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Poésie (E. Haraucourt)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 97 (p. 653-659).
LE PÈLERIN.


Le plus parfait amour est fait de solitude,
Et toute sa richesse est dans sa pauvreté :
C’est le pèlerin blanc qui va sans lassitude
Dans un manteau de chasteté.

On le plaint ; son exil vaut pourtant mieux qu’un trône,
Car l’œil de son esprit regarde par-delà ;
Lorsqu’il a faim d’espoir et qu’il quête une aumône,
Moins on lui donne, plus il a.

Il marche sous la pluie et s’assied dans la neige,
Réchauffant son cœur pur d’un rêve surhumain,
Et les elfes soigneux qui lui font un cortège
Mettent des fleurs à son chemin.


Loin du peuple, il s’endort, le soir, sur la montagne,
Pour entendre chanter, entre le monde et Dieu,
Des songes que le chœur des anges accompagne
Sur des harpes d’or et de feu.

Et lui, le mendiant qui rôdait par les rues,
L’expatrié, devient un mage tout-puissant :
C’est le maître ; il commande aux formes apparues,
Il appelle et le ciel descend.

Il ordonne aux esprits de remuer la terre,
Et dicte son caprice à l’espace ébloui ;
L’immensité se fait esclave et tributaire
Du talisman qu’il porte en lui.

Il lève la main droite et parle à son armée :
— « Qu’on dresse un palais d’or incrusté de rubis,
« Et qu’on amène à moi l’unique bien-aimée,
« Dans la minute où je le dis. »

Et la voici qui passe et qui demande asile :
— « Nous nous sommes tous deux bien longtemps attendus… »
Et la voici qui vient, languissante et docile,
Dans un triomphe de vertus.

Elle n’est plus la femme au sourire frivole
Dont l’amour se reprend pour nous être plus cher :
Elle est l’idée, elle est le culte, elle est l’idole
Et le verbe qui se fait chair !

C’est son mythe tangible et l’enfant de ses larmes,
C’est son rêve vivant, c’est son cœur et son bien ;
C’est lui, c’est la Minerve auguste et tout en armes
Qui sort du front olympien !

C’est lui-même, sa chair pétrie avec son âme,
Et lorsqu’il tend ses bras, ses lèvres et son cœur,
C’est toute la beauté du monde qui se pâme
Sous les baisers d’un dieu vainqueur !


NUIT EN MER.


Vois-tu comme la mer est vaste autour de nous ?
Notre barque est une algue errant au creux des lames ;
Le vent nocturne et froid qui court sur les remous
Mêle au frisson des flots le frisson de nos âmes.

Pareils aux alcyons qui flottent dans leurs nids,
Nous berçons notre exil sur le désert de l’onde,
Et la nuit nous écrase entre deux infinis,
Mais nos cœurs sont plus grands que la mer n’est profonde.

L’azur illimité se déroule, sans voir
La frêle nef qui glisse en balançant ses voiles ;
Mais les mondes d’amour que porte ce point noir
Versent plus de rayons que les cieux n’ont d’étoiles.

Oh ! rends-moi ta caresse, et dis si tu comprends,
Quand ta lèvre m’appelle et quand ton bras m’enlace,
Que nos cœurs étoiles puissent être si grands,
Et que tant de bonheur tienne si peu de place !


LE TEMPLE.


I


Nef de l’ombre, coupole et piliers de ténèbres,
La nuit sainte arrondit sa voûte aux arceaux lourds,
Et le mystère noir qui pend en plis funèbres
Drape sur l’horizon ses rideaux de velours.


La mer plate, la mer couleur de ciel, s’étale
Sous le dôme béant du ciel couleur de mer,
Et l’on croit voir le marbre immense d’une dalle
Où reluirait le froid éclair des clous de fer.

Au loin, pâle et sacré comme un encens qui fume,
Le brouillard bleu s’enroule autour d’un reposoir,
Et le disque argenté qui tremble sous la brume
Monte dans l’air pieux ainsi qu’un ostensoir :

Un ostensoir aux pieds des invisibles vierges,
Et l’ange de la paix, invisible et sans bruit,
Au lustre sidéral vient allumer les cierges
Qui brûlent dans le temple énorme de la nuit.


II


Les vagues, deux à deux, roulent leurs vocalises
Comme des voix d’enfans dans le chœur des églises.

Lentement, doucement, leur calmant bercement
Mêle à l’âme des vents un cantique endormant.

Leurs baisers sur le sable ont la monotonie
D’une religieuse et longue litanie.

Voix d’enfans ! Voix du cœur ! Les souvenirs tremblans
Bougent au fond du rêve et tendent leurs bras blancs.

La mer leur parle et les appelle au fond du rêve,
Et les voilà qui vont descendre sur la grève :

Les vains efforts, les vains désirs, les vains orgueils,
Toute la vanité des espoirs ou des deuils…

Ils racontent : la mer les console ou les blâme,
Et l’homme, étant près d’elle, est plus près de son âme.

Il lit son cœur, il va comprendre, il s’avertit,
Et, devenu plus grand, il se sent plus petit.


III


O maître, Loi suprême écrite dans l’espace !
Source des vérités que nous cherchons en vain,
Je t’implore, ô splendeur du vrai, verbe divin,
Toi qui demeures quand tout passe !

Maître ! Si j’ai forfait en quelque jour d’oubli,
Si j’ai souillé mon âme et failli dans ma route,
Toi qui vois quand je cherche et qui sais quand je doute,
Daigne laver mon cœur sali.

Voix de lumière, ô phare éternel de justice,
Projette ta clarté sur l’ombre du chemin,
Et s’il est vrai qu’un être a souffert par ma main,
Montre-le pour que j’en pâtisse.

Fais que nul ici-bas ne me quitte en pleurant,
Que mon âme soit forte afin qu’elle soit bonne,
Et daigne me verser la douceur qui pardonne
Et la sagesse qui comprend.


C’EST EN MOI QUE TU VIS…


C’est en moi que tu vis, c’est par moi que tu nais :
Je t’ai créée en moi des forces de mon âme,
Tu ne t’épanouis que si mon cœur se pâme
Et tu m’appartiens plus que si tu te donnais.

Je n’ai qu’à dire : « Viens ! » pour que tu m’apparaisses ;
Ton spectre obéissant me suit par les chemins,
Et lorsque mon cœur las a faim de tes caresses,
Je n’ai qu’à t’appeler en tendant les deux mains.


Tu vis deux fois ; tu vis en moi mieux qu’en toi-même,
Et plus haut, et plus loin des fanges, et plus haut,
Rêvant lorsque c’est l’heure ou riant lorsqu’il faut,
Et le meilleur de toi c’est encor que je t’aime.

Tu marches sur mes pas quand j’ai l’air d’être seul,
Belle sans vanités et tendre sans mensonges :
Si tu mourais, c’est nous qu’on mettrait au linceul
Et le plus pur de toi mourrait avec mes songes.


LA CITADELLE.


Si tu veux être grand, bâtis la citadelle :
Loin de tous et trop haut, bâtis-la pour toi seul ;
Qu’elle soit imprenable et vierge, et qu’autour d’elle
Le mont fasse un rempart et la neige un linceul !

Bâtis-la sur l’orgueil vertigineux des cimes,
Parmi les chemins bleus de l’aigle et de l’éclair,
Reine de marbre blanc dans une cour d’abîme,
Lis de pierre fleuri dans les splendeurs de l’air.

Si haut vers Dieu, si loin de ta fange première,
Si loin, si haut, que les cités, clignant des yeux,
Pensent voir un rayon de plus dans la lumière
Et ne sachent s’il vient de la terre ou des cieux.

C’est là qu’il faut bâtir l’asile de ton âme
Et pour que ton désir y soit la seule loi,
Que rien n’accède à lui de l’éloge ou du blâme,
Grave sur ton seuil blanc le mot magique : « Moi. »

Puis, cent verrous, et clos ta porte au vent qui passe !
Ferme tes quatre murs au quadruple horizon,
Et si le toit te pèse, ouvre-le vers l’espace
Pour que l’âme du ciel entre dans ta maison !


Alors, au plus secret de la mystique enceinte,
Tu dresseras l’autel de fer, prêtre ébloui,
L’autel de fer et d’or où ta volonté sainte
Doit célébrer ton rêve et s’adorer en lui.

Chante ! Nul n’entendra ton hymne et que t’importe ?
Chante pour toi ; ton cœur est l’écho de ton cœur !
Les déserts élargis rendront ta voix plus forte ;
Les déserts chanteront pour te répondre en chœur ;

Chante l’amour sacré qui vibre dans tes moelles !
Chante pour le bonheur de t’entendre chanter,
Chante pour l’infini, chante pour les étoiles,
Et ne demande pas aux hommes d’écouter !

Seul ! divinement seul ! — Car l’exil, c’est du rêve :
C’est le lait de la force et le pain des vertus ;
C’est l’essor idéal du songe qui s’élève,
Et le seuil retrouvé des paradis perdus.

Tu n’as qu’une patrie au monde, c’est toi-même !
Chante, pour elle, et sois ton but, et sois ton vœu !
Chante, et quand tu mourras, meurs dans l’orgueil suprême
D’avoir vécu ton âme et fait vivre ton dieu !

EDMOND HARAUCOURT.