi,
Et le plus fin s’y laisse prendre ;
Mais dans celui-là, Dieu merci,
L’on peut crier, et se défendre.

    Heureux donc qui dans vos climats,
Maître de lui, sans embarras,
S’amuse des erreurs publiques,
Lit nos gazettes, rit tout bas
De nos mensonges politiques,
Donne à l’amour quelques soupirs,
À l’amitié tous ses loisirs,
De son toit rarement s’écarte,

Et qui, prudemment paresseux.
Ne te fait jamais ses adieux
Que pour voyager sur la carte.


----