Poètes Moralistes de la Grèce/Sentences de Théognis de Mégare

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SENTENCES
DE
THÉOGNIS DE MÉGARE
TRADUIT PAR M. PATIN
de l’Académie Française


Dieu puissant, enfanté par Latone, engendré par Jupiter, jamais je ne t’oublierai, que je commence, que je finisse. Toujours, au contraire, je te célèbrerai, le premier, le dernier et au milieu de mes chants. À toi donc de m’entendre et de me favoriser (1-4).

Puissant Phébus, lorsque t’enfanta une vénérable déesse, Latone, lorsqu’embrassant de ses mains délicates le tronc du palmier, près du marais arrondi, elle fit naître en toi le plus beau des immortels, la grande Délos se remplit tout entière d’une odeur divine, la terre immense sourit, et, jusque dans ses abîmes, se réjouit la mer aux vagues blanchissantes (5-10).

Artémis, chasseresse divine, fille de Jupiter, qu’Agamemnon honora d’une statue, au temps où ses vaisseaux agiles allaient le porter vers Troie, entends mes vœux, écarte de moi les maux de la destinée. C’est peu pour toi, déesse : pour moi c’est beaucoup (11-14).

Je vous invoque, Muses et Grâces, filles de Jupiter, qui jadis, venues aux noces de Cadmus, fites entendre, parmi vos chansons, cette belle parole : « Ce qui est beau, on l’aime ; ce qui n’est pas beau, on ne peut l’aimer. » Telle fut la parole qui vint sur vos lèvres divines (15-18).

Cyrnus, que ces vers où je vais t’instruire soient marqués d’un sceau, et qu’on ne puisse les dérober sans se trahir. Nul alors n’y changera le bien en mal. Chacun dira : « Ce sont là les vers de Théognis, le poète de Mégare, illustre parmi les hommes. » Non qu’il me soit encore donné de plaire à tous mes concitoyens : qu’y a-t-il là d’étonnant, Polypédès ? Jupiter lui-même, soit qu’il fasse tomber la pluie, soit qu’il la retienne, ne contente pas tous les hommes (19-26).

Je vais, Cyrnus, t’adresser de bienveillants conseils, semblables a ceux que je reçus moi-même, encore enfant, des hommes de bien. Sois sage, et garde-toi de rechercher, par des actes honteux ou injustes, les honneurs, la puissance, la fortune. Voilà ce que tu dois apprendre d’abord. Ne fréquente point les mauvais ; ne t’attache qu’aux bons ; avec eux mange et bois, près d’eux seuls consens à t’asseoir ; cherche à plaire à ceux dont la puissance est grande. Des bons tu n’apprendras rien que de bon ; mais, si tu te mêles aux méchants, tu perdras même ce que tu avais de sens. Instruit par mes leçons, fréquente donc les hommes de bien, et tu diras un jour que je conseille utilement ceux que j’aime (27-38).

Cyrnus, cette ville est en travail ; je crains bien qu’elle n’enfante quelque redresseur de notre insolence. Elle a des citoyens encore retenus et réglés, mais des chefs qui tournent à l’iniquité et sont près d’y tomber (39-42).

Point de ville, Cyrnus, dont les hommes de bien aient causé la perte ; mais celle où les méchants peuvent s’abandonner à la violence, corrompent le peuple, rendent injustement la justice, dans l’intérêt de leur fortune et de leur puissance, celle-là, n’espère pas qu’elle reste longtemps paisible, quand bien même elle serait maintenant en une paix profonde, du moment où des méchants s’y plaisent à ces gains coupables que suit le malheur public. De là, en effet, les dissensions, les querelles meurtrières. Je crains que cette ville n’accueille bientôt un monarque (43-52).

Cyrnus, notre ville est encore une ville, mais d’autres l’habitent qui jadis, sans connaissance de la justice et des lois, les flancs ceints d’une peau de chèvre, pâturaient hors de ses murs comme des cerfs. Et maintenant ce sont les bons ; et les bons sont devenus méchants. Qui pourrait soutenir ce spectacle ? Ils se trompent mutuellement, ils se rient les uns des autres, n’ayant nulle idée du mal ni du bien (53-60).

D’aucun de ces citoyens, Polypédès, ne fais du fond du cœur ton ami, pour quelque avantage que ce soit. Parais l’ami de tous en paroles ; mais, quand il s’agira d’affaires sérieuses, n’aie de communauté avec aucun. Tu apprendras à connaître le cœur de ces pervers, combien, dans les actes de la vie, ils méritent peu de confiance, hommes adonnés à la ruse, à la tromperie, au mensonge, perdus sans espoir (61-68).

Garde-toi bien, Cyrnus, de confier tes projets à un mauvais, au moment de prendre quelque grande résolution. Va demander le conseil d’un honnête homme, et, pour le rencontrer, ne crains pas de te donner beaucoup de peine, et de faire de tes pieds beaucoup de chemin (69-72).

Garde-toi de t’ouvrir de tes desseins à tous tes amis indifféremment. Bien peu, dans le nombre, ont un cœur fidèle (73-74).

C’est à ce peu d’hommes qu’il faut te confier pour les grandes entreprises, si tu ne veux, Cyrnus, t’exposer à un chagrin sans remède (75-76).

Un homme fidèle, il faut, Cyrnus, dans un temps de discordes, l’acheter au poids de l’or et de l’argent (77-78).

Tu n’en trouveras pas beaucoup, Polypédès, qui se montrent, dans les conjonctures difficiles, des compagnons fidèles, qui, s’unissant de cœur à un ami, osent accepter le partage et des biens et des maux. Même en cherchant dans tout le monde, tu n’en trouveras pas tant qu’un seul vaisseau ne puisse les contenir tous, de ces hommes dont la langue et les yeux sont le siège de la pudeur, que l’amour du gain entraîne à rien de honteux (79-86).

Ne me chéris pas en paroles tandis que tes pensées sont ailleurs, si tu m’aimes vraiment, si tu portes un cœur fidèle (87-88).

Il faut, ou m’aimer d’une affection pure ou me haïr franchement, me déclarant une guerre ouverte. L’homme au cœur double, avec une seule langue, est un associé dangereux qu’il vaut mieux, Cyrnus, avoir pour ennemi que pour ami (89-92).

Celui qui te loue seulement lorsqu’il est sous tes yeux, et qui, hors de ta présence, dirige contre toi les traits de sa langue médisante, n’est pas un bien bon ami. Il ne l’est pas non plus, celui dont le langage est bienveillant et les pensées tout autres. Je veux un ami qui, connaissant les défauts de l’homme auquel il s’attache, le supporte comme un frère. Médite là-dessus, ô mon ami, et quelque jour tu te souviendras de moi (93-100).

Ne te laisse persuader par personne, Cyrnus, de prendre un méchant pour ami. De quel avantage te serait l’amitié d’un tel homme ? il ne te sauverait point de la peine, de la ruine ; ce qu’il y aurait de bien, il ne t’en ferait point part. Celui qui oblige des méchants, compterait vainement sur leur reconnaissance. Autant vaudrait ensemencer les blanches vagues de la mer. Ni la semence dans la mer ne peut produire les riches moissons, ni le bien fait aux méchants rapporter un bien pareil. Les méchants ont un cœur insatiable. Qu’on leur refuse une seule chose, et tous les bienfaits d’autrefois s’échappent de leur âme ingrate. Pour les hommes de bien, ils se sentent comblés par un bienfait ; ils en gardent la mémoire, ils s’en montrent plus tard reconnaissants (101-112).

Il ne faut jamais faire d’un méchant son ami ; il faut le fuir constamment, comme un port dangereux (113-114).

On ne manque pas de compagnons pour manger et pour boire ; mais, pour les choses sérieuses, on en trouve beaucoup moins (115-116).

Rien de difficile à connaître comme un homme aux fausses couleurs ; rien, Cyrnus, ne demande plus de prudence (117-118).

De l’or, de l’argent faux causent une perte légère et dont l’homme avisé se garde facilement. Mais si un ami cache dans son sein une âme trompeuse, un cœur artificieux, c’est la fraude la plus perfide par laquelle Dieu ait voulu abuser les mortels ; il n’en est pas de plus pénible à pénétrer. On ne peut là-dessus former de conjecture vraisemblable ; trop souvent notre esprit est dupe de l’apparence (119-128).

Ne souhaites point, Polypédès, d’exceller par la puissance, par la richesse. Il suffit à l’homme d’un peu de bonne fortune (129-130).

Rien ne vaut, Cyrnus, un père, une mère, pour ceux qui ont souci de la sainte justice (131-132).

Nul, Cyrnus, ne doit s’attribuer à lui-même ni la perte ni le gain : des dieux viennent l`un et l’autre. Point d’homme qui puisse savoir d’avance quelle est la fin, bonne ou mauvaise, de son travail. Souvent, croyant produire le bien, on amène le mal. Rien n’arrive, à qui que ce soit, comme il l’a voulu ; il rencontre sur sa route la borne de l’impossible. Nous n’avons, faibles humains, que de vaines imaginations, point de connaissance réelle. Aux dieux seuls il appartient de tout accomplir selon leur volonté (133-142).

Nul mortel, Polpypédès, lorsqu’il trompe un hôte, un suppliant, ne peut échapper à l’œil des immortels (143-144).

Préfère une vie honnête, dans une fortune médiocre, à des richesses injustement acquises. La justice comprend en soi toutes les vertus. Celui-là est bon, Cyrnus, qui est juste (145-148).

Un dieu peut accorder des richesses au plus méchant des hommes ; mais la vertu, Cyrnus, est le partage d’un bien petit nombre (149-150).

Un esprit porté à la violence est, Cyrnus, le premier don que fasse la divinité à l’homme dont elle ne veut faire aucun état (151-152).

La violence, c’est la satiété qui l’engendre, lorsque l’opulence échoit à un homme méchant et d’un esprit peu sain (153-154).

Qu’il ne t’arrive jamais de reprocher à quelqu’un, dans ta colère, la pauvreté, l’indigence qui l’affligent. Jupiter incline sa balance, tantôt d’une façon, tantôt de l’autre ; tantôt pour qu’on soit riche, tantôt pour qu’on ne possède rien (155-158).

Que jamais, Cyrnus, il ne t’échappe d’orgueilleuse parole. Nul homme ne sait ce que lui apporte la nuit qui vient, le jour prochain (159-160).

Beaucoup, sans prudence dans leurs conseils, ont pour eux la fortune, et ce qui semblait devoir les perdre leur tourne à bien. D’autres, qui n’ont que des vues raisonnables avec des dieux contraires, se travaillent en vain ; ils n’amènent point à bonne fin leurs entreprises (161-164).

Nul, parmi les hommes, n’est riche ou pauvre, bon ou mauvais, sans la volonté des dieux (165-166).

Les maux varient, mais, à vrai dire, le bonheur ne se rencontre chez aucun de ceux que voit le soleil (167-168).

Celui que les dieux protègent, est loué même de l’envieux. L’homme par lui-même n’obtient aucune estime (169-170).

Adresse tes prières aux dieux, dont la puissance est souveraine : sans les dieux, il n’est pour les hommes ni biens, ni maux (171-172).

Ce qui abat, ce qui dompte plus que toute chose, plus que la vieillesse chenue, que la maladie, l’homme de bien, c’est, Cyrnus, la pauvreté. Il faut la fuir, la jeter dans les flots profonds, la précipiter du haut des rochers escarpés. L’homme qu’a dompté la pauvreté, ne peut ni parler, ni agir ; sa langue est enchaînée (173-178).

Il faut chercher sans relâche, sur la terre, sur le large dos de la mer, ce qui peut, Cyrnus, nous dégager des liens pénibles de la pauvreté (179-180).

La mort, cher Cyrnus, vaut mieux pour le pauvre que la vie avec le supplice de pauvreté (181-182).

Nous recherchons, Cyrnus, des béliers, des ânes, des chevaux de bonne race, pour qu’ils nous donnent des rejetons qui leur ressemblent. Mais l’homme bien né ne refuse pas de prendre pour femme la fille d’un vilain, si elle lui apporte beaucoup de bien. Point de femme, non plus, qui ne consente à devenir l’épouse d’un vilain, s’il est riche, qui ne préfère l’homme opulent à l’honnête homme. On ne fait cas que des richesses ; l’homme de bien prend femme dans la maison du méchant, le méchant dans la maison de l’homme de bien. La richesse confond les races. Ne t’étonne donc point, Polypédès, que l’espèce s’altère chez nos concitoyens, puisque le mauvais s’y mêle au bon (183-192).

Voila un homme qui connaît cette femme pour mal née, et ne l’en conduit pas moins dans sa maison, séduit par la richesse qu’elle possède ; il est illustre et s’associe à son ignominie ; car la puissante nécessité l’arme de courage, la nécessité qui donne l’audace à l’esprit de l’homme (193-196).

L’homme qui jouit, par la faveur de Jupiter, de richesses justement acquises, les possède jusqu’au bout sans atteinte. Mais celui qui, dans sa cupidité, s’enrichit par des moyens injustes, ravissant à l’aide de faux serments le bien d’autrui, celui-là paraît gagner d’abord, mais il perd à la fin : la volonté des dieux est plus forte que lui. Ce qui abuse les hommes, c’est que les dieux ne punissent pas sur-le-champ leurs criminelles pratiques. Mais l’un paye lui-même la dette funeste qu’il a contractée envers eux, sans laisser le châtiment suspendu sur la tête de ses enfants ; l’autre n’est pas saisi par la justice vengeresse, parce qu’auparavant la mort avide vient appesantir ses paupières et hâter pour lui le moment fatal (197-208).

Point d’ami, de compagnon fidèle pour l’exilé ; voilà ce qu’il y a de plus cruel dans l’exil (209-210).

Boire beaucoup de vin est mal ; mais pour celui qui en boit avec modération, le vin n’est pas un mal, mais un bien (211-212).

Sache, Cyrnus, plier ton caractère à celui de tes divers amis ; prends l’esprit de chacun. Imite l’adresse du polype, qui se donne apparence de la pierre à laquelle il s’attache. Change à propos de voie ou de couleur. Cette facilite de mœurs est sagesse (213-218).

Ne te laisse point trop aller à la passion, Cyrnus, quand le trouble est dans la ville ; suis comme moi le milieu du chemin (219-220).

Celui qui croit a la simplicité du prochain, se regardant lui-même comme seul habile, celui-là est déraisonnable, privé de sens. Nous en savons tous, en effet, autant les uns que les autres. Mais il en est qui ne recherchent point les gains coupables ; il en est, au contraire, qui se plaisent à la tromperie (221-226).

Point de terme à la richesse dans l’esprit des hommes. Ceux qui ont le plus de quoi vivre, veulent arriver au double. Qui pourrait les rassasier tous ? Le désir d’être riche devient, chez les mortels, une folie. Mais de cette folie naît le malheur, envoyé par Jupiter aux mortels accablés, tantôt à l’un, tantôt à l’autre (227-232).

L’homme de bien, qui est, pour le peuple insensé, comme une citadelle, un rempart, n’en obtient, Cyrnus, que peu d’honneurs (233-234).

Tout signe de salut a disparu de chez nous ; tout y est au contraire, comme dans une ville qui va périr (235-236).

Je t’ai donné des ailes qui te porteront, d’un vol facile, au-dessus de la mer sans limites, par toute la vaste terre. Tu seras de tous les festins, où ton nom volera sur les lèvres des hommes. Aux doux accords des flûtes, dans un beau et harmonieux langage, les jeunes gens aimables, au milieu de fêtes brillantes, chanteront tes louanges. Et quand, par un chemin ténébreux, tu seras descendu sous la terre, dans la triste demeure de Pluton, jamais, tout mort que tu seras, tu ne perdras ta gloire ; tu conserveras chez les hommes un nom immortel, ô Cyrnus, voyageant dans la Grèce et dans ses îles, au delà des déserts de la mer poissonneuse, non sur le dos des coursiers, mais par le glorieux bienfait des Muses couronnées de violettes. Chez tous ceux, en effet, même des générations futures, qui aimeront les vers, tu seras chanté tant que subsisteront la terre et le soleil. Cependant je ne puis obtenir de toi quelque peu d’égards ; tu m’abuses de vaines paroles, comme un enfant (237-254).

Le plus beau, c’est le plus juste ; rien de meilleur que de se bien porter ; de plus agréable que de posséder ce qu’on aime (255-256).

Je suis une cavale, belle, ardente à la course ; mais celui que je porte ne vaut rien, et c’est là une dure chose. Bien souvent, j’ai pensé à rompre mon frein et à fuir, après avoir précipité ce méchant conducteur (257-260).

Je ne bois plus de vin, depuis que règne près de ma jeune maîtresse un homme, qui vaut bien moins que moi. Ses parents près d’elle boivent une onde fraîche, et elle, leur versant, ne me supporte qu’en gémissant. J’ai cependant serré dans mes bras le corps de la jeune fille, j’ai baisé son cou, tandis que sa bouche m’adressait de douces paroles (261-266).

On connaît la pauvreté, bien qu’étrangère ; elle n’ose venir sur la place ni au tribunal ; partout où elle paraît, elle a le désavantage ; partout elle est méprisée, partout odieuse (267-270).

Les dieux ont également réparti entre les hommes mortels toutes choses, et la triste vieillesse et la jeunesse. Mais ce qu’il y a de pire pour l’homme, de plus fâcheux que la mort, que toutes les maladies, c’est, après avoir nourri ses enfants, les avoir pourvus de tout le nécessaire, avoir remis en leur main le bien acquis par tant de peines, qu’ils haïssent leur père, qu’ils souhaitent sa fin, qu’ils aient en horreur sa venue, comme celle du mendiant importun (271-278).

Il est naturel que le méchant outrage la justice, sans supporter dans l’avenir aucun châtiment de la part des dieux. Au méchant il est loisible de se charger de nombreux crimes dans le présent et de se figurer qu’il arrange tout pour le mieux (279-282).

N’avance pas le pied par confiance dans qui que soit de tes concitoyens, dans son serment ni dans son amitié, quand bien même, voulant donner des gages sûrs de sa foi, il attesterait le roi des dieux, le grandi Jupiter (283-286).

Dans une ville si médisante rien ne plaît ; mais cette foule est trop misérable pour trouver le salut (287-288).

Le mal des bons est devenu le bien des méchants, et ceux-ci gouvernent par la violence. La pudeur a péri, l’impudence et l’injure ont triomphé de la justice et possèdent toute la terre (289-292).

Le lion lui-même n’a pas toujours de la chair pour se nourrir ; il peut lui arriver malgré sa force, de se trouver dans l’impuissance (293-294).

Pour un grand parleur, le silence est un accablant fardeau ; mais s’il parle, c’est en ignorant, et il est lui-même bien à charge à sa compagnie. Tous le haïssent, et c’est un ennui insupportable que la société d’un tel homme dans un repas (295-298).

L’homme auquel il arrive malheur, nul, Cyrnus, ne veut plus être son ami, pas même celui qui est sorti du même sein (299-300).

Mêle l’âpreté à la douceur ; sois gracieux et dur pour tes esclaves, tes serviteurs, tes plus proches voisins (301-302).

Il ne faut point agiter une vie heureuse ; il faut la garder paisible : mais une vie malheureuse a besoin de mouvement, jusqu’à ce qu’on l’ait amenée à quelque chose de mieux (303-304).

Les méchants ne sont pas tout à fait méchants dès le ventre de leur mère, mais après qu’ils ont fait amitié avec des méchants. Ils apprennent les actes coupables, les paroles injurieuses, la violence, croyant que ceux-ci ne disent que la vérité (305-308).

Avec tes compagnons de table, conduis-toi en homme de sens ; parais ne rien voir, comme si tu étais absent ; apporte ta part de gaieté et ne reprends ta sagesse qu’à la porte, connaissant les sentiments de chacun (309-312).

Avec les fous, je sais m’abandonner à la folie ; avec les justes, je suis juste plus qu’aucun autre homme (313-314).

Beaucoup de méchants sont riches, tandis que beaucoup d’hommes de bien sont pauvres ; je ne changerais pas ma vertu contre leur richesse ; la vertu demeure toujours ; la richesse passe d’un homme à l’autre (315-318).

Cyrnus, l’homme de bien a l’âme toujours ferme ; il est fort, et dans l’infortune et dans la prospérité. Mais, si la divinité envoie à un méchant l’abondance et la richesse, il perd le sens et ne peut maîtriser son mauvais naturel (319-322).

Ne va pas, Cyrnus, pour de légers motifs, perdre un ami, prêtant trop facilement l’oreille aux méchants discours. Si l’on s’irrite des moindres défauts de ses amis, plus d’accord ni d’amitié possible. Les fautes sont attachées à la condition des mortels ; aux dieux seuls il convient de ne les point souffrir (323-328).

Le sage, quelque lent qu’il soit, atteint l’homme le plus agile, Cyrnus, lorsque dans cette poursuite, il a avec lui la justice des dieux immortels (329-330).

Paisible, comme je le suis, pose le pied sur le milieu du chemin, et ne gratifie pas les uns, Cyrnus, de ce qui appartient aux autres (331-332).

N’embrasse pas, Cyrnus, dans l’espérance d’en tirer avantage, un exilé : de retour chez lui, ce n’est plus le même homme (333-334).

Point de hâte ; le milieu en tout est le meilleur : de cette manière, Cyrnus, tu posséderas la vertu, si difficile à obtenir (335-336).

Que Jupiter m’accorde, Cyrnus, de pouvoir récompenser ceux qui m’aiment, et de prévaloir sur mes ennemis, de paraître ainsi un dieu parmi les hommes, m’étant acquitté envers tous, avant que me saisisse la Parque fatale (337-340).

Accomplis mes vœux, il en est temps, ô roi de l’Olympe, Jupiter ; à moi aussi accorde, en échange, de mes maux, un peu de bien. Que je meure, si je ne dois pas attendre de toi quelque relâche à mes peines, si tu ne m’envoies que des douleurs, après des douleurs. Car tel est mon destin : je ne vois point venir le châtiment de ceux qui possèdent mes biens, qui les ont ravis par la violence ; et moi, comme le chien, j’ai tout laissé dans le torrent à grand’peine traversé. Puissé-je boire leur sang, puisse un génie favorable me venir en aide et accomplir ce que souhaite mon âme (341-350) !

Ah ! méchante pauvreté, pourquoi tardes-tu à me quitter pour en aller trouver un autre ? Pourquoi m’aimes-tu, moi qui ne te puis souffrir ? Va-t’en, va visiter une nouvelle demeure ; cesse de partager ma misérable existence (351-354).

Cyrnus, tu t’es réjoui dans la prospérité ; sois courageux dans l’infortune, puisque le sort a voulu qu’elle te fût aussi connue. Tu as passé du bien au mal ; fais effort pour en sortir, en invoquant les dieux (355-358).

Ne te répands pas en plaintes, Cyrnus ; quand tu te plains, tu en trouves peu qui s’inquiètent de ton malheur (359-360).

Le cœur de l’homme se contracte, quand il a souffert une injure, et se dilate de nouveau, quand il s’est vengé (361-362).

Aie l’art de caresser ton ennemi ; mais, quand il sera sous ta main, punis-le, sans chercher de prétexte (363-364).

Modère ta passion, que ton langage ait toujours la douceur du miel. Ce sont les méchants dont le cœur a le plus d’âcreté (365-366).

Je ne comprends rien aux sentiments de nos concitoyens. Que je fasse bien ou mal, je ne puis leur plaire. Beaucoup me blâment, tant mauvais que bons : mais nul n’est capable de m’imiter, de ces gens qui n’ont pas la sagesse (367-370).

Ne m’attelle pas de force au char, Cyrnus ; ne m’attire pas violemment à l’amour (371-372).

Jupiter, je t’admire. Tu commandes à tous, ayant pour toi l’honneur et la puissance ; tu connais le cœur, tu pénètres les sentiments de chacun ; ton empire, roi du ciel, est souverain. Mais comment, fils de Saturne, peux-tu te résoudre à traiter également l’homme criminel et le juste, celui dont l’âme incline à l’honnêteté, et celui qui préfère la violence, les actes d’iniquité (373-380) ?

Point de distinction nette établie par la divinité pour les hommes ; point de chemin que l’on puisse suivre avec l’assurance de plaire aux immortels (381-382).

… Cependant ces hommes jouissent d’une inaltérable prospérité. D’autres tiennent leur cœur éloigné des actions mauvaises ; et cependant, malgré leur amour pour la justice, ils subissent la pauvreté, mère de l’impuissance, qui pousse l’esprit des hommes à l’erreur, qui livre, en leur sein, leurs pensées aux trop puissantes atteintes de la nécessité. Ils supportent alors, malgré eux, bien des hontes, enchaînés par le besoin, qui enseigne le mal aux plus rebelles, les mensonges, les ruses, les querelles funestes. Le mal répugne à leur nature ; mais le besoin engendre la dure impuissance (383-392).

C’est dans la pauvreté, quand le besoin les presse, que le méchant et l’homme de bien se décèlent. L’esprit de l’un médite l’injustice, et dans son cœur ne se maintiennent pas des pensées droites. L’esprit de l’autre ne dépend ni des maux ni des biens. L’honnête homme doit savoir supporter les uns et les autres (393-398).

Respecte tes amis, garde-toi des serments perfides, évite d’attirer la colère des immortels (399-400).

Point d’ardeur précipitée ; l’occasion, voilà ce qui vaut le mieux pour les œuvres des hommes, Souvent se hâte vers le succès un homme avide de gain et de puissance, et la divinité s’empresse de le précipiter dans quelque grande erreur ; elle n’a pas de peine à lui faire paraître bon ce qui est mauvais, nuisible ce qui est utile (401-406).

Tu étais de mes amis les plus chers, et tu as failli ; la faute n’en est pas à moi, mais à toi, à qui n’était point échue une âme raisonnable (407-408).

Tu ne pourrais, Cyrnus, laisser à tes enfants de trésor plus précieux que cette pudeur qui accompagne l’homme de bien (409-410).

Nul parmi les hommes, Cyrnus, ne vaut mieux que le compagnon qui possède à la fois le jugement et la puissance (411-412).

Jamais, en buvant, je ne me laisserai troubler, emporter par le vin, au point de proférer contre toi des paroles fâcheuses (413-414).

En vain je cherche, je ne puis trouver d’homme qui me ressemble, qui soit comme moi ami fidèle, chez qui ne se rencontre pas le dol. Mis à l’épreuve par le commerce des méchants, comme l’or par le frottement du plomb, je me trouve avoir une âme de nature meilleure (415-418).

Bien des choses que je comprends m’échappent ; mais je connais votre force, et sais garder un silence nécessaire (419-420).

Chez nombre d’hommes la langue n’a point de portes bien ajustées ; ils s’occupent sans cesse de ce qui ne devrait point les occuper. Mieux vaudrait, le plus souvent, renfermer en soi-même le mauvais ; il vaut mieux laisser sortir le bien que le mal (421-424).

De tous les biens, le plus souhaitable pour les habitants de la terre, c’est de n’être point né, de n’avoir jamais vu les éclatants rayons du soleil ; ou bien, ayant pris naissance, de passer le plus tôt possible par la porte de Pluton, de reposer, profondément enseveli sous la terre (425-428).

Engendrer, nourrir un homme est plus facile que de mettre en lui une bonne âme. Nul encore n’a eu cette science, n’a pu changer en sage un insensé, et en bon un méchant. Si les fils d’Esculape avaient reçu de la divinité le don de guérir la méchanceté, de redresser les inclinations perverses, que de riches récompenses n’eussent-ils point obtenues ! Et si la raison était chose qu’on pût créer chez l’homme, qu’on pût y faire entrer, jamais un père, homme de bien, n’aurait un fils qui demeurât méchant, qui ne cédât à la sagesse de ses discours. Mais toutes vos leçons ne feront jamais d’un méchant un homme de bien (429-438).

Insensé qui prend mon esprit sous sa garde, sans se soucier de garder le sien (439-440) !

Nul n’est heureux en toutes choses, mais l’homme de bien sait supporter le mal et le cacher. Pour le méchant, ni dans l’infortune, ni dans la prospérité, il n’est maître de son âme. Des immortels viennent aux mortels des dons de toutes sortes. Acceptons ce qu’ils nous envoient (441-446).

Si tu répands l’eau sur ma tête, toujours elle en découlera limpide et sans souillure. En toutes mes actions tu me trouveras semblable à l’or qui a passé par le creuset, dont le frottement de la pierre de touche fait briller le rouge éclat, à la surface duquel ne s’attachent point les noires tâches de la rouille, qui paraît toujours pur et dans sa fleur (447-452).

S’il t’était échu, ô homme, une part de raison au lieu d’une part de démence, que tu fusses né sage aussi bien que tu naquis insensé, tu paraîtrais maintenant à beaucoup de tes concitoyens autant digne d’admiration et d’envie, qu’ils te jugent indigne d’estime (453-460).

Une jeune femme ne convient pas à un vieux mari : c’est une barque qui n’obéit point au gouvernail, que ne fixe point l’ancre, qui rompt son câble, et s’en va souvent la nuit chercher un autre port (457-460).

Ne dirige point ta pensée et ton désir vers ce qui ne se peut faire, vers ce qui ne peut avoir d’effet (461-462).

Sans doute, les dieux ont mis à ta portée des actes faciles, qui ne sont ni mauvais ni bons ; mais par la peine seulement s’obtient la gloire (463-464).

Travaille pour la vertu, que la justice te soit chère, que l’amour d’un gain honteux ne te subjugue pas (465-466).

Ne retiens pas parmi nous celui qui veut sortir, ne renvoie pas celui qui veut rester ; ne réveille pas, ô Simonide, celui que par l’effet du vin un doux sommeil aura surpris ; ne contrains pas, non plus, celui qui est bien éveillé d’aller dormir malgré lui : tout ce qu’on fait de force déplaît. Quelqu’un veut-il boire, qu’on se tienne auprès de lui pour remplir sa coupe. Toutes les nuits ne revient pas l’occasion de réjouir. Pour moi, qui mets des bornes au plaisir du vin, je me souviendrai du sommeil, soulagement de nos maux, et m’en retournerai chez moi. Je n’en montrerai pas moins que le vin offre à l’homme un bien agréable breuvage, car je ne suis ni sobre ni intempérant. L’homme qui boit outre mesure ne gouverne plus sa langue ni son esprit. Il tient des discours sans fin, dont rougissent les sages. Il n’a honte d’aucune action, dans son ivresse. De sage qu’il était, il est devenu insensé. Sache cela et garde-toi de boire avec excès : avant que vienne l’ivresse, lève-toi, de peur que ton ventre ne t’asservisse, ne fasse de toi comme un méchant esclave. Ou bien, si tu restes à table, abstiens-toi de boire. Mais toi, tu as toujours à la bouche ce misérable mot : « Verse. » Aussi tu t’enivres : il faut boire en l’honneur de l’amitié, ou pour répondre à un défi, ou pour offrir une libation aux dieux, ou parce que tu as la coupe à la main ; et toi, tu ne sais pas refuser. Le buveur indomptable est celui qui, ayant vidé force coupes, ne fera point entendre de vaines paroles. Amis, autour du cratère qui vous rassemble, ne tenez que des discours convenables ; éloignez de vous la dispute ; que l’entretien soit général, pour chacun et pour tous : de cette manière, un repas ne manque pas d’agrément (467-496).

Le vin agit également sur le fou et sur le sage : bu sans règle, il leur rend l’esprit léger (497-498).

Si c’est par le feu que les habiles éprouvent l’or et l’argent, c’est par le vin qu’est mis à l’épreuve l’esprit de l’homme, et même de l’homme sensé ; quand il boit sans mesure, il se couvre de honte, lui qui auparavant était sage (499-502).

Le vin m’appesantit la tête, Onomacrite ; il me violente, je ne dispose plus de ma pensée, je vois la maison courir autour de moi. Allons, je vais me lever, je veux savoir s’il est maître de mes pieds, maître de mon esprit dans mon sein. J’ai bien peur que, dans cet état, je ne fasse quelque chose de déraisonnable et dont j’aie à rougir(503-508).

Le vin, bu en abondance, est un mal ; bu avec modération, ce n’est pas un mal, c’est un bien (509-510).

Tu es venu, Cléariste, à travers la vaste mer, ici, chez qui n’a rien, n’ayant rien toi-même, ô malheureux ! Je placerai cependant dans les flancs de ton vaisseau, au-dessous des bancs des rameurs, ce que je pourrai, ce que me permettent les dons des dieux. Ce qu’il y a de meilleur, je te le donnerai ; et s’il me vient encore un de tes amis : « Repose dans ma maison, lui dirai-je, selon le droit de l’amitié. » Je ne réserverai rien de ce que je possède ; mais je n’irai pas non plus, pour m’acquitter du devoir de l’hospitalité, chercher ailleurs quelque chose de mieux. Que si l’on te demande comment je vis, tu peux répondre : « Pauvrement, auprès de la vie des riches, et richement, auprès de la vie des pauvres ; assez pour ne pas repousser un hôte de ma famille, pas assez pour en recevoir plus d’un (511-522). »

Ce n’est pas sans raison, ô Plutus, que t’honorent au-dessus des tous les dieux les mortels ; par toi la peine se supporte facilement (523-524).

Il convient aux gens de bien de posséder la richesse, comme aux méchants d’avoir à souffrir la pauvreté (525-526).

Je pleure, hélas ! sur ma jeunesse, sur ma triste vieillesse ; sur celle-ci, parce qu’elle vient ; sur celle-là, parce qu’elle s’éloigne (527-528).

Je n’ai jamais manqué de foi à un ami, à un compagnon fidèle, je n’ai rien en l’âme de servile (529-530).

Mon cœur s’égaye aussitôt que les flûtes font entendre leurs agréables sons (531-532).

Je me réjouis quand je bois, quand j’unis ma voix aux accords du joueur de flûte ; je me réjouis quand je tiens en main la lyre harmonieuse (533-534).

Jamais tête d’esclave ne s’est tenue droite ; l’esclave a toujours la tête et le cou penchés. Ce n’est pas de la scille que naissent la rose, l’hyacinthe ; ce n’est pas d’une femme dans la servitude que peut naître un fils généreux (535-538).

Cet homme, cher Cyrnus, forge ses propres fers, à moins, toutefois, que les dieux n’égarent ma pensée (539-540).

Je crains bien, Polypédès, que cette ville ne périsse par l’injure, qui perdit les sauvages Centaures (541-542).

Dans le jugement de ce procès, il me faut employer, Cyrnus, la règle et le compas, donner aux deux parties ce qui leur revient, recourir à la fois aux devins, aux oiseaux et aux autels brûlants, afin d’éviter la honte de l’erreur (543-546).

N’use jamais, envers personne, de violence, de mauvais traitements : pour l’homme juste, rien ne vaut la puissance des bienfaits (547-548).

Un messager muet éveille la guerre lamentable, ô Cyrnus, apparaissant tout à coup sur un lointain sommet. Mets donc le mors aux chevaux rapides ; car je crois qu’ils rencontreront les ennemis. Peu d’espace les en sépare ; ils l’auront bientôt franchi, si les dieux n’égarent pas ma pensée (549-554).

Il faut, dans les difficultés, dans les disgrâces, que l’homme de cœur se raidisse et demande aux dieux sa délivrance (555-556).

Prends garde : ton sort est sur le tranchant du rasoir ; une fois tu auras beaucoup ; une autre fois tu auras moins (557-558).

Le meilleur est de n’être ni pourvu de richesses très abondantes, ni réduit à une grande pauvreté (559-560).

Puissé-je des biens de mes ennemis posséder moi-même une part et donner tout le reste à mes amis (561-562) !

Il est bon d’être invité à un repas, de s’y asseoir auprès d’un homme honnête et consommé dans la sagesse, afin de profiter de ses utiles discours, et de s’en retourner chez soi avec ce bénéfice (563-566).

Je goûte les joies de la jeunesse ; assez longtemps je reposerai sous la terre, privé de vie, comme une pierre muette. Je quitterai l’aimable lumière du soleil ; si bon que j’aie été, je ne verrai plus nulle chose (567-570).

L’opinion est pour les hommes un grand mal ; l’expérience, un précieux avantage. Beaucoup jugent des biens d’après l’opinion, non d’après l’expérience (571-572).

Fais du bien, et l’on t’en fera. Pourquoi chercher un autre message ? Le bienfait s’annonce assez de lui-même (573-574).

Ce sont mes amis qui me trahissent ; car je fuis un ennemi, comme le pilote les écueils de la mer (575-576).

Il est plus facile de faire d’un bon un méchant, que d’un méchant un bon. Ne prends pas la peine de m’instruire ; je ne suis plus dans l’âge d’apprendre (577-578).

Je hais l’homme méchant, je passe près de lui cachée sous mon voile, avec le cœur léger d’un petit oiseau (579-580).

Je hais la femme vagabonde et l’homme audacieux qui veut labourer le champ d’autrui (581-582).

Mais, pour ce qui est passé, il est impossible que ce ne soit pas ; c’est pour ce qui peut venir, qu’il faut se mettre en garde (583-584).

Toutes les entreprises ont leur danger, et personne ne sait, au début, où il doit arriver. L’un, qui cherche la gloire, tombé par imprudence dans une grave infortune ; l’autre agit mal, et les dieux disposent autour de lui toutes choses, lui accordent le bon succès, le font échapper à sa folie (585-590).

Il faut que les mortels se soumettent à ce que leur imposent les dieux, qu’ils portent facilement l’une et l’autre fortune (591-592).

Ne te hâte pas, ou de te désespérer dans l’infortune, ou de t’abandonner à la joie dans la prospérité, avant d’avoir vu la fin (593-594).

Soyons compagnons, ô homme, mais de loin. Hors l’argent, on se lasse de toute chose (595-596).

Restons longtemps amis, mais ne laisse pas d’en fréquenter d’autres, qui connaissant mieux que moi les sentiments (597-598).

Tu ne m’as point surpris, quand, par un chemin depuis longtemps fréquenté de toi, tu es venu dérober notre amitié. Puisses-tu périr, ennemi des dieux, mortel sans foi, dont le sein recélait un serpent aux froides écailles, aux couleurs changeantes (599-602) !

Si les Magnésiens ont péri, c’est par des œuvres de violence, comme celles auxquelles appartient aujourd’hui cette ville sacrée (603-604).

Bien plus d’hommes ont dû leur perte à la satiété qu’à la faim, voulant avoir au delà de leur part (605-606).

Au commencement, le mensonge donne une petite satisfaction ; à la fin, il ne procure qu’un gain tout ensemble honteux et funeste. C’est une laide chose pour un homme que le mensonge l’accompagne et soit toujours prêt à sortir de sa bouche (607-610).

Ce n’est pas chose difficile que de blâmer autrui ni de se louer soi-même. À cela s’occupent volontiers ces hommes méprisables qui ne peuvent se taire, dont la langue méchante se répand en méchants discours. L’homme de bien sait en toutes choses garder la mesure (611-614).

Point d’homme absolument bon et modéré, parmi ceux que voit aujourd’hui le soleil (615-616).

Il s’en faut que tout réussisse au gré de nos désirs ; les immortels, en effet, sont bien plus puissants que les mortels (617-618).

Je vis dans les angoisses, dans la tristesse, ne pouvant franchir l’âpre sommet de la pauvreté (619-620).

Chacun honore le riche, chacun méprise le pauvre. Tous les hommes pensent de même (621-622).

Il y a chez les hommes des misères de toutes sortes ; il y a aussi toutes sortes d’avantages et de moyens de vivre (623-624).

Il est difficile que le sage, parmi des insensés, parle beaucoup ou se taise toujours ; ceci est une chose impossible (625-626).

Il est honteux qu’un homme ivre se rencontre avec des hommes sobres ; il est honteux aussi qu’un homme sobre demeure avec des hommes ivres (627-628).

La jeunesse rend la raison légère et jette souvent le cœur de l’homme dans l’erreur (629-630).

Celui chez qui la raison n’est pas plus forte que la passion passe sa vie, Cyrnus, dans les maux et dans de tristes difficultés (631-632).

Réfléchis deux et trois fois sur ce qui te vient à l’esprit. L’homme impétueux est sujet aux accidents funestes (633-634).

La sagesse, la pudeur accompagnent les gens de bien, qui, vraiment, sont aujourd’hui dans la foule le petit nombre (635-636).

L’espérance et le danger, pour les hommes, c’est même chose ; deux divinités également redoutables (637-633).

Souvent, contre l’attente et l’espérance, trouvent une issue favorable les actes des hommes, tandis qu’aux prudents conseils ne répond pas toujours la fin (639-640).

Tu ne pourrais savoir qui te veut du bien, qui est ton ennemi, s’il ne se présentait quelque grave occasion (641-642).

Beaucoup deviennent amis à l’entour du cratère ; mais, quand il s’agit de choses graves, bien peu (643-644).

Des aides fidèles, tu en trouveras peu parmi tes amis, quand tu seras dans l’embarras et dans la peine (645-646).

Il n’y a plus chez les hommes de pudeur, mais partout sur la terre se montre l’imprudence (647-648).

Méchante pauvreté, pourquoi, pesant sur épaules, déshonores-tu et mon corps et mon âme ? Tu m’enseignes, de force, malgré ma répugnance, bien des choses honteuses, à moi qui sais ce qui parmi les hommes est bon et honnête (649-652).

Puissé-je être heureux, Cyrnus, aimé des dieux immortels ! Je ne tiens à nulle autre vertu (653-654).

Quand tu éprouves quelque malheur, Cyrnus, nous nous affligeons tous avec toi ; sache pourtant que l’intérêt d’autrui est chose éphémère (655-656).

Point d’excès de douleur dans la disgrâce, de joie dans la bonne fortune : il est d’un homme de bien de savoir porter toutes choses (657-658).

Point de serment comme celui-ci : jamais cette chose ne sera ; les dieux s’en irritent, eux par qui tout s’accomplit. Ne jure pas non plus de faire une chose. On a vu du mal sortir le bien, du bien le mal ; le pauvre s’enrichir tout à coup, celui qui possédait perdre tout en une seule nuit ; le sage faillir, l’insensé rencontrer la gloire, l’honneur même échoir au méchant (659-666).

Si j’avais du bien, Simonide, ce que je sais, je ne le tairais point dans la compagnie des honnêtes gens ; mais je ne vois rien, quoique je comprenne. L’indigence m’a rendu muet ; et cependant je sais mieux que bien d’autres que la tempête nous emporte, nos voiles blanches abaissées, hors de la mer de Mélos, pendant la nuit ténébreuse ; et nul ne veut travailler à vider le vaisseau, quand les flots s’élèvent des deux côtés au-dessus du bord : qui pourra échapper au naufrage ? Ils dorment cependant ; ils ont retiré le gouvernail au pilote, un pilote habile qui dirigeait sagement. On ravit violemment les richesses ; l’ordre est détruit ; il n’y a plus de partage équitable ; ce sont les portefaix qui commandent, les méchants qui l’emportent sur les bons. Oh ! je crains bien que les vagues n’engloutissent le vaisseau. Voilà ce que j’adresse, sous le voile de l’énigme, aux honnêtes gens ; le méchant, toutefois, en pourra profiter lui-même, pour peu qu’il ait de sagesse (667-682).

Beaucoup possèdent la richesse, mais ne sont que des ignorants ; d’autres, qui recherchent l’honnête, sont accablés par le besoin. Pour tous également, même difficulté d’agir : à ceux-ci leur pauvreté fait obstacle, à ceux-là leur faiblesse d’esprit (683-686).

Il n’appartient pas aux mortels d’entrer en lutte avec les immortels, de plaider contre eux. Nul n’a ce droit (687-688).

Il ne faut pas faire le mal qui ne doit pas être fait ; il ne faut pas commencer ce qu’il ne serait pas bon d’achever (689-690).

Accomplis avec joie ton voyage à travers la vaste mer, et que par ton retour Neptune charme tes amis (691-692) !

À beaucoup d’hommes sans raison a été funeste la satiété. Il est difficile de connaître la mesure, quand les biens abondent (693-694).

Je ne puis, ô mon cœur, disposer à ton gré toutes choses. De la patience, donc : tu n’es pas le seul qui aime ce qui est bon (695-696).

Quand je suis heureux, j’ai beaucoup d’amis ; mais qu’il m’advienne quelque chose de fâcheux, bien peu me gardent fidélité (697-698).

Pour le grand nombre des hommes, il n’existe qu’une vertu, la richesse ; le reste n’est d’aucun avantage. En vain tu posséderais la sagesse si vantée de Rhadamante ; en vain tu en saurais plus long que Sisyphe, ce subtil fils d’Éole. Il sut revenir même de l’enfer, ayant, par ses discours décevants, gagné le cœur de Proserpine, qui fait goûter l’oubli aux mortels, qui altère leur raison. Nul encore n’avait imaginé pareille chose, de tous ceux qu’a enveloppés l’ombre du trépas, qui sont venus dans la demeure ténébreuse des morts, qui ont passé les noires portes par lesquelles est contenue dans sa prison la foule indocile des ombres. C’est pourtant de là que remonta vers le jour, grâce à son habileté, le héros Sisyphe. — C’est bien vainement aussi que tu saurais donner au mensonge l’apparence de la vérité, avec la langue éloquente du divin Nestor, que tu passerais en vitesse les agiles Harpyes, les fils de Borée, dont les pieds volent. Il faut bien que tous conviennent de cette vérité, qu’en toutes choses la richesse a la suprême puissance (699-718).

Ils sont également riches, celui qui possède beaucoup d’argent et d’or, ou des terres fertiles en blé, ou des chevaux, des mulets, et celui à qui un enfant ou une femme donnent les jouissances de l’amour. Lorsqu’est venue la saison de ces plaisirs, lorsque fleurit la jeunesse qui s’y prête, c’est alors que les mortels ont la richesse ; car toutes ces grandes richesses, nul ne les emporte avec lui dans la demeure de Pluton ; nul ne peut se racheter de la mort, se soustraire aux fâcheuses maladies, à la triste venue de la vieillesse (719-728).

Les pensées des hommes, qui s’attristent au sujet de la vie, ont reçu des ailes changeantes (729-730).

Pêre suprême, Jupiter, pourquoi les dieux, en permettant que les scélérats se plussent dans la violence, n’ont-ils pas voulu que les auteurs des actes coupables, commis sans souci des dieux, en reçussent eux-mêmes le châtiment, et que les crimes des pères ne devinssent pas plus tard le fléau de leurs fils innocents ; que les enfants d’un père injuste, qui, connaissant la justice, la pratiqueraient par crainte de la colère, fils de Saturne, qui, dès le commencement, se seraient attachés à l’aimer, au milieu de leurs concitoyens, ne fussent point condamnés à expier les attentats de leurs pères ? Pourquoi les bienheureux habitants du ciel ne l’ont-ils pas voulu ainsi ? Aujourd’hui le coupable échappe, et c’est un autre qui porte la peine de son crime (731-742).

Et comment, roi des immortels, pourrait-on trouver juste que l’homme qui s’est toujours éloigné des actes injustes, sans transgresser les lois, sans violer son serment, qui a vécu selon la justice, ne soit pas lui-même traité justement ? Et qui, à ce spectacle, révérerait encore les dieux ? Que penser, quand un mortel injuste et scélérat, sans craindre la colère ou des dieux ou des hommes, se livre à la violence, rassasié de richesses, tandis que les justes s’affligent, accablés par la pauvreté (743-752) ?

Instruit par mes leçons, ô mon ami, enrichis-toi selon la justice, garde ton cœur de la souillure du crime. N’oublie jamais ces vers, et, à la fin, tu t’applaudiras de t’être réglé sur mes sages conseils (753-756).

Puisse Jupiter, de l’éther où il habite, étendre toujours sur cette ville sa main protectrice et veiller à son salut, avec les autres immortels, les dieux bienheureux ! Puisse Apollon fermer notre langue et notre esprit ! Que la lyre, que la flûte avec elle, fassent entendre de saints accords, et nous, après avoir par des libations demandé la faveur des dieux, buvons, mes amis, tenant entre nous d’agréables discours, sans plus craindre la guerre des Mèdes ! Voilà ce qui vaudrait mieux : unis de cœur, nous devrions vivre dans la joie, loin des soucis, écartant de nous la pensée des funestes destinées, de la vieillesse qui ruine notre vie, de la mort qui la termine (757-768).

Il faut que le serviteur, le messager des Muses, s’il est instruit dans les secrets de la sagesse, n’use point de son savoir en jaloux ; que parmi les vérités, il recherche les unes, enseigne ou pratique les autres. De quoi lui servirait ce qu’il saurait tout seul (769-772) ?

C’est toi, Phébus, qui as bâti notre citadelle, en considération d’Alcathoüs, fils de Pélops. Écarte toi-même de cette ville l’armée des Mèdes, en sorte que les peuples joyeux, quand reviendra le printemps, t’envoient d’illustres hécatombes, goûtant le plaisir des concerts et des festins, des hymnes chantées, des cris poussés autour de ton autel. Je suis en crainte, quand je vois la folie des Grecs, les divisions qui les perdent. Sois-nous propice, Phébus, et prends sous ta garde cette ville (773-782).

J’ai visité autrefois la terre de Sicile, l’Eubée aux riches vignobles, la ville de l’Eurotas abondant en roseaux, l’illustre Sparte, et tous y accueillaient avec faveur mon arrivée ; mais aucun de ces lieux n’a pu donner de joie à mon cœur, tant je préférais à tout ma patrie (783-788).

Puissé-je ne connaître jamais de soin plus pressant que celui de la sagesse et de la vertu. Puissé-je, assuré de les posséder, charmer ma vie par la lyre, par la danse, par le chant, et jouir honnêtement de ces plaisirs (789-792) !

Ne blesse, par des actes d’iniquité, ni étranger ni compatriote, et contente ton propre cœur par la justice : quant à ces citoyens malveillants, les uns diront du mal de toi, les autres en parleront mieux (793-796).

Les bons sont blâmés des uns, loués des autres ; pour les mauvais, personne ne se souvient d’eux (797-798).

Nul homme, sur la terre, n’échappe au blâme. Quel est le plus heureux ? Celui dont ne s’occupe pas la foule (799-800).

On ne verra jamais, on n’a jamais vu personne descendre, agréable à tous, dans la demeure de Pluton. Celui-là même qui commande aux mortels et aux immortels, le fils de Jupiter, ne peut plaire à tous les hommes (801-804).

Il faut, Cyrnus, qu’il ait plus de rectitude que la règle, l’équerre, le compas, le jugement de celui qui va consulter l’oracle et à qui, dans Pytho, la prêtresse rend une réponse du fond du riche sanctuaire. Si vous ajoutez, vous ne trouverez plus un remède à vos maux ; si vous retranchez, comment éviter d’être coupable envers les dieux (805-810) ?

Il m’est arrivé une chose qui le cède à l’affreuse mort, mais plus fâcheuse, Cyrnus, que tous les autres malheurs : mes amis m’ont trahi. J’irai vers mes ennemis et mettrai aussi à l’épreuve leurs sentiments (811-814).

Un bœuf est sur ma langue, qui la presse de son pied pesant et m’empêche de m’échapper en paroles, bien que j’ai à dire (815-816).

Cependant, Cyrnus, ce qu’il est de la destinée de souffrir, je le souffrirai sans crainte (817-818).

Nous arrivons bientôt au moment désiré, où puisse nous saisir tous les deux ensemble, Cyrnus, la mort fatale (819-820).

Ceux qui n’honorent point la vieillesse de leurs parents, ceux-là, Cyrnus, obtiennent peu d’estime (821-822).

Ne sers point un tyran, dans des vues intéressées ; ne le tue point, après t’être engagé à lui par serment (823-824).

Comment avez-vous eu le cœur d’unir vos chants aux accords du joueur de flûte ? De la place se voient les limites de cette terre qui nourrit de ses fruits ceux qui portent dans les festins sur leurs blondes chevelures des couronnes brillantes. Allons, Scythe, rase tes cheveux, interromps ton joyeux repas, pleure sur cette contrée parfumée que nous n’avons plus (825-830).

Par la confiance j’ai perdu mon bien, par la défiance je l’ai conservé : des deux côtés la pensée est pénible (831-882).

Tout cela est perdu et ruiné ; mais nous n’en devons accuser, Cyrnus, aucun des immortels, des dieux bienheureux ; c’est la violence des hommes, leur coupable avidité, leur injustice, qui de l’opulence nous ont précipités dans la misère (833-836).

Au besoin de boire s’attache, chez les malheureux mortels, un double mal : la soif qui épuise, l’ivresse qui accable. Entre les deux je suivrais une voie moyenne, et vous ne me persuaderez point ou de m’abstenir de boire ou de boire avec excès (837-840).

Le vin, du reste, me plaît. En un seul point, il m’est désagréable, c’est quand il m’amène ivre en présence d’un ennemi (841-842).

Si de la tête, où il s’élève, le vin redescend vers les pieds, cessons de boire aussitôt et retournons à la maison (843-844).

Affliger un malheureux, c’est chose facile ; mais c’est chose difficile que de relever un malheureux (845-846).

Foule sous tes pieds ce peuple léger, fais-moi sentir la pointe de ton aiguillon, charge-le d’un joug pesant, car tu ne trouveras pas un autre peuple qui aime autant un maître, parmi tous les hommes que voit le soleil (847-850).

Que le roi de l’Olympe, Jupiter, anéantisse l’homme qui, par la feinte de ses discours, cherche à tromper son ami (851-852) !

Je savais autrefois, je sais bien mieux aujourd’hui qu’il n’y a aucune satisfaction avec les mauvais (853-854).

Souvent cette ville, par le vice de ses chefs, a, comme un vaisseau écarté de sa route, donné contre la terre (855-856).

Qu’un ami me voie dans la disgrâce, il détourne la tête et ne veut plus me regarder ; mais s’il me survient, par une rare fortune, quelque bien, j’ai aussitôt, en abondance, les salutations et les politesses (857-860).

Mes amants me trahissent et ne me veulent rien donner en présence des hommes ; mais, moi, voici de quoi je m’avise : je sors le soir et rentre le matin, aux cris des coqs qui s’éveillent (861-864).

Les odieux accordent souvent à des gens sans valeur le bien de la richesse ; il est nul, et ne profite ni à eux-mêmes, ni aux autres. Mais la gloire de la vertu ne périra point. L’homme courageux est le sauveur de son pays et de sa ville (865-868).

Tombe sur moi ce vaste ciel qui nous couvre, cette voûte d’airain, effroi des hommes rampant à la surface de la terre, si je ne vais au secours de ceux qui m’aiment ! Pour mes ennemis, je veux être leur chagrin, leur malheur (869-872).

Ô vin, je te loue en un point, en un point je t’accuse. Je ne puis tout à fait ni te haïr ni t’aimer. Tu es a la fois bon et mauvais. Quel homme ou parlerait contre toi, ou ferait ton éloge, en gardant la mesure de la sagesse (873-876).

Jouissons de la jeunesse, ô mon âme ! Bientôt vivront d’autres hommes, et frappé par la mort, je ne serai plus qu’une noire terre (877-878).

Bois le vin qu’ont produit pour moi, au-dessous des sommets du Taygète, sur son penchant, les vignes plantées par un ami des dieux, le vieux Théotime, ces vignes auprès desquelles il amena, de son champ de platanes, de fraîches eaux. Ce vin chassera loin de toi les pénibles soucis ; sous son influence, tu deviendras beaucoup plus léger (879-884).

Puissent la paix et la richesse régner dans cette ville, afin que je goûte avec d’autres la joie des festins ! Je ne suis point un amant de la guerre (885-886).

Ne prête pas trop l’oreille à l’appel éclatant du héraut ; nous n’avons point à combattre pour notre patrie (887-888).

Quand on est présent et monté sur le char rapide, il est honteux de ne pas voir la déplorable guerre (889-890).

Hélas ! je pleure ma faiblesse. Cérinthe a péri ; on arrache les bons vignobles de Lélante ; les bons sont en exil ; les méchants gouvernent la ville. Puisse Jupiter perdre la race de Cypsélus (891-894) !

L’homme n’a rien, en lui, de meilleur que la raison, et de plus funeste, Cyrnus, que la déraison (895-896).

Cyrnus, si Dieu s’irritait en toute occasion contre les faibles mortels, examinant bien les sentiments que chacun a dans son cœur et distinguant les actions injustes des justes, ce serait pour eux un grand mal (897-900).

Les uns font pis, les autres mieux ; mais nul n’est sage en tout (901-902).

Quiconque, en poursuivant la richesse, ne laisse pas de l’employer se fait, par cette conduite, beaucoup d’honneur auprès des hommes raisonnables. Si l’on pouvait apercevoir le terme de la vie, mesurer l’espace qui reste à parcourir, avant d’arriver chez Pluton, il conviendrait que celui qui devrait attendre le plus longtemps le moment fatal ménageât le plus sa fortune, quelle qu’elle fût. Mais il n’en va pas ainsi, et c’est pour moi un grave sujet de chagrin. J’ai le cœur déchiré, l’esprit partagé ; j’hésite comme dans un carrefour ; de deux routes qui s’ouvrent à mes yeux, je ne sais laquelle choisir. Faut-il, sans rien dépenser, user mes jours dans la misère ? Faut-il, sans prendre de peine, vivre dans les plaisirs ? J’ai vu un homme qui épargnait sans cesse et, tout riche qu’il était, ne traitait jamais son ventre libéralement. Mais, avant d’avoir accompli son œuvre, il est descendu dans la demeure de Pluton ; un étranger a pris possession de ses biens, de sorte qu’il a travaillé sans fruit et pour enrichir qui lui était indifférent. J’en ai vu un autre uniquement occupé de complaire à son ventre. Il a tout dissipé, et il dit : « Je me retire après m’être donné de la joie » ; et maintenant il mendie auprès de tous ceux de ses amis qu’il peut rencontrer. Je conclus, Démoclès, que le mieux est de régler sa dépense sur sa fortune. Car, ainsi, après avoir travaillé, vous ne laisserez pas à un autre le fruit de votre travail, et vous ne subirez pas la servitude de la mendicité, et, quand la vieillesse arrivera, vos richesses n’auront pas disparu. Au temps où nous vivons, il est bon d’en avoir. Êtes-vous riche ? Vous comptez beaucoup d’amis. Êtes-vous pauvre ? Fort peu. Sans fortune on n’est plus également homme de bien (903-932).

Épargnez, c’est encore le meilleur parti, puisqu’après votre mort, nul ne vous pleurera, s’il ne voit que vous avez laissé du bien (931-932).

À peu d’hommes font cortège la vertu et la beauté. Heureux, qui a obtenu l’une et l’autre ! Tous l’honorent ; les jeunes gens, les hommes de son âge, ses aînés s’écartent devant lui. Vieillissant lui-même, il croît en importance parmi ses concitoyens, et nul ne songe à le blesser dans son honneur ou dans ses droits (933-938).

Ma voix ne peut faire entendre de doux accents, comme celle du rossignol, car j’ai passé à table la nuit dernière. Je ne me plains point du joueur de flûte, mais mon ami, qui n’est pas sans sagesse, me quitte (939-942).

Je chanterai près du joueur de flûte, me tenant à sa droite et invoquant les dieux immortels (943-944).

Je marche dans la droite voie, sans incliner d’aucun côté, car il me faut voir tout avec justesse (945-946).

Je servirai ma patrie, cette riche cité ; je ne me tournerai point vers le peuple, et ne céderai point non plus aux caprices des citoyens injustes (947-948).

J’ai, comme le lion confiant en sa force, atteint à la course et saisi le jeune faon sous le ventre de sa mère, mais je n’ai pas bu son sang ; j’ai franchi les remparts et n’ai point ravagé la ville ; j’ai attelé les coursiers et ne suis point monté sur le char : ce que j’ai fait est resté sans effet ; ce que j’ai accompli, sans accomplissement ; j’ai agi sans agir, fini sans finir (949-954).

Du bien qu’on fait aux mauvais résulte un double mal : on le retranche à soi-même et l’on n’obtient pas de reconnaissance (955-956).

Si, ayant reçu de moi quelque important bienfait, tu n’en es pas reconnaissant, puisses-tu, dans un nouveau besoin, revenir à ma maison (957-958) !

Tant que j’ai puisé moi-même à la source profonde, l’eau m’en a semblé belle et douce. Maintenant qu’on l’a rendue trouble et fangeuse, j’irai boire à quelque autre fontaine ou à quelque fleuve (959-962).

Avant de louer un homme, il importe de connaître exactement son caractère, ses principes, ses habitudes. Beaucoup fardent leur vie, se cachent sous des apparences trompeuses, revêtent pour la journée un personnage étranger. Mais, à la fin, le temps les fait paraître avec leurs mœurs réelles. Moi-même, je me suis bien écarté de la vérité, me pressant de te louer, sans t’avoir auparavant bien étudié. Aujourd’hui, comme un vaisseau, je prends le large (963-970).

Le beau mérite de vaincre en buvant les plus forts buveurs ! À ce combat, le méchant emporte le prix sur l’honnête homme (971-972).

L’homme, quand une fois la terre a reçu son corps, qu’il est descendu dans l’Érèbe, qu’il habite le palais de Proserpine, ne goûte plus le plaisir ; il ne prêtera plus l’oreille aux accords de la lyre et de la flûte ; il ne recueillera plus les dons de Bacchus. Voyant cela, je veux tenir mon cœur en joie, tant que mes genoux resteront agiles, que ma tête ne tremblera point (973-978).

Je veux un ami qui ne le soit pas seulement de paroles, mais d’effet, qui s’empresse de m’aider à la fois et de son bras et de sa bourse, qui ne me charme pas seulement à table par ses discours, mais me montre encore, par ses actes, ce qu’il sait faire pour moi (979-982).

Que notre cœur, cependant, s’occupe des festins, tant qu’il peut encore supporter les aimables fatigues du plaisir. Bientôt, comme la pensée, passe la brillante jeunesse ; moins vite est l’essor des cavales qui emportent impétueusement un guerrier au sein des travaux belliqueux, ravies de franchir la plaine aux riches moissons (983-988).

Bois lorsque l’on veut boire, et, même dans la tristesse, ne laisse voir à personne le chagrin qui t’accable (989-990).

Tantôt tu t’affligeras de souffrir, tantôt tu te réjouiras de faire. Le pouvoir d’agir appartient tantôt à un homme, tantôt à un autre (991-992).

Si tu me provoquais, Académus, aux doux chants, et qu’entre toi et moi, disputent d’habileté, se tint, comme prix du combat, un jeune enfant, dans la fleur de la beauté, tu apprendrais combien les mulets l’emportent sur les ânes (993-996).

Quand le soleil, poussant ses coursiers vers les hauteurs de l’éther, annoncera le milieu du jour, reposons-nous à table, aux lieux où nous conduira notre envie, et faisons fête à notre ventre de toutes sortes de biens. Qu’au seuil nous verse de l’eau, que dans la maison nous apporte des couronnes, de ses agiles mains, une belle Lacédémonienne (997-1002).

Voilà la vertu, voilà le prix le plus précieux, le plus glorieux, que puisse remporter, parmi les hommes, un homme sage. C’est le bien commun de toute la ville, de tout le peuple, que le guerrier qui, bien affermi sur ses jambes, reste au premier rang (1003-1006).

Voici un conseil commun à tous : tandis qu’ils ont la fleur de la jeunesse et d’heureuses pensées dans leurs esprits, qu’ils fassent servir à leur bonheur le bien qu’ils possèdent. Les dieux n’ont pas donné aux mortels de rajeunir ni de se dégager des liens de la mort. Il leur faut céder à la vieillesse, lorsqu’elle vient fondre sur leurs têtes (1007-1012).

Heureux, fortuné, prospère, celui qui descend dans le noir séjour de Pluton sans avoir connu la lutte et la peine, qui n’a pas dû trembler devant des ennemis, faire le mal par nécessité, mettre à l’épreuve les sentiments de ses amis (1013-1016) !

La sueur coule à grands flots sur mon corps, je me sens glacé de terreur, quand je considère le peu que dure cette fleur si agréable et si belle de la jeunesse. Il passe en peu d’instants, comme un songe, ce jeune âge, si prisé ; et, aussitôt, la terrible, l’affreuse vieillesse plane sur notre tête (1017-1022).

Jamais je ne ferai subir à mes ennemis le joug pénible, non, quand même le Tmôle pèserait sur notre tête (1023-1024).

Les méchants ont l’esprit plus faible dans le malheur ; les honnêtes gens ont toujours plus de rectitude dans leurs pensées et dans leurs actes (1025-1026).

Le mal est pour les hommes d’un accomplissement facile ; le bien, Cyrnus, demande beaucoup d’efforts (1027-1028).

Prends courage, ô mon âme, dans le malheur, quoi que tu aies dû souffrir. C’est le cœur des méchants qui s’irrite. Mais toi, parce que tu n’as pas réussi, n’ajoute pas à ta disgrâce par le ressentiment, par le désespoir ; n’afflige pas tes amis, ne réjouis pas tes ennemis. Les dons que nous envoient les dieux, il n’est pas facile à un mortel de s’y dérober, pas même s’il descendait dans les profondeurs de la mer brillante, ni lorsqu’il est devenu la proie du sombre Tartare (1020-1030).

Tromper un homme de bien est chose très difficile ; il y a longtemps, Cyrnus, que j’en juge ainsi (1037-1038).

Déraisonnables, insensés, les hommes qui ne boivent pas de vin quand commence la canicule (1039-1040).

Allons, ici, avec la flûte : buvons en riant près de cet homme qui pleure ; faisons notre joie de sa tristesse (1041-1042).

Dormons, c’est aux gardiens de la ville à veiller sur elle, sur notre aimable et douce patrie (1043-1044).

Oui, par Jupiter, si quelqu’un d’eux dort, bien enveloppé, cependant il accueillera avec joie notre troupe de buveurs (1045-1046).

Pour aujourd’hui, buvons, réjouissons-nous, avec d’heureuses paroles aux lèvres ; ce qui doit venir après, c’est l’affaire des dieux (1047-1048).

Comme un père à son fils, je te donnerai d’utiles conseils ; qu’ils pénètrent dans ton âme ! Prends garde que la précipitation ne te conduise au mal. Délibère d’abord, te recueillant profondément en toi-même, consultant la raison. Les fous laissent voler çà et là leur esprit : la réflexion conduit à de bonnes et sages pensées (1049-1054).

Laissons ce discours ; accompagne mon chant de ta flûte, et que, tous deux, nous nous souvenions des Muses. Les Muses nous ont fait, pour en jouir, ces aimables présents, à toi, à moi, à nos voisins (1055-1058).

Connaître le caractère des hommes est chose difficile, Timagoras, à qui les regarde de loin, quelque habileté qu’il ait d’ailleurs. Chez les uns, en effet, la méchanceté se cache sous la richesse ; chez les autres, la vertu sous la pauvreté (1059-1062).

Jeunes, reposez, la nuit, près d’une compagne de votre âge, goûtant le charme des amoureux travaux, ou bien encore, dans les festins, unissez votre voix aux sons de la flûte. Rien de plus délectable pour les hommes et pour les femmes. Que me font la richesse et l’honneur ? Le plaisir et la joie l’emportent sur tout (1063-1068).

Déraisonnables, insensés, ceux qui pleurent les morts et ne pleurent pas la fleur de leur jeunesse, qui bientôt n’est plus (1069-1070).

Accommode-toi, Cyrnus, aux mœurs diverses de tes amis ; prends un peu du caractère de chacun. Aujourd’hui il conviendra que tu suives celui-ci ; une autre