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Poètes et Romanciers modernes de la France – Charles de Bernard
Armand de Pontmartin



POETES


ET


ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE




LVI.

CHARLES DE BERNARD.


(Œuvres complètes, 12 vol. [1]





Si la première place, en littérature comme en toutes choses, appartient aux hommes dont le talent ou le génie a rendu tout ce qu’il pouvait rendre, un intérêt, sinon plus vif, au moins plus affectueux et plus tendre, s’attache à ceux qui, par leur fin prématurée, la disposition particulière de leur esprit ou la faute des circonstances, offrent, dans l’ensemble de leur vie et de leurs ouvrages, ce je ne sais quoi d’inachevé qui ne s’accorde, hélas ! que trop bien avec la destinée de l’homme et les tristes conditions de son passage ici-bas. Ceux-là, on les aime à la fois pour ce qu’ils ont fait et pour ce qu’ils auraient pu faire ; si l’on regrette qu’ils n’aient pas laissé une trace plus profonde, ce n’est pas à eux qu’on s’en prend ; c’est à leur temps, à l’absence de ces convictions vigoureuses qui sont la sève des âmes, à ce sentiment de lassitude préventive qui arrête en chemin certains esprits très fins et très justes, faute d’être assez sûrs de leur force, de leur marche et de leur but. Il nous semble alors que nous sommes tous complices de leurs défaillances, qu’elles établissent entre eux et nous un lien de plus, et que c’est pour avoir partagé nos ennuis et nos mécomptes qu’ils ont ainsi disparu sans avoir dit leur dernier mot. Toutefois, comme il ne manque pas, pendant ce temps, de noms sonores et de vanités bruyantes pour occuper le devant de la scène et absorber l’attention, il n’est pas rare que ces sobres et discrets amans de la renommée vivent et meurent dans une sorte de demi-silence et de demi-jour, dont ils ne paraissent ni s’effrayer, ni se plaindre. On dirait que leur mort ne laisse pas de vide parce que leur existence ne fait pas de bruit. Patience ! au bout de quelques années, l’on revient à eux, non pas par une de ces réactions violentes et criardes qu’eût réprouvées leur bon sens, mais par cet attrait réfléchi qu’ils ont ambitionné et qui leur survit. Leur physionomie s’éclaire par la distance, leur souvenir se ranime en s’éloignant, et c’est, pour ainsi dire, la revanche de ces talens et de ces hommes, que, peu prônés de leur vivant, peu entourés à leur dernière heure, leur gloire commence au moment où celle de beaucoup d’autres finit. Voilà ce qui est arrivé pour M. Charles de Bernard.

Avant de parcourir la liste de ses ouvrages, de caractériser sa manière et de chercher à fixer sa place dans le roman contemporain, disons un mot de sa personne et de sa vie. On a répété bien souvent que la vie d’un écrivain ou d’un artiste était tout entière dans ses œuvres. L’adage n’est vrai qu’à moitié, comme presque tous les adages. Sans doute, pour ne parler que des auteurs, le principal élément d’intérêt de leur biographie réside dans les créations de leur pensée ; mais ces créations même, il est difficile de les expliquer ou de les comprendre, si l’on ne pénètre quelque peu dans ces existences dont elles ne présentent que le côté extérieur et public. C’est probablement pour aplanir cette difficulté que les écrivains de notre époque ont été en général si prodigues de détails biographiques et confidentiels sur leur famille, leur enfance, leurs habitudes, sur la filiation mystérieuse qui rattache ce qu’ils ont écrit à ce qu’ils ont vu, fait, senti, aimé, souffert. Leurs historiens, s’ils en ont jamais, seront fort embarrassés d’apprendre au lecteur quelque chose de nouveau, à moins d’inventer ou de mentir, ce qui ne serait pas non plus une bien grande nouveauté. M. Charles de Bernard, lui, a été de la race réservée et silencieuse de ceux qui font consister la célébrité à forcer le public de parler d’eux sans jamais en parler eux-mêmes. Il a tout laissé à faire à son biographe, et s’il y a lieu de restreindre cette partie de notre tâche, ce n’est pas crainte de répéter ce qu’il aurait déjà dit, mais plutôt de dire ce qu’il eût mieux aimé taire.

M. Charles de Bernard naquit à Besançon le 24 février 1804. Sa famille, originaire du Vivarais, était de très ancienne noblesse. La branche aînée, qui porte les noms de Bernard du Grail de Talaude, a son chef en Languedoc. Charles de Bernard était de la branche cadette, qu’on appelait aussi de la Villette, du nom d’une terre qu’elle possédait avant la révolution. Le grand-père de Charles, cadet plus riche d’honneur et de parchemins que d’écus, servait à Besançon dans la maréchaussée ; l’on put remarquer dès lors, entre cette ancienneté de race et cette médiocrité de fortune, un contraste dont l’auteur de Gerfaut et du Nœud Gordien semble s’être souvenu. Il y a, pour observer et pour peindre ce qu’on est convenu d’appeler le monde, bien des points de vue différens : il y a le vif désir de lui appartenir, le regret de n’en pas être, le chagrin de s’en voir repoussé, se traduisant en enluminures chimériques, en récriminations amères, en blessantes caricatures ; il y a la fâcheuse manie de confondre l’exception avec la règle et de prendre pour des types de la bonne compagnie ces existences déclassées par une abdication volontaire, qui n’en sont que la honte, l’épouvante et le rebut ; il y a enfin ce désabusement spirituel et résigné, cette ironie délicate et polie, aussi éloignée de l’éblouissement que de la satire, et où devait particulièrement se complaire un homme que je définirais volontiers le contraire d’un parvenu. Mais me voilà déjà effleurant d’avance une des inspirations familières de cet aimable talent, et nous n’en sommes encore qu’à la jeunesse et aux débuts de Charles de Bernard.

Il débuta par la poésie, car c’est toujours ainsi que l’on commence, sauf à descendre plus tard à la prose, et à fondre, dans une proportion plus ou moins juste, les rêveries du premier jour avec les réalités du lendemain. C’est en 1829 que nous voyons son nom pour la première fois, dans un concours des jeux floraux de Toulouse. L’académie toulousaine couronna une pièce de lui, intitulée une Fête de Néron, titre qui rappellera aux amateurs de synchronismes littéraires une tragédie de la même époque et une ode brillante de M. Victor Hugo. Peu après la révolution de juillet, M. Charles de Bernard, alors âgé de vingt-six ans, se lança dans la polémique politique, autre illusion, moins gracieuse que la poésie, et qui partagea avec elle l’honneur de passionner la jeunesse de ce temps-là. Il prit part à la rédaction de la Gazette de Franche-Comté, une de ces gazettes monarchiques destinées à attaquer la nouvelle monarchie, et prêchant au pays le plus centralisateur du monde une décentralisation toujours espérée et toujours déçue. La politique, avouons-le, devait peu convenir à M. Charles de Bernard : non pas qu’il ne fût très capable de toucher d’une main ferme aux questions positives et sérieuses, mais parce qu’il faut pour réussir et persévérer dans cette voie un fonds de passion ardente ou d’exaltation factice peu conciliable avec cette observation pénétrante qui ne se laisse longtemps abuser ni sur les mots, ni sur les choses, ni sur les caractères, ni sur les partis. L’homme qui devait, quelques années après, dessiner d’un crayon si fin et si vrai les femmes chevaleresques, les tribuns austères, les Philamintes politiques de l’Anneau d’argent, du Pied d’argile, d'un Homme sérieux, des Ailes d’Icare ne pouvait avoir un penchant bien vif ni bien obstiné pour ce travail de journaliste qui condamne trop souvent à subir l’opinion des autres, sous prétexte de la former. Un heureux hasard vint lui indiquer ou lui faire pressentir sa vocation véritable. En 1831, M. de Balzac publia la Peau de Chagrin. Jusque-là, malgré le Dernier Chouan et les premières Scènes de la Vie privée, le réputation de M. de Balzac était fort problématique ; l’on ne pouvait prévoir que bien confusément la transformation laborieuse qui se préparait dans cet étrange cerveau, et qui allait faire de l’auteur de Jane la Pâle et du Vicaire des Ardennes l’auteur d’Eugénie Grandet et de Balthazar Claës. C’est par la Peau de Chagrin qu’il abordait décidément cette nouvelle veine où il devait trouver de précieux filons, beaucoup d’alliage, une gloire peut-être trop contestée de son vivant, trop exagérée après sa mort. Il y eut autour de cet ouvrage, longtemps annoncé et prôné d’avance, un des premiers coups d’essai de ce charlatanisme littéraire qui en était alors à ses débuts, et qui depuis nous en a fait voir bien d’autres. Ceux qui s’amusent aux menus détails de la littérature anecdotière peuvent se souvenir encore de cette épigraphe cabalistique empruntée à Tristram Shandy, et qui bigarra, un mois durant, la quatrième page des journaux. M. de Balzac, comme tout auteur qui franchit un pas décisif, fut tout ce qui fut écrit sur son livre, et un article publié dans la Gazette de Franche-Comté attira particulièrement son attention : cet article était de M. Charles de Bernard. M. de Balzac lui écrivit, et ce fut là le point de départ d’une correspondance, et, plus tard, d’une amitié où les sympathies personnelles tinrent autant de place que l’imitation ou même que l’analogie du talent : imitation et analogie passagères, partielles, discutables, assez visibles cependant pour qu’on ne puisse dès l’abord méconnaître l’influence de Balzac, sinon sur les livres mêmes, au moins sur l’ensemble des idées, du talent, dus tendances et des procédés littéraires de Charles de Bernard.

Il vint à Paris pendant l’hiver de 1832 : il se lia avec Nodier, autre Franc-Comtois, autour duquel aimait à se grouper la nouvelle école, et dont la vieillesse spirituelle et fantasque, souriant à la jeune littérature et payée par elle en hommages hyperboliques, faisait songer à ces faciles viveurs en cheveux gris aventurés dans une partie de jeunes gens. M. Charles de Bernard fut des soirées de l’Arsenal ; il y vit MM. Hugo, de Vigny, Sainte-Beuve, Deschamps, de Musset, Dumas, et y prit une légère teinture du romantisme à son déclin, non pas, bien entendu, pour en partager les ardeurs, ni surtout pour en être dupe, mais pour être de son temps et de son moment, ce qu’un homme d’esprit ne doit jamais négliger. Cet hiver de 1831-1832, malgré les préoccupations publiques, fut encore très brillant pour la littérature romantique, que menaçaient déjà les défaillances des maîtres et les délections des disciples. M. Hugo venait de publier les Feuilles d’automne, le plus parfait et le plus humain de ses recueils lyriques ; M. Dumas faisait jouer, avec toutes sortes de mouvement et de tapage, ses drames, si vile oubliés, de Teresa et de Richard d’Arlington ; M. de Balzac, à l’aide de ces charmantes esquisses, le Message, la Femme de trente ans, le Rendez-vous, achevait de réparer les péchés pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin et du comte de Villerglé ; M. de Vigny mettait la dernière main aux délicates arabesques de Stello ; M. Alfred de Musset lisait à un cercle d’intimes, fiers de pressentir sa gloire, les pages étincelantes de la Coupe et les Lèvres et de Namouna. Le recueil où j’écris, créé depuis un an à peine, ralliait déjà les jeunes talens auxquels il devait plus tard servir de rempart et de refuge contre les excès de la littérature mercantile. MM. Sainte-Beuve et Gustave Planche y formaient, à vrai dire, la critique contemporaine, en y introduisant, l’un l’analyse familière et pénétrante de la vie intérieure, s’éclairant par les détails de la biographie et les fines inductions de la curiosité littéraire, l’autre l’étude sérieuse et profonde des passions et des caractères. Enfin l’on commençait à murmurer dans le monde, des lettrés et des artistes un nom bizarre, à demi voilé sous un déguisement masculin, et destiné à signer quelques mois plus tard Indiana et Valentine.

C’est à ce moment que se rattache la publication du recueil poétique de M. Charles de Bernard, Plus Deuil que Joie (devise des Beaffremont). Ce recueil parut en mais 1832. Le ton général en était chevaleresque, élégiaque, monarchique, empreint ça et là d’un scepticisme hautain qui contraste avec force réminiscences évangéliques ou bibliques, — un peu suranné déjà lors de son apparition, un peu plus aujourd’hui, tel en un mot qu’en le relisant à vingt-trois ans de distance on est forcé d’avouer que la poésie proprement dite n’était pas précisément la vocation de l’auteur. Ses vers furent lus pourtant par ce petit nombre de connaisseurs qui composent un succès d’estime. La préface fut plus généralement remarquée ; c’était un morceau politique d’une netteté et d’une vigueur peu communes, où l’auteur semblait vouloir essayer ses forces avant de laisser là le lyrisme et la rêverie, et de se mesurer virilement avec la société ou l’histoire. En somme, le succès ne fut pas assez vif pour retenir M. de Bernard à Paris. Nous le retrouvons à Besançon dès l’automne de 1832 ; M. de Balzac alla l’y chercher en 1834. Il est assez piquant de rappeler les conseils qu’il lui donnait à cette époque. « Vous avez la tête épique, lui disait-il avec ce grain d’exagération qu’il mêlait à tout : écrivez de grands ouvrages, où le roman s’associe à l’histoire sans la défigurer, et qui soient pour votre pays ce que les Puritains sont pour l’Ecosse, ce qu’Itanhoe est pour l’Angleterre. » On sourit lorsqu’on rapproche ce conseil des jolis tableaux de genre que Charles de Bernard allait écrire et qui ne gardent pas trace de prétention épique. Et pourtant, bien que le sens critique soit, — avec le sens commun peut-être, — celui qui a le plus manqué à M. de Balzac, je suis tenté de croire que cette fois il était dans le vrai. Je n’avais jamais vu M. Charles de Bernard, mais j’ai pu, grâce à un affectueux accueil, contempler son portrait religieusement conservé comme une relique de famille. À voir cette figure énergique et martiale, ces épaules carrées, cette fière attitude, on se demande si l’auteur de Gerfaut, venu quinze ans plus tôt, n’aurait pas suivi une voie plus large et plus historique, s’il n’a pas été un Walter Scott volontairement amoindri, ou plutôt un Bergenheim lettré, un descendant des fortes et vieilles races, obligé par le malheur des temps à échanger contre une plume la rapière et l’épée.

D’après l’avis de M. de Balzac, il se mit à fouiller dans les chroniques franc-comtoises, et commença quelques grands romans empruntés à l’histoire locale, dans le genre de ceux que M. Frédéric Soulié, vers la même époque, taillait de sa rude main dans les archives du Languedoc. Mais si M. Charles de Bernard avait des velléités chevaleresques qui le reportaient vers le passé, il avait aussi, et à un plus haut degré, cet esprit d’observation qui le ramenait au présent. Revenu à Paris en 1835, il regarda autour de lui, comprit que le moyen âge et l’imitation de Walter Scott avaient fait leur temps, s’initia aux rapides vicissitudes du goût public, et se décida, non sans regret, à monnayer ses lingots. M. de Balzac le fit entrer avec lui à la Chronique de Paris ; il y publia comme ballon d’essai la Femme gardée, qui n’eut pas de succès et n’en méritait guère. Quelques semaines après, la Femme de quarante ans et un Acte de vertu, paraissant presque coup sur coup, vinrent révéler un nom qu’on n’a pas oublié depuis et un talent qui a eu de nos jours des égaux ou même des supérieurs, mais qui, dans son cadre et son genre, n’a point été dépassé. Au même moment, il débutait an Gymnase par la jolie pièce d’une Position délicate, et ce double début semblait déjà le rattacher à deux écoles bien distinctes, nous allions dire bien contraires : celle qui se personnifie dans M. Scribe, et celle qui a trouvé son type le plus éclatant dans M. de Balzac.

Loin de nous l’idée de rechercher ici des contrastes et des parallèles ! loin de nous surtout l’envie de grandir M. Charles de Bernard en rabaissant, parmi ses contemporains célèbres, ceux dont le talent a le plus côtoyé le sien ! Il est une de ces écoles d’ailleurs qui échappe pour ainsi dire au contrôle et à la comparaison littéraire par ses succès mêmes, par cette popularité à la fois facile et constante, qui, partie du boulevard Bonne-Nouvelle, a fait si lestement le tour du monde. M. de Balzac au contraire offre un sujet d’étude trop complexe pour qu’on puisse, sans légèreté ou sans prévention, lui assimiler celui-là même qu’il a le plus accepté comme son émule ou son disciple. Il n’en est pas moins vrai que ces deux écoles si opposées, l’une toute de surface, l’autre ne croyant jamais avoir creusé assez loin ni assez fort, laissaient entre elles et à distance égale une place que M. Charles de Bernard aurait pu prendre, qu’il a devinée souvent, qu’il a prise quelquefois, et qu’il importe d’autant plus d’indiquer, que la conscience s’y intéresse comme le goût, la morale comme la critique.

On a si fort abusé depuis quelques années du mot réalisme, qu’il est devenu difficile de s’y reconnaître. Pourtant, en le ramenant à son sens naturel, à sa signification primitive, nous dirions volontiers que le réalisme dans l’art est le sentiment vrai ou excessif de la réalité se passant de toute poésie ou ne la cherchant qu’en lui-même. Il peut donc, sans manquer à son nom, se développer dans des conditions bien différentes : ou il ne saisira de la vérité que ce côté banal, vulgaire, que tous les hommes comprennent et qui plaît à presque tous parce qu’ils s’y retrouvent, parce qu’il les remet en face de leur propre nature ; ou il la prendra par le côté contraire, par celui qui touche à l’exception, à la rareté belle ou hideuse, sublime ou immonde, mais toujours raffinée, dépravée, exagérée, montée en couleur et en ragoût. C’est au milieu, on le conçoit, c’est dans les zones intermédiaires que la vérité peut garder sa justesse, son enseignement et sa grâce, que l’étude du monde et de la vie, l’analyse des sentimens et des caractères, peuvent lui ouvrir des sources fécondes, qu’elle peut toucher à la poésie sans s’y perdre, se combiner avec l’idéal sans y disparaître. Relisez les chefs-d’œuvre du roman dans les genres les plus divers, vous y trouverez avec des nuances inégales, suivant que l’auteur a voulu serrer de plus près ou dominer de plus haut la réalité, un même trait de physionomie, — la vérité ne devenant jamais ni vulgaire, ni excessive, et gardant ces qualités d’harmonie, d’élégance et de mesure dont l’ensemble a un nom dans l’art comme dans le monde : il s’appelle la distinction.

Avons-nous besoin maintenant de rappeler ce qu’a été au théâtre M. Scribe, dans le roman M. de Balzac, et d’indiquer ce qu’aurait pu être le talent fin, ingénieux, observateur, venant se placer à leurs côtés ? Un accommodement bourgeois, mais d’une bourgeoisie émancipée, intelligente, plutôt arrivée que parvenue ; une moyenne romanesque, mais d’un roman passé au crible des petites capitulations mondaines ; une observation comique, mais d’une comédie superficielle, effleurant l’épiderme au lieu de plonger dans le vif ; une teinte sentimentale, mais d’un sentiment plus arrangé que sincère, plus artificiel qu’attendri, toujours prêt à transiger et même à passer à l’ennemi : voilà, avec mille dons charmans de dextérité, d’à-propos, d’invention agréable, l’heureuse et légère muse du Mariage de raison et de Michel et Christine, telle que je me la représente, en la dégageant un peu de cette auréole du succès qui a, comme celle du pouvoir, ses fascinations et ses prestiges. Parlerons-nous de M. de Balzac ? Et pourquoi pas ? Il n’est jamais inutile de contrôler les caprices de la postérité du lendemain, réagissant avec une égale violence contre les rigueurs et les ovations de la veille. M. de Balzac, comme les empereurs romains, est devenu dieu par le plus énergique et le plus sûr de tous les moyens : il est mort. Aux yeux d’une certaine école, il n’est plus question de le contester, ni même de l’admirer, mais de l’adorer. Toute critique à son endroit est une impiété, toute restriction un sacrilège. Faut-il souscrire en silence à ces redoublemens d’enthousiasme ? Les discuter un moment, n’est-ce pas justifier nos réserves d’autrefois, montrer qu’on peut y persévérer sans obstination chagrine, et toucher encore au rôle littéraire de M. Charles de Bernard, qui eut été plus éminent et plus complet, si, non content d’échapper à cette influence, il eût plus franchement protesté contre elle ? Non, la morale, le bon sens et le goût ne peuvent pas se laisser prescrire par ces apothéoses tardives et posthumes. Non, l’auteur de la Vieille fille et de la Physiologie du mariage, de la Rabouilleuse et des Parens pauvres ne comptera jamais parmi ces génies qui éclairent, fortifient, rassérènent l’humanité. Que dis-je ? Il lui a manqué un grand nombre des qualités du génie, — la simplicité d’abord, puis la vérité, la clarté, la proportion, la mesure, et ce sens moral dont l’absence abâtardit les facultés les plus riches, et ce sens du possible qui sait s’arrêter dès que l’impossible commence. Remarquable surtout par l’invention, il a le défaut des inventeurs incomplets ou excessifs ; il s’éblouit, il se grise de sa pensée, de sa création, de son ouvrage. Tel caractère esquissé d’une main ferme et magistrale, telle description commencée avec une puissance et un souffle que rien n’égale, telle analyse de sentiment et de passion ouverte, comme une tranchée vigoureuse, à travers les voies souterraines de la vie sociale ou de la vie intime, telle page écrite d’un style solide, éclatant, viennent tout à coup s’effondrer dans des fouillis alarmans où tout s’embrouille, se surcharge et se contredit, la figure et le crayon, la phrase et l’idée. Que serait-ce si nous voulions nous tenir à ces hauteurs austères où l’âme se sent inaccessible aux vapeurs enivrantes, aux miasmes capiteux, aux effluves magnétiques des grands talens insalubres ? M. de Balzac n’exalte pas l’imagination, il n’égare pas le cœur comme la muse éloquente et le lyrisme effréné de Lelia : peut-être fait-il pis, il dissout. Il s’infiltre et se distille goutte à goutte dans le cerveau comme un poison subtil, rare, insaisissable, qui ne tue ni ne déchire, mais dont l’effet immédiat ou lointain est d’énerver les bonnes facultés de l’intelligence et de surexciter les mauvaises, d’affaiblir l’âme pour les vraies luttes de la conscience, pour les dangers réels du monde, et de l’armer en guerre pour je ne sais quelles aventures chimériques ou coupables qui ne sont plus la défensive de l’honnête homme, mais l’offensive du héros hasardeux et équivoque, éternellement suspendu entre le panthéon et le bagne. De là aux rêves monstrueux qui font les révolutions et les crimes, il n’y a plus qu’un pas, et s’il est vrai, comme on l’a dit, que la révolution de juillet ait été faite par la politique, mais que la révolution de février ait été l’œuvre de la littérature, M. de Balzac, bien qu’affectant d’envelopper dans un même dédain le libéralisme et la démocratie, a coopéré plus que personne à cette dernière catastrophe.

En somme, pour rentrer dans notre sujet, on peut dire que l’école d’observation superficielle inaugurée par les succès du Gymnase ne plaira jamais complètement aux esprits élevés, et que celle de M. de Balzac a pour ennemis naturels les esprits justes.

Les esprits justes ne pouvaient manquer d’adopter M. Charles de Bernard ; il est de leur famille, il parle leur langue, et c’est par là surtout qu’il se détache du conteur célèbre avec lequel on a trop souvent voulu le confondre. Que M. de Balzac, gentilhomme écrivain, inventeur de la connétablie littéraire, exubérant d’idées, de projets, de conceptions puissantes, de plans gigantesques, ayant le génie de l’originalité plus encore que l’originalité du génie, réalisant en sa personne une des physionomies les plus accentuées, les plus saisissantes qu’ait jamais produites la verte vieillesse d’une littérature, se soit fortement emparé de l’esprit de M. Charles de Bernard, cela n’est pas douteux ; qu’il lui ait même donné sur la société, sur le monde, sur les femmes, sur les coulisses de la comédie humaine, des idées qui reparaissent ça et là, en se tempérant, dans les récits de notre aimable auteur, c’est incontestable. Seulement ces deux manières, qui se confinent presque au point de départ, se séparent de plus en plus en avançant. Un spirituel admirateur de M. de Balzac a remarqué que ses personnages occupaient vivement l’imagination, restaient gravés dans la mémoire, mais qu’il était difficile de leur trouver des analogues dans la vie réelle. En effet, à quelque monde que l’on appartienne, nous défions que l’on nous cite un héros, un type de M. de Balzac, qui ait réellement vécu ou qui seulement ait pu exister. Où a-t-on jamais vu des duchesses de Langeais, des vicomtesses de Beauséant, des marquises d’Espard, des de Marsay, des Vandenesse, des Balthasar Claës, des David Séchard, des Dudley, des Vautrin, des Rubempré, des Mortsauf ? On s’est étonné souvent de cette persistance de l’écrivain à faire reparaître de roman en roman les mêmes noms et les mêmes figures, à établir entre les acteurs et les épisodes de ses nombreux récits ces points de repère, ces airs de famille et de connaissance qui existent dans un salon, entre gens qui s’y rencontrent tous les soirs. Cette obstination, qui, dans les derniers temps, avait pris tous les caractères d’une manie, ne pourrait-elle pas s’expliquer par l’impossibilité de faire croire à ses personnages, s’ils ne se servaient les uns aux autres d’attestations vivantes et de certificats en action ? Créer un monde à part, placer dans ce monde des êtres exceptionnels, et, pour que le lecteur puisse s’y accoutumer et s’y reconnaître, leur donner, non pas une vérité absolue, non pas même une vérité relative, mais une vérité mutuelle, tel a été le procédé de M. de Balzac. Il avait, on le sait, la prétention de cultiver des ananas dans le potager des Jardies, et de s’assurer avec ce produit cent mille livres de rentes. Il n’y manquait que la température, le degré de chaleur, la qualité du terrain, l’engrais, l’arrosage, la bâche, le jardinier, que sais-je ? — A ceux qui risquaient ces objections timides, il répondait qu’avec les gens minutieux il n’y avait moyen de rien faire. Eh bien ! ce rêve d’ananas impossibles, il l’avait tenté et à demi réalisé dans la vie idéale et fictive : il avait commencé à priori par y cultiver des fruits rares et exotiques, de forme bizarre, de couleur éclatante, de parfum pénétrant, d’arrière-goût vénéneux. Puis il s’était aperçu que ces fruits ne pouvaient pas vivre de la vie commune, sur notre sol, dans notre atmosphère, à côté des plantes indigènes classées dans nos herbiers ou nos catalogues. De là cette Comédie humaine, qui n’est, à vrai dire, ni un monument, ni une galerie, ni un hôtel, ni une maison, mais plutôt un vitrage colossal, un palais de cristal immense, fabriqué tout exprès pour acclimater une végétation lointaine et fantasque, pour la rassembler dans un même espace, pour la faire paraître vraisemblable ou possible par la réunion et le voisinage, et faire oublier au visiteur ébahi, au promeneur émerveillé, qu’à cent pas de là, sous notre soleil et dans notre air, elle ne vivrait pas une heure.

Les personnages de M. Charles de Bernard sont d’une vérité telle que, retrouvés après dix ans, dans une nouvelle lecture, ils font l’effet de ces gens que l’on a connus, puis perdus de vue, et qui, mêlés de nouveau au courant de notre existence, nous rappellent tout un ordre d’idées, toute une série d’incidens, tout un chapitre de souvenirs. Il a eu la vérité du moment, et il a encore, — chose plus difficile et plus rare, — la vérité rétrospective. Qui de nous n’a rencontré M. Chevassut, l’homme sérieux, l’aigle parlementaire éclos dans un barreau de province, Mirabeau de mur mitoyen, rêvant les honneurs politiques, et ne sachant pas ce qui se passe chez lui, plus orgueilleux de ses quatre cents ans de roture prouvée qu’un Montmorency ou un Rohan, n’acceptant de la vie que les choses graves et ne s’apercevant pas qu’elles ont aussi leur l’utilité, se croyant appelé à gouverner le monde, et oubliant de surveiller sa fille et de morigéner son fils ? Et Groscassand (de la Gironde), le tribun incorruptible, le Spartiate égaré sur les bords de la Seine, l’Hercule démocratique de l’opposition de 1827, soupirant et filant au pied d’une Omphale royaliste, qui, pour désarmer l’humeur farouche de ses discours et de ses votes, flatte des deux mains ses vanités de grand homme en herbe et d’amoureux émérite ! Et Dornier, le journaliste tricéphale, légitimiste à Toulouse, ministériel à Orléans, républicain à Strasbourg, Tartufe intelligent et subalterne, qui est aux dévots de la tribune et de la presse ce que le vrai Tartufe est à Orgon et à Mme Pernelle ! Et tous ces vieillards si spirituels, si fins, si bons vivans, personnifiant le si vieillesse pouvait ! — Mais c’est surtout la galerie féminine de M. Charles de Bernard qui fait, à chaque instant, sourire ou rêver, comme devant des portraits dont on pourrait nommer les originaux. Combien n’en avons-nous pas vu, après 1830, de ces comtesses de Châteauvieux, femmes chevaleresques accomplissant des miracles d’héroïsme et de fidélité monarchiques avec le courage d’autrui, se posant en Alice Lee ou en Diana Vernon sans autres frais que quelques loteries ou quêtes aussi profitables à leur gloire que fatales à notre bourse, — fières au besoin d’envoyer en Vendée les amoureux de leur fille, pendant qu’elles la mariaient à un héros de juillet enrichi par un héritage ! Quel adolescent élégiaque et sensible ne serait heureux de compter les étoiles avec Mme de Flamareil, ce type délicieux de la civilisation sentimentale, cette charmante femme de quarante ans, dont la beauté, les grâces, la jeunesse, le cœur, ont le privilège de renaître de leurs cendres et de faire de ces cendres tièdes un nouveau foyer de coquetterie douce et d’amour tempéré ? Quel salon politique n’a eu pour habituée ou pour souveraine une Mme Piard, ne cherchant ses romans que dans le Moniteur, préférant le rôle d’Egérie constitutionnelle à celui de femme à la mode, et disant à son mari, convaincu à la fois de galanterie surannée et d’opposition intempestive : — « En me mariant avec vous, j’avais cru épouser un homme d’état ? » - Qui ne s’est rencontré avec ces vieilles filles à marier, ces mères indulgentes, ces belles-mères clairvoyantes et goguenardes, ces jeunes femmes jouant avec nos vanités, nos habiletés, nos colères, comme avec un jeu de cartes dont elles ont les atouts dans la main, tout ce personnel aimable, enjoué, sentimental, adroit, malin, espiègle, mélancolique, passant devant nous avec une larme au coin de l’œil, avec un sourire au coin des lèvres, et méritant peut-être de s’appeler la comédie féminine tout aussi bien que l’étrange musée de Balzac s’est appelé la comédie humaine ! De quel côté, je vous le demande encore une fois, se trouvent la vérité, la possibilité, la vraisemblance ? Chez le prétendu maître, l’observation pèche presque toujours par son excès même : elle ressemble à ces microscopes d’un numéro tellement fort, qu’ils commencent par nous montrer nettement ce que nous n’aurions jamais découvert, mais finissent par troubler le regard au point de ne plus distinguer même ce que nous verrions à l’œil nu ; chez le prétendu disciple, l’observation s’arrête juste à l’instant où elle vient de condenser et de fixer la lumière sur le trait essentiel de la figure. Chez l’un, la science reste dans ces limites prudentes, discrètes, instructives, qui font les chimistes et les astronomes. Chez l’autre, elle se lance dans ces sphères ténébreuses, compliquées, troublées, dangereuses, indéfinies, qui faisaient les alchimistes et les astrologues. On le voit, les esprits justes peuvent goûter M. Charles de Bernard : a-t-il aussi de quoi plaire aux esprits élevés ? C’est ce que nous indiquera peut-être la suite de cette étude.

Après que ces jolies perles, la Femme de quarante ans, la Rose jaune, un Acte de vertu, l’Anneau d’argent, le Précurseur, eurent paru successivement dans divers recueils périodiques, M. Charles de Bernard les réunit et les publia, au printemps de 1838, sous le titre du Nœud gordien. En même temps, pour affirmer et agrandir ce premier succès, il fit paraître Gerfaut, qui est resté, sinon le plus considérable, au moins le plus célèbre de ses romans.

Pour bien des gens, en effet, Gerfaut est le chef-d’œuvre de Charles de Bernard, comme Eugénie Grandet a été le chef-d’œuvre de Balzac. Un écrivain, presque inconnu la veille, publiant d’un seul coup deux volumes de nouvelles charmantes, accompagnées, en guise de porte-respect, d’un roman taillé dans Les grandes proportions d’alors, — on n’avait pas encore inventé le roman en vingt volumes, — il y avait là de quoi faire espérer, sinon plus, au moins autre chose que ce qu’a tenu l’aimable conteur. Sans partager là-dessus l’opinion générale, nous croyons que Gerfaut mérita d’aillant plus de fixer l’attention et d’éveiller l’intérêt, que l’on peut y trouver des renseignemens et des aperçus sur l’auteur lui-même, sur cette vie intérieure, si discrète et si cachée. Gerfaut, cet écrivain de haute naissance, n’ayant pu ou voulu retremper son blason que dans la gloire littéraire, faute d’une autre vocation ou d’un autre emploi, cet homme du monde qui fait des pièces pour le Gymnase et des romans pour l’ancienne Revue de Paris, que la bonne compagnie regarde un peu comme une exception inquiétante, mais qu’elle accueille pourtant et traite comme un des siens, ce sceptique chevaleresque qui a passé par le romantisme de 1830 et par le salon de M. de Talleyrand, pour arriver à une passion à la fois sensuelle et mystique, mi-partie de Byron et de Swedenborg, Gerfaut représente évidemment, non pas ce qu’a été M. Charles de Bernard, mais le type le plus présent à sa pensée pendant cette première phase où son talent, cherchant sa voie, se composait peu à peu à l’aide de ses lectures, de ses souvenirs, de ses impressions personnelles. En d’autres endroits du livre, Gerfaut offre quelques traits de cet égoïsme du poète, qui reste froid et positif au milieu de ses effusions lyriques : caractère vrai, que le coup d’œil pénétrant de M. Charles de Bernard saisissait déjà, que d’autres depuis lors ont essayé de peindre, et qui, mieux approfondi encore, pourrait fournir une des figures les plus instructives de la société contemporaine. Les paysages ont un relief et une ampleur qu’on chercherait vainement dans les autres ouvrages de l’auteur. Il y a du Walter Scott dans la création de ce Bergenheim, descendain non dégénéré d’une forte race, exerçant autour de lui cet empire de la vigueur physique, dernier vestige des féodalités du moyen âge, ne comprenant rien aux raffinemens du sentimentalisme moderne, mais gardien terrible de son honneur et donnant à ses vengeances une attitude grandiose, aussi éloignée du ridicule que de la vulgarité. Le rôle de Marilhac, le rapin à la suite, est fort amusant, et le dénoûment émeut par son originalité sombre et sinistre, bien qu’on y trouve un premier symptôme de ces légers accès de mélodrame dont M. Charles de Bernard ne se préserva pas toujours. Malheureusement les scènes d’amour sont vulgaires ou surchargées : Lambernier est un traître du boulevard, Clémence une héroïne de théâtre ; l’analyse des sentimens et des passions, au lieu de ne toucher qu’aux points nécessaires, s’alourdit dans des digressions inutiles, s’égare dans des à-peu-près métaphysiques, et fait l’effet d’un crayon qui s’écrase en appuyant, d’un scalpel qui dépasse la libre et s’enfonce inutilement dans la chair. C’est là, dans cet excès d’analyse où il n’est plus retombé depuis, que M. Charles de Bernard se montre bien réellement le disciple de Balzac, de Seraphita et du Lys dans la Vallée ; on sent qu’il n’a pas encore dégagé sa véritable manière, qu’il est poursuivi par le souvenir de ce qu’il a lu ou par l’influence de ce qui s’écrit près de lui. Plus tard, il rechercher à une autre filiation, d’autres modèles bien mieux appropriés aux qualités de son talent, au penchant de son esprit. Nous aurons alors le vrai roman, ou, pour mieux dire, la vraie comédie de M. Charles de Bernard, l’Homme sérieux, les Ailes d’Icare, l’Arbre de Science, le Pied d’argile, le Paratonnerre, la Cinquantaine, et, en dernier lieu, bien qu’avec plus de diffusion et de lenteur, le Gentilhomme campagnard. Il y redevient tout à fait lui-même et parfois supérieur. Pendant cette période de dix ans qu’il a si bien occupée, on se demandait souvent ce que devenait la comédie. Je ne voudrais pas dire qu’elle se trouvât tout entière dans ces romans de M. Charles de Bernard : les exagérations ne valent rien, surtout à propos d’un homme qui eut en horreur l’enflure et le charlatanisme ; mais à coup sûr la comédie y existait en germe, et peut-être s’en aperçoit-on mieux aujourd’hui ; elle y existait, et ne demandait pour se développer dans toute sa sève qu’une main plus ferme et plus convaincue.

C’est ici qu’il sied de toucher au point délicat, sans lequel notre appréciation serait trop incomplète. Ni l’élévation, ni la finesse, ni la distinction, ni le sentiment vrai de la justesse et de la mesure ne manquèrent à M. Charles de Bernard. Il entrevit sans nul doute ce rôle qu’il pouvait remplir, cette ligne qu’il pouvait suivre entre les excès et les banalités du réalisme, le service éminent qu’il pouvait rendre à la société, à la littérature, en réagissant contre les tendances déjà visibles qui commençaient à précipiter le roman vers les bas-fonds d’une popularité grossière ou d’une exploitation industrielle. Il eut le goût de cette tâche réparatrice, il n’en eut pas toujours le courage, ou plutôt on eût dit que, soit défaut d’éducation littéraire, soit hésitation naturelle, il était partagé entre deux penchans contraires, l’un qui le ramenait aux choses distinguées, sa vocation véritable, l’autre qui le rapprochait de la vulgarité, sa distraction fortuite. II ressemblait alors quelque peu à un homme de bonne compagnie qui, fourvoyé par hasard ou par le malheur des temps dans une société moins choisie, s’y résigne d’abord par philosophie, et s’y accoutume ensuite par faiblesse. Il comprit admirablement ce qu’il avait à faire, mais la conviction et la volonté ne furent pas au niveau de l’intelligence. Il voyait l’art de son temps égaré en deux voies extrêmes. Son judicieux esprit, son observation sagace, lui disaient qu’en marchant au milieu, il serait dans le vrai et arriverait au but. Par malheur, il se fatigua trop vite, et trop souvent même il côtoya ce qu’il aurait dû et voulu combattre. C’est ainsi qu’il mit un pied dans le roman-feuilleton sans en approuver le genre, sans en partager les écarts, mais uniquement pour s’habiller à la mode du jour, et faute de croire assez en lui-même pour protester contre ce qu’il blâmait. Il se sentait en même temps attiré vers une forme plus correcte, plus littéraire, et l’on a pu juger ici même, en lisant le Paratonnerre et un Homme sérieux [2], tout ce que ce talent, plus sûr de son fond que de sa forme, gagnait à ce contrôle attentif qui lui enseignait à se resserrer, à se préciser davantage. Chose remarquable, c’est de 1838 à 1847 que parurent, à d’assez courts intervalles, presque tous les récits de M. Charles de Bernard, et il serait facile de signaler une sorte de mystérieux accord entre ces ouvrages et cette période de dix ans à laquelle ils se rattachent : période indécise et désenchantée sous ses sécurités apparentes, où il n’y avait plus d’enthousiasme, pas encore d’agitation ni d’angoisse, et où, en poésie comme en politique, dans le roman comme dans le monde, le caractère passionné de la génération précédente s’amoindrissait en se tempérant. La carrière littéraire de M. Charles de Bernard, dans ses allures extérieures et pour ainsi dire matérielles, se modifiait aussi et s’assouplissait aux vicissitudes de cette fugitive époque. Il ne fut pas, pendant cette seconde phase, assez insensible aux amorces de la grosse littérature, et s’il y résista, s’il évita de tomber dans les excès d’alentour, ce ne fut pas sans une sorte de regret, sans une secrète envie peut-être d’y essayer ses forces, d’égaler les maîtres du genre, de s’atteler, lui aussi, à quelqu’une de ces énormes machines dont le succès retentissant étourdissait les plus sages. Parfois, pendant ses alternatives de découragement et d’excitation, il s’en ouvrait à ses amis, il développait des plans gigantesques, il s’irritait de voir s’accroître, dans des proportions extravagantes, la liste civile de ces grands inventeurs, inférieurs à lui par le goût et le talent. Après tout, à qui la faute ? Si ce conteur ingénieux, fin, digne de n’écrire que pour les délicats et les lettrés, parut prêt à sacrifier aux exigences de son temps, sauf à y compromettre la grâce sobre et discrète de sa physionomie littéraire, fut-il le seul coupable ? et l’accusation ne pouvait-elle pas remonter jusqu’à cette société frivole et distraite qui ne reconnaît pas toujours ce que l’on fait pour elle ? N’allons pas trop loin cependant, et surtout ne généralisons pas trop. Il y avait alors, il y aura constamment en France une société d’élite, supérieure aux entraînemens passagers du goût public, attentive aux choses vraiment délicates, vraiment exquises, qui se produisent dans l’art, et les accueillant avec un empressement sympathique, comme on accueille, au milieu d’une foule indifférente, un parent ou un ami. Celle-là ne s’égare jamais dans ses préférences, et quand paraît une de ces œuvres suaves, telles que Eugène de Rolhelin, Résignation, le Médecin du village [3], où le roman et le monde s’inspirent l’un de l’autre avec une distinction suprême, cette œuvre est aussitôt saluée et adoptée par des intelligences et des cœurs dignes de la comprendre.

Mais ce n’est là que l’élite, l’exception dans la société comme dans la littérature. Un peu au-dessous, et parmi les distributeurs les plus bruyans de succès et de renommée, combien de gens qui ne demandent, et surtout qui ne demandaient alors que la satisfaction et la pâture d’une curiosité puérile ! combien à qui peu importait que l’on gaspillât dans l’imprévu d’une production hâtive des qualités naturelles de finesse et d’élégance, pourvu que l’on réussit à les amuser ou à les émouvoir ! Et ce n’était pas seulement en matière de goût que se révélait cette indifférence. On ne faisait pas moins bon marché de la question sociale et morale : on n’avait pas pour l’œuvre des imaginations honnêtes plus d’empressement ni d’accueil que pour les fictions monstrueuses des imaginations déréglées. Un des grands fournisseurs de ces histoires violentes et brutales, à cette époque de délire trop punie et trop expiée, répliquait aux critiques avec une amertume qui cachait un fonds de vérité : « Vous nous reprochez nos conceptions hardies, nos figures poussées au noir, nos entassemens de crimes et de vices, ces flagellations ignominieuses et sanglantes que nos romans font subir à la société ? Eh bien ! elle vous charge de nous attaquer et de nous maudire, cette société qui vous a choisis pour les organes attitrés de ses opinions ; mais en même temps elle nous lit, elle nous applaudit, elle nous paie, elle nous fait riches et célèbres, et, si nous ne racontions que d’honnêtes et morales histoires, elle nous laisserait obscurs et pauvres. La flétrissure d’apparat, c’est vous qui nous l’infligez par son ordre ; l’encouragement clandestin et furtif, c’est elle qui nous le décerne, à votre insu et malgré vous : il en est de ceci comme des mauvais livres du dernier siècle que la police faisait poursuivre ou saisir, et que les grands seigneurs de Versailles ou de Trianon, les ministres, le roi et le lieutenant de police lui-même dévoraient en cachette ; c’est vous qui êtes la police : triste rôle lorsque l’on n’a derrière soi aucun de ceux que l’on est censé défendre, lorsque ceux qui vous délivrent un mandat d’arrêt contre nos ouvrages en ont tous un exemplaire dans leur poche ! » Il y avait du vrai dans ces boutades, quoiqu’il ne soit jamais permis à l’écrivain réellement honnête de rompre avec le bien sous prétexte que ses lecteurs capitulent avec le mal. Figurez-vous un jeune homme pauvre, ayant ou croyant avoir du talent, et arrivant à Paris pendant ces années qui furent justement celles où débuta M. Charles de Bernard. Ce jeune homme vient du fond de sa province, où il a lu et pris au sérieux les anathèmes fulminés contre la mauvaise littérature : il s’imagine, dans sa candeur, qu’il lui suffira de rester fidèle aux saines doctrines de la morale et du goût pour être soutenu, fêté, enrichi, ou du moins pour gagner de quoi vivre. Il regarde autour de lui et il reconnaît qu’il s’est trompé. Que voulez-vous qu’il pense et qu’il fasse ? Montez, lui dira-t-on, dans une mansarde ; vivez de peu ; acceptez résolument le froid, la soif et la faim ; mortifiez en vous tout ce qui n’est pas abnégation, renoncement matériel et moral. — Cela est bientôt dit, et le culte de la mansarde est d’une prédication facile, surtout lorsqu’on a soi-même un château et un hôtel. Eh bien ! j’y consens encore ; j’admets que les préoccupations de lucre et d’argent soient indignes de l’écrivain et de l’artiste véritables ; je suppose qu’ils naissent tous avec vingt-cinq mille livres de rente, ou qu’ils ont lu de bonne heure le traité de Sénèque sur le mépris des richesses. J’oublie que ces natures délicates, fines, nerveuses, ardentes, aussi promptes à s’exalter qu’à s’abattre, sont justement celles qui ressentent le plus vivement les privations et les souffrances de la pauvreté. — Mais, encore une fois, la vanité, l’amour-propre, ce besoin de succès et de bruit, cette ambition de célébrité et d’hommages qui, vous le savez et vous le dites, fait le fond de ces caractères, — les condamnerez-vous aussi à la faim, à la soif, au renoncement continu, à l’abnégation chronique ? Il est triste et dangereux, soyez-en sûr, de pouvoir se dire chaque matin : Je n’aurais qu’à changer de manière et de milieu pour avoir plus d’éclat et faire plus de bruit. Il y a là de quoi déconcerter bien des consciences, fatiguer bien des courages, et c’est en face de cette idée dissolvante que se trouvaient, à l’époque dont nous parlons, les hommes tels que M. Charles de Bernard. Eussent-ils voulu réagir, diriger le roman dans d’autres voies, le ramener à des conditions de sobriété, de précision, de sévère et exquise justesse, le public n’aurait probablement pas récompensé leurs efforts. Heureux encore Charles de Bernard, dans cette espèce de désarroi littéraire, d’avoir rencontré çà et là, à mi-côte, quelques aimables et sûrs abris, où son talent, son genre, ses types préférés, se sont développés sous un jour propice, dans leur atmosphère naturelle, et où il a pu, sinon donner toute sa mesure, au moins la faire deviner !

C’est dans la Revue des Deux Mondes, avec un Homme sérieux et le Paratonnerre, c’est dans le Journal des Débats, de 1840 à 1847, qu’il faut donc chercher le vrai Charles de Bernard, se révélant dans les ouvrages qui donnent la plus exacte idée de sa manière : il y publia successivement les Ailes d’Icare, où se trouve cette figure si comique de Mme Piard ; la Cinquantaine, étude tour à tour plaisante et touchante des effets d’un amour romanesque à l’âge où il n’est plus permis d’avoir que des souvenirs ; la Chasse aux Amants, spirituelle esquisse de mœurs mondaines, dessinée avec une remarquable finesse de trait ; enfin, à la veille même de nos révolutions nouvelles, le Gentilhomme campagnard, qui en renfermait comme les pressentimens, qui nous montrait des scènes de démagogie villageoise, des émeutiers compromis par des pillards, des intérieurs de petite bourgeoisie haineuse, partagée entre l’ombrage que lui donne le château et la frayeur que lui inspire le club ; le Gentilhomme campagnard, dont le principal personnage, le baron de Vaudrey, est encore une de ces figures que M. Charles de Bernard peint avec amour d’après ses souvenirs ou d’après lui-même : gentilhomme de race et de cœur, las de lutter contre son siècle, se résignant à sa défaite, pourvu qu’on lui permette d’avoir plus d’esprit que ses vainqueurs, et mêlant au regret du passé assez de science du présent et de prévision de l’avenir pour se contenter de peu, s’enthousiasmer rarement, ne s’irriter jamais et ne s’étonner de rien.

Ailleurs, son talent faiblit, sans disparaître pourtant tout à fait. Ainsi le Pied d’argile, la Peau du lion, sont deux piquantes esquisses, offrant, chacune dans son genre, un grain de caricature. Il eut aussi quelques excursions moins heureuses du côté de cette littérature à émotions fortes, à laquelle, si les circonstances l’y eussent aidé, il eût peut-être fini par se livrer un peu trop. — Un Beau-Père par exemple, après s’être annoncé comme un pendant de l’amusante esquisse du Gendre, s’achève au milieu de complications mélodramatiques. L’Innocence d’un forçat, histoire entremêlée de bagne, d’adultère, d’assassinat et de cour d’assises, appartient encore à cette manière, qui n’eut pas le temps de se développer tout à fait, et qui tient, en somme, peu de place dans l’ensemble de ces jolis ouvrages. Nous venons d’en donner la liste à peu près complète : Gerfaut, les Ailes d’Icare, un Homme sérieux, la Peau du lion, un Beau-Père, le Gentilhomme campagnard ; ajoutez-y les nouvelles qui composent les trois charmans volumes du Nœud gordien, du Paravent et de l’Ecueil ; joignez-y les nouvelles inédites, les deux pièces de théâtre : Une Position délicate et Madame de Valdaunaie, le recueil poétique : Plus Deuil que Joie, et les pages inachevées du Veau d’Or ; rappelez, pour mémoire, la collaboration de M. Charles de Bernard à un recueil monarchique, France et Europe, où il publia, en 1838, le Vieillard amoureux et de belles pages sur la mort du prince de Talleyrand, et vous embrasserez d’un coup d’œil cette carrière littéraire, qui fut courte, mais laborieuse, et qui, sans rivaliser de production incessante avec les colosses aux pieds d’argile du roman-feuilleton, eut pourtant ses heures de fécondité.

Cette carrière finit au moment où allait commencer une nouvelle ère politique, ère d’angoisses et de trouble, d’expériences fatales et d’expiations douloureuses, où le regard si juste de Charles de Bernard aurait pu trouver des sujets d’observation et de satire, mais où l’inquiétude et la menace coudoyaient de trop près le ridicule pour laisser à la comédie tout son jeu. Peut-être M. Charles de Bernard, ennemi de l’exagération, du bruit, du sentimentalisme hypocrite et doucereux, eût-il reculé devant ces nouveaux modèles et se fût-il replié sur lui-même, comme le firent à cette époque bien des esprits distingués. Il n’eut pas même le temps et la force de choisir entre la parole et le silence. Atteint dès longtemps d’une maladie organique qui le minait lentement, il vécut deux ans encore, de plus en plus taciturne, renfermé, ne recevant que quelques amis qu’il affligeait de sa tristesse, et qui durent même cesser leurs visites de peur de l’importuner ; mais ils se retrouvèrent tous près de son lit de souffrance, car cet esprit sceptique et morose, uni à un noble cœur, eut le secret d’inspirer de profondes et durables affections. Ce fut à Sablonville, le 6 mars 1850, que M. Charles de Bernard mourut, âgé de quarante-six ans, après avoir reçu l’avant-veille une visite de M. de Balzac, dont l’amitié ne s’était jamais démentie, et qui ne devait lui survivre que six mois à peine. Ajoutons qu’il mourut comme fût mort un de ses ancêtres, courageusement et chrétiennement.

Il est facile maintenant de se faire une idée de sa vie, dont l’histoire est presque tout entière dans ses ouvrages, car il a mis à la cacher le soin que d’autres mettent à prendre pour confident de leurs moindres actions le public, à qui suffisaient leurs livres. Cette vie, si nous l’avons bien comprise, fut tour à tour, sinon dominée, au moins influencée par des tendances diverses qui s’y succédèrent sans la fixer. Venu trop tard pour être entraîné dans le grand mouvement du romantisme, trop tard surtout pour imiter ou continuer Walter Scott, il en garda pendant quelque temps la trace lointaine, qui s’effaça bientôt sous le large pied de M. de Balzac. Trop clairvoyant, malgré les illusions de l’amitié, pour ne pas comprendre à quel point ce modèle était peu sûr, trop spirituel d’ailleurs pour consentir à n’être qu’une copie, il se préserva de cette influence sans cependant la combattre assez puissamment pour qu’on pût accepter ses œuvres comme une franche réaction contre les excès d’un mauvais genre et d’un grand talent. Ce fut là sa première manière, une nuance adoucie plutôt qu’un contraste, un ingénieux mélange de divers courans plutôt qu’une source vive. Puis cette manière se dégagea, chercha sa véritable veine, y réussit souvent, et il on résulta cette physionomie aimable et piquante qu’on peut aisément recomposer d’après ces livres. Mais il y avait dans cette seconde phase de dangereux voisinages, une littérature qui grossissait en s’affaiblissant, un genre de roman où l’industrie absorbait l’art et qui, à force de mouvement et de bruit, confisquait à son profit la majorité des lecteurs ou du moins des curieux. Sans se perdre dans cette cohue, Charles de Bernard s’en approcha, envia presque ceux qui y remportaient leurs opulentes victoires, et, au lieu de se complaire à rester leur supérieur, fut presque tenté de devenir leur égal. C’est au milieu de ces directions contradictoires, heureusement neutralisées par son bon esprit et son bon sens, qu’il fut surpris d’abord par les événemens politiques, puis par la maladie et par la mort, n’ayant pas fait rendre à son talent tout ce qu’en eussent tiré une volonté forte et une conviction profonde, ayant assez fait cependant pour marquer à son moment sa place dans son siècle et la défendre contre l’oubli.

Si incomplète que soit cette étude, elle pourra donc renouveler chez les lecteurs de Charles de Bernard quelques-unes des impressions de leurs lectures, replacer sons leurs yeux le titre de ses œuvres, et réveiller dans leur mémoire le souvenir des qualités qu’il y déploya. Insisterons-nous, en finissant, sur une des plus remarquables et des plus rares, cette distinction, cette connaissance de la vie mondaine que nul, pendant la même période, ne posséda au même degré ? A voir cette justesse, cette exactitude dans tous les détails de la véritable élégance, on pourrait supposer que Charles de Bernard allait tous les soirs dans le monde, et cependant il n’y allait jamais ; on l’y voyait si peu, que bien des gens s’obstinaient à croire qu’il n’existait pas. Chose singulière, M. Eugène Sue, M. Alexandre Dumas, qui ont eu leurs heures de prétentions ou de frottemens aristocratiques, leurs essais réitérés de flatteries et d’avances à ce que les journaux appellent le monde élégant, n’ont jamais su faire que des caricatures quand ils ont essayé de le peindre ; les portes leur en étaient ouvertes, une curiosité imprudente, mais irrésistible, leur servait de passe-port ; les modèles posaient sous leurs yeux. En vain ils s’efforçaient de persuader à leurs lecteurs qu’ils vivaient de la même vie, qu’ils respiraient le même air, qu’ils n’étaient pas naturalisés, mais indigènes : la fausse note arrivait au plus bel endroit, le bout de l’oreille perçait au plus touffu de la crinière. M. Charles de Bernard, calfeutré, solitaire, presque misanthrope, inaccessible ou sourd à tous les bruits du dehors, semblait avoir écouté aux portes ou peint d’après nature ; il devinait ce qu’il ne voyait plus, il entendait ce qu’il n’écoutait pas : divination originelle, instinct de race plus fort que ces admissions fortuites ou factices, que ces élégances d’après-coup, sans cesse démenties par les vulgarités primitives de l’éducation et de la naissance !

On a pourtant adressé à certains romans de Charles de Bernard un reproche qui n’est pas toujours immérité : on les a accusés de manquer de sens moral ou du moins de ne jamais dépasser ce qu’un homme bien élevé doit exiger de ses lectures pour avoir le droit d’y revenir et de s’y complaire. Ce défaut chez notre conteur est l’envers d’une qualité. Son dédain profond pour toute hypocrisie de sentimens ou d’idées, son talent particulier pour réduire à leur juste valeur toutes sortes de charlatanismes, charlatanismes d’esprit, de cœur et de conscience, son antipathie pour l’emphase, pour la vertu déclamatoire, pour la sensiblerie mignarde, pleurarde et criarde, pour toutes les fausses monnaies auxquelles le monde donne cours en les frappant à son effigie, tout cela chez lui finit quelquefois par déteindre sur les sentimens véritables, et le lecteur superficiel peut alors s’imaginer que Charles de Bernard a fait pour les corruptions mondaines ce que Mithridate avait fait pour les poisons. Chaque conteur, on le sait, à un texte favori, une manière de deus ex machinâ qu’il appelle volontiers a son aide dans la composition de ses œuvres et surtout dans ses dénoûmens. Le deus ex machinâ de M. Charles de Bernard, c’est un peu trop le bien joué, la casuistique complaisante des amoureux spirituels et jolis garçons, bernant les disgraciés et les sots. Dans quelques-uns de ses récits, il semble que la vie, l’amitié, l’amour, le mariage, la foi jurée, la fidélité conjugale, les serinons tenus ou trahis, la diplomatie sociale, se réduisent, après tout, à un tapis vert et à un jeu de cartes, dont il s’agit déjouer aussi bien que possible sans tricher absolument. En d’autres termes, l’auteur de Gerfaut et des Ailes d’Icare a un peu trop sacrifié à l’esprit, comme moyen de succès et d’absolution finale : c’est là la seule marque d’égoïsme et de préoccupation personnelle qu’il ait donnée dans ses ouvrages.

Charles de Bernard n’en reste pas moins la personnification attrayante d’un genre et d’un moment, l’expression juste et vraie de ce qu’un homme d’esprit a pu penser, observer, sentir, regretter et peindre pendant ces années de tranquillité apparente et de tiraillement intérieur qui ont précédé et pressenti nos catastrophes. Bien qu’au-dessous des maîtres et des chefs-d’œuvre, ses ouvrages, placés à cette date exacte et significative de 1838 à 1847, seront lus, relus et consultés comme d’ingénieux commentaires de la vie du monde pendant cette phase fugitive, comme de précieux matériaux qui pourront, plus tard, servir à reconstruire, sous sa forme piquante et légère, l’histoire de notre société à ce moment précis où elle ne croyait plus et ne tremblait pas encore. Charles de Bernard lui-même, avec ses velléités d’épopée se réduisant de bonne grâce à de jolis tableaux de genre, avec ce mélange d’amour et de regret pour toutes les choses du passé, et de méfiance ou de rancune secrète contre les représentans de quelques-unes de ces choses, avec ses concessions aux réalités de la vie, aux progrès du siècle, aux faiblesses du cœur, aux petitesses de l’homme, avec son antipathie profonde contre plusieurs préventions modernes et bourgeoises, tempérée par une résignation courtoise à tout ce que le triomphe de ces préventions exige des gens d’esprit, représente, selon nous, dans quelques-unes de ses contradictions et de ses nuances, la société qu’il a si bien peinte, — et aujourd’hui, en rapprochant dans un même ensemble et sous un dernier regard cette vie solitaire et courte, ces œuvres aimables, cette mort silencieuse, il nous semble que, pour parler dignement de Charles de Bernard, il eût fallu Charles de Bernard lui-même se soumettant à l’analyse pénétrante, à l’observation délicate et fine qui ne lui a jamais fait défaut en parlant des autres, et qui lui eût servi à décrire, en parlant de lui, le plus intéressant, le plus vrai, le plus désabusé et le plus spirituel de ses modèles.


ARMAND DE PONTMARTIN.


  1. Librairie de Michel Lévy, rue Vivienne, 2 bis
  2. Le Paratonnerre a paru dans la Revue du 1er octobre 1841, un Homme sérieux dans les livraisons du 15 juin, 1er et 15 juillet, 1er et 15 août 1843.
  3. Voyez Résignation dans la Revue du 15 mai 1843, le Médecin du Village dans celle du 15 mars 1847.