Poésies (Dujardin)/Dialogues des courtisanes

PoésiesMercure de France (p. 77-87).


DIALOGUES DES COURTISANES

Fragment


I


J’avais une belle en mon âme,
Aux regards de Notre-Dame,
Aux yeux de vierge, aux seins de femme.

Sur les brumes de la Tamise
Sa silhouette grise,
Frêle, se subtilise ;

Des cheveux de cendre ceignent ses joues de rose,
Elle a de candides poses
Et des alanguissements de chlorose ;

Sur sa tête une flore de rubans et de plumes s’envole,
Ou bien c’est sa chevelure qui sur son front de folle
S’épanouit en auréole ;


Elle est immobile et de regards muets,
Et de pâles touffes de bluets
Attendent que je les cueille de ses doigts fluets…

Ô Maud, Maggy, Mary, ô vaine vierge,
A vos pieds j’ai rêvé de brûler de sacrilèges cierges,
Au long des grises et brumeuses et longues berges.


la jeune femme


Je suis celle que tu voulus,
Dans la demi-ombre de nos enserrements confus
Regarde-moi ! celle que tu rêvas t’est dévolue.
Je suis fille d’Albion, que tes désirs coulent leur flux !
Je sais à la lueur des lampes et nue
Me transfigurer en chacun de tes absolus.


II


J’avais en mon âme une fleur
Éclose sous les pleurs
D’un soleil blême et sans chaleur.


la jeune femme


Si je le veux, et je le veux, je suis la simple fille
Que tu devinas derrière la grille,
Les yeux baissés, un peu rougissante, tirant l’aiguille,
Au côté de la grand’mère qui babille ;
Non loin est la rivière et le moulin et la charmille ;
La Marguerite avant le Faust passe sous sa mantille,
La Marguerite avant que les regards ne se dessillent,
Dont l’innocence brille
Et qui sourit aux mendiants en guenilles ;
Oh ! je suis la plus douce, la plus pure, la plus gentille…
Regarde sous le voile de ces draps d’amour qui m’habillent
Si je ne suis l’enfant où ton désir impossible vacille.


III


Ô nuit, nuit longue et lente,
Bercements de la nuit somnolente,

Rêve où l’esprit s’endort,
Charmes où s’extasient les corps,
Visions sablées d’or,
Ivresses semblables à quelque mort !

Premiers baisers.
Premier ensemble des désirs réalisés,

Première nuitée,
Première envolée.
Arrivée,
Hyménée !

Ô flots, ô marée, ô houle,
Ô tourbillon qui nous enroule
Et par qui l’âme coule
Et croule
En un vertige et se soûle !…


Dans mon âme, j’avais la joie,
Cependant que les nuits les plus noires fulgurent et flamboient,

De sentir ton corps et de deviner ta figure,
Et que tes seins palpitent sous mes mains obscures,
Et que je me pâme entre ta chevelure.


la jeune femme


Et voici que l’heure commence,
C’est l’éveil à la conscience.

La nuit s’enfuit,
L’aurore luit,
Le matin bruit,
Au loin s’envole le minuit.

Surgis ! il faut jouir de notre amour,
Connaître notre joie en son plein jour,
Faire à notre bonheur un lucide séjour,
Illuminer le ciel tout alentour.

Viens ! c’est nous l’un et l’autre
Et l’univers est nôtre.


Connaissons combien notre âme est fortunée,
Éveille-toi, mon âme est éveillée,
La splendeur rayonne à la croisée,
Contemplons le soleil et toi, mon cœur, et moi, ton épousée.

Et que la lumière du midi vienne !
Ou bien demeurons, que je rêve et ferme les yeux et t’appartienne !


IV


la jeune femme


Je ne suis pas Elle,
Mais autant qu’elle je suis belle
Et, vois, j’ai ses yeux fidèles,
J’ai sa souveraineté d’immortelle ;
N’est-ce pas qu’en moi devant ton âme sa semblance se révèle ?

Bien longtemps
Et depuis des ans
Et éternellement
Je sais que ton cœur est son servant.

Oh ! ne nie point, je sais
Que nuls attraits
N’enombrèrent jamais
La vision où tu te complais.

Elle est celle de tes pubertés,
Celle de l’épanouissement de tes juvénilités.

Oh ! je sais, quelle merveille quand sa tête
Apparut à tes songeries inquiètes,


Blanche, pâle,
Avec ces noirs cheveux, si blonds, si noirs et cet ovale.
Cette face diadémale,
Pâle et fantomale
Et royale !

Regarde, telle je suis…
Celle que ton souvenir suit,
Celle qui te fuit
Dans l’impossible et dans la nuit.

Moi qui ne suis qu’image,
Illusion, mirage.

Si je te rappelle celle-là.
Si je deviens une minute celle-là,

Alors incline-toi,
Adore-moi.


lui, rêvant


Antonia ! Antonia !…
Ils ont fleuri, les blancs camélias…
Ils ont fleuri, les blancs, les purs, les frais, les beaux camélias…



la jeune femme


Dors ! je veux l’assoupir
Daus la moiteur des souvenirs,
Dans la caresse de tes plus secrets désirs.

Dors ! pour quelques minutes
Les voix des orgues et des flûtes
Épandront sur tes songes leurs séculaires volutes.

Et puis, tu le diras, n’est-il pas bon
D’avoir ouï la chanson
Que les mystères du cœur font ?

Parmi les jours inexorables,
Comme un éveil de fable,
Si l’oasis de l’impossibilité merveilleuse apparaît au milieu des sables,

N’est-ce pas bien ?
Si tu te souviens.
Est-ce que rien
Est plus consolateur à l’esprit que l’angoisse tient ?

Parmi les mille femmes
Que ton âme
Réclame,


Moi la meilleure,
Moi celle d’ailleurs,

Celle dont tu t’hallucines,
Ma semblance divine
Sera le suprême régal de ta poitrine.





EN PLEIN RÊVE

lui


Ne crois pas que je t’aie oubliée,
Mon âme à ton âme est liée ;

Ne crois pas que jamais
D’autres traits
Effaceraient
Tes traits ;

Ne crois pas, ne crois pas
Qu’aucun glas
Étouffe la musique que tes lèvres en mes oreilles mirent là-bas.

Que de nulle fantasmagorie
Le réel de mon âme puisse être ébloui.

Que d’aucune pensée
La trace puisse être laissée
En cette chair qui te fut fiancée.

Parmi les routes de roses et d’épines
Où les visions gaies et tristes tour à tour bruinent,

Tant que mon cœur battra,
Mon cœur se souviendra…

Ô floraison des frais, des blancs camélias !
Antonia ! Antonia !