Poètes et Romanciers modernes de l’Italie – Ugo Foscolo

Poètes et Romanciers modernes de l’Italie – Ugo Foscolo
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 7 (p. 900-935).

POETES ET ROMANCIERS


MODERNES DE L’ITALIE





UGO FOSCOLO ET SA CORRESPONDANCE. Opere complete di Ugo Foscolo, Florence, Lemonnier, 1850-1854





Un des caractères les plus généraux de la littérature italienne durant sa décadence a été le défaut absolu d’esprit pratique et comme une horreur de l’action. Après les derniers efforts du libre génie florentin dans Machiavel, après les hardiesses déréglées du théâtre et de la satire, après les éblouissantes fantaisies d’Arioste et le mouvement de renaissance poétique et religieuse dans la Jérusalem délivrée, l’Italie, fatiguée d’une agitation stérile, semble se replier sur elle-même, se contenter d’un rôle négatif, et craindre toute pensée agissante et toute idée qui pousse en avant. Jouir de la vie sans l’user, vivre pour le plaisir de vivre, pour respirer un beau ciel ; aimer le beau pour lui-même, je me trompe, pour la surface extérieure qu’il présente, et prendre un médiocre souci de futile ; goûter les jouissances de l’art avec les raffinemens d’un véritable épicuréisme, faire de la littérature un dilettantisme, de la poésie une espèce de musique, voilà ce que les Italiens ont longtemps connu à peu près seuls ; mais ce jugement ne peut s’étendre à la littérature italienne de nos jours. Les choses ont changé depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle ; une école nouvelle, plus grave et moins dédaigneuse de la réalité, s’est fait une large place dans le mouvement littéraire ; sa poésie a été philosophique, morale, sociale : nous voulons parler de l’école de Parini. Son chef était un enfant du peuple né sur les bords du lac de Pusiano, devenu prêtre un peu par besoin, un peu par goût pour les lettres, un peu aussi malgré lui. Employé comme précepteur dans des maisons patriciennes, il observa les mœurs de l’aristocratie milanaise, et fit des peintures admirables de cette noblesse condamnée aux vices par le désœuvrement. C’était là une veine puissante découverte au sein d’une littérature énervée.

Les Italiens, stimulés d’abord par l’aiguillon de la satire, s’éprirent d’un goût fort vif pour ce fruit nouveau, qui avait comme la saveur d’un fruit défendu ; ils donnèrent aux vers de Parini le nom de poesia civile, — poésie du citoyen, — nom expressif. Les choses se passaient alors en Lombardie à peu près comme en France ; la littérature mêlée aux questions sociales, s’emparant d’une action directe sur les esprits, était tolérée, patronée même par les puissances du jour. Cette poésie civique était fort approuvée par le comte de Firmian, ministre autrichien dans le Milanais. Lorsque Parini gourmandait la fainéantise des grands, « très bien, disait le ministre, ils en ont grand besoin. » Malheureusement la révolution arriva pour la Lombardie comme pour la France. On a prétendu souvent que les grandes époques littéraires succédaient à des révolutions : cela peut être vrai des littératures calmes, désintéressées, détachées de toute préoccupation politique, de la littérature de Louis XIV par exemple ; mais lorsqu’une littérature vit sur les questions qui intéressent directement l’état de la société, elle a tout à perdre aux révolutions. Pour ne pas sortir du domaine de l’histoire, le succès de l’école nouvelle en Italie ne s’expliquait pas seulement par le talent d’un poète. N’était-ce rien que cet intérêt politique ajouté à l’intérêt littéraire ? Pour combien fallait-il compter l’agrément de la satire contre l’état présent de la société, et le charme des promesses implicites d’un avenir qu’on osait souhaiter, sans l’espérer peut-être ? C’était le bon temps, on vivait dans les douces illusions du roman ; la révolution vint clore le roman comme le plus brutal des derniers chapitres.

La poésie civique dut quitter les régions sereines de la philosophie et de la morale ; elle se jeta dans le torrent de la politique active. Les disciples de Parini sont républicains : ils firent des odes pindariques pour rallier les peuples sous le drapeau de l’indépendance ; ils écrivirent des tragédies, comme on fait des harangues à la tribune, et changèrent le théâtre en club ; ils payèrent de leur personne, chose nouvelle en Italie, nouvelle à force d’être oubliée, car Dante, leur aïeul, il gran padre Dante, avait combattu et versé son sang avant d’écrire son poème. Comme l’illustre gibelin, ils moururent dans l’exil. Alfieri, qu’on peut regarder comme un disciple du vieux prêtre de Milan, vint trop tôt pour avoir sa part des souffrances ; mais il vécut et mourut loin de sa patrie. Torti et Ugo Foscolo, pieux élèves du poète patriote, furent proscrits. L’un a rendu le dernier soupir à Gênes en 1852, au sein de la généreuse hospitalité du Piémont ; l’autre a traîné à travers l’Europe ses tristes infortunes, et repose depuis vingt-cinq ans dans le cimetière d’un village d’Angleterre.

Cette école poétique se distingue d’une école plus nouvelle encore, et dont le nom de Manzoni est l’expression la plus populaire : elle n’est pas novatrice dans les lettres, et n’a rien adopté du système littéraire qui a fait le tour de l’Europe sous le nom de romantisme. Elle est fidèle au culte des anciennes littératures : elle est classique avec ténacité. Ugo Foscolo est né à Zante, la Zacynthe boisée d’Homère ; il étudie sans cesse ses poètes hellènes ; il sait le grec comme Coray, il est Grec de doctrines comme de naissance.

Ugo Foscolo nous occupera seul aujourd’hui ; sa correspondance, considérablement augmentée de lettres inédites, ouvre un jour nouveau sur sa vie, et les renseignemens biographiques plus complets qu’elle fournit nous permettent de faire du poète un portrait sinon plus intéressant, du moins plus fidèle. Jusqu’ici, l’auteur de Jacopo Ortis s’est offert au public et aux écrivains tantôt comme un fier républicain, dernier représentant de l’indépendance italienne mourante ou un patriarche de la Jeune-Italie et d’une république à venir, tantôt comme une sorte de René, mais plus violent et plus déchaîné, un de ces êtres tristement privilégiés qui réunissent en eux toutes les maladies morales d’un siècle. Ceux-là ont peint un Ugo Foscolo tout d’une pièce, inflexible et debout quand tous les autres pliaient ou étaient abattus, se soutenant seul à la manière d’un héros de Bossuet, et seul menaçant encore le vainqueur de ses tristes et intrépides regards. Les Italiens ont beaucoup contribué à répandre cette peinture de convention. Ces proportions héroïques sont données au poète patriote par ceux qui veulent en faire un des saints d’une certaine religion politique, et j’imagine que si M. Mazzini avait eu le temps d’être, ce que l’un a espéré, un éditeur des œuvres complètes de Foscolo, il eut encore ajouté quelques rayons à cette apothéose. Les autres ont travesti le poète en un de ces types tout faits qui régnaient dans les imaginations il y a vingt-cinq ans, un de ces dévergondés poétiques, de ces sensuels exaltés, haïssant le genre humain et ne faisant de mal qu’à eux-mêmes et à ceux qui seraient tentés de suivre leur exemple : ascétiques débauchés qui se jetaient de la méditation philosophique dans l’orgie, qui passaient comme l’éclair d’une extrémité à l’autre du monde moral, et tarissaient en peu de temps la coupe des plaisirs et des douleurs de cette vie. Par l’effet de cette illusion, la vie de Foscolo prenait un faux air de roman, et il était livré au mélodrame. Tout était fatal dans son existence, tout était mauvaise fortune, tout était péripéties. Aujourd’hui l’auteur de Jacques Ortis roulait sur l’or, il triomphait dans un boudoir somptueux et vivait dans un palais ; demain il était pauvre et manquait de pain. Ce Foscolo théâtral, il faut le confesser, c’est chez nous surtout qu’il a pris naissance ; assurément rien n’est moins italien qu’une telle figure. Le mauvais goût du temps n’est pas le seul coupable de ce Foscolo apocryphe. Le malheureux et malgré ses fautes le noble poète avait beaucoup d’ennemis ou de rivaux. La première biographie qui fut donnée de lui, celle de Pecchio, ne paraît pas avoir été fort exacte : la protestation chaleureuse du frère de Foscolo, revenu d’une sorte d’exil au fond de la Hongrie six ans après cette publication, le travail consciencieux et estimé du poète Luigi Carrer, enfin le recueil complet de la correspondance et des écrits inédits, semblent démontrer qu’il y avait dans ce récit primitif quelque chose de plus que des erreurs et des méprises. Par une étrange préoccupation, nous avons peut-être fait une matière de gloire à Foscolo de ce qui était exagéré ou travesti pour lui faire du tort ; tandis que son frère ou ses amis réclamaient contre tel ou tel trait qu’ils accusaient de médisance ou de calomnie, nous le retenions avec soin, pour en parer notre Foscolo particulier.

Le vrai Foscolo, ce n’est pas nous qui prétendons l’avoir découvert : il est dans sa correspondance ; il tient un peu de l’une et de l’autre figure qu’on en a faite (le faux qu’on propose au jugement du public touche toujours au vrai par quelque côté, c’est un vrai apparent). Il y a quelquefois en lui la conviction indomptable qui sacrifie fortune et espérances d’avenir à un principe, quelquefois aussi la passion fougueuse qui se plaît au désordre, jouit du scandale et fait parade des faiblesses ; mais il n’a ni la grandeur stoïque du premier type, ni la fausse et malsaine grandeur du second. Par quelque biais que l’on regarde Foscolo, dans ses œuvres comme dans sa vie, c’est un génie et un caractère incomplet. On ne peut lui contester un air de famille avec les caractères antiques ; pour demeurer fidèle à son drapeau, il refusa des moyens faciles de s’enrichir, perdit son propre patrimoine, renonça aux plus douces habitudes de sa vie, quitta sa patrie, sa famille, sa vieille mère, et si l’on peut encore ajouter quelque chose après cela, ses livres même et ses études chéries. Il y avait dans son âme quelques traits qui étaient du stoïcien. Sa philosophie, presque absolument profane et païenne, était puisée aux leçons des anciens ; Caton était la plus pure et la plus vive de ses admirations ; au milieu de l’indifférence et de l’épicuréisme général, il professait l’activité politique des stoïciens et le devoir de se mêler aux intérêts de la patrie. Il acceptait si pleinement les dogmes de celle école d’un autre temps, qu’il soutenait la légitimité du suicide. Et ne croyons pas qu’il se fit du suicide la même idée qu’on s’en faisait au XVIIIe siècle. Cette pensée fatale du suicide qui se dresse comme un fantôme de temps en temps ne se revêt pas toujours des mêmes couleurs, au XVIIIe siècle, le suicide n’est pas présenté comme un devoir, mais comme un droit ; c’est en quelque sorte un corollaire de la morale qui était en faveur, la morale de l’intérêt personnel : quand on n’a plus d’intérêt à vivre, on peut se tuer. Ce n’est pas qu’on soit fort préoccupé à cette époque du suicide ; mais si tout le monde en a traité, c’est qu’on voulait être conséquent avec la morale de l’intérêt. Rien de plus égoïste assurément que le suicide, mais il l’est encore plus dans le XVIIIe siècle que dans l’antiquité. Foscolo professait le suicide des anciens, celui du stoïcisme : il regardait le suicide non pas comme un droit, mais comme un devoir. Cette idée est partout sous sa plume, dans son roman de Jacques Ortis comme dans sa correspondance. Il justifie à peine, il prêche plutôt le suicide. Quelle frappante leçon nous donne ici l’histoire ! Toutes les fois que la morale chrétienne se retire de nous et nous abandonne, les aberrations antiques reparaissent. Foscolo a perdu le sens de l’Evangile, il cherche une direction dans les livres des Grecs, ses aïeux ; le voilà aussitôt retombé dans les plus grossières erreurs, erreurs qui datent de deux mille ans et que vous auriez crues à jamais disparues de ce monde ! Comme ses maîtres païens, il ne se croirait pas assez armé contre les épreuves de la fortune, s’il n’était toujours prêt à se donner la mort ; il puise sa force dans la ressource du suicide. Mais son égarement n’est pas encore assez grand : oubliant que les stoïciens eux-mêmes réservaient au sage le privilège du suicide, il propose sa doctrine à ses concitoyens ; il exerce le prosélytisme de la mort ; l’Italie lui paraîtrait sauvée du jour où elle serait déterminée à mourir ; le suicide à ses yeux fait partie du patriotisme ; tout bon citoyen portera un poignard, dont il sera tout prêt à se percer le cœur.

Et pourtant il y a quelque chose de noble dans cette espèce de suicide ; il est le produit d’un faux courage, mais du moins il n’est pas celui de la lâcheté. Le stoïcisme, doctrine orgueilleuse, conserve toujours des droits à notre respect. Malheureusement Foscolo ne fut stoïcien qu’à demi. Jamais homme ne fut plus esclave de sa passion, jamais aussi plus fantasque et plus capricieux ; il dispersait son amour aux quatre vents ; c’était un stoïcien qui aimait toutes les femmes, un disciple d’Epictète portant toujours quelque chaîne, dont il avait honte et qu’il montrait à tout le monde. Ses correspondances amoureuses ont une célébrité incontestable, et nous avouons qu’elles la méritent par leur éloquence, Un grand nombre de ces lettres se sont produites dans le public ; un plus grand nombre encore sont, à ce qu’il paraît, dans les mains des curieux. Si le sage pèche sept fois par jour, le stoïcien ne saurait être à l’abri de cette loi ; mais il n’y a pas de stoïcisme qui ne soit amoindri par des faiblesses trop fréquentes. Le caractère même du patriote en est diminué : bien que la vie privée n’intéresse qu’indirectement la gloire du citoyen, cependant l’on ne peut voir sans tristesse un personnage comme Foscolo, appartenant par son talent et par sa renommée à sa patrie, s’embarrasser à plaisir dans des intrigues amoureuses toujours nouvelles, passer son temps à faire et à oublier des sermens, descendre à chaque instant au rôle mesquin de coureur de ruelles et de boudoirs, mener de front plusieurs passions, s’excuser pitoyablement auprès des unes et des autres, remplir ses lettres, occuper ses amis, l’Italie tout entière du bruit de ses faiblesses, et ne conserver au milieu de tant de folies que le mérite de les avouer avec une naïve franchise. Quelle légèreté, quelle petitesse prosaïque se glisse quelquefois dans ces amours si poétiquement habillées et travesties ! « La Quirina, dit-il à un ami, vous salue et vous resalue ; elle m’accuse de peu d’amitié parce que je ne sais pas lui mentir et lui répondre que je vous écris et que vous la saluez. Je lui fais réparation ; elle n’est pas avare comme je l’ai cru ; elle est même fort généreuse entre toutes les femmes, et me fait cadeau de perdrix, de bécasses, de panforte[1] et de plusieurs flacons de vin de Montalcino, dont je me fais honneur avec les personnes qui me viennent voir. »

Et cependant cette Quirina, dont il eut les bonnes grâces pendant deux semaines, fut toujours pour lui la plus dévouée des amies ; non-seulement elle lui pardonna de l’avoir quittée, mais elle ne l’oublia jamais dans l’exil ; elle fut sa providence et sa ressource dernière ; elle payait ses créanciers et souvent s’en cachait ; pour lui faire accepter de l’argent, elle prétendait que les livres de Foscolo étaient vendus, et elle lui fit passer le produit de cette vente simulée, gardant les livres en Italie jusqu’à ce qu’ils fussent vendus réellement plus tard au profit de leur maître exilé. Dans les momens même où Foscolo attirait sur lui les regards de l’Italie et de l’Europe par des actes de courage dignes des temps antiques, il compromettait son nom dans des intrigues trop au-dessous des pensées d’un grand citoyen.

Prenons-le par exemple en Suisse après la chute de Napoléon et du royaume d’Italie, lorsque ayant refusé de prêter serment aux Autrichiens, il a brisé son épée, déposé ses épaulettes de chef d’escadron, renoncé à une pension qu’il recevait comme ancien professeur à l’université de Pavie. Enfant de la Grèce, fils adoptif de l’Italie, il habite dans des montagnes couvertes de neige, cache dans une chambre pauvrement garnie, qu’il loue à un pasteur protestant non moins pauvre. Il souffre du froid et de la faim, parce que l’ordinaire de la table où il est admis répugne à son estomac méridional. Dans un moment de gêne excessive, il court à pied, sous la neige et dans les glaces, jusqu’à une ville, pour y vendre sa montre et ne pas dévoiler à ceux qui vivent autour de lui son indigence, qui n’est que trop honorable. Toutes ces misères, il les endure pour une noble cause ; une noble espérance le soutient ; il attend le moment de passer en Angleterre, où il trouvera un peuple généreux, des lois protectrices, un présent sans inquiétude, en attendant l’avenir. Comment se fait-il que le courage même qui l’a fait marcher au-devant de ces maux, qui le rend capable de les supporter, lui fasse défaut quand il s’agit de résister à une faiblesse de cœur ?

Un jeune banquier de Zurich était venu passer l’été à Hottingen, dans la commune où résidait le poète ; il voyait souvent Foscolo, et prenait de lui des leçons d’italien, leçons d’ami. Il invita Foscolo à venir voir sa femme ; l’auteur de Jacques Ortis, qui n’était pas si préoccupé d’idées politiques qu’il n’eût remarqué le peu de beauté des dames de Zurich, leur cou goitreux et leur bouche dégarnie, se rendit un soir, sans défiance, chez cette jeune femme, qu’il a peinte assez maigre, d’une beauté fort médiocre, mais remplie de grâce, avec des yeux petits, mais noirs et parlans, et des cheveux d’un blond italien. Son premier mouvement fut de ne pas s’engager dans cette connaissance nouvelle, ce qui ne l’empêcha pas d’observer, dès le premier abord, qu’elle était plus vive que les Allemandes n’ont coutume d’être, qu’elle était fort élégante pour une femme de Zurich, et qu’elle aimait à s’entretenir d’histoires amoureuses et de galanterie. Ces observations donnaient bien lieu de croire qu’il ne suivrait pas son premier mouvement. Au bout d’un petit nombre de visites, il s’aperçut qu’il lui parlait comme un homme qui serait capable de l’aimer, et qu’elle lui répondait comme une femme qui serait capable de l’écouter. Les aveux succédèrent assez promptement à ces signes d’intelligence ; les lettres succédèrent aux aveux, et elles commencèrent du fait de la belle Zuriquoise. Après les lettres vinrent les résolutions insensées, les projets de fuite et d’enlèvement. Le poète eut le mérite de résister à la tentation, sans doute il se souvint à temps de son stoïcisme ; mais il fit deux fautes : la première de ne pas fuir, la seconde de moraliser en pure perte. Cette belle passionnée recevait des leçons d’italien d’un jeune Toscan ; ces leçons étaient payées, et peut-être pour cela même et par excès de conscience, elles duraient quatre ou cinq heures. À quelque temps de là, la porte de la dame fut fermée à Foscolo. Il ne put douter des succès de son rival. La jalousie était déjà éveillée dans le cœur du poète, elle s’enflamma de toutes les fureurs de l’orgueil blessé. Sa philosophie l’abandonna entièrement ; il chercha une vengeance. Ne pouvant l’obtenir l’épée à la main, désarmé d’abord par les soumissions et les promesses de son rival, puis trompé de nouveau par lui et audacieusement joué, ne se connaissant plus, il alla tout raconter au mari. C’était se souvenir trop tard qu’il était son ami. Foscolo se repentit amèrement de s’être vengé d’une manière indigne de lui, et la meilleure preuve qu’il ait pu donner de ce repentir, c’est la franchise avec laquelle il s’accuse dans sa correspondance.

Loin de nous la pensée d’abuser des aveux qui sortent pour ainsi dire de la tombe de ce poète infortuné. Les faiblesses des hommes à qui le ciel a départi une étincelle de génie devraient rester cachées. On n’a pu cependant laisser dans l’oubli les lettres qui concernent cette affaire un peu triste et surtout ridicule. L’homme aux leçons d’italien avait publié à Londres des confessions où la vérité de l’histoire était, à ce qu’il paraît, gravement altérée. Tout en faisant les concessions qui sont dues à un noble caractère, nous ne pouvons nous empêcher de gémir en songeant que le héros de l’indépendance italienne pouvait mourir d’un coup d’épée reçu pour une femme légère. À quoi bon maintenir au prix des pus grands sacrifices sa liberté de citoyen et d’honnête homme, s’il devait se compromettre dans une intrigue obscure avec un rival subalterne, et s’engager dans une voie d’où l’amour-propre ne lui permit de sortir que par une sorte de lâcheté ? Foscolo aimait trop les femmes pour être l’inflexible patriote et la grande âme qu’on a voulu présenter en lui. Pour être un grand homme de Plutarque, il lui manquait cette fierté qui prend un jour ou l’autre le dessus sur les faiblesses du cœur, et qui ne laisse plus de place dans l’âme que pour la patrie. Foscolo fut toujours cette imagination désordonnée qui affolait tous les quinze jours. Il ne se plaisait que dans la société des femmes ; elles seules triomphaient de ses caprices et de sa morosité. Les grands citoyens de Rome ne couraient pas les boudoirs ; il ne faut pas légèrement comparer les hommes de notre temps à ces colosses de l’antiquité,

Et sous des noms romains faisant notre portrait,
Peindre Caton galant et Brulus dameret.

Si nous diminuons un peu la gloire de Foscolo, ce qui pourra déplaire à ses admirateurs passionnés en Ilalie, nous ne tenons pas pour légitime le jugement qu’en ont porté ses ennemis. Jamais il n’eut de basse jalousie contre ses rivaux en littérature, jamais il n’eut le cœur faux et déloyal. On a voulu dire qu’il faisait des dettes pour ne jamais les payer, qu’il avait des vicissitudes de richesse et d’indigence qui l’accusaient également, qu’il trahit son drapeau et ses amis politiques. On a vu comment de ces traits envenimés l’on a même fait un portrait de fantaisie qui avait la prétention d’être favorable ; toutes ces imputations sont désormais tombées devant le jugement de la conscience publique, et ce qui pourrait en rester encore sera effacé par la correspondance récemment mise au jour. Nous n’avons garde de nous arrêter au Foscolo romanesque bâti sur ces inventions ; pour n’indiquer qu’un seul point frivole, mais caractéristique, de cette peinture imaginaire, certains écrivains, hommes d’esprit, représentent Foscolo tantôt dans l’orgie, tantôt dans le dénûment. Ce second trait est de beaucoup le plus véritable ; quant au premier, si Foscolo aimait la société féminine, il était au nombre de ceux dont les anciens n’auraient pas attendu de bons vers : il était buveur d’eau ; c’était le plus sobre des poètes, et, comme on le plaisantait sur cet article, il disait qu’il était comme la chaux, qu’on trempe avec de l’eau pour la mettre en ébullition.

Après avoir fait ces corrections à l’effigie courante et comme de Foscolo, il ne nous reste qu’à les vérifier, en parcourant les points culminans de la carrière qu’il a fournie. Ugo Foscolo naquit dans une république, d’un père qui avait été poursuivi pour ses opinions contraires à l’aristocratie, d’une mère grecque, comme André Chénier, mais d’une mère qui avait une nature presque Spartiate. Il apprit à lire dans cette langue qui fut autrefois la langue d’Homère ; mais elle n’était pas seulement pour lui comme pour Chénier,


Un langage sonore, aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines ;


elle était plutôt la langue des apophthegmes lacédémoniens : chose nouvelle en Italie, un poète avare de ses vers et laconique ! Xénophon et Plutarque furent ses premiers livres. Rentré dans Venise avec sa mère, il n’y trouva que la pauvreté dans la maison de ses pères. Foscolo était de sang patricien : un de ses ancêtres, Léonard Foscolo, était généralissime dans les dernières guerres de Candie ; mais sa famille était déchue, semblable à sa maison même, qu’il trouva presque démolie. C’était un jeune homme à l’imagination prompte, à la volonté précoce. À dix-sept ans, il entretenait déjà une correspondance littéraire, où il y a sans doute de la jeunesse et même de l’enfance ; mais c’est une jeunesse et une enfance de vingt ans. Voici le portrait qu’il fait de lui-même à un ami qui ne le connaissait pas encore de vue : « Mon visage n’est pas beau, mais il a quelque chose d’étrange et un air de liberté ; mes cheveux ne sont pas blonds, mais rouges ; mon nez aquilin, mais ni petit ni grand ; mes yeux d’une mesure ordinaire, mais vifs ; mon front large, mes sourcils blonds et épais, mon menton arrondi. Je ne suis pas haut de taille, mais on me dit que je dois grandir ; mes membres sont bien proportionnés ; j’ai une tendance à la force et à l’embonpoint. Ma démarche n’annonce ni la noblesse ni le lettré ; il y a tout à la fois de l’agitation et de la négligence. »

Foscolo quitta Zante à l’âge où l’on entre dans l’adolescence. C’était faire de bonne heure l’apprentissage du changement de séjour et presque de patrie. Depuis ce temps, on peut le dire, l’idée de patrie pour Foscolo acquit un sens de plus en plus large et vague. Quoiqu’il repousse dans toute sa correspondance le titre de cosmopolite, il ne put, il ne voulut jamais d’une manière suivie retourner dans son île grecque. On l’accusa toujours de n’avoir pas de patrie ; c’était une injustice : en changeant de séjour, il ne cherchait pas le bien-être, il poursuivait des principes qui fuyaient toujours devant lui. La patrie de Foscolo était une patrie adoptive, une Italie indépendante après laquelle il soupirait, comme Enée cherchant le royaume promis à ses descendans. Souvent il fut sur le point de s’écrier :


Jam tandem Italiae fugientis prendimus oras ;


mais le fantôme de cette Italie espérée s’évanouissait toujours. En 1797, quand le général Bonaparte improvisa les républiques italiennes avec des victoires, Foscolo fut un des Vénitiens qui s’émurent avec le peuple s’agitant sous le joug de la seigneurie. Patrie, mère, moyens d’existence, il quitta tout pour respirer cette liberté nouvelle qui régnait à quelques lieues de son pays. Depuis ce temps, Milan fut son séjour et lui remplaça Venise. Le traité de Campo-Formio avait fait un douloureux sacrifice de la reine de l’Adriatique : la ville de ses ancêtres était devenue autrichienne, le jeune démocrate ne la pouvait plus regretter. Comme un fils de la Grèce qui avait appris à lire dans Xénophon, il prit l’épée, s’engagea dans un escadron de cavalerie formé à Bologne, et devint sous-lieutenant au bout de deux mois. Les fatigues et les périls du siège de Gênes sous les ordres de Masséna, une blessure à la cuisse, quelque temps de captivité, la bataille de Marengo, à la suite de laquelle il fut promu capitaine, telles furent ses épreuves comme stoïcien et comme héritier des Xénophon et des Thémistocle.

Après deux années d’activité militaire et de services sous les généraux français, l’enthousiasme de Foscolo se refroidit, ses illusions tombent. Il a vu de près les vainqueurs, alliés trop puissans de la république lombarde ; il commence à douter de leur générosité ; il ne croit plus à son drapeau ; son épée l’embarrasse, l’uniforme lui pèse, il s’arrête. D’autre part, son ardente nature a déjà rencontre des excitations et des obstacles ; il a aimé avec la fougue d’un jeune homme et les raisonnemens d’un philosophe, et quand sa passion a été contrariée par les usages ou par les lois de la société, ce n’est pas à sa passion qu’il a donné tort. Ce découragement politique dont il est gagné, cet amusement périlleux de l’amour, puis les amertumes qui en sont la suite, le vide qui se fait dans son âme après ces diverses épreuves, voilà ce qu’il eut l’idée de mettre dans un livre. Le hasard lui procura le titre de son roman et le nom du héros, Jacopo Ortis, de la province de Frioul, étudiant dans l’université de Padoue, s’était donné la mort de deux coups de poignard. Personne ne sut les motifs de ce suicide ; l’étudiant de Padoue descendit dans la tombe sans laisser ni un mot écrit pour ses païens, ni la possibilité d’une conjecture pour les curieux. Foscolo ne connaissait pas Ortis, mais il admira cette fin stoïque. Il se souvint que dès sa première jeunesse il avait beaucoup médité sur ce genre de mort, le suicide était le sujet favori de ses pensées. Beaucoup d’opinions s’étaient modifiées en lui depuis qu’il avait commencé d’en avoir, le point de la mort volontaire était le seul où il ne changeait pas. Il s’identifia lui-même avec Jacopo Ortis, lui prêta ses propres amours, quelques-unes de ses propres aventures, et lui prit son nom et ce suicide qu’il ne se pouvait empêcher d’admirer. Foscolo écrivait beaucoup de lettres d’amour et il les recopiait, un peu parce que son écriture était mauvaise, beaucoup parce qu’il y tenait, et qu’il les appelait les trésors de son cœur. Il les conservait dans les cahiers où étaient ses manuscrits ; ainsi ces feuilles passionnées étaient mêlées à tous ses travaux de poésie, de philosophie ou d’érudition ; des protestations d’amour étaient confondues parmi les essais d’une traduction de la Chevelure de Bérénice, et les révélations les plus intimes du cœur étaient égarées au milieu d’essais philologiques sur Callimaque. Ce mélange était un trait de caractère : ces lettres étaient là placées à peu près comme ses amours l’étaient eux-mêmes au milieu de sa vie. À quoi tenait-il le plus, de ses lettres ou de ses livres ?

En mettant quelques-unes de ces lettres dans son roman de Jacqves Ortis, il crut y déposer une partie de son cœur même, et il avait raison ; jamais Foscolo ne fut poète par métier, La littérature n’était pas pour lui une charmante et trompeuse industrie ; ses livres pouvaient prêter à la critique, mais ses livres, c’était lui-même ; de cette sincérité il se faisait une vraie religion, il les écrivait avec le sang de ses veines. Ce n’est pas toujours là le secret du succès. Sans doute ces peintures véridiques, où le métier s’efface devant la nature, produisent un effet assuré sur le public ; mais cette sincérité, il faut qu’elle soit apparente, il n’est pas nécessaire qu’elle soit réelle. Le plus grand de nos tragédiens modernes était celui qui, loin de s’identifier avec ses rôles et de se risquer à perdre dans cette métamorphose la conscience de lui-même et de sa profession, calculait tous les effets de son jeu, demeurait maître de lui-même, et n’était jamais plus puissant que lorsqu’il se souvenait mieux qu’il était acteur. Ce que Talma fut sur la scène, Goethe le fut dans ses ouvrages, et particulièrement dans Werther, qui était pourtant le livre de sa jeunesse. Ce poète-là n’eût jamais mis ses lettres d’amour dans son roman ; il ne se fût pas dépeint lui-même dans le jeune Werther. Cette différence de procédé est capitale ; si l’on veut y réfléchir, on verra qu’elle est le point de départ des deux romans. C’est elle qui produit les dissemblances qui existent entre l’un et l’autre. Quoiqu’on ait souvent parlé et bien parlé[2] de Werther, on nous permettra d’y revenir en quelques mots, pour mieux expliquer notre pensée sur Jacques Ortis.

Il y a dans Werther une admirable conception, qui, selon nous, fera toujours vivre ce roman : c’est l’unité simple et absolue qui en est le caractère ; l’amour de Werther, voilà tout le roman. Je ne me fais pas d’illusion sur cet amour : je sais qu’il y a beaucoup de sensualité, beaucoup d’orgueil, beaucoup d’égoïsme, je sens qu’il y a plus d’imagination que d’âme, et dans toutes ces lettres tour à tour vives, amères, brûlantes, je ne trouve pas un mot du cœur ; mais cet amour, tel que Goethe l’a exprimé, il existe, et c’est tout ce qu’il faut pour que ce livre nous ébranle profondément, car ce sentiment pénètre le livre entier ; c’est lui, c’est lui seul qui amène le suicide, et tranche le nœud qu’il a formé lui-même. Nulle autre pensée ne vient traverser cette donnée première du suicide par amour. Point d’événemens extérieurs, point de hasards, rien de complexe ni d’obscur dans le dénouement ; c’est purement et simplement une tragédie de l’amour. De plus, Werther est toujours en présence ; nous assistons à ses résolutions, à ses pensées, et pour ainsi dire à ses sentimens ; nous sommes en quelque sorte introduits dans le secret de sa conscience. Ce n’est plus ici un mélange de lettres diverses, écrites par quatre ou cinq personnes, comme dans la Nouvelle Héloïse, conception où le talent a peut-être plus de carrière, mais conception plus favorable à la rhétorique qu’à l’étude d’un sentiment du cœur humain. Nous n’avons devant nous que des lettres de Werther à un ami, son confident ; nous sommes nous-mêmes ses confidens. C’est là la véritable unité dans l’art, l’unité du sentiment, car peu m’importent quelques détails étrangers et des hors-d’œuvre, la visite chez le pasteur de village, le séjour de Werther près du ministre ou la soirée aristocratique dans une ville d’Allemagne ; ce sont là des amusemens pour le lecteur, des fautes de composition tout au plus, si vous voulez, des évolutions dont le but est de mieux faire connaître le caractère de Werther. L’unité du roman est entière, et c’est le trait commun des œuvres qui sont durables.

Quand je parle de l’unité parfaite de Werther, je n’entends pas dire qu’il n’y a pas de mélange dans la passion de son jeune héros : qui voudrait en ôter l’orgueil et l’égoïsme n’y laisserait peut-être que fort peu de chose ; mais combien de gens mêlent de l’égoïsme et de l’orgueil dans l’amour ! Werther ne cessera donc jamais d’être vrai de ce côté, parce que c’est un côté général et humain. Il y a bien dans le héros un caractère particulier, exceptionnel, qui ne subsistera peut-être pas, et nous ne sortons pas de notre sujet en l’indiquant. Le jeune Werther est artiste et poète ; c’est en vrai poète qu’il aime Charlotte, et, s’il aime en elle la femme, il aime surtout la femme supérieure, celle dont le suffrage est flatteur pour son orgueil. Si le baron Wolfgang de Goethe avait été homme à aimer une femme profondément, il l’eût aimée comme Werther, en poète, et c’est par ce côté seulement qu’il a fait Werther à son image ; c’est par ce côté aussi que Werther a captivé le plus sûrement nos contemporains, côté vrai pour notre temps seulement, où l’on aime à poétiser le mal. Chaque siècle a sa manière et son sophisme pour excuser le mal ; nous autres, nous le faisons poétique. Goethe avait du génie, il voyait loin, il saisit cette disposition générale des esprits lorsqu’elle venait à peine de naître ; vingt-cinq ans plus tard, on sentait par toute l’Europe que Goethe avait mis le doigt sur une maladie morale de notre siècle. Bien que ce côté du caractère de Werther soit trop particulier pour demeurer toujours vrai, il ne l’est pas assez d’ailleurs pour ne pas trouver d’entrée dans tous les cœurs. Si tous les hommes ne sont pas poètes, tous du moins sont capables de sentir la poésie, et c’est un sentiment qui s’éveille surtout à l’appel de l’amour. Par la même raison qu’on se croit volontiers un peu poète quand on est amoureux, on est naturellement porté à se reconnaître dans quelques lettres de Werther. Il y a donc, même dans ce travers, une portion de vérité, quelque chose de général et d’humain. Si vous augmentez la tendance poétique de Werther, si vous exagérez sa manie, alors vous sortez du vrai pour entrer à pleines voiles dans le particulier, dans le convenu, et vous arrivez à Chatterton. Voilà bien le suicide pur et simple du poète, de l’homme qui se tue parce qu’il n’a pas obtenu le succès, qui se donne la mort par vanité. Nous pouvons bien être touchés de ce spectacle, comme nous le serions de celui d’une maladie très rare et très particulière ; mais il nous faudra entrer dans les pensées de ce malheureux, qui n’est pas fait comme ses semblables ; il ne nous inspirera pas un véritable intérêt, parce que nous ne saurions nous reconnaître en lui. Il est donc permis de le dire : le caractère de Werther, son suicide même, est dans la vérité, vérité relative, entendons-nous bien, ils sont vrais comme le mal est vrai, ils existent comme le mal existe, voilà pourquoi nous maintenons que Werther est humain et général, voilà pourquoi nous croyons que ce roman restera.

Nous pouvons maintenant passer à l’œuvre de Foscolo. Le premier caractère qui se présente à la lecture des Dernières Lettres de Jacopo Ortis, c’est le défaut volontaire d’unité. Le cœur d’Ortis est partagé entre deux sentimens, son amour pour sa patrie et sa passion pour Thérèse. Tant que le désespoir du citoyen est combattu par les illusions de l’amant, Jacopo Ortis peut vivre encore ; mais le jour où Thérèse lui dit : « Je ne serai jamais à vous ! » la résolution fatale du patriote reprend son empire ; le premier, le plus ancien des deux sentimens de Jacques Ortis ne rencontre plus d’obstacles dans le second, ou plutôt il y trouve une nouvelle force, et tous les deux se tournent en désespoir. Le suicide d’Ortis est-il celui du citoyen ou celui de l’amant ? Le poignard dont il se frappe est peut-être poussé par la jalousie, mais n’est-ce pas le fantôme de la patrie expirante qui le lui a mis entre les mains ? Ortis inscrit le suicide dans le catéchisme du citoyen ; il méprise les âmes timides qui ne courent pas au-devant de la mort, la mort volontaire, à ses yeux, est un devoir politique. Sa faiblesse peut aller jusqu’à éloigner le moment fatal ; l’amour de Thérèse est un ajournement du devoir ; il n’y a là aucune de ces mollesses du cœur, ni de ces défaillances qui mènent un amant au suicide. Non, Ortis ne se laisse pas entraîner à la mort, il n’y va pas à reculons avec le fatalisme de Werther, il y marche tête levée et il fait parade de son courage.


« Tu m’accuses de lâcheté, toi qui vends ton âme et ton honneur. Viens, regarde-moi tandis que j’agonise et que je râle dans mon sang ! tu trembles ! Quel est ici le lâche ? Tire-moi ce couteau de la poitrine, saisis-le de ton poing et dis-toi toi-même : « Dois-je vivre éternellement ? » Choisis une douleur extrême, mais courte et généreuse. Qui sait ? la fortune te prépare peut-être une mort plus douloureuse et plus infâme. Confesse la vérité ; maintenant que tu tiens la pointe de cette arme fermement dirigée contre ton cœur, ne te sens-tu pas capable de toute belle action, et ne te vois-tu pas libre et maître de tes tyrans ? »


Faut-il d’autres preuves ? Ortis ne veut pas que l’on croie qu’il se tue par amour :


« Non, chère enfant, tu n’es pas la cause de ma mort. Mes passions désespérées, les malheurs des personnes les plus nécessaires à ma vie, les crimes des hommes, la certitude de mon perpétuel esclavage et de l’opprobre éternel d’une patrie qui a été vendue, tout cela était depuis longtemps écrit, et toi, femme angélique, tu pouvais seulement adoucir mon destin, mais le désarmer, jamais ! »


Son dernier mot est inspiré de la même intention, et c’est une noble parole :


« Si quelqu’un osait l’accuser de mon malheureux sort, confonds-le avec ce serment solennel que je prononce en me jetant dans la nuit de la mort : « Thérèse est innocente. » Maintenant reçois mon âme. »


Thérèse n’occupe donc pas la première place dans le cœur d’Ortis ; cependant ce n’est pas ici un simple roman de stoïcisme politique, et ces lettres ne sont pas uniquement celles d’un Sénèque républicain. Ortis aime passionnément Thérèse ; ce n’est pas un amour vulgaire que celui qui ramène l’espérance dans un cœur où la mort régnait déjà. Ortis ressent toutes les tortures de la jalousie ; s’il vivait, il craindrait de frapper un jour Édouard[3] ; il veut se donner la mort pour prendre les devans sur la jalousie. D’ailleurs il y a des lettres qui témoignent d’un amour véritable et profond, et il est impossible de faire de Jacques Ortis un Caton italien ; Thérèse a trop de part encore dans son suicide ; elle en est la cause déterminante et prochaine. Le personnage de Jacques Ortis est donc complexe, et il ne peut produire cet effet supérieur et décisif dont le secret est dans l’unité. Il y a en lui deux hommes, comme dans Foscolo lui-même ; si vous le dédoublez, il manque quelque chose à tous les deux ; ni le patriote, ni l’amant ne sont des êtres complets : défaut radical de ce qui manque d’unité. On aura beau dire que ce mélange est naturel et qu’il se rencontre souvent dans la réalité, l’art s’accommode mal de ces accidens ; il lui faut des types, c’est-à-dire des idées générales.

Jacques Ortis ne contient pas le même degré de vérité qui est dans Werther. Il est vrai surtout pour un temps et pour un pays. De nos jours, la passion politique se mêle à presque tous nos sentimens ; du premier au dernier échelon de la société, les affections des hommes prennent la couleur de leurs opinions, et les artisans eux-mêmes, quand ils aiment ou qu’ils haïssent, l’ont souvent de la politique. Cette complication de sentimens n’est donc pas fausse dans Ortis, puisque nous la trouvons en nous-mêmes. Néanmoins cette vérité n’est pas une vérité de tous les temps ; nous la reconnaissons pour telle, mais nos devanciers l’auraient-ils comprise ? nos descendans la comprendront-Ils ? Cela est douteux. Je dirai plus ; Jacques Ortis est vrai pour l’Italie de 1800 beaucoup plus que pour nous. Ce désespoir qui lui met le poignard à la main lui est inspiré par les misères de son pays. À tort ou à raison, il ne voit que des fainéans titrés, pas de patriciens ; des moines et un clergé, pas de ministres de l’autel ; une populace, pas de peuple ; des bourgeois, pas de citoyens. À tort ou à raison, il voit l’esclavage partout, partout un triste commerce de flatteries et de corruption. Il craint pour le nom même de l’Italie et pour sa langue :


« J’ai demandé la Vie de Benvenuto Cellini à un libraire. — Nous ne l’avons pas. — Je lui ai demandé un autre écrivain, et il m’a répondu presque avec dédain qu’il ne vendait pas de livres italiens. Les gens bien élevés parlent le français avec élégance et entendent à peine le pur toscan. Les actes publics et les lois sont écrits dans une langue si bâtarde, que les phrases seules portent le cachet de l’ignorance et de la servitude de celui qui les rédige. Les Démosthènes cisalpins ont chaudement disputé dans leur sénat pour exiler de la république la langue grecque et la langue latine. »


Qu’importe aujourd’hui, qu’importe surtout à nos petits-neveux si le mépris des Français et la haine de leur gouvernement remplissent certaines lettres d’Ortis ? que nous font ces querelles de poètes et ces rancunes d’hommes de lettres qui percent dans le roman ? Si c’étaient des hors-d’œuvre, on pourrait passer condamnation sur ces détails ; ils seraient peut-être un passe-temps pour le lecteur, comme la petite cour allemande de Werther. Malheureusement tout cela fait corps avec le roman ; tout cela c’est le côté politique de l’histoire d’Ortis, et nous sommes contraints d’avouer que toutes ces choses perdent une première portion de leur intérêt eu traversant les années, et une seconde en franchissant les montagnes.

Ce n’est pas merveille si Jacques Ortis eut un grand succès en Italie, c’était un succès national. Ortis exprimait d’une manière particulière et personnelle, mais énergique et sincère, les sentimens qui étaient dans presque tous les cœurs. Ce livre paraissait au lendemain des illusions patriotiques, au moment où il n’y avait plus rien à faire qu’à se résigner. Un livre tout rempli des plaintes et des regrets qui étaient ceux du peuple, entier était la seule satisfaction possible dans un tel moment, la seule consolation pour un pays accoutumé à se consoler des réalités par la littérature. Les Lettres de Jacques Ortis ont fait, époque dans la littérature de l’Italie, et quand Foscolo n’eût pas fait autre chose, son nom eût vécu dans l’histoire.

De nos jours, où l’excès du métier littéraire rend si précieuses les œuvres désintéressées qui sont nées spontanément, sans les provocations de l’argent ou de la renommée, les Lettres de Jacques Ortis méritent toute notre attention. Voilà un livre qui n’était pas destiné au public ; l’auteur voulait se plaire à lui-même ; il cherchait à se délivrer des pensées qui l’obsédaient, et sans aucune espèce de calcul, il jeta ses pensées sur le papier. C’étaient des dissertations sur le suicide, l’ourse mettre à l’abri des indiscrets, il les mit d’abord sous le nom de ce Jacopo Ortis, qui venait de se tuer silencieusement. Peu à peu sa personne, ses sentimens, les lieux qu’il avait vus, les objets et les personnes qu’il avait aimés, prirent une large place dans ce cadre stoïque et paradoxal. Il y décrivit les paysages où il avait vécu ; il y raconta son histoire de tous les jours ; son livre devint une sorte de registre de ses émotions et de ses pensées ; toute sa vie intérieure y est, jusqu’à cette liaison secrète du physique et du moral que nous gardons tous pour nous-mêmes : j’entends parler de ces joies et de ces tristesses, de ces courages ou de ces abattemens que le soleil ou les nuages de chaque jour amènent ou remportent avec eux. Le héros, c’est-à-dire Foscolo, nous tient au courant des influences atmosphériques observées sur lui-même, et c’est pour cela qu’on a dit que Jacopo Ortis est un baromètre vivant. Notez bien que jusque-là l’auteur n’avait ni lu ni connu Werther. Il commence à imprimer, puis il laisse de côté ces feuilles qui avaient reçu les confidences de son âme ; il les remet à un hôte et part pour l’armée. Tandis qu’il parcourt les champs de bataille à la suite de nos aigles consulaires, il apprend qu’on fait courir en Italie un roman intitulé Véritable Histoire de deux amans malheureux ; ou Dernières Lettres de Jacopo Ortis, le tout grossi d’un récit auquel il n’avait jamais songé, et orné de son propre portrait ; il reconnaît dans ce livre ses feuilles de prédilection, ses chères confidences intimes au milieu d’une rapsodie ridicule. À son retour, il ne songe qu’à son Jacques Ortis ; il court chez l’imprimeur. » Holà ! où est Jacopo Marsigli ? » demande le capitaine de hussards ; à peine l’a-t-il aperçu, qu’il tire son sabre (il n’avait pas pris le temps de déposer ses armes) : « Fripon ! » s’écrie-t-il. Une tempête d’injures fondit sur la tête de l’imprimeur épouvanté. Heureusement Foscolo passait vite de la colère à la bonne humeur ; il rengaina son sabre et ne tarda pas non-seulement à pardonner à Jacopo Marsigli, mais encore à embrasser son continuateur. Tout fut réparé à peu de frais : Foscolo inséra une protestation dans un journal, et entreprit de publier à son tour son livre favori, ce roman plus vrai qu’une histoire.

C’est alors qu’il connut l’ouvrage de Goethe ; la ressemblance des deux romans était frappante ; il y avait de quoi décourager les plus résolus. Sans l’infidélité de l’imprimeur, le vrai Jacopo Ortis n’eût jamais vu le jour. Foscolo prit un parti sage ; ne pouvant échapper à la supposition d’avoir imité Werther, il profita de la lecture qu’il en avait faite : sans altérer le sujet de son livre, il en changea la composition. Jacques Ortis était formé jusque-là de lettres d’Ortis, de Thérèse, d’Édouard, du père de Thérèse. Comme dans la Nouvelle Héloïse le lecteur passait successivement d’un personnage à l’autre, et ce roman si simple et si court avait tous les inconvéniens des romans par lettres, sans en retenir les avantages. Foscolo mit de côté toutes ces épîtres de mains diverses ; il ne laissa la plume qu’à Jacques Ortis ; son livre demeura ce qu’il devait être, ce que Goethe avec son génie avait mieux deviné que lui, l’étude psychologique d’une seule âme. Jacques Ortis dut à Werther la mesure d’unité dont ce livre était capable.

Après ces explications, il devient inutile de discuter la question de l’imitation de Werther ; nous avons toutes les confidences de Foscolo dans la notice bibliographique insérée à la suite de l’édition de Londres en 1814, et dans ses lettres, surtout dans celle qu’il adressa à M. Bartholdy le 29 septembre 1808, et qui a été donnée par le comte Balbo à l’Anthologie italienne. En présence du témoignage d’un auteur dont la bonne loi ne fut jamais suspectée, les doutes et les raisonnemens tomberaient d’eux-mêmes. Quant à la comparaison des deux livres, le lecteur a pu la faire en suivant nos réflexions. Il est manifeste que Werther a un caractère plus général que Jacopo Ortis ; le premier est Européen, en même temps qu’Allemand ; si la disposition morale qu’il représente est une maladie, c’est une maladie épidémique. Le second est exclusivement Italien. Et nous n’avons pas même relevé quelques traits plus particuliers qui appartiennent à la physionomie d’Ortis et lui donnent un air étranger pour nous et pour notre temps. Je ne sais si l’on a remarqué ce qu’il y a d’antique et de grec dans certaines pages de ce roman ; non-seulement il est rempli du stoïcisme de Sénèque et de Lucain, mais les souvenirs classiques s’y présentent souvent. Thérèse est assise sous un mûrier ; Ortis, assis près d’elle, la tête appuyée au tronc de l’arbre, lui récite les odes de Sapho. Dans un autre moment, Ortis, s’éloignant du lieu où il a vu Thérèse, se tourne, les bras ouverts, comme pour se consoler, vers l’astre de Vénus. Ailleurs il croit apercevoir les nymphes aux légers vêtemens, couronnées de roses et dansant autour de lui ; il invoque les Muses et l’Amour. Au-dessous des cascades écumantes et harmonieuses, il lui semble voir sortir à moitié des eaux, avec leurs cheveux brillans répandus sur les épaules et leurs yeux sourians, les Naïades, aimables divinités des fontaines. C’est avec la même attitude, dans les mêmes termes, que Catulle, ce grand imitateur des Grecs, faisait apparaître les Néréides au héros Pélée. Voilà les images et les souvenirs que l’on trouve dans un roman et un roman par lettres ; il ne les faut pas attribuer seulement à la tournure hellénique de l’esprit de Foscolo, ni à l’influence de Zacynthe la bien boisée, mais l’Italie est la terre classique de la mythologie : c’est là que les dieux de l’Olympe, que défendait Boileau, ont livré leurs derniers combats. Est-il nécessaire de dire que le renom de Jacques Ortis s’est répandu en Europe, mais que le succès de ce livre s’est à peu près borné entre les limites de l’Italie ? C’est une assez belle gloire, pour un poète, d’avoir passionné toute la jeunesse d’un grand pays ; telle fut la destinée de Jacques Ortis, et ce livre, né spontanément, mais sans propos délibéré, du cœur de Foscolo, demeure le plus original et le plus intéressant de ses ouvrages.

L’auteur de Jacques Ortis n’a fait qu’un petit nombre de poésies ; il l’a dit lui-même, il traitait sa muse comme ses maîtresses : il courait avec ardeur après elle, mais il la quittait bientôt, de peur d’être gagné par l’ennui. Il n’avait ni avec l’une ni avec les autres un sentiment bien clair de l’obligation ; en poésie comme en amour, il ne se créait pas de devoir. La fuite de l’ennui était sa règle, parce que l’ennui occupait une grande place dans son existence : c’était son ennemi intime et mortel. « Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude, » a écrit Pascal, qui a si bien connu et décrit l’ennui. Foscolo souffrait de ne pas agir ; il était ambitieux d’action, et ne pouvait se résigner à l’humble part de l’activité littéraire, telle qu’on la conçoit en Italie. Faire des tragédies sans convertir la scène en tribune, traduire Homère ou Virgile, jouer son petit rôle dans une des cinquante académies italiennes, manœuvrer habilement parmi les petites passions et les petits amours-propres, c’était un métier qu’il ne savait pas ; la nature l’en avait fait incapable. L’ennui était une plante féconde et vivace qui jetait sans cesse en lui de nouvelles racines, et, si ce n’est dans certains momens d’agitation, elle lui repoussait toujours au fond du cœur.

La plus célèbre de ses pièces est assurément celle de i Sepolcri (les Tombeaux). L’usage avait cessé d’ensevelir les morts autour des églises ou dans les églises mêmes. Les sépultures étaient portées hors des villes ; mais ceux qui ne laissaient pas de quoi payer un monument funèbre ; étaient confondus dans la foule des morts, et il ne restait plus rien d’eux aux regards de leurs amis. Le poète Parini était mort pauvre depuis sept ou huit ans, et la trace de sa dernière demeure était perdue. Telle fut l’occasion qui inspira les beaux vers des Sepolcri. Deux sentimens dominent dans cette pièce ; l’auteur est à la fois démocrate et disciple passionné de l’antiquité. Il célèbre dans son maître, dans Parini, le poète qui a fait la satire des patriciens milanais ; il remonte par la pensée vers le temps des Grecs, ses aïeux, il leur envie leurs poétiques sépultures. Ces deux sentimens ont dicté les deux meilleurs morceaux des Sepolcri.

« Une loi nouvelle place aujourd’hui les sépultures loin des regards amis, et dispute aux morts la durée de leur nom. Il est étendu sans tombeau, ton ministre sacré, ô Thalie, qui dans sa pauvre demeure, en chantant, t’éleva un laurier avec les soins d’un long amour, et qui t’offrit des couronnes, et toi, tu répandais le rayon de ton sourire sur les vers dont il perçait le Sardanapale lombard, cet homme qui ne trouve de grâces qu’au mugissement des bœufs dans les antres de l’Adda et sur les rives du Tessin, parce qu’ils font la richesse de son oisiveté et le luxe de sa table. Belle muse, où es-tu ? Je ne sens pas ce parfum d’ambroisie qui annonce ta présence parmi ces arbres au pied desquels je suis assis, et je soupire après le toit de ma mère. Tu venais et tu lui souriais sous ce tilleul, dont les feuilles pendantes frémissent, parce qu’elles ne couvrent pas, ô déesse, l’urne du vieillard à qui elles donnaient le repos et l’ombrage. Peut-être au milieu de nos bruits et de notre foule, tu erres à l’aventure, et tu cherches où dort la tête sacrée de ton Parini. Elle n’a pas eu d’ombrage pour lui dans ses murs, la cité, lascive courtisane de poètes efféminés ; pas une pierre, pas une parole ! Et peut-être le brigand qui expia ses crimes sur l’échafaud a-t-il ensanglanté les ossemens du poêle avec sa tête mutilée… »


Nous avons dit qu’il enviait aux anciens leurs sépultures ; Foscolo est si pénétré de cet esprit de l’antiquité, qu’il en est presque païen. Il ne comprend plus la religieuse poésie de ces tombes qui servaient de pavé à nos églises : on dirait qu’il a perdu le sens chrétien. On lit même avec peine les vers où il parle de l’odeur des morts qui se mêle à celle de l’encens, des images funèbres qui attristent les yeux, et des âmes qui du fond du sanctuaire réclament à leurs héritiers les prières qui se vendent ; mais quand il arrive aux souvenirs de l’antiquité, la froide satire et la fausse philosophie font place à la poésie véritable :


« Les cyprès et les cèdres imprégnaient les zéphyrs de pures exhalaisons, et répandaient, durant un âge éternel, sur les urnes des morts une éternelle verdure ; des vases précieux recueillaient les larmes fidèles. Les amis enlevaient une étincelle au soleil pour illuminer la nuit souterraine, parce que les yeux de l’homme, en mourant, cherchent le soleil, et toutes les poitrines envoient leur dernier soupir à la lumière qui fuit. Les fontaines versant des eaux lustrales nourrissaient les amarantes et les violettes sur le funèbre gazon, et celui qui se posait sur une tombe pour offrir une libation de lait et raconter ses peines à quelque mort chéri sentait se répandre autour de lui un parfum tel qu’un souffle venu du séjour bienheureux des Champs-Elysées. »


Malgré ces beaux passages, nous ne pouvons admirer cette pièce des Tombeaux sans réserve : elle tourne souvent à l’érudition ; les souvenirs mythologiques, historiques et littéraires s’y pressent en foule ; le poète procède souvent par allusion ; il est obligé de se commenter lui-même, d’écrire des notes à la suite de ses vers et de devenir son propre scoliaste. Il est Grec dans ce défaut comme dans ses qualités ; il est Grec, mais non de la bonne époque : il est Alexandrin. Je ne voudrais pas comparer les vers de Foscolo avec ceux de Lycophron ; mais le chef-d’œuvre de ce genre érudit et obscur, c’est la Cassandre de ce poète de ténébreuse mémoire. Je trouve une preuve de cette érudition indiscrète aussitôt après le morceau que nous venons de traduire :


« Pieuse folie, qui rend les jardins des cimetières placés hors des villes si chers aux jeunes filles anglaises ; là elles sont conduites par l’amour d’une mère qu’elles ont perdue ; là furent implorés les génies pour le retour des cendres du héros qui coupa le grand mât du navire vaincu, et se creusa lui-même un cercueil. »


Ce héros, c’est Nelson, qui nous prit en Égypte le vaisseau de premier ordre l’Orient, en coupa le grand mât, et du tronçon se fit un cercueil qu’il portait toujours avec lui. Je pourrais multiplier les exemples : un seul suffit pour indiquer la tendance de cette poésie érudite ; insister davantage donnerait peut-être une fausse idée de cette pièce, qui, après tout, est fort belle. Il y a dans la pensée générale une mélancolie sans apprêt, une tristesse qui n’est pas jouée. La tombe était toujours présente à la pensée de Foscolo. Il invoque souvent la mort dans ses lettres ; comme la jeune Laurette de son Jacques Ortis entourait un crâne de roses entrelacées, de même Foscolo couronnait l’image de la mort de douces images. Cette pièce sera toujours lue tant qu’il y aura une histoire de la poésie italienne. Elle n’est pas un chef-d’œuvre comme l’Élégie écrite dans un cimetière de campagne, ni dans des proportions plus étroites encore, comme la Chute des Feuilles ; mais parmi les monumens de la poésie élégiaque moderne, elle ne le cède guère qu’aux deux célèbres pièces de Thomas Gray et de Millevoye. Les Tombeaux ne sont pourtant pas une simple élégie ; c’est aussi une satire et un poème lyrique : l’auteur lui donne le nom de carme, et nous voyons par une lettre qu’il croyait avoir inventé un nouveau genre. Le ton satirique et l’ironie n’abandonnent presque jamais Parini, son maître ; Foscolo continue donc à lui ressembler, même quand il aspire le plus à l’originalité. Quelle idée se faisait-il de ces compositions qu’il appelait par excellence de ce beau nom antique de carmi, poèmes ? Un seul essai ne suffit pas pour répondre à cette question.

Le roman de Jacques Ortis avait gagné les cœurs des jeunes gens à ce Vénitien qui trouvait des couleurs si ardentes pour exprimer l’amour et le patriotisme. Le peu de poésies qu’il publiait augmentaient encore sa popularité ; son nom avait d’ailleurs retenti dans toutes les parties de l’Italie par quelques journaux où il prenait part ; l’habit même qu’il portait attirait sur lui l’intérêt du public : un officier homme de lettres était un personnage presque nouveau dans un pays où la littérature semblait condamnée au silence d’un cloître ou aux loisirs d’une académie. Il y avait bien longtemps peut-être qu’on n’avait vu un poète portant l’épée ; il ne manquait à Foscolo que les triomphes du théâtre. Avant l’âge de vingt ans, il avait fait jouer à Venise une tragédie de Thyeste, que le patriotisme des Vénitiens avait applaudie. C’était l’essai d’un jeune homme, imitateur passionné d’Alfieri. Il fit plus tard deux ouvrages, Ajax et Ricciarda, qui furent représentés par toute l’Italie. Ni l’un ni l’autre n’est un drame qui puisse vivre longtemps ; Foscolo n’a retenu d’Alfieri que le style laconique et sentencieux.

On sait que le poète piémontais était médiocrement doué du génie dramatique : il avait la vigueur de la pensée et la forte peinture des caractères ; mais il ne connaissait pas le développement des passions, ses personnages raisonnent et n’agissent pas. Un illustre professeur a montré dans le théâtre d’Alfieri l’influence française, et c’est presque de la présomption de ne pas s’en tenir à citer son jugement. Oserai-je dire que je crois y voir une influence plus ancienne en même temps que plus directe, une influence qui était naturalisée en Italie bien avant celle de la France, l’influence de Sénèque ? À notre sens, il n’y a que deux sortes de tragédies au monde : d’une part, la tragédie d’action, celle qui se joue et qui est faite pour émouvoir les hommes réunis par la représentation vivante de la réalité ; de l’autre, la tragédie plus littéraire que dramatique, celle qui n’est pas faite pour être jouée, si ce n’est par hasard, mais pour être lue : la tragédie de cabinet. Le type de cette dernière est assurément celle de Sénèque. Tôt ou tard la seconde succède à la première, mais il y a des pays qui n’ont jamais eu que la seconde, et l’Italie en est un exemple. La tragédie italienne est presque tout entière une tragédie de cabinet ; les ouvrages qu’elle produisait avaient un petit nombre de représentations, fort souvent une seule, le plus souvent même pas une ; aussi Sénèque est-il le modèle généralement suivi. Quand la tragédie n’est pas faite pour la représentation, la vérité dramatique n’est plus la première loi ; elle est sacrifiée aux pensées de détail, aux maximes, aux sentences ; le drame cesse d’être l’affaire principale ; il n’est plus qu’un cadre. Les tragédies d’Alfieri ont sur celles du XVIe siècle l’avantage du temps, de l’expérience et des exemples ; elles ont profité des progrès de l’art dramatique, mais elles sont toujours italiennes ; elles sont écrites pour être lues, tout au plus pour être jouées, disons plutôt déclamées, devant un auditoire choisi. Le débit dans ces conditions est encore une espèce de lecture. In tel genre de pièce est surtout favorable aux développemens philosophiques et politiques ; le théâtre alors devient aisément une tribune, tribune plus discrète que l’autre, car c’est une tribune d’académie qu’on peut tolérer partout.

Quelques années plus tard, avec les révolutions survenues en Italie, les conditions du théâtre changèrent ; ces drames d’amateurs parurent librement devant le public. La gloire d’Alfieri en fut prodigieusement augmentée, mais la tragédie elle-même ne changea guère ; elle continua de marcher dans la voie ouverte par l’auteur de Philippe II, elle se ressouvint toujours de son origine et ne fit jamais oublier qu’elle était née dans les académies ; elle demeura philosophique, politique, oratoire, déclamatoire même, comme Alfieri l’avait faite. Les tragédies de Foscolo ne font pas exception à la règle. Il est bien au-dessous du maître de la tragédie italienne pour la composition de ses drames. Nous ne lui demandons pas le développement des passions qu’Alfieri lui-même ne connaissait pas, et qui est en quelque sorte impossible dans un système de tragédie tout oratoire ; mais il n’a pas non plus les situations tragiques, et Alfieri en avait beaucoup. La meilleure de ses pièces, Ricciarda, n’est que la perpétuité d’une même situation, un jeune prince caché dans la forteresse de son ennemi, près de la fille de cet homme implacable, qu’il voit en secret, sans espoir, et qu’il expose ainsi que lui-même à une mort certaine, si leur amour est découvert. Quand le père et l’amant se rencontrent enfin, ce qui était inévitable, la pièce est finie, car le père, n’ayant pas d’autre vengeance, poignarde sa fille, et l’amant ne parvient qu’à ce résultat, d’avoir causé la mort de celle qu’il aimait. Le mérite de cette pièce est tout entier dans le style ; il est fier, énergique, dantesque. On dirait que Foscolo et les poètes de cette école tragique ne songent pas à autre chose, et qu’assurés d’avoir des auditeurs, pourvu qu’ils remplissent leur esprit de nobles pensées et leurs oreilles de beau langage, ils se mettent en devoir d’entasser les beaux vers. Ils croient être assez tragiques, lorsqu’ils ont trouvé des traits de force et de vigueur ; aussi sont-ils les disciples fidèles de Dante ; ils imitent ses vers, comme au XVIe siècle on imitait ceux de Pétrarque. Naturellement la tragédie a retenu de son réformateur une tendance politique ; il est rare que la pensée générale de la pièce n’intéresse pas la gloire ou l’indépendance de l’Italie : si le poète n’est pas tribun, il est au moins orateur patriote ; le patriotisme est en quelque sorte une des conditions du genre. On conçoit aisément quelle puissance la tragédie doit tirer de cette espèce de privilège ; elle reprend de ce côté une vitalité qui lui manquerait de l’autre. Les règles éternelles de l’art en souffrent sans doute ; mais il y a une force magique dans la pensée d’un peuple qui se reconnaît elle-même en présence d’une œuvre littéraire, et c’est plus qu’il n’en faut pour faire vivre la tragédie italienne.

Ricciarda, peinture des divisions et des guerres civiles de l’Italie au moyen âge, était un appel à la nation tout entière, un tableau de ses souffrances et une exhortation à la concorde. Les citations nous arrêteraient trop longtemps ; elles ne prouveraient d’ailleurs que ce que nous voyons partout dans les écrits de Foscolo, l’idée de l’Italie toujours présente au poète comme au citoyen. Déjà dans Ajax on avait vu des arrière-pensées politiques fort éloignées peut-être de l’esprit de Foscolo ; nous ne savons par exemple si, en dessinant le caractère indomptable d’Ajax, que l’intrigue d’Ulysse a privé des armes d’Achille, l’auteur avait réellement voulu indiquer aux spectateurs le général Moreau. On le crut, et cette persuasion avait redoublé les applaudissemens d’une part, mais aussi augmenté la froideur de l’autre. Ricciarda fut arrêtée par la censure, on l’accusait de réveiller les passions éteintes ; mais, quand la censure se compose d’hommes de lettres, elle se compose de rivaux. Foscolo s’expliqua lui-même avec les ministres, et Ricciarda fut jouée. Cette pièce ne tint pas longtemps au théâtre. Ce n’est pas que le succès eût manqué au poète : tandis que Foscolo restait impassible au fond d’une loge et se drapait dans son stoïcisme, les applaudissemens, les cris appelaient en vain l’auteur sur la scène. À chaque entr’acte, les clameurs triomphales redoublaient ; le public, faisant fonction de peuple souverain, entendait bien contraindre Foscolo à paraître devant la rampe. On crut un instant que le troisième acte ne pourrait commencer. Le podestat, craignant le désordre, venait prier Foscolo de se laisser porter en triomphe ; mais le poète était un véritable Zenon : il exposait sa pièce, il n’exposait pas sa personne ; il fallut bien couper court à l’ovation, faute d’un triomphateur. Tandis que l’auteur de Ricciarda se comportait au fond d’une loge du théâtre de Bologne comme un héros de Plutarque, les événemens se précipitaient au dehors : on était au mois de septembre 1813 ; deux mois après, l’Italie était à deux doigts de sa ruine ; ce n’était plus ni un temps ni un pays à jouer des tragédies. Foscolo retira Ricciarda du théâtre, et se prépara aux émotions d’un drame plus sérieux.

Pour n’interrompre pas ce que nous avions à dire du poète, nous n’avons pas fait mention de ses leçons dans l’université de Pavie : elles furent données entre l’Ajax et la Ricciarda, au commencement de 1810, et contribuèrent beaucoup à étendre sa popularité. Le gouvernement du vice-roi d’Italie l’avait désigné pour la chaire d’éloquence. Cette chaire était presque de fondation nouvelle ; l’enseignement qui en était l’objet était le fruit des idées venues de France ; il avait pour l’Italie un caractère presque révolutionnaire. Deux noms célèbres s’étaient attachés à cet enseignement : Parini, avant la conquête française, avait fait dans le collège de Brera un cours sur la littérature, et laissé des traces profondes dans la mémoire de la jeunesse. À l’époque de Parini, c’était déjà faire de la révolution que d’enseigner la littérature nationale. Monti fut désigné par Napoléon pour la chaire d’éloquence, quand il réorganisa l’université de Pavie. Poussé par les circonstances, il ne craignit pas de tenir aux écoliers un langage plus libéral encore et d’arborer d’une main hardie le drapeau italien. Une sorte d’enthousiasme gagnait le professeur et les élèves. Pleins de confiance dans un présent où l’Italie elle-même était appelée ; au partage de la gloire, un peu injustes même pour le passé, ils se donnaient le plaisir facile de triompher des vieilles entraves brisées ; ils goûtaient la joie innocente et patriotique d’attribuer aux empiétemens de l’église, à l’inquisition, au saint office la stérilité littéraire ou le mauvais goût des générations qui les avaient précédés. Foscolo ne fut pas le successeur immédiat de Monti, mais l’intervalle entre eux fut très court, et il trouva autour de cette chaire ce bruit et ces échos qui sont un aiguillon, mais aussi un danger pour les successeurs des professeurs populaires. Le danger pour Foscolo n’était pas d’être abandonné par l’auditoire. Quoiqu’il n’eût pas comme Monti cette sympathie toujours prête et cette expansion à volonté qui font les professeurs brillans et diserts, il sentait profondément, ce qui est la source de l’éloquence, et sa physionomie expressive et singulière s’emparait aisément de l’attention. Le danger pour lui était dans la popularité de cette chaire qu’il abordait. Là où Monti avait flatté l’amour-propre national, Foscolo éveillait les passions : au lieu d’encourager le mouvement des esprits en le modérant, il le surexcitait en lui reprochant de sommeiller. Si l’ardeur est nécessaire à celui qui enseigne, elle a besoin d’être mesurée. Lorsqu’elle manque au professeur, il n’y a pas de vie dans ses leçons ; il est incapable de communiquer une foi qu’il n’a pas. Cependant le professeur n’est pas simplement un orateur qui plaide une cause, il a charge d’âmes, et pécher par excès est pour lui plus fâcheux que de pécher par insuffisance. Il faut laisser à l’avocat le privilège peu enviable de frapper fort ; le professeur ne doit se préoccuper que de frapper juste. Foscolo assure dans sa correspondance qu’il tomba dans la disgrâce, parce qu’il ne voulut pas louer. Il est possible en effet que des louanges habiles eussent mis à couvert le professeur compromis ; mais Foscolo heurtait trop de préjugés, froissait trop d’amours-propres, pour ne pas susciter un grand nombre d’ennemis. Il provoquait à plaisir toutes les académies de la péninsule, il se mettait à des tous les pédans : la chaire d’éloquence de Pavie fut suspendue au bout de quelques leçons.

Les biographes de Foscolo font trop disparaître de sa vicies luttes et les rivalités mesquines, pour le montrer toujours en présence d’un grand adversaire, le gouvernement. On se ferait pourtant une fausse idée de l’auteur de Jacques Ortis, si l’on croyait qu’il fût toujours à l’abri des petites passions de l’homme de lettres, petites partout, mais principalement en Italie. Foscolo était fort contre les grands coups ; il ne l’était pas contre les coups d’épingle. Il savait renoncer à la fortune, à sa patrie, à sa famille ; il ne savait pas prendre son parti d’un mauvais propos. Est-ce que les grands caractères de l’antiquité avaient une grandeur plus égale et plus entière que ceux des temps modernes ? Est-ce que l’histoire, traçant leur portrait, a caché les petits défauts du visage, et ne doivent-ils leur admirable perfection qu’à l’infidélité relative de leurs biographes ? Il nous semble qu’un des grands hommes de Plutarque n’aurait pas compromis sa gloire dans des querelles d’homme de lettres et dans des conflits de jalousie ou de vanité. Quand on a le courage de renoncer aux faveurs, on devrait avoir celui de ne pas envier les hommes qui les possèdent. Je vois avec peine Foscolo écrivant des personnalités contre les écrivains pensionnés ou titrés, faisant un article de journal pour déprécier un ami qu’il avait porté jusqu’aux nues, changeant de goût et de jugement sur les hommes, parce qu’ils ne pensaient pas comme lui. Il m’ôte en partie le plaisir de l’admirer, il me gâte son départ héroïque pour l’exil, lorsqu’à peine retiré en Suisse, il jette l’injure à ses ennemis, ennemis purement littéraires, sous le voile transparent d’une allégorie en action, portant pour titre : Didymi clerici prophetoe minimi hypercalypsis. Il ajoutait même une clé à son hypercalypse, de peur qu’il ne manquât quelque chose à la clarté de l’allusion ; mais je ne veux pas m’arrêter sur ces misères. Si le pauvre exilé avait des torts, ceux qui restaient dans leur pays, dans leurs académies et dans leurs places, n’en avaient pas de moindres :

Iliacos intra muros peccatur et extra.

La postérité n’entre pas dans les petites querelles ; elle ne voit que les résultats. Quel que soit le point de vue duquel on juge Foscolo, on pourra faire la part de la vanité ; mais l’honneur de ses souffrances lui reste, et un beau sacrifice accompli rachète toutes les petites fautes. Telle est du moins notre impression personnelle après la lecture attentive de ses écrits. S’il excède la mesure ordinaire des hommes de lettres ses contemporains et ses compatriotes, ce n’est pas par la grandeur stoïque et inaltérable du caractère, ce n’est pas non plus par les passions gigantesques, fausse grandeur que le public admire beaucoup aujourd’hui, mais qui se trouve dans les romans plutôt que dans la réalité ; c’est par une hauteur d’âme qui, parmi beaucoup de faiblesses et d’inégalités, le rendit capable de nobles résolutions et de vertus antiques.

Foscolo était prédestiné pour l’exil ; le traité de Campo-Formio l’avait chassé de Venise à Milan ; les coteries littéraires l’avaient contraint de fuir la Lombardie ; il habitait les rives de l’Arno, il s’était fait citoyen de Florence ; il faisait ses délices de la langue et de la prononciation toscane, et aussi de la société des belles Florentines (car il paraît, au moins par ses lettres, que Florence était toujours digne de Boccace et du Décaméron) ; il mettait son bonheur à devenir Florentin, lorsque les désastres de 1813 vinrent le tirer de sa retraite. Foscolo se souvint qu’il portait une épée ; il n’attendit pas qu’on le rappelât sous les drapeaux ; il vint se mettre à la disposition du ministre de la guerre à Milan. Comme toutes les âmes généreuses, il était plus fidèle à l’adversité qu’à la bonne fortune. Nous devons le dire, puisque c’est de l’histoire, Foscolo n’aimait pas Napoléon ; mais il n’était pas aveugle, et il avait le juste sentiment de ce que l’Italie devait à ce grand génie. Il ne voyait pas seulement les travaux accomplis, le commerce étendu, l’agriculture encouragée ; il ne voyait pas seulement la route du Simplon et 500 millions jetés en Italie : tout autre conquérant, puissant et riche, en aurait pu faire autant ; il voyait, et pour un homme qui ne recherchait ni ne voulait la faveur impériale, ce sera son honneur de l’avoir écrit partout, il voyait un royaume puissant fondé au cœur de l’Italie, gouverné avec des italiens, il voyait surtout une armée nationale formée dans un pays qui n’en avait pas eu depuis quatorze siècles ; il voyait six millions d’Italiens appelés sous un étendard qui ne leur était pas étranger, aguerris, exercés à défendre leur patrie, apprenant, chose, hélas ! bien nouvelle en Italie, à chérir un drapeau. Il le voyait, et la question de l’indépendance italienne lui semblait à moitié résolue. Sans doute il n’était qu’à moitié satisfait ; le professeur d’éloquence, redevenu capitaine de cavalerie, n’avait qu’un demi-dévouement ; il revenait au combat pour la cause de l’indépendance. Comme il voyait la mêlée recommencer, et qu’il devinait que tout allait être remis en question, il ne voulait pas que rien lut résolu sans lui ; il y allait pour le compte de l’Italie, et la cause de Napoléon ne lui devait pas grande reconnaissance. Néanmoins, outre qu’il était légitime à un Italien de tenir pour l’Italie, et que l’enfant de Zacynthe aurait pu dire comme Homère : « Le meilleur, l’unique parti est de combattre pour la patrie, » n’avait-il pas le mérite de comprendre que le sort de l’Italie était attaché à celui de l’empire, et qu’il fallait servir la cause générale, afin de sauver la cause particulière ? Foscolo remplit son devoir jusqu’à la fin ; officier, il vint se ranger sous le drapeau ; Italien, il ne crut pas que sa fidélité dût traverser les Alpes. Après la chute du royaume d’Italie, il voulut donner sa démission de capitaine ; la régence de Milan lui répondit par le brevet de chef d’escadron. Depuis ce jour jusqu’à son départ pour l’exil, il demeura spectateur des événemens, dans cette position intermédiaire qui sied aux hommes désintéressés, mais qui déchaîne contre eux les passions de tous les partis extrêmes. Dans une lettre inédite à la comtesse d’Albany, il fait une peinture piquante, quoique un peu vive, des divisions et des réactions de cette fatale année 1814.


« Ils n’ont jamais su ce qu’ils voulaient ; il semble que toutes leurs forces intellectuelles n’aient été exercées qu’au bavardage, à la haine, au mécontentement de tout et de tous. Maintenant ils trouvent les Allemands laids, crasseux et jaunes, desquels, à mon avis, ce n’est pas la faute, si la canaille patricienne et plébéienne de l’Italie, la majorité en un mot, a les yeux de l’âme affectés de la jaunisse. et pourtant l’expérience n’a pu faire entrer dans leurs têtes dures comme la corne cette vérité fort vieille, plus vieille même, je crois, que le père Adam, à savoir que qui ne sait pas ce qu’il veut se doit résigner à faire ce que veulent les autres. Nos patriciens voudraient et ne voudraient pas la toute-puissance des prêtres ; les prêtres voudraient le saint-office, mais ne voudraient pas des frères ; les frères espèrent de reconquérir la domination sur les consciences, mais ils craignent la concurrence prépondérante des jésuites ; les propriétaires voudraient des places lucratives (ils en avaient tous sous l’autre gouvernement), mais ils ne veulent payer qu’un tiers de leurs charges ; le peuple veut le pain à trois sous la livre, et puis il crie si le propriétaire, vendant les denrées à vil prix, ne soutient pas le même luxe et diminue les travaux des ouvriers. Tous ensemble et chacun isolément ils s’imaginent que les souverains d’Europe se sont armés pour redresser les torts des individus. Les pétitions pleuvent chez Bellegarde[4] pour qu’on restitue leurs anciens privilèges aux sacristies des églises et aux antichambres des petits seigneurs, pour qu’on rende les galons aux estafiers, les bouffettes aux chevaux, et un habile exécuteur à l’inquisition dominicaine. Item, par tendresse pour la gloire italienne et la littérature nationale, on imagine de brûler tous les auteurs jansénistes, républicains, athées, jacobins, érotiques, comiques et tragiques, enfin, hors le père Segneri et Métastase, tous les auteurs que l’Italie a possédés jusqu’à ce jour, et qui n’ont pas été canonisés par le saint-office. Pour finir, beaucoup de personnes sollicitent de la clémence de César une place en prison, ou les galères, ou l’échafaud, ou tout au moins l’exil pour quiconque a eu des opinions contraires à leurs passions. »


Ce juste-milieu d’opinions, ou plutôt cette indifférence à laquelle Foscolo était à peu près parvenu, déplaisait surtout aux hommes de lettres, faction puissante, quoique étrangère au gouvernement du pays, désignée ordinairement par les noms de dolti ou de letterati, les doctes ou lettrés. L’influence de cette classe d’hommes en Italie ne s’exerce pas directement sur le peuple ; outre que les tendances si peu pratiques de la littérature italienne leur ôtent les moyens d’agir sur l’esprit de la foule, la nature même de la langue, qui est littéraire et savante, langue écrite plutôt que parlée, les empêche d’être compris de la masse ; la presse même se ressent de cet état de choses, et il n’est pas de pays où les journaux exercent si peu d’empire sur les classes inférieures de la société. Mais si les hommes de lettres ne peuvent rien par eux-mêmes sur les sentimens de la multitude, ils sont écoutés par la population plus instruite ; ils pourraient même diriger l’opinion le jour où ils auraient le droit de se faire entendre. L’Autriche, même celle de Léopold et de Joseph, les écartait soigneusement des affaires ; des titres et des pensions étaient proposés à leur ambition ; on les faisait conseillers auliques ou poètes césaréens. Moyennant ces récompenses, ils étaient encouragés à perpétuer l’oisiveté littéraire et le désœuvrement artistique ; c’était une classe de petits mandarins préposés au département des plaisirs intellectuels ; tout au plus chargeait-on un poète, Parini par exemple, de rédiger un journal privilégié. Le régime français fut beaucoup plus libéral : on vit des hommes de lettres dans les conseils du gouvernement, et des doctes siégèrent au sénat. Quand les Autrichiens furent rentrés dans Milan, les lettres durent quitter la place qu’on leur avait laissée sur la scène, et se retirer à l’ombre des académies. En perdant les positions officielles, elles comprirent qu’elles étaient invitées à reprendre leur ancien rôle de divertir innocemment et d’amuser sans péril. Pourtant les lettres ne donnent, pas du jour au lendemain leur démission : les doctes hésitèrent ; les uns regrettaient le passé, les autres les fausses espérances qu’ils s’étaient forgées. Le gouvernement jeta les yeux sur Foscolo pour tourner la difficulté et vaincre par des moyens doux cette résistance dont il prévoyait les dangers.

Ces vues particulières du cabinet sur l’ancien professeur d’éloquence de Pavie furent la source des calomnies dont Foscolo fut accablé jusque dans l’exil. On lui pardonnait à peine de s’être tenu à l’écart, autant qu’il était possible, sous le régime napoléonien ; il avait irrité par ses mépris tous ceux qui étaient en possession des faveurs. Maintenant que la Lombardie redevenait province autrichienne, et que l’indépendance italienne n’était plus qu’une illusion perdue, comment l’auteur du Discours à Bonaparte pouvait-il se rapprocher de l’Autriche, et le républicain mécontent sous le royaume d’Italie se déclarer satisfait sous un gouverneur envoyé de Vienne ? Non-seulement les littérateurs de Milan l’accusaient d’une voix unanime, ceux même de Florence commençaient à s’en défier. Niccolini, l’un des rares amis de Foscolo qui survivent encore, disait plus tard que longtemps après 1815 il avait conservé des défiances contre lui. Pecchio, son premier biographe, et d’autres après lui, ont reproché à Foscolo sa versatilité politique. Aujourd’hui la vérité s’est fait jour. Quand on lit la Lettre apologétique écrite à Londres par Foscolo une année avant sa mort et publiée seulement en 1844 à Lugano, quand on y ajoute la correspondance qui vient d’être donnée, tous les doutes disparaissent, et si l’on regrette que Foscolo ait fait trop de place dans son cœur à la misanthropie et au mépris, on reconnaît avec plaisir que sa mémoire est dignement vengée. Les généraux autrichiens, et parmi eux le comte de Ficquelmont, proposèrent à Foscolo d’établir un journal, pour concilier les esprits au gouvernement de leurs nouveaux maîtres. On peut pardonner à des généraux autrichiens d’avoir pensé qu’un homme de lettres qui s’était montré peu content sous le régime précédent serait facilement disposé à servir le nouveau ; d’ailleurs cet homme de lettres était officier, ce qui devait leur plaire ; mais ils avaient mal jugé Foscolo : ils n’avaient pas compris que les motifs de s’abstenir n’avaient fait que s’accroître pour lui. Ils ne voyaient pas que les exhortations à la paix, signées de Foscolo, paraîtraient des trahisons, et que chacun de ses articles de journal serait une apostasie ; que, s’ils voulaient perdre Foscolo lui-même, le moyen était bon, mais que s’ils avaient un autre but, ils ne l’atteindraient pas.

Tandis que cette affaire se traitait entre des généraux et un humble poète, une autre question s’agitait dans l’âme de Foscolo, ou plutôt tout était subordonné pour lui à cette question qu’il tenait secrète ; le moment approchait où il serait invité à prêter serment. Si le refus de serment est respectable, même quand la nation a prononcé, que faut-il en penser quand la souveraineté est le fruit d’une conquête et qu’on jure la foi entre les mains d’un étranger ? Foscolo, qui avait pu servir sous les aigles sans se lier par un serment, n’en voulait pas prêter à l’Autriche, et quand il l’aurait voulu, le pouvait-il faire sans justifier les calomnies ? Que diraient les poètes pensionnés et les hommes de lettres sénateurs d’autrefois ? Que diraient tous ces gens qu’il avait déchirés de ses sarcasmes ? Si Foscolo n’avait pas compté presque autant d’ennemis qu’il y avait de poètes à Milan, il pouvait donner sa démission en silence, il aurait trouvé où se réfugier ; mais il avait l’âme trop fière pour descendre à ces réconciliations si faciles entre mécontens. D’ailleurs le refus de serment n’était pas une simple démission, c’était un péril. Le poète fit de la diplomatie avec les généraux, traîna l’affaire du journal en longueur, feignit jusqu’à un certain point d’entrer dans les vues du gouvernement, parla de conditions qu’il savait ne pouvoir être acceptées, fit semblant de se résoudre au serment, commanda son habit d’uniforme autrichien, se fit prendre mesure, et enfin, ayant pris son temps, il partit un soir et traversa la frontière suisse. Il abandonnait son grade militaire, sa pension d’officier supérieur, son traitement de l’université, son propre patrimoine ; il abandonnait sa patrie, sa mère et sa sœur, qu’il ne devait plus revoir. Voici ce qu’il écrivait à sa famille :


« Mon honneur et ma conscience me défendent de prêter un serment que le présent gouvernement exige pour m’obliger à servir. Mes occupations, mon âge, mes intérêts, m’ôtent désormais toute vocation pour le métier de soldat. Je trahirais la noblesse jusqu’ici intacte de mon caractère en jurant des choses que je ne pourrais tenir, et en me vendant à un gouvernement quelconque. Pour moi, je n’ai jamais entendu servir que l’Italie ; comme écrivain, je n’ai voulu être le partisan ni des Allemands, ni des Français, ni d’aucune autre nation. Mon frère est soldat, et, devant rester soldat, il a bien fait de jurer ; mais moi je suis homme de lettres, le plus libre et le plus indépendant des métiers, et quand il est vénal, il n’a plus de valeur. Si donc, ma chère mère, je m’exile et me confie comme un banni au ciel et à la fortune, tu ne peux, tu ne dois, tu ne voudras pas t’en plaindre, parce que toi-même m’as inspiré et fait sucer avec le lait ces généreux sentimens. Tu m’as plus d’une fois recommandé de les garder, et je les garderai certainement. Je ne suis pas un fils infidèle et dénaturé, si je t’abandonne ; quoique vivant plus loin de toi, je serai toujours plus près de toi par le cœur et par toutes mes pensées, et comme dans toutes les vicissitudes de ma fortune je fus toujours le même pour te venir en aide, je continuerai de même, ô ma mère, tant que j’aurai vie et souvenir. Cette résolution sainte et ta bénédiction m’assisteront… »


En mettant le pied hors de l’Italie, Foscolo termina pour ainsi dire sa carrière. Depuis ce jour, sans doute il rêva le retour dans sa patrie et la continuation de ses travaux, mais le songe qu’il rêvait reculait toujours devant lui. Faire des tragédies, traduire Homère, écrire l’histoire contemporaine de l’Italie, tels étaient les trois objets qu’il avait dans la pensée, et pour lesquels seulement il croyait utile de vivre ; malheureusement il était parti pauvre pour l’exil, et la nécessité de vivre le détourna toujours de ses chers projets. Il vécut dix-huit mois en Suisse, inquiété par la police des cantons, obligé de craindre tous les landammans, qui craignaient plus encore eux-mêmes le moindre des ambassadeurs. De Suisse, il passa en Angleterre en descendant le Rhin ; moitié par inquiétude, moitié par aversion, il ne voulait pas traverser la France. À Londres, il trouva cette liberté, qui lui avait toujours manqué, de dire et d’imprimer tout ce qu’il pensait ; mais quel usage en pouvait faire un proscrit sans fortune ? C’était déjà une grande entreprise de suffire à ses besoins dans une pareille ville. Il faut être riche à Londres pour être quelque chose, et par conséquent pour être libre ; là, le pauvre n’a qu’un seul droit, le droit à l’assistance ; là, la pauvreté dégrade, et sans l’argent la liberté n’est qu’une maladie. Les onze années que Foscolo passa en Angleterre ne furent qu’une longue expérience de cette condamnation unanime de la pauvreté. Souvent il vivait à la campagne pour cacher sa misère et ne pas perdre son titre de gentleman, qui était sa suprême espérance.


« Je suis guéri, et je me retire à la campagne pour déguiser ma pauvreté à ceux qui m’ont invité, et à ceux qui m’invitent encore. Ici la pauvreté est une honte que nul mérite ne peut laver ; c’est un délit qui n’est pas puni par les lois, mais qui est poursuivi d’autant plus cruellement par le monde. Une telle manière de penser procure de grands avantages à la nation ; mais elle réduit celui qui a besoin à ne pouvoir chercher ni aide, ni soulagement. C’est pourquoi je me suis enfui pour m’excuser de ne pas me montrer. Les plus savans me tiennent ici pour un oracle ; ils ont écrit dans un journal que je suis le plus grand génie qu’ils aient connu parmi les vivans. Notez bien que les articles des journaux littéraires sont écrits par des riches, des nobles et quelquefois même par des ministres. Mais la misère rendrait vil à leurs yeux Homère lui-même. Crois-moi, je l’ai éprouvé. »


Foscolo travailla sans relâche, durant son exil, pour suffire à ses besoins, et ce résultat même, il ne l’atteignit jamais entièrement. Il faisait des articles pour la Revue d’Edimbourg et pour la Quarterly Review, pour d’autres recueils encore ; mais il était obligé de les écrire en français et de les faire traduire ensuite à ses dépens. Lorsqu’il avait mis sa pensée à la torture pour l’exprimer dans une langue étrangère, lorsqu’il l’avait vue encore mise en pièces par des mains mercenaires, et qu’il payait en faisant des dettes, il lui arrivait quelquefois de la voir arrêtée à la porte d’un journal. Cependant il regrettait amèrement d’être condamné à des travaux sans avenir.


« Je pleure les facultés qui m’ont été données par le ciel, qui ont été exercées avec tant de soin, toutes prêtes, hélas ! à se perdre, et occupées en attendant à des choses sans gloire et sans utilité ; je pleure une si grande constance de cœur et d’opinions, qui aboutit à l’ignominie de l’indigence et des dettes ; je pleure la renommée, dont je n’ai jamais été fort ambitieux, mais qui pourtant est la seule consolation que je pourrais laisser en héritage à mes amis. »


Il entreprit des publications littéraires, par exemple une édition des classiques italiens ; tantôt les désastres d’une année calamiteuse, tantôt la mauvaise volonté d’un éditeur lui faisaient perdre le fruit de ses peines, de ses veilles et de ses dépenses. La mauvaise fortune poursuivait le malheureux Foscolo. Plusieurs fois il fut sur le point de s’embarquer pour Zante, devenue île anglaise ; toujours quelque empêchement venait l’arrêter. Une fois, entre autres, des députés de Zante, parmi lesquels il avait un cousin, étaient à la veille de retourner dans leur patrie ; Foscolo les devait accompagner : une chute de cheval lui rompit à moitié la jambe, et les députés grecs partirent sans lui.

Un instant Foscolo crut avoir conjuré la colère de la destinée ; les brillantes promesses de quelques libraires lui montraient un avenir plus riant ; ses lettres de cette époque contiennent de beaux songes dorés. Il rêva, comme un poète anglais, un collage à lui appartenant, des appartemens simples, mais commodes, et surtout bien clos, où sa nature méridionale pourrait trouver un peu de chaleur. Il en fit bâtir un à ses risques et périls, et en souvenir d’une discussion philologique où il avait pris quelque part, il lui donna le nom de Digamma-Cottagje ; mais ce moment de confiance et de bonheur fut chèrement acheté. Les ressources d’argent sur lesquelles le poète avait compté lui manquèrent ; sa chère maisonnette acheva de le ruiner. Il essaya d’abord de faire face à ses engagemens, il lutta jusqu’à la fin ; mais l’entreprise était au-dessus de ses forces. L’auteur de Jacques Ortis, l’ancien chef d’escadron au service du roi d’Italie, l’ancien professeur d’éloquence à l’université de Pavie, le célèbre poète, le critique éminent, fut enfermé pour dettes. Les derniers temps de cette agonie morale sont aussi obscurs qu’ils étaient douloureux. Des hommes généreux vinrent au secours du pauvre poète ; quelques amis le consolèrent dans sa détresse ; parmi ceux-ci était le chanoine Riego, frère, si je ne me trompe, de Riego, cette autre victime plus illustre encore des guerres civiles. Une fille qu’il avait retrouvée en Angleterre veilla, durant sa dernière maladie, à son chevet ; elle s’appelait Floriana Foscolo Emerytt ; quelques années après, elle suivit son père dans la tombe, et laissa les papiers du poète à M. Riego, qui les rendit à l’Italie.

Nous avons raconté la vie de Foscolo avec sa correspondance ; les trois volumes qui la composent sont assurément les plus intéressais de tout le recueil de ses œuvres. Nous avons déjà dit combien Foscolo aimait ses lettres ; ce goût particulier suffirait à prouver qu’il las écrivait avec amour, et qu’il s’y mettait tout entier. Aussi, nous ne craignons pas de le dire, sa correspondance est son meilleur ouvrage. Dans ses tragédies, il est l’imitateur souvent déclamatoire d’Alfieri ; dans ses poésies trop peu nombreuses, il est plus original, il est nerveux, et parvient souvent à la beauté simple et antique des vieux poètes, mais il est tendu et quelquefois pénible. Dans son roman, il a tiré de son âme un type énergique et nouveau où l’Italie jeune et fougueuse de 1796 a pu se reconnaître, mais il déclame ; son style y sent l’effort, et, quelle que soit sa part considérable d’originalité, il est effacé en partie par l’œuvre de Goethe. Sa correspondance est pleine de naturel ; tantôt elle respire la passion, l’énergie, la conviction forte et sérieuse, tantôt le doute, l’incertitude, le découragement. C’est son âme elle-même qu’il communique à ses amis. Elle est tour à tour éloquente et gracieuse, grave et spirituelle, on y découvre à la fois l’âme du patriote et le cœur facile aux séductions de l’amour. En parcourant ses lettres, on trouve souvent à l’admirer, presque aussi souvent à le plaindre, presque jamais à l’accuser : mais toujours la nature s’y montre elle-même, d’autant plus saisissante qu’elle y songe moins. Les épistolographes italiens ont toujours écrit pour le public, et l’ont entretenu de ce qui était public ou de ce qui pouvait le devenir ; en voici un qui n’a pas écrit de lettres pour être lu dans les académies, dans les cercles ou dans les cafés : nouvelle figure en Italie, un épistolographe sans préméditation ! il est probable que ces trois volumes lui survivront.

La correspondance de Foscolo est toute confidentielle. Comme il n’était pas de ces hommes de lettres qui étendent sans cesse leurs relations, qui aspirent à remplir de leur personne le plus grand espace possible dans le monde, on pense bien qu’elle n’est pas très variée, et qu’elle se compose elle-même de trois ou quatre correspondances avec des amis plus chers ou plus intimes. Si l’on écarte les lettres d’amour que les éditeurs ont bien fait de ne pas multiplier, et qui sont encore assez nombreuses, il n’y a que trois séries considérables de lettres dans cet epistolario, les lettres au comte Giovio, celles à la comtesse d’Albany et celles à la Donna Gentile. Le comte Giovio était l’un des membres les plus honorables de ce patriciat milanais que Foscolo tenait en si médiocre estime ; mais le démocrate vénitien, patricien lui-même, pardonnait au comte sa noblesse à cause de son mérite. Ce dernier était l’ami et le collaborateur du célèbre Volta ; il portait dignement et avec des titres littéraires un nom illustré par la littérature : le comte Giovio était de la famille du célèbre évêque de Nocera, le secrétaire des papes, Paolo Giovio, ce Paul Jove qui vendait la gloire aux princes de son temps et qui même, dit-on, faisait acheter fort cher sa modération dans l’injure. Le comte occupait, sur les bords du lac de Corne, cette fameuse résidence décrite par l’historien en tête de ses Éloges, et enrichie des portraits de ceux que Paul Jove admettait dans son livre. L’auteur de Jacques Ortis venait souvent, à la belle saison, se mêler à la colonie milanaise fuyant les bruits et la chaleur de la ville. Cet amoureux de l’antiquité retrouvait là Catulle saluant la belle presqu’île de Sirmio, et Pline le jeune sillonnant le soir les eaux limpides du lac, tandis qu’il se fait conter les historiettes des environs, pour les conter à son tour aux beaux esprits de Rome.

La comtesse d’Albany accueillit Foscolo, lorsqu’il se réfugia de Lombardie en Toscane. On sait que cette dame, veuve de Charles Stuart le prétendant, avait donné au prince, de son vivant même, un successeur, le poète Alfieri. Par amour sans doute de la gloire, et la cherchant sous toutes les formes, la veuve d’un prétendant à la couronne qui avait vaincu sur quelques champs de bataille, la veuve d’un grand poète, car elle passe pour avoir épouse secrètement Alfieri, s’était unie à un peintre d’une assez grande réputation, François-Xavier Fabre, également, dit-on, par un mariage secret. La comtesse d’Albany recevait les hommes de lettres ; elle passait pour avoir décidé de la vocation littéraire du tragique piémontais. Foscolo était trop dévot à la mémoire d’Alfieri pour ne pas chercher son souvenir dans la maison de la comtesse. Celle-ci avait presque le double de son âge ; il l’appelait son amie et sa mère ; il la prenait pour confidente. Les lettres qu’il lui adresse sont peut-être les plus piquantes de tout le recueil. Cependant cette amitié se refroidit lors des événemens de 1814. La comtesse d’Albany blâmait Foscolo de ne pouvoir accepter les faits accomplis : elle l’accusait de se vouloir singulariser. Foscolo cessa presque entièrement de lui écrire. Cette partie de la correspondance a été trouvée à Montpellier, dans le Musée-Fabre, où elle faisait partie du legs fait par le peintre à sa ville natale.

Foscolo avait une autre amie à Florence, assez jeune pour avoir tenté un cœur qui aimait à succomber, trop âgée cependant pour conserver un amour qui ne savait guère se fixer. Cette amie était une dame Quirina Maggiotti, pour laquelle ses tendres sentimens durèrent peut-être une quinzaine de jours, et qui lui voua une amitié inaltérable. Cette personne, désignée sous le nom de Donna Gentile, traitée d’abord assez légèrement par le volage poète, lui prouva plus tard combien elle méritait son estime. On regrette que ce dévouement si pur et si entier ne fût pas entièrement légitime, car cette femme méritait d’être appelée l’ange tutélaire de Foscolo. Tandis qu’il luttait dans l’exil contre l’acharnement de la fortune, dans ses faibles ressources elle inventait ingénieusement les moyens de le secourir malgré lui : elle payait ses billets sans se faire connaître ; elle s’entendait avec le noble et vertueux Pellico pour faire passer au poète une somme qu’il croyait provenir de la vente de ses livres. De loin, elle voulait partager les souffrances de son ami. Voici un exemple presque puéril, mais pourtant touchant, de cette tendresse désintéressée : en apprenant que le poète, pauvre et malade, endurait le supplice du froid dans les montagnes de la Suisse, elle lui raconte, afin de le consoler, et comme entre un sourire et une larme, que, pour prendre sa part de ses maux, elle a ôté son vêtement de flanelle en plein hiver, et que son cœur en est soulagé. La Donna Gentile fut son amie fidèle et la plus constante ; peu à peu Foscolo n’écrivit plus à aucune autre personne en Italie, à la fin il n’écrivit plus même à elle. C’est que la marée montante de ses chagrins et de ses soucis l’avait gagné ; le Flot montait toujours, et il n’avait plus la force d’envoyer au loin des gémissemens, pressentant que la réponse ne lui arriverait plus.

Ugo Foscolo mourut d’une hydropisie le 14 septembre 1827, âgé de quarante-huit ans. Dans sa pièce mélancolique des Tombeaux, il semblait envier le bonheur des morts ensevelis aux portes des petites villes anglaises, sous un abri de gazon, à l’ombre des arbres. Telle fut aussi sa dernière demeure : l’enfant de Venise et de Zacynthe la boisée repose sous une modeste pierre du cimetière de Chiswick, près de Londres.

La destinée de Foscolo semble contenir un enseignement bien amer pour les Italiens qui ont embrassé la carrière des lettres. Voilà donc comment on finit quand on a respiré le beau ciel d’Italie, et qu’on ne s’est pas laissé gagner à son énervante influence : on est exilé ; on mange, et quelquefois on mendie misérablement le pain de l’étranger ; on vit à peine sous un climat qui paraît glacé ; on lutte sans cesse contre l’oubli, le mépris, l’indigence, jusqu’à ce que la mort ensevelisse les restes du proscrit dans une terre qu’il n’aime pas. Faut-il donc renoncer à l’espoir d’une littérature patriotique ? faut-il abandonner les traces de Dante, et recommencer l’harmonieuse et insignifiante cantilène des pétrarquistes ? faut-il que la poésie italienne se condamne à être un art frivole d’images vaines et de mots sonores ? faut-il, pour être poète, renoncer à être citoyen ? Non, il ne faut pas désespérer d’un pays qui a de si nobles souvenirs et de si riches espérances. Foscolo, comme plus d’un de ses contemporains, a souffert pour la cause de l’Italie ; mais le sacrifice porte des fruits, et la souffrance est féconde. Déjà la littérature italienne a repris un caractère national. Quelques années de silence et d’abattement ne peuvent pas étonner après les dernières secousses. Que les plus dignes recueillent l’héritage des Parini, des Torti, des Foscolo, afin qu’il ne tombe pas aux mains des brouillons et des insensés. Qu’ils ne rêvent pas le retour du siècle des Brutus et des Publicola, comme les Rienzi modernes, et pourtant qu’ils ne séparent pas le poète du citoyen. Pour que la littérature et la nation se retrouvent et demeurent en possession l’une de l’autre, il faut que les citoyens ne soient pas trop romains, ni les poètes trop italiens.


L. ÉTIENNE.

  1. Espèce de gâteau.
  2. Notamment M. Saint-Marc Girardin, qui a fait une si spirituelle guerre au suicide romanesque dans son cours de Littérature dramatique.
  3. Et non pas Odoard, comme on a le tort de le traduire ordinairement.
  4. Le comte de Bellegarde, général des années autrichiennes, gouverneur général des provinces conquises on Italie.