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Philosophie de Fichte

Philosophie de Fichte
A. Barchou-Penhouen



PHILOSOPHIE DE FICHTE

DESTINATION DE L’HOMME.


LE DOUTE, LA SCIENCE, LA CROYANCE.



Selon Fichte, l’homme, aux premiers pas qu’il fait dans les voies de la méditation, commence par douter. Il arrive ensuite à la science, c’est-à-dire, à savoir son ignorance ; et de là, va bientôt se réfugier dans la croyance. C’est le cercle que parcourt inévitablement sa pensée.

Se prenant d’abord d’une vive curiosité sur le monde extérieur, sur sa nature intime, sur sa destinée, il demande à mille et mille systèmes la solution de ces insolubles problèmes ; il tourmente des innombrables transformations qu’il essaie de lui faire subir la grande équation qu’a livrée à ses méditations l’éternel géomètre ; mais il ne tarde pas à comprendre que ce n’est pas à sa misérable algèbre, à ses débiles mains qu’il a été donné d’en dégager la redoutable inconnue. Un trouble étrange s’empare alors de son esprit ; pour la première fois, il conçoit, il touche, pour ainsi dire, de ses propres mains le vide, le néant de la science, où naguère il se complaisait orgueilleusement. Il voit le monde réel qui reposait sur la science, qui pour l’homme n’existe que parce que l’homme le sait, chanceler sur sa base, se couvrir de ténèbres, se peupler de fantômes ; la terre manque sous lui, le cœur lui défaille ; et cependant, au-dedans de lui, Psyché [1], l’immortelle Psyché, dans le souvenir ou dans l’espérance d’un monde autre et meilleur, faisant effort pour livrer au vent de consolantes croyances, ses ailes enchaînées, s’agite avec de douloureuses, d’inexprimables angoisses au sein de l’étroite et passagère enveloppe qui l’emprisonne.

Mais laissons maintenant parler Fichte ; écoutons-le raconter lui-même ce premier acte de la grande trilogie qu’il a essayé de retracer.


LE DOUTE

Je crois connaître actuellement une bonne partie du monde qui m’entoure ; du moins n’ai-je épargné pour cela ni mes soins ni ma peine. Je n’ai voulu m’en rapporter qu’au témoignage unanime de tous mes sens : J’ai regardé, puis j’ai touché, puis j’ai décomposé pièce à pièce ce que je venais de toucher ; et cela, ce n’est pas une seule, c’est plusieurs fois que je l’ai fait. J’ai comparé entre eux, les phénomènes extérieurs, compris tous leurs rapports et leur ordre de succession j’ai déterminé par avance les effets qui devaient être produits par chacun d’eux, et souvent j’ai vu ensuite ces effets se montrer dans la réalité tels que je les avais prévus. Alors seulement je me suis arrêté dans mes investigations. Mais je me suis arrêté pour demeurer aussi convaincu de la légitimité de connaissances que j’avais acquises en agissant de la sorte que je puis l’être de ma propre existence. Sur la foi que j’ai en leur infaillibilité, je hasardé à chaque minute ma vie et mes intérêts les plus chers. Je marche à pas sûrs et hardis dans la sphère où il m’a été donné de vivre et que j’ai su explorer tout entière.

Mais moi ! Que suis-je moi-même ? Quelle est ma destination ? Questions oiseuses. – Il y a long-temps que mes convictions sont faites sur ce point, et il me faudrait, à coup sûr, beaucoup de temps pour rappeler tout ce qui m’a été dit et enseigné là-dessus, pour exposer mes propres convictions.

Et pourtant, ces convictions que je trouve si intimes au-dedans de moi, je dois en convenir, ne laissent pas que d’être obscures à leur origine. Avant d’y parvenir, m’étais-je en effet traîné long-temps sous l’aiguillon d’une ardente curiosité à travers le doute, l’incertitude, la contradiction ? Avant de les adopter (ce que je dois toujours faire, lorsque je peux craindre que mon assentiment ne soit surpris), en ai-je scrupuleusement examiné la vraisemblance, mesuré l’étendue, apprécié la portée ? Me suis-je long-temps et prudemment abstenu d’y ajouter foi jusqu’à ce qu’au-dedans de moi une voix imméconnaissable, irrésistible, m’ait crié Oui cela est, et cela est ainsi, aussi certainement que tu es toi-même, que tu existes ? Nullement. Aucune circonstance semblable ne me revient à l’esprit. Ces convictions, ces idées sont venues à moi sans que je les cherchasse. Elle m’ont apporté une réponse à une question que je ne faisais pas ; et depuis ce moment, elles sont demeurées dans mon esprit, là même où le hasard les a mises, sans que j’y eusse donné mon consentement, sans que je leur eusse demandé de justifier de leurs titres.

C’est donc bien à tort que jusqu’à ce moment je me suis persuadé savoir quelque chose sur moi, sur ma destination. S’il est vrai que je sache seulement ce que j’ai appris par l’expérience ou la réflexion, je n’en sais réellement quoique ce soit. Je sais seulement ce que d’autres que moi prétendent en savoir ; et tout ce que je puis être fondé à en affirmer par moi-même, c’est que j’en ai entendu dire ou ceci ou cela. Ainsi moi, qui, pour l’acquisition de certaines connaissances sans aucune importance véritable, me suis souvent donné tant de soucis sur ce sujet, celui de tous le plus digne d’exciter vivement mon intérêt, je m’en suis remis à des étrangers. Je leur ai supposé une sympathie pour les grands intérêts de l’humanité, un sérieux dans l’âme pour s’en occuper, une autorité pour en décider, que je ne trouvais pas en moi. C’était les priser bien au-dessus de moi-même.

Cependant, comme ce qu’ils savent c’est par leurs propres réflexions qu’ils l’ont appris et que je suis moi-même un être de même nature qu’eux, doué des mêmes facultés, le même moyen m’aurait sans doute conduit au même but. Encore une fois, je me suis donc placé bien bas à mon propre tribunal.

Mais je suis résolu à ce qu’il n’en soit plus ainsi ; à compter de ce moment, je prétends rentrer dans tous mes droits long-temps négligés, reprendre possession de ma dignité trop long-temps méconnue. Je veux marcher seul et dans ma liberté. Je briserai les liens de tout enseignement extérieur ; je ne subirai plus aucune influence étrangère ; j’étoufferai même tout secret désir qui pourrait naître en moi, que mes travaux fussent couronnés de tels ou tels résultats ; ou, si en cela mon attente était trompée, si mes efforts, pour cela, demeuraient infructueux, je ferai du moins en sorte que, sur le choix de la route que je me déterminerai à suivre, ces désirs ne soient pour rien ; car, sur cette route, toute vérité, quoi qu’elle dise, sera la bienvenue ; car ce que je veux, c’est savoir. Je veux savoir avec la même certitude que je sais que ce plancher me portera si je marche dessus, que ce feu me brûlera si je le touche ; je veux savoir, dis-je, ce que je suis et ce que je deviendrai. S’il ne m’est pas donné de le savoir, je saurai du moins cela. Je mettrai alors tout mon courage à me soumettre, avec résignation, à ce triste et douloureux mécompte.

Je me hâte pour accomplir ma tâche.



Et d’abord, portant sur la nature une main hardie, je l’arrêterai dans sa course rapide, je ferai mes efforts pour embrasser, à un coup-d’œil, l’ensemble du spectacle qu’elle m’offrira dans cet instant, et pour en saisir ensuite au moyen de la réflexion Les innombrables détails ; mais, dans aucun cas, je ne tenterai d’en sortir, d’aller au-delà par la pensée. Je sais trop que, si mes raisonnemens ont quelque valeur, quelque légitimité c’est seulement dans le domaine de la nature.

Or, ce que je remarque au premier instant, c’est que je me trouve au milieu d’une multitude d’objets que je suis irrésistiblement porté à considérer comme existant par eux-mêmes, comme formant chacun un tout. Autour de moi sont des plantes, des arbres, des animaux ; à chaque plante, à chaque arbre, à chaque animal, j’attribue un certain nombre de propriétés, par où il se différencie de tous les autres. Cette plante a cette forme, cette autre plante cette autre forme ; cette feuille est sur cet arbre, cette autre feuille sur tel autre arbre.

Partout où se trouvent ces propriétés, elles sont en nombre déterminé. A cette question, si un objet est ceci ou cela, il y a lieu à répondre un oui ou un non positif, qui rend impossible toute incertitude sur ce qu’il est ou n’est pas. Il a en effet ou il n’a pas telle ou telle propriété. Il est ou il n’est pas coloré ; il a ou il n’a pas telle couleur ; il est palpable ou impalpable, sapide ou insapide. De plus, c’est toujours à un degré déterminé qu’existent ces propriétés. Si on pouvait les appliquer à une échelle graduée, on verrait chacune d’elles correspondre à un nombre exact de divisions dont elle ne pourrait différer ni en plus ni en moins. Un arbre, par exemple, a une élévation qu’il sera toujours possible d’exprimer par un nombre déterminé de pieds, pouces et ligne, et il ne pourra être d’une ligne plus hait ou plus bas. Le vert d’une feuille sera d’une certaine nuance, et la feuille sera de cette nuance ni plus claire ni plus foncée. Une plante, de sa germination à sa maturité, s’enfermera de même, au terme de sa croissance, entre certaines limites, qui demeureront stables, invariables. Tout ce qui est est donc déterminé : ce qui est ne peut être autre qu’il est.

Ce n’est pas toutefois qu’il me soit interdit de penser à des objets qui demeurent indéterminés dans mon esprit. Il arrive contraire que, plus de la moitié du temps, ce sont de semblables objets qui occupent ma pensée. Si je pense à un arbre, par exemple, sa hauteur, sa grosseur, la quantité ou la nature de ses feuilles et de ses fruits, me demeurent inutiles à connaître tant que j’y pense, comme à un arbre quelconque, un arbre en général, et non pas tel ou tel arbre. Il faut seulement remarquer qu’aussi long-temps que cet arbre demeure, ainsi indéterminé dans ma pensée, il n’a pas pour moi d’existence réelle : je la lui refuse en quelque sorte ; car tout objet, existant par cela même qu’il existe, est nécessairement déterminé. Il a un nombre déterminé de propriétés et il les a à des degrés déterminés, bien qu’il me soit souvent impossible de les énumérer toutes et de mesurer chacune d’elles avec exactitude.




Cependant la nature a poursuivi le cours de ses transformations successives. Pendant que je parle encore du spectacle qu’elle m’a offert au moment où j’ai voulu le contempler, ce spectacle n’existe déjà plus. Autour de moi tout s’est métamorphosé. Bien plus ! tout l’était déjà avant que j’eusse eu le temps de jeter un seul coup-d’œil sur ce qui se présentait à moi, et ce que j’ai pu voir n’était plus ce que j’avais eu l’intention de regarder. Par la même raison ce qu’était alors la nature, elle ne l’avait pas toujours été : elle l’était devenue.

Mais pourquoi l’était-elle devenue ? En vertu de quelle cause, dans la multitude infinie des modifications extérieures qu’elle pouvait revêtir, m’a-t-elle présenté celles que j’ai vues ; celles-là, dis-je, et aucune autre ?

Pourquoi ? Parce que ces modifications avaient été devancées par celles qui les devancèrent, par aucune autre, et que celles- là ne pouvaient être suivies que de celles qui se sont montrées. Le moindre, changement arrivé dans ce qui vient d’être en eût nécessairement amené un dans ce qui est. Ce passé immédiat était lui-même déterminé par ce qui l’avait précédé ; et ainsi à l’infini. De même, dans l’instant qui suivra l’instant actuel, la nature se présentera modifiée comme elle le sera, parce qu’elle est actuellement modifiée comme elle l’est. S’il se manifestait quelque changement dans ce qu’elle est maintenant, un autre changement correspondrait à celui-là dans ce qu’alors elle sera ; et dans l’avenir plus éloigné qui doit succéder à cet avenir immédiat, ce qu’elle sera, elle le sera encore, parce que, dans cet avenir immédiat, elle aura été telle qu’elle aura été ; et de même aussi à l’infini. La nature accomplit ainsi sans repos une éternelle évolution, et les modifications que tour-à-tour elle présente, loin d’éclore au hasard, sont au contraire assujéties à de rigoureuses lois de succession. Chacune d’elles est ce qu’elle est nécessairement, et ne saurait être différente. Les apparences visibles sous lesquelles se montre successivement l’univers forment une chaîne fermée, dont chaque anneau, déterminé par celui qui le précède, détermine celui qui le suit, et toutes se tiennent si intimement, que, de l’état extérieur de l’univers dans un moment donné, on pourrait remonter par la réflexion à tous les états divers par lesquels il a dû passer avant cet instant, ou deviner tous ceux par lesquels il devra passer après cet instant. Il suffirait, dans le premier cas, de vouloir se rendre compte de l’enchaînement des causes qui ont fait le présent ce qu’il est, dans le second, de suivre dans leurs développemens les effets qu’aura dans l’avenir ce présent lui-même. Dans chaque partie je puis donc retrouver le tout, car c’est le tout qui fait cette partie ce qu’elle est ; par cela même, ce qu’elle est, elle l’est nécessairement.

Toute modification de l’être me fait donc toujours supposer l’être. Toute circonstance extérieure me force à remonter par la pensée à une autre circonstance qui l’a précédée. Les choses qui sont me contraignent irrésistiblement de croire que d’autres choses ont été. C’est en cela que se résume en définitive tout ce qui précède. Mais, comme du plus ou moins de lumière jetée en ce moment sur ce seul point, il ne serait pas impossible que dépendît le succès de mon entreprise tout entière, je m’y arrêterai quelques momens encore, pour n’y rien laisser d’obscur.

Pourquoi ? en vertu de quelle raison les modifications des objets extérieurs sont-elles, dans le moment où je les vois, telles que je les vois ? C’est là ce que je me suis d’abord demandé. Et à cela tout aussitôt sans hésiter, sans m’arrêter un seul instant à en rechercher la preuve, j’ai répondu, comme chose absolument et immédiatement vraie, que j’ai toujours trouvée telle, que j’ai la certitude de toujours trouver telle ; j’ai répondu, dis-je, c’est que ces modifications ont eu une cause qui les a faites ainsi ; c’est-à-dire que ce qu’elles sont, elles le sont en vertu d’une chose en dehors d’elles. Chose bizarre ! leur existence ne m’a pas paru suffire à prouver leur existence. Il m’a fallu en chercher autre part la raison. Chose plus bizarre encore ! ce sont elles qui ont trahi le besoin qu’elles ont d’un secours étranger pour exister : ce sont elles qui m’ont révélé l’incapacité où elles se trouvent d’être en vertu d’elles-mêmes ; car ne se montrant jamais à moi autrement que comme modifications d’une chose modifiée, elles m’ont rendu, par-là, impossible de le concevoir indépendamment de cette chose sur laquelle elles s’appuyaient constamment, qui les supportait pour ainsi dire ; et, pour parler comme l’école, il m’a fallu leur donner un substract. Ce substract (étant elles-mêmes déterminées comme je me suis convaincu, il n’y a qu’un instant, qu’elles l’étaient toujours), elles ne sauraient l’exprimer qu’à un état déterminé, par conséquent qu’à un instant de repos, à un temps d’arrêt dans le cours de ses transformations successives. Et en effet, à son passage de l’une à l’autre, ce substract se trouve nécessairement, pendant que dure la transition à un état encore indéterminé. C’est donc un état de passivité qu’expriment ces modifications. Or, toute existence passive est nécessairement incomplète. Toute passivité suppose une activité qui lui corresponde pour la limiter et la déterminer, ou pour parler le langage habituel qui en soit la cause. Ce que j’ai été conduit à admettre n’était donc pas que les modifications extérieures, en tant que simples modifications, pussent agir les unes sur les autres ; qu’une modification qui s’anéantit à l’heure qu’il est, pût dans l’heure qui va suivre, et lorsqu’elle ne sera plus, donner le jour à une autre modification autre qu’elle, et qui n’était pas encore ; pendant qu’elle-même existait. Il m’aurait paru par trop étrange que ce qui ne s’est pas produit soi-même, pût produire quelque chose hors de soi.

Mais une force inhérente à l’objet et le constituant, voilà ce que je me suis trouvé conduit à admettre, pour m’expliquer les modifications successives et diverses que présente tout objet.

Et quant à la manière dont je me suis représenté cette force, soit en elle-même, soit dans ses modes d’activité, il est évident que je n’ai pu me la représenter autrement que comme une force qui, dans des circonstances données, produisait tel effet donné aussi, cet effet et aucun autre, mais cet effet nécessairement et infailliblement.

Le principe actif qui constitue l’objet et détermine lès modifications de l’objet considéré en tant que force est simple en lui-même ; c’est aussi de lui-même qu’il se met en mouvement. Il n’obéit à aucune impulsion étrangère ; mais la raison qui fait que c’est de telle ou telle façon que la force se développe, est en partie en elle-même, parce que c’est telle force qu’elle est, et non pas telle autre ; partie aussi en dehors d’elle, dans les circonstances au milieu desquelles elle se développe. Ces deux choses, la limitation ou la détermination qu’elle puise en elle-même, et celle qui lui est imposée par les circonstances extérieures, doivent se combiner pour amener ce qui se trouve être produit. Par elles-mêmes, les circonstances extérieures exprimant ce que sont les choses, ne contiennent nullement le principe de ce qu’elles deviendront. Tout au contraire même, car l’être ou l’existence manifestée est l’opposé du devenir, ou de l’existence à se manifester ; mais ces circonstances extérieures n’en contribuent pas moins tout autant que la détermination puisée en elle-même par cette force, à déterminer le produit de cette force. Or, une force n’existe pour moi que dans le produit que je perçois. Pour moi une force improductive, une force à l’état de passivité n’existerait pas. Son produit est le seul côté par lequel elle se montre, elle s’imprime dans ce produit, elle s’exprime par ce produit ; et ce produit, rien de plus facile que de montrer d’abord qu’il est déterminé, puisque la cause s’en trouve, partie dans la force qui l’a engendré, parce qu’elle est telle force et non, pas telle autre ; partie dans les circonstances extérieures au milieu desquelles elle a été appelée à se manifester.

Qu’une fleur, par exemple, sorte de terre, j’en conclus une force d’organisation dans la nature, cette force existe pour moi en tant qu’elle crée des fleurs, des plantes, des animaux ; je ne pourrais la décrire que par ses effets ; je ne puis dire rien autre chose d’elle, sinon qu’elle est ce qui produit des fleurs, des plantes, des animaux, des êtres organisés en général. Avant de l’avoir vue, j’aurais pu dire qu’à cette place une fleur sortirait de terre, et même que ce serait une fleur de telle espèce, s’il se rencontrait le concours de circonstances qui pouvait le rendre possible ; mais en même temps, ces circonstances n’établissaient que la possibilité de l’existence de la fleur ; et lorsque je l’ai vue, je n’ai pu m’expliquer à moi-même le fait même de son existence, autrement qu’en ayant recours à une force de la nature, active, primitive, déterminée, une force enfin dont la destination fût de créer des fleurs ; car toute autre force, de la nature, au milieu des mêmes circonstances, aurait peut-être produit toute autre chose ; et ici l’univers se montre à moi sous un point de vue tout nouveau.

Lorsque je considère les objets extérieurs dans leur ensemble, comme formant la vaste unité de l’univers, j’ai l’idée d’une force unique dans la nature ; lorsque au contraire, je les considère dans leur existence individuelle, j’ai l’idée de plusieurs forces de la nature, dont chacune se serait développée suivant ses propres lois, pour se montrer sous certaines formes extérieures, et je ne vois plus dans les objets qu’autant de manifestations variées de ces forces mêmes, manifestations dont chacune se trouve être tout à la fois déterminée, partie par ce qu’est en elle-même la force dont elle est en quelque sorte l’enveloppe visible, partie par ce qu’auront été les manifestations de cette force antérieure à cette dernière manifestation, partie enfin par ce que seront les manifestations de toutes les autres forces de la nature avec lesquelles cette force se trouvera en relation, c’est-à-dire avec la totalité même des forces de la nature La nature en effet est un grand tout dont toutes les parties se tiennent et se lient. Et de la sorte, il n’est pas d’objet qui ne soit ce qu’il est, parce que la force qu’il exprime, étant ce quelle est, et ayant agi au milieu des circonstances où elle a agi, il serait complètement impossible qu’il fût autre qu’il est, de l’épaisseur d’un cheveu ou d’un infiniment petit.

C’est ainsi qu’à chaque instant de sa durée, l’univers se présente comme un tout harmonique. C’est ainsi qu’il n’est pas une seule de ses parties intégrantes, qui, pour être ce qu’elle est, ne rende nécessaire que les autres soient ce qu’elles sont. De ces parties, vous ne pourriez en déplacer une seule, fût-ce un grain de sable, sans que ce déplacement ne devînt aussitôt le centre d’une multitude d’autres déplacemens de partis, insensibles peut-être pour vos yeux, mais n’en allant pas moins rayonner en tout sens à travers les espaces infinis. Ce n’est pas tout. Comme tout se tient dans le temps aussi bien que dans l’espace ; comme l’état de l’univers, à un instant donné de sa durée, est nécessairement déterminé par ce qu’il a été, et détermine non moins nécessairement ce qu’il doit être, au déplacement de ce grain de sable il faudra que viennent se rattacher aussi deux autres séries d’altérations successives à l’ordre de l’univers : l’une qui remonterait à l’infini dans les temps écoulés, l’autre qui s’étendrait de même à l’infini, dans les temps qui ne sont pas encore. Supposons, en effet, que ce grain de sable soit de quelques pas plus avant dans les terres qu’il ne l’est réellement. N’aurait-il pas fallu que la vague qui l’a porté où il est, l’eût poussé avec plus de force ; pour cela, que le vent qui a soulevé cette vague eût été plus violent ; et pour qu’il le fût, que la température de l’atmosphère différât ce jour-là de ce qu’elle a été. Or, cette température ne pouvait être autre à moins que celle de la veille ne fût autre aussi, à moins que ne fussent autres aussi celles des journées précédentes, et l’on se trouvera ainsi conduit à supposer dans notre atmosphère une succession de températures toujours différentes de ce qu’elles auront été effectivement. Les corps qui s’y trouvent exposés, en auront reçu une influence toute autre. La terre s’en sera ressentie. Les hommes n’y auront point échappé. Qui le sait donc ? Car si les mystères que la nature recèle dans son sein doivent nous demeurer cachés, peut- être ne nous est-il pas interdit d’essayer de soulever par la pensée un coin du voile qui les recouvre. Qui sait, si par suite de ces températures de l’atmosphère que nous avons été forcés d’imaginer, toujours différentes de ce qu’elles ont vraiment été, pour soulever ce grain de sable l’espace de quelques pas, un de tes aïeux ne sera pas mort de faim, de froid ou de chaud, avant d’avoir engendré celui de ses fils, dont toi-même es né ? Tu n’aurais donc pas été, et aucune des choses par lesquelles tu as manifesté jusqu’à ce jour ton existence dans ce monde, aucune de celles par lesquelles tu la manifesteras à l’avenir, n’aurait été. Et pourquoi ? parce que ce grain de sable se trouverait à quelques pas du lieu où il se trouve en réalité.




Moi, avec tout ce qui m’appartient, avec tout ce, qui est à moi, je suis donc emprisonné dans les liens de la nécessité. Pour mieux dire, je suis un des anneaux de sa chaîne inflexible. II fut un temps où je n’étais pas encore ; d’autres me l’ont dit du moins qui vivaient alors, et bien que je n’aie jamais eu par moi-même la conscience de cette époque dont ils m’ont parlé, j’ai été contraint de reconnaître qu’ils disaient vrai. Il fut aussi un temps où je naquis ; où après avoir peut-être déjà été pour d’autres, je fus aussi pour moi-même ; où se manifesta en moi la conscience de ma propre existence. Depuis lors, ce sentiment ne m’a jamais quitté ; je n’ai jamais cessé de sentir au-dedans de moi des facultés, des passions, des désirs, des besoins en un mot, j’ai été un être de telle ou telle espèce appelé à vivre dans le temps.

Je ne suis pas né de moi-même. De toutes les absurdités la plus choquante serait, sans doute, de supposer que j’aie été avant d’être, que j’aie préexisté à ma propre existence, afin de me la donner. Je suis par conséquent le produit d’une force dont le siège est au-dehors de moi. D’un autre côté, comme je suis une partie intégrante de la nature, cette force qui m’a donné l’être ne saurait être qu’une force universelle qui se manifeste dans la nature entière. Le moment de ma naissance, ainsi que les attributs essentiels qui me suis constituent et avec lesquels je suis venu au monde, ont dû être déterminés par cette force, et il en est de même aussi sans doute de toutes les façons diverses par lesquelles ces attributs se sont jusqu’à présent manifestés dans le monde, de toutes celles par lesquelles ils s’y manifesteront à l’avenir. Il était de toute impossibilité qu’à ma place un autre naquit. Il serait de même de toute impossibilité que je fusse à un seul instant de mon existence autre que je ne suis en effet.

Mes actes, il est vrai, sont toujours accompagnés d’un sentiment de conscience ; ils le sont parfois de réflexions, de volonté, de résolution ; mais cela ne témoigne de rien autre chose que de certaines modifications de la conscience, et ne peut infirmer en rien ce que je viens de dire. Il est dans la nature des plantes qu’elles croissent et se développent ; il est dans celle des animaux qu’ils se meuvent volontairement ; c’est ainsi qu’il est dans la nature de l’homme de penser. Pourquoi supposerais-je que la pensée soit une chose qui appartienne plus en propre à l’homme que je n’ai supposé que la faculté de croître appartenait à la plante, celle de se mouvoir à l’animal ? Serait-ce parce que la pensée humaine est en elle-même plus noble, et chose d’un ordre plus relevé que l’organisation des plantes et le mouvement des animaux ? Ce serait là une raison qui ne mériterait pas d’avoir quelque influence sur l’esprit d’un observateur impartial et de sens rassis. Serait-ce parce que je ne puis me rendre compte comment il se ferait qu’une intelligence en dehors de l’homme pensât dans l’homme ? Mais puis-je me rendre un compte plus satisfaisant de la façon dont il se fait que d’autres forces, dont le siège n’est pas davantage dans les plantes ou les animaux, fassent pourtant croître les plantes et mouvoir les animaux. Ne faut-il pas admettre une fois pour toutes que les forces primitives de la nature sont inexplicables en elles-mêmes par la raison que ce sont elles qui servent à tout expliquer ? Quant à faire naître la pensée du contact de la matière avec la matière, je n’y songerai même pas. Je n’y songerai pas du moins avant de m’être expliqué, d’une façon plus satisfaisante que je ne l’ai fait jusqu’à présent, la naissance et le développement d’une simple mousse. La pensée existe donc absolument de même que la force d’organisation. Comme cette dernière, elle est naturelle, car c’est sous l’empire des lois naturelles que se développe l’être pensant ; c’est aussi dans le domaine de la nature qu’elle se trouve, qu’elle existe. En un mot, il y a dans la nature une force pensante primitive tout aussi bien qu’une force d’organisation primitive.

Les forces primitives de la nature, et par conséquent aussi cette force de la pensée, rayonnent en tous sens dans l’immensité, et tendent à se manifester en subissant des modifications diverses, en revêtant les formes les plus variées. Moi, par exemple, je suis une manifestation de la force d’organisation de la nature, de même que la plante ; je suis une manifestation de sa force motrice comme l’animal ; et outre cela, je suis encore une manifestation de sa force pensante. C’est la fusion de ces trois forces en une seule force ; c’est le développement harmonique de cette force complexe qui constitue le caractère distinctif de l’espèce d’êtres à laquelle j’appartiens. La plante a de même pour signe caractéristique d’être une manifestation de la seule force d’organisation de la nature.

En moi l’organisme, le mouvement et la pensée ne dépendent pas l’un de l’autre, ne dérivent pas l’un de l’autre. Ce n’est pas parce que l’organisme et le mouvement existent que je les pense : réciproquement ce n’est pas parce que je les pense qu’ils existent. Mais l’organisme, le mouvement et la pensée constituent les développemens parallèles et harmoniques de cette force dont la manifestation est nécessairement un être de mon espèce, dont la destination est inévitablement de créer des hommes. Il naît au-dedans de moi une pensée absolument : un organe lui correspond absolument ; puis un mouvement s’en suit absolument aussi. Ce que je suis, ce n’est pas ce que je pense l’être que je le suis. Ce n’est pas non plus parce que je le suis que je pense l’être, ou que je veux l’être ; mais je suis et je pense : les deux choses absolument. Toutes deux l’existence et la pensée découlent d’une source plus élevée que l’une ou l’autre.

Marchant vers un but déterminé, les forces de la nature se développent suivant certaines lois. Aussi voyons-nous les objets extérieurs, être ou plantes, lorsque la force que recèle chacun d’eux n’est pas contrariée ou arrêtée dans sa manifestation naturelle par quelque cause étrangère, avoir une certaine durée et parcourir inévitablement le cercle d’un certain nombre de révolutions. La plante, manifestation de la seule force d’organisation de la nature, va d’elle-même, et dans un certain nombre de mois ou d’années, de sa germination à sa maturité. Manifestation complexe de plusieurs forces, l’homme fait de même de sa naissance à sa mort. La vie de tous deux est inévitablement déterminée d’avance, dans sa durée et ses diverses périodes. S’il est certains objets au contraire, qui ne font qu’apparaître au monde, qui meurent en naissant, nous devons être assurés que ce n’est pas le développement régulier d’une force de la nature qu’ils expriment ; mais seulement la rencontre fortuite, le choc passager en même temps qu’accidentel de plusieurs de ces forces.

Entre mes organes, mes mouvements volontaires et ma pensée, il existe un accord harmonique. Tant que cet accord continue, j’existe. J’existe de plus, comme un être de la même espèce, car les attributs essentiels qui caractérisent cette espèce subsistent en moi, au milieu d’un flux et reflux de modifications passagères.

Mais avant que je naquisse, la force, triment complexe qui me constitue, qui constitue l’humanité entière, s’était déjà manifestée dans le monde. Elle l’avait fait à des conditions diverses, au milieu de circonstances extérieures de diverses sortes. C’est même en cela, je veux dire, dans ces conditions et ces circonstances diverses, qu’il faut chercher la raison qui fait être les manifestations de cette force, ce qu’elles sont réellement et actuellement. C’est cela qui a rendu nécessaire que dans telle espèce, ce fut tel ou tel individu qui vînt au jour. Or, les mêmes circonstances extérieures ne sauraient jamais se reproduire une seconde fois dans le monde, précisément telles qu’elles ont été une première. Il faudrait pour cela, ce qui est impossible, que le grand tout de la nature redevînt aussi une seconde fois ce qu’il aurait été une première ; qu’il y eût deux natures au lieu d’une seule. Les individus qui ont déjà été, ne peuvent donc recevoir une seconde fois la même existence. Ce n’est pas tout ; je ne suis pas né seul dans mon espèce : au moment où je naquis, la force triplement complexe qui me constitue, et constitue l’humanité, en même temps qu’elle me donnait l’être, se manifestait aussi dans l’univers, au milieu de toutes les circonstances qui alors se trouvaient possibles ; et cependant nulle autre part qu’où je suis né, ces circonstances ne pouvaient se grouper tout-à-fait identique à celles qui ont entouré ma naissance ; il aurait fallu pour cela que la nature entière se scindît en deux mondes à-la-fois parfaitement identiques, et parfaitement distincts. De là résulte que deux individus, vraiment les mêmes, ne peuvent pas plus naître au même instant, que dans la durée des temps. C’est ainsi qu’il a été nécessaire que je fusse bien moi ; que je fusse inévitablement la personne que je suis. J’ai donc trouvé la loi définitive en vertu de laquelle je suis ce que je suis. Je suis, ce que la force constituant l’homme, étant dans son essence ce qu’elle est ; se manifestant hors de moi comme elle se manifestait au moment de ma naissance ; se trouvant avec toutes les autres forces de la nature dans les rapports où elle se trouvait alors, pouvait produire ; et comme elle ne recèle en elle-même aucune puissance de se modifier, de se limiter d’une façon quelconque, je suis aussi ce qu’elle devait nécessairement produire, ce qu’elle ne pouvait pas ne pas produire. Je suis, en un mot, le seul être qui fût possible, dans le rapport universel des choses. Un esprit dont l’œil saurait lire dans les abîmes mystérieux de la nature à la vue d’un seul homme devinerait les hommes qui ont précédé celui-là et ceux qui le suivront. Dans ce seul homme lui apparaîtrait la multitude infinie des hommes, l’humanité toute entière. Puis comme c’est de même ce rapport qui se trouve entre moi et la nature qui détermine, ce que j’ai été, ce que je suis, ce que je serai, cet esprit, d’un moment donné de mon existence, pourrait livre aussi ma vie tout entière dans le passé et dans l’avenir ; car encore une fois ce que je suis ou ce que je serai, je le suis, ou je le serai nécessairement. Il serait absolument impossible que je fusse autre.




J’ai conscience de moi comme d’un être existant par soi-même, et dans plusieurs circonstances de ma vie, comme d’un être libre ; mais tout cela s’accorde fort bien avec les principes que j’ai posés ; tout cela n’est nullement en contradiction avec les conséquences que j’ai tirées de ces principes. Ma conscience immédiate, mes propres perceptions ne sortent pas du cercle de ma personnalité. Elles ne peuvent aller au-delà des modifications qui se passent en moi. Ce que je sais immédiatement, c’est toujours moi, ce n’est jamais que moi ; ce que je sais au-delà, je ne puis le savoir que par induction. Je l’apprends de la même façon que j’ai appris l’existence des forces primitives de la nature auxquelles, n’atteignaient nullement me propres perceptions. Moi ; ce que je nomme moi, ce qui est ma personne je ne suis point la force même qui constitue l’homme : je n’en suis qu’une manifestation. C’est de cette manifestation que j’ai conscience comme de moi-même, non pas de la force tout entière, car je ne parviens à connaître cette dernière qu’au moyen d’une suite d’inductions : mais comme cette manifestation appartient à une force primitive existante par elle-même, qu’elle en dérive, elle conserve tous les caractères qui distinguent cette force ; ce qui fait qu’elle m’apparaît dans ma conscience comme existante par elle-même. Par la même raison, je m’apparais comme un être existant par soi-même. Par là aussi je m’apparais tour-à-tour libre dans certaines circonstances de ma vie, lorsque ces circonstances sont les développemens naturels, les produits spontanés de cette force primitive, dont une partie m’est échue en partage et constitue mon individu ; empêché, contraint, lorsque des circonstances intérieures survenues dans le temps présentent des obstacles au développement naturel de cette force, et renferment son activité dans de plus étroites limites que celles où elle s’est enfermée d’elle-même en constituant mon individualité ; puis enfin, je m’apparais, contraint, opprimé, lorsque cette même force intérieure, entraînée hors de ses développemens légitimes par une puissance supérieure à la sienne, se trouve obligée de se déployer dans une direction différente de celle qu’elle aurait naturellement suivie.

Donnez la conscience à un arbre ; puis laisser-le croître sans empêchement, étendre ses branches en liberté, pousser en liberté les feuilles, les fleurs, les fruits de son espèce. Certes il ne cessera de se trouver libre parce qu’il est un arbre, qu’il est un arbre de telle espèce, et que dans cette espèce il est tel individu. Il se croira toujours libre au contraire parce que tout ce qu’il fait, il est poussé à le faire par sa nature intime ; et il ne peut vouloir autre chose, puisqu’il ne peut vouloir que ce qu’elle réclame. Faites ensuite que sa croissance soit arrêtée par la rigueur d’une saison intempestive, par le manque de nourriture ou par tout autre cause, l’arbre se trouvera gêné, empêché, parce qu’il sentira en lui une tendance à se développer à laquelle il ne peut satisfaire. Liez enfin ses branches toujours libres jusqu’à ce moment, garrottez-les en espalier ; forcez-le par la greffe à porter des fruits qui lui sont étrangers, et l’arbre se trouvera opprimé dans sa liberté. Il n’en continuera pas moins de croître ; mais ses branches s’étendront dans une direction qui ne leur était pas naturelle. Il n’en portera pas moins des fruits, mais ce seront des fruits auxquels répugnera sa nature intime.

Dans ma conscience immédiate, je m’apparais donc libre : mais la contemplation de la nature ne tarde pas à m’enseigner que la liberté est impossible. La liberté est tenue d’obéi aux lois de la nature.




Dans cette doctrine je trouve enfin du repos d’esprit, une véritable satisfaction intellectuelle. Elle établit entre les diverses parties de mes connaissances, un ordre admirable, un enchaînement nécessaire qui me permettent d’en embrasser facilement l’ensemble. Loin que la conscience soit encore pour moi, de même que naguère cette étrangère isolée au milieu de la nature, et qui me semblait égarée, perdue, je la vois au contraire devenue partie intégrante de cette même nature. Elle ne m’en semble plus qu’une modification nécessaire. Je vois la nature elle-même s’élever successivement, et de degré en degré dans l’échelle de ses créations variées. Dans la matière inerte, elle ne présente que l’être à l’état de passivité ; dans la matière organisée, dans la plante et l’animal, elle est active, revenant en quelque sorte sur elle-même pour se travailler plus intimement et se produire au dehors par l’organisme et le mouvement ; puis enfin, au dernier degré de ce retour en soi-même, arrivée à sa création la plus sublime, à l’homme, elle s’arrête à se contempler ; elle se dédouble pour ainsi dire, et dans un même être se trouvent unis, posés en face l’un de l’autre, l’être et la conscience de l’être.

De ce point de vue, il est facile d’apercevoir comment il m’est possible de savoir mon être, et les modifications de mon être ; l’existence et la science ont en moi un seul et même fondement, ma nature. L’être n’a besoin que d’être pour se savoir ; et quant à la conscience que j’ai des choses hors de moi, il n’est pas plus difficile d’en tendre compte. Les forces de la nature dont le concours constitue mon individualité, la force d’organisation, la force motrice, la force pensante, ne sont pas tout entières en moi je n’en recèle qu’une portion de chacune ; la raison en est que hors de moi elles se manifestent par d’autres êtres animés. Or, puisque cette portion qui s’en trouve en moi est limitée, il faut bien que quelque chose la limite : si je ne suis ni ceci ni cela, bien que ceci ou cela appartiennent aussi au vaste ensemble des êtres, c’est que ceci ou cela sont des choses hors de moi ; c’est ce que conclue la nature qui pense dedans de moi : c’est donc seulement de ma propre limitation que j’ai la conscience immédiate. Il le faut bien, puisque c’est par elle que j’ai commencé d’être, et que c’est seulement au moyen d’elle, que j’arrive ensuite à la conscience de ce qui me limite ; cette seconde sorte de conscience dérivant toujours de la première.

Arrière donc toute croyance à une prétendue influence, à une action supposée des choses extérieures sur moi, au moyen desquelles elles verseraient, pour ainsi dire, en moi une connaissance d’elles-mêmes qu’elles n’ont pas. La raison qui fait que je perçois les choses extérieures n’est pas hors de moi, mais bien en moi : elle se trouve dans ma propre limitation. Au moyen de cette limitation, la nature pensante en moi sort, pour ainsi dire, d’elle-même, et peut se contempler dans le tout, se voyant dans la conscience de chaque individu sous un point de vue particulier.

C’est aussi de la même façon que naît en moi la notion des êtres pensans, mes semblables. Je pense, ou pour mieux dire la nature pense en moi, et les notions qui se trouvent dans mon intelligence sont de deux sortes : les unes se rapportent à des modifications naturelles de mon être lui-même ; les autres n’ont pas ce caractère. Les premières sont une sorte de tribut que je suis tenu de verser au trésor de la pensée universelle, les secondes ne se rapportent aux premières que par induction, ce qui me fait inférer que ce n’est pas en moi qu’elles existent, mais dans d’autres êtres pensans : en un mot, ce n’est qu’en raison de ce qu’elles sont, que je puis conclure l’existence des êtres pensans. Si en effet, au dedans des limites de mon individualité la nature a conscience d’elle-même dans son universalité, c’est seulement à la condition qu’elle prend pour point de départ la conscience individuelle. C’est seulement en partant de ce point et au moyen de l’application constante du principe de causalité, qu’elle peut parvenir à la conscience universelle. Mais ce but, elle l’atteint nécessairement, elle le rencontre inévitablement au bout de ses efforts pour déterminer l’ensemble des conditions qui sont nécessaires à la possibilité de l’organisation, du mouvement et de la pensée qui constituent ma personnalité. Le principe de causalité est donc un point de contact entre l’individu et l’univers. C’est par là que la nature va de l’un à l’autre. Mes connaissances ont pour objet ce qui relativement à moi est en-deçà ou au-delà de ce point ; en-deçà leur caractère essentiel, indélébile, est l’intuition ; au-delà, l’induction.

De la conscience de chaque individu la nature se contemplant sous un point de vue différent, il en résulte que je m’appelle moi et que tu t’appelles toi. Pour toi, je suis hors de toi, et pour moi tu es hors de moi. Dans ce est hors de moi, je me saisis d’abord de ce qui m’avoisine le plus, de ce qui est le plus à ma portée ; toi, tu fais de même. ..Chacun de notre côté, nous allons ensuite au-delà. Puis, ayant commencé à cheminer ainsi dans le monde de deux points de départ différens, nous suivons, pendant le reste de notre vie, des routes qui se coupent çà et là, mais qui jamais ne suivent exactement la même direction, jamais ne courent parallèlement l’une à l’autre. Tous les individus possibles peuvent être ; par conséquent aussi tous les points de vue de conscience possibles. La somme de ces consciences individuelles fait la conscience universelle, il n’y en a point d’autre. Ce n’est en effet que dans l’individu que se trouvent à-la-fois la limitation et la réalité.

Le témoignage de la conscience est donc nécessairement infaillible dans l’individu. Si, en effet, la conscience est bien telle que nous l’avons décrite, si les modifications de toute conscience individuelle ne sont en même temps que des modifications de la conscience universelle, comme la nature ne peut se trouver en contradiction avec elle-même, il faut bien qu’à toute représentation se manifestant dans l’intelligence, corresponde un objet extérieur. L’objet et la représentation de l’objet ont une même source, et naissent au même instant.

Dans l’individu la conscience est entièrement déterminée par la nature intime de l’individu. Il n’est donné à personne de savoir autre chose que ce qu’i sait. Il ne pourrait pas davantage savoir les mêmes choses d’une autre façon qu’il ne les sait. L’étendue de nos connaissances est déterminée pour chacun de nous par le point de vue d’où nous contemplons l’univers, et leur clarté, pour ainsi dire, le degré de vivacité avec lesquels elles se manifestent à notre esprit, est proportionné à l’énergie déployée en nous par la force extérieure. Ici encore, en raison de l’enchaînement nécessaire des choses, donnez à l’intelligence dirigeant l’univers, une des circonstances les plus insignifiantes qui puissent se rencontrer dans un individu, la courbure d’un muscle ou le pli d’un cheveu, et cette intelligence, si vous la supposez douée de la conscience d’elle-même dans son immensité, saura vous détailler une à une toutes les impressions qui se sont manifestées ou se manifesteront dans la conscience de cet individu.

Examinons maintenant ce qu’on appelle vouloir. Vouloir, c’est avoir la conscience immédiate d’une certaine activité, que développent au-dedans de moi les forces de la nature que je recèle : la conscience immédiate de l’effort de l’une ou l’autre de ces forces à se manifester, lorsque, par une raison quelconque, aucun effet ne s’ensuit, est le penchant, le désir ; la conscience de la lutte de forces opposées, l’indécision ; la conscience du triomphe de l’une ou l’autre, la résolution, la détermination. Alors, si les forces qui font effort et tendent à agir sont celles qui nous sont communes avec les plantes et les animaux, nous éprouvons au-dedans de nous une sorte de dégradation intérieure. Il nous semble que nous soyons en quelque sorte entraînés au- dessous du rang qu’il nous est donné d’occuper dans la hiérarchie des êtres, par des désirs, des penchans vulgaires, ignobles, qui sont inférieurs à la dignité de notre nature, qu’on peut appeler bas, suivant une façon de parler ordinaire. Mais si c’est au contraire la force tout entière, essence, âme de l’humanité qui demande à se développer dans son harmonieuse complexité, les désirs, les penchans qui se manifestent alors en nous, sont d’accord avec notre nature intime ; on peut fort bien dire d’eux qu’ils ont de la noblesse, de la dignité, de l’élévation Cette force tend, sans cesse à se manifester, et cette tendance à l’action est l’instinct moral avec lequel nous naissons tous. Les déterminations vertueuses, puis la pratique des vertus, sont les degrés de son développement. Le désaccord, le manque d’harmonie entre nos forces de diverses sortes empêche, paralyse nos vertus. Le triomphe de celle de l’espèce inférieure est vice ou défaut.

Dans toutes circonstances, la force, qui demeure victorieuse, l’est nécessairement. Le rapport où elle se trouve avec l’universalité des choses exige ce triomphe. Ce même rapport détermine donc aussi nécessairement nos vices et nos vertus ; chaque individu naît irrévocablement prédestiné aux unes ou aux autres. Donc aussi, de la courbure d’un muscle ou d’un pli d’un cheveu du premier homme venu, l’intelligence universelle saura vous dire tout ce que cet homme aura fait de bien ou de mal du moment de sa naissance à celui de sa mort. Pour cela, la vertu ne cesse pas d’être vertu et le vice d’être vice. Pour l’être nécessairement, l’homme vertueux et le méchant n’en sont pas moins, l’un une noble, et l’autre une haïssable et méprisable créature.

Magnifique et douloureux témoignage de la noblesse de notre nature, le repentir n’en existe pas moins. Le repentir est l’amer sentiment qu’éprouve dans sa défaite l’humanité vaincue. C’est aussi la conscience de sa persistance dans un effort qu’elle sait pourtant devoir demeurer stérile. C’est en outre la source de cette conscience morale que nous voyons en tous les hommes, mais toujours à des degrés différens : chez les uns effacée, presque nulle ; chez d’autres toujours visible, toujours brillante jusque dans leurs moindres actions. L’homme placé le plus bas, parmi les hommes, est celui qui est le moins capable de repentir, car en lui l’humanité manque de force pour combattre les désirs et les penchans qui le rapprochent des animaux. Nos forces s’accroissent, s’étendent par de fréquentes victoires. Elles s’énervent au contraire dans la défaite ou le repos. A la suite du vice ou de la vertu et leurs conséquences naturelles, je vois le châtiment ou la récompense : mais les idées de culpabilité ou d’imputabilité ne me semblent avoir de sens que dans leurs rapports avec la société. Celui dont les actes sont incompatibles avec l’ordre général, celui qui contraint la société à employer contre lui une partie de ses forces, celui-là est coupable. Il est justement puni ; il y a lieu à lui imputer.




Me voilà au bout de mes recherches. Ma curiosité est satisfaite, je sais ce que je suis en général, et je sais aussi ce qui constitue les de mon espèce : je suis la manifestation d’une force déterminée de la nature, manifestation déterminée elle-même par ses rapports avec l’universalité des choses. Je ne puis comprendre par leur cause les modifications qui surviennent en moi, car il ne m’est pas donné de pénétrer dans les mystères de ma propre nature ; mais j’ai la conscience immédiate de ces modifications. Je suis parvenu à savoir ce que je suis dans l’instant actuel ; je sais ce que j’étais avant cet instant, et je puis prévoir jusqu’à un certain point ce que je deviendrai.

Il ne saurait d’ailleurs me venir à l’esprit de vouloir faire de cette découverte aucun usage pour ma conduite. Comme je ne suis en aucune manière mon propre ouvrage, mais celui de la nature ; comme, pour parler à la rigueur, ce n’est pas moi-même qui agis, que c’est elle qui agit en moi, je ne puis tenter de me faire en rien autre que ce qu’elle a voulu que je fuse, d’exécuter quelque autre chose que ce qu’elle veut exécuter par mes mains. Je peux me repentir de ce que j’ai fait, je peux m’en réjouir, je peux même dire que je prends de bonnes résolutions pour l’avenir, bien que pour aller à la rigueur il serait mieux de dire que c’est elle encore qui les prend en moi ; mais il est certain que tout mon repentir du passé, toutes mes bonnes résolutions pour l’avenir, ne sauraient apporter le moindre changement à ce que la nature m’a prédestiné à faire ou à devenir. Je suis sous la main d’une inflexible, d’une inexorable nécessité. Lui plaît-il que je sois un fou ou un méchant, je serai sans aucun doute, un fou ou un méchant ; lui plait-il que je sois un homme sensé et un honnête homme, je serai de même sans aucun doute, un homme sensé, et un honnête homme. S’il lui plaît, ai-je dit ? Mais cela n’est pas exact, car la nature obéit à ses propres lois, comme je lui obéis à elle-même. Ce qu’il y a de mieux à faire pour moi, étant à sa merci comme je le suis, est donc de lui soumettre aussi jusqu’à mes plus secrets desseins, jusqu’à mes pensées les plus intimes.




O désirs contradictoires Pourquoi chercherai-je à me dissimuler plus long-temps l’étonnement, l’horreur, l’effroi dont je me suis trouvé saisi à l’aspect du résultat auquel je viens d’arriver ? Si je m’étais solennellement promis de ne laisser à mes désirs les plus secrets, à mes penchans les plus intimes, aucune influence sur la direction que je comptais suivre dans mes recherches, j’ai tenu parole, je ne leur en ai laissé aucun au moins sciemment, de propos délibéré ; mais je ne m’étais nullement promis de cacher les sentimens que ce résultat ferait naître en moi. Je puis donc avouer combien je me vois, en ce moment, trompé dans mes pressentimens secrets, déjoué dans mes espérances les plus chères. D’un autre côté, je sens dans l’intimité même de mon être que je ne puis réellement, malgré l’apparente certitude des preuves, et leur tranchante rigueur, croire à une explication de moi-même qui attaque jusque dans sa racine, ma propre existence, qui éloigne si cruellement de moi le seul but que je me proposasse dans la vie, sans lequel, la vie me serait odieuse, insupportable.

D’où vient cela ? D’où vient que mon cœur se trouble et se déchire à l’aspect des mêmes choses qui satisfont pleinement mon intelligence ? Lorsque dans la nature tout est accord et harmonie, l’homme seul serait-il un composé de dissonances et de contradictions ? ou bien tous les hommes ne sont-ils pas ainsi ; et moi seul le suis-je ? moi et ceux qui me ressemblent ? Je ne le vois que trop ; peut-être aurais-je dû continuer de cheminer dans la vie à travers les sentiers battus où j’ai d’abord marché long-temps. Peut-être ai-je eu tort de vouloir pénétrer dans les mystères mêmes de mon être pour tenter d’y aller surprendre un secret dont la connaissance devait me condamner à un malheur irréparable. Mais pourtant, s’il est vrai que ce secret soit bien réellement celui que j’ai découvert, était-il en mon pouvoir de m’en abstenir ? N’est-ce pas la nature qui l’a voulu, et non moi ? Dès ma naissance j’étais donc voué à la désolation. C’est en vain que je pleurerais la douce innocence d’esprit où j’ai vécu jusqu’ici, elle est perdue, perdue pour ne jamais revenir.




Néanmoins, je reprends courage. Je ne m’abandonnerai pas moi-même. Il y a en moi certaines convictions instinctives qui me paraissent tellement saintes, tellement sacrées, qui se trouvent si profondément mêlées à ce qu’il y a de plus intime dans ma propre nature, qu’en leur nom, pour l’amour d’elles, je prétends protester contre les raisonnemens en apparence irréfutables qui les contredisent. Aussi bien ne serait-il pas impossible que j’eusse fait fausse route. Peut-être n’est-ce pas la vérité que j’ai vue ; ou peut-être n’en était-ce qu’un côté. Je me remettrai donc à l’œuvre comme si de rien n’était. Mais cette fois, pour être plus certain de ne pas m’égarer, je déterminerai d’abord avec précision mon point de départ. — Parmi les révélations nouvelles que m’ont données sur moi-même et ma destination les raisonnemens qui précèdent, quelles sont celles qu’il m’a été le plus pénible de recevoir ? A leur place qu’appelai-je de mes vœux secrets ? C’est là-dessus, ce me semble, qu’il est nécessaire qu’avant tout je sache bien à quoi m’en tenir.

Or ce qui m’a révolté le plus profondément, ce qui m’a rempli d’un douloureux effroi, c’est sans contredit la pensée, que c’est inévitablement que je suis prédestiné à être un honnête homme et un homme sensé ou bien un fou et un méchant, sans qu’il me soit possible de rien changer à ce décret du sort ; que dans le premier cas je n’y ai aucun mérite, que dans le second je ne doive encourir aucun blâme ; que toujours je ne sois que la manifestation passive d’une force en dehors de moi, manifestation qui se trouve à son tour déterminée dans cette force elle-même par d’autres forces en dehors d’elle qui lui sont étrangères. Il m’a été impossible de me contenter d’une sorte de liberté qui ne m’appartenait pas en propre, mais bien une force en dehors de moi qui là même n’existait que subordonnée à un grand nombre de conditions. Une liberté ainsi tronquée, mutilée, une demi-liberté, pour ainsi dire, n’était nullement ce qu’il me fallait ; car ce que je veux au-dessus de toutes choses, c’est d’être indépendant, d’être libre absolument. Je veux que ce que j’appelle moi, ce dont j’ai conscience comme de ma personne, ce qui pourtant dans le nouvel ordre d’ides où je me suis égaré ne serait plus qu’une simple manifestation dune force supérieure à moi soit au contraire quelque chose en soi et par soi. Je veux être la raison dernière de ce qui se passe en moi. Le rang que ce nouvel ordre d’idées a donné dans l’ensemble des choses aux forces primitives de la nature, je prétends l’occuper moi-même. Je veux manifester dans le monde et d’une infinité de façon la force intérieure que je recèle dans mon sein. Dans ses actes visibles cette force pourra bien se manifester toute semblable aux autres forces de la nature ; néanmoins entre elles et ces dernières, il y aura pourtant cette différence essentielle : c’est que la raison de ses manifestations extérieures se trouvera en elle-même, nullement, comme pour les autres forces de la nature, dans les circonstances extérieures, les conditions étrangères à elle, aux milieu desquelles elle aura été appelé à agir. Mais où sera le siège, le centre de cette force du moi ? Evidemment ce ne sera pas dans mon organisation matérielle, car je suis assez porté à ne voir, dans cette organisation, que la simple et passive manifestation d’une force de la nature : ce ne sera pas non plus dans mes instincts, mes penchans sensibles, car ces derniers ne me semblent autre chose que des formes variées, sous lesquelles cette force se révèle à ma conscience. Reste donc seulement ma pensée, ma volonté pour les seuls sièges possibles de cette force. Je me choisirai un but dans le plein usage de ma liberté Je voudrai ensuite conformément à ce but ; ma volonté indépendante de toute influence étrangère mettra en mouvement mon organisation matérielle, par suite ce qui m’entoure, et les forces de la nature qui participent à mon existence obéiront à la puissance de ma volonté et n’obéiront qu’à elle seule. Voici comment, ce me semble, les choses doivent se passer.

Il existe un bien absolu. Le chercher, le trouver, le reconnaître quand je l’ai trouvé, tout cela ne dépend que de moi. J’ai le pouvoir de le faire. La faute en est donc à moi seul si je n’y réussis pas. Ce bien, je dois le vouloir absolument, parce que j’en ai la volonté, volonté d’où dérivent tous mes actes, source unique dont ils puissent dériver, car aucun de mes actes ne saurait être déterminé par une autre force que ma volonté. C’est seulement sous l’impulsion de cette volonté, et continuant à demeurer sous son empire que je mets la main sur la nature, mais en revanche c’est pour m’en faire alors le seigneur et le maître ; c’est pour lui commander comme à mon esclave. A la domination que je m’arroge sur elle, je ne reconnais d’autres limites que celles de mes propres forces ; mais elle, je la condamne vis-à-vis moi à la nullité la plus complète.




C’est là du moins l’objet de mes désirs. C’est là ce que je n’ai jamais cessé de vouloir par mes sentimens intimes. Dans les deux ordres d’idées que je viens de parcourir, il en est un où je suis indépendant de la nature entière, où je suis indépendant de toute loi que je ne me suis pas imposée à moi-même ; dans l’autre au contraire, je ne suis dans la chaîne immense de la nature qu’un anneau inévitablement fixé à la place qu’il occupe. Mais la liberté, telle que je la désire, existe-t-elle vraiment hors de mon intelligence, ou bien n’aurait-elle au contraire qu’une réalité logique ? serait-elle seulement la dernière conclusion d’une longue série de raisonnemens que j’aurais été forcé de parcourir, et à laquelle rien ne m’autoriserait à attribuer une véritable existence, à supposer en moi comme un attribut réel ? L’échafaudage d’idées que je viens d’élever se trouverait alors renversé de fond en comble. Ce sujet mérite examen.

J’ai dit que je prétendais être libre ; par-là j’ai entendu que je voulais me faire moi-même, me façonner, en quelque sorte, de mes propres mains tel que je voulais être. Pour cela, bien que la chose paraisse étrange au premier coup-d’œil, je dois commencer par avoir été en quelque sorte avant d’être, par avoir été sous un certain rapport tel que plus tard je serai devenu, tel que plus tard je me serai fait. Il faut qu’il y ait en moi deux manières d’êtres distinctes, deux sortes d’existence dont la première contienne la cause, soit le fondement de la seconde. Si, en effet, j’étudie ce qui se passe en moi dans l’acte de vouloir, voici ce que j’aperçois : dans mon intelligence sont plusieurs manières d’agir possibles, plusieurs actions non réalisées ; j’en parcours le cercle tout entier ; puis, après les avoir analysées une à une, comparées les unes aux autres, je finis par en choisir une, par la vouloir ; puis enfin cette détermination de la volonté ne tarde pas à être suivie d’un acte extérieur qui lui correspond. J’ai donc commencé par être d’abord dans ma pensée tel qu’ensuite je suis devenu dans la réalité. Je me pense d’abord tel que je me ferai plus tard. Je me fais moi-même, mon être par ma pensée, ma pensée par ma pensée. On peut supposer à la vérité que chaque produit d’une des forces primitives de la nature, une plante par exemple, avant d’être devenue telle que je la vois actuellement, s’est trouvée aussi dans une sorte d’indétermination : on peut admettre encore qu’à cette indétermination pouvait succéder un grand nombre de manières d’être déterminées ; qu’abandonnée à elle-même, la plante aurait pu suivre indifféremment les unes ou les autres, mais toutes ces diverses manières d’être n’avaient d’autre cause que la nature même de la plante ; elles étaient dans la plante sans être pour la plante. Parmi elles, la plante ne pouvait faire un choix ; ce n’était pas à elle qu’il était réservé de mettre un terme à l’état d’indétermination où elle se trouvait ; au contraire à des causes qui se trouvaient en dehors d’elle. Elle n’a par conséquent préexister d’aucune façon à ce qu’elle est, elle n’a en un mot qu’une manière d’être possible, l’existence réelle. C’est peut-être parce que j’avais fréquemment observé cela, que je me suis trouvé conduit à affirmer, il n’y a qu’un instant, que la manifestation extérieure d’une force quelconque était nécessairement déterminée par des causes en dehors de cette force. En le disant, j’étais sans doute préoccupé de l’idée des forces auxquelles appartient un seul mode de manifestation. Je pensais aux êtres qui n’ont que l’existence, auxquels la conscience est refusée. Ce que j’ai dit est vrai en effet de ceux-là, dans toute l’étendue du mot, mais ne l’est nullement de ceux doués d’intelligence.

C’est à ces derniers en effet, et à eux seuls que convient ou plutôt qu’appartient nécessairement la liberté telle que je l’ai définie. Cette supposition n’en rend pas plus difficile à comprendre l’homme et la nature. En l’admettant pour vraie, mon organisation matérielle et la puissance que j’ai d’agir dans le monde extérieur, n’en demeurent pas moins de même que dans la supposition précédente des manifestations de certaines forces de la nature ; mes instincts et mes penchans physiques n’en sont pas moins de simples apparitions de cette force dans le domaine de ma conscience. Dans ce système, il en est aussi de celles de mes notions intellectuelles qui se forment en moi sans ma participation, absolument de même que dans le précédent. Jusque-là tous deux marchent donc d’accord ; mais voici le point où commence leur opposition. Dans l’un de ces systèmes, j’admets que les organes au moyen desquels je me manifeste extérieurement, une fois mis en mouvement par les forces de la nature, continuent de subir l’empire de ces forces ; la pensée n’est là que simple spectatrice de l’acte ; et dans l’autre, je suppose, au contraire, que l’organisation matérielle ne cesse pas un instant d’être sous l’empire, de subir l’influence d’une force supérieure à toutes les forces de la nature, indépendante des lois qui les régissent, et que nous appelons la volonté. Ici la pensée n’est plus seulement spectatrice de l’acte. Loin de là, elle l’engendre, le produit. Dans le premier de ces systèmes, c’est une puissance mystérieuse, invisible pour moi, qui met un terme à mon irrésolution, détermine ma volonté et la fixe sur un objet, puis m’en donne la conscience. Je n’ai pas là en réalité d’autre existence que celle de la plante ; mais, au lieu de cela dans le second, c’est moi, moi seul, qui, dans l’indépendance absolue de toute influence étrangère, mets un terme à mon irrésolution ; c’est moi qui, au moyen de la connaissance raisonnée que j’ai du bien, me décide pour un parti définitif.

Il ne m’est pas possible néanmoins de donner à l’un ou à l’autre une préférence exclusive. Je ne puis réellement voir en moi ni un être tout-à-fait libre, existant par soi-même, ni la simple et passive manifestation d’une force étrangère. En faveur de la première hypothèse, je ne vois autre chose que la sorte d’attrait que je trouve à l’imaginer, et pour fonder la seconde, je dois avouer que j’ai peut-être donné plus de portée qu’il n’en devait avoir à un principe vrai par lui-même, mais dont j’ai étendu les conséquences au-delà des limites où elles demeurent légitimes. Que l’intelligence soit réellement la manifestation d’une force de la nature, et tout ce que j’ai dit des forces de la nature sera vrai sans aucun doute de l’intelligence. Mais n’est-elle qu’une manifestation semblable ? C’est ce qui n’est pas prouvé. C’est ce qui ne pourrait être déduit que de principes différens de ceux que j’ai posés. C’est ce qui, dans aucun cas, ne devait être admis comme une supposition servant de point de départ à mes recherches ; car il est évident que, par le raisonnement, je ne pouvais ensuite tirer de cette supposition autre chose que ce que j’y avais d’abord mis. En un mot, aucun des deux systèmes ne porte sur des bases solides.

Entre eux, ma conscience immédiate est inhabile à décider, car je n’ai la conscience ni de ces forces étrangères sous l’empire desquelles je me trouve dans l’hypothèse de la nécessité, ni la conscience de cette autre force, de cette force qui m’est personnelle, en vertu de laquelle, dans l’hypothèse de la liberté, j’agis extérieurement. Quel que soit donc le choix que je ferai, ce choix sera spontané, absolu.

Au seul nom de la liberté, mon cœur s’épanouit. A celui de la nécessité, il se resserre douloureusement. Etre là froid, inanimé au milieu des scènes variées de la vie, n’avoir d’autre mission dans le monde que de présenter un miroir impassible à de fugitives ombres… cette existence m’est odieuse, insupportable. Je la déteste, je la maudis. Mieux encore, je prétends m’en affranchir. Je veux vivre par les facultés d’amour et de dévoûment qui sont en moi. Je veux me mettre en sympathie avec moi d’abord, puis avec ce qui m’entoure. Je me prendrai donc, ou mieux dire, je prendrai mes propres actes pour l’objet le plus constant de cette sympathie. J’agirai toujours pour le mieux. Je me réjouirai lorsque j’aurai fait le bien, je pleurerai sur moi lorsque j’aurai fait le mal. Mais cette douleur elle-même ne sera pas sans charme, car j’y trouverai le gage d’un perfectionnement pour l’avenir. Là est vraiment la vie. La vie, c’est l’amour ; hors de l’amour, c’est le néant, l’anéantissement.

La nécessité, je le sais, tourne en ridicule ce besoin d’aimer que j’éprouve. A l’entendre, je ne sais pas, je n’agis pas. Il n’y a pas de but dans ce monde à mes instincts les plus exquis, et celui que je leur avais donné n’était qu’une grossière illusion : n’est pas moi qui agis, c’est une force étrangère qui agit en moi. Peu m’importe donc la façon dont elle agira. Je n’ai, moi, qu’à me mettre à l’écart, pour ainsi dire, de ma propre existence. Heureux encore, si je ne suis pas condamné à rougir trop souvent au nom de ce qu’il y a de plus noble dans ma nature. Ce qu’il y a en moi de vraiment saint, de vraiment sacré ; est livré, à une éternelle profanation.

Il est cependant probable que la raison qui m’avait porté à me croire libre, existant par moi-même avant que j’eusse commencé les recherches dont je recueille en ce moment les fruits amers, se trouvait dans cette sympathie, pour moi, que je n’avais jamais cessé de ressentir, lors même que je n’en avais pas la conscience. Il est probable que c’est elle aussi qui m’avait fait admettre, comme une vérité démontrée, un système qui, après tout, n’a pour lui que le manque de preuves du système contraire. C’est encore elle enfin qui, sans aucun doute, m’avait tenu éloigné jusqu’à présent de la téméraire entreprise que je viens d’accomplir.

A cela, il est vrai, l’autre philosophie ne demeure pas sans réponse. Aride et désenchantée, elle n’en est pas moins inépuisable en raisonnemens, en explications. Elle se charge de m’expliquer jusqu’à l’éloignement qu’elle-même m’inspire, jusqu’à l’entraînement impérieux qui me pousse vers la liberté. Pour elle ma conscience immédiate n’a pas de secrets. Il n’est pas de faits cachés dans ses replis les plus mystérieux que je n’aille y chercher pour le lui objecter ; que, s’en emparant, elle ne me dise aussitôt, cela est vrai, je le dis comme toi, et de plus que toi, je dis pourquoi cela est.- « Lorsque tu te plains avec amertume de voir tes sentimens d’amour et de sympathie déjoués comme ils viennent de l’être, poursuit froidement l’impossible nécessité, c’est que tu te places au point de vue de ta conscience immédiate. Toi-même tu l’as d’abord confessé, puisque tu as commencé par dire que l’objet le plus constant de ces sentimens, ce devait être toi. Or, ce toi, cette personne que tu appelles toi, qui excite à un si haut degré toute ta sympathie, tu l’as déjà reconnu, ce n’est que la manifestation d’une force étrangère. C’est seulement en effet au moment où cette force étrangère, avant de se produire au dehors, revient sur elle-même à la façon d’un ressort, que tu as conscience de ta propre existence, que tu nais à ce monde. Eh bien ! pendant ce reploiement de la force sur elle-même, il naît en elle une sorte de désir instinctif d’un développement libre qui ne soit contrarié par aucun obstacle extérieur. Ce désir instinctif se manifeste à ta conscience ; et cette même raison qui a fait que la force elle-même t’est apparue comme ta propre personne, te porte à voir dans le désir instinctif de cette force un sentiment qui t’est personnel. Tu l’appelles amour, sympathie ; tu crois t’aimer toi-même, tu crois t’intéresser à tes actes. Mais sors des étroites limites de la conscience individuelle, porte les yeux sur l’univers entier, ose l’embrasser dans ta pensée, tu ne tarderas pas à voir qu’une vaine illusion t’a séduit. Tu comprendras faciment qu’il n’est pas vrai de dire que tu t’intéresses à toi, à ta propre personne, mais qu’il l’est seulement qu’une des forces de la nature prend en toi intérêt à son œuvre et à la conservation de son œuvre. N’en appelle donc plus à de prétendus sentimens d’amour et de sympathie. Tu n’as le droit d’en rien conclure, puisque tu n’as pas celui de les supposer. Comment pourrais-tu t’aimer, toi qui n’existes pas ? Dans la plante, il y a aussi une sorte d’instinct, une sorte de ressort, si tu l’aimes mieux, qui la pousse à croître, à se développer ; cela ne t’a pas empêché d’admettre que sa croissance et son développement étaient déterminés par des forces extérieures. Or, si la plante était douée de ce elle ne manquerait pas de reconnaître, dans la tendance vers un libre développement que manifesterait la force qu’elle recèle, les mêmes sentimens d’amour de soi, d’intérêt pour ses actes, que tu as cru éprouver ; et si tu tentais ensuite de lui persuader que cette tendance intime n’a aucune influence sur ses développemens extérieurs, si tu lui disais que ces développemens sont déterminés jusque dans leurs moindres détails par des forces étrangères, la plante se refuserait à te croire : elle raisonnerait comme tu viens de raisonner. Cela pourrait peut-être être excusable en elle, pauvre plante ! mais cela peut-il l’être en toi, le roi de la création ; en toi dont la pensée est faite pour embrasser l’universalité des choses.

La nécessité a dit vrai. A ce point de vue élevé, d’où je vois l’univers à mes pieds, il n’est pas une seule de mes objections précédentes qui m’apparaisse encore. Le rouge me monte au visage d’avoir osé les produire. Mais suis-je donc inévitablement condamné à gravir cette hauteur ? Pourquoi ne continuerais-je pas à demeurer dans le domaine de m conscience immédiate ? En d’autres termes, qui me contraint de soumettre mon sentiment intime à la science, plutôt que la science à mon sentiment intime ? Prendre ce dernier parti, c’est sans aucun doute me mettre en mauvais renom parmi les gens qui se piquent de raisonnement. Opter pour le premier, c’est me vouer à une souffrance indicible en même temps qu’à une insupportable nullité. D’un côté, il s’agit de renoncer de moi-même à l’usage de ma raison, de me faire en quelque sorte insensé de propos délibéré ; de l’autre, de briser tout mon être, de m’anéantir, pour ainsi dire, de mes propres mains. Comment me déterminer ?

La liberté et la nécessité m’appellent tour-à-tour. Il faut que je me jette dans les bras de l’une ou de l’autre. Le repos de ma vie, que dis-je ? ma vie elle-même, la réalité de mon existence, dépendent de ce choix. Je ne puis demeurer indécis ; en même temps, pour comble de misère, aucun moyen ne m’est donné de sortir d’indécision.

Étrange et douloureuse perplexité où m’a précipité la plus noble résolution que j’aie prise de ma vie ? Qui pourra m’en délivrer ? Quelle puissance saura me sauver de moi-même ?


BARCHOU-PENHOËN.


Une traduction complète de la Destination de l’homme doit paraître incessamment en français.


  1. Il est sans doute assez inutile de rappeler que c’est le nom grec de l’âme.