Poésies (Poncy)/Vol. 1/À la fumée de ma pipe

À LA FUMEE DE MA PIPE


Charmant tableau de la vie éphémère,
De nos beaux jours, au fragile bonheur,
Fuis dans les airs, vapeur bleue et légère.
Dont le parfum est si doux à mon cœur !

I



Combien de fois, assis sur des décombres,
Interrogeant l’avenir incertain,
Je vois tes flots, comme de vagues ombres,
Tourbillonner au soleil du malin !


Ta fuite, alors, évoque la mémoire
De mon enfance éteinte sans retour,
Où je croyais au bonheur dans la gloire,
Où je croyais au bonheur dans l’amour !

Mais pour te suivre au ciel, vapeur légère,
À peine, hélas ! ai-je brisé mes freins,
Que l’heure sonne et que, sur l’étagère,
J’entends l’appel des fraternels refrains.

Et sous le joug je replace ma tête ;
Je me résigne et subis mon destin,
Et c’est ainsi que pour vivre en poète,
Je n’ai du jour qu’une heure le matin.

II



Mais quand l’automne a mûri les olives,
Qu’on sent du froid les précoces rigueurs,
Devant un feu de débris de solives,
De moi la pipe éloigne les langueurs.

Je vois alors, en nuages bizarres,
Sa vapeur bleue au plafond voltiger.
Je souffle en l’air : c’est le cri des fanfares,
Un grand combat commence à s’engager ;

Un escadron de guerriers fantastiques,
Les uns sans tête et les autres sans bras,
Mêle et confond ses formes élastiques.
Un second souffle éteint tout ce fracas.

Que j’aime bien ces flots dont tu m’enivres !
Je vois comme eux fuir les illusions
Qui me berçaient. Quel vaste champ tu livres,
Douce fumée, à mes réflexions !

Pour que ma vie ici-bas se complète,
Combats en moi la fatigue des sens,
Et que toujours mon âme de poète
Monte vers Dieu sur ton bleuâtre encens.

Charmant tableau de la vie éphémère,
De nos beaux jours, du fragile bonheur,
Fuis dans les airs, vapeur bleue et légère,
Dont le parfum est si doux à mon cœur !



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