Poètes et romanciers modernes de la France/Chênedollé/02

POÈTES


ET


ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE.




LII. CHÊNEDOLLÉ.[1]




VII. – LIAISON AVEC JOUBERT.

Je continuerai d’exposer les relations de Chênedollé avec les principaux membres de la petite société de la rue Neuve-du-Luxembourg, et je le ferai de la manière la plus simple et la plus sûre, en donnant la suite des lettres de chacun. Il avait connu M. Joubert dès le commencement de 1800. « Joubert raconte que quand il vit mes premiers vers dans le Mercure, il dit : « Quel est ce M. Chênedollé ? Ses vers me plaisent, ses vers sont d’argent ; ils font sur moi l’effet du disque argenté de la lune. — Est-ce comme éclat métallique seulement ? demandai-je. — Non, ils ont aussi le son argentin. Bref, ils me donnent la sensation d’un clair de lune[2]. » Une véritable amitié s’établit bientôt entre eux. Que de fois Chênedollé dut faire en lui-même la comparaison de Joubert à Rivarol ! Deux esprits supérieurs, si élevés et si fins en conversant, deux sources brillantes ; mais Joubert, esprit doux, sans âcreté, véritablement inspirateur, animé d’un souffle clément, d’un foyer de bienveillance qui rayonnait alentour, tandis que chez l’autre, à travers tout, se sentait le fonds de persifflage, comme une bise froide se fait sentir jusqu’en plein soleil. Pendant l’été de 1803, M. Joubert écrivait à Chênedollé, dans un moment où celui-ci était retenu à Paris malade :


Ce dimanche, 19 juin 1803.

« Bonjour, pauvre convalescent.

« Fontanes auroit une grande envie de vous consulter sur les vers de Saint-Cloud, que Paesiello va mettre en musique, et qu’on doit chanter incessamment à l’Opéra.

« Tenez-vous pour bien averti que ces vers ne sont point du tout ceux que nous avons lus dans le Journal de Paris, et que nous avons été tentés de croire siens :

Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goût !

« Il ne faut pas même lui avouer cette méprise qu’il ne nous pardonneroit jamais. Il appelle cela des vers canaille.

« Les siens sont des vers fort honnêtes, puisqu’ils commencent par l’éloge de Racine et de Louis XIV.

« Il m’a témoigné un grand désir de savoir de vous si, en homme du métier, vous en trouveriez la coupe assez lyrique pour le musicien. Deux circonstances me paroissent peu favorables à cette épreuve. Il ne peut pas aller chez vous ce matin, parce qu’il est obligé d’attendre chez lui de pied ferme si on viendra le chercher pour aller à Saint-Cloud : auquel cas, il seroit possible qu’il fût parti à onze heures, et possible aussi qu’on le fît attendre jusqu’à quatre. Votre santé ne vous permettra peut-être pas de vous rendre chez lui, surtout avec l’incertitude de le trouver parti, et l’inconvénient de prendre une peine inutile ; et, à cet égard, c’est surtout de votre santé qu’il faut que vous preniez conseil. Gardez-vous de la contrarier. J’ai voulu cependant vous instruire de tout ceci, afin que la marque d’estime et de confiance qu’il vous a donnée de lui à moi ne fût pas entièrement perdue.

« Mme de Caud a chargé Mme Joubert de vous faire savoir qu’au lieu de l’adresse que nous vous avons donnée de sa part, il falloit faire usage de celle qui suit : Varier, libraire, rue Derrière, à Fougères.

« Elle vous invite aussi, ainsi que Mme de Beaumont, à déguiser un peu vos écritures.

« Quand vous voudrez venir nous voir, vous savez que vous nous ferez toujours plaisir.

J. »


À M. de Chênedollé, à Vire.

« Ce lundi, 5 juillet 1803.

« Pardonnons à Michaud. Il m’a avoué que sa tête étoit obsédée et possédée par Mme de Krüdner. Il avoit samedi un rendez-vous avec elle ; il s’en souvint tellement bien, qu’il vous oublia, m’oublia et oublia le monde entier. Son excuse est dans le premier vers de l’ancienne chanson : « Pour la baronne ! » Il faut, en faveur de la poésie, agréer une excuse qui se peut chanter[3].

« Il me quitte en ce moment. Nous avons réglé, selon ses désirs, que vous resteriez chargé de ces notes. Vous avez six mois pour les achever ; mais il faudroit qu’on pût, dans trois mois, en imprimer près de la moitié. On les placera à la fin de chaque volume. Il vous écrira incessamment pour vous expliquer le caractère et les dimensions qu’il leur désire. Je crois qu’il auroit mieux valu vous en laisser le maître ; mais le travail que l’abbé Delille a déjà fait sur les trois premiers chants exige une certaine conformité dont on ne peut guère se dispenser. Vous pourrez juger de tout cela par les explications de Michaud et par la besogne de l’abbé qu’on vous enverra. Quant à ses vers, ils vous sont inutiles, dit Michaud, parce que, l’abbé Delille ayant fait des notes sur Virgile et non sur lui-même, son continuateur doit suivre le même procédé. Cette raison est de Michaud lui-même. Il tient beaucoup à ces notes, et y tient d’autant plus, qu’il les considère comme un ouvrage qui pourrait s’imprimer à part, et il a peut-être l’intention d’en faire ce surcroît d’emploi. En ce cas, il faudroit en hausser le prix.

« Michaud est convaincu, ou du moins s’est laissé convaincre, que vous pouviez faire cet ouvrage partout ; mais il croit nécessaire avec raison, 1° que dans un mois, ou à peu près, vous vinssiez (sic) prendre de Fontanes les remarques qu’il a l’intention de mettre à votre disposition ; 2° que dans deux ou trois mois vous vinssiez surveiller vous-même l’impression de votre travail. Je pense que vous devez accepter la première condition, parce que certainement vous n’arracherez rien à Fontanes que de vive voix, et la deuxième parce qu’il vous importe que l’imprimeur ne gâte pas votre style et vos pensées. Je sens que, pour exécuter ce plan, il est nécessaire qu’on mette en votre pouvoir ce que j’appelle la faculté d’aller et de venir en temps utile, et qu’il faut pour cela un petit supplément de conditions dont je parlerai à Fontanes, et peut-être même à Michaud, selon les occurrences et les conseils que pourra me donner la réflexion. Je me hâte de vous faire part de ces premiers préliminaires, afin surtout que vous disposiez sur-le-champ votre esprit aux opérations qu’on demande de lui, et auxquelles nous nous obstinons tous à le croire singulièrement propre.

« Je vous déclare que Michaud lui-même, qui a pensé à toute la terre avant de s’arrêter à vous, ne voit personne dans le monde qui lui paroisse aussi capable et aussi prêt pour ce qu’il désire de vous. Il faut absolument montrer de la condescendance. Vous nous ferez plaisir à tous, et vous finirez par vous en faire beaucoup à vous-même. Si votre réponse peut me parvenir d’ici à dimanche, adressez-la ici. Nous pourrions bien ne partir que lundi. Donnez-nous avant tout des nouvelles de votre santé. Il n’y a rien de nouveau depuis avant-hier dans notre petite société. Vous êtes parti hier dimanche ; je vous écris aujourd’hui lundi ; on ne peut pas aller plus vite. Mais il est tard, et j’ai peur que ma lettre ne puisse pas partir sur-le-champ. Il fait tellement chaud, que ma plume en a les jambes écartées d’une manière épouvantable ; elle écrit horrido rictu. Tâchez de déchiffrer ces caractères mal formés, car je n’ai pas le temps de la tailler, et d’ailleurs ce seroit très inutile.

On voit les champs poudreux se sécher et se fendre.

Les plumes se fendent aussi, et le style même en est plus sec. Ainsi donc, je vous dirai très sèchement : Portez-vous mieux, portez-vous bien.

J. »

Au même

« Ce mardi, 12 juillet 1803.

« Michaud vous a écrit. Je lui ai dit samedi soir, à notre dernière entrevue, qu’il se tint pour bien averti que vous auriez de la répugnance à traiter d’argent avec lui ; que vous étiez à cet égard presque un glorieux ; que, pour lever cette difficulté, on étoit convenu que Fontanes seul règleroit à l’amiable cet article avec lui ; qu’au surplus je le prévenois aussi que vos voyages à Paris exigeroient des dépenses et des avances que votre famille seroit certainement peu disposée à faire, etc. — Il me répondit qu’on pourvoiroit à tout avec plaisir ; qu’il verroit Fontanes le lendemain avant de partir pour la campagne où il alloit, etc. Il vit Fontanes en effet, mais il se contenta de lui dire qu’il vous avoit fait dans sa première lettre des propositions dont il espéroit que vous seriez content. — Fontanes croit que ces propositions sont magnifiques et fort supérieures à celles dont notre extrême modération auroit consenti à se contenter. C’est de quoi vous aurez soin de nous instruire en temps et lieu.

« Malgré mon dire à Michaud, s’il a traité l’article franchement et à cru avec vous, je vous conseille de le traiter du même ton ; sinon, Fontanes réglera tout. Adressez-vous à lui sans réserve ; il est charmé d’avoir à mener cette petite affaire, et il y met de l’affection pour vous et de l’affection pour l’ouvrage. Si je vois Michaud ce soir (ce qui est douteux, car je le crois encore absent), je lui parlerai de votre réponse à moi, qui lui fera plaisir.

« Ce Michaud ne dit jamais tout. Je trouve qu’il ressemble assez à un bouillon froid, assez bon, assez onctueux, peut-être même assez substantiel (en affaire), mais il n’a pas l’apparence d’un solide. Il est, au surplus, indubitable qu’il en aura la réalité. Ainsi, préparez-vous et exécutez en plein repos. Quant à l’argent, comme il est presque honorable d’en avoir, il ne faut pas avoir honte d’en gagner, et, quand on en est capable, il faut en gagner le plus qu’on peut. Ainsi, ne négligez rien pour faire une bonne affaire. Nous sommes tous persuadés que vous ferez un bon ouvrage.

« … Vous me faites des recommandations que les circonstances repoussent… Le Mercure est livré au jeu du petit bonhomme vit encore. Ces gens-ci ne veulent pas qu’il meure dans leurs mains, mais ils ne se soucient point qu’on le rallume. Je suis piqué de laisser là mon but sans l’avoir atteint ; mais j’ai fait ce qui étoit possible.

« Nous partons demain mercredi… Écrivez-moi à Villeneuve-sur-Yonne, rue du Pont. Je suis pressé comme un homme qui part. Ce mot a un grand sens pour vous, dont l’expérience est toute chaude. Je viens d’écrire à Mme de Caud ; mettez-nous à ses pieds, quand vous la reverrez. J’aurai un grand plaisir à vous retrouver ici à mon retour. Adieu, adieu.

J. »


Au même.

« Villeneuve-sur-Yonne, 2 janvier 1804.

« Mon frère nous apprend que vous avez écrit à Mme de Vintimille « que la mort de Mme de Beaumont s’étoit fait sentir à vous au milieu des plus violens chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il donc arrivé ?

« Soyez sûr que personne au monde ne s’intéressera jamais plus vivement et plus constamment que moi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.

« Je n’ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce temps-là, qu’une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome[4] et le désir d’y mettre obstacle absorboient toutes mes pensées et occupoient toutes mes forces, au moment où il auroit fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là à compter de ce moment m’apportèrent d’autres soucis, d’autres occupations. Vous savez les événemens, et sans doute vous m’excusez. Les craintes ne m’avoient pas moins accablé que le malheur.

« Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n’est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupoit pour moi dans le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins long-temps. Je n’avois pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât d’une manière ou d’autre en perspective. Ce pli ne s’effacera point, et je n’aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l’affliction de son absence ne soient mêlés.

« Vous aurez la relation de ses derniers momens aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n’est plus propre à faire couler des larmes que ce récit ; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon[5] en le lisant ; et, quant à elle, on sent, pour peu qu’on l’ait connue, qu’elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serois désolé aujourd’hui qu’elle n’eût pas fait ce voyage, qui m’a causé tant de tourmens.

« La position de notre ami m’a causé aussi bien des peines pendant long-temps. Calomnié de toutes parts, il a eu un temps de disgrace presque effrayant ; mais il n’en a rien su que tard, et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu’il est rentré presque en faveur, puisqu’on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n’ira point à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus long-temps que nous ne pensons. Je l’attends dans le cours du mois.

« Je suis obligé d’effacer des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume, mais qui seroient infinis et inutiles, puisqu’il vous les dira bientôt. Je me bornerai à vous apprendre qu’un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et que, par la tournure des esprits et des événemens, son amitié pour Mme de Beaumont a été aussi honorable à l’un qu’à l’autre. Il quittera Rome ami du cardinal[6] et estimé de tout le monde. C’est un bien bon temps pour partir.

« Votre affaire Michaud m’a causé en son temps quelque chagrin. Fontanes prétendit qu’elle ne s’étoit manquée que par malentendu, et parce que la maladie d’une de mesdemoiselles vos sœurs ne vous avoit pas permis de partir à temps[7]. Je suis bien aise que vous n’y ayez pas eu de regret, mais très fâché que vous n’ayez pas fait ce travail ; la peine en seroit oubliée en ce moment, et l’ouvrage subsisteroit ; il auroit été excellent. Je ne m’en consolerai point, à moins que vous ne fassiez des notes en contraste ou en parallèle avec les notes de Michaud. Cela seroit bien bon dans un journal.

« Vous me demandiez des nouvelles de mes occupations. Comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers ; ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps et dans le mystère. Mais je voudrois que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien si vous ne l’avez que pour vous[8]. Je me donne les mêmes conseils à moi-même, et je les recevrai toujours volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m’avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu’en vous assurant comme je fais, et comme il est vrai, que, — de toutes les louanges que j’ai reçues en ma vie, il n’en est point qui m’aient fait autant de plaisir que les vôtres. — Je ne sais pas quelle en est la raison ; mais je vous dis le fait : il est certain, et je vous en fais part sans orgueil et sans modestie.

« Portez-vous bien, traitez-moi familièrement ; et, pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.

« Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement, car nous ne reviendrons qu’au mois de mars. Ce seroit pour vous une grande commodité, une grande consolation de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils, cette petite chambre où je vous ai fait boire du vin de Malaga avec de l’eau. Le reste pourra suffire au chargé d’affaires, et vous serez voisins depuis le matin jusqu’au soir. C’est pour vous faire cette proposition que j’ai voulu vous écrire aujourd’hui, quoique la fatigue qui m’en a empêché il y a huit jours ne m’en laisse guère la force. — Voilà qui est dit. C’est à vous à faire le reste. Écrivez-nous un peu souvent. Bonjour. »


Au même.

« Villeneuve-sur-Yonne, 28 février 1804.

« Votre lettre nous fit le plus grand plaisir.

« Comme j’allois y répondre, Chateaubriand arriva[9] et me déclara qu’il se chargeoit de tout.

Il y a près de quinze jours qu’il est à Paris et il ne nous a pas encore écrit ; mais mon frère nous donne de temps en temps de ses nouvelles, et je sais qu’il se porte bien.

« Il se propose, s’il va en Suisse, de vous emmener, — quod utrique bene vertat ! — J’avoue, quant à moi, que je vous regretterai infiniment.

« Vous m’auriez consolé de lui.

« Notre chambre est toujours à votre service et même tout l’appartement, car le chargé d’affaires n’en a pas voulu. Nous ne partirons d’ici qu’au mois d’avril.

« Nous ignorons encore s’il partira et comment il partira. Nous ne prendrons nos dernières résolutions que lorsqu’il aura pris les siennes.

« Peut-être est-ce une chose faite et vous a-t-il déjà mandé, comme il en avoit le projet.

« Quelque parti qu’il prenne et en quelque lieu que vous soyez, demeurez persuadé que je vous désirerai souvent partout où je serai moi-même.

« L’esprit, la raison, la réflexion et le talent sont des choses dont la réunion est plus rare qu’on ne croit. J’en sens le prix de plus en plus, et, depuis que j’ai perdu Mme de Beaumont, je ne vois plus à qui et avec qui je pourrai parler dans le monde. Je voudrois bien que vous eussiez quelque grand intérêt à nous rester.

« La pauvre société dissoute ne vous oublie point, malgré son éparpillement. M. Pasquier, entre autres, me parle de vous toutes les fois qu’il m’écrit. Portez-vous bien et puissé-je vous revoir bientôt ! »


Au même.

« Villeneuve-sur-Yonne, mardi 20 mars 1804.

« Comme vous pourriez croire que nous avons eu de vos nouvelles par la lettre que vous avez adressée ici à Chateaubriand, je vous avertis qu’il n’en est rien.

« Chateaubriand est encore à Paris, et nous lui avons renvoyé votre missive à son Hôtel de France, rue de Beaune. Nous n’avons point de ses nouvelles, et mon frère même, qui court après lui sans pouvoir le joindre depuis dix jours, n’a pu rien savoir et rien nous apprendre de ses affaires. Il devoit partir ; il n’est pas parti, et nous ne savons plus s’il partira, et comment et quand il pourra partir. Il nous paroit qu’à cet égard lui-même en sait aussi peu que nous.

« Son dessein le plus arrêté est de vous appeler auprès de lui partout où il ira ; mais, s’il n’a que sa Suisse, je ne vois pas à quoi cela vous conduira, en mettant de côté le plaisir de vivre quelque temps ensemble, qui, je l’avoue, me paroît pour l’un et pour l’autre d’un tel prix que vous ne pouvez l’un et l’autre l’acheter trop cher.

« Si cependant quelque raison de prudence vous obligeoit à consulter vos intérêts plus que vos sentimens, et à avoir d’autres vues que les satisfactions de votre cœur et de votre esprit, faites-moi part de vos projets, si vous jugez qu’il me soit possible de vous y servir. Fontanes, qui est une puissance, a une volonté d’obliger qui n’est pas suffisante pour le remuer, mais qui, avec un peu d’aide, agit pourtant, car, dans son inertie, elle est existante et constante[10].

« Je vous prie de me regarder comme un homme qui se fera un plaisir et un devoir de se remuer pour vous autant qu’il le pourra. L’opinion que j’ai de votre mérite et de votre personne est une cause nécessaire d’un pareil effet.

« Je ne vous demande votre confiance qu’autant que j’en aurai besoin pour vous seconder. En pareil cas, accordez-la-moi tout entière, et soyez sûr que du moins vous ne sauriez la mieux placer.

« J’écris à ce pauvre garçon[11] par ce même courrier, et je lui témoigne ma surprise de recevoir de vous une lettre pour lui, et le regret que j’ai que vous n’ayez pas pu vous voir. Il faut qu’il n’ait pas été sûr de passer vingt-quatre heures à Paris paisiblement pour ne vous avoir pas appelé. Nous avons su qu’en effet il y avoit trouvé en arrivant bien des sujets de surprise, et eu des contradictions qui dévoient lui donner une grande envie de repartir.

« Avez-vous quelquefois des nouvelles de Mme Lucile ? Il y a un temps infini qu’elle ne nous a écrit. Nous avons su qu’elle avoit été fort malade et au point que son frère en a été fort inquiet. Dites-nous à ce sujet ce que vous savez.

« Vous nous négligez et vous êtes plus paresseux que moi dans le commerce épistolaire. C’est pour mon amour-propre un triomphe dont je gémis et dont nous pâtissons.

« Portez-vous bien, du moins, et soyez le plus heureux que vous pourrez.

« P. S. — Nous partirons pour Paris de demain en quinze sans faute.


Au même.

Paris, ce 10 mai 1804.

« Votre dernière lettre a attendu quelque temps mon arrivée, et j’ai attendu le retour de Chateaubriand pour répondre à la seconde.

« Il se porte bien ; il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Mme de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain que vous connoissez[12], un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de Miroménil, dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d’une tribu qui me paroît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.

« Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l’ai vu hier au soir ; il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourroit intéresser d’ailleurs votre curiosité.

« Mettez-moi au nombre de ceux qui vous reverront avec le plus de plaisir et qui se trouveroient le plus heureux s’ils pouvoient vous servir.

« Une grande partie de notre maison est malade depuis quinze jours ; mais les malades et les sains me chargent avec le même zèle de vous faire leurs complimens.

« Mon frère Élie se donne de grands coups de poing de ne vous avoir pas remercié de je ne sais quelles poulardes et quelles carpes dont les plus dégoûtés de la famille parlent encore avec un souvenir glouton. Il n’y a pas beaucoup de noblesse à tout cela, mais il y a de la cordialité et de la reconnoissance.

Portez-vous bien, et arrangez-vous de manière à venir le plus tôt possible. J’ai rencontré Michaud, qui m’a paru gras. Je lui ai rendu sa salutation avec plus de bonne grace que je n’aurois fait sans cet incident. Comme il est changé, ma rancune a été surprise, et il ne lui a pas été possible de rester la même.

« Vous êtes sûr, à compter d’aujourd’hui, que vos lettres m’arriveront exactement, et que je vous répondrai sur-le-champ. Au revoir, et, en attendant, adieu. »

La lettre suivante se rapporte à la grosse affaire que se fit M. de Chateaubriand pour son article du Mercure sur le Voyage d’Espagne de M. de Laborde (4 juillet 1807) ; il en résulta toute une révolution dans la presse d’alors, et M. Joubert la raconte à ravir sans faire les choses plus grosses qu’elles ne le furent en effet.


À M. de Chênnedollè, à Vire.

Paris, 1er septembre 1807.

« Je fis trembler votre portière par mes jurons tempétueux, un beau jour que j’allois vous voir et que j’appris par elle votre départ précipité. Il n’y a pas moyen de s’habituer à garder son sang-froid quand on vous perd de cette manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.

« Chateaubriand est en colère d’avoir été ainsi quitté. Mme de Chateaubriand prétend que vous n’êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l’église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusques au pied des saints autels ! M. de La Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu’il ne vous avoit presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu ; grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s’en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et à vos nouveaux amis. C’est à qui se plaindra de ne plus vous voir ou de vous avoir trop peu vu.

« Écrivez à Chateaubriand, à qui j’avois annoncé une lettre de vous, et qui n’en a pas reçu, ce qui le fâche passablement.

« Le pauvre garçon a eu pour sa part d’assez grièves tribulations. L’article qui m’avoit tant mis en colère[13] a resté quelque temps suspendu sur sa tête ; mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé, et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençoit, il seroit frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd’hui tout est apaisé ; seulement on a grelé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés, dit-on, par le gouvernement, M. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Boufflers. Il paroît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler si bon leur semble. Quelque dégât a été fait aussi sur les autres journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débats par un M. Étienne[14], M. de Lacretelle au Publiciste par un M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France, mais je ne me souviens plus du nom de ce dernier, et je ne suis pas même bien sûr de l’avoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien, c’est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles. Ainsi le sceptre pesant de la critique est remis à des mains accoutumées à se jouer de la marotte de Momus. Il faut donc espérer que les journaux seront plaisans. Si les nouveaux censeurs ont envie de rire, leurs devanciers n’ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans ses attributions la plus haute correspondance où l’ambition humaine puisse aspirer, et on lui laisse 18,000 francs de pension pour un travail qui mériteroit d’être acheté au poids de l’or, s’il étoit aux enchères. On donne à Esménard 12,000 francs pour le Mercure, où il ne fera rien, à ce qu’il dit. M. de Lacretrelle aura une bonne place. Enfin, dans la tempête, l’or a plu sur les déplacés, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre. Il y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressans, mais vous ne pourrez les apprendre qu’ici. Hâtez-vous donc d’y revenir et de les demander à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m’en vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons samedi prochain ; mais nous reviendrons cette année au commencement de novembre. Si d’ici là vous êtes à Paris, avancez jusqu’à Villeneuve. J’aurois bien du plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille. Chateaubriand y viendra tard, car il a acheté au-delà de Sceaux un enclos de quinze arpens de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d’argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d’hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l’appelle dans le pays Maison de la vallée au loup. J’ai vu cette vallée au loup. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s’y plaire. Le nouveau possesseur en paroit enchanté, et, au fond, il n’y a point de retraite au monde où l’on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : « Quand il tonne, adorez l’écho. » Voilà, j’espère, une gazette très complète, et qui ne vous permettra plus d’ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d’intérêt. En revanche et en récompense, j’espère que vous terminerez ce recueil sur Rivarollet que vous m’avez tant promis[15], et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C’est, ne vous déplaise, un « Recueil de poésies[16], » imprimé chez Sercy, 5 volumes, qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.

« Vous sentez que les événemens dont je vous ai fait le récit m’ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d’être plus diligent à l’avenir.

« Je n’ai pas négligé ce que vous me recommandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères, et je voudrois bien les justifier. Je puis vous assurer du fond du cœur et avec toute vérité que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions littéraires satisfaites, si trois ou quatre hommes dans le monde lisent ce que je pourrai faire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que celle que m’ont fait éprouver vos vers, que j’emporte avec moi[17], et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Écrivez-moi. Venez nous voir si vous pouvez ; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent que l’hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.

P. S. — Suppléez à ce que je puis avoir omis, car je ne relirai pas. »


La lettre suivante qui porte ces mots imprimés en tête : Université impériale, nous avertit que cette grande institution venait d’être fondée. Joubert était conseiller, et Chênedollé avait été nommé professeur, de littérature à Rouen, place qu’il laissa, en 1812, pour celle d’inspecteur de l’académie de Caen. Les trois lettres qui suivent anticipent un peu sur les temps, mais elles complètent les témoignages intéressans de cette liaison avec M. Joubert.


UNIVERSITÉ IMPÉRIALE
À M. de Chênedollé.

Villeneuve-sur-Yonne, 11 novembre 1809.

« J’ai tort, grand tort, un tort inexcusable de ne vous avoir pas écrit, mon cher Chênedollé ; mais il y a dans la vie des omissions qui paroissent tenir à une inexplicable fatalité. Ce que je vous dis là n’est pas moral, et je donnerois le fouet à mon fils s’il s’avisoit de me le répéter ; mais cela est poétique, et je sais trop que vous voudrez bien vous en contenter.

« Je vous aime toujours, et votre place est toujours assurée, vous ne pouvez pas en douter ; mais ce que vous ne savez pas, c’est combien cette place[18] est belle, enviée, recherchée, etc. J’ai vu le grand L… l’historien et le ministériel Esménard, heureux et flattés de porter en public comme suppléans et adjoints la petite décoration dont vous serez à bon droit revêtu comme possesseur incommutable et propriétaire en titre et en effet.

« Souvenez-vous surtout que si la place d’inspecteur est supérieure d’un cran dans l’échelle de la hiérarchie, celle de professeur d’académie est la première dans l’opinion.

« Le grand-maître estime qu’avec les grades, cela pourra valoir 4,500 francs. Il faut en rabattre sans doute, mais il est certain que cela vaudra plus de 3,000 francs.

« Je voudrois que vous en eussiez dix, et vous ne devez pas douter qu’avec du temps et de la patience, vous ne parveniez aux premiers degrés. C’est un grand avantage de pouvoir dater de la première formation. Nous avions espéré mieux ; mais il faut toujours se trouver heureux dans la vie, quand on a obtenu la moitié de ce qu’on avoit mérité.

« Vous n’avez pas reçu votre nomination, quoiqu’on eût envoyé à l’empereur, il y a plus de deux mois, l’organisation des lycées, comme ils disent aujourd’hui. La raison de ce retard fâcheux, c’est qu’à son grand étonnement l’empereur n’a rien reçu et n’avoit rien reçu au moment où il s’est expliqué à Fontainebleau avec le grand-maître, qu’il a parfaitement bien reçu et qu’il traite mieux que jamais ; vous sentez que c’est un événement pour Sa Majesté qu’une pareille soustraction de dépêches. Si le coupable devient connu, à coup sûr il ne sera pas admis à s’excuser sur l’inexplicable fatalité.

« Je suis à Villeneuve et en tournée dans ce département. Je vous écris supinus et resupinus, c’est-à-dire, en langue vulgaire, étendu dans mon lit tout de mon long. Je ne sais plus que ce que je lis dans cette attitude les jours de courrier. Les dernières nouvelles de nos bureaux m’annonçoient que tout alloit être arrangé définitivement au premier jour.

« Chateaubriand, qui devoit nous venir voir, ne viendra pas ; il réimprime son livre[19] et répond à toutes les critiques. — J’ai peur qu’il ne réveille pour long-temps des débats déjà assoupis.

« Ma femme et nous tous vous saluons, vous embrassons et vous souhaitons une pleine et solide convalescence. Guérissez aussi vos tristesses, mon très cher. Rien ne seroit meilleur dans la vie que de regarder les maux comme des jeux et les biens comme des choses sérieuses sur lesquelles il faut appuyer son attention, ses réflexions et tout son être.

« Il n’y a que les peines du cœur, c’est-à-dire la perte des amis, des parens et des gens de bien, et ses propres fautes, qu’il ne soit pas permis de traiter avec légèreté. Bonjour et tout à vous.

J. »

P. S. — Nous serons à Paris dans les premiers jours de décembre. »


Au même.

« Vendredi, 6 avril 1810.

« Si vous voulez être inspecteur de l’académie de Caen, vous n’avez qu’à le dire. On enverra ailleurs celui qui occupe cette place pour vous la donner. C’est un projet où le grand-maître est entré avec plaisir.

« Vous savez ce que je vous ai dit des fonctions que vous auriez à remplir. Elles sont morales, civiles, politiques, religieuses, sublimes, mais ennuyeuses par les détails. J’avois mieux aimé pour vous, c’est-à-dire pour vos goûts, l’uniformité continue et l’immobilité des fonctions du professorat. Si, après vous être bien consulté, vous aimez mieux les autres, acceptez-les.

« Je vous préviens qu’il y a deux moyens infaillibles de s’y plaire : le premier est de les remplir parfaitement ; car on parvient toujours à faire volontiers ce qu’on fait bien ; le second est de vous dire que « tout ce qui devient devoir doit devenir cher. » C’est une de mes anciennes maximes, et vous ne sauriez croire quelle facilité étonnante on trouve dans les travaux pour lesquels on se sentoit d’abord le plus de répugnance, quand on s’est bien inculqué dans l’esprit et dans le cœur une pareille pensée ; il n’en est point (mon expérience vous en assure) de plus importante pour le bonheur.

« Il y a aussi une manière d’envisager les devoirs dont il s’agit, qui leur ôte tout leur ennui et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes ; c’est de ne considérer dans les écoliers que de jeunes ames, et dans les maîtres que des pasteurs d’enfans à qui on indique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons. On devient alors un inspecteur virgilien qui peut dire :

Non insueta graves tentabunt pabula foetas,
Nec mata vicini pecoris contagia laedent.


Il faut savoir aussi qu’en dépit du siècle, il n’y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers[20]. De la fermeté, du bon sens, de la vigilance, mêlés d’aménité et de sourires, font fleurir partout où l’on passe les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût. Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu’il n’en faut pour décider un honnête homme, un philosophe et un poète.

« Il me reste à vous dire que ces chaires académiques dont je vous ai vanté de mon mieux les avantages et les agrémens ont en ce moment un inconvénient assez grave. C’est de n’être pas établies et de faire peur aux finances. Il y a longtemps que je les juge inutiles à ceux qui ne les ont pas, et cela ne touchoit personne ; mais on s’est enfin aperçu qu’elles étoient très coûteuses et presque ruineuses dans leur ensemble, et tout le monde en a été ému. On les mettra en exercice très certainement par obstination scientifique, et pour soutenir un premier avis et le littéral du décret ; mais on hésite, on tâtonne et on attendra.

« Voilà, mon très cher, où nous en sommes et où vous en êtes. Consultez-vous donc ; mais consultez votre esprit et vos forces, et, pour employer une rime qui vient fort à propos, défiez-vous un peu de certaines trompeuses amorces.

« S’il vous étoit impossible de vaincre de certains dégoûts et de certains mépris que j’ai vus quelquefois en vous, refusez en homme de bien ; sinon, acceptez franchement et de bonne grace. Aimez tout ceci, attachez-vous à cette affaire et à nous tous, et nous vous verrons un des nôtres. Ce titre et cette place sont situés sur la route ordinaire du conseil où je m’ennuie, mais où vous vous amuseriez assez et où je vous verrons avec un extrême plaisir. Vous n’avez besoin pour y arriver avec un peu de temps que de le désirer et de le vouloir sincèrement, constamment et du fond du cœur. Portez-vous bien et répondez-moi vite, mais cependant après y avoir bien pensé. Bonjour.

J. »


Au même.

« Ce vendredi, 7 août 1812.

« Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage à Paris et si vous désirez nous y voir, il faudroit venir dans la dernière quinzaine de ce mois d’août.

« Il me semble qu’une apparition dans ce pays où personne, et pas même moi, ne vous a vu depuis si long-temps, seroit utile à tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire aux indifféreras et aux tièdes qu’on se néglige trop soi-même. Il n’y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain. Il me prend fantaisie de vous écorcher les oreilles à ce propos et de vous dire, en retournant un ancien vers de l’ancienne Mme de Staël :

Si l’on ne s’aide point, personne ne nous aide[21].

Vous ne vous aidez point du tout, et au contraire. Ayez enfin pitié de vous.

« Venez un peu que je vous gronde. Venez savoir comment va le monde ; venez annoncer aux prétendans afin qu’ils s’écartent, et aux électeurs afin qu’ils y pensent, que vous voulez être de l’Institut.

« Il faut y songer à cet Institut. Ses portes mènent au-delà de lui à droite et à gauche. Vous êtes fait pour y être, et il faut y entrer.

« Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand poète qu’Esménard[22]. Cela est incontestable, et cela est fort et est décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu’on l’a dit hautement, mais qui n’auroient pas eu l’esprit ou le courage de le penser tout seuls.

« Il faudroit, comme je l’ai dit à M. Quatremère, brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre cours de littérature, rendre ce ramas susceptible d’un titre, en former un petit volume, publier cela à propos, et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n’avez pas celle-là, vous aurez l’autre, et les premiers pas, les pas importans seront faits.

« Je n’ai pas lu votre seconde édition ; mais j’avois été et je suis resté pour l’éternité si content de la première, que vous ne perdez rien à cette négligence qui a eu pour cause non pas certes mes occupations (car je ne fais rien du tout depuis six mois), mais un certain nonchaloir d’ame et d’esprit qui m’est prescrit comme régime par les médecins et imposé comme un besoin insurmontable par la nature ; j’en gémis, j’en ai honte et j’en ai même des remords, mais je ne puis le désavouer. Peu d’hommes ont vécu plus inutiles à eux-mêmes et aux autres depuis le mois de janvier, et peu se sentiroient plus disposés à continuer si je cédois au poison froid de l’habitude. J’éprouve que rien n’augmente autant le découragement que l’oisiveté. Je sors un moment de la mienne pour vous. Venez, je me ranimerai pour vous échauffer. Portez-vous bien.

J. »

« P. S. — Vous terminerez en personne votre affaire des examens. On n’est bien servi que par soi ; mais il faut vouloir se servir. »

On cesse de s’aimer, si quelqu’un ne nous aime.

M. Joubert eut beau dire et solliciter cet ami peu ambitieux qui ne consentait à se pousser ni du côté de l’Université, ni même du côté de l’Académie : il y perdit sa peine et ses insinuations charmantes. Chênedollé, à la date du 2 juillet 1823, écrivait dans son journal, pendant un court voyage à Paris : « C’est aujourd’hui que j’ai revu Joubert. Il y avait douze ans que je ne l’avais vu ; je l’ai revu avec un extrême plaisir. Je l’ai trouvé vieilli, moins pourtant que je ne craignais. Du reste, la même conversation, vive, piquante, originale, la même imagination, la même verve, le même enthousiasme. » Moins d’un an après, le 4 mai 1824, M. Joubert mourait, et cette amitié, non pas refroidie, mais raréfiée par l’absence, passait, pour Chênedollé, à l’état de culte et de souvenir.


VIII. – LIAISON AVEC FONTANES.

Avec Fontanes, la liaison commença moins vivement, mais elle resta très serrée jusqu’à la fin. Les lettres de Fontanes sont plus brèves, moins onctueuses que celles de Joubert. On sent que c’est un homme plus pressé qui écrit. Ainsi, à propos de la négociation avec Michaud :


À M. de Chênedollé, à Vire.

« 23 juillet 1803.

« C’est Virgile qui m’ordonnait de vous désigner, monsieur, puisqu’il faut joindre le goût à l’instruction pour le bien commenter. Il est juste qu’un poète soit enfin chargé de ce travail, abandonné tant de fois à d’obscurs pédans. Vous n’avez nul besoin de mes conseils, mais je lirai volontiers Virgile avec vous. Venez. Nous l’admirerons ensemble. J’ai écrit à M. Michaud. Il ne m’a point encore répondu ; mais j’espère qu’il fera tout ce que vous désirez. Rien n’est plus juste.

« Je vous renouvelle les assurances de mon attachement,

« FONTANES. »

(A Neuilly, chez madame Bacciochi[23].)

Au même.

« Jeudi, 5 janvier 1804.

« Il y a long-temps, monsieur, que je vous dois une réponse. Mille embarras divers occupent la journée dans le maudit pays que j’habite, et les mois se passent sans qu’on ait rien fait de ce qu’on désire le plus. J’envie quelquefois votre sort. Vous êtes maître de vos heures de loisir et de travail. Vous disposez de votre temps comme il vous plaît. La solitude remplie par votre imagination vaut bien mieux que Paris. Cependant je fais des vœux contre votre repos. Je voudrais vous revoir ici. J’espère que notre ami de Rome[24] reviendra en France avant de se fixer en Suisse, où le place le gouvernement. Il me serait doux de vous retrouver ensemble. J’ai eu le plaisir de tromper la malveillance qui poursuivait notre ami. Son nouveau poste lui convient. Le voisinage de la France, la vue des Alpes et un chalet avec 12,000 livres de rente peuvent suffire au bonheur d’un poète et d’un sage. Ajoutez-y l’avantage de n’avoir rien à faire et nul objet de dépense. J’espère que le poète et le sage seront contens. J’ai plaint vivement sa situation, quand cette aimable et malheureuse femme a perdu la vie. J’ai regretté comme vous Mme de Beaumont. Rien n’est plus attendrissant que le tableau de ses derniers momens. Vous le connaissez sans doute. Les émotions douloureuses que notre ami a dû éprouver en Italie me font encore souhaiter plus vivement qu’il la quitte bientôt. Puisse-t-il dire en Suisse :

Saepe premente deo, fort deus alter opem !
Quand un dieu nous opprime, un autre nous soulage.


Il s’en faut bien que j’en puisse dire autant. Je voudrais bien aussi que ce vers devîint votre devise. Adieu, monsieur ; songez à nous revoir, et croyez à mon éternel attachement. »

« FONTANES. »


Mais c’étaient surtout les conversations de Fontanes qui avaient un charme infini et toujours nouveau pour Chênedollé. Il était revenu de ce genre de conversation à la Rivarol qui est comme une escrime perpétuelle : « La conversation n’est point un assaut, disait-il, c’est une promenade qui se fait à droite et à gauche, en long et en large, et même en serpentant. » Je trouve dans ses papiers les souvenirs notés des promenades, des conversations diverses qui l’avaient frappé à de certains jours l’une qui remonte à 1800 avec Joubert, avec MM. Pasquier et Molé sur Montesquieu envisagé dans sa Grandeur des Romains, dans le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, et comparé avec Bossuet. J’en trouve une autre, du 6 février 1807, avec M. Molé sur les passions ; on y disait :

« Dans le vrai, nous sommes entourés de beaucoup de charmes sur la terre les sciences, les lettres, les arts, la nature, quelles, sources de satisfactions si nous étions purs, si nous savions en jouir avec innocence ! Mais nous gâtons tout cela. — Hélas ! oui, ce sont les passions qui gâtent tout. Si nous pouvions réaliser la définition de M. Du Bucq[25], si nous avions de l’intérêt pour toutes ces belles choses, et si nous restions dans le calme, tout serait bien. Mais un objet trop aimable n’a qu’à se montrer, adieu toute la philosophie, et nous voilà rejetés dans l’orage. — Ne croyez-vous pas aussi que la retraite n’a tant de charmes qu’en perspective, et comme contraste avec notre inquiétude actuelle ? Avec le calme parfait, elle est beaucoup moins belle. »

Je trouve notée une autre conversation avec Joubert du 2 février 1807 sur le style, sur les écrivains du jour, sur Bernardin de Saint-Pierre comparé à Chateaubriand ; je me réserve d’en dire ailleurs quelque chose[26]. Ces conversations avec Joubert et Fontanes avaient surtout pour Chênedollé le grand intérêt des matières littéraires sur lesquelles elles roulaient plus habituellement. Joubert n’y ménageait rien de ces hardiesses, de ces élévations de jugement qui n’étaient qu’à lui, et qui faisaient dire à ceux qui l’écoutaient : « Joubert a une tête haute et calme ; il a la hauteur et la sérénité de l’Olympe dans sa tête. — Joubert a vêtu sa pensée d’un arc-en-ciel. » Pourtant on se jugeait l’un l’autre. Quand on était avec Fontanes seul, on disait : « Joubert a le besoin et le tourment de la perfection ; mais ses idées sont tellement prises dans le ciel, qu’il n’y a pas de langage humain qui les rende. » — « Joubert, en métaphysique, fait des entrechats sur la pointe d’une aiguille. »-« Il ne faut pas trop affiner le style. Le style de Joubert est trop métallique. Il manque de mollesse. » D’un autre côté, quand on était avec Joubert seul, on disait : « Fontanes a un style poli sans éclat. Il caresse bien la phrase, mais elle ne laisse pas de sillon ; elle ne s’imprime pas. » — Sur Chênedollé même nous verrons bientôt l’opinion de tous deux.


La littérature de la fin du XVIIIe siècle et de l’empire n’a jamais été jugée avec plus de piquant et plus en connaissance de cause que par ce petit groupe qui l’observait de si près, et qui se composait de gens du métier, à la fois gens du monde, et sans envie. Je ne puis que citer des propos saisis au passage et comme interrompus. Par exemple, on disait :

« Il y a dans Chénier (Marie-Joseph) un commencement d’élégance sur un fonds d’insipidité.

« Les Grecs disaient qu’il y avait un pays où il n’y avait pas de printemps, mais un air tiède : de même, dans Chénier, il n’y a pas de poésie, mais une apparence de poésie.

« Chénier était né pour la satire et non pour la tragédie. Souvent il a glissé la satire jusque dans le drame : il a manqué sa vocation.

« Ce n’est pas que Chénier manque de combinaisons tragiques. Il a une tête assez large. On peut lui trouver même de l’élégance et de l’harmonie ; ce qui lui manque, c’est le charme ; il n’a point le souffle divin, mais c’est son frère qui l’avait bien éminemment ; c’est celui-là qui était poète[27].

« Chénier a sûrement du talent, mais c’est un talent fait, un talent artificiel. Il a fait son esprit avec celui des autres. »

— « Les écrivains du XVIIIe siècle se sont fait leur originalité : leur esprit est fait, il est artificiel, il est de pièces et de morceaux. Mettons vite Voltaire à part. Exceptons aussi Montesquieu, qui s’est bien fait son talent, mais avec ce qui était à lui. Il en est de même de Buffon ; mais n’exceptons ni Rousseau ni les autres. Quant aux écrivains du siècle de Louis XIV, ils ont une originalité en quelque sorte obligée, une physionomie native. On sent qu’ils ne pouvaient pas écrire autrement. »

« Le style de Montesquieu est plutôt une merveille qu’un modèle. »

Sur Buffon, il se livrait de vifs combats :

« Joubert prétend qu’il n’y a que de fausses beautés dans Buffon. Il prétend que son style est contagieux, parce qu’il cache l’emphase sous un air de sagesse. — Cela est injuste de tout point, s’écriait Chênedollé. Buffon n’est pas le premier des écrivains, sans doute Pascal et Bossuet sont au-dessus de lui ; mais c’est un très grand écrivain. La pureté parfaite du style s’allie en lui à une noblesse continue. Il a donné à la langue française cette élévation calme et majestueuse que Platon avait donnée à la langue grecque. — Arrêtez ! s’écriait à son tour Joubert, n’associez point à Buffon le nom de Platon, ce génie de la grâce. »

« La Bruyère est beaucoup loué, il ne l’est pas assez. Il y a de plus grands styles que le sien, il n’en est point de plus parfait ; tous les genres de beautés de style sont dans son livre. »

« La Rochefoucauld a connu à la fois le style coupé et le style périodique, et dans ses Mémoires il s’est approché de très près des formes des plus grands modèles. Il y a des endroits qui ne seraient au-dessous ni de Pascal ni de Bossuet. On y trouve une beauté simple d’expression, une extrême vigueur de pensée, et souvent une manière de relever la phrase qui est tout-à-fait dans le goût des grands maîtres. »

« Les anciens peignaient toujours dans les objets la beauté présente ou absente. Ainsi, dans la difformité ils peignaient la place de la beauté, et dans la vieillesse la place de la jeunesse. Les modernes n’ont voulu peindre dans la difformité que la chose même : il n’y a point d’enfoncement et point de recul dans leur manière de sculpter ou de peindre. »

« Il ne faut pas que les objets que l’on peint soient d’une vérité matérielle ; il faut que les chairs ne soient pas les chairs de la nature : en un mot, il faut rendre les vérités par des illusions. »

« Dans la critique, on peut mêler les images et les formes de l’éloquence à la discussion : Diderot l’a fait avec succès. Fontanes, suivant Joubert, est souvent pris aux fausses beautés, mais il sent vivement le vrai beau. Il a aussi cherché à donner une forme animée et des parures à la critique. »

« Il y a de l’incomplet dans le talent comme dans la pensée de La Harpe. Dans les dernières années de sa vie, l’indignation lui a donné du talent[28]. »

« Il y a plus encore de folies de style que de folies d’idées dans les ouvrages de Diderot. »

« Tout le siècle de Louis XV est là-dedans, un sérieux qui n’a pu être effacé par le frivole. »

« Joubert dit que le style de Rousseau fait sur l’ame l’impression que ferait la chair d’une belle femme en nous touchant. Il y a de la femme dans son style. »

« Le poème descriptif n’est qu’une fantaisie poétique ; on peut se la permettre, mais il faut qu’elle soit courte. »

« Delille a l’air de tenir boutique de poésie : « Voulez-vous un cheval ? un coq ? « une autruche ? un colibri ?… »

« Voltaire fait de la poésie à la bougie, mais Virgile en fait aux rayons du soleil. »

Ceci ne passait point sans contradiction : Fontanes faisait ses réserves en faveur de Voltaire, comme Chênedollé tout à l’heure avait fait pour Buffon. Cependant tous s’accordaient à peu près à conclure :

« Voltaire a fait des vers très pompeux, très éclatans, mais il n’a pas de style en vers ; il ne connaît pas le tissu du style poétique. Il a des vers, et point de style. »

« Saint-Lambert n’a pas le velours de la mélancolie, il n’a que de la tristesse.

« Virgile a des vers rêvés. Il n’y a que les vers rêvés qui plaisent. »

« En poésie, toute rêverie doit être courte. »

« Fontanes dit que Le Brun est un poète de mots. — Et ce n’est pas peu, répond Joubert.

« Esménard, — un ébéniste en vers. »

« Le talent de Boisjolin n’était qu’une tulipe inodore ; elle a été noircie dans l’espace d’un jour par les feux du soleil. »

« Joubert veut de l’avenir dans toutes ses idées. Il veut que le premier mot touche le dernier, y réponde moyennant un enchaînement continu. Il veut que dès le vestibule tout s’annonce :

Apparet domus intus et atria longa patescunt.


Il faut qu’on entrevoie les longs portiques dans une idée, — et aussi qu’arrivé à la fin, en se retournant, on revoie tout le passé d’une seule perspective.

Ce qui rejoint cette autre pensée imprimée et la complète : « Il faut que la fin d’un ouvrage fasse toujours souvenir du commencement[29]. »

On peut deviner par ces simples traits épars l’ordinaire des entretiens ; mais, quand il était en tête-à-tête avec Fontanes, Chênedollé jouissait plus complètement encore : il causait vers, procédés de l’art, secrets du métier. Il pouvait parler uniquement des choses qu’il aimait le plus. Ici je n’ai qu’à recueillir, pour être fidèle, l’expression si vive, si naïve, si abondamment épanchée, de ses regrets, lorsqu’il apprit la mort de son ami :


« 21 mars 1821.

« La mort de M. de Fontanes[30] a achevé de me désenchanter de tout, même des lettres et de la poésie, aussi vaines que tout le reste. Quand je repasse en ma mémoire les momens ravissans que nous avons passés ensemble en corrigeant les vers du Génie de l’Homme ou ceux des odes de Michel-Ange et d’Homère, quand je songe aux promenades délicieuses que nous avons faites en 1807 au bois de Boulogne, au bois de Vincennes, et qui étaient pour moi une suite d’études poétiques où je trouvais tout ce qui pouvait me fortifier et m’enchanter, critique fine et piquante, instinct poétique admirable, goût rapide et infaillible, mémoire imperturbable, citations variées à l’infini et toujours à propos, abondance intarissable d’images, d’expressions créées et de vers improvisés, faits de verve et de génie ; — quand je me rappelle tous ces souvenirs et que je songe que tout cela est perdu pour toujours, et que je ne retrouverai plus rien de tant de trésors, j’ai le cœur tellement serré et angoissé, que je n’ai plus de force ni de goût pour rien.

« — J’ai tout perdu en perdant M. de Fontanes. C’était pour moi plus qu’un maître, c’était un ami, un frère littéraire. Avec quelle bonté, quelle patience, quel scrupule poétique il m’a aidé à corriger le Génie de l’Homme tout entier et quelques-unes de mes odes ! Il ne laissait pas passer un vers faible sans le tourner et le retourner jusqu’à ce qu’il fût aussi bien qu’il l’eût désiré pour lui-même. Il en faisait, pour ainsi dire, une affaire de conscience. Il aurait cru manquer à la délicatesse en laissant subsister une tache dans les vers qu’on lui soumettait. Je n’ai jamais vu d’homme plus éloigné de la jalousie littéraire et qui rendit une justice plus pleine et plus franche au talent. C’était pour lui un bonheur, un besoin. Fontanes aimait la jeunesse, il aimait l’espérance. Tout ce qui annonçait du talent était sûr de trouver faveur et protection auprès de lui. Voyez avec quelle bonté il m’a accueilli, ainsi que Chateaubriand, Victorin Fabre, Millevoye, Bruguière, Gueneau, etc. — Aussi je ne l’oublierai jamais. J’ai eu la plus vive affection pour lui pendant sa vie, je la lui garde après sa mort. Sa mémoire me sera toujours chère ; je ne manquerai jamais une occasion de l’honorer, de la proclamer comme je le dois. Je serais le plus ingrat des hommes si j’oubliais un homme si aimable, d’un commerce poétique si attachant, un homme qui me fut si cher et à qui je dois tant. Rivarol, Chateaubriand et Fontanes sont les trois hommes de lettres que j’ai le plus aimés. La mort de Rivarol m’accabla, m’atterra plus fortement que celle de Fontanes, parce qu’elle était plus imprévue ; mais elle ne me laissa pas au fond de l’ame un regret plus amer et plus cuisant.

« Chateaubriand est, de tous les hommes de lettres, celui que j’ai le plus aimé d’affection et de cœur. Rivarol m’a charmé davantage, mais je n’ai pas autant chéri sa personne.

« — Je n’ai point connu de conversation littéraire plus abondante, plus vive, plus animée, plus pittoresque, plus fertile en heureuses citations, et où il y eût plus de soudaineté que dans celle de M. de Fontanes. Celle de Rivarol était plus éblouissante, plus étincelante, mais non pas plus pleine, plus fertile, et bien inférieure pour le goût. Ce n’est pas que Fontanes se préoccupât extrêmement du goût en causant. Autant il était sage et mesuré la plume à la main, autant il était animé, emporté, hasardeux dans la conversation, et d’une gaieté qui allait quelquefois jusqu’à la folie. Fontanes faisait des essais en conversation : il tentait beaucoup, afin de reconnaître toute l’étendue et les ressources de son imagination ; mais il reprenait toute sa mesure, lorsqu’il mettait la plume à la main, et n’écrivait jamais que sous l’œil du goût le plus pur et le plus sévère.

La brusquerie de Fontanes se corrigeait par son sourire. Ce n’est pas dans les yeux, c’est dans le sourire, c’est dans les deux coins de la bouche que Fontanes avait une expression céleste. C’est par là que s’exprimait en lui l’inspiration du poète. Je l’ai vu une fois avec une figure inspirée et le rayon de feu sur le front. »

« 25 mars.

« Il n’y a plus de haute littérature en France depuis la mort de M. de Fontanes. C’était le dernier des Grecs. Lui seul soutenait la poésie et la belle prose sur le penchant de leur décadence ; il en était l’arbitre. Le goût, l’élégance, l’art des beaux vers, ont disparu avec lui, et personne ne se présente pour le remplacer[31]. L’absence de M. de Fontanes est une perte irréparable pour les lettres ; on ne retrouvera plus en France un homme né avec un sentiment aussi exquis de l’harmonie, avec un goût aussi pur, aussi élevé, avec une imagination aussi éminemment poétique, et un tel grandiose dans la facture du vers. Je ne connaissais rien de comparable à la conversation de Fontanes, lorsqu’il parlait de littérature, de poésie, de vers, avec une personne qui était digne de l’entendre et qui rendait un peu. Il fallait l’entendre surtout lorsqu’on lui soumettait un ouvrage où il y avait du talent et qui lui plaisait. Avec quelle verve il corrigeait ! que d’images, que d’expressions créées ! que de vers entiers il vous fournissait sur-le-champ ! Son imagination poétique était alors vraiment inépuisable. Barthe, en arrivant chez lui, lui disait : « Je viens vous demander de « la matière poétique, » et Barthe avait bien raison, car il en donnait tant qu’on voulait. Chose digne de remarque ! il avait plus de verve, plus d’abandon, plus d’entraînement, une plus grande profusion d’images et d’expressions lorsqu’il corrigeait pour un autre que lorsqu’il composait pour lui-même. L’idée extrêmement délicate et exaltée, extrêmement sévère, qu’il s’était faite du bon goût, le rendait un peu timide lorsqu’il prenait la plume en son nom, et il n’osait peut-être pas assez lorsqu’il composait pour son compte. Il était plus à l’aise lorsque l’ouvrage d’un autre lui servait de canevas pour y jeter ses brillantes couleurs et y prodiguer toutes les magnificences de sa poésie.

« — Rappeler ce que me dit M. de Fontanes la dernière fois que je le vis (24 juin 1820) sur Cicéron, comme orateur. Il venait de relire la Milonienne, qu’il jugeait le plus grand effort du génie oratoire, et il trouvait Cicéron bien supérieur à Bossuet ; il est plus riche, plus abondant, plus délié, plus adroit comme orateur que Bossuet. Il avait été confondu de l’oraison Pro Milone.

« — Nous avions surnommé Fontanes, Chateaubriand et moi, en riant, le sanglier d’Erymanthe, et cela peignait à merveille sa brusquerie et sa verve. Que de fois nous nous sommes arrêtés dans le jardin des Tuileries devant le sanglier de Calydon, en disant : « Voilà bien le portrait de Fontanes ! c’est lui lorsqu’il « s’appuie sur sa canne et qu’il en frappe la terre en disant[32] : — Eh ! vous « croyez ça ? — Babylone ! Thèbes aux cent portes ! — Londres n’est que la ville des marchands, ce n’est qu’un grand comptoir. Paris est la ville des arts et « des rois. Babylone ! Thèbes aux cent portes ! — Voyez-vous Louis XIV assis sur la plus haute des cheminées du palais de Versailles ? le voyez-vous qui commande à tout son siècle ? » Et alors il faisait la description la plus vive, la plus animée, des merveilles de ce règne, des arts, des talens, des génies qui y rivalisaient d’éclat et de grandeur. »

On conviendra qu’il fallait toute l’audace de la conversation pour faire passer et faire admirer ce Louis XIV assis sur une des cheminées de Versailles. Une telle image s’associerait mieux à l’idée qu’on se fait de Diderot causant qu’à la tradition toute classique et régulière qui s’attache au nom de Fontanes. Oh ! que les livres nous rendent peu les hommes ! Nous ne connaissons bien que ceux que nous avons vus de près et entendus.

Les charmes de la conversation de Fontanes revenaient habituellement à l’esprit de Chênedollé, et toutes les fois surtout qu’il rencontrait quelque chose de contraire, ce qui lui arrivait souvent. Ayant eu l’occasion, quelques années après, de voir un des successeurs du premier grand-maître, M. Frayssinous, il écrivait sous l’impression toute vive du contraste

« 3 juillet 1823. — J’ai vu aujourd’hui l’évêque d’Hermopolis : c’est un homme fort en théologie et qui a bien lu son Bossuet ; mais il est difficile d’être plus pauvre en littérature, il ne s’en doute pas. Ce n’est pas là la conversation de Fontanes ! celle de M. Frayssinous n’a ni grace, ni éclat, ni piquant, ni nouveauté : c’est une conversation terne et banale, délayée dans un accent gascon. — M. Raynouard, que j’ai vu aussi aujourd’hui, est un petit homme bien marseillais, qui a l’accent provençal très prononcé, avec une conversation sans élégance, sans charme, et qui pourtant révèle, à travers les incorrections d u langage, beaucoup d’esprit et d’immenses connaissances ; mais ce n’est pas là l’éducation poétique de Fontanes, ce n’est pas, là… »

Et il continuait l’expression de ses regrets, comptant sur ses doigts le très petit nombre de ceux avec qui désormais il pouvait causer encore littérature et poésie. Il en nommait jusqu’à trois. Je laisse les noms en blanc. — En connaissez-vous beaucoup plus[33] ?

IX. – PUBLICATION DU GÉNIE DE L’HOMME.

Il nous faut revenir un peu en arrière. Affligé par des douleurs de cœur dont nous n’avons fait que soulever le voile, Chênedollé semblait, dès les premiers pas, renoncer à la palme qu’il avait brûlé d’obtenir. Il trouva pourtant en ces années (1805-1806) quelques consolations dans la nature, et aussi dans la société d’une personne gracieuse dont il avait dû la connaissance à M. de Chateaubriand. Mme de Custine, qui habitait Fervaques, était un peu sa voisine de Normandie. Cette adorable femme, qui elle-même connaissait si bien la tristesse et les pleurs, ne se laissa point décourager par les sauvageries et les silences de l’ami de son ami ; à force d’attentions et presque d’obsessions, comme il est permis à l’amitié délicate, elle redonna un peu d’intérêt à cette existence flétrie. Je pourrais m’arrêter ici à tracer un portrait charmant, si cela ne sortait décidément un peu trop de la littérature. — « Adieu, reine des roses ! » c’est ainsi que M. de Boufflers appelait Mme de Custine.

Cependant, à travers les heures de tristesse et de deuil, le Génie de l’Homme était terminé, et ce poème, qui aurait dû voir le jour en 1802, parut au printemps de 1807. Tout le monde en connaît de beaux vers, et notre enfance a été accoutumée à en admirer plus d’un tableau. Je viens de le lire dans son ensemble, et je dirai avec franchise l’impression que j’en ai reçue. Il y a, certes, bien de l’élévation, de la fierté native dans ce talent ; la région habituelle est haute. Elle l’est même trop, ou elle ne l’est pas assez. Je m’explique : les paysagistes ont remarqué qu’il y a des montagnes qui excèdent la hauteur moyenne sans atteindre jusqu’à la région sublime ; la végétation y cesse déjà, les neiges éternelles n’y étincellent pas encore. Leur cime reste dépouillée et nue à l’œil, dans une teinte un peu grise. Je reçois quelque chose de cette impression en lisant d’une manière continue le poème. Je n’y rencontre ni la splendeur éblouissante des Alpes ni la grace riante des collines. Il y a dans Chênedollé plus et moins que dans Delille : c’est moins gentil, moins égayé de détail, moins agréable à lire ; c’est plus grave, plus élevé, plus soutenu, aussi plus monotone. L’agrément y manque un peu, et il ne devrait jamais manquer, même dans la haute poésie : le grave n’est pas le triste, et aucun genre ne dispense le poète d’avoir de la fraîcheur, de la joie dans le style. Mais, cela dit, que de beaux vers, que de riches descriptions, que de nobles essors de pensée ! Dans le premier chant, le poète montre l’homme étudiant les cieux, et, dans le second, étudiant la terre, le globe qu’il habite ; dans le troisième chant, c’est l’homme même qui est en jeu et qui essaie de sonder sa propre nature ; dans le quatrième enfin, la société s’invente, et l’être social s’accomplit. « L’homme lève d’abord ses regards vers le ciel, il les laisse ensuite tomber sur la terre, puis il les reporte sur lui-même, et enfin il cherche quelles sont les lois sous lesquelles il vit. » Le poète a couronné tout cet ensemble par un titre suffisamment justifié : le Génie de l’Homme.

En voyant l’homme nu, réduit à sa faiblesse,
Qu’une voix nous eût dit : « Accroissons sa vitesse,
«  Qu’en franchissant les mers il vole en d’autres lieux ;
«  Qu’il soumette la foudre et désarme les cieux ;
« Qu’il dispose à son gré de l’étoile polaire ;
«  Que la foudre en ses mains, terrible ou tutélaire,
«  Frappe ses ennemis, ou, dans des jeux plus doux,
«  Perce l’oiseau léger qui fuit en vain ses coups ;
«  Que Saturne, pour lui, soit captif sous le verre ;
« Que sa pensée arrive aux deux bouts de la terre,
«  Et qu’il soit invisible et présent en tout lieu ; »
On se fût écrié : « Vous en faites un dieu ! »
Et toutefois, vainqueur d’innombrables obstacles,
Des arts, autour de lui, rassemblant les miracles,
Au sceptre social soumettant l’univers,
L’homme a réalisé ces prodiges divers !

Dans l’épisode du jeune Léon (au chant III), Chênedollé semble avoir voulu nous donner son propre René et réaliser un idéal de lui-même dans la crise de sensibilité où nous l’avons entrevu, sous l’éclair de la douleur et de la passion. Le quatrième chant offre des beautés de l’ordre le plus sérieux ; l’élève de Rivarol et de Montesquieu s’y dessine avec vigueur. Il s’y prononce ouvertement pour la forme monarchique, et caractérise énergiquement le vice populaire :

Toi, qui des grands états observant la police,
Veux sur leurs vrais appuis en asseoir, l’édifice,
Rehausse la couronne, et sache que la loi
Ne peut de trop de pompe environner un roi.
La majesté des rois rend le peuple docile.

Mais dans un frêle état, où, d’intrigues suivie,
La multitude hait les puces qu’elle envie,
Le rang des magistrats est sans cesse insulté,
Et bientôt dans leurs mains périt l’autorité.

Ce poème, si fait pour assurer à l’auteur au moins une très haute estime, fut jugé assez diversement à l’instant où il parut. Des trois ou quatre amis dont le suffrage avait du poids, Joubert paraît avoir été le plus favorable. « Ce qui caractérise surtout votre talent, me disait Joubert, c’est l’haleine. Il est impossible de voir dans votre poème les points de repos, les instans où vous vous êtes arrêté et où vous avez repris l’ouvrage. Tout le poème paraît fondu d’un seul jet. » — Il n’y a pas de pause en effet, et c’est même une raison de fatigue pour le lecteur. Joubert lui disait encore : « Il y a dans votre ouvrage une circulation qui anime tout. On voit la vie et le sang partout. Il y a de l’harmonie de pensée et de l’harmonie pour l’oreille. »

Quant à Fontanes, en homme du métier, il entrait davantage dans le détail. Il goûtait peu le champ de l’astronomie, l’ayant lui-même conçu autrement ; mais, à propos des vers de la mémoire au chant III, il disait : « Ce sont des vers excellens, tout cela est neuf, tout cela est à vous ; on ne fait pas mieux. » De tout le chant de l’homme il disait encore : « C’est bien enlacé ; il y a là de la force et de la puissance, mais c’est un peu raide et un peu sévère. On entend quelquefois le bruit des anneaux de fer. On pourrait vous assouplir et vous détendre, mais on vous ôterait de votre force. » Enfin veut-on savoir comment il s’exprimait dans l’absence du poète : « Voilà le secret de Fontanes sur mon talent ; il disait à Joubert : Chênedollé a toutes les parties extérieures du poète, l’oreille, l’harmonie, l’art, et quelques-unes des intérieures ; mais il ne se défie pas assez de sa mémoire. Il prend des idées, et quelquefois des expressions. Cependant il serait capable d’avoir de très belles choses par lui-même s’il voulait s’évertuer davantage, descendre en lui, et faire passer ses idées au travers de sa propre nature. Il est d’ailleurs d’une docilité admirable à la critique, trop docile même, et d’un honneur littéraire imperturbable. » Et revenait toujours la comparaison avec Esménard, le grand descriptif du moment : « Esménard lui est-il supérieur ? » Fontanes ne tranchait pas la question sans balancer ; il inclinait toutefois à croire Chênedollé supérieur, et nous pensons aisément comme lui.

Quelques années après, Chênedollé écrivait sur un exemplaire du Génie de l’Homme la note suivante qui témoigne de sa candeur :

« J’avais eu, en faisant cet ouvrage, une grande pensée, c’était d’appliquer la poésie aux sciences ; mais je crois que les sciences sont encore trop vertes, trop jeunes pour recevoir un pareil vêtement. C’est une erreur de croire que la poésie soit la compagne de l’enfance des sociétés. Pour qu’elle peigne un certain ordre d’idées avec succès, il faut que la civilisation soit très avancée, et que ces idées aient déjà un commencement de popularité. Alors elle s’en empare avec fruit, et les fait entrer, au moyen de sa divine harmonie, dans tous les esprits et dans toutes les têtes ; mais, dans l’état des choses actuelles, la science n’était pas encore nubile : il ne fallait pas songer au mariage — J’aurai du moins ouvert la route, et mon livre sera peut-être quelque jour l’occasion d’un bon ouvrage. »

Est-il donc bien vrai que la maturité de la science la prépare en effet à un hymen suprême avec la poésie ? Non, la poésie de la science est bien à l’origine ; les Parménide, les Empédocle et les Lucrèce en ont recueilli les premières et vastes moissons. Arrivée à un certain âge, à un certain degré de complication, la science échappe au poète ; le rhythme devient impuissant à enserrer la formule et à expliquer les lois. Le style des Laplace, des Cuvier et des Humboldt (celui de Cuvier et de Laplace surtout), est le seul qui convienne désormais à l’exposition du savant système.

Le poème du Génie de l’Homme ne fut point reçu du public de l’empire comme il le méritait : on aurait dit, quand il parut, que Delille et en dernier lieu Esménard eussent épuisé toute l’admiration pour le descriptif, et qu’il n’en restât plus après eux. Le Journal de l’Empire, qui donnait alors le signal des succès littéraires, se montra poli, mais réservé, par la plume de M. de Féletz (20 mai 1807). L’aimable et spirituel vieillard me racontait hier encore qu’un jour, à un dîner chez M. de Chateaubriand, celui-ci le pria de rendre compte du poème de son ami. Deux jours après, Chênedollé, qui était au dîner, vint voir le critique, et, d’un air tant soit peu effrayé, lui dit : « Monsieur, c’est de la poésie sérieuse ; point de plaisanterie, je vous en conjure ! » Une telle crainte ainsi exprimée est bien tentante pour le critique malin. M. de Féletz s’abstint de plaisanter, mais aussi il tempéra l’éloge. Cet article[34], qui n’était que froid, parut amer à Chênedollé ; il lui attribuait les plus fâcheuses conséquences : « L’article de Féletz est indécis, il ne donne pas le désir de lire l’ouvrage. J’aurais mieux aimé la critique franche et rude d’un ennemi qui me dirait : Je vous prends corps à corps, et je veux vous prouver que votre ouvrage est mauvais. » Quelques mois après, le même Journal de l’Empire insérait un article de Dussault (25 novembre 1807[35]) destiné évidemment à panser la plaie du poète, mais qui avait l’inconvénient de constater en public le non succès du poème. Cet appareil, mis tout exprès sur la blessure, était assez maladroit. Oh ! qu’Esménard s’entendait mieux à travailler ses succès et à insinuer ses vers !

En somme, si nous cherchons la cause de ce peu de succès du Génie de l’Homme dans des raisons plus intérieures et plus essentielles, nous la trouverons sans trop de peine. Chênedollé n’appartenait à aucune école bien définie. Nous l’avons vu se rattacher au groupe de 1802 ; mais il n’en est pas exclusivement et purement comme Fontanes et Joubert. Il y apportait d’autre part des impressions antérieures déjà fortes. Rivarol avait mis une première marque sur son esprit. Il avait admiré Klopstock, il avait visité Mme de Staël ; Delille l’attirait aussi. Il est un trait d’union entre ces divers groupes. Son dessein eût été de combiner en lui des maîtres bien différens : « Il faut inventer, disait-il, avec l’imagination de Rivarol, et corriger avec celle de Fontanes. » Or, le public aime assez les choses simples et les classemens bien nets, dût-il en résulter dans les productions quelque faiblesse. À moins d’un de ces rares miracles qui l’enlèvent, il veut une œuvre qui rentre autant que possible dans un genre connu, et, à première vue, il s’accommode mieux encore d’un poème de Campenon que de celui de Chênedollé[36].


X. – VIE DE RETRAITE. – UNE CANDIDATURE ACADÉMIQUE.

Les années qui suivirent cette publication furent, pour Chênedollé, des années assez heureuses. Nommé par M. de Fontanes professeur de littérature à Rouen (1810), bientôt ramené et fixé comme inspecteur de l’académie de Caen dans son pays natal (1812), marié dès 1810 à une digne compagne, Mlle de Banville, il oublia peu à peu ses tristesses, ses premiers orages, et put s’asseoir avec calme au milieu de la vie. Tout entier à ses devoirs nouveaux, à ses études chéries, à ses liens de famille, il passait la plus grande partie de l’année dans sa charmante campagne du Coisel, et pratiquait jour par jour cette poésie de la nature que d’autres célèbrent ou exploitent sans la goûter. Il venait rarement à Paris, et, s’il y revoyait d’abord toute personne et toute chose avec intérêt et fraîcheur, il s’en retournait toujours avec joie, repassant ensuite lentement sur les souvenirs. Il retouchait ses anciens vers, en ajoutait quelques-uns selon l’inspiration, méditait son poème épique de la Jérusalem détruite, et, dans ce doux mélange de soins et de loisirs, les saisons, les années rapides s’écoulaient. Sans empressement personnel, sans envie, il était attentif à ce qui se produisait de nouveau ailleurs, et prêt à y applaudir de loin comme un frère aîné demeuré sur le rivage. Les essais de la lyre moderne n’avaient pas de quoi l’étonner ; il était lui-même un des nobles ouvriers de cette lyre, et il avait hâte de la voir se révéler au complet avec toutes ses cordes, avec toutes ses ailes. De bonne heure préoccupé d’André Chénier, il avait curieusement suivi les quelques fragmens qu’on en avait publiés par intervalles[37], et, sachant qu’après la mort de Marie-Joseph M. Daunou était devenu dépositaire de la totalité des manuscrits il s’était adressé à lui pour en obtenir communication. Son enthousiasme en présence de ces pures reliques fut égal à celui que nous éprouvâmes nous-même un peu plus tard :

« En me communiquant les manuscrits d’André Chénier, écrivait-il à M. Daunou (le 5 octobre 1814), vous m’avez procuré, monsieur, un des plaisirs poétiques les plus vifs que j’aie éprouvés depuis long-temps. Il y a, dans les élégies surtout, des choses du plus grand talent, des choses vraiment admirables. Il ne faut pas qu’un tel trésor reste enfoui : je vous conjure, au nom de tous les gens de goût, de vous occuper d’une édition des poésies de cet infortuné jeune homme, plein d’un talent si beau et si vrai. C’est un monument à élever à ses mânes, et pour lequel, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, je vous offre tous mes soins. Ayez donc la bonté de m’écrire, et nous nous concerterons pour cela[38]. »

Ce zèle qu’il n’eut pas toujours pour ses propres œuvres, il le ressentait pour les poésies d’un autre, et à ce trait se décèle encore cette générosité non altérée d’un cœur de poète.

Cependant le Génie de l’Homme, malgré le peu d’accueil qu’il avait reçu du public, avait fait son chemin auprès des hommes de lettres et des amis des beaux vers ; l’auteur était classé par eux au rang le plus distingué. C’était assez sans doute pour qu’il eût droit de songer à l’Académie. En 1817, l’idée lui vint de s’y présenter ; mais il lui arriva ici comme en plus d’une autre circonstance, il se mit en route trop tard. Sur la nouvelle de son dessein, Parseval-Grandmaison lui écrivait une lettre qui a dû être récrite bien des fois presque dans les mêmes termes, et qui pourrait être stéréotypée en réponse à toutes les candidatures qui veulent se faire ainsi à distance :

« Vous vous y prenez bien tard, mon cher ami, pour faire des démarches, et je crains bien que votre voyage ne soit perdu ; il en serait peut-être autrement, si vous étiez parti à la première nouvelle de la mort de M. de Choiseul[39] ; les deux nominations successives vous offraient plus de chances, en vous y prenant à temps ; je n’en crois pas moins que si, par la suite, vous prenez mieux vos mesures, vous pouvez ne pas trop attendre, car la disette est bien grande de ceux qui écrivent aussi bien que vous, etc., etc. »

En 1824, Chênedollé eut encore la pensée de revenir à la charge. Il s’adressa cette fois à M. Roger, qui, plus heureux, plus habile et surtout très présent, avait eu le pas sur l’auteur du Génie de l’Homme. M. Roger lui répondit en des termes qui me paraissent atteindre la perfection du refus évasif et poli : c’est un modèle de lettre à ajouter à toutes celles que donne Richelet :

« MONSIEUR,

« En me parlant de l’Académie et de votre désir d’y entrer, vous êtes toujours d’accord avec les vœux que je forme depuis long-temps ; mais j’ai toujours hésité à vous répondre sur cet article, parce que je crois qu’un homme de votre talent et de votre considération ne doit se présenter qu’avec la presque certitude du succès. Or, cette certitude, je ne l’ai point encore entrevue jusqu’ici, et, même aujourd’hui que nous avons deux vacances, je vous tromperais si je vous donnais des espérances pour l’une ou pour l’autre. Je me permets un conseil que je prendrais pour moi-même à votre place : J’attendrais, et je crois que je n’attendrais pas bien long-temps. Je suis loin pourtant, monsieur et cher confrère[40], de vous dissuader de venir à Paris. Je serai, pour mon compte, charmé de vous y voir et de vous renouveler de vive voix les assurances de, etc., etc. »

Ce conseil j’attendrais parut fort gai à Chênedollé, qui attendait, en effet, depuis plus de dix ans, et dont le juste moment eût été d’entrer vers 1812 à la place d’Esménard. Il se contenta d’écrire une petite note énergique en marge de la lettre de M. Roger, en jurant qu’on ne l’y reprendrait plus. Dans la vivacité même de son serment, je retrouve le nerf primitif du poète.


XI. — PUBLICATION DES ÉTUDES POÉTIQUES.

La meilleure des consolations, quand on éprouve une petite souffrance d’amour-propre, c’est de produire : il y a dans la production poétique surtout une satisfaction douce et intime qui guérit et qui apaise. Le succès des premières Méditations avertit Chênedollé que l’âge des succès purement littéraires n’était point clos à jamais par la politique, comme il l’avait craint long-temps, et, en 1820, il se risqua à publier son volume d’Études poétiques. C’était le recueil de ses anciennes odes d’il y avait vingt-cinq ans, sur Klopstock, Buffon, Michel-Ange ; mais il y avait ajouté bien des pièces nouvelles, pleines de fraîcheur et de vérité. Le dernier Jour de la Moisson, le Tombeau du jeune Laboureur, la Gelée d’avril, étaient des inspirations nées de la vie des champs, et qui gardaient en elles comme une douce senteur des prairies normandes[41]. On n’a jamais mieux rendu l’aspect de la campagne et des vergers en avril :

Le froment, jeune encor, sans craindre la faucille,
Se couronnait déjà de son épi mobile,
Et, prenant dans la plaine un essor plus hardi,
Ondoyait à côté du trèfle reverdi.
La cerisaie en fleurs, par avril ranimée,
Emplissait de parfums l’atmosphère embaumée,
Et des dons du printemps les pommiers enrichis
Balançaient leurs rameaux empourprés ou blanchis.

Espérance trompeuse ! la sérénité même du ciel a caché le danger ; le faux éclat d’une nuit perfide est décrit avec une rare élégance :

Mais du soir, tout à coup, les horizons rougissent ;
Le ciel s’est coloré, les airs se refroidissent ;
Et l’étoile du nord, qu’un char glacé conduit,
Étincelle en tremblant sur le front de la Nuit.
Soudain l’âpre Gelée, aux piquantes haleines,
Frappe à la fois les prés, les vergers et les plaines,
Et le froid Aquilon, de son souffle acéré,
Poursuit, dans les bosquets, le Printemps éploré.

C’en est fait ! d’une nuit l’haleine empoisonnée
A séché, dans sa fleur, tout l’espoir de l’année.

Mais, de toutes les pièces des Études, le Clair de lune de mai me semble la plus heureusement touchée, la plus revêtue de mollesse et de rêverie :

Au bout de sa longue carrière,
Déjà le soleil moins ardent
Plonge, et dérobe sa lumière
Dans la pourpre de l’occident.

La terre n’est plus embrasée
Du souffle brûlant des chaleurs,
Et le Soir aux pieds de rosée
S’avance, en ranimant les fleurs.

Sous l’ombre par degrés naissante,
Le coteau devient plus obscur,
Et la lumière décroissante
Rembrunit le céleste azur.

Parais, ô Lune désirée !
Monte doucement dans les cieux
Guide la paisible soirée
Sur ton trône silencieux.

Amène la brise légère
Qui, dans l’air, précède tes pas,
Douce haleine, à nos champs si chère !
Qu’aux cités on ne connaît pas.

A travers la cime agitée
Du saule incliné sur les eaux,
Verse ta lueur argentée,
Flottante en mobiles réseaux.

Que ton image réfléchie
Tombe sur le ruisseau brillant,
Et que la vague au loin blanchie
Roule ton disque vacillant !

Descends, comme une faible aurore,
Sur des objets trop éclatans ;
En l’adoucissant, pare encore
La jeune pompe du printemps.

Aux fleurs nouvellement écloses
Prête un demi-jour enchanté,
Et blanchis ces vermeilles roses
De ta pâle et molle clarté !


Et toi, Sommeil ! de ma paupière
Écarte tes pesans pavots !
Phébé ! j’aime mieux ta lumière
Que tous les charmes du repos.

Je veux, dans sa marche insensible,
Ivre d’un poétique amour,
Contempler ton astre paisible
Jusqu’au réveil brillant du jour.

D’autres pièces seraient à noter pour le dessin et la vigueur[42]. Chênedollé, dans ses odes de date récente, affectionne la stance de quatre vers ; on sent qu’il viserait difficilement à plus de complication dans le jeu. Sa lyre n’a que les quatre cordes ; mais il en touche avec justesse et sentiment, avec fierté et quelquefois avec grace. Ce volume d’Études forme véritablement l’anneau de transition de l’ancien genre avec la manière des générations poétiques nouvelles[43]. Le faire de Chênedollé rappelle par momens celui de Le Brun. Par exemple, pour exprimer une pluie d’orage, il dira : « Des Hyades l’urne effrénée…, » et en parlant de l’océan :

L’homme ne marche point dans tes routes humides ;
Tes orageux sentiers et tes plaines liquides
Ne souffrent pas long-temps ses pas injurieux

Il serait volontiers de l’école des expressions créées, si tant est qu’il y ait une telle école ; mais il sait se garder de l’abus[44]. Un sentiment touchant, et qui revient sous plus d’une forme chez le poète, c’est que la bouillante énergie de ses jeunes saisons s’est refroidie avant le temps dans son sein :

Oui, bien que loin de la vieillesse,
Je ne sens plus l’ardeur de mes premiers transports ;
La Muse se retire, et l’avare Permesse
Me refuse ses doux trésors.

Plus froid, sans être encor débile,
Je ne sens plus en moi brûler le feu sacré ;
Le Génie en mon sein, trop souvent immobile,
Ne s’éveille plus inspiré.

A peine une flamme inégale
Ranime dans mon sang un reste de vigueur,
Et de rares éclairs, jetés par intervalle,
Vient encore échauffer mon cœur.

Ce sentiment de desséchant regret et d’attente stérile, nous le surprenons encore au vif dans une page manuscrite où le poète s’épanche :

« 1er septembre (1823).

« Voici les jours de l’inspiration qui arrivent, voici la saison de la poésie, de la méditation, de l’enthousiasme. Produiront-ils quelque chose ? Cette saison si poétique sera-t-elle stérile ? Ai-je passé le temps de l’inspiration ? N’y a-t-il plus de beaux vers pour moi ? Poésie, belle comme l’amour et douce comme l’espérance, m’as-tu fui sans retour ? Ne connaîtrai-je plus tes chastes ardeurs et tes célestes ravissemens ?… Suis-je devenu tout-à-fait terrestre, et mon ame dépouillée de tes ailes ne doit-elle plus que ramper sur la terre ? — O Poésie, que j’ai tant aimée, remets-moi encore une fois sous ton charme ! Frappe-moi encore une fois de ton sceptre d’or ; fais-moi encore entendre une fois ta voix pénétrante et divine ! Encore une de tes inspirations, et je meurs content ! »

N’avez-vous jamais vu un arbre qui, touché de la foudre et découronné avant le temps, ne produit plus assez de feuillage pour cacher les jeunes nids dans ses rameaux, et qui ne sait plus que résonner d’un seul ton au vent d’automne ?

Chaque année il était comme René : il entrait avec anxiété dans le mois des tempêtes.

Enfin, les derniers vers trouvés sur un album, et intitulés Amertume, nous redisent la même plainte ; la grande tempête d’automne était venue et ne lui avait rien apporté :

Eh quoi ! terrible hiver, redoutable tempête !
Vainement vous avez éclaté dans les airs !
Vos longs mugissemens ont passé sur ma tête,
Sans réveiller en moi le saint amour des vers !

J’ai pu voir sous les coups de la vague écumante
Blanchir le cap grondant et l’écueil éloigné,
Et je suis resté sourd au cri de la tourmente
Qui n’a point eu d’écho dans mon sein indigné !

Ah ! oui, la poésie est morte dans mon ame !
Sur mon front j’ai senti s’éteindre ses rayons,
Et le génie ingrat, en m’enviant sa flamme,
Dans mes débiles mains a brisé mes crayons.

De cet ensemble de qualités, de nobles efforts et de tourmens, nous serions assez tenté de conclure comme le poète lui-même, qui se jugeait en disant : Chênedollé est le Girodet de la poésie. « C’est en effet, ajoute-t-il, le peintre avec lequel je crois que j’ai le plus de rapports. »

XII. – RELATIONS AVEC L’ÉCOLE MODERNE. – ANNÉES FINALES.

La publication des Études avait mis Chênedollé en communication avec les poètes nouveaux, et lorsqu’on fonda la Muse française, il fut de ceux dont on réclama d’abord la collaboration comme d’un frère aîné et d’un maître. Il y fut très sensible, et son esprit y éprouva une sorte de rajeunissement. La Muse française, le groupe poétique qu’on peut appeler de ce nom, est certainement l’exemple de la camaraderie et de la louange la plus naïve, mais en même temps la moins ambitieuse et la moins offensante. On ne songeait pas encore, comme cela peut-être eut lieu plus tard, à accaparer la gloire, à affecter l’empire. Il n’y avait pas de complot ni de conspiration à cet effet. On ne songeait qu’à se rendre la vie heureuse et la journée glorieuse, entre soi, presque à huis clos. Cela suffisait, et on ne s’en faisait pas faute. Émile Deschamps est resté le type le plus fidèle de cette école de la Muse dans sa gentillesse et sa flatterie innocente ; mais Alexandre Soumet en était alors le type grandiose et un peu solennel :

« Mon cher maître et ami (écrivait-il à Chênedollé le 20 septembre 1823), je viens moi-même du bureau de notre journal ; je n’ai voulu m’en rapporter qu’à moi pour corriger les épreuves de vos beaux vers. Nous avons hésité longtemps entre les stances du Troubadour et le morceau du Dante, comme on hésite entre une statue d’Hébé et celle d’un Hercule. La force l’a emporté sur la grace, et votre admirable imitation est déjà imprimée. J’ai sollicité la faveur de paraître dans le même numéro que vous, afin de me mettre sous votre sauvegarde, comme autrefois. Je rends compte des Soirées de Saint-Pétersbourg ; je parle des peines de l’enfer, et le morceau du Dante viendra joindre l’exemple au précepte… »

C’est ainsi qu’on se parlait tous les jours, à toutes les heures, dans ce monde-là ; c’étaient les plus grandes rudesses. Il faut avouer qu’au premier abord ce devait sembler singulièrement agréable et doux.

À la distance où il vivait du tourbillon, Chênedollé n’éprouvait que la douceur de ces louanges, sans être rebuté de la fadeur qui de près s’y pouvait faire sentir. En sympathie avec les talens modernes, il les jugeait sans chagrin, dans un esprit de bienveillance sérieuse : « Quand je critique, disait-il, c’est toujours à mon grand regret ; je ne demande qu’à trouver de beaux vers, ce sont des plaisirs de plus. Je suis fâché de trouver des fautes ; loin d’en jouir, j’en souffre. » Comme Fontanes, il aimait l’espérance. Je lis dans ses papiers une foule de jugemens, d’anecdotes et de remarques concernant les modernes et nous tous on en formerait un petit livre d’ana. Chênedollé sut échapper à l’un des effets les plus ordinaires de la retraite et de l’isolement. Jeunes, nous voyons, nous admirons volontiers les qualités des générations qui sont nos contemporaines bien avant de découvrir leurs défauts ; mais, plus vieux et hors de l’action, nous voyons tout d’abord au contraire les défauts des générations qui nous succèdent ; ces défauts nous sautent aux yeux, et nous sommes lents à découvrir leurs qualités, si elles en ont. Chênedollé ne fut pas du tout lent à découvrir les qualités de ses successeurs, et je le trouve attentif ou même enthousiaste pour tous les débuts brillans qui se sont produits depuis 1820 jusqu’à ceux d’Alfred de Musset, les derniers qu’il ait pu applaudir. Avec quelle reconnaissante surprise j’ai rencontré de sa main quelques phrases indulgentes sur celui même qui écrit aujourd’hui ces lignes ! Je n’avais vu Chênedollé qu’une seule fois : dans un de ses voyages à Paris, amené par un ami chez Victor Hugo, un soir que celui-ci nous lisait la préface de Cromwell, Chênedollé avait écouté en silence avec une admiration qui m’avait paru un peu étonnée. Je ne l’avais jamais revu depuis, et j’aurais pu même me reprocher, dans mes nombreuses analyses des poètes modernes, de n’avoir pas cherché l’occasion si naturelle de placer son nom. L’excellent homme n’en avait nullement gardé rancune, et il nous accordait à tous une attention qui était loin d’être sévère. Il s’intéressait, comme à ses roses, aux vers nouveaux éclos à chaque saison. Puisque cette étude n’a d’autre objet que d’offrir un tableau développé des mœurs et des modes littéraires déjà si évanouies, je mettrai ici en manière de preuve une lettre que lui adressait Nodier ; on y reconnaîtra l’exagération, mais aussi la grace de cette plume séduisante :


« Paris, 16 janvier 1831.

« MON CHER CHÊNEDOLLÉ,

« Il faut que votre cœur fasse encore bien illusion à votre imagination pour que vous ayez pu conserver un aussi agréable souvenir de la soirée que vous avez passée avec nous. Le peu de bonne conversation que je me promettois de vous y procurer a manqué à mon espérance, et vous n’avez trouvé que des sentimens chez nous, quand j’aurois voulu vous y donner des plaisirs. Grace au ciel, il n’y a rien d’aussi indulgent que la supériorité, et j’ai remarqué, dans trois ou quatre hommes de mon temps qui m’ont honoré de leur amitié, que le génie est de meilleure composition que l’esprit dans le choix de ses jouissances.

« Je voudrois bien pouvoir répondre à vos bontés pour nous en vous adressant les babioles que vous avez la complaisance de désirer, mais ces recherches ne vont pas à ma solitude que je circonscris de plus en plus entre mon grabat et mes tisons. J’ai donc remis ce soin à ma fille, la grande maréchale de mon modeste palais, et comme les femmes ne vous oublient pas plus que les hommes, vous aurez bientôt de ses nouvelles, si elle ne s’est pas saisie, par avancement d’hoirie, du seul héritage que j’aie à lui laisser, la paresse paternelle. Il m’est avis cependant qu’elle commence à copier pour vous de fort jolis vers qu’on lui a adressés, et qui, sauf erreur, ne sont pas d’Alexandre Dumas, mais de Fontaney[45].

« Vous me demandez ce que je fais, mon cher ami. Je vous répondrois volontiers à la normande par une autre question : Que diable voulez-vous qu’on fasse ? — Je me repose tant que je peux du passé et du présent, en attendant le repos infaillible de l’avenir, qu’aucune puissance humaine ne sauroit me disputer. J’écris au coin de mon feu pendant le jour, pour me tenir éveillé, les contes de fées que je compose pendant la nuit pour m’endormir, et je trouve en me couchant que j’ai vécu un jour de plus, ce qui est une grande conquête sur le temps.

« Pour vous forcer à penser à moi, je voudrois bien que vous m’envoyassiez dans vos momens perdus quelques-uns des vers que vous n’avez pas publiés. Vous savez que j’ai un reste d’ame pour les sentir, et un cœur presque tout vivant encore pour aimer ce qui vient de vous. L’entretien des Muses a d’ailleurs cela d’excellent, qu’il fait oublier qu’on existé, ou du moins qu’il fait rêver qu’on existe autrement que par les rapports communs de l’homme, qui ne sont qu’infirmité et misère. Voici une autre recommandation que je confie à votre mémoire, pour le cas où quelque occasion imprévue d’y avoir égard se rencontreroit sur votre chemin. Je sais bien que les anciennes éditions de Basselin ne se trouvent plus chez vous, et qu’il ne faut pas compter sur le bonheur d’en déterrer un exemplaire ; mais les poésies de Vauquelin de La Fresnaie ne sont pas tout-à-fait si rares, et on m’a dit dans le temps que M. de La Fresnaie, de Falaise, que vous devez bien connoitre, les avoit au moins en triple. Or, je ne regarderois pas à une bonne pincée d’écus pour me les procurer, moyennant que l’exemplaire fût louable d’intégrité et de conservation, notre manie de bouquinistes étant inexorable pour tous les défauts du matériel des livres[46].

« Je vous quitte à regret pour me replonger dans d’assez tristes rêveries. Le mauvais état de ma santé s’est tellement aggravé depuis trois jours, qu’il ne m’a pas fallu moins pour vous écrire ce petit nombre de lignes. Puissent-elles vous trouver mieux portant, plus heureux que moi, et bien convaincu que personne ne vous est plus sincèrement attaché que votre inviolable ami !

« CHARLES NODIER.

« Toute ma famille se rappelle à votre souvenir et se joint à moi pour vous prier de faire agréer nos respectueux sentimens à Mme de Chênedollé. »

Malgré la séduction de ces caresses, nous l’avons dit, Chênedollé n’était jamais à Paris qu’en courant et un pied levé. Jusque dans les boudoirs de la Muse française, il pensait à ses fleurs du Coisel qu’il ne verrait pas : « ! En revenant au Coisel le 19 juillet, écrivait-il (en 1823), j’ai encore trouvé les roses très fraîches et très belles. Au moins j’en ai encore joui, quoique leur grand éclat fût passé. Une de mes douleurs à Paris a été de n’avoir pu jouir dans toute leur fraîcheur de mes belles roses du Coisel. » Et quand il était à Paris l’hiver, comme à cette soirée de janvier chez Nodier, ce n’étaient plus les roses, c’étaient les frimas et la neige même du Coisel qu’il regrettait : « 25 janvier (en revenant de Paris), je suis plus fatigué que jamais du monde, où je viens de me replonger encore pendant quelques jours… Mon Dieu ! que je suis aise de me retrouver un moment à la campagne ! J’ai du plaisir à y retrouver même l’hiver avec ses giboulées, son âpreté, ses neiges. »

Les événemens de juillet 1830 avaient été une douleur pour ce cœur ami du passé. Il avait demandé bien peu à la restauration ; il la regretta beaucoup. Quand Charles X, dans son voyage de Paris à Cherbourg, passa par ce canton de Normandie, Chênedollé fut présent sur son passage ; mais laissons parler un historien : « Le second Stuart traversant l’île de Whigt après la perte d’une couronne et à la veille du supplice, une jeune fille lui vint offrir une fleur. Ce genre de consolation ne manqua pas au frère de Louis XVI. Au val de Vire, des femmes, des vieillards, des enfans, sortis de la maison de Chênedollé, accoururent sur le chemin, tenant des branches de lis qu’ils donnèrent aux fugitifs. Famille d’un poète saluant celle d’un roi sur la route de l’exil[47] ! » — Ainsi que je l’ai assez marqué, Chênedollé, dans le cours de sa vie, en venant trop tard et le lendemain, manqua souvent l’occasion ; qu’on n’aille pas dire que cette fois il la manqua encore : noble poète, il l’avait trouvée !

Je pourrais, à l’aide des papiers qui sont sous mes yeux, insister plus long-temps sur ces années finales ; mais le caractère du poète est suffisamment connu, et quant au cœur de l’homme, — de chaque homme en particulier, — à quoi bon chercher à en trop pénétrer les replis ? Le cœur, en définitive, est insondable, et le fond reste un abîme. Libre désormais des fonctions publiques[48], rendu sans partage à ses goûts, entouré d’une famille chérie, au milieu de tout ce qui devait lui faire aimer la vie et lui adoucir la vieillesse, Chênedollé, sur la fin, eut des instans de découragement mortel et d’amère angoisse : c’est alors qu’il se rappelait le souvenir de sa mère, qu’une imagination également inquiète avait dévorée. Les idées religieuses, qu’il avait toujours accueillies, lui furent d’un grand secours et d’une consolation présente en ces heures d’agonie secrète : « J’ai été prodigieusement fier jusqu’à quarante-cinq ans, écrivait-il ; mais le malheur m’a bien corrigé et m’a rendu aussi humble que j’étais fier. Ah ! c’est une grande école que le malheur ! j’ai appris à me courber et à m’humilier sous la main de Dieu. » Et encore : « Vieillard, n’espère plus d’exciter aucune sympathie dans le cœur d’un homme ! La coupe de la bienveillance est tarie pour toi ; la tendresse, l’affection, la douce et compatissante amitié, se sont retirées devant tes rides et tes cheveux blancs. Soixante ans t’ont marqué au front d’un signe de dégoût… Jette-toi donc dans le sein de Dieu ! Lui seul peut combler ce grand vide laissé dans ton cœur ; lui seul peut te rendre avec usure tout ce que tu as perdu ! » Il écrivait cela en février 1833 ; le 2 décembre de la même année, il mourait à sa terre du Coisel, âgé de soixante-quatre ans.

J’ai tiré de ses papiers ce que j’ai jugé de plus caractéristique et de plus agréable ; mais je suis loin de les avoir épuisés. Ses portefeuilles poétiques n’ont pas rendu tout ce qu’on espérait, Sa grande épopée de Titus ou Jérusalem détruite, qu’il méditait depuis plus de vingt années, et dont on lui avait entendu réciter des portions de chants, ne s’est retrouvée qu’en ébauche. Il avait désespéré, vers la fin, de l’exécuter en vers : « L’instrument du vers, disait-il, veut être touché par une main jeune, souple et légère. » Il songeait à en faire, au pis-aller, un poème en prose comme les Martyrs. Au milieu de ces reviremens, la mort le surprit. Au reste, quand on en aurait arraché quelques lambeaux, comme de la Grèce sauvée de Fontanes, qu’y gagnerait la réputation de l’auteur ? En pareil cas, un peu plus ou un peu moins fait peu de chose ; la postérité ne tient compte que de ce qui est accompli, et l’inachevé est pour elle comme non avenu : Nam si rationem posteritatis habeas, quidquid non est peractum, pro non inchoato est[49]. Ce qu’on possède de Chênedollé suffit pour assurer à son nom une place honorable dans l’histoire de la poésie française. Il marque la transition, l’essai de transaction entre les divers genres ; il a touché à bien des écoles, à bien des talens originaux ; il a cherché à combiner dans le sien plus d’une manière. En même temps il a su garder quelque chose d’indépendant, de fier, de solitaire, qui ne permet pas qu’on le confonde avec d’autres ; et, si nous ne nous abusons pas au terme de cette longue étude, il a une physionomie.


SAINTE-BEUVE.

  1. Voyez la livraison du 1er  juin.
  2. Les vers de Chênedollé qui donnaient cette sensation à M. Joubert peuvent être ceux du Mercure du 1er  nivôse an IX, ou ceux du 1er  prairial même année, car dans les deux morceaux il est question de la lune. Je citerai les derniers tirés d’un Tableau du lac de Genève ; le soleil vient de se coucher :

    Léman ! d’un autre éclat tes flots vont s’enrichir :
    La lune, dans le ciel qui commence à blanchir,
    Se lève et fait glisser sur ta superficie
    De son frère éloigné la splendeur adoucie,
    Et bientôt, de la nuit argentant les rideaux,
    De ses pâles clartés peint tes tranquilles eaux :
    Ainsi l’illusion, des doux songes suivie,
    Jette un rayon mourant sur le soir de la vie.
    Voyez sur le gazon dormir sans mouvement
    Ces feux qui, sur les eaux, flottent si mollement ;
    Phébé s’y réfléchit, et le zéphyr volage
    Caresse tour à tour et brise son image.
    Oh ! combien j’aime à voir, dans un beau soir d’été,
    Sur l’onde reproduit ce croissant argenté,
    Ce lac aux bords rians, ces cimes élancées
    Qui, dans ce grand miroir, se peignent renversées,
    Et l’étoile au front d’or, et son éclat tremblant,
    Et l’ombrage incertain du saule vacillant !
    (Le Génie de l’Homme, chant II.)

  3. M. Michaud, à la fin de l’année, fut un des premiers à annoncer le roman de Valérie dans le Mercure (n° du 10 décembre 1803). C’est sans doute aussi par lui que le Mercure eut communication des Pensées si distinguées de Mme de Krüdner, insérées précédemment le 10 vendémiaire an XI (1802). — Ces messieurs, entre eux, paraissent avoir jugé un peu sévèrement M. Michaud, que nous avons connu vieux et très spirituel, très intéressant : « Michaud, disait-on, a toujours l’air de n’être pas de son avis. Son esprit tombe en défaillance. Jamais personne n’a été moins complice de ce qu’il dit ou pense que Michaud. » M. Michaud a eu besoin d’être vieux et malingre pour paraître avoir tout son esprit. Son filet ne suffisait pas dans sa jeunesse. — Quant à Mme de Krüdner, je trouve aussi qu’on la traitait un peu légèrement : « Mme de Krüdner a de la grace et quelque chose d’asiatique (écrit Chênedollé) ; elle a du naturel dans l’exagération. L’extrême sensibilité ne va pas sans un peu d’exaltation. Le 22 au soir (22 floréal 1802), chez Mme de Beaumont, elle critiquait Werther. Elle disait qu’il n’y avait point de pensée, et qu’il n’y avait que le mérite de la passion exprimée. — Comment, lui dis-je, point de pensée ? Il n’y a point de pensées détachées, mais c’est une pensée continue. » Mme de Krüdner, à cette date, était loin encore d’avoir rompu avec les légèretés mondaines. Elle disait, par exemple : « Je n’aime point les Genevoises : elles n’ont ni les charmes de l’innocence ni les graces du péché. » Elle attachait encore bien du prix à ce dernier point.
  4. Le voyage de Mme de Beaumont.
  5. Chateaubriand. On aime ces familiarités qui font retrouver l’homme.
  6. Le cardinal Fesch.
  7. Ces notes, en effet, pour lesquelles il y avait eu tant de négociations, ne vinrent pas. Chênedollé a fait trop souvent, en d’autres circonstances, comme pour ces notes que demandait Michaud. Il manquait l’affaire à peu de chose près. Il arrivait de Vire un peu trop tard. Mais nous qui sommes entrés dans le secret de ses peines à ce moment, nous savons que penser de ces apparentes négligences.
  8. Quelle sagesse aimable, délicate et pratique à la fois !
  9. Il s’arrêta un moment à Villeneuve-sur-Yonne en revenant de Rome.
  10. On pénètre jusque dans les légers défauts de ces excellens hommes, mais on y entre doucement à la suite de l’amitié.
  11. Toujours Chateaubriand.
  12. C’étaient des gens de Mme de Beaumont que M. de Chateaubriand avait pris chez lui.
  13. L’article du Mercure, où est la brusque sortie contre Néron : « C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire, etc., etc, » C’était le moment de Tilsit.
  14. Je demande pardon de reproduire la désignation irrévérente ; mais il faut remarquer, d’une part, que M. Joubert était un peu aristocratique d’esprit, et de l’autre, que ces messieurs n’avaient point encore pris dans les lettres le rang distingué qu’ils eurent bientôt.
  15. C’est le petit volume intitulé : Esprit de Rivarol, qui parut en 1808.
  16. Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scuderi, Bois-Robert, etc., etc., 1660-1666, 5 volumes in-12, connus sous le nom de Recueil de Sercy.
  17. Chênedollé était venu à paris pour l’impression de son poème le Génie de l’Homme, qui avait enfin paru (1807).
  18. La place de professeur de faculté.
  19. Les Martyrs.
  20. Gracieux optimisme d’une imagination bienveillante qui voit les choses comme elle les aime, et qui surtout les présente comme elle veut les faire aimer.
  21. Il fait allusion à un vers de Mme de Staël dans le drame de Sophie :
  22. Chênedollé venait de publier en 1812 une seconde édition du Génie de l’Homme, avec une préface dans laquelle il discutait les critiques qui lui avaient été faites ; de là de nouveaux articles de Dussault (Journal de l’Empire du 27 juillet et du 9 août 1812) ; Dussault avait déjà parlé de la première édition.
  23. La sœur aînée du premier consul, et la grande liaison de Fontanes à ce moment.
  24. Chateaubriand.
  25. M. Du Bucq définissait le bonheur l’intérêt dans le calme (voir les Nouveaux Mélanges extraits des Manuscrits de Mme Necker, 1801, tome II, page 11).
  26. Dans le cours sur la littérature de l’Empire, où ces divers jugemens sont distribués en leur lieu.
  27. Ceci se disait en 1807. — Ce petit monde d’élite avait été fort informé d’André Chénier par Mme de Beaumont, qui l’avait connu. Chênedollé le connaissait également par ce qu’il en avait appris à Hambourg. Pour eux tous, André était bien resté l’aîné de Marie-Joseph.
  28. C’est sans doute pour exprimer ce mouvement d’ardeur sénile et ce feu supérieur en lui à la force réelle de son talent, qu’on rappelait en plaisantant le mot de Diderot « La Harpe est une rosse qui a de beaux crins. »
  29. Pensées de M. Joubert, tome II, p. 115.
  30. Fontanes mourut le 17 mars 1821.
  31. Il serait trop aisé de rappeler comment et par qui M. de Fontanes a été dépassé à bien des égards, quoiqu’il reste vrai de dire peut-être qu’il n’a pas été remplacé. Ces exagérations d’une douleur sincère m’ont paru dignes d’être conservées comme rendant l’idée vive des contemporains qui s’éclipse trop vite à distance. Chaque génération qui finit est disposée à croire que tout finit avec elle, de même que chaque génération nouvelle se figure aisément qu’avec elle tout commence.
  32. Il ne faut prendre ce qui suit que comme une note qui rappelle un air qu’on ne nous donne pas. Cette note nous a paru pourtant assez singulière d’accent pour devoir être conservée.
  33. Puisque j’ai cité quelques-unes des conversations qui ne dédommageaient pas Chênedollé, il est juste, avec lui, d’en citer une au moins qui perpétuait et renouvelait la tradition brillante. Il écrivait le 11 juillet 1823 : « J’ai eu ce matin une conversation très intéressante avec Villemain sur le style, sur Rivarol, sur les hommes de génie, sur ce qu’on peut faire avec d u talent après les hommes de génie : élégance continue, audace dans l’expression, style laborieux qui aille solliciter la langue jusque dans ses derniers retranchemens. Villemain trouve que le style de Rivarol manque d’originalité, de création et d’audace : il ne lui trouve pas un côté assez neuf. Il reconnaît deux sortes d’écrivains : les écrivains de génie qui créent leur langue comme leurs idées, tels sont Pascal, Bossuet, Corneille ; — et les écrivains de talent qui, venant après les écrivains de génie, renouvellent la langue par l’emploi nouveau et hardi qu’ils font des mots. Tel a voulu être Rivarol. « Or, je trouve, continue Villemain, que Rivarol manque de création et « d’audace : il en manque même dans sa traduction de Dante. Je sais que Buffon a dit : « que c’était une suite de créations ; mais c’est un mot de courtoisie. Je ne trouve « même pas là ces alliances de mots, ces expressions créées dont Rivarol parle tant. Je ne sais non plus si c’est une idée heureuse que d’avoir voulu rendre le Dante constamment noble, élégant et pompeux. J’aime mieux le vrai Dante, simple, naïf, énergique et grossier même. Je n’aime pas que Rivarol fasse des tours de force et d’élégance pour ennoblir ce qui est bas et franchement grossier. Pourquoi dire avec recherche et périphrase : — « Versant à jamais des larmes qui n’arrosent plus leur poitrine (Enfer, « — chant XX) ; » — et « courbant avec effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un signal immonde (chant XXI) ? » Ces phrases ingénieuses et recherchées forment de véritables contre-sens avec le fond de l’ouvrage ; elles détonnent avec le caractère de l’original. Je crois Chateaubriand un artiste de style bien autrement heureux, énergique et hardi que Rivarol. — « Et jette son manteau d’argent sur le dos des ombres, » — voilà du style pittoresque, de la grande nouveauté de style… » — Tout ceci est incontestable et dit à merveille ; mais, pour être tout-à-fait juste, il resterait à savoir si, à la date où parut la traduction de l’Enfer par Rivarol (1783), d’autres eussent été plus hardis en traduisant, ou même aussi hardis que lui. Le sentiment critique de la poésie aux différens âges, et sous les formes les plus diverses, est une des conquêtes littéraires du XIXe siècle. Rivarol y préludait à sa manière en s’attaquant à Dante ; il mesurait certes toute la hauteur de l’entreprise, et quelques pages très belles de sa préface où il apprécie le poème en font foi.
  34. Voir les Mélanges de M. de Féletz, tome II, page 498.
  35. Annales littéraires de Dussault, tome II, page 389.
  36. Tout d’ailleurs ne fut pas mécompte pour le poète : il eut quelques chauds admirateurs. M. de Langeac, le traducteur des Bucoliques, ne parlait qu’avec enthousiasme de l’œuvre nouvelle, et s’écriait : « Esménard ! il le joue sous jambe. » (Toujours Esménard !) Le jour même de l’article de M. de Féletz, Chênedollé entra chez Saint-Ange, qui lui dit pour premier mot : Je vous ai lu, ça n’est que sublime. Chênedollé ne peut s’empêcher de sourire, mais il avoue que cela le consola un peu.
  37. La Décade fut la première à publier la jeune Captive d’André Chénier le 20 nivôse an III, c’est-à-dire moins de six mois après la mort du poète. On y lisait dans une note : « Il avait beaucoup étudié, beaucoup écrit, et publié fort peu. Fort peu de gens aussi savent quelle perte irréparable ont faite en lui la poésie, la philosophie et l’érudition antique. » Le 10 thermidor, même année, la Décade insérait l’épître de Le Brun à André Chénier, « massacré publiquement à Paris, disait-on, il y a aujourd’hui un an et trois jours. » Dans le Mercure du 1er  germinal an IX, on trouve la jeune Tarentine. M. de Chateaubriand consacrait à André Chénier une note du Génie du Christianisme (2e  partie, livre III, chap. VI), et il citait en note quelques fragmens retenus de mémoire : Accours, jeune Chromis, et : Néére, ne va point… Enfin Millevoye, dans une note de ses Élégies, avait fait connaître des fragmens de l’Aveugle encore inédit. C’était à peu près tout ce qui avait paru avant 1814.
  38. Documens biographiques sur M. Daunou, par M. Taillandier (seconde édition, page 221).
  39. M. de Choiseul-Gouffier.
  40. Confrère : il lui donne le titre au moment même où il vient de le lui refuser. Il veut dire sans doute confrère d’université, ou de quelque académie de province dont ils étaient membres tous les deux.
  41. Chênedollé se plaisait à relire souvent le Proedium rusticum de Vanière, et il en disait : « On respire dans le Proedium rusticum je ne sais quelle bonne et suave odeur de ferme et de labourage qui n’est pas au même degré dans les Géorgiques (Redolet campos et prata et rusticationes). » Je lui laisse la responsabilité de son jugement et de sa préférence, mais le sentiment général est vrai. Son joli tableau, la Gelée d’avril, est comme du Vanière rajeuni.
  42. Le goût de chacun se décèle dans les préférences. Népomucène Lemercier, à qui il avait envoyé son livre, lui écrivait : « Parmi la quantité de beaux morceaux que j’ai remarqués dans vos Études lyriques, je ne saurais trop hautement distinguer celui que vous intitulez le Gladiateur mourant : verve, élévation, originalité, il réunit tout. »
  43. M. Auguste Desplaces l’a déjà remarqué (article sur Chênedollé dans la Revue de Paris de mai 1840, tome XVII, 3e  série).
  44. Après avoir rappelé le jugement de Fontanes et de Joubert sur Le Brun, qui est un poète de mots, ce qui n’est pas peu, il ajoute pour son propre compte, livrant ainsi son secret : « J’aime les mots sonores ; les mots pleins, pompeux, harmonieux, ont droit de me plaire, même sans idées. Ils me charment par le seul effet du pouvoir musical ; ils exercent sur mon oreille un empire inconcevable. Voilà pourquoi Thomas, Buffon, J.-J. Rousseau, me plaisent tant. Les mots dans leurs écrits ont une véritable magie. » Ce goût du pompeux, dans Chênedollé, combattait et contrariait un peu celui de la douceur et de la simplicité rurale qu’il avait aussi.
  45. Fontaney, l’un des poètes de l’école moderne, mort trop tôt (voir la Revue des Deux Mondes, juin 1837).
  46. Voilà le bibliophile passionné qui se trahit au naturel sous ces airs d’indifférence. En effet, le Vauquelin de La Fresnaie est un des plus rares et des plus recherchés entre les poètes du XVIe siècle.. L’exemplaire de Nodier (car il s’en était procuré un), qui avait appartenu à Pixéricourt et qui s’était vendu 80 francs à la vente de ce dernier, ne s’est pas vendu moins de 153 francs à la vente de Nodier lui-même.
  47. Louis Blanc, Histoire de dix ans, tome I.
  48. Il avait, en mars 1833, pris sa retraite comme inspecteur-général de l’Université il avait été nommé à cette place en avril 1830 par M. de Guernon-Ranville.
  49. Pline le jeune, Lettres, liv. v, 8.