Plaidoyer pour N. Fontéius (traduction Auger)


Plaidoyer pour Plaidoyer pour N. Fontéius (traduction Auger), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 407-421).
PLAIDOYER POUR M’. FONTÉIUS.




DISCOURS DOUZIÈME.




ARGUMENT.

Manius Fontéius avait, en qualité de préteur, gouverné pendant trois ans (676-679) la Gaule Transalpine ou Province Narbonnaise. Plusieurs années après, M. Plétorius, sur la plainte des Gantois, qui avaient envoyé à Rome une députAtion dont le chef était Induciomare, accusa Fontéius de concussion. Cicéron défendit l’accusé ; ou ne sait s’il fut absous.

Le plaidoyer de Cicéron est depuis longtemps incomplet. Il existe, après le § 8, une lacune assez considérable, indiquée dans le plus ancien manuscrit de ce discours, qui se trouve au Vatican. Toutefois M. Niebuhr, s’appuyant d’un passage de Pline le Jeune (Epist. 1, 20), prétend qu’elle a toujours existé et que l’orateur l’a volontairement laissée quand il a écrit son plaidoyer.

Quant aux autres lacunes, les heureuses découvertes de quelques savants en ont déjà rempli une partie. M. J. V. Leclerc a publié le premier en France, dans sa belle édition de Cicéron, les fragments du plaidoyer pour Fontéius retrouvés par M. Niebuhr ; nous les donnons après lui, au commencement de ce discours. M. Niebuhr avait été guidé et soutenu dans ses patientes recherches par le succès qui avait suivi celles de son compatriote P. G. Bruns, en 1772.

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Lacune considérable

I.… Qu’il le fallait. A-t-il payé comme ont fait tous les autres ? C’est ainsi, juges, que je défends M. Fontéius, et je soutiens qu’après la loi Valéria, depuis la questure de M. Fontéius jusqu’à celle de T. Crispinus, nul n’a payé autrement ; qu’il a suivi l’exemple de tous ses devanciers, et que tous ses successeurs ont suivi le sien. De quoi l’accuse-t-on ? que lui reproche-t-on ? L’accusateur blâme Fontéius de n’avoir pas fait entrer les quarts et les trois quarts de l’as dans des registres en parties doubles, tels que ceux dont il dit qu’Hirtuléius faisait usage ; mais je ne sais s’il se trompe ou s’il veut vous induire en erreur. En effet, je vous le demande, M. Plétorius, ne devenez-vous pas vous-même l’avocat de notre cause, s’il est prouvé que Fontéius, dans ce que vous lui reprochez, peut s’appuyer de l’exemple de celui que vous comblez d’éloges, d’Hirtuléius, et que le même Hirtuléius, dans ce que vous louez en lui, est fidèlement imité par Fontéius ? Vous blâmez le mode de payement ; les registres publics font foi que tel était le mode adopté par Hirtuléius. Vous louez ce dernier d’avoir établi l’usage des livres en parties doubles : Fontéius s’en est servi aussi, et pour le même genre de payement. Je ne veux pas que vous l’ignoriez, ni que vous pensiez que ces registres appartiennent à un autre ordre de dettes arriérées : c’est pour le même motif, pour les mêmes opérations, qu’il les a adoptés. C’est avec les publicains, à qui l’on avait affermé la province d’Afrique, les droits d’entrée de la ville d’Aquilée…

II…. On ne trouvera personne, juges, personne qui prétende avoir donné un seul sesterce à M. Fontéius pendant sa questure, ou que Fontéius a détourné quelque chose de l’argent qu’il recevait pour le trésor public ; on ne trouvera dans ses registres aucun signe d’un semblable vol, aucune trace d’un nombre altéré ou diminué. Or, tous ceux que nous voyons accusés, poursuivis pour les délits de ce genre ont d’abord à lutter contre une foule de témoins ; car il est difficile que celui qui a donné de l’argent à un magistrat ne soit point porté par la haine ou forcé par la conscience a venir le déclarer. Ensuite, si l’on parvient, par quelque séduction, à écarter les témoins, les registres sont incorruptibles ; ils demeureront avec toute leur vérité. Supposez que Fontéius n’ait eu que des amis, ou qu’un si grand nombre d’hommes qui ne le connaissent pas, qui lui sont tout à fait étrangers, aient voulu sauver ses jours ou ménager sa réputation, il resterait toujours le témoignage des comptes et des registres, où la fraude, la soustraction, la contradiction entre les recettes et les dépenses, ne peuvent échapper. Tous ceux dont il a été question ont porté sur leurs livres les sommes reçues au nom du peuple romain : s’ils en ont payé ou donné à d’autres d’équivalentes, si tout ce qu’ils ont reçu pour l’État, ils l’ont dépensé pour l’État, il ne peut certes y avoir rien d’altéré dans les comptes. Si d’autres ont détourné quelque argent à leur profit, leur caisse, leurs registres…

……… J’en atteste les dieux et les hommes ! on ne trouve pas un témoin, et il s’agit de trente million deux cent mille sesterces ? Combien en pourrait-on citer ? Plus de six cents. Dans quel lieu de l’univers s’est passée toute cette affaire ? Ici même, ici, dans ce forum que vous avez sous les yeux. A-t-il été donné quelque argent en dehors des formes consacrées ? Non, pas un sesterce n’a changé de place sans avoir été inscrit chaque fois. Quelle est donc cette accusation qui franchit plus facilement les Alpes que le peu de marches du trésor public ; qui défend les finances des Ruthènes avec plus de soin que celles du peuple romain ; qui préfère pour témoins des inconnus à des hommes que nous connaissons, des étrangers à des Romains ; qui croit trouver dans le caprice des barbares un argument plus fort que le registre de nos concitoyens ?

III. Ainsi, de deux magistratures dont l’une et l’autre ont pour objets le maniement et l’administration des plus fortes sommes, le triumvirat et la questure de Fontéius, on peut, juges, rendre un compte si fidèle que les actes de sa gestion, actes dont tout le monde a été témoin, qui intéressaient nombre de personnes, qui sont consignés dans des registres publics et particuliers, n’offrent aucune trace de fraude, ne permettent aucun soupçon du moindre délit.

Vient ensuite sa lieutenance en Espagne, à une époque pleine de troubles, alors que L. Sylla revenait en Italie, et que de nombreuses armées de citoyens se disputaient l’autorité judiciaire et législative. Dans ces temps où l’on désespérait de la république, Fontéius……

IV…. Sous sa préture, la Gaule, dites-vous, se vit accablée de dettes. Mais à qui dit-on qu’elle a emprunté ces énormes sommes ? Est-ce aux Gaulois ? non, certes. À qui donc ? aux citoyens Romains qui font des affaires dans la Gaule. Pourquoi n’entendons-nous pas leurs dépositions ? pourquoi ne produit-on aucun de leurs registres ? Je poursuis vivement l’accusateur ; oui, je le persécute ; oui, je le presse de faire entendre des témoins, et je prends beaucoup plus de peine pour les demander que les autres défenseurs n’en prennent pour les réfuter. Je le dis hardiment, juges ; j’affirme ce que je sais : la Gaule est remplie de négociants et de citoyens romains ; aucun Gaulois ne fait d’affaire sans eux ; il ne circule pas dans la Gaule une seule pièce d’argent qui ne soit portée sur les livres des citoyens romains. Eh bien ! voyez jusqu’où va ma condescendance, et combien je me relâche des précautions minutieuses dont je me suis fait une habitude. Que l’on montre un seul registre qui offre la moindre trace, le moindre indice d’argent donné à Fontéius ; que, dans tout ce grand nombre de négociants, d’habitants des colonies, de fermiers publics, d’agriculteurs, de trafiquants en bestiaux, on produise un seul témoin, et j’avouerai que l’accusation est juste. Quelle cause, grands dieux ! et que la défense est faible ! La province de Gaule, où Fontéius fut préteur, est composée de cités et de peuples, dont quelques-uns, sans parler des siècles passés, ont fait dans le nôtre, au peuple romain des guerres longues et sanglantes ; plusieurs ont été soumis par nos généraux, ou domptés par nos armes, ou flétris par nos triomphes et par des monuments de leur révolte, ou dépossédés de leurs terres et de leurs villes par des décrets du sénat ; d’autres ont combattu contre Fontéius lui-même, et c’est au prix de ses sueurs et de ses travaux qu’il les a remis sous l’empire et la domination de Rome. Dans la même province, nous avons la ville de Narbonne, honorée du nom des Marcius, colonie formée de nos citoyens, qui nous sert comme de citadelle et de forteresse pour observer ces nations et les contenir dans le devoir. Nous y avons encore la ville de Marseille, dont j’ai déjà parlé, peuplée d’alliés courageux et fidèles, qui, en fournissant au peuple romain des troupes et des armes, ont compensé les périls attachés aux guerres contre les Gaulois. Nous y avons enfin une multitude de citoyens romains et de personnages recommandables.

V. C’est cette province, composée d’une si grande diversité de peuples, que Fontéius a, comme je l’ai dit, gouvernée. Ceux qui avaient encore les armes à la main, il les a subjugués ; ceux qui venaient à peine de les déposer, il les a contraints d’abandonner les terres dont les dépouillait notre justice ; quant aux autres, que des victoires sanglantes et répétées avaient pour jamais soumis à l’obéissance de Rome, il en a exigé une nombreuse cavalerie pour les guerres que nous faisions alors dans toutes les parties du monde, de fortes sommes d’argent pour la solde de ces troupes, une grande quantité de blé pour l’entretien de l’armée d’Espagne. Voilà ce qu’a fait celui qu’on appelle à votre tribunal. Vous qui ne l’avez pas vu à l’œuvre, vous jugez sa cause avec le peuple qui se presse ici. Il a pour témoins contre lui, ceux qui n’ont souffert qu’avec une peine extrême toutes ces contributions ; contre lui, ceux qu’en exécution de nos décrets, il a forcés d’abandonner leurs terres ; contre lui, ceux qui, vaincus, mis en fuite, et sauvés du carnage, osent aujourd’hui, par la première fois, paraître devant Fontéius désarmé. Mais la colonie de Narbonne, que veut-elle ? que dit-elle ? Elle veut que vous sauviez celui qu’elle dit l’avoir sauvée. Et la cité de Marseille ? Quand elle le possédait, elle l’a comblé des plus grands honneurs qu’elle pût décerner ; maintenant privée de sa présence, elle vous supplie, elle vous conjure d’avoir quelque égard à sa fidélité, à sa recommandation, à son activité. Quels sont enfin les sentiments des citoyens romains établis dans la Gaule ? Nul d’entre eux, et le nombre en est grand, ne conteste qu’il ait rendu les plus signalés services à la province, à l’empire, aux alliés, et aux citoyens.

VI. Puisque vous voyez ceux qui attaquent Fontéius ; que vous connaissez ceux qui prennent sa défense, considérez maintenant ce qu’exige votre équité, ce qu’exige la majesté de cet empire ; examinez si vous aimez mieux croire et satisfaire vos colonies, vos concitoyens qui font le commerce, vos anciens alliés, vos amis, ou des peuples qui ne méritent aucune créance, parce qu’ils sont passionnés, ni aucune déférence, parce qu’ils sont perfides. Mais quoi ! si je nomme encore une foule d’hommes très recommandables, qui peuvent rendre témoignage de la vertu et de l’intégrité de Fontéius, les Gaulois ligués contre lui prévaudront-ils sur l’autorité des plus respectables témoins ? Vous le savez, juges, lorsque Fontéius gouvernait la Gaule, nous avions dans les deux Espagnes de grandes armées et d’illustres généraux. Combien de chevaliers romains, de tribuns militaires, et quels hommes ! que de lieutenants envoyés aux généraux, et en combien d’occasions ! de plus, Pompée à fait hiverner dans la Gaule, sous le gouvernement de Fontéius, la plus considérable et la plus belle de nos armées. Trouvez-vous que la fortune nous donne assez de témoins dignes de foi, assez de témoins instruits des actes de la préture de Fontéius ? qui pouvez-vous produire dans cette cause parmi un si grand nombre de personnes ? Dans ce nombre quel est le témoin qu’il vous plaît de choisir ? Il ne dira que du bien ; ce sera un témoin pour nous.

Juges, douterez-vous plus longtemps que le vrai motif de cette accusation ne soit, comme je l’ai montré en commençant, de faire condamner Fontéius sur les dépositions des peuples qu’il contraignait d’obéir à des ordres donnés pour le bien de l’État, et de pousser ainsi nos magistrats dans le relâchement par la crainte de ces attaques contre des hommes dont la ruine entraînerait celle de notre empire ?

VII. On reproche encore à Fontéius d’avoir tiré de l’argent de la réparation des chemins, soit pour dispenser des travaux à faire, soit pour approuver ceux qui étaient faits. S’il n’y a eu de dispense pour personne, si le travail d’un grand nombre n’a pas été approuvé, il est faux assurément qu’on ait donné de l’argent, soit pour obtenir une exemption, puisqu’on n’a exempté personne, soit pour faire approuver les ouvrages, puisque beaucoup se sont vu refuser cette approbation. Mais si nous prouvons que cette accusation s’adresse aux hommes les plus honorables ; si nous prouvons, sans rejeter la faute sur autrui, que ceux-là ont présidé à la réparation des chemins, qui peuvent aisément justifier leur conduite, condamnerez-vous toujours Fontéius sur la foi de témoins irrités ? Il était de l’intérêt public que la voie Domitia fût réparée ; mais occupé d’affaires plus importantes, Fontéius donna cette commission à ses lieutenants, hommes irréprochables, C. Annius Belliénus et C. Fontéius. Ils présidèrent donc à la réparation ; ils commandèrent, ils approuvèrent les ouvrages avec l’équité qui les distingue. Si nos adversaires n’ont pu l’apprendre autrement, ils ont pu savoir la vérité par nos lettres écrites et reçues, dont ils ont pris copie. S’ils ont négligé de les lire, qu’ils sachent maintenant de moi ce que Fontéius a écrit à ses lieutenants, et les réponses qu’ils lui ont faites. LETTRES DE M. FONTÉIUS A SES LIEUTENANTS C. ANNIUS ET C. FONTÉIUS. LETTRES DE CEUX-CI A M. FONTEIUS.

Il est assez clair, je pense, que la réparation des chemins ne regarde pas même Fontéius, et que ceux qui en ont été chargés sont des hommes dont la conduite est irrépréhensible.

VIII. Écoutez maintenant, juges, l’accusation qui regarde les impôts sur le vin ; accusation qu’on a présentée comme la plus grave et la plus terrible. Plétorius a dit, pour l’établir que ce n’était pas dans la Gaule que Fontéius avait imaginé de mettre des impôts sur le vin ; qu’il en avait conçu l’idée en Italie, avant son départ de Rome ; que Titurius, à Toulouse, avait exigé, comme droit d’entrée, quatre deniers par amphore ; que Porcius et Numius, à Crodune, avaient exigé trois victoriats ; et Servéus deux, à Vulchalon ; que dans cette province on avait imposé une taxe à ceux qui voulaient transporter du vin de Cobiamaque, bourg entre Toulouse et Narbonne, sans aller à Toulouse ; qu’Elésiodole n’avait exigé que six deniers de ceux qui portaient des vins à l’ennemi. C’est là une occupation fort grave, d’abord par elle-même, car il s’agit d’un impôt mis sur nos récoltes et dont on pourrait tirer, je l’avoue, des sommes immenses, ensuite par les haines qu’elle suscite ; aussi les ennemis de Fontéius se sont-ils empressés de répandre cette calomnie. Quant à moi, je pense que plus est grave l’accusation dont on démontre la fausseté, plus est grave aussi l’outrage de celui qui l’a inventée. Il veut, en effet, par l’idée d’un grand crime, prévenir tellement l’esprit des juges, que la vérité n’ait plus auprès deux qu’un difficile accès.

Il manque ici tout ce qui regarde les impôts sur le vin, la guerre des Vocantins, et la disposition des quartiers d’hiver.

IX. Les Gaulois affirment le contraire. Mais l’évidence des faits et la force des preuves nous tiennent lieu de leur aveu. Un juge peut-il donc refuser créance à des témoins ? Oui, quand des témoins sont passionnés, irrités, ligués ensemble, au-dessus de tout scrupule, non seulement il le peut, mais il le doit. Eh ! si, parce que les Gaulois le disent coupable, Fontéius doit être regardé comme tel, qu’a-t-on besoin d’un juge éclairé, d’un président équitable, d’un orateur qui ne soit pas indigne de ce nom ? Voilà ce que disent les Gaulois. Oui, sans doute, ils le disent. Si vous pensez qu’ici le devoir d’un juge pénétrant, expérimenté, équitable, soit de croire sans examen tout ce que disent les témoins, la déesse Salus elle-même ne pourrait sauver la plus parfaite innocence ; mais si, dans une action judiciaire, la prudence du juge doit surtout apprécier chaque témoignage et lui assigner sa valeur, certes, Romains, votre fonction est ici bien plus difficile que la mienne, et vous avez bien plus besoin d’attention pour juger cette cause que moi pour la plaider. Moi, je ne dois sur chaque grief interroger un témoin qu’une fois, et en peu de mots ; souvent même je ne dois pas l’interroger, de peur de l’exciter à parler, s’il est animé par la colère, ou de donner du poids à sa déposition, s’il est passionné. Vous, au contraire, vous pouvez revenir plusieurs fois sur le même objet, examiner longtemps le même témoin ; et quand il en est que nous n’avons pas voulu interroger, vous devez considérer quel motif nous avons eu de garder le silence. Si donc vous pensez que la loi et les devoirs de votre place vous prescrivent de croire tous les témoins, il n’y a pas de raison de penser qu’un juge soit meilleur ou plus éclairé qu’un autre. Son mérite se réduit à avoir des oreilles, et la nature en a pourvu tout le monde, en a fait un bien commun aux insensés et aux sages. En quoi donc peut briller la prudence ? en quoi peut-on distinguer un ignorant et crédule auditeur, d’un juge clairvoyant et religieux ? en quoi ? en ce que le juge éclairé soumet à ses réflexions et à ses conjectures les dépositions des témoins, en ce qu’il examine quelle confiance ils méritent, et l’esprit de justice, la retenue, la bonne foi, l’amour d’une bonne réputation, le respect des dieux, l’attention, la crainte religieuse, que manifestent leurs discours.

X. Accueillerez-vous, sans donner place au doute, le témoignage de ces hommes, de ces barbares, tandis que souvent, de nos jours et du temps de nos pères, on a vu des juges pleins de sagesse hésiter sur celui des plus illustres personnages de Rome ? Ces juges n’ont pas ajouté foi à des témoins tels que Cn. et Q. Cépion, tels que L. et Q. Métellus, qui déposaient contre Q. Pompéius, homme nouveau : en vain leur mérite, leur naissance, leurs grandes actions semblaient augmenter l’autorité de leur témoignage, le soupçon d’inimitié et de passion fit perdre tout crédit à leurs paroles. Avons-nous vu, pouvons-nous citer un homme comparable à M. Emilius Scaurus, pour la prudence, la sagesse, la fermeté et les autres vertus, pour l’éclat des honneurs, pour le génie, pour les exploits ? Cependant cet homme qui, par un simple signe de sa volonté, gouvernait l’univers, n’a pas été cru, lorsqu’il déposait, sous la foi du serment, contre C. Fimbria et C. Memmius. Les juges ne voulurent pas fournir à la haine ce moyen de perdre un ennemi. Qui ne sait quelle était la modération de L. Crassus, son génie, sa réputation ? Cet illustre citoyen, dont les simples discours avaient la force d’un témoignage authentique, ne put faire croire, par son témoignage même, ce qu’il attestait dans un esprit de haine contre M. Marcellus. Telle était, oui, telle était, citoyens, la rare et singulière prudence de ces anciens juges : ils croyaient devoir juger, non seulement l’accusé, mais encore l’accusateur et les témoins ; ils examinaient si les dépositions étaient suspectes, si elles étaient fournies par le hasard et par les conjonctures, dictées par l’espérance, par la crainte, par un vil intérêt, par l’inimitié, par une passion quelconque. Si un juge, dans sa sagesse, n’embrasse pas tous ces motifs ; si son esprit, sa raison ne sait les envisager, comme je l’ai dit déjà, si tout ce qui sort de la bouche des témoins est regardé par lui comme un oracle : alors il suffira, pour remplir la fonction de juge, de n’être pas sourd ; et il sera désormais inutile d’investir du droit de juger celui que distinguent sa sagesse et une expérience consommée.

XI. Quoi donc ! ces chevaliers romains que nous avons vus dernièrement se distinguer par le soin des affaires publiques et la décision des plus grandes causes, ont eu assez de courage et de fermeté pour refuser d’ajouter foi aux dépositions de Scaurus ; et vous accueillerez sans examen celles des Volces et des Allobroges ! Si l’on ne doit pas croire un témoin ennemi, Crassus était-il plus ennemi de Marcellus, ou Scaurus de Fimbria pour des prétentions politiques et des rivalités domestiques, que les Gaulois ne le sont de Fontéius ? Les moins suspects se sont vus obligés, contraints par deux et trois fois, et plus encore, à fournir des cavaliers, du blé, de l’argent : les autres ont été dépouillés de leurs terres en punition de leur ancienne résistance, ou domptés, écrasés dans la guerre qu’il leur fit lui-même. Si l’on ne doit pas croire les témoins qui paraissent déposer avec passion pour quelque intérêt, les Cépion et les Métellus avaient apparemment un plus grand intérêt à faire condamner Q. Pompéius, à se délivrer d’un rival, que n’en a toute la Gaule à perdre Fontéius, la Gaule qui fait dépendre d’un arrêt contre ce préteur ses franchises et sa liberté. Enfin, si, comme on ne peut douter que les témoignages en acquièrent plus de valeur, on doit examiner le caractère des témoins, peut-on comparer le plus considérable personnage de la Gaule, je ne dis pas aux grands hommes de notre patrie, mais au dernier des citoyens romains ? Induciomare sait-il bien ce que c’est que de témoigner ? éprouve-t-il la crainte qu’éprouve chacun de nous quand il faut déposer devant les juges ?

XII. Rappelez-vous, Romains, quelles sont alors vos inquiétudes, non seulement sur ce que vous avez à dire en témoignage, mais sur la manière de le dire, pour que rien ne soit contraire à la modération et qu’aucun mot ne semble échapper à la passion : vous craignez qu’il ne paraisse sur votre visage des signes qui puissent vous en faire soupçonner ; vous vous montrez jaloux, quand vous paraissez, d’inspirer une secrète estime pour votre candeur et votre bonne foi, et, quand vous vous retirez, de laisser dans les esprits des traces durables de cette opinion. Induciomare aura sans doute éprouvé, en témoignant, ces craintes et ces scrupules, lui qui d’abord ne s’est pas servi une seule fois de ce mot si sage, usité parmi nous : JE CROIS ; de ce mot que nous employons lors même que, sous la foi du serment, nous déposons sur des choses que nous sommes certains d’avoir vues : ce mot n’a pas été prononcé dans toute sa déposition ; et il a dit JE SAIS TOUT. Il craignait, oui, sans doute, il craignait de perdre de sa réputation auprès des juges et du peuple romain ; il craignait qu’on ne pût avoir d’Induciomare, d’un homme tel que lui, l’opinion qu’il avait parlé avec passion, avec témérité, il était trop timide pour voir qu’il ne devait s’embarrasser ici que de prêter sa voix, son front, son audace, à ses concitoyens et à nos accusateurs !

Croyez-vous que ces peuples, dans leurs dépositions, soient retenus par la foi du serment et par la crainte des dieux immortels, eux qui diffèrent entièrement des autres nations par leurs usages et leur caractère ? Les autres peuples entreprennent des guerres pour défendre leur religion ; les Gaulois, pour attaquer celle de tous les hommes. Les autres peuples, dans leurs guerres, implorent la protection et la faveur des dieux immortels ; les Gaulois font la guerre aux dieux immortels eux-mêmes.

XIII. Ce sont les Gaulois qui se sont autrefois transportés si loin de leur pays, jusqu’à Delphes, pour outrager et pour dépouiller l’oracle de l’univers, Apollon Pythien. Ces mêmes peuples, si respectables, et témoins si religieux, sont venus assiéger le Capitole, et ce Jupiter, par le nom de qui nos ancêtres ont voulu que fût scellée la foi des témoignages. Enfin, que peut-il y avoir de saint et de sacré pour des hommes qui, lorsque la frayeur les précipite aux pieds de leurs dieux, pensent les apaiser, en souillant de victimes humaines leurs autels et leurs temples, et ne peuvent pratiquer une religion qu’ils ne l’aient d’abord profanée par un forfait ? Qui ignore en effet qu’ils ont conservé jusqu’à ce jour l’affreux et barbare usage des sacrifices humains ? que doit être, pensez-vous, la bonne foi, la piété de ces peuples qui s’imaginent que les dieux immortels peuvent être facilement fléchis par le crime et le sang des hommes ?

Est-ce à de pareils témoins que vous associerez la religion de votre serment ? Les croirez-vous capables de quelque scrupule ou de quelque modération ? Vous, si intègres et si purs, leur donnerez-vous ces avantages sur tous ceux de nos lieutenants qui ont séjourné en Gaule durant les trois années de l’administration de Fontéius, sur tous les chevaliers romains qui se sont trouvés dans cette province, sur tous ceux qui y font le commerce, enfin sur tous les alliés, tous les amis que le peuple romain y compte, et qui désirent que Fontéius soit absous ; qui, soit en particulier, soit en corps, rendent témoignage à sa vertu sous la foi du serment ? Aimerez-vous donc mieux croire les Gaulois ? Quel motif paraîtra vous avoir déterminés ! L’opinion publique ? Celle de vos ennemis aura-t-elle donc plus de poids auprès de vous que celle de vos concitoyens ? L’autorité des témoins ? Pouvez-vous donc préférer des inconnus à ceux que vous connaissez, des hommes injustes à des hommes équitables, des étrangers à des Romains, des accusateurs haineux à des témoins sans passion, des âmes mercenaires à des cœurs désintéressés, des impies à ceux qui aiment les dieux, les ennemis déclarés de notre nom et de notre empire à de fidèles alliés, à des citoyens irréprochables ?

XIV. Doutez-vous, juges, que tous ces peuples ne portent en eux la haine du nom romain ? croyez-vous que ces hommes, avec leurs sayons et leurs braies, aient, au milieu de nous, la contenance humble et soumise que prennent tous ceux qui, victimes de quelque injustice, viennent implorer, en suppliant, et comme des inférieurs, la protection des juges ? Non, certes. Ils parcourent tout le forum, la tête haute et avec un air de triomphe ; ils font des menaces, ils voudraient nous épouvanter des sons horribles de leur barbare langage. Je ne pourrais croire à cette audace, si je n’avais parfois entendu avec vous les accusateurs eux-mêmes nous avertir de craindre une nouvelle guerre gauloise, si Fontéius était absous. Eh bien ! supposé que tout manquât à Fontéius dans cette cause ; sa jeunesse eût-elle été déréglée, et sa vie, déshonorée ; se fût-il mal conduit dans les magistratures qu’il a gérées sous vos yeux ; quand le témoignage des gens de bien, la haine de tous ses concitoyens le poursuivraient devant la justice ; quand les Marseillais nos alliés fidèles, toute la colonie de Narbonne, tous les citoyens romains établis dans la Gaule, déposant contre lui, l’accableraient de leurs témoignages et de preuves écrites, vous devriez encore éviter, avec le plus grand soin, de paraître redouter les Gaulois, de paraître effrayés par les menaces de ceux que vos pères et vos ancêtres ont assez affaiblis pour vous apprendre à les mépriser. Mais puisque aucun homme de bien ne l’attaque, que vos citoyens et vos alliés rendent témoignage en sa faveur, et qu’il n’a pour agresseurs que ceux qui ont souvent attaqué cette ville et cet empire ; puisque les ennemis de Fontéius vous menacent, vous et le peuple romain, et que ses amis et ses proches vous supplient : balancerez-vous à faire connaître, non seulement à vos compatriotes, si sensibles à la gloire et à l’honneur, mais à tous les peuples, mais aux nations étrangères, que, dans vos décisions, vous avez mieux aimé épargner un citoyen que de céder à des ennemis ?

XV. Oui, juges, parmi toutes les raisons d’absoudre Fontéius, n’oubliez point que ce serait pour notre empire une flétrissure et une ignominie, si l’on allait répétant dans la Gaule que les sénateurs et les chevaliers romains ont jugé cette cause au gré des Gaulois, non par égard pour leurs dépositions, mais effrayés par leurs menaces. Certes, s’ils entreprennent de nous faire la guerre, il nous faudra évoquer du séjour des ombres C. Marius pour tenir tête à cet Induciomare si menaçant et si fier ; il nous faudra évoquer aussi Cn. Domitius et Fabius Maximus pour vaincre et subjuguer encore la nation des Allobroges et ses auxiliaires ; ou plutôt, puisque cela est impossible, il nous faudra prier M. Plétorius, mon ami, d’éteindre l’ardeur belliqueuse de ses nouveaux clients, d’apaiser leur courroux et de contenir leur effroyable impétuosité ; et, s’il ne peut réussir, nous prierons M. Fabius, qui s’est joint à l’accusateur, de calmer les Allobroges auprès de qui le nom des Fabius est en si grande considération, et de les engager à rester en repos, comme des vaincus, ou de leur apprendre qu’en menaçant le peuple romain, ils lui font moins craindre une guerre qu’espérer un triomphe.

Lorsque ce serait un déshonneur même dans la cause perdue d’un coupable, qu’ils pussent attribuer le moindre succès à leurs menaces, que devez-vous faire quand il s’agit de Fontéius, d’un homme (je crois devoir le dire, après deux audiences consacrées à cette cause) d’un homme contre lequel ses ennemis n’ont pu trouver aucune accusation grave ni même aucune imputation déshonorante ? Est-il un accusé, surtout ayant vécu au sein de Rome, dans nos mœurs actuelles, ayant demandé les honneurs, exercé des magistratures et des commandements, à qui l’accusateur n’ait reproché aucune bassesse, aucune turpitude, aucune infamie, aucun trait d’audace, de pétulance ou de dérèglement, sinon avec vérité, du moins avec quelque ombre de vraisemblance ?

XVI. M. Emilius Scaurus, un des plus grands hommes de notre république, fut accusé par M. Brutus. Nous avons encore ces plaidoyers : on y peut voir que bien des reproches furent faits à Scaurus lui-même. C’était à tort, qui peut le nier ? mais il fallut qu’il les essuyât de la part d’un ennemi. Que d’invectives n’entendirent pas, durant le cours de leur procès, M. Aquilius, L. Cotta, P. Rutilius ? ce dernier a été condamné, mais je ne l’en mets pas moins au rang des meilleurs et des plus vertueux citoyens ; il s’est vu, malgré l’innocence et la pureté de ses mœurs, réduit à entendre dans le procès qu’on lui fit tant de calomnies qui tendaient à le faire soupçonner de vices honteux et dégoûtants. Nous avons encore le discours de celui de nos citoyens qui eut peut-être, suivant moi, le plus de génie et d’éloquence, de C. Gracchus, discours dans lequel il reproche à L. Pison beaucoup d’actions basses et ignobles. Mais quel homme que ce Pison ! Un homme qui avait tant de vertu et d’intégrité que, même dans ces heureux temps où l’on ne pouvait rencontrer un citoyen pervers, lui seul fut nommé l’homme de bien. Gracchus ayant ordonné qu’on fit paraître Pison dans l’assemblée du peuple, et l’appariteur demandant quel Pison, parce qu’il yen avait plusieurs : Tu me forces, dit-il, d’appeler mon ennemi l’homme de bien. Un citoyen que son ennemi même ne pouvait désigner qu’en faisant son éloge, dont un seul et même surnom annonçait à la fois et la personne et le caractère, était obligé néanmoins d’entendre un accusateur lui reprocher faussement, il est vrai, et injustement, de honteux désordres. Ici, je le répète, durant le cours de deux actions, on n’a rien imputé à Fontéius qui puisse imprimer sur lui la moindre tache d’infamie, d’arrogance, de cruauté, d’audace. Les adversaires n’ont rapporté aucune action de sa part, ni même aucune parole répréhensible. S’ils avaient autant d’assurance pour débiter le mensonge, autant de génie pour l’inventer, qu’ils ont d’ardeur pour perdre Fontéius, ou de hardiesse pour le calomnier, il lui faudrait aujourd’hui s’entendre accabler d’outrages et subir le sort des grands personnages dont je parlais tout à l’heure.

XVII. Vous voyez donc, juges, un homme de bien, oui, un homme de bien, un homme sage et modéré dans toutes les circonstances de sa vie, plein d’honneur, plein du sentiment de ses devoirs, plein de piété, vous le voyez en votre pouvoir et confié à votre équité. C’est donc à vous de considérer s’il est plus juste qu’un homme aussi estimable, aussi rempli de vertu, aussi bon citoyen, soit livré à de cruels ennemis, à des nations féroces, ou rendu à ses amis ; surtout lorsqu’il est tant de motifs qui sollicitent auprès de vous en faveur de son innocence : d’abord, la noblesse de sa famille, qui tire son origine de la célèbre ville municipale de Tusculum, et dont de glorieux monuments attestent les services et l’antiquité ; ensuite, toutes les prétures que ses ancêtres ont obtenues sans interruption, et sur lesquelles ils ont jeté le plus grand éclat par leurs autres vertus autant que par leur désintéressement ; de plus, la mémoire récente de son père, dont le sang est une tache indélébile non seulement pour les habitants d’Asculum, qui l’ont répandu, mais pour toute la guerre Sociale ; enfin, la personne même de Fontéius, qui, guidé par l’honneur et la probité dans toutes les carrières qu’il a parcourues, s’est encore distingué dans l’art militaire par sa haute prudence et son grand courage, et que son expérience, souvent exercée, place au premier rang de nos hommes de guerre.

XVIII. Si donc j’avais à vous donner des conseils dont vous n’avez pas besoin, et que mon opinion pût être auprès de vous d’un grand poids, je vous dirais qu’il importe de conserver à la patrie des hommes dont nous avons éprouvé, dans les combats, la bravoure, la science et le bonheur. Il fut un temps où la république était plus riche en grands capitaines ; et cependant alors on craignait de les perdre, on se plaisait à les honorer. Que devez-vous faire aujourd’hui que la jeunesse a perdu le goût des armes, aujourd’hui que l’âge, les discordes civiles et les malheurs de la république nous ont enlevé nos plus grands hommes et nos meilleurs généraux ? que devez-vous faire, dis-je, au milieu de tant de guerres que la politique nous force d’entreprendre, ou que des conjonctures imprévues font naître subitement ? Ne devez-vous pas, et conserver Fontéius pour les circonstances critiques, et allumer chez les autres l’ardeur du courage et de la gloire ? Rappelez-vous quels lieutenants accompagnaient dans la guerre Sociale L. Julius et P. Rutilius, L. Caton et Cn. Pompéius : nous avions alors dans nos armées un Cinna, un Cornutus, un Sylla, qui tous trois avaient été préteurs, et qui étaient d’excellents guerriers ; nous avions encore Marius, Didius, Catulus, Crassus ; tous instruits dans la science des armes, non par l’étude et par les livres, mais par des exploits et des victoires. Jetez maintenant les yeux sur le sénat, examinez de près toutes les parties de la république : ne prévoyez-vous aucune circonstance où l’on aurait besoin de pareils hommes ? où, s’il survenait quelque malheur, le peuple romain en trouverait-il beaucoup d’autres distingués ? Si vous y pensez bien, certes, vous aimerez mieux garder ici un homme infatigable dans les travaux de la guerre, intrépide dans les périls, formé à la conduite des troupes par l’expérience, sage dans les entreprises, heureux dans les hasards ; vous aimerez mieux le conserver pour vous, pour vos enfants, que de le livrer, en le condamnant, à des nations cruelles, ennemies déclarées du peuple romain.

XIX. Les Gaulois viennent, pour ainsi dire, enseignes déployées, attaquer Fontéius ; ils le poursuivent et le pressent avec une grande opiniâtreté, une grande audace. Mais n’avons-nous pas, juges, des secours assez puissants et assez nombreux pour combattre sous vos auspices l’odieux et farouche acharnement de ces barbares ? Nous opposons d’abord à leurs attaques la Macédoine : cette province, fidèle amie de notre empire, déclare que la prudence et la valeur de Fontéius l’ont garantie tout entière de l’irruption des Thraces, de toutes les horreurs du pillage ; et elle vient maintenant par reconnaissance défendre son libérateur contre les assauts et les menaces des Gaulois. D’un autre côté s’élève pour notre défense l’Espagne ultérieure, dont la foi inviolable peut résister sans peine aux fougueux caprices de ce peuple, et dont les témoignages et les éloges sauront réprimer les parjures de ces perfides accusateurs. Bien plus, c’est dans la Gaule même que la défense trouve ses plus fidèles et ses plus considérables auxiliaires. Toute la ville de Marseille vient combattre pour l’innocence de l’infortuné que nous défendons : elle s’intéresse vivement à sa cause, et parce qu’elle est jalouse de se montrer reconnaissante, en sauvant celui qui l’a sauvée elle-même, et parce qu’elle croit que les dieux l’ont établie, par sa position, pour empêcher ces peuples de nuire à nos citoyens. La colonie de Narbonne combat avec la même ardeur pour le salut de Fontéius : délivrée dernièrement d’un siége par son courage, elle n’en est que plus touchée de son infortune et de ses périls. Enfin, et comme le veulent les institutions de nos ancêtres pour toute guerre contre les Gaulois, tous les citoyens romains de cette province viennent au secours de Fontéius, sans que nul se permette d’alléguer des excuses ; fermiers publics, agriculteurs, commerçants en troupeaux, négociants de toute espèce, tous le défendent d’un concert et d’une voix unanimes.

XX. Si ce nombre formidable de défenseurs n’est regardé qu’avec mépris par Induciomare, chef des Allobroges et des autres Gaulois, viendra-t-il, même sous vos yeux, arracher Fontéius des bras d’une mère aussi respectable que malheureuse ? l’arrachera-t-il aux embrassements d’une vestale sa sœur, qui implore votre protection et celle du peuple romain ? Occupée depuis tant d’années à fléchir les dieux immortels pour vous et pour vos enfants, ne pourra-t-elle aujourd’hui vous fléchir pour elle-même et pour son frère ? Quelle ressource, quelle consolation restera-t-il à cette infortunée, si elle perd Fontéius ? Les autres femmes peuvent se donner elles-mêmes des soutiens, et trouver dans leur maison un compagnon fidèle de leur sort et de leurs destinées : mais une vestale peut-elle avoir un autre ami que son frère ? est-il un autre objet permis à sa tendresse ? Ne souffrez pas, juges, que désormais condamnée à gémir de votre arrêt, cette vierge aille tous les jours émouvoir de ses plaintes les autels de nos dieux et de la déesse Vesta ! Qu’il ne soit pas dit que ce feu éternel, entretenu par les soins religieux et les veilles de Fontéia, s’est éteint sous les larmes de votre prêtresse ! Une vestale vous tend ses mains suppliantes, ces mêmes mains qu’elle élève pour vous vers les dieux immortels : n’y aurait-il pas de l’orgueil et du danger à rejeter les supplications de celle dont les dieux ne pourraient dédaigner les prières sans qu’on vît bientôt la ruine de cet empire ?

Vous le voyez, juges ; le seul nom d’une mère et d’une sœur fait couler des larmes des yeux de Fontéius, de cet homme renommé pour son intrépidité. Lui dont le courage, à la guerre, n’a jamais chancelé, lui qui s’est souvent jeté tout armé au milieu des bataillons ennemis, lorsqu’il croyait, dans de tels périls, laisser aux siens les mêmes consolations que lui avait laissées son père, il est troublé maintenant et abattu ; il appréhende non seulement de ne pouvoir illustrer, de ne pouvoir secourir les siens, mais même de laisser à ces malheureux, avec un deuil amer, un déshonneur et une ignominie éternelle. Oh ! que votre sort eût été bien plus doux, Fontéius, si vous aviez été libre de succomber sous les armes des Gaulois plutôt que sous leurs parjures ! Alors, après que la vertu eût présidé à votre vie, la gloire eût accompagné votre mort : mais quelle serait aujourd’hui votre douleur d’être puni de vos victoires et de votre gouvernement, au gré de ceux même qui ont été vaincus par vos armes, ou qui ne vous ont obéi qu’à regret ! Juges, préservez de ce malheur un citoyen courageux et innocent ; faites voir que vous avez ajouté plus de foi au témoignage de nos concitoyens qu’à celui de ces étrangers ; que vous avez eu plus d’égard au salut des citoyens qu’à la passion de nos ennemis ; que vous avez tenu plus de compte des prières de celle qui préside à vos sacrifices, que de l’audace de ceux qui ont fait la guerre à tous les dieux et à tous les temples. Prouvez enfin, ce qui importe surtout à la dignité du peuple romain, prouvez que vous avez mieux aimé céder aux prières d’une vestale qu’aux menaces des Gaulois.




NOTES


SUR LE PLAIDOYER POUR M’. FONTÉIUS.



I. Ad diversam veteris œris alieni rationem. J’ai, dit Niebuhr, rempli par ces mots (ad diversam veteris) une lacune du manuscrit, où je n’ai pu voir que les lettres suivantes, dont je conserve exactement les intervalles, d……. e.. ris ; on pourra, d’après la place de ces lettres, juger de ma restitution, et proposer des conjectures nouvelles. »

Aquileiense portorium conducta habebant… Le premier mot, la seconde moitié du suivant et les deux autres sont une conjecture de M. J. V. Leclerc.

II. Ex eorum arca era…… Le savant éditeur de Cicéron complète ce dernier mot par celui de rationibus.

Paucos œrarii gradus ascendere. Lorsque l’on connaît Rome, dit Niebuhr, on ne peut douter que le trésor n’ait été un peu plus élevé que le sol du Forum, et que l’on n’y montât par quelques marches : cependant Nardini n’en parle pas.

III. Reipublicæ statu desperato qualis… À ces mots se terminent les fragments de ce discours récemment découverts.

IV. Versuram facere, emprunter de l’argent pour remettre à un autre. Ainsi, autant que nous pouvons le conjecturer par ce qui nous reste de ce discours, on reprochait à Fontéius d’avoir obligé la Gaule d’emprunter, pour lui être remises, de fortes sommes, et par là de lui avoir fait contracter de grandes dettes. (Auger.)

Negotiatorum. On appelait alors négociants les publicains qui avaient la ferme ou la régie des revenus de l’État, les capitalistes qui faisaient cultiver les terres ou qui commerçaient sur les blés, et ceux qui nourrissaient de nombreux troupeaux ou qui commerçaient sur le bétail. On les désignait particulièrement sous les noms de publicani, aratores, pecuarii. (Clément.)

Narbo Marcius. On avait donné à la ville de Narbonne le surnom de Marcius, parce que cette colonie fut fondée sous le consulat de L. Marcius Rex, en 635.

Urbs Massilia, de qua ante dixi. Ce passage du discours de Cicéron est perdu.

V. Quæ tum in toto orbe terrarum a populo romano gerebantur. Rome alors faisait la guerre en Espagne contre Sertorius ; en Cilicie, contre les Isauriens et les pirates ; en Thrace contre les Dardaniens ; en Asie, contre Mithridate ; en Italie, contre Spartacus. (Clément.)

VII. Viam Domitiam muniri. Ce chemin portait le nom de Domitius (Ænobarbus) qui l’avait fait tracer pendant son expédition contre les Gaulois et les Allobroges. Fontéius, qui lui succéda dans la Gaule fut chargé de faire paver cette grande route.

VIII. Quaternos denarios victoriatos. Quatre deniers ou seize sesterces. Le victoriat était une monnaie ainsi appelée parce qu’elle portait une figure de la Victoire. Elle valait un demi-denier ou deux sesterces.

Titurium…. Croduni…. Porcium et Numium…. Vulchalone Servœum…. Cobiamacho… Elesiodolum. Titurius, Porcius, Numius, Serveus, et Élésiodole (qui n’est pas un nom romain) levaient, suivant l’accusation, les impôts au nom de Fontéius. Crodune et Vulchalon, lieux inconnus dans la Gaule transalpine, non loin de Toulouse. On ne connaît pas le bourg de Cobiamaque.

Qui ad hostem portarent. Cet ennemi était les Espagnols du parti de Sertorius.

Ut difficilis aditus veritati relinquatur. Il y a ici, comme l’indique le plus ancien manuscrit de ce discours, une lacune considérable. Un savant éditeur de Cicéron pense que cette lacune pourrait bien avoir été laissée par l’orateur lui-même quand il écrivit ce plaidoyer, comme Pline nous apprend (Epist. I, 20) qu’il faisait quelquefois, et comme Crassus avait fait avant lui, selon le témoignage même de Cicéron. (in Brut. 44.)

XI. Illi equites romani, quos nos vidimus. T. Gracchus avait fait ôter le département des tribunaux aux sénateurs, pour le faire donner aux chevaliers romains ; Sylla l’avait ôté à ceux-ci et rendu aux sénateurs ; enfin il venait d’être statué (voir le ch. 15) que les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor, occuperaient ensemble les tribunaux.

Scit Induciomarus. Ce Gaulois portait, comme on le voit, le même nom que le prince de Trêves qui fut vaincu et tué par Labiénus, lieutenant de César (de Bell. Gall. Comment, v, 3 sqq.)

XIV. Sagatos braccatosque. Le sagum était une espèce de manteau à l’usage des soldats, un sayon. Ou donnait le nom de bracca au long haut-de-chausses ou pantalon que portaient ordinairement les Gaulois. Ou appelait Gallia Braccata, la Gaule d’au delà des Alpes ; Gallia Togata, la Gaule d’en deçà des Alpes, du nom des habillements que portaient les habitants de chacune d’elles.

XV. Excitandus… C. Marius… Cn. Domitius et Q. Maximus. Marius, pendant son quatrième consulat, vainquit les Ambrons, les Teutons et les Cimbres. — Cn. Domitius eut de longues guerres à soutenir contre les Arvernes, et Q. Fabius Maximus, contre les Allobroges. Amicus meus, M. Plætorius. Ce Plétorius était le principal accusateur de Fontéius. Il n’est pas certain si c’est ironiquement que Cicéron l’appelle son ami ; mais c’est certainement par ironie qu’il l’engage à intercéder pour Rome auprès de ses nouveaux clients. On croit que le Fabius qui s’était joint à Plétorius n’était pas de la famille de Fabius Maximus, et que c’est par un trait de raillerie que l’orateur le suppose de cette famille illustre.

XVI. Et viator quæreret. On donnait le nom de viatores à ceux qui accompagnaient les tribuns du peuple, et de lictores à ceux qui précédaient les consuls et les préteurs.

Vestigium libidinis, petulanliæ, crudelitatis, audaciæ. Tout ce développement, en général, est difficile à entendre et surtout à traduire, parce que nous ne savons pas quelle idée précise les Romains attachaient aux mots de probrum, libido, audacia, petulantia, en matière d’accusation. Ils mettaient, ce semble, beaucoup de différence entre les actions de tyrannie ou les injustices qui n’avaient rien de bas, et les violences infâmes, les concussions sordides, ou les actes de despotisme inspirés par la débauche. Ils consentaient à être craints, mais ils ne voulaient pas être méprisés. (Clément.)

XVII. Totum illud sociale bellum macula sceleris imbutum est. Au commencement de la guerre Sociale, Q. Servilius, proconsul, partit pour apaiser les mouvements des alliés. Il se rendit dans la ville d’Asculum, où il fut tué avec son lieutenant Fontéius, et les autres Romains qui l’avaient accompagné. (Tit.-Liv. Epit., lib. 72.)

XIX. Macedonia… ulterior Hispania. Ce passage prouve que Fontéius avait servi comme lieutenant en Macédoine ; il a été déjà fait mention, au chapitre III de ce plaidoyer, de sa lieutenance en Espagne.

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