Physiologie du ridicule/4

(p. 17-26).


IV

JADIS ET AUJOURD’HUI


L’indifférence, comme la mort, n’est jamais ridicule, mais elle ne produit pas davantage : il ne nous sera pas difficile de prouver tout ce que l’esprit français a perdu dans le refroidissement de cet enthousiasme qui lui faisait braver le ridicule. Ô beau temps des cartésiens, des Port-Royal, des raciniens, des cornéliens, des voltairiens, des abbés et des philosophes, des séides de J.-J. Rousseau, des gluckistes et des piccinistes ! On discutait, on s’animait alors à propos d’un intérêt moral ou littéraire, à propos d’un tableau, d’un opéra, d’une tragédie ou d’une chanson ; chacun exaltait le mérite de son idole, ou critiquait vivement les œuvres du dieu qu’on lui opposait. On se battait à coups d’épigrammes, dont les arts et les paresseux profitaient : la cabale était là, toujours armée des canifs de la raillerie ; il fallait un vrai talent pour l’apaiser, et, de plus, posséder cette mâle énergie qui sait braver les mots et les sifflets.

Ce courage, on le trouvait dans la chaleur de ses partisans ; sûr d’être bien attaqué, on n’était pas moins certain d’être bien défendu. On se flattait d’avance des luttes du parterre, des arrêts du Mercure, des honneurs de la parodie ; on voyait son nom en charade, son héros en logogriphe. Le succès qu’on rêvait devait être le parrain du chapeau de la couleur à la mode. Enfin, l’idée d’occuper une semaine et plus le public des cafés, des salons, et même des boudoirs ; l’orgueil attaché à l’espoir de fonder un secte, la ridicule importance dont une légère persécution pouvait tout à coup doter un auteur inconnu, enivraient la raison. Quel séduisant avenir pour un esclave des muses !

Était-il applaudi, on se l’arrachait à la cour, à la ville ; il ne se donnait pas un dîner choisi sans lui : caressé, flatté en raison de ses ridicules, s’il poussait, comme La Harpe, l’égoïsme jusqu’à l’impolitesse, comme Lemierre, la vanité jusqu’à la bouffonnerie, ou, comme J.-J. Rousseau, l’originalité jusqu’à la brusquerie ; alors il n’était point de séductions qu’on n’employât pour l’obtenir, ne fût-ce qu’un instant. On étudiait ses manies pour les satisfaire. Le riche financier envoyait un courrier tout exprès dans le Midi pour en rapporter les primeurs si bien appréciées par le gourmand auteur de Warwick. Le succès de la Veuve du Malabar commençait-il à se refroidir, un autre louait dix loges à la Comédie française pour s’assurer les bonnes grâces de Lemierre ; son vers solitaire était dans la bouche de tous les citateurs :

  Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Ce vers, disaient ses fanatiques, composait à lui seul tout un poëme, on n’en pouvait pas faire un meilleur, et l’auteur se le tenait pour dit.

Bien avant ce temps, Jean-Jacques, le moins poli des hommes, était à table avec sa servante maîtresse, et sa belle-mère au langage poissard, chez la maréchale, la spirituelle duchesse, qui donnait le ton à la cour la plus policée de l’Europe.

Croit-on que ce fût à l’écrivain éloquent, au philosophe courageux, que la duchesse de Luxembourg offrait un asile contre la misère et la persécution ? non vraiment ; c’était au brutal confrère de Diderot, à l’insociable ami de madame d’Épinay, à celui dont les boutades et la tenue singulière étaient un continuel sujet de remarques et d’improbation ; enfin, c’était à l’original ridicule, et non à l’homme de génie, qu’on rendait hommage.

Jean-Jacques Rousseau marié comme tant de bons bourgeois, vivant du produit de ses ouvrages, sans refuser les pensions royales, sans accepter de demeure chez les marquis, les ducs, vêtu comme tout le monde, serait mort sans produire d’effet, en dépit de ses chefs-d’œuvre ; ses cendres ne reposeraient pas à l’ombre des peupliers d’un parc célèbre ; et nous n’aurions pas eu ses Confessions. Quel argument en faveur de notre système !

De nos jours, l’éducation est devenue presque générale : les épiciers mettent l’orthographe, les merciers lisent des romans, les femmes du monde les plus frivoles commentent la Revue britannique. Enfin, les convenances ont tout envahi ; et, sauf quelques manières, quelques locutions, dont le monde distingué se réserve encore l’usage, l’uniformité serait complète. Aussi plus de franche gaieté, plus d’enthousiasme : on se rassemble entre marchands pour subir des concerts de famille, présidés par un artiste, où chaque jeune personne fournit son contingent de sonates ou de romances, tandis que leurs frères ou cousins se livrent froidement à toutes les chances d’une partie d’écarté. Heureux encore si quelque dispute politique ne vient rompre la monotonie de la soirée. Là, point de robes ni d’habits ridicules ; chacun y est paré, et partant gêné et triste : c’est un corset ou des souliers trop étroits ; des bas à jour, dans lesquels les pieds sont glacés, des plumes qui contraignent tous les mouvements de la tête, sans parler du tourment plus douloureux encore de regretter les frais qu’on a faits pour s’ennuyer ainsi ; car la plupart des imitateurs du grand monde, le remords de dissiper sa fortune en plaisirs fatigants, et de dépenser plus qu’on ne possède, est une Euménide qui poursuit en tous lieux, et qui défend la joie.

N’est-il pas déplorable de voir la classe la mieux pourvue de tous les éléments qui composent le bonheur, la nécessité du travail, et la possibilité du repos, sacrifier ses moments de loisir à singer les usages de la classe qui s’ennuie ?

La mode anglaise, ou plutôt un nouveau système économique adopté par les avares fastueux, fait-il succéder le bruyant raout à nos conversations si justement vantées ? aussitôt le riche bourgeois qui donnait chaque dimanche un bon dîner à ses amis, où chacun d’eux riait avec confiance, où l’on trinquait en chantant au dessert, supprime ce plaisir héréditaire pour réunir tous les indifférents qu’il connaît ou que ses habitués connaissent : il les entasse dans un petit salon, les empâte de petits gâteaux, les rafraîchit à coups de glace dont une bonne partie tombe sur les robes de crêpe et de satin, tant les femmes serrées les unes contre les autres rendent le service difficile, sans compter que le frotteur du magasin, érigé en valet de chambre pour ce jour solennel, n’est pas fort exercé à ce genre de service ; ce bon maître Jacques, accoutumé aux convives sans façon du dimanche, assez patients pour attendre leur tour, ne peut se faire à se voir enlever le contenu de son plateau avant d’avoir eu le temps de le présenter aux premières autorités du cercle. Ce pillage, imité de haut lieu, le met en colère ; il murmure des mots peu flatteurs pour les affamés, et retourne à la provision en marchant sur les pieds de tout le monde, et en maudissant la manie d’inviter plus de gens qu’on n’en peut désaltérer.

Cependant ses maîtres ont de l’argent et sont fort honorables ; ils n’ont rien épargné pour les rafraîchissements ; ils ont même pensé à avoir un farceur de profession, pour amuser le raout par quelques scènes de paravent ; mais le malheureux n’a point d’espace pour se remuer : étouffé par la foule qui remplit le salon, étourdi par celle qui reflue dans la chambre à coucher, et qui, désespérant de rien entendre des scènes du ventriloque, cause d’une manière bruyante, il perd la tête et oublie de faire rire.

Là, pas plus d’amour que chez les grands de la ville : ce sont des vanités qui s’agitent en tout sens, des femmes qui se disputent les regards, les phrases arrangées du plus dédaigneux des commis à moustaches, et font des frais de toute espèce, non pas seulement dans l’intention de lui plaire ou de l’aimer, mais dans le simple but de l’enlever à une rivale. Là, comme ailleurs, tous les avantages sont pour ceux qui ont compromis le plus de femmes ; c’est à qui séduira celle de son bourgeois, de l’honnête industriel qui le fait vivre ; et, quand le pauvre homme, fatigué de chiffres, quitte le comptoir pour venir se délasser en famille, on le régale d’un grand air italien chanté par sa fille, d’une promenade dans la grande allée des Tuileries, d’un raout ou d’un mélodrame adultère.

Ose-t-il proposer quelque petit dîner hors la barrière : fi donc ! rien n’est si ridicule ! se promener dans les champs, dîner à son aise, rire à bon marché, c’est s’assimiler au peuple ; et puis, que faire d’une robe brodée et d’un chapeau à plumes dans la poussière des guinguettes ? ce serait compromettre son rang et son luxe. Mieux vaut s’ennuyer ; la dignité de la bourgeoisie l’ordonne.

Eh bien, cette même famille, esclave de l’imitation aristocratique, se serait amusée, il y a cent ans, avec bien moins d’argent qu’elle n’en gagne aujourd’hui ; le cabaret en aurait eu une bonne partie, il est vrai ; mais à ce cabaret elle aurait rencontré Piron, Vadé, et plus d’un jeune seigneur en goguettes ; aucune arrière-pensée d’ambition, aucune tradition du grand monde, ne serait venue attrister la réunion bachique. Le lundi aurait été consacré à réparer les folies du dimanche ; la mère aurait raccommodé elle-même la partie de l’habit de son mari déchirée en faisant aller la balançoire avec trop d’ardeur ; la fille aurait détaché sa robe endommagée par la mousse du petit vin d’Arbois, qui avait rendu le repas si joyeux. On aurait repris, avec le tablier, les travaux de la semaine, et chacun les aurait accomplis gaiement, sûr de rire encore le prochain dimanche ; et ce jour impatiemment attendu, le mari se serait coiffé de la perruque de son état ; sa femme aurait mis le bonnet bourgeois, sa fille la cornette de lingère ; chacun armé d’un parapluie, ils auraient été chercher leurs compères et leurs commères, tous plus ignorants les uns que les autres des belles manières et du beau langage ; ils auraient fait la route en chantant, en se donnant par-ci par-là de petites tapes sentimentales, espèce de déclaration d’amour autrefois en usage parmi les amants des faubourgs. En voyant passer cette troupe bruyante, le jeune seigneur, mollement étendu sur les coussins de son carrosse, les aurait d’abord regardés avec dédain, puis un retour sur lui-même aurait changé ce dédain en envie. Ainsi l’ennui se moque du plaisir, ce qui n’en dégoûte que les sots.