Poésie - Matin d’hiver

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Poésie - Matin d’hiver
Revue des Deux Mondes4e période, tome 123 (p. 187-191).
POÉSIE


MATIN D’HIVER


La neige tombe en paix sur Paris qui sommeille,
De sa robe d’hiver à minuit s’affublant.
Quand la ville surprise au grand jour se réveille,
Fins clochers, dômes ronds, palais vieux, tout est blanc.

Moins rudes sont les froids, et la Seine charrie :
D’énormes blocs de glace aux longs reflets vitreux
Eclaboussent d’argent l’arche du pont Marie,
Poursuivent leur voyage et se choquent entre eux.

Les cloches qui tintaient à si grandes volées.
Pour fêter dignement les jours carillonnés.
N’ont plus qu’un timbre mat et des notes voilées,
Comme si leurs battans étaient capitonnés.

Les barques des chalans au long des quais rangées,
De leur unique voile ont fermé l’éventail,
Et toutes dans la glace, en bon ordre figées,
Sont prises dans leur coque et jusqu’au gouvernail.

Enrobant le soleil sous deux ailes de flamme,
Un goéland du Havre ou de Pont-Audemer
Vient comme un Saint-Esprit planer sur Notre-Dame :
On reconnaît de loin le grand oiseau de mer.

Ce fut par de joyeux et clairs matins de neige,
Où l’aurore allumait ses premiers feux pourprés,
Qu’autrefois les Normands, blonds fils de la Norvège,
Dressaient la haute échelle à Saint-Germain-des-Prés.


LE RETOUR



I


Quand on vieillit, on aime à lire l’Odyssée,
Comme on aimait, enfant, Robinson Crusoé,
Le berceau de Moïse et l’arche de Noé
Achevant sur les monts sa haute traversée.

Et quand ces livres d’or à regret sont fermés,
On revoit en esprit de fabuleux parages.
De fraîches oasis aux verdoyans mirages.
Dont nos clairs souvenirs restent longtemps charmés.

En parcourant les mers sur un navire antique,
L’illustre voyageur du monde oriental.
Par les flots emporté loin du pays natal,
Chaque soir, voyait fuir son île fantastique...

Ithaque... Il en était parti depuis vingt ans.
Et baisa le rivage en retrouvant la terre;
Tous ses compagnons morts, il revint solitaire.
Vieux et la barbe inculte après un si long temps.

L’apercevant de loin, sa grande meute aboie
Sur le pauvre honteux en haillons, presque nu.
Un seul parmi les chiens au flair l’a reconnu
Et se traîne à ses pieds en expirant de joie.

L’homme est changé... Ce n’est qu’en voyant son genou
Marqué d’une profonde et blanche cicatrice,
Que, le cœur défaillant, son ancienne nourrice
De ses deux bras émus enveloppe son cou.

Mais c’est en vain qu’il a transpercé de ses flèches,
L’un sur l’autre abattus, tous les fiers prétendans
Qui dans ses gras troupeaux mordaient à belles dents,
Et qu’il est rouge encor de leurs blessures fraîches.

Avant de lui passer au doigt l’anneau royal,
La reine, qui douta trop longtemps de son maître,
Tombe dès qu’en lui seul elle a pu reconnaître
Le robuste ouvrier du grand lit nuptial.


II


Je me souviens d’un vieux matelot saintongeais
Né près de l’Océan, à Talmont-sur-Gironde.
Son rapide voilier courait autour du monde,
A l’époque où moi-même autrefois voyageais.

En pleine mer du Sud, de longs groupes d’îlettes
Emergent au hasard sur des bancs de corail
Qui fourmillent d’écueils, où bricks et goélettes
Sur des rocs à fleur d’eau brisent leur gouvernail.

Ce fut là qu’en débris disparut son navire.
Dans la chaude contrée où les paradisiers
S’enivrent en mangeant la noix des muscadiers,
Où les cygnes sont noirs, où règne l’oiseau-lyre.

Un seul des naufragés fut sauf... le matelot.
Intrépide nageur qui put gagner la terre,
Et des jours et des mois resta sur un îlot.
De ses grands bois déserts ermite involontaire.

Il devint prisonnier de pirates malais.
Puis au banc des rameurs sur des jonques chinoises.
Quand il put échapper aux peuplades sournoises.
En rade appareillait un trois-mâts bordelais.

Mais l’homme avait perdu treize ou quatorze années
De son bel âge mûr et dans un rude exil
Sous de lointains soleils tristement égrenées;
Au cher pays natal il revint en droit fil.


III


Il rentra dans le bourg après la nuit tombée.
Déserte était la rue... on ne l’attendait pas.
Dans une maison basse, une claire flambée
Rougissait la fenêtre... Il marchait à grands pas.

De la porte entr’ouverte, il vit sa cheminée
Et reconnut la haute armoire de noyer
Par un feu de sarment très vif illuminée...
Une femme était là, travaillant au foyer ;

Malgré l’heure tardive encore bien éveillée,
Et la quenouille en main filant comme autrefois.
Seule, toute songeuse et de noir habillée...
Il eût voulu parler, mais il resta sans voix.

La pauvre et sainte femme à chevelure grise
Ne comptait plus le voir... elle avait pris son deuil…
Sur sa chaise de paille elle rêvait assise...
Lui s’arrêta d’abord haletant sur le seuil...

Puis vint à deux genoux s’incliner devant elle,
Rivant ses yeux noyés de larmes sur les siens
Dans un profond regard d’espérance immortelle.
En lui disant tout bas : « Oui, c’est moi qui reviens.


APRES


Quand un ardent soleil s’éleva de la plaine,
Tous les glorieux morts n’étaient pas enterrés :
Habits galonnés d’or et capotes de laine
S’étalaient par lambeaux richement éclairés.

Plus rien ne remuait dans la chaude lumière.
Pas un tressaillement aux baisers du soleil.
L’œil ouvert, mais éteint, ou fermant la paupière.
Tous étaient endormis de leur dernier sommeil.

Petits blonds de vingt ans, vieux à moustache grise,
Conscrits et généraux, pêle-mêle étendus.
Sur le champ mortuaire où chacun fraternise.
Côte à côte gisaient dans les rangs confondus.

Héroïques d’entrain et de sauvagerie,
La veille, triomphans ou vaincus tour à tour,
Ils s’étaient bien rués à la grande tuerie
Dans le rude combat qui dura tout un jour.

Jamais le pur soleil, naissant au pied des ormes,
Ne vit pareil désastre entre deux camps rivaux,
Tant d’arbres abattus sur les débris informes.
Dans cet écrasement d’hommes et de chevaux.

Les vaillans avaient-ils déployé leurs bannières
Pour l’intérêt d’un peuple ou la cause d’un roi.
Pour un humble ruisseau limitant les frontières?
Les chroniqueurs du temps n’ont jamais dit pourquoi.

Et Jeanne d’Arc, la bonne et pieuse Lorraine,
Qui, sur un cheval blanc, lancée à corps perdu,
De la Patrie en deuil fut jadis la marraine,
Eût pris en grand’pitié tout le sang répandu.


CRÉPUSCULE D’HIVER


En se couchant au fond de la grande avenue,
Le soleil disparaît dans un ciel pourpre et noir:
Et, de la tête aux pieds, la haute forêt nue
Profondément tressaille au premier vent du soir.

Déjà tout est bien mort : plus une feuille aux branches,
Plus un chant dans les bois, plus un vol dans les airs;
Seul, le gui parasite avec ses perles blanches
Jette un peu de verdure autour des nids déserts.

Le bûcheron se dit que l’hiver sera rude
Et regagne à pas lents son gîte pour la nuit.
Le silence envahit la froide solitude...
Mais un dernier écho parfois répand son bruit...

Un bruit vague, un bruit sourd, montant des marécages...
Quelle est donc cette grave et lointaine rumeur?
Ce sont de grands troupeaux qui rentrent des pacages,
Saluant d’un adieu triste le jour qui meurt.


ANDRE LEMOYNE.